lundi 11 juillet 2011

Le 11 juillet 1892: exécution de Ravachol

 à Montbrison

« Si tu veux être heu­reux, nom de dieu !
Pends ton pro­prié­taire,
Coupe les curés en deux, nom de dieu !
Fous les églises par terre.. »

Chanté par Ravachol avant de passer sur l’échafaud...

François Koënigstein-Ravachol est né le 14 octo­bre 1859 à Saint-Chamond et mort guillo­tiné le 11 juillet 1892 à Montbrison.

Déclaration de Ravachol

Ce texte clair, que Ravachol avait écrit pour son procès à Montbrison, le 21 juin 1892, est devenu une réfé­rence. D’ailleurs, au bout de quel­ques paro­les, les juges lui ont inter­dit de le décla­mer. [1]

Si je prends la parole, ce n’est pas pour me défen­dre des actes dont on m’accuse, car seule la société, qui par son orga­ni­sa­tion met les hommes en lutte conti­nuelle les uns contre les autres, est res­pon­sa­ble.
En effet, ne voit-on pas aujourd’hui dans toutes les clas­ses et dans toutes les fonc­tions des per­son­nes qui dési­rent, je ne dirai pas la mort, parce que cela sonne mal à l’oreille, mais le mal­heur de leurs sem­bla­bles, si cela peut leur pro­cu­rer des avan­ta­ges. Exemple : un patron ne fait-il pas des vœux pour voir un concur­rent dis­pa­raî­tre ; tous les com­mer­çants en géné­ral ne vou­draient-ils pas, et cela réci­pro­que­ment, être seuls à jouir des avan­ta­ges que peut rap­por­ter ce genre d’occu­pa­tions ? L’ouvrier sans emploi ne sou­haite-t-il pas, pour obte­nir du tra­vail, que pour un motif quel­conque celui qui est occupé soit rejeté de l’ate­lier ? Eh bien, dans une société où de pareils faits se pro­dui­sent on n’a pas à être sur­pris des actes dans le genre de ceux qu’on me repro­che, qui ne sont que la consé­quence logi­que de la lutte pour l’exis­tence que se font les hommes qui, pour vivre, sont obli­gés d’employer toute espèce de moyen.
Et, puis­que chacun est pour soi, celui qui est dans la néces­sité n’en est-il pas réduit a penser :
« Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je n’ai pas à hési­ter, lors­que j’ai faim, à employer les moyens qui sont à ma dis­po­si­tion, au risque de faire des vic­ti­mes ! Les patrons, lorsqu’ils ren­voient des ouvriers, s’inquiè­tent-ils s’ils vont mourir de faim ? Tous ceux qui ont du super­flu s’occu­pent-ils s’il y a des gens qui man­quent des choses néces­sai­res ? »
Il y en a bien quel­ques-uns qui don­nent des secours, mais ils sont impuis­sants à sou­la­ger tous ceux qui sont dans la néces­sité et qui mour­ront pré­ma­tu­ré­ment par suite des pri­va­tions de toutes sortes, ou volon­tai­re­ment par les sui­ci­des de tous genres pour mettre fin à une exis­tence misé­ra­ble et ne pas avoir à sup­por­ter les rigueurs de la faim, les hontes et les humi­lia­tions sans nombre, et sans espoir de les voir finir. Ainsi ils ont la famille Hayem et le femme Souhain qui a donné la mort à ses enfants pour ne pas les voir plus long­temps souf­frir, et toutes les femmes qui, dans la crainte de ne pas pou­voir nour­rir un enfant, n’hési­tent pas à com­pro­met­tre leur santé et leur vie en détrui­sant dans leur sein le fruit de leurs amours. Et toutes ces choses se pas­sent au milieu de l’abon­dance de toutes espè­ces de pro­duits ! On com­pren­drait que cela ait lieu dans un pays où les pro­duits sont rares, où il y a la famine.
Mais en France, où règne l’abon­dance, où les bou­che­ries sont bon­dées de viande, les bou­lan­ge­ries de pain, où les vête­ments, la chaus­sure sont entas­sés dans les maga­sins, où il y a des loge­ments inoc­cu­pés !
Comment admet­tre que tout est bien dans la société, quand le contraire se voit d’une façon aussi claire ?
Il y a bien des gens qui plain­dront toutes ces vic­ti­mes, mais qui vous diront qu’ils n’y peu­vent rien.
Que chacun se débrouille comme il peut !

Que peut-il faire celui qui manque du néces­saire en tra­vaillant, s’il vient à chômer ? Il n’a qu’à se lais­ser mourir de faim. Alors on jet­tera quel­ques paro­les de pitié sur son cada­vre.
C’est ce que j’ai voulu lais­ser à d’autres. J’ai pré­féré me faire contre­ban­dier, faux mon­nayeur, voleur, meur­trier et assas­sin. J’aurais pu men­dier : c’est dégra­dant et lâche et c’est même puni par vos lois qui font un délit de la misère. Si tous les néces­si­teux, au lieu d’atten­dre, pre­naient où il y a et par n’importe quel moyen, les satis­faits com­pren­draient peut-être plus vite qu’il y a danger à vou­loir consa­crer l’état social actuel, où l’inquié­tude est per­ma­nente et la vie mena­cée à chaque ins­tant.
On finira sans doute plus vite par com­pren­dre que les anar­chis­tes ont raison lorsqu’ils disent que pour avoir la tran­quillité morale et phy­si­que, il faut détruire les causes qui engen­drent les crimes et les cri­mi­nels : ce n’est pas en sup­pri­mant celui qui, plutôt que de mourir d’une mort lente par suite des pri­va­tions qu’il a eues et aurait à sup­por­ter, sans espoir de les voir finir, pré­fère, s’il a un peu d’énergie, pren­dre vio­lem­ment ce qui peut lui assu­rer le bien-être, même au risque de sa mort qui ne peut être qu’un terme à ses souf­fran­ces.
Voilà pour­quoi j’ai commis les actes que l’on me repro­che et qui ne sont que la consé­quence logi­que de l’état bar­bare d’une société qui ne fait qu’aug­men­ter le nombre de ses vic­ti­mes par la rigueur de ses lois qui sévis­sent contre les effets sans jamais tou­cher aux causes ; on dit qu’il faut être cruel pour donner la mort à son sem­bla­ble, mais ceux qui par­lent ainsi ne voient pas qu’on ne s’y résout que pour l’éviter soi-même.
De même, vous, mes­sieurs les jurés, qui, sans doute, allez me condam­ner à la peine de mort, parce que vous croi­rez que c’est une néces­sité et que ma dis­pa­ri­tion sera une satis­fac­tion pour vous qui avez hor­reur de voir couler le sang humain, mais qui, lors­que vous croi­rez qu’il sera utile de le verser pour assu­rer la sécu­rité de votre exis­tence, n’hési­te­rez pas plus que moi à le faire, avec cette dif­fé­rence que vous le ferez sans courir aucun danger, tandis que, au contraire, moi j’agis­sais aux risque et péril de ma liberté et de ma vie.

Eh bien, mes­sieurs, il n’y a plus de cri­mi­nels à juger, mais les causes du crime a détruire. En créant les arti­cles du Code, les légis­la­teurs ont oublié qu’ils n’atta­quaient pas les causes mais sim­ple­ment les effets, et qu’alors ils ne détrui­saient aucu­ne­ment le crime ; en vérité, les causes exis­tant, tou­jours les effets en décou­le­ront. Toujours il y aura des cri­mi­nels, car aujourd’hui vous en détrui­sez un, demain il y en aura dix qui naî­tront.
Que faut-il alors ? Détruire la misère, ce germe de crime, en assu­rant à chacun la satis­fac­tion de tous les besoins ! Et com­bien cela est facile à réa­li­ser ! Il suf­fi­rait d’établir la société sur de nou­vel­les bases où tout serait en commun, et où chacun, pro­dui­sant selon ses apti­tu­des et ses forces, pour­rait consom­mer selon ses besoins.
Alors on ne verra plus des gens comme l’ermite de Notre-Dame-de-Grâce et autres men­dier un métal dont ils devien­nent les escla­ves et les vic­ti­mes ! On ne verra plus les femmes céder leurs appas, comme une vul­gaire mar­chan­dise, en échange de ce même métal qui nous empê­che bien sou­vent de reconnaî­tre si l’affec­tion est vrai­ment sin­cère. On ne verra plus des hommes comme Pranzini, Prado, Berland, Anastay et autres qui, tou­jours pour avoir de ce métal, en arri­vent à donner la mort ! Cela démon­tre clai­re­ment que la cause de tous les crimes est tou­jours la même et qu’il faut vrai­ment être insensé pour ne pas la voir.

Oui, je le répète : c’est la société qui fait les cri­mi­nels, et vous jurés, au lieu de les frap­per, vous devriez employer votre intel­li­gence et vos forces à trans­for­mer la société. Du coup, vous sup­pri­me­riez tous les crimes ; et votre œuvre, en s’atta­quant aux causes, serait plus grande et plus féconde que n’est votre jus­tice qui s’amoin­drit à punir les effets.
Je ne suis qu’un ouvrier sans ins­truc­tion ; mais parce que j’ai vécu l’exis­tence des misé­reux, je sens mieux qu’un riche bour­geois l’ini­quité de vos lois répres­si­ves. Où prenez-vous le droit de tuer ou d’enfer­mer un homme qui, mis sur terre avec la néces­sité de vivre, s’est vu dans la néces­sité de pren­dre ce dont il man­quait pour se nour­rir ? J’ai tra­vaillé pour vivre et faire vivre les miens ; tant que ni moi ni les miens n’avons pas trop souf­fert, je suis resté ce que vous appe­lez hon­nête. Puis le tra­vail a manqué, et avec le chô­mage est venue la faim. C’est alors que cette grande loi de la nature, cette voix impé­rieuse qui n’admet pas de répli­que, l’ins­tinct de la conser­va­tion, me poussa à com­met­tre cer­tains des crimes et délits que vous me repro­chez et dont je reconnais être l’auteur.
Jugez-moi, mes­sieurs les jurés, mais si vous m’avez com­pris, en me jugeant jugez tous les mal­heu­reux dont la misère, alliée à la fierté natu­relle, a fait des cri­mi­nels, et dont la richesse, dont l’aisance même aurait fait des hon­nê­tes gens !
Une société intel­li­gente en aurait fait des gens comme tout le monde !

Ravachol

 

La guillotine à Montbrison

 

Ravachol fût trans­féré vers Saint Étienne pour répon­dre de trois autres crimes dont celui de l’ermite. A son arri­vée 500 per­son­nes l’atten­dent, beau­coup l’accla­ment, des dizai­nes de poli­ciers et gen­dar­mes sont pré­sents. Il est ensuite trans­féré vers Montbrison qui est presqu’en état de siège, où se trouve la cour d’assi­ses de la Loire.
Ravachol fut tout autant cou­ra­geux et désin­té­ressé à ce procès de Montbrison qu’à celui de la cour d’assi­ses de Paris. Le 21 juin 1892, s’il a reconnu le meur­tre de l’ermite, des doutes sérieux demeu­rent quant aux meur­tres au mar­teau et à la hache, qu’il nie tota­le­ment, mais, cette fois-ci, à Montbrison, Ravachol est condamné à mort par la cour d’assi­ses. A l’énoncé du ver­dict, Ravachol se contente de dire « Vive l’Anarchie ! ».
Le 11 Juillet 1892, dans sa trente-troi­sième année, Ravachol monte sur l’échafaud en chan­tant. Le cou­pe­ret inter­rompt ses der­niers mots « Vive la rév… »

Épilogue:
Le 9 décem­bre 1893, Auguste Vaillant jette une bombe à Paris, à la Chambre des dépu­tés, pour le venger. Et le 24 juin 1894, c’est Santo Caserio qui poi­gnarde mor­tel­le­ment à Lyon le Président de la République, Sadi Carnot, et le len­de­main sa veuve reçoit une photo de Ravachol et ces mots : « Il est bien vengé… »

Chanson de Renaud: Ravachol
Sources
- Livre de Jean Maitron, Ravachol et les anarchistes, Gallimard, coll. « Folio-Histoire », 1992 - Un idéologue anar imbuvable...

Notes

[1] Cette déclaration qui parut dans La Révolte n°40 (1-7 juillet 1892) et Le Père Peinard n°172 du 3-10 juillet 1892, a été reprise par Zanzara athée sur le site Infokiosques.net
[2] C’est ainsi que toute sa biographie, jusqu’à son passage à Lyon où il nous fait croire qu’il s’est suicidé, est rapportée par lui-même. Les paroles-mêmes de Ravachol se retrouvent dans le livre de Maitron.

SPARTERROR UND REVOLTE


Der deutsche Exportchauvinismus wähnt sich auf der Insel der Seligen, wo man keine Krise mehr kennt. Zwar sind auch hierzulande Massenarmut und Elendsjobs weiter gestiegen. Aber das ist kein Thema, wenn die Konjunktur trotzdem brummt. Nicht nur China und die USA kaufen dank staatlicher Hilfen in der BRD groß ein. Zusammen mit Autos und Werkzeugmaschinen wurde die Krise vorerst vor allem in die weniger seligen Teile der EU exportiert. Der Euro macht‘s möglich, weil er die High-tech-Exportwalze begünstigt. Und deshalb muss er gerettet werden. Der Stammtisch erregt sich künstlich über angebliche Milliardengeschenke für die „faulen Griechen“. Aber die Geschenke sind gar keine, sondern zusätzliche Kredite, die auf Biegen und Brechen bedient werden sollen. Das geht nur, wenn Griechenland sich kaputt spart und seinen Bürgern einschließlich der Mittelschicht die Kosten für die Euro-Rettung buchstäblich aus dem Leib schneidet. Es sind längst nicht mehr bloß militante Jugendliche, die dagegen auf die Straße gehen, sondern auch biedere Hausfrauen, Ärzte und Lehrer, Opas und Omas.
Die soziale Schmerzgrenze wird bekanntlich nicht nur in Griechenland überschritten. Der Sparterror wütet aus ähnlichen Gründen auch in Spanien, Portugal, Irland und anderswo; sogar in Großbritannien, das zwar nicht zur Euro-Zone gehört, aber seine eigenen Banken retten musste und nun die eigene Bevölkerung dafür zur Kasse nötigt. Überall braut sich gegen den Ausverkauf der letzten öffentlichen Ressourcen eine Revolte zusammen, die zwar bislang gesellschaftspolitisch ziellos ist, aber bald nur noch mit Gewalt einzudämmen sein wird. Plötzlich drohen mitten in der EU „arabische Verhältnisse“. Nahm man die dortigen Aufstände bislang medial als kreuzbrave „Demokratisierungsbewegungen“ wahr, so kommt nun die soziale Misere als wahrer Beweggrund auf dem Boden der europäischen Demokratien selber zum Vorschein. Im Zentrum steht hier wie dort die dramatische Massenarbeitslosigkeit der akademischen Jugend, die sich übrigens längst auch in China und den anderen asiatischen Boomländern bemerkbar macht.
Es waren die Geldschwemme der Notenbanken und die weltweiten staatlichen Rettungsprogramme, die zu neuen Finanzblasen, ausufernder Inflation oder eben wie in der Euro-Zone an den Rand eines Zusammenbruchs der Währung geführt haben. Die extremistische Sparpolitik ist die Kehrtwende, um diesen Konsequenzen zu entgehen. Damit wird aber die Krise erst in ihrem vollen Ausmaß manifest. Griechenland als derzeit schwächstes Kettenglied zeigt nach Arabien die Zukunft der kapitalistischen Ökonomie und ihrer Staatenwelt. Wenn nach den Jungen ebenso die ältere Generation durch die staatlich exekutierten Krisenfolgen unter die Räder kommt, bricht die Legitimation des politischen Systems zusammen. Das ist nicht nur ein soziales und politisches Problem, sondern betrifft auch das Kapital selbst. Denn die Sparwut gegen die Folgen der Rettungswut würgt zuletzt auch die globale Konjunktur wieder ab. Es ist eine absurde Vorstellung, dass sich die BRD dauerhaft im Glanz ihres erfolgreichen Krisenexports sonnen kann, während ringsum die Welt in Flammen steht. Man darf gespannt sein, wie die vermeintlichen Krisengewinnler sozial und politisch reagieren, wenn die Misere endlich auch bei ihnen ankommt.
http://www.exit-online.org
erschienen in der Wochenzeitung "Freitag"
am 07.07.2011

Robert Kurz

Travail abstrait et médiation sociale par Moishe Postone


Extrait essentiel du grand livre de l'historien Moishe Postone,  Temps, travail et domination sociale. Une ré-interprétation de la théorie critique de Marx, éditions Mille et une nuits, 2009.

Travail abstrait et médiation sociale


C'est en abordant les catégories marxiennes, intrinsèquement liées entre elles, de marchandise, de valeur et de travail abstrait comme catégories d'une forme déterminée d'interdépendance sociale que l'on commence à les comprendre. (Étant donné qu'il ne commence pas par les questions habituelles - par exemple, se demander si l'échange sur le marché est régulé par des quantités relatives de travail objectivé, par des considérations d'utilité ou d'autres facteurs -, ce type d'approche évite de traiter les catégories de Marx trop étroitement en tant que catégories socio-économiques qui présupposent ce que Marx tente au contraire d'expliquer (1). Une société où la marchandise est la forme générale du produit, et où donc la valeur est la forme générale de la richesse, se caractérise par une forme d'interdépendance sociale unique : les hommes ne consomment pas ce qu'ils produisent mais produisent et échangent des marchandises en vue d'acquérir d'autres marchandises :

« Pour devenir marchandise, il ne faut pas que le produit soit produit comme moyen de subsistance immédiat pour le producteur lui-même. Si nous avions poussé notre recherche plus loin, en nous demandant dans quelles conditions la totalité des produits, ou simplement le plus grand nombre d'entre eux, prennent la forme de marchandise, il ne serait avéré que cela n'arrive que sur la base d'un mode de production tout à fait spécifique, le mode de production capitaliste » (2).

Nous avons affaire là à un nouveau type d'interdépendance qui est apparu historiquement de façon lente, spontanée et contingente. Mais une fois que la société fondée sur cette nouvelle forme d'interdépendance se fut pleinement déployée (ce qui s'est produit quand la force de travail est devenue marchandise3), elle a acquis un caractère nécessaire et systématique ; elle a progressivement sapé, incorporé et dépassé les autres formes sociales, tout en se mondialisant. Mon but est d'analyser la nature de cette interdépendance et le principe qui la constitue, En étudiant cette forme particulière d'interdépendance et le rôle spécifique joué pat le travail dans sa constitution, je mettrai en lumière les déterminations les plus abstraites de la société capitaliste chez Marx. Ayant établi les déterminations marxiennes initiales des formes de richesse, de travail et de rapports sociaux qui caractérisent le capitalisme, je pourrai alors clarifier le concept marxien de domination sociale abstraite en analysant comment ces formes s'opposent aux individus de manière quasi objective et comment elles engendrent un mode de production particulier et une dynamique historique interne4.


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NOTES:
(1) Au niveau logique, la théorie de Marx peut être vue comme une analyse des fondements structurels d'une société caractérisée par l'échangeabilité universelle des produits - c'est-à-dire une société où tous les biens et toutes les relations des hommes aux biens sont « séculiers » dans le sens où, contrairement à ce qui se passe dans les sociétés « traditionnelles », tous les biens sont considérés comme des « objets » et où les hommes ont théoriquement la possibilité de choisir entre tous les biens. Cette théorie diffère radicalement des théories de l'échange sur le marché - qu'il s'agisse des théories de la valeur-travail ou des théories utilitaristes de l'équivalence - qui présupposent comme condition fondamentale ce que l'analyse marxienne de la marchandise tente précisément d'expliquer. De plus, comme nous le verrons, cette analyse permet de mettre en lumière la nature du capital - c'est-à-dire qu'elle tente d'expliquer la dynamique historique de la société capitaliste. Comme je le montrerai, pour Marx, cette dynamique s'enracine dans la dialectique du travail concret et du travail abstrait, et elle ne peut pas être saisie par les théories exclusivement centrées sur l'échange sur le marché.
(2). Le Capital, livre I, p. 190. 
(3). Ibid., p.191.
(4). Diane Elson pense elle aussi que 1'objet de la théorie marxienne de la valeur est le travail et que, par sa catégorie de travail abstrait, Marx cherche à analyser les fondements d'une société où le procès de production se soumet les hommes, bien plutôt que l'inverse. Toutefois, à partir de cette approche, Elson ne met pas en question la compréhension traditionnelle des rapports fondamentaux du capitalisme, Voir « The Value Theory of Labour » in Elson (dir.), Value : The Representation of Labour in Capitalism, 1979, pp. 115-180.

Autres textes divers de Moishe Postone :
Travail abstrait et fétiche
Théorie critique et réflexivité historique
Antisémitisme et national-socialisme
Repenser la théorie critique du capitalisme
Recension du livre Temps, travail et domination sociale: "Avec Marx, contre le travail"   Anselm Jappe.

dimanche 10 juillet 2011

L’histoire et la critique du capitalisme


Prof d’histoire à l’Université de Chicago, connaisseur de l’antisémitisme moderne et de l’histoire des idées en Europe. Il réinterprète les écrits de Marx dans le cadre de l’élaboration d’une théorie sociale de la valeur dont il est l'inspirateur Principal de puis 1986. On trouve une critique de Postone  parfois pertinente ici mais elle date de 9 ans et n'aborde pas l'oeuvre magistrale du Marxien:  "Time, labor and social domination", "Temps travail et domination sociale" indispensable lecture pour approcher sérieusement cette nécessaire relecture de Marx et plus généralement les derniers développements de la théorie révolutionnaire dite "Théorie de la Valeur" par nos camarades Allemands.

I

Les profondes transformations du monde au cours de ces récentes décennies ont montré de façon spectaculaire que la théorie critique contemporaine doit se concentrer sur les questions de temporalité, de dynamique historique et d’importants changements structurels si elle veut être en adéquation avec notre univers social [1]. La catégorie marxienne de capital peut, selon moi, se révéler un élément clé pour la constitution d’une théorie du monde contemporain, mais seulement si elle est fondamentalement reconceptualisée d’une façon qui permette de la distinguer des diverses conceptions de la catégorie de capital dans les interprétations marxistes traditionnelles ainsi que dans les récentes analyses des sciences sociales.
La catégorie de capital, selon cette reconceptualisation, a peu à voir avec les emplois du terme « capital » chez un vaste éventail de théoriciens, allant de Gary Becker à Bourdieu en passant par les nombreux théoriciens marxistes pour qui « capital » réfère généralement à un surplus social que l’on s’approprie de façon privée. Tout en acceptant que la catégorie de capital chez Marx réfère à la structuration de la société dans son ensemble, je prétends qu’elle ne s’applique pas seulement à un mode déterminé d’exploitation, mais qu’elle est aussi, plus largement, une catégorie de médiation temporelle. Elle envisage la société capitaliste moderne comme une forme de vie sociale caractérisée par des formes quasi objectives de domination qui génèrent une dynamique historique.


II

Le fait de me focaliser sur le caractère historiquement dynamique de la société capitaliste est une réaction aux transformations massives du capitalisme au cours du dernier tiers du 20e siècle. Cette période est caractérisée par l’effritement de la synthèse fordiste centrée sur l’État en Occident après la Seconde Guerre mondiale, par l’effondrement ou la transformation fondamentale des États-partis et de leur économie dirigée à l’Est et par l’émergence d’un ordre mondial capitaliste néolibéral (qui peut, à son tour, être miné par le développement d’immenses blocs régionaux en compétition). Comme ces changements ont inclus l’effondrement de l’Union soviétique et du communisme européen, ils ont fréquemment été compris comme marquant la fin du marxisme et de la pertinence théorique de Marx. Cependant ces transformations historiques soulignent également la nécessité de comprendre la problématique de la dynamique historique et des changements structurels à grande échelle, ce qui est précisément la problématique au cœur de l’analyse critique de Marx.
L’importance centrale de cette problématique est encore plus frappante quand on considère la vaste trajectoire du capitalisme centré sur l’État au cours du 20e siècle, depuis ses débuts, qu’on peut situer à la Première Guerre mondiale et à la Révolution russe, en passant par son apogée dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, et jusqu’à son déclin à partir du début des années 1970. Ce qui est significatif dans cette trajectoire, c’est son caractère mondial. Elle comprend les pays capitalistes occidentaux et l’Union soviétique, ainsi que les territoires colonisés et les pays décolonisés. Bien que des différences de développement historique se soient, bien entendu, manifestées, elles semblent constituer des inflexions différentes d’un modèle commun plutôt que des développements fondamentalement différents, quand on les considère par rapport à la trajectoire dans son ensemble. Par exemple, l’État-providence s’est développé dans tous les pays occidentaux industriels au cours des 25 ans qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, pour être ensuite limité ou partiellement démantelé à partir du début des années 1970. Ces développements - qui ont eu leurs parallèles avec le succès d’après-guerre de l’Union soviétique et le déclin rapide qui a suivi - ont eu lieu, que ce soient des partis politiques conservateurs ou des partis politiques sociaux-démocrates (« libéraux ») qui aient été au pouvoir.
De tels développements généraux ne peuvent s’expliquer en termes de décisions politiques contingentes locales, et suggèrent fortement l’existence de contraintes générales structurelles sur les décisions politiques, sociales et économiques. Ils suggèrent également l’existence de forces dynamiques qui ne sont pas totalement soumises au contrôle de l’État.
La prise en compte de modèles historiques généraux qui caractérisent le 20e siècle relativise historiquement les théories de la primauté de la sphère politique, si répandues dans les décennies d’après-guerre, et remet en question la compréhension poststructuraliste de l’histoire comme essentiellement contingente. Dans une certaine mesure, le tournant postmarxiste des années 1970 peut être compris comme une réaction critique à l’époque fordiste sous sa forme occidentale ou sous sa forme communiste, une réaction contre des politiques qui se concentraient sur les intérêts matériels qui devaient être satisfaits par une organisation bureaucratique pyramidale de la société. Les mouvements sociaux et culturels de la fin des années 1960 semblent être une réfutation historique d’une telle conception d’une vie décente. L’Union soviétique a cessé de correspondre à une option émancipatrice pour de larges segments de la gauche occidentale au plus tard en 1968. Dans ce contexte historique culturel, l’économie politique était comprise comme déroulant des certitudes et l’histoire était codée comme un métarécit a priori. La conception de l’histoire et de la temporalité de Marx s’est confondue avec celle de Hegel, ce qui a contribué à un renouveau de Nietzsche, le grand anti-hégélien. L’ironie de l’histoire s’est vengée, cependant. Le post-structuralisme et le postmodernisme se sont depuis révélés intellectuellement impuissants pour regrouper les changements à grande échelle auxquels j’ai fait allusion précédemment. Comme topoi critiques, ils paraissent maintenant liés à un ordre social qui n’est plus pertinent depuis longtemps.
De telles considérations historiques, cependant, ne vont pas nécessairement à l’encontre de l’intuition critique sous-jacente aux efforts pour traiter l’histoire de façon contingente : l’histoire comprise comme le déroulement d’une nécessité immanente délimite une forme de non-liberté.
Cette forme de non-liberté est l’objet de la théorie critique du capitalisme de Marx, qui traite de façon centrale des impératifs et des contraintes sous-jacents à la dynamique historique et aux changements structurels du monde moderne. Plutôt que de nier l’existence d’une telle non-liberté en se concentrant sur la contingence, la critique marxienne cherche à découvrir ses fondements et la possibilité de les dépasser. Je suggère donc que la réappropriation de la catégorie de capital permet une approche qui peut dépasser l’opposition classique entre la nécessité et la liberté, ou encore l’opposition entre une conception de l’histoire en tant que nécessité et son rejet post-structuraliste au nom de la contingence (et probablement de la capacité d’agir). Comme je vais le préciser, la catégorie de capital enracine la dynamique immanente de la société capitaliste moderne dans des formes historiquement déterminées de médiation sociale. À l’intérieur de ce cadre, l’Histoire, comprise comme une dynamique directionnelle immanente, n’est pas une catégorie universelle de la vie sociale humaine. C’est plutôt un intérêt historiquement spécifique de la société capitaliste qui peut être projeté – et a été projeté – sur la vie sociale humaine en général. Loin de voir l’histoire d’une façon affirmative, une théorie qui enracine une telle dynamique dans la catégorie de capital la saisit comme une forme d’hétéronomie.
Dans cette évaluation, la position critique marxienne est plus proche du posts-tructuralisme que du marxisme orthodoxe de la Deuxième internationale. Toutefois, elle ne considère pas l’histoire hétéronome comme un récit qui peut simplement être rejeté de façon discursive mais comme l’expression d’une structure de domination temporelle. De ce point de vue, tout effort pour sauver la capacité humaine d’agir, en insistant sur la contingence d’une façon qui mettrait entre parenthèses l’existence de telles structures historiquement spécifiques de domination, est ironiquement profondément déresponsabilisant.


III

Qu’est-ce que le capital dans l’analyse de Marx ? Au cœur de la catégorie de capital chez Marx se trouve celle de plus-value. Cette catégorie a généralement été comprise comme relevant de l’exploitation, comme indiquant que malgré les apparences dans le système capitaliste le surplus produit n’est pas le résultat d’un certain nombre de facteurs de production - comme le travail, la terre et les machines - mais est le fruit du seul travail. La plus-value, dans ce cadre traditionnel, est une catégorie de l’exploitation basée sur les rapports de classe. Sans être en désaccord avec cette analyse de la plus-value, la position que je défends la considère comme partielle. La compréhension conventionnelle de la plus-value se concentre exclusivement sur la création d’un surplus, mais ne considère pas suffisamment la signification dans l’analyse de Marx de la forme de richesse impliquée, à savoir la valeur. Décrire la conception du capital chez Marx nécessite donc de s’arrêter un court instant sur les catégories les plus fondamentales sur lesquelles il fonde son analyse, comme la marchandise et la valeur.
Ces catégories ne doivent pas être interprétées de façon transhistorique, mais comme historiquement spécifiques à la société moderne ou capitaliste [2]. Dans ses œuvres de maturité, Marx a cherché à localiser la forme la plus fondamentale des relations sociales qui caractérisent la société capitaliste et, sur cette base, à élaborer une théorie qui pourrait saisir le fonctionnement de base de cette société. Cette forme fondamentale est la marchandise [3]. Marx a choisi le terme « marchandise » et l’a employé pour désigner une forme historiquement spécifique de relations sociales, constituée comme une forme structurée de pratiques sociales qui est en même temps le principe structurant les actions, les conceptions du monde et les aliénations des êtres humains. Comme catégorie de pratique, c’est une forme à la fois de subjectivité sociale et d’objectivité. (Cette compréhension des catégories, s’appuyant sur celles de Lukács et d’Adorno, suggère une approche de la culture et de la société très différente du modèle base/superstructure.)
Ce qui caractérise la forme marchandise des relations sociales, telle qu’elle est analysée par Marx, est qu’elle est constituée du travail et existe sous une forme objectivée [4]. Cette analyse est liée à sa conception de la spécificité historique du travail sous le capitalisme. Marx maintient que le travail sous le capitalisme a un « caractère double » : c’est à la fois du « travail concret » et du « travail abstrait » [5]. Le « travail concret » se réfère au fait qu’une forme de ce que nous considérons comme activité laborieuse médiatise les interactions des humains avec la nature dans toutes les sociétés. Le « travail abstrait » ne signifie pas simplement le travail concret en général, mais est une catégorie particulière, historiquement spécifique. Cela signifie que le travail sous le capitalisme a aussi une fonction sociale unique qui n’est pas intrinsèque à l’activité laborieuse en tant que telle : dans une société structurée par la forme marchandise, le travail et ses produits ne sont pas distribués socialement selon les normes traditionnelles ou selon des relations affichées de puissance et de domination, comme c’est le cas dans d’autres sociétés. Au lieu de cela, le travail constitue une nouvelle forme d’interdépendance, où les gens ne consomment pas ce qu’ils produisent mais où, néanmoins, leur propre travail ou leurs propres produits du travail fonctionnent comme des moyens quasi objectifs d’obtenir le produit des autres. En servant ainsi de moyen, le travail et ses produits préemptent cette fonction qui ne relève plus des relations sociales manifestes.
Dans les œuvres de maturité de Marx, la notion de la centralité du travail par rapport à la vie sociale n’est pas une proposition transhistorique. Elle ne doit pas être comprise dans le sens où la production matérielle serait la dimension la plus essentielle de la vie sociale en général, ni même du capitalisme en particulier. Elle se réfère plutôt à la constitution – historiquement spécifique, par le travail, sous le capitalisme – d’une forme de médiation sociale qui caractérise fondamentalement cette société. Puisque le travail sous le capitalisme n’est pas simplement le travail comme nous le comprenons transhistoriquement et selon le sens commun, mais qu’il est aussi une activité historiquement spécifique de médiation sociale, selon Marx, ses objectivisations (marchandise, capital) sont à la fois les produits du travail concret et des formes objectivées de médiation sociale. Les relations sociales qui caractérisent le plus fondamentalement la société capitaliste, selon cette analyse, sont très différentes des relations sociales manifestes, qualitativement spécifiques, telles que les relations de parenté ou les relations de domination personnelle directe, qui caractérisent les sociétés non capitalistes. Bien que ce dernier type de relations sociales continue d’exister sous le capitalisme, ce qui ultimement structure cette société est un nouveau niveau sous-jacent de relations sociales constituées par le travail. Ces relations sociales ont un caractère formel particulier quasi objectif, mais sont duales : elles sont caractérisées par l’opposition d’une dimension abstraite, générale, homogène et d’une dimension matérielle concrète particulière, qui semblent toutes les deux être naturelles plutôt que sociales et conditionnent les conceptions sociales de la réalité naturelle. La dimension abstraite de la médiation sociale sous-jacente au capitalisme est exprimée par la valeur, la forme de richesse dominante dans cette société. La « théorie de la valeur du travail » a souvent été comprise à tort comme étant une théorie du travail comme source de richesse, une théorie qui considérerait le travail, en tout temps et en tout lieu, comme la seule source sociale de la richesse. L’analyse de Marx cependant n’est pas une analyse de la richesse en général, ni du travail en général. Il analyse la valeur comme une source historiquement spécifique de la richesse qui est liée au rôle historiquement unique du travail sous le capitalisme. Marx distingue de façon explicite la valeur de ce qu’il appelle « la richesse matérielle » et relie ces deux formes distinctes de richesse à la dualité du travail sous le capitalisme [6]. La richesse matérielle se mesure en fonction de la quantité de biens produite et est fonction d’un ensemble de facteurs comme la connaissance scientifique, l’organisation sociale et les ressources naturelles, en plus du travail [7].
La valeur, selon Marx, est constituée seulement par la dépense en temps de travail humain ; c’est la forme dominante de richesse sous le capitalisme [8]. Alors que la richesse matérielle, quand elle est la forme dominante de richesse, est l’objet d’une médiation venant de forces sociales qui lui sont extrinsèques, la valeur est une forme de richesse qui est sa propre médiation.
Ainsi, dans le cadre de cette interprétation, ce qui caractérise fondamentalement le capitalisme est une forme de médiation sociale historiquement spécifique, quasi objective constituée par le travail et objectivée comme forme marchandise. Bien que cette forme historiquement spécifique de médiation soit constituée par des formes déterminées de pratique, elle devient quasi indépendante des individus engagés dans ces pratiques. Il en résulte une forme historiquement nouvelle de domination sociale qui soumet les gens à des impératifs et à des contraintes rationalisés de plus en plus impersonnels qui ne peuvent pas être adéquatement saisis en termes de domination de classe – ou, plus généralement, en termes de domination concrète de groupes sociaux ou d’institutions relevant de l’État ou/et de l’économie. Comme la notion de pouvoir chez Foucault (même si elle est beaucoup plus rigoureusement fondée), cette forme de domination n’a pas de lieux déterminés et, bien que constituée par des formes déterminées de pratique sociale, se révèle comme n’étant pas du tout sociale.
À cet égard, l’analyse de Marx de la quantité de la valeur en termes de temps de travail socialement nécessaire est significative [9]. Cette analyse temporelle de la valeur comme une forme de richesse sociale n’est pas simplement descriptive : elle délimite une norme impérieuse, socialement générale. La production doit se conformer à cette norme dominante, abstraite et obligatoire si elle veut générer la pleine valeur de ses produits. La forme abstraite historiquement spécifique de domination sociale inhérente aux formes fondamentales de médiation sociale du capitalisme est dès lors l’assujettissement du peuple au temps. Cette forme de domination est liée à une forme historiquement spécifique de temporalité – le temps abstrait de Newton – qui est constituée historiquement avec la forme marchandise. La temporalité de cette forme de médiation sociale, cependant, n’est pas uniquement abstraite. Une particularité de la valeur comme une forme temporelle de la richesse est que, bien qu’une hausse de la productivité augmente la quantité de la valeur d’usage produite par unité de temps, elle ne produit que des augmentations à court terme dans la quantité de la valeur créée par unité de temps. Une fois que l’augmentation de production devient générale, le montant de la valeur par unité de temps revient à son niveau de départ [10]. Le résultat est comparable à une sorte de tapis roulant. De plus hauts niveaux de productivité se traduisent par de fortes augmentations de la production de valeur d’usage, mais non par des augmentations proportionnelles de la valeur à long terme. (Il convient de remarquer que cette dynamique particulière d’effet de tapis roulant est enracinée dans la dimension temporelle de la valeur. On ne peut totalement l’expliquer par la façon dont ce modèle est généralisé, notamment par la concurrence sur le marché.) Pourtant, bien que des changements dans la productivité, dans la dimension de la valeur d’usage, ne modifient pas le montant de la valeur produite par unité de temps, ils déterminent effectivement ce qui compte comme une unité de temps donnée. Des augmentations continues de la productivité propulsent l’unité de temps (abstrait) dans le temps historique, en quelque sorte. Il s’agit ici d’un mouvement de temps. Le temps abstrait et le temps historique sont tous deux constitués historiquement comme des structures de domination. La dialectique de ces temporalités est saisie par la catégorie de capital, ce que Marx analyse comme étant une valeur autovalorisante. C’est une catégorie de mouvement, qui entraîne un procès incessant d’auto-expansion de la valeur, un mouvement directionnel sans élément externe qui génère des cycles de production et de consommation, de création et de destruction à grande échelle. Marx signale que cette catégorie sous-tend la dynamique historique de la société moderne capitaliste, lorsqu’il la présente pour la première fois dans Le Capital. Marx y utilise les mêmes termes que ceux employés par Hegel dans la Phénoménologie en se référant au Geist – la substance automotrice qui est le sujet de son propre procès [11]. Ce faisant, Marx laisse supposer qu’un Sujet historique au sens hégélien du terme existe bel et bien dans le capitalisme. Pourtant – et cela est d’une importance capitale – il n’identifie pas ce Sujet au prolétariat (comme le fait Lukács) ni même à l’humanité. Au lieu de cela, il l’identifie au capital, une structure dynamique de domination abstraite qui, bien que constituée par des humains, devient indépendante de leur volonté. Ironiquement, le caractère idéaliste de la dialectique de Hegel exprimait précisément cette caractéristique de la dynamique historique du capitalisme.
Le Marx de la maturité n’a donc pas postulé un méta-sujet historique, tel que le prolétariat, qui se réalisera lui-même dans une société socialiste future, mais il a fourni les bases d’une critique d’une telle notion. Cela implique une position très différente de celle de théoriciens comme Lukács, pour qui la totalité sociale constituée par le travail fournit la perspective de la critique du capitalisme et doit se réaliser dans le socialisme. Dans Le Capital, la totalité et le travail qui la constitue sont devenus les objets de la critique. Le Sujet historique est la structure aliénée de la médiation sociale au cœur de la dynamique historique de la formation capitaliste. Les contradictions du capital visent l’abolition, et non la réalisation du Sujet. Dans Le Capital, Marx enracine en fin de compte la dynamique historique du capitalisme dans le double caractère de la marchandise et, partant, du capital. On ne peut le comprendre si la catégorie de la plus-value est entendue uniquement comme une catégorie de l’exploitation, comme une plus-value et non pas aussi comme une survaleur – à savoir, comme un surplus d’une forme temporelle de richesse.
La dynamique de tapis roulant du capital que j’ai soulignée, entraînée par la dialectique de la valeur et de la valeur d’usage, est au cœur de la très complexe dynamique historique non linéaire qui sous-tend la société moderne. D’une part, cette dynamique se caractérise par des transformations continues de la production et, plus généralement, de la vie sociale ; d’autre part, cette dynamique historique implique la reconstitution permanente de sa propre condition fondamentale comme un élément immuable de la vie sociale – à savoir que la médiation sociale s’effectue en définitive par le travail et, par conséquent, que le travail vivant reste partie intégrante du processus de production (considéré en termes de société dans son ensemble), peu importe le niveau de productivité. La dynamique historique du capitalisme génère sans cesse ce qui est nouveau tout en régénérant ce qui est pareil. Cette dynamique génère la possibilité d’une autre organisation de la vie sociale et en même temps empêche cette possibilité d’être réalisée. Avec la sous-consommation réelle du travail, selon Marx, le capital devient de moins en moins la forme mystifiée des pouvoirs qui sont « en réalité » ceux des travailleurs. Au contraire, la puissance productive du capital devient de plus en plus une puissance productive sociale générale qui ne peut plus être comprise comme celle des seuls producteurs immédiats. Cette constitution et cette accumulation de savoir socialement général rend le travail du prolétariat de plus en plus anachronique. Dans le même temps la dialectique de la valeur et de la valeur d’usage reconstitue la nécessité d’un tel travail [12]. L’une des conséquences de cette analyse est que le capital n’est pas une totalité unitaire et que la notion marxiste de la contradiction dialectique entre les forces de production et les rapports de production ne se réfère pas à une contradiction entre des rapports qui sont soi-disant extrinsèques à la production (par exemple, le marché et la propriété privée) et des forces productives qui sont prétendument extrinsèques au capital (par exemple, le travail). Au contraire, la contradiction dialectique se situe entre les deux dimensions du capital lui-même. En tant que totalité contradictoire, le capital est générateur d’une dynamique historique complexe qui vise la possibilité de son propre dépassement par un ordre social fondé sur la richesse matérielle. Soit dit en passant, il convient de noter qu’en fondant le caractère contradictoire de la formation sociale sur des formes dualistes historiquement spécifiques (la marchandise et le capital), Marx implique que la contradiction sociale structurellement fondée est spécifique au capitalisme. À la lumière de cette analyse, la notion que la réalité ou les relations sociales en général sont essentiellement contradictoires et dialectiques ne peut être qu’une hypothèse métaphysique et ne peut être expliquée. Cela suggère aussi que toute théorie qui postule un développement logique intrinsèque à l’histoire en tant que telle –dialectique ou évolutionnaire – projette ce qui s’applique au capitalisme sur l’histoire humaine en général.
La compréhension de la dynamique complexe du capitalisme que je viens d’exposer permet une analyse critique, sociale (plutôt que technologique) du processus de croissance et de la structure de la production dans la société moderne. Dans ce cadre, le capitalisme se caractérise par une forme de croissance déterminée, galopante. Le problème de la croissance économique dans le capitalisme, dans ce cadre, n’est pas seulement qu’elle est ponctuée de crises, comme cela a été souvent et justement souligné par les approches marxistes traditionnelles. C’est plutôt que la forme de croissance elle-même, entraînant la destruction accélérée de l’environnement naturel, est en soi problématique. La trajectoire de la croissance serait très différente selon cette approche, si le but ultime de la production était une augmentation des quantités de biens plutôt qu’une augmentation de la survaleur.
Cette approche fournit également les bases d’une analyse critique de la structure du travail social et de la nature de la production dans le capitalisme. Elle indique que le procès industriel de production est intrinsèquement capitaliste et ne doit pas être compris comme un procès technique qui, bien que de plus en plus socialisé, est utilisé par des capitalistes privés à leurs propres fins. La dynamique du capital qui pousse à une augmentation constante de la productivité donne lieu à un appareil de production technologiquement sophistiqué qui rend la production de richesses matérielles essentiellement indépendante d’une dépense directe du temps de travail humain. Cela, à son tour, ouvre la possibilité de réductions sociales générales à grande échelle dans le temps de travail, ainsi que de changements fondamentaux dans la nature et dans l’organisation sociale du travail. Pourtant, ces possibilités ne se réalisent pas dans le capitalisme. Le développement d’une production technologiquement sophistiquée ne libère pas les individus d’un travail parcellaire et répétitif. De la même façon, le temps de travail n’est pas réduit pas à un niveau social général, mais il est inégalement réparti, voire même augmenté pour beaucoup de salariés. Cette compréhension des possibilités et des contraintes du capitalisme reconceptualise son dépassement historique par l’auto-abolition du prolétariat et du travail mis en œuvre, comme par l’élimination du système dynamique de contrainte abstraite constituée par le travail comme une activité sociale médiatisante. Elle pointe la possibilité d’une transformation de la structure générale du travail et du temps, fournissant ainsi la base d’une critique tant de la notion marxiste traditionnelle de « réalisation » du prolétariat, que du mode capitaliste d’abolition des classes ouvrières nationales par la création d’une sous-classe, dans le cadre de la répartition inégale du travail et du temps, aux niveaux national et mondial.
Bien que le niveau d’analyse logiquement abstrait souligné ici ne traite pas directement de la question des facteurs spécifiques qui sous-tendent les transformations structurelles des trente dernières années, il peut fournir un cadre dans lequel ces transformations peuvent être socialement fondées et historiquement comprises. Il fournit la base d’une compréhension de la dynamique de développement non linéaire de la société moderne, qui pourrait permettre d’élucider l’écart entre l’organisation effective de la vie sociale et la façon dont elle pourrait être organisée, étant donné notamment l’importance croissante de la science et de la technologie. Cet écart n’a cessé de croître depuis quarante ans. Il s’est exprimé socialement par la répartition de la population dans un secteur postindustriel d’une part et dans un secteur de plus en plus marginalisé sur le plan social, économique et politique d’autre part. Cette approche pourrait également servir de base à une théorie critique des pays « socialistes réellement existants » en tant qu’autres formes de l’accumulation capitaliste, plutôt que comme modes sociaux qui représentent la négation historique du capital, quelle qu’en soit la forme, fût-elle imparfaite. Plus généralement, elle vise à affranchir la théorie critique du capitalisme de la promotion de formes étatiques de développement, à laquelle elle avait été associée pendant une grande partie du 20e siècle. Dans la mesure où elle vise à fonder socialement, tout en étant critique, des relations sociales abstraites quasi objectives, la nature de la production, du travail et des impératifs de croissance dans le capitalisme, cette approche pourrait également commencer à s’attaquer à de nombreuses préoccupations, insatisfactions et aspirations contemporaines, exprimées de diverses façons par une série de mouvements, d’une manière qui pourrait les lier au développement du capital – même si ce n’est pas en termes traditionnels de classes sociales.
En repensant fondamentalement la signification de la théorie de la valeur et en re-conceptualisant la nature du capitalisme, cette interprétation change les termes du discours entre les théories critiques du capitalisme et d’autres types de théorie sociale. Elle suggère implicitement qu’une théorie critique adéquate de la modernité doit être une théorie autoréflexive capable de surmonter les dichotomies théoriques entre culture et vie matérielle, structure et action, tout en fondant socialement la dynamique directionnelle non linéaire déterminante du monde moderne, sa forme de croissance économique, la nature et la trajectoire de son procès de production. Autrement dit, une telle théorie doit être capable de rendre compte socialement des caractéristiques paradoxales de la modernité soulignées plus haut. En constituant un cadre pour aborder ces questions, l’interprétation que j’ai donnée vise à contribuer au discours de la théorie sociale critique contemporaine et à notre compréhension des profondes transformations de notre univers social.
Moishe Postone, Lille (France), novembre 2009.

Il a publié en Français « Marx est-il devenu muet face à la mondialisation » (L’Aube, 2003) et « Temps, travail et domination sociale. Une ré-interprétation de la théorie critique de Marx » (Mille et une nuits, 2009, publié en anglais en 1993)

[1] Je souhaite remercier Mark Loeffler pour son apport sur la critique de la valeur.

[2] Karl Marx, Capital, vol.1, trans. Ben Fowkes (London, 1976), pp.166, 169.
[3] Ibid., p.125.
[4] Ibid., p.128 ff.
[5] Ibid., pp.131-139.
[6] Ibid., p.134.
[7] Ibid., p.130.
[8] Ibid., pp.129, 130, 136.
[9] Ibid., pp.129.
[10] Ibid.
[11] Ibid., pp.255-256.
[12] Ces thèmes ont été développés complètement dans Moishe POSTONE, Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, 2009 (1993)

Remédier à la catastrophe de Fukushima prendra plusieurs décennies


 Alors que les chaudes et ensoleillées journées d’été approchent au Japon, dans la ville de Fukushima les gens évitent autant que possible de sortir de chez eux par crainte d’une trop forte exposition à la radioactivité.
Et les nouvelles déclarations du premier ministre japonais ne sont pas spécialement rassurantes. 
Celui-ci a en effet déclaré hier à propos de la centrale de Fukushima Daiichi qu’ « il faudra trois, cinq, voire 10 ans pour parvenir à en reprendre le contrôle, et même plusieurs décennies pour remédier aux conséquences de l’accident ».
Il a également annoncé que le combustible nucléaire fondu dans les réacteurs devrait être retiré vers 2021.
Cependant d’après le gouvernement et des données récupérées par hélicoptère, le débit de dose a baissé d’environ 20% dans un rayon de 80 kilomètres autour de la centrale de Fukushima Daiichi par rapport à la fin du mois d’avril.
Les fortes pluies de ces dernières semaines ont certainement fait tomber un certain nombre de particules radioactives au sol.
Rappelons quand même que si plusieurs bilans des dégâts humains et matériels ont été fait dans les alentours de la centrale, aucun bilan sérieux de l’impact qu’a eu la catastrophe sur la nature, l’océan et les animaux n’a eu lieu.
A la centrale de Fukushima Daiichi TEPCO a déclaré qu’il renonçait à ce que la station d’épuration soit opérationnelle à 100% et se contentera de 80%.
La question de la solidité de la station se pose aussi car sa mise en place s’était faite dans l’urgence.
Pour l’instant environ 15 000 tonnes d’eau ont été traitées.
Dans le réacteur n°3 TEPCO laissait entendre le 7 juillet qu’en raison d’un très haut niveau de radioactivité l’injection d’azote (visant à éviter une explosion d’hydrogène) allé être repoussé. Pourtant, le lendemain, l’exploitant décidait d’envoyer des travailleurs dans le bâtiment pour voir si l’installation du système d’injection était possible. Les robots dont dispose TEPCO ne pouvaient pas effectuer cette reconnaissance parce qu’ils étaient bloqués par des débris aux sols.

samedi 9 juillet 2011

Une Histoire de Fous

 Des fous pas si furieux

Un rapport dévoilé jeudi va à l’encontre des clichés sur la dangerosité des malades mentaux.
Pourquoi reproduire ici le début d'un article de Libé (et écrit par Favereau, surnommé coupé/collé par les anciens d'Act-Up paris...) ?
Et bien justement un de nos amis est retenu en HP depuis  plus d'un mois (La Queue-en-Brie) suite à une embrouille de famille ou s'opposent deux points-de-vue mais que la police de Créteil a jugé avantageux de faire placer d'Office et ce sans avoir bénéficié des services d'un avocat. Le deal imposé étant, soit la tôle, soit le HP alors que devant le juge notre camarade avait toute les chances d'être remis en liberté, son vague "passé psychiatrique" l'a conduit à l'hospitalisation d'office sur la seule "bonne fois" des déclarations d'un frère accusateur et cela sans aucun témoin pour départager les deux. Abusif, le mot est faible pour une pratique scandaleuse mais pourvoyeuse de malades au point de submerger les hôpitaux psychiatriques...
Les polices n'agissent que sous les ordres de leur hiérarchie on peut donc en déduire que pendant les "vacances judiciaires", période ou les prisons débordent et deviennent invivables pour les détenus, les ordres sont de diriger en masse les suspects vers les HP...

La Haute Autorité de santé (HAS) est bonne fille. Elle, qui est censée faire des choix en matière de santé, a eu la délicatesse de ne rendre public que jeudi son rapport sur la question de la «dangerosité chez les malades mentaux». Soit deux jours après la promulgation de la nouvelle loi sur l’enfermement sous contrainte. Bizarre, non ? D’autant que ledit rapport, pourtant terminé depuis mars, fait un point, honnête et documenté, sur cette question. Et, au final, prend le contre-pied des clichés établissant une sorte d’équation entre fou et dangereux, clichés qui ont fortement inspiré le texte de loi sur la psychiatrie.
«Exceptionnel».«C’est honteux ce que l’on a pu entendre ces derniers mois, a rappelé, jeudi, Claude Finkelstein, présidente de la Fédération des associations de malades mentaux. A chaque fait divers, on pouvait lire : "Un schizophrène a tué." Comme s’il y avait un lien automatique. Personne n’oserait écrire : "Un Noir a tué." Mais, là, cela ne choque personne.» Une colère que les chiffres du rapport rendent légitime. La Haute Autorité a recensé toutes les études sur ces questions. «Dans les études internationales disponibles, les individus souffrant de troubles mentaux graves sont 4 à 7 fois plus souvent auteurs de violences que les individus sans trouble mental, mais ils ne sont que rarement auteurs d’actes de violence grave : environ un homicide sur 20 actes de violence, voire un homicide sur 50 [soit de 2 à 5 % des homicides, ndlr] En France, on estime que 1% de la population souffrirait de troubles schizophréniques et 1% de troubles bipolaires. Ces personnes seraient à l’origine de 3 à 5% des cas de violence.
«C’est le premier constat qu’il faut répéter : le passage à l’acte violent chez un malade reste exceptionnel, explique le professeur Jean-Louis Senon, psychiatre à Poitiers, et qui a présidé les auditions à la base du travail de la HAS. Ce n’est ni la règle ni l’habitude. Pour les agressions sexuelles, les malades mentaux sont même très peu représentés : moins de 5%.» Comme le notent d’autres études, les malades mentaux sont bien plus victimes qu’acteurs. «Ils subissent de 7 à 17 fois plus d’actes violents que la population générale», insiste le professeur Senon.


Appel d’Anonymous France


Anonymous n’est pas un groupe ou une entité. Ce n’est ni vous ni moi ni quiconque. Anonymous est une idée. Ceux qui s’identifient à anonymous ont en commun le désir de liberté et d’un monde libre de l’opression. De nombreuses idées fausses sur Anonymous vous ont été données par les médias grand public et les gouvernements internationaux. Soyez-en assurés, nous sommes là pour aider. Nous sommes ici pour nous dresser contre ceux qui violent vos droits humain comme la Liberté de pensée, de parole et d’expression, de croyance ; la Liberté de choisir comment vous souhaitez vivre votre propre vie.Anonymous n’est PAS un groupe de hackers, comme on a probablement essayé de vous le faire croire. Même si des collectifs d’hacktivistes (#hacktivists) s’associent à Anonymous, la plupart d’entre nous ne sommes que de simples citoyens de ce monde, souhaitant amener au grand jour et dans dans les rues les messages traditionnels des activistes. Nous sommes vos postiers, coiffeurs, vendeurs et avocats. Dans un monde où la corruption se cache dans les moindres recoins
Le système est un outil pour vous garder opprimés et dépendants. Anonymous est la clé de votre liberté. Rejoignez nous pour le Plan. 1 an, 3 phases pour changer le monde.
Nous sommes Anonymous, Unis comme Un Seul, Divisés par Zéro. Nous ne pardonnons pas, Nous n’oublions pas.
Attendez-vous à nous.
Nous sommes à un moment unique de notre histoire, l’avènement d’internet et de la technologie informatique ont contribué de manière sans précèdent à la prospérité du monde occidental. Nous nous sommes créés un empire à nul autre pareil, un réseau global d’échange et de communication permanents, un nouvel age technologique. Nous avons parcouru du chemin depuis la révolution industrielle. Nous sommes devenus les explorateurs des nouvelles frontières digitales, repoussant nos limites du monde quantiques aux extrémités de l’Univers.
Et pourtant, l’empire fait face à une crise : Récession globale, paupérisation galopante, violence larvée, corruption politique, et libertés individuelles menacées. Comme en d’autres temps, l’Histoire se répète. Les demi-vérités nous sont rabâchées, depuis les journaux TV jusqu’à internet : l’empire est puissant, le changement est malvenu, la réponse est dans le business tel que nous le connaissons. En ces temps d’incertitude, il en est qui cherchent à ajouter à la confusion, qui se nourrissent de notre insécurité et de nos peurs, qui cherchent à nous diviser pour leurs propres desseins. Cette stratégie subversive a pris différents visages : gauche et droite, chrétiens et musulmans, noirs et blancs, athées et croyants.
Mais quelque chose d’inattendu s’est produit. Nous avons commencé à nous raconter nos propres histoires. Partageant nos vies, nos espoirs, nos rêves, nos craintes. Chaque seconde, à toute heure du jour et de la nuit, les petits détails de la vie sur Terre se répandent à travers le monde. Alors que nous voyons les vies de nos semblables défiler sur nos écrans, nous commençons à comprendre les conséquences de nos actions et les erreurs passées. Nous remettons en cause l’idée que nous sommes faits pour consommer, non pour créer, que le monde existe pour notre bon plaisir, que les guerres et la pauvreté sont inévitables.
Ceci est un appel aux armes. Ceci est un appel aux combattants de la liberté. Pour les exclus et les oubliés. Ceci est un appel aux intellectuels. Un appel pour les journalistes. Ceci est un appel aux libre-penseurs. Un appel pour l’élite intellectuelle. Ceci est un appel pour les poètes. Un appel aux forts. Et un appel pour les faibles. Ceci est un appel à la jeunesse, à la sagesse, à l’intelligence.
Nous vous demandons de vous joindre à nous. Nous existons dans les rues de Tokyo. Sur les hauteurs de New York. Dans le vent de Paris. Parmi les piliers de Munich. Dans le froid mordant de Moscou. Dans les rues pavées de Dublin. Ceci est un appel au monde pour la jeunesse. Rejoignez-nous pour la liberté de l’information.
Ceci est un appel aux armes. Nous sommes Anonymous. Nous vous demandons de vous joindre à nous. Recherchez-nous et vous nous trouverez. Nous sommes parmi vous. Nous sommes vous. Tout le monde peut s’exprimer en tant que membre d’Anonymous. Nous n’avons pas de dirigeants. Uniquement des sensibilités. Nous n’avons pas d’objectifs. Uniquement des résultats. Nous ne pouvons pas être arrêtés, car nous ne sommes qu’une idée. Nous ne pouvons pas être effacés, car nous sommes transparents.
Depuis trop longtemps ceux qui cherchent la vérité sont traités en véritable danger pour notre société et nos gouvernements. Nous ne sommes et ne seront jamais vos ennemis. Ce sont des mensonges proférés par vos gouvernements qui ne souhaitent pas que leurs secrets soient dévoilés.
Rappelez-vous des phrases dites et répétées pour vous faire coopérer : "Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre". Or leurs actions parlent d’elles-mêmes lorsqu’ils tentent de fermer des sites tels que WikiLeaks. Qu’ont-ils donc à cacher ? Qu’ont-ils à se reprocher ? Peuples du monde libre ! Ne soyez pas dupes de leurs mensonges. Rejoignez notre mouvement. Venez découvrir vous-même ce qu’ils tentent de soustraire à vos yeux.
Regardez par vous-mêmes leurs actions. Ils se sont attaqués à nous parce que nous utilisions des méthodes agressives sur internet... Hors les pirates qui se sont attaqués à WikiLeaks n’ont aucunement été inquiétés. Pourquoi les autorités de vos gouvernements n’ont-elles pas cherché à arrêter ces criminels ? Les crimes contre leurs ennemis sont laissés impunis.
Est-ce là le visage de la loi dans un monde libre ? Ceux qui parlent contre le gouvernement sont châtiés et ceux qui les aident sont laissés en paix. Peuples du monde libre ! Réagissez avant qu’il ne soit trop tard ! Vos libertés individuelles sont attaquées. Manifestez-vous auprès de vos gouvernements et montrez-leur que personne ne piétine vos droits impunément. Seuls nous sommes faibles, mais ensemble nous sommes puissants. Ensemble nous pouvons faire de ce monde un havre pour les individus et non pour les compagnies et les gouvernements.
Nous sommes Anonymous. Nous sommes partout. Nous sommes tout le monde. Nous sommes vos amis et votre familles, vos professeurs et vos employeurs. Nous sommes toujours plus nombreux ! Nous sommes blancs, noirs, hommes, femmes. Nous luttons tous côte à côte pour un seul but : Vous libérer d’une société qui cherche à contrôler ce que nous pensons et ressentons. Nous devons lutter pour notre droit de parole et de pensée. Peuples du monde libre. Levez-vous à la face du monde et rejoignez nos rangs. Ensemble nous combattrons pour un monde qui sera en notre contrôle et non aux mains des gouvernements et des entreprises.
Nous sommes unis, Nous sommes puissants, Nous sommes partout, Nous n’oublierons pas, Nous ne cèderons pas.
Nous sommes Anonymous ! Nous vous attendons !


vendredi 8 juillet 2011

EXIT! Krise und Kritik der Warengesellschaft Heft 8

 Résumés Riassunti  Resumos Zusammenfassungen  Abstracts

Roswitha Scholz
LE TABOU DE L’ABSTRACTION DANS LE FÉMINISME
Comment on oublie l’universel du patriarcat producteur de marchandises

Daniel Späth
LA MISÉRÉ DE L’AUFKLÄRUNG
L’antisémitisme, le racisme et le sexisme chez Emmanuel Kant

Tomasz Konicz
L’ARRIERE-COUR DE L’EUROPE DANS LA CRISE


Robert Kurz
IL N’EST PAS DE SAUVEUR SUPRÊME…
Thèses pour une théorie critique de l’Etat. Deuxième partie.

Elmar Flatschart
  THÉORIEDES INSTANCES INTERMÉDIAIRES DE L’ETAT SANS CRITIQUE CATÉGORIELLE ?

Elmar Flatschart
PETIT RETOUR SUR LE CONGRES « RE-THINKING MARX »

Anselm Jappe
LES SITUATIONNISTES ET LE DÉPASSEMENT DE L’ART

JustIn Monday
IMAGE DE LA FEMME ET IMAGES DE FEMMES
A propos des relations entre cultural studies et féminisme, en partant de la critique des films de Lars von Trier par Antje Flemming

To the current proprietors of Editions Gerard Lebovici




Mr Nicolas Lebovici and Mr Lorenzo Valentine
Paris, 4 February 1991[1]
Sirs:
I have fortuitously discovered on the back cover of a re-edition of The Society of the Spectacle currently on sale (no one alerted me) a preface newly added without my consent.[2] This preface, which I wrote years ago, figured in the first edition of this book in 1971, and in all the reprints that soon after followed. Nevertheless, it is quite well known that, shortly thereafter, this preface was suppressed by a shared agreement between Gerard Lebovici and I; because it had become useless due to the [subsequent] celebrity of the book. It had thus been consistently absent from the many subsequent editions. Beyond the unacceptable off-handedness of such an abuse of confidence, the arbitrary reappearance of this explanatory notice, become so manifestly archaic after twenty years' time, is of a nature to quite obviously injure the reputation of a work that has been entrusted to your publishing house for so long, when it was managed by your parents.[3]
Thus I summon you to withdraw immediately from the market and destroy your falsified edition under the supervision of an officer [un huissier].
Moreover, I have read in the Livres Hebdo of 15 January that you have fraudulently announced the publication of volume II of Panegyric on 21 February. On 11 December [1990], I gave to Gerard Voitey, in a disordered pile, the photographic documents and a certain number of texts, intended for an illustrated album that would be inserted in the series of volumes of Panegyric. I obviously needed to make the montage of these documents (after the printer had executed the proofs and negatives) according to a plan that I alone possess. Yesterday I received a pseudo-pagination of photocopies of only my photographic documents. The author of this laughable delusion simply tried to guide himself with the arbitrary numbering of the documents, which had been provisionally marked for the printer only. Thus, since the beginning of December, the documents to be turned into negatives and the texts to be composed were never transmitted to the printer; I have not been advised of anything; and, at the same time, the professional press has been falsely informed of the imminent publication of a book that, due to your fault alone, does not yet exist. Such facts, which I believe to be without precedent when it comes to a publishing house that was for a long time quite real and always honest, are detrimental to me in general and especially the series of my Panegyrics. You have tried to compose an imaginary book against the wishes of the author; then, following the very logic of mendacious advertising and provocation, you have wanted the non-existence of your invention ascertained; but this in this malicious intention of attributing to the author the responsibility for your own deliberate defection.
I ask you communicate to me in the shortest possible time all of the excuses and compensations that you think that I might still accept the value of, after having suffered such grave professional lapses. If your failures continue a moment longer, I will have recourse to all the legal remedies, as I also obviously reserve for myself the right to bring these facts and their meanings to the attention of the public. The poor melange of imbecilic lies and financial falsifications (intended to be profitable) by which one has undertaken to destroy Editions Gerard Lebovici begins to be indicated to me. Without too much discomfort, you have taken on the dangerous responsibility of wanting to dishonor your respectable parents. But pay more attention to my conclusions.
[1] Sent by registered mail.
[2] Translator's note: though the text of this letter says piece jointe, no text was attached or summarized by the publisher of this collection of Debord's letters.
[3] Translator's note: Gerard and Floriana Lebovici.

(Published in Guy Debord Correspondance, Vol 7: Janvier 1988-Novembre 1994 by Librairie Artheme Fayard, 2008. Translated from the French by NOT BORED! January 2009. Footnotes by the publisher, except where noted.)

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