vendredi 11 juin 2010

Contribution pour la Coordination nationale des collectifs de chômeurs et précaires en grève du 12 juin à Montreuil

Samedi 12 juin à partir de 11h à la maison occupé de la rue Carnot à Montreuil s/Bois. 

Nous ne pouvons pas nous permettre d’être pressés. La seule urgence, c’est de constituer un nouvel espace politique qui ne se laisse pas saturer par la logique de l’urgence. L’urgence est ce qui légitime le gouvernement. Depuis des mois, des collectifs de chômeurs et précaires s’organisent. Des réunions publiques, des piquets de grève, des affichages et des distributions de tracts, des permanences pour une autodéfense collective, des AG ont permis de mettre en place des éléments d’une pensée et des modes d’agir politiques pour affronter la situation actuelle. À Rennes, Brest, Lannion, Lorient, Nantes, Tours, Caen, Paris, Montreuil-sous-Bois, Antony, Nancy, Montpellier, Auch, Nice, Lyon, Perpignan, Lille, Bordeaux, en Dordogne... des occupations d’agences de Pôle emploi, de la CAF, des boîtes privées de coaching, des mairies, des administrations municipales et du Conseil Général, des autoréductions ont eu lieu. Des actions collectives ont permis souvent de faire reculer les machines de contrôle face à des pressions et des sanctions « individualisées ». Nous sommes souvent sortis victorieux de cet affrontement inégal. D’un côté le foisonnement des machineries de contrôle pour mettre au pas des chômeurs à coups de menaces, de sanctions, de punitions sous forme de radiations, suppressions d’allocations, réclamations d’indus ; d’injonctions à être dociles avec leurs offres raisonnables d’emploi, leurs stages débiles, leurs ateliers humiliants. De l’autre côté des actions permettant de récupérer des thunes, la réouverture de droits, l’annulation des radiations et la joie de constater que lorsque nous sommes nombreux la machine recule. La grève des chômeurs est à la fois un refus du contrôle et un espace multiple d’expérimentation de formes collectives d’existence politique là où nous serions censés n’être que les sujets passifs de leur activation par l’emploi.
Mais la grève des chômeurs est plus qu’un « mouvement des chômeurs ». Elle ne saurait se réduire à un activisme ayant pour visée le seul espace de gestion du chômage et de la précarité. Elle annonce une recomposition politique qui allie la nécessité de nouveaux affrontements avec les formes de subordination au salariat capitaliste, y compris sur sous la forme de ce que des camarades de Rennes ont appelé le « travail social » comme subordination aux machines de contrôle qui est la généralisation d’une productivité subjective au service du capital. C’est contre leur l’idéal d’un devenir auto-entrepreneur pour tous, atomisés, mais branchés aux réseaux de la valorisation capitaliste que la grève des chômeurs s’invente... Contre le rapport d’exploitation travail/salaire, aussi bien dans l’espace formel de l’entreprise que dans les institutions exigeant un « travail sur soi » rétribué par des allocations de survie, la grève des chômeurs est aussi et l’ouverture d’un horizon qui permet de se lever contre la catastrophe de la gestion managériale-fasciste d’une société immanente à l’économie. Et contre son urgence.
Dans la grève des chômeurs, il s’agit de produire un espace multiple d’expérimentation qui passe aussi bien par l’insubordination que par l’enquête. Ces expérimentations fragmentent, pour ainsi dire, les totalisations sociales homogènes produites par la collaboration étroite entre le capitalisme et l’État. Cet horizon est celui de la possibilité de nouvelles formes coopératives de travail émancipé, singulières, des pratiques de sabotage de la régulation capitaliste opérée par l’État, aussi bien dans les mondes urbains que dans les mondes dits « ruraux » pris ensemble dans un même processus de gestion métropolitaine globale pour en faire des territoires de l’économie. Cet horizon s’ouvre lorsque nous sommes en mesure de créer des alliances : par exemple avec ceux qui luttent dans le monde du travail formel de l’entreprise capitaliste, ou avec ceux qui s’engagent dans des pratiques plurielles écologiques concrètes qui interrogent nos rapports avec nos milieux et rendent les lieux ingouvernables. C’est en ce sens que la grève des chômeurs est un refus du travail subordonné à l’entreprise capitaliste et une émancipation du travail vivant.
Lorsque les camarades de Brest disent dans un de leurs tracts « Nous avons le temps », il nous semble qu’il faut prendre au sérieux le constat que le temps de la politique est aussi le temps de constitution de la vie collective. En effet, nous devons nous approprier le temps. Il n’y a pas d’expérimentation politique sans un vécu du temps qui nous permette de sortir des affres de l’urgence. Certes, il faut intensifier et coordonner les modes de sabotage des machines à précariser et à contrôler : sans cela il n’y aura pas de constitution collective d’une grève des chômeurs. Il n’est pas faux non plus que le temps presse. Mais il faut aussi pouvoir se dire que nous sommes en train de construire un espace politique de longue haleine face à l’instauration de la catastrophe comme mode de gouvernement.
On peut faire l’hypothèse que la désarticulation de l’architecture qui construit les rapports entre l’État et le capitalisme va s’approfondir dans les années qui viennent. Le rôle piteux des directions syndicales, qui sauf quelques exceptions paraissent mendier plus que jamais auprès du pouvoir une reconnaissance et une place au soleil des médias, semble indiquer qu’il sera difficile de compter dans les temps immédiats sur un improbable « mouvement social » auquel nous pourrions nous greffer et ceci malgré les plans de rigueur de plus en plus injustes. Dans un sens, il faudrait remplacer provisoirement le mot d’ordre de la « grève générale » par celui de la « grève transversale », comme disait un camarade de la CIP. Une grève transversale veut dire que dans des endroits très hétérogènes il est possible de bloquer la machine de gestion de la valorisation capitaliste. Mais elle veut dire aussi que dans plein d’endroits différents, avec des logiques locales propres à la constitution de collectifs, on peut expérimenter des formes d’existence politique.
Dans la grève des chômeurs, il y aura des discussions sur le bien-fondé d’une politique portant sur les « droits » et sur des « revendications ». Nous disons que ces discussions sont quelque peu oiseuses. Il ne peut pas y avoir de lutte qui ne s’ancre pas dans le réel de la nécessité partagée par le plus grand nombre. Ces nécessités, on peut les appeler provisoirement des droits portés par des revendications qui leur sont conséquentes : ce sont des lignes de transversalité des luttes, mais elles ne sauraient s’y réduire. Dans la plupart des tracts de différents collectifs, ces revendications apparaissent : relèvement des minima sociaux, suppression du suivi obligatoire, le choix d’établir ou pas des « projets d’insertion » dans le cadre du RSA et plus largement des institutions sociales, suppression de l’offre raisonnable d’emploi, instauration d’un véritable accueil au service du chômeur et non pas au service des entreprises, suppression du 39 49, etc. Stratégiquement, à certains moments, il faudra appuyer sur certaines de ces revendications plutôt que sur d’autres.
La grève des chômeurs sera plus que jamais une grève productrice d’alliances. Un rassemblement. Elle est en train de créer le creuset de formes viables, dans un temps qui n’est pas celui de l’urgence, pour faire de la politique dans un nouveau cycle d’affrontements qui vient à peine de commencer. La grève des chômeurs affirme ainsi sa positivité : sortir de l’économie, c’est inventer ici et maintenant des formes de lutte pour le renversement de l’ordre policier de l’économie. Mais elle est aussi l’invention de formes de vie collectives incompatibles avec les processus de capture de la valorisation capitaliste.
Il sera nécessaire de s’organiser en conséquence. Dans ce sens nous n’avons pas de temps à perdre : la création d’une coordination sur l’hexagone doit être conçue comme une mise en résonance des expériences de lutte locales.
En premier lieu, cette résonance, pour qu’elle soit réelle, et pas seulement un vœu pieux, ni une stratégie, doit se donner les moyens d’une propagation de pratiques et de réflexions situées. Nous devons parier, face à des conceptions rivales de la politique qui vont se retrouver au sein de la coordination, sur un processus de pollinisation de la pensée et des actes qui s’ensuivent, leur mise à l’épreuve dans des échanges. Nous devons renoncer définitivement à la prétention à produire des énoncés unificateurs dans nos luttes. Le succès de l’énoncé « grève des chômeurs » proposé par les camarades du Mcpl de Rennes, provient de la possibilité de s’approprier un refus, des formes de résistance déterminées par la singularité de chaque collectif. En deuxième lieu, la grève des chômeurs doit être conçue comme une enquête : les « points du réel » de la politique se construisent à partir d’un savoir sur les institutions, sur leur mode de fonctionnement, sur les résistances que suscitent les dispositifs de contrôle. Nous construisons la politique, elle n’est pas donnée, d’emblée. C’est cette enquête qui permettra de créer des alliances entre des espaces de lutte hétérogènes mais ancrés dans le réel de nos existences. En troisième lieu, la grève des chômeurs est la mise à l’épreuve écosophique du postulat d’égalité à partir des différences qui se logent en son sein. Il ne saurait y avoir de position en surplomb proclamant la justesse d’une conception de la politique, d’une analyse de la situation, avant même la mise à l’épreuve d’un échange, et des conséquences de ces échanges.
Mais ça demande de fabriquer de la confiance. Pendant la grève qui ne fait que commencer, nous avons le temps car le temps presse.

Un gréveur
Chômeurs Heureux 
millebabords.org 
actu chomage  
Sente de la chèvre qui bâille

mardi 8 juin 2010

Esclaves sans papiers ?


L’Afrique a été victime de la traite atlantique, mais pas tous les Africains, exactement comme aujourd’hui, le continent est la victime des plans d’ajustement structurel, mais pas tous les Africains. Mais tant qu’on mettra tous les Africains dans un même bloc en disant qu’ils sont tous des noirs victimes de l’Europe, tant qu’on approchera la question sous cet angle, on continuera à être confronté au même phénomène de ces élites qui grappillent les ressources de leur pays. Avant, ils prenaient les esclaves et les vendaient, aujourd’hui ils n’ont même plus besoin de les vendre, les esclaves se rendent eux-mêmes dans les champs des pays d’Europe dont ils vont construire la croissance. 
La conséquence, c’est que les Africains s’interdisent d’interroger leur histoire, pour en comprendre les mécanismes de fonctionnement, ce qui leur permettrait de prendre en conséquence les mesures pour remédier aux situations contemporaines. On s’en limite à des catégorisations - les blancs sont mauvais, les Africains sont bêtes – qui n’expliquent rien.
Tant qu’on analysera le système simplement en termes de blancs/noirs, Europe/Afrique et que nous dirons que c’est l’Occident qui est responsable de tout, nous oublierons d’interroger les systèmes internes de domination, qui en fait expliquent cette capacité d’intervention de l’Occident. S’il y a des mercenaires qui sont capables d’arriver aux Comores ou ailleurs et de mettre à bas un régime, c’est aussi parce qu’il y a des élites africaines héritières de cette culture de la traite négrière qui permettent à ce système de perdurer. C’est d’avoir une approche historique qui permet l’action, pas de poser le problème en termes de mémoire contre mémoire, de recherche de responsabilité, ou de culpabilisation. Ce ne veut rien dire de prendre l’Afrique comme un bloc victime.  
De plus, quand on approche l’histoire de ces relations en termes de victime, de blancs contre noirs, d’européens contre africains, on oublie l’essentiel, à savoir la connivence qui s’est établie entre les élites africaines et européennes d’hier, qui est la même que celle qui prévaut entre et les élites africaines et européennes d’aujourd’hui. Une connivence qui se moque de la couleur de la peau, de la nationalité ou de la religion. Ils s’entendent comme larrons en foire, plument les économies africaines et la conséquence c’est que les gamins prennent des pirogues pour rejoindre l’Europe au péril de leur vie. Ces mêmes classes qui ont organisé ce pillage en Afrique et qui sont responsables de la situation de ces jeunes parce qu’ils ont ruiné les agricultures africaines en continuant la politique des cultures de rente à l’indépendance, retrouvent leur homologue européens, qui tiennent des discours sur l’intégration. Ils se connaissent très bien. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
C’est le système international qui a ses relais locaux qu’il nourrit en leur envoyant ce qu’on appelle l’aide internationale qui n’arrive jamais aux démunis mais est capturée et transformée en 4X4… C’est pourquoi il faut avoir le courage de le dire que les Africains ont une responsabilité dans la traite, de le dire frontalement, y compris quand des Européens malveillants vont venir exploiter ce discours. Je vais continuer à travailler sur ce thème même si cela peut être exploité contre moi parce que c’est la seule façon de construire la renaissance de l’Afrique. Il faut que l’Afrique se regarde elle-même et regarde l’attitude de ses élites.
Extraits de l’entretien publié dans l’Humanité du 24 juin 2008
Ibrahima Thioub Historien

Il ne s'agit pas d'esclavage...

En quoi cela se distingue-t-il de la traite ? A l'époque, des compagnies européennes apportaient en Afrique des biens tout aussi inutiles et destructeurs, comme la verroterie, l'alcool et les armes. Elles les remettaient aux élites qui organisaient la chasse aux esclaves. Déjà, le pillage permettait aux élites d'accéder aux biens de consommation importés. Aujourd'hui, le système s'est perfectionné puisque les esclaves se livrent eux-mêmes : ce sont les émigrés.
En quoi ce parallèle éclaire-t-il la question de l'indépendance des États africains ?

Si vous voulez comprendre le système de la traite négrière, observez le comportement actuel des élites africaines. Pourquoi nos systèmes de santé et d'éducation sont-ils aussi vétustes ? Parce que les élites ne s'y soignent pas et n'y éduquent pas leurs enfants, ils préfèrent les pays du Nord. Leur système de prédation ruine les campagnes et contraint les populations à s'exiler. Au point qu'aujourd'hui, si vous mettez un bateau dans n'importe quel port africain et proclamez que vous cherchez des esclaves pour l'Europe, le bateau va se remplir immédiatement.
Certes, ce système fonctionne au bénéfice des multinationales, mais il n'existerait pas sans des élites africaines. A l'époque de la traite négrière, l'alcool et les fusils achetés aux Européens leur permettaient de se maintenir au pouvoir. Désormais ce sont les 4 × 4 et les kalachnikovs.
Extraits de l’entretien publié dan le Monde du 31 mai 2010              
Ibrahima Thioub


A cette lumière crue, le soutient médiatique apporté par les bien-pensants et leurs idéologues invisibles aux esclaves sans papiers parait obscène. On se cherche  bonne conscience pour oublier qu'il s'agit en Afrique d'un camp de la mort à l'échelle d'un continent. L'idéologie du travail unie  ici chefs d'entreprises et pseudo-libertaires gauchistes dans un bel élan de sincérité aveugle.

lundi 7 juin 2010

L'ambassadeur des Etats-Unis en France Charles Rivkin Kif le 9-3



Charles Rivkin, multiplie depuis un an les actions en direction des banlieues dites sensibles. Mais ces opérations symboliques et médiatiques masquent l'ampleur du travail de réseau effectué en France ces dernières années pour identifier les élites des quartiers et des minorités ethniques.
Les plus prometteurs se voient proposer des séjours de deux à trois semaines aux États-Unis pour approfondir leurs réflexions sur leurs sujets d'intérêt. Un programme de "visiteurs internationaux" que l'ambassade destinait autrefois aux filières traditionnelles les plus élitistes. Des figures comme Nicolas Sarkozy ou François Fillon ont ainsi bénéficié de ces dispositifs lorsqu'ils étaient trentenaires.
Depuis le 11 septembre 2001, les Américains ont en partie réorienté leur stratégie d'influence vers les leaders musulmans des pays occidentaux. Une démarche renforcée par l'élection de Barack Obama.
En effet une réorientation de leur politique de contre-insurrection  du moyen-orient vers les banlieues nécessite une implantation locale...
On connaît l'amour que portent les autorités yankee aux "minorités ethniques" les quelques survivants des Blacks Panthers en connaissent un rayon sur cette sympathique empathie de l'oncle sam...

Assata Shakur  par exemple

jeudi 3 juin 2010

Message aux Big Brothers Awards

Les Big Brother Awards ont décerné à Pièces et Main d’oeuvre leur "Prix Voltaire 2010" http://bigbrotherawards.eu.org. Voici le message que nous leur avons adressé à cette occasion, et que nous avons demandé à nos éditeurs de L’Echappée de lire lors de la cérémonie du 29 mai 2010.

aux Big Brother Awards, 29 mai 2010

Bonjour à tous,
Nous vous prions d’excuser notre absence. L’Espace autogéré de Lausanne nous a demandé de participer ce soir à une réunion de soutien à trois anarchistes arrêtés pour avoir, selon la police, tenté de faire sauter un laboratoire d’IBM à Zurich.
Nous ne pratiquons pas la critique à l’explosif mais nous ne sommes que trop heureux d’exposer à nos amis suisses comment International Business Machines travaille depuis ses origines à l’avènement de la société de contrainte ; sa collaboration avec l’appareil d’extermination nazi ; son rôle dans l’essor des nanotechnologies, notamment par la mise au point du Microscope à Effet Tunnel (MET) dans un de ses laboratoires de Zurich ; et aujourd’hui sa campagne pour « une planète intelligente », c’est-à-dire un projet de cyber-monde totalitaire, étalé à pleines pages dans Le Monde et des dizaines d’autres publications.
Nous avons donc confié à nos éditeurs de L’Echappée le soin de vous lire ce message, de nous représenter parmi vous, et peut-être de vous dire ce qu’il y a dans nos livres, et pourquoi ils ont jugé bon de nous publier.
Ainsi le jury des Big Brothers Awards a décidé de nous punir.
Dans « Terreur et Possession », notre enquête sur la police des populations à l’ère technologique, nous écrivions : « Voici sept ans qu’en France, et dans une quinzaine de pays, l’organisation Privacy International décerne chaque année ses Big Brother Awards, sur le modèle tant plagié des Oscars d’Hollywood. Outre que cette critique par la dérision a quelque chose de dérisoire, elle présente le vice de trivialiser l’ogre totalitaire, ridiculisé en croquemitaine de comédie, dont les constants et multiples broyages deviennent autant de gags. Cette promotion de BB en tête d’affiche, tel un moa de l’ïle de Pâques, en même temps qu’elle répète le cliché de l’idole du jour, réalise l’anticipation d’Orwell : Big Brother est sur tous les murs comme dans toutes les têtes. »
Jurés des Big Brother Awards,
Comme nous, vous jugez les prix dérisoires ; une parodie de prix représente une dérision au carré. Vous avez voulu en nous décernant ce Prix Voltaire, cette parodie de prix de la conscience critique, nous renvoyer la balle, nous mettre dans l’embarras, et finalement souligner notre échec, au bout d’une décennie d’activité.
Et vous avez eu raison.
Notre échec est patent dès l’abord que l’on a de nous. Depuis tantôt dix ans nous expliquons que nous ne sommes pas un collectif mais des individus politiques ; que nous refusons la bien-pensance grégaire, qui n’accorde de valeur qu’à une parole réputée « collective » ; que nous refusons ces agrégats où la paresse et l’incapacité se fondent dans l’anonymat du groupe – comme nous avons refusé de personnaliser notre action et de nous identifier autrement qu’aux anonymes, ceux qui n’ont jamais la parole. Dans le même mouvement nous avons expliqué que non seulement nous récusions l’expertise, cette ruse du système technicien pour dépolitiser les prises de décisions et déposséder les sociétaires de la société de leur compétence politique – mais que nous récusions aussi la contre-expertise - cette ruse du système technicien pour infiltrer et retourner les oppositions à la tyrannie technologique.
Or, depuis que vous nous avez décerné votre Prix Voltaire, nous avons eu la surprise de lire, ça et là, que nous étions « un collectif de contre-expertise », notamment opposé aux « dérives » des technologies. Visiblement, nous nous sommes mal exprimé depuis dix ans, et vous avez raison de mettre notre échec en relief.
« Mais, direz-vous, si ces mal embouchés de Pièces et Main d’œuvre ne s’opposent pas aux « dérives » des technologies, et s’ils refusent aussi bien la critique à l’explosif que la critique aux « gags », à quoi s’opposent-ils et comment ? »
En bref :
Nous considérons que la technologie – non pas ses « dérives »- est le fait majeur du capitalisme contemporain, de l’économie planétaire unifiée. La technologie est la continuation de la guerre, c’est-à-dire de la politique, par d’autres moyens. Si la police est l’organisation rationnelle de l’ordre public, et la guerre un acte de violence pour imposer notre volonté à autrui, cette rationalité et cette violence fusionnent et culminent dans la technologie, par d’autres moyens. La technologie, c’est le front principal de la guerre entre le pouvoir et les sans-pouvoir, celui qui commande les autres fronts. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’autres fronts, mais que chaque innovation sur le front de la technologie entraîne en cascade une dégradation du rapport de forces entre le pouvoir et les sans-pouvoir sur tous les autres fronts.
Quant à notre pratique, nous savons qu’on ne gagne pas toujours avec le nombre, mais qu’on ne gagne jamais sans lui, et moins encore contre lui. Nul à ce jour n’a trouvé d’autre moyen de transformer les idées en force matérielle, et la critique en actes, que la conviction du plus grand nombre. Nous soutenons que les idées sont décisives. Les idées ont des ailes et des conséquences. Une idée qui vole de cervelle en cervelle devient une force d’action irrésistible et transforme le rapport des forces. C’est d’abord une bataille d’idées que nous, sans-pouvoir, livrons au pouvoir, aussi devons-nous être d’abord des producteurs d’idées.
Pour produire des idées, nous, Pièces et Main d’œuvre, nous appuyons d’abord sur l’enquête critique, aliment et condition première, quoiqu’insuffisante, à toute action.
Si la critique fait feu de tout bois, ce bois c’est l’enquête qui l’amasse. Si nous avons semé quelques doutes, par exemple sur le bien fondé de la Commission nationale du débat public, c’est à force d’enquêtes, de harcèlement textuel, d’interventions aux pseudo-débats de ladite commission, aux côtés des amis qui se sont emparés de cette critique : à Strasbourg, Toulouse, Clermont-Ferrand, Lille, Lyon, Rennes, Marseille, Caen, Nantes, Montpellier, Paris – et Grenoble, bien sûr - où la contestation de la vidéosurveillance fait entendre ces jours-ci un joli cliquetis de verre et de caméras brisés.
Une critique dont on peut énoncer quelques lignes élémentaires. Anticiper. Contester à propos, avant coup plutôt qu’après coup – les nanotechnologies par exemple. Etre offensif plutôt que défensif. Faire la différence en se concentrant sur le point aveugle de la critique, plutôt que faire nombre en clabaudant en chœur des évidences. S’emparer des symptômes d’actualité pour remonter à la racine des maux. Instruire à charge, en laissant au système qui en a plus que les moyens, le soin de sa défense. Ne jamais dénoncer les malfaisances sans dénoncer les malfaiteurs. Ne jamais répondre à leurs attaques et manœuvres de diversion. Ne jamais lâcher le front des nécrotechnologies.
Ainsi formions-nous l’espoir qu’à Grenoble et ailleurs se multiplieraient les enquêteurs et les enquêtes, liant le local au global, le concret à l’abstrait, le passé au futur, le particulier au général, afin de battre en brèche la tyrannie technologique, et d’élaborer de technopole à technopole une connaissance et une résistance communes.
Sans doute avons-nous échoué.
Sans doute est-ce le sens de ce « Prix Voltaire » que vous nous avez railleusement décoché.
Et maintenant, il va nous falloir tirer les conséquences de cet échec. Merci de cette leçon. Nous l’acceptons comme toutes les leçons de l’expérience et de la réalité.
Salutations luddites.
Pièces et Main d’œuvre   
                                                         

mercredi 2 juin 2010

Wikileaks ?

Qu’est-ce que Wikileaks.org ? Pourquoi "wikifier" les fuites ?   

Wikileaks est une version non censurable de Wikipédia, qui vise à divulguer et à analyser des documents, dont la source ne puisse pas être identifiable et pour une diffusion à grande échelle. Elle associe la protection et l’anonymat que permettent les toutes dernières technologies de cryptographie, à la transparence et à la simplicité d’une interface wiki.
La fuite déontologique a changé le cours de l’histoire pour le meilleur ; elle peut altérer son cours actuel ; elle peut nous conduire vers un avenir meilleur. 
Comment Wikileaks va-t-elle fonctionner ?

Pour l’utilisateur, Wikileaks sera très semblable à Wikipédia. Chacun peut déposer un article, ou le modifier. Aucune connaissance technique n’est nécessaire. Les divulgateurs peuvent déposer des documents de façon anonyme et non identifiable. Les utilisateurs peuvent débattre publiquement des documents et en analyser la crédibilité et la véracité. Les utilisateurs peuvent discuter des différentes interprétations et du contexte, et formuler en collaboration des publications collectives. Les utilisateurs peuvent lire et écrire des articles éclairant ces fuites, en apportant des renseignements sur le cadre et le contexte. La pertinence politique des documents et leur vraisemblance seront rendues publiques par des milliers de personnes.
Wikileaks intégrera également des technologies cryptographiques de pointe, pour garantir l’anonymat et l’impossibilité d’identification. Les risques encourus par celles et ceux qui apportent ces informations peuvent être graves, qu’il s’agisse de retombées politiques, de sanctions légales ou de violences physiques. À cette fin, des techniques mathématiques et de chiffrement (encryptage) extrêmement sophistiquées seront utilisées pour assurer le caractère privé, l’anonymat et l’impossibilité d’identification.
Pour ceux les plus au fait des questions techniques, Wikileaks associe des versions remaniées de FreeNet, de Tor ou de PGP à des logiciels de notre conception.
Wikileaks sera déployée de manière à la rendre étanche aux attaques politiques et légales. Elle est en ce sens impossible à censurer.

Qui trouve-t-on derrière Wikileaks ?

Wikileaks a été créée par des dissidents chinois, des mathématiciens et des technologues de jeunes entreprises internet des États-Unis, de Taiwan, d’Europe, d’Australie et d’Afrique du Sud.
Notre commission consultative, qui est en cours de constitution, rassemble des représentants de réfugiés russes et tibétains expatriés, des journalistes, un ancien agent de renseignements états-unien et des cryptographes.
A l’heure actuelle, vingt-deux personnes sont directement impliquées sur le projet, et d’autres encore nous rejoignent. 

http://owni.fr/2010/06/01/gorge-profonde-le-mode-demploi/
Le seul problème avec ce joujou c'est qu'il est idéal pour intoxiquer massivement...

dimanche 30 mai 2010

Moudjahidine de la valeur. Des bombes pour défendre le fétiche marchandise.

S'il fallait encore une preuve que la fin du XXe siècle coïncide avec la fin de l'histoire de la modernisation, le progressif déclin intellectuel de la gauche la fournirait. La conscience critique désespère de la critique parce qu'elle-même a toujours fait partie intégrante de ce monde du système moderne de production marchande qui se décompose sous nos yeux par poussées. Il n'y a plus de nouveau cycle de développement capitaliste qui pourrait encore une fois être investi de façon « progressiste ». Voilà pourquoi il tombe apparemment sous le sens, face à la menace d'anéantissement des bases qui fondent la marche des affaires, d'embrasser inconditionnellement le capitalisme. A chaque nouveau basculement provoqué par des développements et des événements catastrophiques, nous vivons une nouvelle débandade des restes de la gauche qui rejoignent les rangs des gardiens du système.      
 
Après les barbares attentats kamikazes contre les États-Unis, dans une communauté d'affliction pleurnicharde comme il n'y en a pas eu depuis des décennies qu'il pleut des bombes occidentales sur de vastes régions de la planète, tous – depuis le gouvernement rouge-vert déjà endurci par la guerre jusqu'aux publications hier encore d'extrême gauche – ont invoqué une civilisation bourgeoise à visage humain qui n'a jamais existé. Soudain, il devient obscène de parler de la terreur fondamentaliste de l'économie totalitaire. Qui explique les actes paranoïdes de New York et de Washington par la situation du système-monde capitaliste unifié est accusé de justifier ces actes. Les nouveaux sauveurs de la civilisation estiment qu'il faudrait maintenant mettre provisoirement de côté la critique du capitalisme et enfiler le casque lourd de l'Otan comme leurs divers prédecesseurs. A chaque génération ses bellicistes.
CD rayé 
Le modèle de cette interprétation idéologique du monde partagé à la fois par la gauche éclairée et la raison démocratique officielle, modèle usé jusqu'à l'insupportable, consiste à répéter toujours à nouveau 4, comme un CD rayé, la constellation de la Seconde Guerre mondiale. La chose est facile à expliquer. Contrairement à la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle les États brigands de l'anticivilisation bourgeoise se sont livrés à une effroyable concurrence dans la boucherie sanguinaire, la lutte contre le sinistre empire des nazis fut le premier et unique cas où prendre position à l'intérieur de la concurrence capitaliste eut simultanément pour effet de mettre temporairement un frein à la pulsion de mort inhérente à la socialisation par la valeur. Ce fut la seule situation où il était nécessaire de lutter avec le capitalisme contre le capitalisme afin de sauver la simple possibilité de l'émancipation.
La raison bourgeoise, quant à elle, ne pouvait avoir conscience ni de cette constellation ni de sa singularité. Elle transforma idéologiquement les nazis en une monstruosité étrangère, irrationnelle et non capitaliste, ce qui fit apparaître par contraste « l'économie de marché et la démocratie » comme l'Empire du Bien dans la tradition des Lumières. Ce modèle a été réutilisé pour légitimer tous les grands conflits ultérieurs. D'après la conscience bourgeoise, l'histoire après 1945 se présenta comme une farce toujours plus pitoyable après la tragédie ; il ne s'agissait plus que de définir l’« Empire du Mal » extérieur à la démocratie et à la raison.
Dès lors que le bloc capitaliste d’État ne peut plus assumer ce rôle (puisqu’il a disparu), ce sont, dans la crise mondiale qui progresse depuis le début des années 1990, des figures toujours plus improbables qui ont endossé l’habit de Hitler pour légitimer le monde démocratique : d’abord, avec Saddam Hussein, un dictateur désarmé de la modernisation ; ensuite, avec Milosevic, le potentat de crise typique d’une économie nationale en décomposition ; avec Oussama Ben Laden, enfin, une figure mythifiée des structures de bandes et de sectes postpolitiques propres à la société-monde fondée, de façon purement négative, sur la valeur.
Si, dans la constellation réelle de la Seconde Guerre mondiale, la pensée bourgeoise était déjà incapable de comprendre que les nazis étaient les légitimes descendants de sa propre raison, face à des répétitions qui restent purement illusoires, comparer l’incomparable de façon toujours plus forcée et ainsi relativiser les crimes commis par le national-socialisme.
L’ethnonationalisme et le fanatisme religieux dans les régions socio-économiquement ravagées par le marché mondial ne sont pas la même chose que la vision antisémite du monde et la théorie raciale des nazis ; les sociétés d’effondrement disloquées de la périphérie ne présentent pas les mêmes bases que la société mise au pas d’une puissance du centre capitaliste aspirant à la domination mondiale et ayant les moyens d’y parvenir ; et les aventures militaires d’un régime ensauvagé issu d’une « modernisation de rattrapage » ratée ou même les attentats suicides de sectes religieuses et autres aberrations nés des rapports fétichistes mondiaux n’ont pas la même qualité que l’agression générale contre l’humanité menée par l’Allemagne nazie, une puissance industrielle mondiale surarmée.
Ce texte qui date de 2001/2005 doit se comprendre comme un règlement de compte avec la "Gauche Anti-Allemande Belliciste" une spécialité locale.
Titre original : « Muschadihin des Werts/Bomben für den Warenfetish : Die aufklärerische Linke im letzen Stadium der bürgerlichen Vernunft », Jungle World n° 42, octobre 2001), reproduit dans Critique de la Démocratie balistique. La gauche à l’épreuve des guerres d’ordre mondial, éd. Mille et une nuits, 2006.

Suite ici

vendredi 28 mai 2010

Les mystérieux pirates de la radio

Il y a trois ans, le Conseil supérieur de l'audiovisuel portait plainte contre une intrigante radio pirate nantaise. Ses deux fondateurs racontent.

Durant dix ans, de 1997 à 2007, une radio pirate nantaise a réussi à jouer les petits souris sur la bande FM, à grignoter un espace de liberté dans un maillage ultra-réglementé et à s'immiscer dans la ville 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. La bien nommée Radio Mulot. « On est à la maison, on bricole, on oublie que le poste est allumé... Puis tout d'un coup, on se demande ce qu'il se passe, on croit qu'il y a quelqu'un dans l'appartement, on sursaute ! C'est mulot », témoignait joliment un auditeur.
Pas de bla-bla, pas d'émission-parlotte, pas d'information pure sur Mulot. Non, des chuchotements, des lectures de Debord à Burroughs, de la musique expérimentale, des sons, des échos, des collages, « des bruits échoués sur le parvis d'une fenêtre en guise de commentaires, en lieu et place de cet acharnement continuel qui est celui de tous », note le créateur de la radio, un photographe écrivain et personnalité singulière. Morceau choisi capté à l'époque sur fond de musique hindoue : « Je suis un intraterrestre immortel car je suis de moi-même. Je vois de l'intérieur... »
Radio Mulot ou l'anti radio, nourrie de culture industrielle, de situationnisme ou d'abstractions... « C'est de la poésie urbaine, poursuit son acolyte, issu de la musique, un poète du son. Faire corps avec la ville, se fondre... Le contenu de la radio n'était pas forcément avant-gardiste, mais on pouvait toucher le maçon sur le chantier avec des choses pour midinettes puis l'emmener sur des choses barrées. Seule la bande FM permet de toucher tout le monde, l'automobiliste au feu rouge dans sa voiture ou la personne chez elle. Sur le Net, on ne serait écouté que par les gens des Beaux-arts ».
Une plainte du CSA en 2007
Depuis leur domicile, « au milieu des ondes », pendant dix ans, ils n'ont été que deux à porter ce projet monumental. « On n'a fait que ça. On a mis notre vie dedans. » Parce que Mulot est leur façon de penser le monde mais aussi parce que la radio émet en permanence. D'abord à 3 kilomètres à la ronde. Puis gagnant du terrain avec un matériel plus perfectionné. « Techniquement, ce n'est pas compliqué. Il faut juste un émetteur et une antenne et ne pas être repéré par les voisins. À la création de la radio, les émetteurs étaient interdits en France. Il fallait juste connaître les circuits. »
Mulot cesse d'émettre en juin 2007. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel porte plainte. Le piratage est interdit, « sur une bande FM pourtant non saturée ». Mulot a peur de tomber dans les griffes du CSA en jouant avec le feu. De se voir saisir ses matériels et dix années de travail. Sans compter une amende pouvant aller jusqu'à 75 000 €.
Une première fois, en 2005, une galerie d'exposition à laquelle ils avaient été associés avait eu à essuyer une descente de police. Mulot avait fait une pause d'une année puis repris sur une autre fréquence. « On ne peut pas dire qu'on a été traqué. On a tenu dix ans. Si on avait été dans un réseau politisé, ça aurait peut-être été différent. Il nous est toutefois difficile de nous considérer comme criminels. On est dans l'art. »
 

mercredi 26 mai 2010

Felipe ALAIZ . "Lettre de loin"

Alaiz FELIPE (1887-1959)
"Lettre de loin" fut traduite et publiée en 1981 dans Nexialys, revue de l’Internationale Nexialiste. Elle a été publiée de nouveau par Clara BOW dans le site du Centre des Médias alternatifs du Québec.


Alger : juin 1945 – Fin des années de guerre, où, clandestinement, dans des camps, le mouvement libertaire s’est reconstitué autour d’un conseil occulte. Mais la guerre est finie. L’unité qui s’est forgée dans le malheur, la défaite, l’internement dans les camps de la mort, pourra t-elle résister aux discordes qui à nouveau, surgissent : le Faïsme renaît de ses cendres, plus autoritaire que jamais, avec ceux qui acceptèrent toutes les compromissions y compris la plus ignoble, celle du pouvoir, feignant d’oublier leur bassesse, et se drapant à nouveau d’une toge de virginal radicalisme.
Rien ne viendra plus critiquer de l’intérieur ce qui fut la pire erreur du mouvement anarchiste espagnol. D’Alger, au centre de ce qui pourrait rester uni, une voix va s’élever, celle de Fabio, dans une lettre datée du 10 juin 1945. Celui dans lequel beaucoup ont reconnu la plume acérée du vieux Felipe Alaiz, va clamer une vérité qui aujourd’hui reste toujours vivante. S’il y a du naïf ou de l’insuffisant dans cette lettre, il n’y en a guère dans le constat. Fabio, l’irréductible nous donne une étonnante leçon d’histoire à méditer.
Alger le 10 juin 1945.

Je ne savais pas que parler du temps qu’il fera demain fût affirmer l’existence de Dieu. Ta lettre me l’apprend. Chaque jour on apprend des choses nouvelles. Cette fois-ci, la nouveauté était une idiotie. Ne t’irrite pas de me voir juger ainsi ton analyse, je pourrais être beaucoup plus dur dans mon jugement.
D’après ce qui apparaît prévisible, dire que la C.N.T. va intervenir dans le destin du peuple espagnol, ce n’est pas affirmer que la C.N.T. doit participer au gouvernement. Je ne suis rien pour dicter des normes à la C.N.T. Ni toi. Ni personne. Comme je l’ai écrit, dans ce que tu me reproches, sans connaître pour autant ce que tu me reproches, ce que la C.N.T. peut faire dépendra de la volonté des travailleurs qui la constituent. Ni plus, ni moins. Toute autre chose serait admettre que la C.N.T. a des chefs qui la mènent où ils veulent. Ce qui - sans doute ne le soupçonnes-tu pas – serait politique, même sans participer au gouvernement.

Dans son sens habituel, lorsqu’on en parle par exemple en sociologie, la politique est tout ce qui se fait pour ordonner, modifier ou transformer la structure sociale . Dans ce sens la C.N.T., depuis sa fondation n’a rien fait d’autre que de la politique, certaines fois directement, d’autres fois indirectement. Le moindre de ses manifestes était un acte politique. La moindre de ses grèves aussi. Celle de la Canadiense, que tu cites comme un exemple oublié par moi – qui t’a dit que j’avais oublié ? – fut une grève éminemment politique : l’aspect économique qui la détermina devint t rapidement secondaire. Ne parlons pas des grèves de protestation, que tu cites également et que j’avais pas oubliées non plus. Protester est toujours un acte politique. Il s’agit de mettre fin à quelque chose : de modifier, ce faisant tel ou tel aspect de la société.



 
Même les grèves économiques sont, de ce point de vue, fondamentalement politiques. Une augmentation de salaires peut entraîner des changements décisifs dans la structure sociale. Quant à l’action directe, peux-tu douter qu’elle soit politique ? approfondis un peu plus, tu constateras même. Qu’elle n’est pas toujours éloignée de la plus habituelle. Rappelle-toi les coups d’état, ces œuvres maîtresses de l’action directe.
Si la C.N.T. est apolitique, c’est dans le sens où elle n’intervenait ni dans les élections, ni dans le gouvernement. C’est tout, et c’était beaucoup. Mieux, c’était l’essentiel. Il y avait de quoi être fier d’appartenir à une organisation qui se maintenait éloignée de cette pourriture. Déduire, comme tu le fais, que je soutiens, - en écrivant que la C.N.T., d’après ce qui apparaît prévisible, va intervenir dans le destin du peuple espagnol - , qu’elle doit prendre part aux élections et au gouvernement est une idiotie. Je te l’ai déjà dit. Excuse que je ne trouve, pour rendre compte de ton jugement, une parole plus adéquate.
Si, comme tu me le répètes tout au long de ta lettre, j’avais fondé les lignes suivantes : d’après ce qui apparaît prévisible, la C.N.T. « va intervenir non d’une manière indirecte, comme par le passé, mais d’une manière directe et décisive dans la vie politique espagnole » , sur ce qui est immédiatement observable, j’aurai sans nul doute ajouté quelque apostille pessimiste. Car ce que l’on observe, est en effet, décourageant. On voit des individus qui représentent la C.N.T. – non pas tous des réformistes, comme tu le dirais -, prendre part, sans élections, à tout ce qui fait ici visant la succession de Franco : pour le sérieux et le dérisoire, pour le responsable et l’irresponsable ; pour ce qui se voudrait remarquable et qui ne cesse d’être comique. Toi-même, qui m’écris une lettre aussi « révolutionnaire » - permets que je place révolutionnaire entre guillemets , parce qu’en réalité quelques jours après sa rédaction tu participais à un meeting en compagnie de politiciens dont se serait vraiment un malheur s’ils redevenaient quelque chose en Espagne. Non, je n’ai pas fondé ces lignes – qui ne l’oublie pas, ne veulent pas dire que la C.N.T. va aller aux élections (je t’ai déjà dit que cette analyse est une idiotie, et il m’est pénible de le répéter) – d’après ce qui est immédiatement observable : j’ai fondé mon propos sur des raisons plus solides. Et c’est de celles-ci que je vais t’entretenir brièvement.
La solution anarchiste au problème espagnol, et à plus forte raison du problème du monde, écarté pour l’instant, et qui sait pour combien de temps – ne t’inquiète pas : je t’expliquerai plus avant pourquoi il faut l’écarter -, le million d’ouvriers qui compose la C.N.T., - pas tous anarchistes, loin de là, mais suffisamment influencés par l’anarchisme -, doit rechercher pour ses conflits quotidiens et pour ses aspirations, des ouvertures qui, adéquates au moment pour ceux-là, ne ferment pas les portes du devenir à celles-ci. Cette recherche, qui devrait être constante, les porterait, comme par la main, à intervenir directement sur la vie politique espagnole – plus directement que par le passé, quand la solution anarchiste semblait être au coin de la rue -, c’est à dire à s’occuper de modifier et de transformer les structure sociale espagnole. Non pas en nommant des députés, ce qui serait une façon de ne pas intervenir, ni en acceptant tel, ou tel poste gouvernemental, ce qui serait une autre façon de ne pas intervenir et, de plus, de tout faire échouer. (Il serait honteux que puisse se répéter le spectacle de ce troupeau de conseillers, de militaires, de juges et même de policiers issus de la C.N.T. et du mouvement anarchiste. Je t’assure, et tu peux le croire, que je ne connais personne qui assista avec plus de répugnance que moi à un pareil spectacle. Mais je te parlerai de cela après). Cette intervention sur la vie politique espagnole – je répète : pour la transformation de la structure sociale espagnole – peut prendre et prendra, indubitablement diverses formes, non pas anarchistes, ou du moins pas totalement, mais tendant d’une certaine façon vers l’anarchisme. Par exemple : réalisations mutualistes, coopérativistes, communistes, dont la base seront les municipalités. Une politique municipale sera, cependant obligatoire et acceptée. Parce qu’une organisation d’un million d’hommes ne peut précéder comme un groupe d’anarchistes, ou surnommé anarchiste – tu verras que ce n’est pas la même chose -, serait-elle d’ailleurs exclusivement composée de groupes anarchistes. Et une politique municipale, En Espagne, embrasse toute la vie politique du pays. Rappelle-toi que des élections municipales, qui sont une chose beaucoup plus insignifiante qu’une politique municipale, provoquèrent la chute de la monarchie. Cette politique municipale tendra, par les réalisations dont j’ai parlé, non à renforcer l’État, ce qui serait contraire à l’esprit de la C.N.T. (sa collaboration durant la guerre civile, qui aida au renforcement de l’État, était contraire à son esprit ; mais il s’agissait de s’opposer à ce qui se dressait contre cet État, et qui était pire que lui. Erreur ? Je n’en discuterai pas. En tout cas, le grave ne fut pas l’erreur, tu le verras plus avant ), mais à lui soustraire des attributs, pour qu’il soit à chaque fois de moins en moins nécessaire, de façon qu’arrive un jour où sa disparition sera facile, ou simplement faisable. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Pour en finir avec tout cela, je vais te donner un conseil : surveille à l’avenir tes réactions immédiates. Elles révèlent toujours les désirs les plus profonds. Quand une femme déclare, la première fois qu’elle voit un homme, qu’il est odieux, elle ne tarde pas, si l’occasion se présente, à coucher avec lui. Un lecteur attentif découvrira dans ta lettre, occulte mais fervent, le désir d’être pour le moins candidat conseilliste.
Et maintenant, passons à autre chose. Il me peine de te le dire, mais tout ce que tu écris dans ta lettre sur l’anarchisme, n’est qu’une suite de lieux communs. J’avais espéré que l’expérience de la guerre civile ferait que tu ne lancerais pas, comme tant d’autres, de vaines paroles au vent. Mon espérance était non fondée. Il y a un anarchisme poussiéreux qui date de l’age de pierre, et qui se modernise en retournant encore davantage à l’âge de pierre - par exemple en adoptant un drapeau - , et je te vois accroché à cet anarchisme qui manque de fulgurance et de devenir. De la doctrine anarchiste, qui est pur dynamisme, qui affronte chaque problème au fur et à mesure de son surgissement, et ne l’abandonne qu’après en avoir extrait tout son contenu, vous avez fait, toi et ceux qui pensent comme toi, une chose statique, immobile, un dogme qui dénonce à grands cris les hérétiques. Lis notre grand Ricardo Mella qui fut un hérétique permanent. Il t’aidera à désembourber ton cerveau, s’il est encore temps. Il est plein de toiles d’araignées. Les lieux communs dans lesquels tu te complais ne sont rien d’autre, encore que certains cessent de l’être pour se transformer en niaiseries. Tout ce que tu dis dans ta lettre sur la collaboration est trivial. Tu ne t’es pas approché même par mégarde du problème. Pensant comme tu penses, tu ne t’en approcheras jamais. Si la collaboration avait été seulement une erreur, la chose ne serait pas grave. Les erreurs se rectifient. En ne collaborant plus, problème résolu. Ce que la collaboration révèle n’a pas de rectification possible. C’était cela, que peu nombreux, nous suspections depuis un certain temps : que nous n’étions anarchistes, en Espagne, que quelques centaines au maximum… (Et voilà pourquoi il faut écarter la solution anarchiste au problème espagnol. Ce que défendent quelques centaines d’individus ne règlera jamais aucun problème. Je te répète ici ce que j’ai dit auparavant : ne t’inquiète pas. Ne t’inquiète surtout pas pour mon anarchisme. Il est plus vigoureux qu’aujourd’hui qu’hier, et il le sera demain bien plus qu’aujourd’hui. À mesure que passe le temps, les racines s’enfoncent plus profondément. J’ai la conviction, chaque jour plus affirmées que les société ne deviendront supportables que dans la mesure où elles se rapprocheront de l’anarchisme. Mais cette conviction ne fait pas rêver éveillé. Non, tout autre chose serait de croire en la possibilité d’établir maintenant l’anarchisme. Pour moi, anarchiste, l’unique solution au problème de l’Espagne et au problème du monde c’est l’anarchie. Mais cette opinion, ne la partagent avec moi, que quelques milliers d’hommes, et en Espagne, quelques centaines. Ce n’est donc une solution jouable maintenant. C’est la meilleure – personne d’intelligent ne s’avisera de le nier - mais nous la désirons si peu ! devons-nous donc renoncer à l’anarchisme ? diras-tu. Telle n’est pas ma pensée. Nous devons faire au contraire tout ce qui imaginable pour préparer le terrain à l’anarchisme ; nous devons faire que les coutumes régentant les accords forcés, dérivent vers les accords libres ; nous devons faire que l’intervention de l’état dans les relations entre les hommes ne soit plus nécessaire, parce que tant que cela ne sera pas, aussi favorables qu’apparaissent des possibilités pour l’épanouissement de l’anarchisme, l’anarchisme ne s’épanouira pas).
Après cette longue parenthèse, qui était indispensable pour t’éviter une nouvelle lettre « révolutionnaire », revenons à la collaboration. Avant de continuer, je vais te conter une anecdote.
Vers 1917, un camarade barcelonais, peintre, dont je regrette d’avoir oublié le nom, hérita inopinément, d’un type qu’il connaissait à peine, vingt ou trente mille pesetas. Apprenant la nouvelle, la première chose qui lui vint en tête fut de fonder une revue, projet longtemps caressé par le groupe auquel il appartenait. Quand arriva le samedi, jour de la réunion, au lieu de dire à ses camarades :
« Regardez. J’ai hérité de quelques milliers de pesetas. Nous allons fonder une revue », il leur dit sans savoir pourquoi : « Que feriez-vous si, subitement, vous héritiez de tant de milliers de pesetas ? ». Et à sa grande stupéfaction, tous ceux qui composaient le groupe, et avec lesquels il était en relation depuis plus de dix ans, découvrirent n’être rien d’autre que des boutiquiers. L’un avec les milliers de pesetas, essayerait d’obtenir un bureau de tabac ; un autre ouvrirait un magasin de fruits et légumes ; un autre une charcuterie, etc.… Cette même nuit, le camarade peintre rompit avec eux et vint nous raconter l’événement à « Tierra y Libertad » Avec une indignation incontrôlable, il s’exclamait : « J’ai cru passer dix ans de ma vie avec des anarchistes et je les ai passés avec des commerçants ! ».
De même que l’héritage de quelques milliers de pesetas fit découvrir à ce camarade peintre qu’il avait passé dix ans de sa vie avec des boutiquiers, la collaboration nous révèle que beaucoup d’individus qui passaient pour des anarchistes avaient des dispositions pour de toute autres activités, fussent-elles celles de policiers, et en aucune manière pour l’anarchisme. Tu vois que la chose est bien plus grave qu’une erreur. Quoique déjà fort lamentable, le pire ne fut que certains se fourvoient en devenant ministre ou conseiller, ou gouverneur. Le pire fut de croire, pour beaucoup, que tant qu’on n’en était pas arrivé là, on n’avait rien fait. Ce en quoi, la plupart d’entre eux, ne se trompaient pas, qui en réalité, ne furent jamais rien, pas même ministres ou conseillers, ou gouverneurs en puissance ; tout juste des gagne-petit de la politique, semblables en cela à la masse de manœuvre de tous les partis. Ils n’avaient pas idée de la masse de problèmes auxquels se trouvaient confrontés l’Espagne. tout était petit en eux, les convoitises comme les intrigues. Exactement comme dans un parti. Il fallait voir les membres des Comités les jours de crise. C’était une distribution de gifles – si l’on peut dire – pour atteindre le poste que l’on supposait devoir devenir vacant. On combattait ceux qui étaient en poste (ou l’organisme lui-même), dans l’unique but de les remplacer. Des coteries se formaient comme dans le plus pourri des partis. Toute le monde connaissait l’économie, les finances ou la pédagogie, selon le poste qu’il s’agissait d’investir. Pareil, toujours pareil aux partis. Il suffisait qu’une place de patrouille de contrôle devienne libre (la chose est aussi laide que la gallicisme adopté pour la désigner), pour que les Comités soient envahis par une nuée d’aspirants.. Celui qui pouvait le plus et celui pouvait le moins étaient nés pour être ministre, conseiller, chef militaire, juge, policier. Presque personne n’était né pour être anarchiste. Et pourtant tous, ou presque tous s’étaient appelés et continuaient à s’appeler anarchistes sans susciter de réactions d’indignations dans la majorité. C’est que l’anarchisme de ceux qui ne réagissaient pas, n’était pas non plus, extraordinaire.
Un ami intime, qui est un autre moi-même, m’a parlé de la profonde suffisance des deux conseillers, dont il dut, par malheur supporter la compagnie durant quelques semaines. Lui qui savait inutile ce que nous faisions, qui ne prononça jamais une seule parole pour son crédit personnel, et cela dans tous les endroits ou les circonstances l’amenèrent lui qui n’eut d’autres préoccupations que de voir s’étendre le respect pour l’anarchisme, ce qu’il mena toujours à bien, et ce en quoi bien peu l’imitèrent, se trouva soumis au supplice de voir ses deux camarades bavarder comme des pipelettes, surtout sans connaître rien à rien - semblables en cela à quelques autres conseillers - , et juger que tout ce qui arrivait devait avoir été conçu depuis les origines de la C.N.T. pour qu’ils parviennent à être conseillers. L’un des deux, avec lequel – la pire offense qu’on lui fit -, mon ami fut confondu (et en quoi le pauvre jugeait de l’étendue de son malheur) fut quinze jours malades de chagrin quand il cessa d’être conseiller. Comme en cessant de l’être, il en revenait à n’être rien, son cas était réellement une tragédie.
Pour son aspect comique, parmi mes souvenirs de ces jours-là, figure en bonne place celui de l’individu dont on parlait alors (il était suffisamment charlatan pour cela) comme du futur successeur d’un conseiller. Quand survinrent les rumeurs de crise, il se commanda en tout hâte une demi-douzaine de costumes. Il doit, dans quelques coins, continuer à jouer les matamores révolutionnaires. D’autres s’accrochèrent un fusil à l’épaule et, moralement du moins, ils doivent continuer à le porter. Ils étaient nés pour devenir soldats. D’autres se firent une ou deux maîtresses. Ils étaient nés pour cette chose immonde qui est d’avoir une maîtresse ou deux. D’autres, vu leur nouvelle situation, ne pouvaient faire moins que d’avoir une bonne. Ils l’eurent. Ils étaient nés pour devenir bourgeois, et les pires des bourgeois. D’autres se firent photographier dans toutes les poses imaginables. Ils étaient nés pour devenir danseuses. D’autres… Mais se serait là un conte sans fin. Semblable en cela au camarade peintre qui découvrit que le groupe auquel il participait était composé de boutiquiers et non d’anarchistes., la collaboration nous fit découvrir une infinité de personnes qui, passant pour être anarchistes étaient n’importe quoi sauf anarchistes. Parfois même un n’importe quoi des plus méprisables.
La plupart de ceux qui réagissaient contre tout cela, ne réagissaient pas non plus comme des anarchistes. “ Nous avons la force -disaient-ils- et nous ne devons pas collaborer avec les autres. Puisque nous avons la force, notre devoir est de nous imposer, d’aller jusqu’au bout?. Laissons la question de savoir s’ils avaient ou non la force. Le fait qu’ils dussent l’imposer les emportait très loin de l’anarchisme. Jamais ou quelque chose est imposé, il ne saurait y avoir de l’anarchisme. L’anarchisme signifie, précisément le contraire de ce qui est imposé. Tout ce qui n’est pas réalise par le libre accord n’a aucun rapport avec l’anarchisme. D’autres fois, le langage de ceux qui réagissaient était encore plus anti-anarchiste. « Les minorités audacieuses – affirmaient-ils – se sont toujours emparés du Pouvoir. Nous sommes peut-être une minorité. Mais nous pouvons être audacieux. Le pouvoir est là, presque dans la rue. Courons à lui ».
Ils ne soupçonnaient pas que ce mot : Pouvoir, était la négation achevée de l’anarchisme. D’autres fois, la réaction contre ce qui arrivait s’exprimait ainsi : « Puisque quelqu’un doit exercer la dictature, exerçons-là ». Inutile de souligner ce qu’il y a d’absurde du point de vue anarchiste dans ces propos. Tous ceux qui réagissaient ainsi, qui se croyaient fondamentalement anti-communistes – synonyme, c’est évident d’anti-autoritaires – tenaient , sans le savoir, un discours communiste. Et aujourd’hui, beaucoup continuent à œuvrer qui réagissant contre la collaboration d’hier, ne répondent pas d’une autre façon, ni avec un autre langage, contre ce qu’ils supposent une future inclination à collaborer. (N’est-ce pas une telle inclinaison que tu as suspectée en moi ; supposition plus que gratuite, absurde comme tu vois ou si tu peux encore voir ?). Nous avons la force ; nous sommes une minorité, mais audacieuse ; puisque quelqu’un doit exercer la dictature, exerçons là ; voilà quelques phrases que sous d’autres formes, ils nous assènent sans cesse. Je ne sais pas ce qu’ils attendent pour rentrer dans un Parti qui, croyant aux miracles de la force, qui ayant comme mission la conquête du Pouvoir, se livre aux vertus de la Dictature. Le parti Communiste serait le plus indiqué. De même ceux qui sont nés pour politiquer, pour endosser un uniforme, pour faire office de juge ou pour porter un carnet de police, n’ont rien à faire avec l’anarchisme.
« Les jeunesses barreront tout », m’écris-tu dans ta lettre. Ah, si c’était vrai ! Mais j’ai peur que tu te trompes. Chez les « Jeunesses » que j’ai connues pendant la guerre civile, tout était vieux, archaïque, caduc. Leur anarchisme poussiéreux était celui de l’âge de pierre, un anarchisme drapeau et paso-doble. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela eu tu leur fais confiance. Coïncidence sans doute. Si elles ont changé, personne ne sera plus heureux que moi. Celles que j’ai connues ne laissaient avec jouissance qu’un auteur infect : Vargas Vila. Déclarer, ce qui est vrai, que Vargas Vila était plus que médiocre, elles les prenaient pour une insulte. Dans un autre domaine, je vais te conter une nouvelle anecdote, pour que tu puisses juger, si cela t’est possible, jusqu’à quel point elles étaient vieillottes. L’ami intime dont je t’ai parlé précédemment, écœuré de voir un parvenu s’exprimer à toute heure, au nom de la C.N.T., à la Radio, à l’université, dans les Théâtres, en tous lieux, sur l’économie, la culture, les finances, la guerre, sur tout en fait, amoncelant bourdes sur bourdes et couvrant par-là même l’organisation de ridicule, mon ami donc, proposa au cours d’une réunion privée, un rien ironiquement que l’on placarde quelques affichettes sur les murs, avec ces simples mots : « Aujourd’hui, de telle heure à telle heure, le camarade X… ne parlera pas. » Trois ou quatre membres éminents des jeunesses assistaient à cette réunion. Plus de deux années après, la guerre s’achevant, ils ne saluaient toujours pas mon ami.
Je conclus. Et vois comment ; en admettant qu’une collaboration future, que tu dis ne pas désirer, ce dont je doute – je t’ai déjà dit ce qu’un lecteur attentif pourrait découvrir dans ta lettre -, et que je suis certain de ne pas rechercher, serait peut-être souhaitable. Elle agirait à la manière d’un filtre, et probablement les quelques centaines d’anarchistes que nous restons vraiment, se verraient encore diminués. Ce qui, tout bien considéré, ne serait pas un préjudice. Que signifient, pour l’anarchisme, ceux qui ne le ressentent pas, ni ne le connaissent ?
Fabio
http://www.cmaq.net/fr/node/25485

samedi 22 mai 2010

Lautréamont

 Isidore Ducasse et le Comte de Lautréamont dans les Poésies

Lautréamont est entré par la voie de Maldoror dans l'histoire littéraire, et cela, avec une maîtrise telle qu'Isidore Ducasse, l'auteur des Poésies, lui est presque redevable de n'en être pas exclu. Des jugements critiques, combien se disculpent en effet, à travers l'embarras ou la désinvolture avec laquelle ils abordent la "Préface à un livre futur" d'un désaveu tacite, d'un blâme inavoué aux Poésies ? Aucun sans doute, tant il est vrai que la désaffection n'apparaît pas moindre dans cette volonté d'assujettir au mécanisme d'une logique purement formelle le délicat processus où se différencient les multiples aspects d'un même être.
Faut-il rappeler autour de quel dilemme gravitent la plupart des explications proposées jusqu'à présent ? Où les Poésies succèdent à Maldoror comme à la "révolte sans merci" un "conformisme sans nuances" (Camus); où le nihilisme systématique des Chants se fraie une voie nouvelle sous une mystification cynique. En d'autres termes, ou Lautréamont renonce (on ne pouvait mieux dédoubler - et aux frais d'un exemple plus complaisant - le paradoxe de Rimbaud), ou il dissimule. Dans les deux cas, pareil comportement ne trahit rien; chez qui le suppose à se point idéal, que l'état d'une pensée préoccupée de ses propres reflets et partant, fort peu soucieuse de la réalité concrète. Cependant, le problème des Poésies, si complexe soit-il, ne justifie nullement l'absence d'une solution objective.
Personne ne songerait à nier l'emprise, sur les chants de Maldoror, de l'"objet" biologique, psychologique et social, personne depuis l'étude perspicace de Léon-Pierre Quint, ne refuserait de discerner, entremêlées dans l'œuvre, trois déterminations en dépendance étroite avec la vie d'Isidore Ducasse: l'agressivité sexuelle, l'intervention de plus en plus attestée du contrôle rationnel et un contenu éthico-idéologique plus précisément centré sur la révolte. Bien entendu, aucun de ces caractères ne se manifeste à l'état pur avec des particularités définies une fois pour toutes, mais chacun d'entre eux s'amalgame au contraire, soumis à des lois d'interdépendance, dans un mouvement, une progression où l'un ne se transforme qu'en modifiant l'autre. A chaque instant, le contrôle accouple et dissocie ainsi révolte et agressivité sexuelle comme, par un processus similaire, il traite chez Kafka, en analyse et synthèses, angoisse instinctive et responsabilité consciente.
Ceci dit, Maldoror aboutit aux "Poésies". Précisons: la Préface à un livre futur n'apparaît ni comme la négation formelle des Chants, ni comme leur prolongement, mais s'affirme davantage comme un dépassement où Maldoror, bien que nié, offre en se conservant une synthèse des contradictions devenues critiques au chant VI et, de ce fait, se révèle l'aboutissement, par un bond qualitatif, d'une transformation demeurée, jusqu'à la disparition de Maldoror, purement quantitative.
Entre Maldoror et les Poésies, c'est la disparité, à la lecture successive des deux œuvres, qui est avant tout ressentie; elle est rupture d'accoutumance dans les sensations, non pas - a priori - dans le jugement, mais, curieux malentendu, c'est en fonction de ce malaise né du passage sans transition de la tornade au calme plat que l'on s'accorde à juger l'oeuvre posthume d'Isidore Ducasse; c'est dans l'effervescence, le bouillonnement, la frénésie maldororienne que l'on persiste, une fois négligé le contenu et le sens de la révolte; à préjuger de la Préface et de sa froide détermination selon l'intensité passionnelle des Chants. Encore si l'étonnement naissait de cette maîtrise avec laquelle le contrôle rationnel passe au premier plan de l'oeuvre, de cette prestesse à jouer du garrot sur le cou de l'érotisme ou de la volonté du Chant VI à métamorphoser les taches de sang en taches d'encre qu'il va suffire aux Poésies d'effacer ! Car la question vaut d'être posée: quelles causes ont présidé à l'élimination, au sein du dernier ouvrage d'Isidore Ducasse, de tout élément spontané, instinctif, incontrôlé ?
Que Ducasse liquide ses problèmes sexuels, la strophe des pédérastes, à mi-chemin entre l'aveu et la provocation, en fait foi. Sans doute laisse-t-il à une conduite active le soin de normaliser son état psychologique, de rétablir en lui un équilibre trop longtemps compromis par les tabous d'une société qu'il détestait à force de la sentir toute puissante. Quoi qu'il en soit, - et ceci, loin de l'exclure, s'unit en interdépendance étroite à l'hypothèse précédente - d'autres préoccupations polarisent ses facultés d'analyse. Avec la chute de Maldoror devrait se briser, comme nous le verrons, l'atroce tête-à-tête entre le moi et la solitude, entre une sensibilité exacerbée et un océan de haine et de passions. Au-delà du moi, Ducasse découvre le monde, les idées et les hommes, d'où la quête d'une vérité nouvelle, celle Poésies des et du groupe Sircos-Damé.
Les Poésies vont matérialiser le triomphe de la lucidité sur les forces confuses de l'inconscient, elles consacreront, pour parler selon Nietzsche, la victoire de l'apollinien sur le dionysiaque. Maldoror, quant à lui, porte les stigmates de la lutte. Jamais traces d'un tel combat ne furent plus apparentes en matière littéraire. La lucidité de Lautréamont se reflète toute entière dans son œuvre, elle la transforme à mesure qu'elle progresse, elle se dégage de Maldoror pour le reconstruire. Si, à l'origine, elle se bornait à transformer, à rationaliser les pulsions inconscientes au niveau de la conscience, elle acquiert rapidement le pouvoir de les vider de leur contenu, de les ordonner selon les prémisses d'un monde idéologique déjà défini, celui du mal, celui de Maldoror. Rien ne marque davantage le rythme de l'oeuvre que la constante régression du concret devant l'abstrait. (Un exemple parmi d'autres: la lutte entre Maldoror et le dragon du chant III se traduit par l'opposition du Mal à l'Espérance et annonce les commentaires ironiques du chant IV). Sans cesse la prise de conscience se dépouille des éléments instinctifs, spontanés pour s'élever à une autonomie discursive, absolue au point de laisser pour compte le recours à une expérience concrète dont elle était cependant solidaire à ses débuts. C'est le stade où Maldoror, nouveau Rocambole, se commet dans un roman-fiction où "chaque truc à effet, comme l'annonce Ducasse, paraîtra dans son lieu".
L'intérêt du chant VI ne réside pas médiocrement dans ce double mouvement, dans l'exposition simultanée d'une réalité perçue d'une part, lors de son incidence sur la conscience, sous une forme symbolique et - à ce titre de signe, de concept - choisie comme objet de spéculations oiseuses, quand d'autre part, une analyse toujours plus pénétrante conduit Lautréamont au-delà du moi, vers le monde extérieur, vers cette même réalité dont l'écho va s'affaiblissant sous les fioritures de l'oeuvre, sous le jeu gratuit de la fiction. Étape critique nullement étrangère, d'ailleurs, au génie de Lautréamont, et qu'il domine avec ce talent bien particulier d'exprimer jusqu'au sarcasme les troubles d'une pensée saisie, sous ses propres reflets, au terme d'une démarche contradictoire. De fait, - descriptions naturalistes et propos ésotériques confinent - la mort de Mervyn et les rébus du chant VI en font foi - à la même précision extravagante, à la même ironie dans le détail; mais le rire ambigu de Lautréamont cesse de masquer ici le désaccord de base, il l'accentue au contraire, il le distend jusqu'à l'antagonisme, il tient lieu des trois points qui marquent, avec l'impossibilité de terminer un vers, le désir de recommencer le poème. Les Poésies répondent à ce désir. La contradiction entre réalisme et formalisme, Ducasse la dépasse en s'élevant au niveau d'un système philosophique, non plus sur une base arbitraire, conventionnelle, inacceptable, mais par sa volonté d'admettre des structures objectives et de les traiter en fonction d'une observation critique. Les faits, débarrassés du lyrisme qui les transfigurait, les enflait comme des voiles sur la mer maldororienne, seront choisis, dans Poésies, selon leur valeur démonstrative ou exemplaire. Pierre de touche: quel récit sanglant, quel forfait de Maldoror n'eût pas engendré, dans la tourmente des Chants, l'évocation sinistre de Troppmann, dont le nom seul figure, illustrant le refus de la révolte effrénée, dans un aphorisme des plaquettes;
Reste une troisième contradiction, celle-ci, au niveau des idées, sur le plan de la révolte. Ce n'est plus Maldoror, l'être imaginaire, l'homme aux lèvres de jaspe qui est mis en accusation, mais tout le système philosophique auquel il servait à la fois d'illustration et de porte-parole. Il s'agit de refondre le problème du mal sur des données nouvelles.
Du Mal, considéré comme immanent au monde, Lautréamont suscitait avec Maldoror une forme aiguë, paroxystique, d'une violence inouïe qu'il entendait retourner contre la fausse bonne conscience universelle, contre un dessèchement moral responsable, selon lui, de maintenir le Bien suprême dans une transcendance perpétuelle. En effet, si Maldoror représente une étape vers un monde meilleur, il n'en reste pas moins exclu à jamais de ce monde. N'est-ce pas sa malédiction, son tourment de damné, de chevaucher aux côtés de Mario sans se confondre avec lui, de dévaster sans voir s'élever sur les ruines le "recommencement de tout" si chez à Netchaïev ? Qui qu'il en soit, Maldoror, destructeur du mal, s'élève jusqu'à Dieu, créateur de ce mal; il participe à l'incessante régénération du monde comme une force surnaturelle active. Or, dans la mesure où le sublime Révolté vit, croît, se développe au fil du livre, un double échec s'annonce et se précise. Dissociés du réel par le caractère même de l'oeuvre à son déclin, l'efficacité de Maldoror et, conséquemment, la valeur du principe qu'il représente, s'entortillent de phrases vaines, manifestent une activité de mouche sur la toile d'araignée avant de s'immobiliser dans une confusion où, la maîtrise littéraire aidant, surnagent la spéculation pure, l'acrobatie du formalisme, un succédané de l'art pour l'art, en quelque sorte, qui, s'il satisfait à la vanité de l'homme de lettres, s'inscrit en faux contre le dessein du révolté. A ce propos, qu'on le veuille ou non, Ducasse restera toute sa vie un révolté, un homme pour qui le monde doit être changé; et qui s'y emploie.
Pourquoi Lautréamont renie-t-il le fantoche Maldoror, le révolté pour rire, l'insurgé littéraire ? Cela s'explique sans peine. Si Ducasse pouvait espérer d'un lecteur proche de ses conceptions qu'il prêtât une oreille attentive aux paroles insidieusement murmurées par son héros à l'enfant des Tuileries ("Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables ? ... Les moyens vertueux et bonasses ne mènent à rien...), du moins juge-t-il autrement quand il laisse Maldoror s'engluer dans le rôle d'un bouffon nihiliste. La scène du fou Aghone est révélatrice sur ce point: "Quel était le but de Maldoror ? .... Acquérir un ami à toute épreuve, assez naïf pour obéir au moindre de ses commandements", écrit Ducasse et il ajoute: "C'est Aghone même qu'il lui faut". Maldoror, réduit à chercher son public parmi les délirants, laisse présumer une seconde raison de son rejet. L'immobilisme d'une révolte intégrale rejoint ici la vanité des violences unilatéralement exercées contre le mal.
Puisque le Bien ne peut naître en dernière analyse d'une auto-destruction du Mal, c'est que "les prémisses sont radicalement fausses"; de là aux Poésies, à l'acceptation du bien et à la reconnaissance de son appétition comme principe premier dans la négation future du mal, il n'y a qu'un pas. Quant à l'aspect mythique, privé d'efficacité, il va disparaître au profit d'un langage direct, d'une pensée claire et concise, ne gardant d'irréel que le contenu parfois utopique d'aphorismes et de maximes par ailleurs résolument dirigées vers l'action.
Ducasse ne choisit pas entre révolte ou renoncement mais il passe de l'opposition thèse-antithèse à une synthèse qui forme la révolte des Poésies. Si celles-ci l'engagent dans une voie davantage en conformité avec la réalité du monde où il vit, il n'en faut surtout pas conclure qu'il porte aux nues, ni même qu'il admet - par quel mystère de la psychologie ? - cet état de fait contre lequel il déchaîna Maldoror, contre lequel, avec une égale ferveur, l'anarchiste Émile Henry jettera, vingt-cinq ans plus tard, sa haine et sa bombe. Certes, la violence a perdu son attrait, mais sans contrarier pour autant la volonté d'opposer aux forces du mal le désir d'accéder et de faire accéder l'humanité à une vie meilleure. Qu'on soit en droit de parler d'opposition, cela apparaît clairement, sitôt les Poésies reconsidérées dans l'époque où elle sont nées. On oublie trop souvent, outre le fait que les aphorismes tirent leur signification du contexte et du système élaboré par Ducasse, que le refus de la guerre est contemporain des campagnes bellicistes de la presse (1870), que les railleries à l'adresse des "romanciers de cour d'assises" pointent l'index contre les Houssaye, Augier, Dumas et autres qui suivent le procès Troppmann (voir le compte-rendu dans la Marseillaise du 28 décembre 1869).
Ce recours au milieu historique, non seulement le bon sens le légitime, mais les faits eux-mêmes l'exigent. Si les causes internes constituent, comme nous l'avons vu la base des changements, la condition de ces changements doit être recherché dans les causes extérieures. Une fois analysé le passage d'un liquide à l'état gazeux, étudier la température adéquate à une telle transformation, s'impose nécessairement. De même faut-il expliquer sous quelles influences extérieures les Poésies se différencient qualitativement de Maldoror.
Pour n'avoir pas bouleversé Ducasse autant qu'on l'a prétendu, l'échec des Chants de Maldoror n'en joue pas moins un rôle très important dans sa détermination. Non qu'il faille imaginer, dictée par un désir de gloire, une palinodie complaisante, mais parce que le refus du livre et par le public et par la censure concrétisait, prouvait pratiquement la vanité d'une révolte déjà dénoncée dans l'œuvre et dans la pensée de l'auteur. "Le tout est tombé à l'eau. Cela me fit ouvrir les yeux" écrit-il à Darasse. Pourquoi dès lors ne pas laisser la plume, disparaître sous une peau d'intellectuel anonyme ? C'est que parallèlement à la faillite de Maldoror, s'affirmait à la fois dans l'esprit de Ducasse et dans son entourage, le succès des idées développées au cours des Poésies. Quand il rédige ses plaquettes, Lautréamont n'est plus seul. Sa "philosophie de la poésie" doit rencontrer, il le sait, l'adhésion d'un groupe littéraire, d'un mouvement de jeunes dont les idées encore incertaines s'expriment dans les revues "La jeunesse" (qui deviendra "L'Union des Jeunes") et "L'Avenir littéraire, philosophique et scientifique." Les directeurs de ces revues ne sont autres qu'Alfred Sircos et Frédéric Damé, tous deux cités dans la dédicace des Poésies. Le but ? Un éditorial de La jeunesse le précise: "Travaillons donc mes frères à rendre à l'humanité sa belle prérogative: l'amour. Je m'adresse à vous, soldats de l'intelligence: écrivains, poètes, publicistes, artistes..... Ce n'est que d'aujourd'hui que peut commencer le progrès de l'ordre moral". Dix degrés de plus dans le style et nous voilà aux niveaux des Poésies. Que l'on compara aussi au massacre des "grandes têtes molles de notre siècle" le conseil de Damé: "Le meilleur moyen de combattre cette décadence morale qui nous envahit est d'étudier la presse moderne qui a tant contribué à ce triste résultat". Les Poésies tendent à s'affirmer comme le manifeste d'un mouvement novateur comme Ducasse apparaît l'esprit le plus lucide et le plus conséquent. Ne proclame-t-il pas sa filiation à l'équipe de "redressement moral" lorsqu'il écrit, comme en écho à ce préambule d'une des revues "L'avenir - c'est à dire le Mal faisant place au Bien, le Laid faisant place au Beau, le Petit faisant place au Grand....", l'exergue fameux des Poésies : "Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l'espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l'orgueil par la modestie ?"
Rien en cela qui doive nous surprendre. Ducasse avait dû plus d'une fois s'entretenir de telles questions avec Alfred Sircos, le seul critique suffisamment clairvoyant pour saluer la parution du premier chant de Maldoror et qui avait pu écrire (sous le pseudonyme d'Epistémon): "Cet ouvrage ne passera pas confondu avec les autres publications du jour; son originalité peu commune nous est garantie". Second témoignage des rapports qui unirent les deux hommes: les plaquettes furent éditées à la librairie Gabrie, 25 Passage Verdeau, précisément où L'Union des Jeunes tenait ses bureaux. Conscient de l'appui et de l'efficacité que rencontrerait son système de pensée, Ducasse n'avait plus aucune raison de différer jusqu'à une élaboration complète les vues nouvelles qui devaient bouleverser ses contemporains. La Préface à un livre futur, en rejoignant les conceptions timides du mouvement Sircos-Damé (encore inorganisé), le dépasse vers une solution plus originale du problème, une solution reçue par la filière de Maldoror et déterminée à ne plus s'écarter du concret, de la lutte réelle, d'une organisation militante dont les règles d'action eussent été précisées dans un développement ultérieur des Poésies. C'est pourquoi toute étude devra se fonder désormais, non seulement sur la dialectique Maldoror-Poésies, mais aussi sur le contexte historique qui les a vu naître, sur les interactions de l'époque et l'évolution tant psychologique qu'idéologique de Lautréamont. Ainsi, il faut admettre que les Poésies s'adressent avant tout aux hommes du Second Empire croulant, comme la Théorie de l'Unité Universelle de Fourier exigeait au préalable l'appui des philanthropes contemporains; à cette condition, on comprendra combien l'œuvre tâtonnante de Ducasse reflète la lente prise de conscience de l'opprimé, comment, aux côtés de Maldoror, d'un individualisme monstrueux - d'une volonté de vivre pour soi dans le défi des autres, au milieu d'un monde où chacun vit pour soi dans la crainte des autres - prend naissance et se développe le désir de vivre pour tous, de se réaliser dans une société où l'intérêt général préviendrait l'intérêt de chacun.  

Ainsi conçue, toute analyse aboutira fatalement à le préciser: Maldoror et les Poésies apparaissent en dernier ressort comme le reflet de la double tendance du mouvement anarchiste, de sa perpétuelle oscillation de la violence pure à l'utopie réformatrice.


Raoul Vaneigem

 

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