mercredi 31 mars 2010

Socialisme ou Barbarie

Une revue iconoclaste dans la France de l'après-guerre


Pour qui s’intéresse de près à l’histoire politique et intellectuelle de l’après-guerre en France, la rencontre avec la revue Socialisme ou Barbarie apparaît aujourd’hui évidente 1. Pourtant, à l’époque de sa parution, soit entre 1949 et 1965, la revue resta parfaitement confidentielle et très largement méconnue. Aujourd’hui, il est difficile d’ignorer ses énoncés iconoclastes d’alors sur le caractère non socialiste (voire totalitaire) de l’URSS, émis à partir d’un point de vue radical et dans un contexte où l’immense majorité de l’intelligentsia de gauche succombait aux sirènes de la " Patrie du Socialisme " et confondait marxisme et stalinisme (voir encadré, p. 44).

Une origine toute militante
On ne saurait se méprendre cependant sur la nature de cette singulière expérience collective : avant d’être une revue, Socialisme ou Barbarie se présente d’abord comme un groupe politique d’extrême-gauche inséré en tout premier lieu dans le champ politique radical 2. En conséquence, l’édition de la revue représente aux yeux du groupe une médiation politique, un moyen de diffusion d’idées, certes le plus important parmi les autres activités militantes et éditoriales orientées vers la praxis 3. Cette identité militante d’extrême-gauche est réaffirmée à maintes reprises dans la revue ou dans les comptes rendus des activités du groupe.
Ainsi, dès le premier numéro, les " socio-barbares 4 " mettent les choses au point quant à la nature d’abord politique qu’ils entendent donner à leur entreprise et rappellent la perspective visée : construire une nouvelle organisation révolutionnaire. Ils cherchent alors à se prémunir de la critique habituellement adressée à qui se sépare du Parti (en l’occurrence trotskiste et de petite taille), celle de virer " à droite " et/ou de se replier sur la sphère privée : " Nous ne partons pas pour nous rallier à quelque mouvement centriste du type RDR ou pour rentrer chez nous, mais pour jeter les fondements d’une future organisation révolutionnaire prolétarienne 5. " De surcroît, les socio-barbares se démarquent ouvertement et non sans ambition d’une démarche exclusivement intellectuelle : " Nous pensons que nous représentons la continuation vivante du marxisme dans le cadre de la société contemporaine. Dans ce sens nous n’avons nullement peur d’être confondus avec tous les éditeurs de revues "marxistes", "clarificateurs", "hommes de bonne volonté", discutailleurs et bavards de tout acabit. Si nous posons des problèmes, c’est que nous pensons pouvoir les résoudre 6. " Cette présentation de soi offensive traduit autant la tentative de se positionner dans le champ politique radical qu’une aversion pour les démarches qui se contentent " de traiter les questions théoriques pour elles-mêmes 7 ".
Certes, ces proclamations ne signifient pas encore que les pratiques effectives suivent. Nous ne saurions pourtant comprendre ni les actes des militants ni l’orientation de Socialisme ou Barbarie (ses prises de positions et ses multiples polémiques) sans se référer à cette matrice identitaire originelle qui va structurer l’ensemble de ses comportements. Tenir compte de cette identité militante auto proclamée, c’est accorder de l’importance aux sens que les acteurs donnent à leurs actes et reconnaître qu’il contribue à façonner leurs pratiques. Mais nous ne pouvons, dans un autre mouvement, en rester là, tant les représentations des acteurs ne suffisent pas à rendre compte de leurs actes. Ainsi, si le recul historique contribue à ne retenir de l’aventure de ce collectif que l’édition d’une revue, c’est que dans les faits, en dépit des proclamations et tentatives militantes des acteurs, l’impact effectif du groupe passe presque exclusivement par ce vecteur 8.
Quoi qu’il en soit, l’inscription initiale du groupe Socialisme ou Barbarie dans le champ politique ne dispense pas d’analyser la revue pour elle-même. Il n’est dès lors pertinent de voir en quoi l’identité militante du groupe oriente la revue, dans ses visées, son contenu, sa forme, ainsi que dans son mode de production. Cet article se propose d’abord de montrer, par quelques touches significatives, comment l’autodéfinition militante se double d’une attitude polémique envers le champ intellectuel, contredisant l’indifférence initialement proclamée à son encontre. Quelques indications sur le fonctionnement du groupe doivent ensuite indiquer combien la revue est dépendante de ses origines d’extrême-gauche et, enfin, en quoi cette matrice conditionne en partie le sabordage de cette riche expérience.
Comme militants dissidents du trotskisme, les socio-barbares s’adressent donc en premier lieu au milieu révolutionnaire de l’époque, c’est-à-dire qu’ils entendent, selon leurs termes, se présenter " devant l’avant-garde des ouvriers manuels et intellectuels 9 " à l’aide de leur publication. À cette date, les enjeux spécifiques organisant le champ intellectuel ne les préoccupent pas, du moins en tant que groupe. Et si Claude Lefort intervient dans la revue Les Temps Modernes, il le fait à titre personnel, sous la protection de Maurice Merleau-Ponty, dans le cadre de son trajet d’intellectuel et non pas comme porte-parole identifié de Socialisme ou Barbarie 10. Les interlocuteurs réels ou recherchés, les agents avec lesquels le groupe est en relation, sont d’abord les rares autres organisations révolutionnaires, les militants dits d’avant-garde. Socialisme ou Barbarie ne se soucie guère du champ des revues où interagissent des titres comme Esprit, Critique, Preuves, Les Temps Modernes ou La Nouvelle Critique éditée par le PCF. De même, les réunions publiques mises sur pied pour débattre politiquement et discuter des articles parus rassemblent essentiellement des militants révolutionnaires d’autres groupes analogues, comme les petites organisations anti-staliniennes " ultra-gauches " bordiguistes ou conseillistes 11, des libertaires ou encore quelques rares trotskistes, venus porter la contradiction, pratique fréquente dans le milieu 12.
Socialisme ou Barbarie en bref
Avant d’exister comme groupe dès 1948, Socialisme ou Barbarie apparaît en 1946 comme tendance minoritaire à l’intérieur du PCI trotskiste, section française de la IVe Internationale. La divergence concerne l’interprétation de la nature de l’URSS et du stalinisme. Contrairement à la position trotskiste classique qui voit dans ladite " Patrie du socialisme " un État ouvrier, certes dégénéré mais devant être défendu en dernière instance car progressiste par rapport au capitalisme, les personnes regroupées autour de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort analysent l’URSS comme une nouvelle forme de société d’exploitation, un "capitalisme bureaucratique ", où une nouvelle classe (la bureaucratie) non seulement dirige de manière totalitaire la société, mais aussi exploite le prolétariat. Cette lecture, qui se revendique du marxisme révolutionnaire, heurte de plein fouet la doxa " communiste " dominant la période. Elle conduit surtout les membres de Socialisme ou Barbarie à refuser l’attitude jugée complaisante du trotskisme envers l’URSS et, plus largement, envers le stalinisme présent au sein des sociétés libérales par les Partis communistes.
Dès 1949, le groupe Socialisme ou Barbarie fait connaître ses conceptions au moyen d’une revue qui sortira 40 numéros avant de cesser de paraître en 1965. Pendant toute son existence, le groupe poursuit la critique intransigeante de l’URSS, du stalinisme et de ses avatars, à l’Est comme à l’Ouest.
Dans le même esprit, il met en lumière et stigmatise les mécanismes de bureaucratisation du mouvement ouvrier, dans ses formes staliniennes et sociales-démocrates. Développant une conception radicalement critique de la division entre dirigeants et exécutants, ce courant d’extrême-gauche conçoit le socialisme comme la gestion collective de la société par le prolétariat organisé en conseils. Il valorise les processus de lutte autonome de ce dernier et manifeste une forte méfiance face aux appareils syndicaux et politiques.
Très fortement marginalisée dans un contexte où règne à gauche l’hégémonie du stalinisme, l’analyse de Socialisme ou Barbarie devient quelque peu moins abstraite quand surgissent les premières grandes révoltes prolétariennes contre le " socialisme réel ", en Allemagne de l’Est en 1953, puis surtout, en Hongrie en 1956. Sans vraiment mettre fin à l’ostracisme vécu par ces militants, les événements en question confèrent néanmoins une plus large écoute à leurs analyses dans les milieux politique et intellectuel, et renforcent aux yeux de leurs auteurs la conviction d’être dans le juste.
En 1958, dans la conjoncture de la naissance de la Ve République et de la lutte contre la guerre d’Algérie, le groupe passe la vitesse supérieure et se lance dans une expérience militante plus volontariste. Il crée une organisation révolutionnaire nommée " Pouvoir Ouvrier " et publie dès décembre 1958 un mensuel d’agitation du même nom. Opposée à cette optique, car défendant une conception plus souple et moins structurée de l’organisation, une partie des membres de Socialisme ou Barbarie (dont Lefort) se séparent à l’automne 1958 et fondent le groupe Informations et liaisons ouvrières (ILO).
Au plus fort de son implantation, soit au printemps 1961, le groupe Pouvoir Ouvrier compte un peu moins d’une centaine de membres sur toute la France, dont une importante proportion d’étudiants. Il lutte principalement contre la guerre d’Algérie, tout en essayant sans succès de s’implanter en milieu ouvrier.
Dès la fin des années 50, Castoriadis entame une réflexion critique sur la théorie révolutionnaire, avec l’idée que le capitalisme moderne en pleine transformation exige une telle mise à jour. Cette option rencontre de fortes oppositions internes. Les discussions animées vont finalement déboucher sur une seconde scission en juillet 1963. Les camps se sont en effet durcis : schématiquement, le clivage polarise désormais les partisans d’un renouveau révolutionnaire, autour de Castoriadis et de Daniel Mothé notamment, et les défenseurs de la continuité, d’une conception traditionnelle ancrée dans le marxisme, autour de Jean-François Lyotard, Pierre Souyri et Alberto Véga. Les premiers poursuivent sous le nom de Socialisme ou Barbarie, alors que les seconds continuent l’expérience Pouvoir Ouvrier.
Entre 1964 et 1965, les activités de Socialisme ou Barbarie se limitent de plus en plus à la publication de la revue. Accessoirement, le groupe se montre plus ouvert au champ intellectuel, en organisant par exemple des séances publiques où s’expriment Edgar Morin, Michel Crozier, Daniel Guérin ou Serge Mallet. La publication dans les derniers numéros du texte de Castoriadis " Marxisme et théorie révolutionnaire " marque la rupture explicite avec le marxisme. La formule claque : " Partis du marxisme révolutionnaire, nous sommes arrivés au point où il fallait choisir entre rester marxistes et rester révolutionnaires " (n° 36, 1964, p. 8).
La revue cesse de paraître en juin 1965. Le groupe, quant à lui, se réunit de moins en moins et s’auto-dissout le 11 mai 1967. Pour s’expliquer, il adresse un texte aux abonnés, pessimiste quant aux possibilités de poursuivre, dans la période, un activisme politique révolutionnaire.
Un champ intellectuel qui ne laisse pas indifférent
Cette focalisation initiale sur le champ politique radical ne signifie pas, toutefois, que Socialisme ou Barbarie reste insensible aux débats ayant cours dans la gauche intellectuelle, et notamment dans le champ des revues. Dans cette ordre d’idées, on ne peut oublier les violentes attaques de Castoriadis contre Sartre, dans son texte de 1953, " Sartre, le stalinisme et les ouvriers 13 ". Cet article mordant, motivé par le rapprochement du célèbre philosophe des positions communistes exprimé dans ses articles " Les communistes et la paix ", inaugure une attitude agressive toute particulière envers Sartre et sa revue. Passionné à l’extrême, cet article trahit un intérêt nouveau pour des questions débattues hors du champ politique radical. C’est en effet la première fois que Socialisme ou Barbarie attaque de front une sommité intellectuelle, dont les prises de positions polarisent la gauche intellectuelle.
Tout se passe comme si l’exclusion de Socialisme ou Barbarie de l’espace de discussion de la gauche intellectuelle (sans compter leur faible écho dans le champ politique radical) incitait Castoriadis à redoubler ses critiques et à emprunter un ton pamphlétaire 14. Les sartriens ne daignent pas répondre, ce qui indique l’état du rapport de forces entre les deux agents. La petite revue Socialisme ou Barbarie, peu connue à cette date en dehors du micro-milieu d’extrême-gauche, ne parvient pas à faire parler d’elle dans le champ intellectuel, même lorsqu’elle tire à boulets rouges sur une de ses prestigieuses institutions, Les Temps Modernes. La démarche sociale-barbare se distingue par son originalité, puisque peu de monde affronte sur des positions radicales les " errements " politiques de Sartre. Si cette démarcation ne produit sur le moment aucun effet visible, elle aura cependant des retombées différées. C’est bien plus tard, en effet, que l’hérésie héroïque portera ses fruits, parmi lesquels celui d’avoir eu raison avant les autres15.
Malgré toutes les dénégations du groupe quant à son intérêt pour le champ intellectuel et les débats qui le traversent, ce conflit indirect avec Les Temps Modernes est significatif et inaugure une profonde animosité des socio-barbares pour ce segment du champ intellectuel. Preuves en sont les nombreuses attaques qui vont paraître dans la revue, au fur et à mesure des actes et des prises de position des Temps Modernes (ou de leur entourage) sur les événements politiques. Socialisme ou Barbarie raille Sartre et son équipe, notamment après ladite déstalinisation et les événements de Pologne et de Hongrie, puis lorsque la Chine populaire remplace l’URSS dans le panthéon des " modèles du socialisme " aux yeux la gauche française (voir encadré), ou encore, plus tard, lorsque la présence du couple Sartre-de Beauvoir aide à faire le plein d’un meeting en faveur du journal Clarté de l’Union des étudiants communistes (UEC) en butte aux pressions financières du PCF pour cause de " déviationnisme " politique16.
Le maoïsme brocardé avant l’heure
Dans son article " La lutte des classes en Chine Bureaucratique ", Brune (Pierre Souyri) s’en prend à " Mme de Beauvoir et compagnie ". Cette dernière, de retour de Chine, découvre de nombreuses vertus à cette nouvelle terre promise au point de publier un ouvrage à ce sujet, La Longue marche. Échantillons socio-barbares : " À peine les prophètes des Temps Modernes avaient-ils achevé de démontrer que toute critique de l’URSS ne pouvait relever que d’un moralisme stérile qui n’aurait jamais de prise sur l’histoire, que dans l’Est de l’Europe, les ouvriers entreprenaient de faire, par les armes, la critique du stalinisme et de l’URSS […] Du moins, la Chine leur offrait-elle une dernière consolation […] Sartre, puis Simone de Beauvoir étaient allés successivement visiter la Chine. Ils ne rentrèrent pas déçus. Ce n’est pas en vain qu’ils avaient affronté les fatigues d’un si long voyage. Ils avaient bien vu, de leurs yeux vu, le Pays des Harmonies économiques et sociales […] Mais l’Histoire est une déesse cruelle. Avant même que les dernières pages de La Longue marche aient été imprimées, on apprenait de la bouche même de Mao-Tsé-Toung que tout n’allait pas en Chine aussi bien que l’avait pensé S. de Beauvoir. Des contradictions étaient apparues au pays des Harmonies sociales. Des grèves et des manifestations avaient éclaté dans les ville; des troubles avaient agité les campagnes […] Il n’est plus nécessaire désormais de s’occuper des fables que nous raconte S. de Beauvoir. La lutte de classe des ouvriers et des paysans chinois a surgi au grand jour et souffleté comme il convenait les impudents mensonges de cette dame " (Socialisme ou Barbarie, n° 24, mai-juin 1958, p. 35-37).
À une seule reprise, Les Temps Modernes se sentent obligés d’entrer dans la polémique, lorsqu’en 1957 Marcel Péju attaque directement Lefort et Castoriadis pour leur analyse critique du révisionnisme polonais. Cet article de Péju inspire du reste largement le texte de Lefort, " La méthode des intellectuels dits "progressistes" : échantillons 17 ".
Au-delà des contenus visés, les attaques continues des socio-barbares contre le poids lourd sartrien trouvent une base dans la position particulièrement dominée – si ce n’est d’exclusion – de Socialisme ou Barbarie dans l’univers intellectuel. Elles prouvent du même coup que le groupe n’est pas totalement indifférent à sa marginalisation, quoi qu’il s’en défende par ailleurs. Mais cette attitude offensive et sans compromis contribue simultanément à renforcer cette marginalisation.
On pourrait poursuivre l’évocation des épisodes conflictuels de Socialisme ou Barbarie avec les agents du champ intellectuel, ou les indices attestant d’une marginalité mal vécue. Pour ne pas lasser, signalons simplement ici la virulence de la charge contre la jeune sociologie du travail française représentée par Serge Mallet et Alain Touraine, questionnant à la fin des années 50 les transformations de la classe ouvrière. Visiblement concurrencés sur un terrain qui leur est cher, les socio-barbares supportent mal que des sociologues, de surcroît engagés à gauche sur des positions politiques fort différentes des leurs, puissent se prévaloir d’une légitimité scientifique et être reconnus socialement. Les socio-barbares se répartissent le travail de déconstruction : Daniel Blanchard (sous le pseudonyme de Canjuers) attaque Mallet, porteur de ces thèmes " de la façon la plus gauchiste " 18, Castoriadis (signant exceptionnellement Jean Delvaux) se charge de " démolir " Touraine, " le plus représentatif " de " la dernière fournée d’intellectuel qui se sont penchés sur le marxisme et le prolétariat " 19. Canjuers parle par exemple de " commando de sociologues " 20, stigmatise tantôt les " rêveurs érudits ", tantôt les " judicieux réalistes " 21, ironise sur les " infaillibles analystes " 22 ou se sent en droit de les conseiller dans leur quête de documentation 23. Si les sociologues sont désignés par des formules alliant ironie et mépris, c’est pour leur opposer la " réalité " que leur posture scientifique les empêcherait de voir : " Parachutés de leur ciel objectif dans la jungle infernale du concret, notre commando de sociologues se met en quête de l’Ouvrier Moderne et leur première constatation c’est que contrairement à ce qu’ils ont appris dans les meilleurs livres, il n’est plus reconnaissable par ses habits d’ouvrier, sa maison d’ouvrier, son parler d’ouvrier, sa consommation d’ouvrier, etc. 24. " On le voit, et sans pouvoir poursuivre ici, l’emportement est conséquent pour des personnes se voulant extérieures aux discussions mobilisant les acteurs du champ intellectuel 25.
Dans l’ensemble le groupe Socialisme ou Barbarie maintient son identité politique, quelles que soient les attaques portées aux agents insérés dans le champ intellectuel et/ou universitaire. Cette orientation ne l’empêche pas de discuter de la politique éditoriale de sa revue, de sa forme, du public visé, ainsi que des moyens à mettre en œuvre afin de la faire connaître auprès d’un lectorat moins typé.
L’intellectuel de gauche honni
Castoriadis s’en prend de la sorte aux " standards de rigueur scientifique et littéraire de Touraine. Ils sont caractéristiques de l’attitude irresponsable de l’intellectuel de gauche français devant des questions vitales pour le mouvement ouvrier. Lorsque celui-ci passe sa thèse en Sorbonne, rien n’est à ses yeux suffisamment rigoureux ; il multiplie les citations, se contorsionne pour épouser afin de la mieux comprendre la pensée de l’auteur qu’il veut réfuter, se défend de généraliser et d’extrapoler ou ne se le permet qu’au prix d’infinies précautions et circonlocutions. À cet attirail extérieur se réduit, d’ailleurs, le plus souvent son rapport avec la science. Mais ces belles manières de l’esprit, il s’en dépouille entièrement lorsqu’en dehors de l’Université, il traite des problèmes qui intéressent le mouvement ouvrier ; chez les parents pauvres, tout est permis au Tout-Paris de la science. On peut raconter n’importe quoi, extrapoler et généraliser sans souci, découvrir des idées banales depuis longtemps, en réfuter d’autres qu’on invente soi-même en les attribuant à des adversaires imaginaires – bref, pisser de la copie à droite et à gauche. Ce sera toujours assez bon pour des ouvriers. Le numéro en question d’Arguments fourmille d’exemple de ce comportement " (" Les classes sociales et M. Touraine ", art. cit. p. 36).
Élargir le public de la revue
Les polémiques contre les agents du champ intellectuel, tout comme l’ouverture d’un débat sur l’impact de la revue, prouvent que les socio-barbares ne se contentent pas d’une existence routinière dans les cercles fort restreints de l’extrême-gauche et qu’ils cherchent à élargir leur audience. En 1956 a lieu une discussion significative sur " le problème de la diffusion de la revue " 26. Benno Sarel (signant Hugo Bell dans la revue) voit dans l’existence de nouveaux moyens d’expression (existants ou envisagés) une raison suffisante pour modifier le caractère de la revue. Il souligne que le groupe dispose dorénavant de nouvelles médiations pour toucher les ouvriers, comme Tribune Ouvrière, ou le Bulletin employé 27, et pourrait opter pour une revue ciblée en direction des intellectuels de gauche, sans exclure qu’elle puisse encore intéresser des ouvriers " avancés " ou des militants politiques chevronnés. Dans cette optique, il propose de changer de nom, d’adopter un titre moins connoté et, enfin, d’ouvrir la revue à des collaborateurs extérieurs, quitte à la déconnecter du groupe 28.
Cette proposition ne rencontre pas l’enthousiasme. Certes, tous souscrivent à l’idée d’élargir la diffusion de la revue, de chercher de nouveaux modes de publicité 29 et de prospecter dans le milieu intellectuel. Mais on évoque le contexte pour expliquer la faible diffusion de la revue qu’un effort en direction de ces milieux ne suffit pas à balayer. Pour Castoriadis, la " conspiration du silence " 30 de la part des revues intellectuelles de gauche découle des analyses politiques défendues : " Les idées exprimées dans la Revue représentent une rupture violente avec l’univers idéologique des intellectuels de gauche, et la façon dont elles sont exprimées, sans ménagement ni concessions, ne facilite pas leur pénétration dans ce milieu. Il n’est pas question pour le groupe de modifier ces aspects du contenu de la Revue qui sont sa raison d’être. " Ce constat ne confine pas au pessimisme et son auteur estime possible et nécessaire de tout mettre en œuvre pour limiter un tel ostracisme et pour intéresser un public plus large, par le biais d’une politique de " commercialisation " 31. Certains manifestent toutefois une crainte de voir la revue et le groupe se distancer du milieu militant 32. Finalement, le groupe adopte un compromis qui exclut autant le glissement vers une revue intellectuelle marxiste, à caractère moins directement politique, que le statu quo de la confidentialité dans laquelle l’origine de la revue tend à l’enfermer.
La recherche de visibilité du groupe dans le milieu intellectuel n’est donc pas totalement oubliée. Mais elle demeure toujours subordonnée aux enjeux et aux référents propres au champ politique radical. En ce sens, l’effort de diffusion reste une médiation politique : Socialisme ou Barbarie ne se conçoit toujours pas comme un agent, parmi d’autres, du champ intellectuel.
Socialisme ou Barbarie et Arguments
Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les rapports existant entre le groupe Socialisme ou Barbarie et la revue Arguments qui naît en 1956 dans le sillage de la crise du stalinisme (rapport Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS, écrasement dans le sang de la révolution hongroise, etc.). Ces deux publications sont parfois jugées proches 33, alors que les visées et les identités mobilisant leurs concepteurs diffèrent profondément. Ces différences n’empêchent pas Arguments d’offrir l’hospitalité à Socialisme ou Barbarie 34. Cet épisode constitue le premier accès directe des socio-barbares au champ intellectuel.
Si la revue Arguments, animée notamment par Kostas Axelos, Jean Duvignaud, et Edgar Morin, se veut questionnante, ouverte, et en premier lieu face au marxisme dogmatique, elle n’entend pas, toutefois, suivre une ligne précise, encore moins partisane. Cette méfiance face à toute nouvelle orthodoxie provient sans doute d’une expérience malheureuse en milieu stalinien, la plupart de ses animateurs ayant été échaudés par leur séjour dans les PC. Une telle attitude permet au demeurant d’occuper un créneau singulier dans la gauche intellectuelle, dominée par des revues bâties autour d’une orientation idéologique explicite (le personnalisme pour Esprit, le marxisme existentialiste pour Les Temps Modernes).
On mesure alors tout ce qui sépare le groupe Socialisme ou Barbarie de la revue Arguments. L’ambition militante du premier est rejetée par la seconde, dont les membres, à peine sortis des PC, tiennent à leur liberté et à un cheminement hors de toute finalité politique directe. De surcroît, le corpus idéologique affirmé de Socialisme ou Barbarie contraste singulièrement avec la démarche volontairement dilettante d’Arguments en matière de recherche programmatique.
La quête " argumentiste " hors des chemins balisés de la gauche classique rend néanmoins possible la présentation et la discussion des thèses iconoclastes sociales-barbares. Cette rencontre est facilitée du fait que Morin connaît personnellement Lefort depuis une réunion du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre d’Algérie, fondé en 1955 35. Mais si les " argumentistes " ouvrent leurs colonnes aux militants socio-barbares, c’est aussitôt pour réfuter non seulement l’analyse qu’ils mènent de la bureaucratie, mais également, et peut-être surtout, pour traiter l’attitude sociale-barbare de millénariste : " Mais n’y a-t-il d’autre critique de l’opportunisme des marxistes économicistes-déterministes que le millénarisme de Socialisme ou Barbarie ? Socialisme ou Barbarie ne voit qu’une alternative : le vrai socialisme ou la bureaucratie 36. " La tribune offerte à Socialisme ou Barbarie ne traduit donc aucunement un rapprochement effectif des orientations des deux instances. Arguments, en conformité avec son créneau, ne peut faire sien un énoncé politique aussi délimité que ne l’est le discours socio-barbare sans nier son credo " questionnant ", encore moins rallier l’identité militante de Socialisme ou Barbarie. Pour l’anecdote, c’est probablement une autodéfinition de penseur critique, qui porte Morin à employer, dans son texte, l’expression " Sociologie ou Barbarie " en lieu et place de Socialisme ou Barbarie 37.
La différence de projet est également ressentie par l’autre bord : la démarche de recherche n’est pas prisée par des personnes pour qui la construction d’une organisation demeure encore une perspective centrale. Certes, Yvon Bourdet, Gérard Genette, Claude Lefort et Daniel Mothé s’expriment dans Arguments. Mais cette participation demeure limitée et n’indique en rien un partage d’une même orientation, ni sur la nature du projet (une " simple " revue intellectuelle), ni sur le contenu (l’ouverture sur la révision perpétuelle). Lefort refuse du reste la sollicitation de Morin de participer au comité de rédaction 38. Cette conscience réciproque de porter deux projets différents n’empêche toutefois pas les deux groupes de se rendre des services, comme d’échanger des encarts publicitaires ou même de prévoir le troc de leur fichier d’adresses 39.
Plus tard, alors que la revue Arguments s’est sabordée (en 1962), le comité de rédaction socio-barbare envoie une lettre à ses anciens abonnés pour vanter les mérites de Socialisme ou Barbarie et inciter les anciens lecteurs avides de " questionnements " à rejoindre les abonnés de cette dernière revue. Après avoir rappelé son ancrage depuis 1949 dans un marxisme non dogmatique, les rédacteurs de Socialisme ou Barbarie se sentent tenus d’annoncer un grand toilettage qui ne saurait déplaire aux anciens lecteurs d’Arguments : " Nous sommes conduits par tout notre travail précédent à dresser un bilan théorique et pratique du marxisme et du mouvement ouvrier, et à conclure au besoin d’un renouveau radical […] Nous ne pensons pas qu’il doive affecter simplement les idées mais tout autant tous les aspects du comportement de ceux qui veulent un changement fondamental de la société et de leur activité collective. Nous savons que votre abonnement à Arguments témoignait de préoccupations analogues 40. " Cette formulation relativise la distance d’alors, dont je viens de parler, même si elle trouve son principe dans le caractère publicitaire de la lettre en question, dont le but est d’amadouer de potentiels futurs lecteurs. Sur le fond, elle trahit pourtant un moins grand souci de la part des socio-barbares de se démarquer d’une démarche intellectuelle sans finalité politique explicite.
Les bases matérielles de Socialisme ou Barbarie
" Si l’attitude des camarades de l’organisation à l’égard des questions d’argent, qui sont la première et la plus importante pierre de touche du sérieux d’un camarade comme d’une organisation, ne change pas, il faut avertir clairement tout le monde que très bientôt il n’y aura plus ni revue, ni brochures, ni journal imprimé ni rien du tout […] Or il faut le dire très fort : il est parfaitement ridicule de prétendre mourir pour la révolution et ne pas acquitter chaque mois une cotisation de quelques centaines ou milliers de francs [anciens]. Il est parfaitement ridicule de se présenter partisan de la gestion ouvrière et de se désintéresser totalement des bases matérielles du fonctionnement de l’organisation 41. "
Comme ces propos alarmistes l’indiquent, la nature originelle de Socialisme ou Barbarie se répercute très directement sur la base matérielle de la revue. Perpétuellement confrontés à des problèmes d’argent, le groupe et la revue ne parviennent à survivre qu’avec l’appui financier de ses membres, par le biais des cotisations notamment. Ainsi, non seulement le public visé comme le contenu de la revue sont déterminés en grande partie par l’identité militante du groupe, mais les conditions de survie de la publication diffèrent singulièrement de celles de revues intellectuelles de gauche traditionnelles, style Esprit ou Les Temps Modernes, et même d’une publication moins établie, comme Arguments. Socialisme ou Barbarie est une revue militante, à toutes les étapes de sa conception et de sa production. Elle ne dispose pas d’un appui éditorial, à la différence d’Arguments qui peut compter sur le soutien logistique des Éditions de Minuit 42.
Arguments, en comparaison et pour prendre une revue qui ne se situe pourtant pas en position dominante dans le champ, démarre modestement avec un tirage de 1 000 exemplaires, mais parvient à vendre jusqu’à 5 000 exemplaires pour certains numéros. Lors de son sabordage, elle peut compter sur 2 000 abonnés 46.
Diffusion de la revue
Relativement limitée, elle connaît un essor vers la fin des années 50 : les abonnements augmentent de 157 en mai 1957 à 322 en mars 1961, en passant par 220 en mai 1959, selon un " Rapport financier " d’avril 1961. Mais la revue diffuse prioritairement en kiosque, accessoirement en librairie et par diffusion militante. La progression des ventes par messagerie est conséquente : lors de la période la plus noire, entre 1950-51, elles ne dépassent pas 40 à 50 exemplaires, pour grimper entre 150 et 180 en 1953-54 43. Par contre, après 1956, elles " s’envolent " : entre 300 et près de 600 exemplaires, selon les numéros et les thèmes abordés 44. Le n° 25 de juillet-août 1958 sur " La crise française et le gaullisme " se diffuse le mieux, ceux consécutifs aux événements hongrois et polonais connaissant aussi le " succès ". Un courrier résume la situation pour le début des années 60: " En gros, nous vendons (tout compris : abonnements, ventes au numéro et par les messageries) 1 000 exemplaires de chaque numéro 45 ". Le tirage de la revue est par contre très supérieur à sa diffusion (3 000 à 4 000 exemplaires suivant les numéros), occasionnant un nombre conséquent d’invendus.
La contrainte collective...
En se dotant d’une identité de révolutionnaire et en se situant de surcroît dans une démarche qui place au cœur de son projet politique la gestion collective de la société par le prolétariat et les sujets sociaux dominés, le groupe Socialisme ou Barbarie, s’il entend se montrer cohérent, doit anticiper sur la future société socialiste et gérer son propre fonctionnement sur des bases les plus collectives et démocratiques possibles. Dans cet esprit, il se préoccupe constamment de l’élaboration en commun de ses orientations, que ce soit dans ses pratiques militantes ou dans la préparation de la revue. Un temps important est consacré lors des séances à la discussion des textes destinés à la publication, sur la base de versions provisoires ou à partir d’exposés oraux de leurs rédacteurs. Parfois, un sujet jugé important est précédé d’un premier échange de vues avant la rédaction proprement dite, afin d’orienter la personne chargée de rédiger.
L’affirmation par le groupe d’une position sur la question algérienne demeure un exemple significatif de cette élaboration collective, parfois laborieuse : en 1958, des réticences s’expriment sur l’opportunité, pour des révolutionnaires marxistes, de soutenir une lutte de libération nationale dont le caractère inter-classiste saute au yeux. Dès lors, la discussion de l’éditorial confié à Lefort 47 et d’un article de Jean-François Lyotard 48 permet sinon de lever toutes les divergences existantes, du moins de faire assumer par le plus de militants possible une attitude commune sur la question.
D’une certaine façon, l’activité théorique du groupe, en tant que collectivité politique, passe en grande partie par la rédaction et la discussion de textes destinés à la diffusion extérieure dans la revue. L’origine politique du groupe Socialisme ou Barbarie l’incite ainsi à faire de sa revue sinon un organe programmatique, du moins une publication dont les textes expriment face à l’extérieur une représentation unifiée du collectif. C’est dire si la publication de ces derniers (du moins les plus importants) implique au plus haut point l’organisation, façonne ou renforce son image. Elle contribue à situer le collectif dans l’espace social, d’abord au sein du champ politique radical où règne la concurrence entre groupes d’extrême-gauche, accessoirement dans la gauche intellectuelle et l’espace des revues.
Se positionner de manière offensive : voilà probablement la raison qui milite pour un règlement d’abord interne des controverses, par un processus démocratique de débat. En procédant de la sorte, le groupe fait toutefois preuve d’une attitude frileuse face à l’étalage public de la différence, de la contradiction ou du moins de l’exposition d’un processus de débat. Cela indique qu’il reste encore marqué par une culture organisationnelle, non pas léniniste ou monolithique, mais faisant de la clarification et de l’affirmation d’un corpus délimité d’idées la condition (la clé de voûte ?) de toute intervention politique.
Par comparaison, Arguments n’est pas soumis à une telle obligation et peut publier des textes plus "personnalisés", forts divers, pour ne pas dire contradictoires. Dans Socialisme ou Barbarie, les textes qui ne reflètent pas les options décidées collectivement, ou ceux dont la discussion n’est pas achevée, sont repérés comme tels. Ils sont pourtant rares, tant la discussion préalable des articles évite d’en arriver à cette extrémité. Les improbables situations de ce genre signalent au public une scission d’une partie des membres 49, ou manifestent une divergence non résolue, suffisamment forte au sein du groupe pour qu’elle resurgisse par la suite. La discussion interne d’un texte théorique de Castoriadis, " Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne ", est par exemple si âpre que sa publication finale dans la revue, longtemps freinée, n’est rendue possible qu’avec la mention suivante : " Le texte ci-dessous, dont les idées ne sont pas nécessairement partagées par l’ensemble du groupe Socialisme ou Barbarie, ouvre une discussion sur les problèmes de la politique révolutionnaire dans la période actuelle qui sera poursuivie dans les numéros à venir 50. "
Tous dans le groupe ne partagent pas nécessairement cette conception somme tout très organisationnelle de la revue. Avec un point de vue rétrospectif, donc intéressé, Lefort exprime par exemple ses doutes sur la nature de la revue : " Ce qui comptait essentiellement pour moi, c’était de publier un organe de réflexion, de discussions, d’informations. Il me semble que le sous-titre adopté, "Organe de critique et d’orientation révolutionnaire", reflète mon point de vue. Mais je n’étais pas obnubilé par le projet de construction d’une organisation et j’étais réticent à l’égard de ce qui pouvait apparaître comme un nouveau Manifeste, une conception programmatique. Qu’on ne croit pas pour autant que j’étais contre la formation d’une nouvelle organisation. Je n’osais pas me formuler à moi-même mes doutes sur sa légitimité et il m’était encore plus interdit de les exprimer devant les autres : à l’époque, c’eût été me désigner comme un intellectuel petit-bourgeois, étranger à l’action révolutionnaire 51. " Si une telle distance s’énonce difficilement du vivant du groupe, reconnaissons quand même que très tôt, les socio-barbares entrevoient le problème : " Le groupe peut former le point de départ aussi bien pour la formation d’une organisation prolétarienne révolutionnaire, que d’un amas d’individus servant de Comité de rédaction à une revue plus ou moins académique 52. " En raison de la prégnance d’un habitus militant, la tension latente entre ceux qui dans le groupe penchent pour une revue à caractère programmatique, et ceux qui l’espèrent plus ouverte, sans nécessairement se l’avouer, demeure très largement refoulée. À cet égard, le départ de Lefort et de ses partisans, en 1958, est justifié par un désaccord sur la nature de l’organisation révolutionnaire, de ses tâches et de son fonctionnement, et non pas directement par le refus du dogmatisme supposé de la revue.
... et ses apports
Il ne faudrait pas croire, cependant, que le partage d’une identité militante ne se répercute que de manière contraignante sur la production intellectuelle du groupe. Certes, les rédacteurs peuvent parfois se sentir limités par les options et le fonctionnement collectifs. Reconnaissons toutefois que ce mode de faire favorise également la production d’idées, enrichit dans la confrontation les pensées individuelles et fait du groupe un intellectuel collectif. Par ailleurs, il nourrit personnellement les individus prenant part à l’expérience collective. C’est notamment frappant pour ceux dont les capitaux scolaires et culturels sont limités, en raison de leur position et de leur trajectoire dans l’espace social. Quand lors d’un entretien, Daniel Mothé, aujourd’hui sociologue du travail au CNRS, signale spontanément que " pour moi, ça a été mon université, Socialisme ou Barbarie 53 ", il reconnaît intuitivement la place qu’a pu joué le mode de faire du groupe dans sa formation d’intellectuel autodidacte. Tout se passe comme si la pratique collective de discussion, d’élaboration et de confrontation d’idées contribuait à combler partiellement, pour des agents peu dotés en capitaux, un retard dans l’accès à une culture dont ils ont été par ailleurs privés. Dans le cas précis, cette université improvisée donne rapidement des fruits : Mothé, alors ouvrier-fraiseur, signe le premier de ses articles à peine deux ans après son entrée dans Socialisme ou Barbarie, encouragé à faire part de ses expériences d’usine par ses camarades, et tout particulièrement par Castoriadis. Pour des militants ouvriers, la participation à un groupe à forte proportion d’intellectuels peut les inciter à prendre la plume. Dans le cas qui m’occupe, cette incitation se trouve renforcée par l’idéologie même de Socialisme ou Barbarie, qui vise à dépasser la division entre dirigeants et exécutants, et notamment à remettre en cause la division du travail et la hiérarchie sociale bâtie sur l’opposition entre intellectuels et ouvriers. Malgré les efforts entrepris pour diversifier la palette des auteurs écrivant des articles et les quelques résultats obtenus en ce sens, la production de la revue reste majoritairement l’affaire des personnes dotées en capitaux culturels et scolaires supérieurs à la moyenne 54.
L’apport des discussions collectives n’est évidemment pas à sens unique. Des intellectuels (plus rigoureusement des personnes dotés en capitaux scolaires et culturels) peuvent aussi y trouver leur compte, non seulement dans la dynamique d’échange entre " pairs ", mais aussi dans les expériences et les savoirs pratiques amenés au sein du collectif par des militants insérés dans les luttes quotidiennes, tels Daniel Mothé implanté aux usines Renault ou Henri Simon, actif dans une compagnie d’assurances. À suivre plusieurs témoignages d’anciens socio-barbares, Castoriadis avait une grande capacité à intégrer dans ses raisonnements théoriques généraux les données et les analyses fournies par des personnes inscrites dans des luttes concrètes, à les digérer dans son propre raisonnement, en quelque sorte. Avec le recul, il évoque du reste l’enrichissement provenant du dépassement du travail solitaire que représente la discussion en commun des articles : " J’y ai toujours beaucoup appris, et tous les camarades de Socialisme ou Barbarie – ceux dont on trouvera les noms dans les sommaires de la revue comme ceux qui n’y figurent pas – ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à ce que ces textes soient moins mauvais qu’ils ne l’auraient autrement été 55. " Comment ne pas voir non plus que les étudiants fréquentant un tel groupe acquièrent dans le débat collectif un savoir-faire susceptible d’être reconverti dans d’autres espaces sociaux, dans le monde des études en sciences humaines tout particulièrement. Quand Alain Guillerm, aujourd’hui sociologue au CNRS, énonce sans détour que " les réunions de Socialisme ou Barbarie avaient un autre niveau que les cours en Sorbonne 56 ", il confirme du même coup que l’appartenance à un groupe politique orienté principalement vers l’élaboration de textes, d’analyses et de prises de position, rétribue au passage ses membres singuliers cheminant parallèlement dans le champ intellectuel.
Quand l’origine conditionne la fin
Il resterait à voir si ce mode d’élaboration de la théorie et des articles porte en lui-même le germe de la crise finale du groupe. On pourrait en effet supposer que cette soumission de fait à des critères politiques, de surcroît autogestionnaires, est à l’origine d’un manque de " souplesse " de la revue face à de potentielles divergences. Comme revue d’organisation 57, Socialisme ou Barbarie reste évidemment dépendante des débats et des crises qui la traversent : les divergences importantes conduisent à la scission, ou à des départs discrets 58, plus qu’à des controverses redondantes et visibles dans la publication. Il n’est dès lors pas vraiment surprenant que lorsque Castoriadis cherche à conduire le groupe vers la rupture avec le marxisme, les résistances qu’il rencontre se répercutent sur le devenir même de la revue. L’orientation proposée par Castoriadis, qui dans un autre cadre aurait pu faire l’objet d’une discussion ouverte, autour de textes et de contre textes, sur le mode du forum ou de la polémique, reste dans le cas de Socialisme ou Barbarie confinée aux déchirements internes 59.
Toujours est-il qu’après deux scissions, Socialisme ou Barbarie perd en diversité. Plus précisément, Castoriadis se retrouve en position de monopole comme producteur d’orientation, d’idées fortes et de textes massifs. S’il a toujours été le pilier central de la revue, il ne rencontre désormais plus des contradicteurs de l’envergure de Lefort, Souyri, Lyotard ou, dans un style plus militant, Véga. Cette nouvelle situation est ambivalente. D’un côté, Castoriadis, en recherche d’une théorie révolutionnaire inédite, est moins freiné par le poids du groupe et par ses exigences de gestion collective : il peut plus aisément s’exprimer comme il l’entend 60. De l’autre, l’animation de la revue lui incombe désormais de plus en plus, sans compter que les contraintes matérielles liées à son édition militante augmentent dans un groupe affaibli par les départs.
Une revue dont l’ambition avouée est de participer à la reconstruction du projet révolutionnaire prolétarien reste tributaire de l’habitus militant partagé par ses membres pour traverser les moments difficiles, qu’ils soient idéologiques ou matériels. À n’en pas douter, la rupture progressive avec le référent marxiste (et avec la perspective de construire l’organisation) fragilise son assise et constitue finalement une des raisons de sa disparition. Logiquement, la certitude d’origine qui anime les socio-barbares d’avoir raison, quasiment seuls contre tous à gauche, vole en éclat lors des scissions évoquées, et fait place à un vide béant que le volontarisme de quelques-uns ne suffit désormais plus à combler.
Après la crise de 1963, le possible de Socialisme ou Barbarie est dès lors déchiré par une contradiction : d’un côté les plus audacieux peuvent voir dans la période qui s’ouvre l’occasion de reconstruire une théorie révolutionnaire inédite, hors des " carcans " hérités du marxisme. Ce sera l’option prise par Castoriadis, dans un travail de plus en plus solitaire publié par épisodes dans les derniers numéros de la revue, "Marxisme et théorie révolutionnaire" ", et reproduit en 1975 comme première partie de L’institution imaginaire de la société. De l’autre, l’énergie d’antan disponible pour affronter l’adversité s’épuise au fur et à mesure que l’on se distancie des finalités pratiques d’intervention. Dans ces conditions (et sans même pouvoir détailler ici les trajectoires spécifiques des individus, ni la conjoncture socio-politique nouvelle de la société de consommation et du gaullisme modernisateur des années 60, conjoncture ressentie par beaucoup comme propice à la dépolitisation), la disponibilité à la marginalité politique diminue d’autant plus que d’autres possibles s’entrouvrent. Ce n’est en ce sens pas un hasard si au moment où Socialisme ou Barbarie périclite, Castoriadis se dit absorbé par la psychanalyse, que Mothé prête sa plume à Esprit, ou que d’autres socio-barbares, moins connus, se lancent dans des études universitaires tardives, etc. Bref, même pour ses membres les plus actifs, Socialisme ou Barbarie perd progressivement son rôle d’instance essentielle de construction d’identité : celle-ci se façonne désormais de plus en plus ailleurs, dans d’autres segments de l’espace social.
En définitive, le groupe refuse durant toute son histoire de produire une " simple " revue déconnectée des perspectives militantes, comme l’atteste l’édition et la diffusion en parallèle du mensuel Pouvoir Ouvrier. Néanmoins, s’il finit par être reconnu tardivement, c’est à sa seule revue qu’il le doit, revue qui, au surplus, succombe dans le sillage d’une crise d’orientation typique en milieu d’extrême-gauche.
La plupart des observateurs ne retiennent de cette riche aventure qu’une " banale " revue, certes décrétée lucide avant l’heure sur la question du stalinisme. Cette lecture sélective est peut-être logique, vu la discrétion du travail militant socio-barbare et la confidentialité des quelques numéros de Pouvoir Ouvrier qui subsistent çà et là. Mais elle est aussi le fruit d’une attitude répandue : la reconstruction et la simplification d’un passé autrement plus complexe. Que cette posture ne soit pas sans effets relève de l’évidence : elle conduit facilement à oublier que ce qui a rendu la revue Socialisme ou Barbarie possible, vivante et iconoclaste, c’est précisément cet ancrage revendiqué dans l’identité révolutionnaire.
Philippe Gottraux
NOTES
 La Revue des revues, n° 23, 1997 [Revue internationale d’histoire et de bibliographie]
  1. Au point de figurer dans le récent Dictionnaire des intellectuels français édité par Jacques Julliard et Michel Winock (Paris, le Seuil, 1996).
  2. En démarcation d’avec un champ politique " politicien ", j’entends par champ politique radical le réseau constitué par les groupes, organisations, partis (ou fractions de partis) partageant des référents anticapitalistes et révolutionnaires, se revendiquant du prolétariat et/ou des sujets sociaux dominés et cherchant, enfin, dans une praxis (où se rencontrent réflexion et action) à transformer le monde qui les entoure. Quant aux profits recherchés, ils sont symboliques (prestige découlant du contrôle de la
    légitimité politico-théorique notamment) et matériels, (capacités organisationnelles, influence dans les mouvements, les syndicats ou les associations, recrutement militant, etc.). Par contraste, si les agents du champ intellectuel peuvent produire des énoncés politiques, leur finalité n’est pas directement l’organisation et l’intervention pratique.
  3. Le groupe publie notamment des tracts, des brochures et le mensuel d’agitation Pouvoir Ouvrier, à partir de décembre 1958.
  4. Les principaux intéressés assument cet intitulé et l’utilisent parfois. J’utilise le substantif (les socio-barbares) et l’adjectif (théorie sociale-barbare, etc.).
  5. " Lettre ouverte aux militants du PCI et de la IVe internationale ", Socialisme ou Barbarie, n° 1, mars-avril 1949, p. 101.
  6. " Présentation ", Socialisme ou Barbarie, n° 1, mars-avril 1949, p. 3.
  7. Ibid., p. 6.
  8. La visibilité de la seule revue découle aussi du fait que la modeste reconnaissance posthume dont le groupe peut se prévaloir provient essentiellement de la trajectoire dans le champ intellectuel de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort. À ce sujet, voir Ph. Gottraux, Le groupe " Socialisme ou Barbarie ". Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Éditions Payot, Lausanne (livre paru en octobre 1997).
  9. " Présentation ", art. cit., p. 2.
  10. Lefort signe du reste d’un pseudonyme (Montal) dans Socialisme ou Barbarie, comme c’est la coutume dans le milieu d’extrême-gauche. Sa collaboration à la revue sartrienne cessera en 1953, après son éviction suite à une âpre polémique avec Sartre sur le texte de ce dernier, " Les communistes et la paix ", que Lefort juge complaisant face au stalinisme et au PCF, dans un texte intitulé " Le marxisme et Sartre " (cf. Le groupe " Socialisme ou Barbarie ", op. cit., ainsi que l’ouvrage d’Anna Boschetti, Sartre et Les Temps Modernes, Paris, Éd. de Minuit, 1985).
  11. La rubrique " La vie de notre groupe " parue dans les premiers numéros de la revue donne des indications sur la fréquentation et le type de débat de ces réunions.
  12. Selon un témoignage de Jean-Marie Vincent, à cette date militant du PCI lambertiste.
  13. Socialisme ou Barbarie, n° 12, août-septembre 1953, p. 63-88.
  14. S’en prenant notamment à l’attrait de Sartre pour l’efficacité supposée du PCF, Castoriadis ironise : " Et le jour de l’efficacité suprême, lorsque du balcon du Figaro rouge Sartre aura le privilège d’applaudir le maréchal Poppof et Maurice Thorez descendant les Champs-Élysées, la praxis aura décidé pour lui que le stalinisme est vrai, et pour les ouvriers qu’il n’est qu’une nouvelle forme de l’exploitation " (ibid., p. 79).
  15. C’est sur ce mode qu’est souvent présentée l’expérience sociale-barbare par les analystes. Ainsi, Tony Judt dans son ouvrage Le Marxisme et la gauche française (1830-1981), Paris, Hachette, 1987, mentionne, en parlant du rapport complaisant de la gauche française au stalinisme dans les années 50, " l’exception honorable de Castoriadis et de son groupe " (p. 217).
  16. Paul Tikal, " Du bon usage des Sartre ", Socialisme ou Barbarie, n° 39, 1965, p. 83-85.
  17. Socialisme ou Barbarie, n° 23, janvier-février 1958, p. 126-153.
  18. " Sociologie-fiction pour gauche-fiction ", Socialisme ou Barbarie, n° 27, avril-mai 1959, p. 14.
  19. " Les classes sociales et M. Touraine ", Socialisme ou Barbarie, n° 27, avril-mai 1959, p. 33. Je souligne.
  20. Art. cit., p. 15.
  21. Ibid., p. 19.
  22. Ibid., p. 24.
  23. 23. " Que Mallet prenne seulement la peine de se documenter ailleurs que chez les staliniens " (Ibid., p. 26).
  24. Ibid., p. 15.
  25. Pour plus de détails sur cette controverse, voir Le Groupe " Socialisme ou Barbarie ", op. cit.
  26. Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956.
  27. Deux publications d’entreprise animées notamment par des membres du groupe, Daniel Mothé et Henri Simon.
  28. Il s’agit pour lui de " trouver un nom qui ne choque pas (Cahiers marxistes, etc.). Il n’est pas nécessaire que la Revue se présente comme l’organe du groupe (réaction négative du public devant l’article du premier numéro attaquant Pierre Frank). On envisage de publier des brochures dans lesquelles le Groupe s’exprimera en son nom ; il n’est donc plus nécessaire que le Groupe s’exprime dans la Revue. Dans ces conditions, je pourrai collaborer sous mon nom. Montal [Lefort] aussi. Il faudrait trouver des collaborateurs hors du groupe. Il faut une revue plus diverse, avec une partie littéraire, un aspect de discussion, mais ne pas renoncer à l’aspect ouvrier (2/3 des articles) " (Procès-verbal de la séance du 23 mai 1956).
  29. C’est l’époque où la revue commence à insérer des publicités payantes dans France-Observateur, L’Express, Les Temps Modernes, etc.
  30. Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956.
  31. Dont : envois gratuits dans des bibliothèques publiques ciblées, publicités dans d’autres publications, service de presse aux " revues des revues ", adoption du " format normal des revues littéraires et de caractère général, sur 144 pages ", suivi plus précis des ventes par les messageries, etc. (Résolution proposée par Castoriadis sur la revue, lors de la séance du 10 mai 1956).
  32. Ainsi André Garros, militant " non intellectuel " : " Tout en utilisant les moyens proposés, il ne faut pas renoncer aux méthodes classiques (vente dans les réunions, etc.). On pense un peu trop, à son avis, à susciter l’intérêt des intellectuels " (Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956).
  33. Rémy Rieffel les classe par exemple dans la même catégorie des revues marginales (La Tribu des clercs. Les intellectuels sous la Ve République 1958-1990, Paris, Calmann-Lévy, 1993, p. 301-307).
  34. Dans " Notes sur Socialisme ou Barbarie " (Arguments, n° 4, juin-septembre 1957, p. 8-13), Gérard Genette, éphémère membre du groupe socio-barbare, expose le point de vue de son organisation, qu’Edgar Morin critique (" Solécisme ou barbarisme ", p. 13-19). Claude Lefort, enfin, répond à ce dernier (" Sur l’article de Morin ", p. 19-21).
  35. Selon R. Rieffel, " L’empreinte de la guerre d’Algérie sur quelques figures intellectuelles "de gauche" ", in J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli, La Guerre d’Algérie et les intellectuels français, Bruxelles, éd. Complexe, 1991, p. 206.
  36. E. Morin, " Solécisme ou Barbarisme ", art. cit., p. 18.
  37. Art. cit., p. 17. Que ce soit un habile jeu de mot, pratique au demeurant courante de la part de cet auteur, ou un magnifique lapsus, importe peu. À moins, bien sûr, que ce ne soit une coquille due à un problème technique d’imprimerie…
  38. Entretien avec Claude Lefort du 18 mai 1989.
  39. Lors d’une assemblée générale de "Socialisme ou Barbarie", Bourdet annonce que " Morin (de la revue Arguments) est d’accord pour livrer secrètement son fichier de 450 adresses contre le nôtre " (Procès-verbal de la séance du 23 janvier 1958). Je ne sais pas si cela aboutit. Je n’ai par contre trouvé aucune trace d’un " projet de fusion " entre Arguments et Socialisme ou Barbarie, qui, selon Rieffel (La Tribu des clercs, op. cit., p. 297) aurait vu le jour en 1957.
  40. Lettre du 20 janvier 1964, signée Cardan (Castoriadis), Garros et Mothé.
  41. " Appel urgent de la Commission financière à toutes les cellules et les camarades de l’organisation ", incitant à payer les arriérés de cotisations et à faire rentrer l’argent des ventes de la revue, de Pouvoir Ouvrier et des brochures de propagande (Bulletin Intérieur spécial, n° 24 bis, juin 1961).
  42. Impression, structure de diffusion, etc. mais pas de salaires. Voir l’entretien avec Edgar Morin, in M. Padova, " Testimonianze su Arguments (R. Barthes, F. Châtelet, J. Duvignaud, F. Fejtö, F. Fougeyrollas, R. Karavas, D. Mascolo, E. Morin) ", Studi Francesi, janvier-avril 1981, p. 46-72.
  43. Selon le Procès-verbal de la séance du 2 décembre 1954.
  44. " Résultats globaux des ventes " (papiers personnels de Georges Petit).
  45. Lettre de Véga à Néron, 9 juillet 1960.
  46. Selon un souvenir de Morin in " Testimonianze su Arguments ", art. cit., p. 69-70.
  47. " Prolétariat français et nationalisme algérien ", Socialisme ou Barbarie, n° 24, mai-juin 1958, p. 1-16. Rédigé par Lefort, l’article, non signé, fait office de prise de position collective du groupe.
  48. François Laborde (son pseudonyme), " Mise à nu des contradictions algériennes ", Socialisme ou Barbarie, n° 24, p. 17-34.
  49. Une laconique note précède le texte de Lefort " Organisation et parti " autour duquel se sont agrégés les dissidents de 1958 : " Le texte ci-dessous exprime les vues d’un certain nombre de collaborateurs de la revue sur le problème de l’organisation révolutionnaire. Ces camarades ont jugé les divergences sur cette question assez profondes pour se séparer de "Socialisme ou Barbarie". Nous publierons dans le prochain numéro un texte exprimant les positions de la majorité des collaborateurs de la revue sur ce sujet " (Socialisme ou Barbarie, n° 26, nov.-déc. 1958, p. 120).
  50. Socialisme ou Barbarie, n° 31, déc. 1960-févr. 1961, p. 51. La première version circule dans le groupe dès octobre 1959. La discussion annoncée ne transparaît pas dans la revue.
  51. " Entretien avec Claude Lefort ", L’Anti-Mythe, n° 14, novembre 1975. Dans l’entretien qu’il m’a accordé le 18 mai 1989, il signale également que ses publications dans les revues intellectuelles Les Temps Modernes, ou les Cahiers internationaux de sociologie, sont plus libres et plus amples, et permettent de contourner la contrainte " programmatique " qui caractérise Socialisme ou Barbarie.
  52. " Le parti révolutionnaire. Résolution ", Socialisme ou Barbarie, n° 2, mai-juin 1949, p. 99, dans la rubrique " La vie de notre groupe ".
  53. Entretien du 21 février 1989.
  54. Encore ne faut-il pas établir un lien mécanique entre dotation en capitaux et participation active à la revue. Mothé ou Alberto Véga, sans titres, publient régulièrement. Castoriadis, s’il a une formation universitaire, interrompt avec la guerre ses études au niveau de la licence, et n’est pas agrégé, comme le sont Lefort, Lyotard ou Yvon Bourdet. Cela ne l’empêche pas d’être le principal rédacteur de Socialisme ou Barbarie, de se situer continuellement au centre de l’innovation théorique du groupe.
  55. " Avertissement " à La Société bureaucratique, t. 1, Paris, 10-18, 1973.
  56. Lors d’un entretien, le 12 juin 1989.
  57. Le lien est sans doute plus souple que celui unissant, par exemple, les trotskistes et leur revue théorique Quatrième Internationale.
  58. Le plus illustre, peut-être : Guy Debord, qui tout en animant le groupe et la revue Internationale situationniste, fréquente régulièrement "Socialisme ou Barbarie" entre l’automne 1960 et le printemps 1961.
  59. À cet égard, il est significatif que les critiques formulées en 1963 par Jean-François Lyotard, défendant le marxisme ne sont pas publiées dans la revue, alors qu’elles constituent une contre analyse des thèses de Castoriadis et de ses partisans, pas plus que ne le sera un texte d’Alberto Véga, à la base d’une contre orientation politique. Certes, entre l’élaboration de ces contre textes et l’occasion de les publier dans la revue, la scission (et son cortège de tensions) a lieu.
  60. Questionné sur les procédures démocratiques en vigueur dans le groupe, Castoriadis
    précise : " Je crois que c’est différent selon les périodes. C’est-à-dire que pour moi, les discussions dans le groupe ont été d’un apport très positif surtout, alors là c’est vraiment très orgueilleux ce que je vais dire, surtout dans la mesure où c’était pas des intellectuels qui discutaient, ou quand c’était des femmes qui parlaient, ou quand c’était Mothé ou Gaspard, ou Simon d’ailleurs, j’étais tout oreille et j’ai appris énormément de choses. Et ça jusqu’en 1958, à peu près, 1959. Ensuite, il y a quatre ans de ma vie qui sont passés en pure perte, parce que ce n’était pas les procédures démocratiques, c’était la bagarre avec Véga, Souyri et Lyotard voulant défendre le marxisme sans le défendre tout en le défendant […] On était obligé d’être là et de discuter de choses qui étaient visiblement fabriquées de toutes pièces simplement pour contrer cette remise en cause " (Entretien du 10 mars 1989).






Octobre 1956 : l’insurrection ouvrière hongroise

« L’ordre règne à Budapest »
« L’ordre règne à Varsovie », « l’ordre règne à Paris », « l’ordre règne à Berlin » Tous les demi-siècles, les gardiens de « l’ordre » lancent ainsi dans un des foyers de la lutte mondiale leurs bulletins de victoire. Et ces « vainqueurs » qui exultent ne s’aperçoivent pas qu’un « ordre », qui a besoin d’être maintenu périodiquement par de sanglantes hécatombes, va inéluctablement à sa perte... Les masses ont été à la hauteur de leur constituent la fierté et la force du socialisme international. Et voilà pourquoi la victoire tâche. Elles ont fait de cette « défaite » un maillon dans la série des défaites historiques, qui fleurira sur le sol de cette défaite. [Rosa LUXEMBURG, Die Rote Fahne n° 14, 14 janvier 1919]
Il y a cinquante ans éclatait l’une des plus grandes insurrections ouvrières du XXe siècle. Elle frappa les esprits par son intensité et fut la cause d’un considérable ébranlement des partis communistes staliniens d’Europe occidentale. Pour la première fois depuis l’insurrection des ouvriers de Berlin-Est et celle des ouvriers de Poznań, une insurrection ouvrière dirigée contre le Parti-État et sa « couverture » soviétique se généralisait à tout un pays. La Hongrie avait connu en 1919 pendant 133 jours la révolution des conseils ouvriers sous la conduite très contestable et quasiment dictatoriale de Bela Kun, qui était un ancien (et fort médiocre) bureaucrate syndical. La République des conseils telle que l’imaginait Bela Kun était dans les mots une République des conseils, qui détenait le pouvoir politique, et dans les faits une République où les syndicats étaient un organisme de reconstruction et de gestion économiques de l’État et non un véritable organe de pouvoir par en bas.
En octobre et novembre 1956, un mot d’ordre apparut, qui semblait reprendre en la critiquant la défunte République des conseils : « le pouvoir effectif aux conseils ouvriers ». Dans l’urgence, la dispersion et souvent la confusion, ce mot d’ordre reçut un début d’application. Néanmoins, très rapidement, le mouvement fut écrasé par les chars soviétiques. Cet écrasement, finalement approuvé en leur fors intérieur par les puissances occidentales, la Yougoslavie de Tito et ouvertement par la Chine, fut occulté par la crise de Suez qui plaça au second plan l’insurrection spontanée des travailleurs hongrois, pour  e plus grand soulagement de la France et de la Grande-Bretagne qui avaient envoyé leurs troupes sur le Canal pour soutenir Israël et surtout contrôler la mer rouge. Les prodromes et les luttes de fraction pour « nationaliser » le système stalinien de la Pologne à la Hongrie
Les « révélations » à huis clos de Khrouchtchev, lors du XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique tenu en février 1956, sur ce qui fut pudiquement appelé les « crimes de Staline », n’avaient pu rester « secrètes » et avaient déjà ébranlé tous les partis staliniens, en particulier ceux qui étaient au pouvoir à l’Est et ceux qui, à l’Ouest, comme le parti communiste français (PCF), risquaient de voir leur assise ouvrière s’effondrer. Ils craignaient tous que ce fut l’ouverture d’une « boîte de Pandore », laissant échapper non seulement l’espérance mais la rage chez des ouvriers qui ne nourrissaient aucune illusion sur la nature d’un État dont le « social » ne profitait qu’à la mince couche des « dirigeants ».
Janvier 2006, PHILIPPE BOURRINET
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lundi 29 mars 2010

LE CATÉCHISME RÉVOLUTIONNAIRE - Sergueï NETCHAÏEV

 Principes par lesquels le révolutionnaire doit être guidé


ATTITUDE  DU  RÉVOLUTIONNAIRE  ENVERS  LUI-MÊME.
 
1. Le révolutionnaire est un homme condamné. Il n'a pas d'intérêts propres, pas de liaisons, pas de sentiments, pas d'attaches, pas de biens et pas même de nom. Tout en lui est absorbé par un seul et unique intérêt, une seule pensée, une seule passion : la révolution.
2. Tout au fond de son être, non seulement en paroles mais aussi en actes, il a rompu tout lien avec l'ordre établi et le monde cultivé dans son ensemble, avec ses lois, ses propriétés, ses conventions sociales et ses principes éthiques. Il est un ennemi implacable de ce monde, et s'il continue d'y vivre, c'est pour mieux le détruire.
3. Le révolutionnaire exècre les doctrines et a rejeté les sciences ordinaires, les laissant aux générations futures. Il ne connaît qu'une seule science, la science de la destruction. A cette fin, et à cette fin seule, il étudiera la mécanique, la physique, la chimie et peut- être la médecine, a cette fin, il étudiera jour et nuit la science vivante : le peuple, ses caractéristiques, son fonctionnement et tout ce qui constitue le présent ordre social à tous les niveaux. Son seul et unique objectif est la destruction immédiate de cet ordre ignoble.
4. Il méprise l'opinion publique. Il exècre et abhorre l'éthique sociale existante dans toutes ses manifestations et expressions. Pour lui, est moral tout ce qui peut permettre le triomphe de la révolution. Est immoral et criminel tout ce qui se trouve en travers de son chemin.
5. Le révolutionnaire est un homme dévoué, impitoyable envers l'État et l'ensemble de la société éduquée et privilégiée ; il ne doit pas attendre d'elle la moindre pitié. Entre elle et lui existe, qu'elle soit déclarée ou non déclarée, une guerre incessante et sans fin. Il doit se préparer à supporter la torture.
6. Dur envers lui-même, il doit être dur envers les autres. Toutes les émotions tendres ou efféminées de connivence, d'amitié, d'amour, de gratitude et même d'honneur doivent être refoulées en lui par une passion froide et entêtée pour la cause révolutionnaire. Il n'est pour lui qu'un seul délice, une seule consolation, une récompense et une gratification : le succès de la révolution. Jour et nuit, il ne doit avoir qu'une seule pensée, un seul but : la destruction sans merci. Dans sa poursuite froide et infatigable de ce but, il doit être prêt à mourir lui-même et à détruire de ses propres mains tout ce qui pourrait l'empêcher.
7. La nature du véritable révolutionnaire ne laisse pas de place pour le romantisme, le sentimentalisme, l'extase ou l'enthousiasme. Elle ne laisse pas davantage de place à la haine personnelle ou à la vengeance. La passion révolutionnaire, qui doit devenir pour lui le mode de pensée courant, doit à tout moment être combinée au plus froid calcul. En tout instant et endroit, il ne doit pas être ce que lui dictent ses inclinations personnelles, mais ce que l'intérêt général de la révolution commande.
ATTITUDE  DU  RÉVOLUTIONNAIRE  ENVERS  SES  CAMARADES.
8. Le révolutionnaire respecte ses amis mais ne chérit que celui qui s'est montré dans les faits comme aussi révolutionnaire que lui. L'étendue de cette amitié, de cette dévotion et d'autres obligations envers son camarade n'est déterminée que par leur degré d'utilité au travail pratique de complète destruction révolutionnaire.
9. La nécessité de la solidarité entre révolutionnaires est évidente. Elle est constitutive de la vigueur du travail révolutionnaire. Les camarades révolutionnaires ayant le même degré de compréhension révolutionnaire et de passion devraient, autant que possible, discuter ensemble des choses importantes et prendre des décisions unanimes. Mais même en mettant au point un plan échafaudé de la sorte, chaque homme doit autant que possible ne compter que sur lui-même. En accomplissant une série d'actes de destruction, chaque homme doit agir par lui-même et ne recourir aux conseils et à l'aide de ses camarades que si cela est nécessaire à l'accomplissement du plan.
10. Chaque camarade devrait avoir sous ses ordres plusieurs révolutionnaires des deuxième et troisième catégories, c'est-à-dire des camarades qui ne sont pas complètement initiés. Il doit les regarder comme des portions d'un fonds commun du capital révolutionnaire placées à sa disposition. Il doit dépenser ses portions du capital avec parcimonie, tentant à chaque fois d'en tirer le maximum de bénéfice. Il doit se regarder lui-même comme un capital consacré au triomphe de la cause révolutionnaire ; mais comme un capital dont il ne peut disposer librement sans le consentement de la compagnie entière des camarades initiés.
11. Lorsqu'un camarade a des ennuis, le révolutionnaire, quand il décide ou pas de l'aider, ne doit pas prendre en compte ses sentiments personnels mais le bien de la cause révolutionnaire. Il doit donc peser, d'un côté l'utilité du camarade, et de l'autre la quantité d'énergie révolutionnaire qui devrait être dépensée pour sa délivrance, et doit décider laquelle a le plus de poids.
12. L'admission d'un nouveau membre, qui s'est illustré non en paroles mais en actes, ne peut être le fait que d'un accord unanime.
ATTITUDE  DU  RÉVOLUTIONNAIRE  ENVERS  LA  SOCIÉTÉ.
13. Le révolutionnaire vit dans le monde de l'État, des classes et de la soi-disant culture, et n'y vit que parce qu'il croit à sa destruction complète et rapide. Il n'est pas révolutionnaire s'il ressent de la pitié pour quoi que ce soit en ce monde. S'il en est capable, il doit envisager l'annihilation de sa situation, d'une relation ou de toute personne faisant partie de ce monde ; tout et tous doivent lui être également odieux. Cela est difficile s'il possède une famille, des amis et des êtres chers en ce monde ; il ne peut être révolutionnaire s'ils peuvent arrêter sa main.
14. Tout en visant à une implacable destruction, le révolutionnaire peut et doit parfois vivre au sein d'une société en prétendant être ce qu'il n'est pas. Le révolutionnaire doit s'infiltrer partout, au sein des classes basses et moyennes, dans les maisons de commerce, les églises, les manoirs des riches, le monde de la bureaucratie, de l'armée, de la littérature, de la 3è section (la police secrète) et même au palais d'Hiver.
15. Cette société infecte doit être découpée en plusieurs catégories. La première comprend tous ceux qui doivent être immédiatement condamnés à mort. La société doit rédiger une liste de ces personnes condamnées, fonction leur relative menace exercée à l'encontre d'une progression harmonieuse de la cause révolutionnaire, et pour permettre leur élimination.
16. Pour établir ces listes en fonction des raisons énoncées plus haut, il convient de ne pas se laisser guider par les actes individuels de traîtrise commis par la personne, ni même par la haine qu'elle provoque au sein du peuple. Ces traîtrises et cette haine peuvent toutefois s'avérer utiles, puisqu'elles incitent à la rébellion populaire. On doit se fonder sur le service que la mort de l'individu pourrait rendre à la cause révolutionnaire. C'est pourquoi ceux qui doivent être annihilés en premier sont les individus particulièrement dangereux pour l'organisation révolutionnaire, et dont la mort soudaine et brutale effraiera le gouvernement et, le privant de certains de ses représentants les plus intelligents et énergiques, diminuera sa force.
17. La deuxième catégorie recouvre ceux à qui un répit temporaire est accordé, uniquement afin que leur comportement bestial ne pousse inévitablement le peuple à la révolte.
18. À la troisième catégorie appartient le troupeau des personnalités de haut rang ou des personnages qui ne sont pas distingués par leur intelligence particulière ou leur énergie mais qui, par leur position, sont prospères et jouissent de leurs connexions, leur influence et leur pouvoir ; ils doivent être pris la main dans le sac et confondus et, quand nous aurons découvert suffisamment de leurs sales petits secrets, nous en ferons nos esclaves. Leur pouvoir, leur influence, leurs connexions, leur richesse et leur énergie constitueront notre inépuisable maison du trésor et une aide efficace à nos entreprises variées.
19. La quatrième catégorie comprend les personnes ambitieuses politiquement et les libéraux de différentes nuances. Nous pouvons conspirer avec eux, en suivant leur programme, et prétendre les suivre aveuglément, alors que nous prenons leur contrôle, que nous révélons tous leurs petits secrets et les compromettons à un tel point qu'ils soient irrémédiablement impliqués et puissent être employés pour semer le désordre au sein de l'État.
20. La cinquième catégorie est composée des doctrinaires, des conspirateurs, des révolutionnaires, tous ceux qui s'adonnent aux vaines péroraisons, en public ou sur le papier. Ils doivent être continuellement incités et poussés à rédiger de violentes déclarations poussant à l'action, de manière à ce que, dans leur majorité, ils disparaissent sans laisser de trace et que les intérêts des vrais révolutionnaires s'en trouvent quelque peu accrus.
21. La sixième et importante catégorie est celle des femmes. Elles doivent être réparties en trois catégories. Premièrement, ces femmes frivoles et sans cervelle que nous pouvons utiliser comme les troisième et quatrième catégories d'hommes. Deuxièmement, les femmes ardentes, talentueuses et dévouées, mais qui ne nous ont pas rejoints parce qu'elles n'ont pas encore atteint une compréhension réelle, pratique et dénuée de passion de la révolution : ces femmes doivent être utilisées comme les hommes de la cinquième catégorie. Finalement, les femmes qui sont en complète adéquation avec nous, ont été pleinement initiées et acceptent notre programme dans son intégralité : nous devons regarder ces femmes comme le plus précieux de nos trésors, dont l'assistance nous est indispensable.
ATTITUDE  DE  LA  CONFRÉRIE  ENVERS  LE  PEUPLE.
22. La Confrérie n'a pas d'autre but que l'entière libération et le bonheur du peuple - c'est-à-dire des travailleurs. Mais, convaincue que cette libération et ce bonheur ne sont possibles qu'au moyen d'une révolution populaire qui balayerait tout sur son passage, la Confrérie contribuera de toutes ses forces et de toutes ses ressources au développement et à l'extension des souffrances qui épuiseront la patience du peuple et le pousseront à un soulèvement général.
23. La Confrérie n'entend pas sous "révolution populaire" un mouvement réglé selon les idées de l'Occident, et qui s'arrêterait respectueusement devant la propriété et les traditions de l'ordre social, et devant ce qu'on appelle la civilisation et la moralité. Ce genre de mouvement s'est borné jusqu'ici à renverser une forme politique, afin de la remplacer par une autre et de créer l’État dit révolutionnaire. Seule peut être salutaire au peuple une révolution qui détruira jusqu'aux racines de l’État, et supprimera toutes les traditions, les classes et l'ordre même existant en Russie.
24. Aussi, la Confrérie n'a nulle intention d'imposer au peuple une organisation venant d'en haut. La future organisation sera sans aucun doute élaborée par le mouvement et la vie populaire elle-même - mais c'est là l'affaire des générations futures. Notre œuvre à nous est une destruction terrible, entière, générale et implacable.
25. Aussi, en cherchant un rapprochement avec le peuple, nous devons tout d'abord nous joindre aux éléments populaires qui, depuis la fondation de l'Etat moscovite, n'ont pas cessé de protester non seulement en paroles, mais en actes, contre tout ce qui est lié directement et indirectement au pouvoir : la noblesse, les fonctionnaires, les corporations, le commerçant exploiteur. Joignons-nous aux brigands hardis, qui sont les seuls véritables révolutionnaires de la Russie.
26. Fondre ces bandes en une force invincible qui détruira tout sur son passage - telle sera l'œuvre de notre organisation, de notre conspiration, tel sera notre but.
  Sergueï NETCHAÏEV 1869


Il y a une polémique au sujet de ses relations avec Bakounine et  de son éventuelle participation à la rédaction du texte.

 BIOGRAPHIE DE NETCHAEV



Serge Gennadevith Netchaev est né le 20 Septembre 1847 dans la petite ville d'Ivanovo, centre textile situé au nord-est de Moscou. Son père était un ancien peintre en bâtiment devenu garçon de café. Sa mère, qui mourut alors que l'enfant n'avait que six ans, était la fille d'un serf affranchi. A l'âge de neuf ans Serge commença son apprentissage à l'usine. Après avoir été renvoyé de celle-ci, il poursuit ses études et obtient un poste d'instituteur à l'école paroissiale de Saint-Pétersbroug. Introduit dans des cercles d'étudiants nihilistes révolutionnaires, sa personnalité lui permit de dominer immédiatement ses camarades et de s'imposer comme leur chef. Dans le but de se faire passer, aux yeux de ses compagnons, pour un personnage révolutionnaire important, il réussit à leur faire croire à son arrestation. A la suite il va à Genève rencontrer Bakounine qui l'accueil à bras ouvert. Il rentre en Russie avec une lettre de recommandation de Bakounine.




A son retour, Netchaev, qui se faisait appeler Pavlov, reprit contact avec les milieux  nihilistes de Moscou, se présentant comme le responsable de diverses organisations révolutionnaires occultes : la vindicte du Peuple ou la Société de la Hache. Il réussit à rassembler autour de lui quelques jeunes gens pleins d'une naïve admiration pour lui. A la suite de la trahison d'un membre de la Vindicte du Peuple Netchaev décide de supprimer celui-ci. Il réussit a convaincre quatre de ses compagnons. A la suite de cela les auteurs du crime son arrêtés mais Netchaev réussi à évité l'arrestation en se rendant à Saint-Pétersbourg. Il décide de se rendre en Suisse pour rejoindre Bakounine. Inquiet des agissements de Netchaev Bakounine le désavoue en envoyant une lettre à des anarchistes installé à Londres.
Traqué et trahi par un agent double, il est arrêté près de Zurich. Le procès de Netchaev se déroula à Moscou, le 8 Janvier 1873. Devant le tribunal, l'accusé tint tête à ses juges, se montrant tour à tour agressif et méprisant. Il fut condamné à la réclusion perpétuelle. Durant ses  longues années de réclusion, Netchaev allait subir des traitements variables, au hasard des décisions de l'administration pénitentiaire.
Selon un procédé déjà employé avec Bakounine, la police voulut l'encourager à écrire une confession. Les autorités étaient persuadées qu'un homme aux instincts de défense diminués par la solitude et la claustration se laisserait facilement aller à des confidences. Mais la combinaison policière échoua. Netchaev alla jusqu'à frapper le chef de la gendarmerie venu dans sa cellule afin de l'inciter à faire ce qu'on attendait de lui.
Cependant, cet homme extraordinaire était parvenu à exercer un véritable ascendant sur ses gardiens et même à les gagner à ses propres idées. Grâce à eux, il put alors communiquer avec le monde extérieur et il prit contact avec une organisation révolutionnaire : la Volonté du Peuple. Un plan d'évasion fut mis au point. Ce projet ne put pourtant aboutir et, cas unique dans les annales de la vie pénitentiaire, la garnison de la prison fut arrêtée pour complicité et incarcérée sur place. Un incroyable procès devait s'ouvrir pour juger ces disciples, d'un genre pour le moins inhabituel.

Mais Netchaev, soumis à un régime inhumain, succomba aux mauvais traitements.

dimanche 28 mars 2010

hors-sol : site contre les RFID et le meilleur des mondes


En avril 2009, Lille Métropole Communauté Urbaine votait la mise en place d’une carte de transports équipée de puces RFID. Avec ces puces émettrices, des bornes nous détecteront, parfois jusqu’à plusieurs mètres. Plus forte qu’un pass Navigo, cette carte sera étendue à tous les transports en commun de la région : TER, bus, vélos en location, parkings… Mais aussi cette seule et même carte contrôlera les entrées des divers services municipaux comme les piscines, les bibliothèques, les restos scolaires…
Cette technologie est détestable à plus d’un titre :
- Inventée d’abord par les militaires étatsuniens pendant le second conflit mondial, elle est aujourd’hui développée par les grandes entreprises d’armement, la grande distribution, et leurs chercheurs soumis. Leurs intérêts ne sont pas les nôtres.
- Avec cette technologie, le fichage des « administrés » sera généralisé. Personne aujourd’hui, et sûrement pas la CNIL, ne peut garantir l’anonymat ou l’étanchéité des données récoltées.
- Surnommée « Passeport pour la vie quotidienne » par LMCU, la carte multipliera les check-points, les points de contrôle, et fera de la ville une zone de guerre. Face aux machines et aux bornes, nous devrons nous soumettre. Entre zéro et un, pas de discussion.
- Aidées par la vidéo-surveillance qui se généralise dans les transports et dans les rues, les RFID feront de nous d’éternels suspects que les (techno)flics pourront surveiller sans cesse.
- La technologie RFID nous réduit à l’état de flux que l’on gère, administre, numérise et rationalise froidement. Le hasard et l’imprévu qui font la vie, s’automatiseront.
Ce site a la vocation d’être une ressource documentaire critique des RFID et de leur monde. Mais aussi un relais des luttes contre les projets de LMCU et des entreprises du coin. Bien conscient(e)s des limites et des travers du « monde numérisé » hors-sol, ce site ne peut-être qu’un outil, inerte par définition, au service de la « vie réelle ».

vendredi 26 mars 2010

Petit manuel anarchiste individualiste

I
Être anarchiste c'est nier l'autorité et rejeter son corollaire économique: l'exploitation. Et cela dans tous les domaines où s'exerce l'activité humaine. L'anarchiste veut vivre sans dieux ni maîtres ; sans patrons ni directeurs ; a l'égal, sans lois comme sans préjugés ; amoral, sans obligations comme sans morale collective. Il veut vivre librement, vivre sa conception personnelle de la vie. En son for intérieur, il est toujours un asocial, un réfractaire, un en dehors, un en-marge, un à-côté, un inadapté. Et pour obligé qu'il soit de vivre dans une société dont la constitution répugne à son tempérament, c'est en étranger qu'il y campe. S'il consent au milieu les concessions indispensables - toujours avec l'arrière pensée de les reprendre - pour ne pas risquer ou sacrifier sottement ou inutilement sa vie, c'est qu'il les considère comme des armes de défense personnelle dans la lutte pour l'existence. L'anarchiste souhaite vivre sa vie, le plus possible, moralement, intellectuellement, économiquement, sans se préoccuper du reste du monde, exploitants comme exploités ; sans vouloir dominer ni exploiter autrui, mais prêt à réagir par tous les moyens contre quiconque interviendrait dans sa vie ou lui interdirait d'exprimer sa  pensée par la plume ou la parole.
L'anarchiste a pour ennemi l'Etat et toutes ses institutions qui tendent à maintenir ou à perpétuer sa mainmise sur l'être individuel. Point de possibilité de conciliation entre l'anarchiste et une forme quelconque de société reposant sur l'autorité, qu'elle émane d'un autocrate, d'une aristocratie ou d'une démocratie. Point de terrain d'entente entre l'anarchiste et tout milieu réglementé par les décisions d'une majorité ou les vœux d'une élite. L'anarchiste combat au même titre et l'enseignement fourni par l'Etat et celui dispensé par l'église. Il est l'adversaire des Monopoles et des privilèges, qu'ils soient d'ordre intellectuel, moral ou économique. En un mot, il est l'antagoniste irréconciliable de tout régime, de tout système de vie sociale, de tout état de chose impliquant domination de l'homme ou du milieu sur l'individu, et exploitation de l'individu par l'homme ou le milieu.
L'œuvre de l'anarchiste est avant tout une œuvre de critique. L'anarchiste va, semant la révolte contre ce qui opprime, entrave, s'oppose à la libre expansion de l'être individuel. Il convient d'abord de débarrasser les cerveaux des idées préconçues, de mettre en liberté les tempéraments enchaînés par la crainte, de susciter des mentalités affranchies du qu'en dira-t-on et des conventions sociales ; c'est ensuite que l'anarchiste poussera qui veut faire route avec lui à se rebeller pratiquement contre le déterminisme du milieu social, à s'affirmer individuellement, à sculpter sa statue intérieure, à se rendre, autant que possible indépendant de l'environnement moral, intellectuel, économique. Il pressera l'ignorant de s'instruire, le nonchalant de réagir, le faible de devenir fort, le courbé de se redresser. Il poussera les moins doués et les moins aptes à tirer d'eux-mêmes toutes les ressources possibles et non à se reposer sur autrui.
Un abîme sépare l'anarchisme du socialisme sous ses différents aspects, y compris le syndicalisme. L'anarchiste place à la base de toutes ses conceptions de vie : le fait individuel. Et c'est pour cela qu'il se dénomme volontiers anarchiste-individualiste.
Il ne pense pas que les maux dont souffrent les hommes proviennent exclusivement du capitalisme ou de la propriété privée. Il pense qu'ils sont dus surtout à la mentalité défectueuse des hommes, pris en bloc. Les maîtres ne sont que parce qu'il existe des esclaves et des dieux ne subsistent que parce que s'agenouillent des fidèles. L'anarchiste individualiste se désintéresse d'une révolution violente ayant pour but une transformation du mode de distribution des produits dans le sens collectiviste ou communiste, qui n'amènerait guère de changement dans la mentalité générale et qui ne provoquerait en rien l'émancipation de l'être individuel. En régime communiste celui-ci serait aussi subordonné qu'actuellement au bon vouloir du Milieu : il se trouverait aussi pauvre, aussi misérable que maintenant; Au lieu d'être sous le joug de la petite minorité capitaliste actuelle, il serait dominé par l'ensemble économique. Rien ne lui appartiendrait en propre. Il serait un producteur, un consommateur, un metteur ou un preneur au tas, jamais un autonome. 
II

L'anarchiste-individualiste se différencie de l'anarchiste communiste en ce sens qu'il considère (en dehors de la propriété des objets de jouissance formant prolongement de la personnalité ) la propriété du moyen de production et la libre disposition du produit comme la garantie essentielle de l'autonomie de la personne. Étant entendu que cette propriété se limite à la possibilité de faire valoir (individuellement, par couples, par groupement familial, etc.) l'étendue de sol ou l'engin de production indispensable aux nécessités de l'unité sociale ; sous réserve, pour le possesseur, de ne point l'affermer à autrui ou de ne point recourir pour sa mise en valeur à quelqu'un à son service.
L'anarchiste-individualiste n'entend pas plus vivre à n'importe quel prix, comme l'individualiste, fut-ce en exploiteur, qu'il n'entend vivre en réglementation, pourvu que l'écuelle de soupe soit assurée, la vêture certaine et le logis garanti. L'anarchiste individualiste, d'ailleurs, ne se réclame d'aucun système qui lierait l'avenir. Il affirme se situer en état de légitime défense à l'égard de toute ambiance sociale (État, société, milieu, groupement, etc.) qui admettra, acceptera, perpétuera, sanctionnera ou rendra possible :
a) la subordination au milieu de l'être individuel, plaçant celui-ci en état d'infériorité manifeste puisqu'il ne peut traiter avec l'ensemble d'égal à égal, de puissance à puissance;
b) l'obligation (dans n'importe quel domaine ) de l'entraide, de la solidarité, de l'association ;
c) la privation de la possession individuelle et inaliénable du moyen de production et de la disposition entière et sans restriction du produit ;
d) l'exploitation de quiconque par l'un de ses semblables, qui le fera travailler pour son compte et à son profit ;
e) l'accaparement, c'est à dire la possibilité pour un individu, un couple, un groupement familial de posséder plus qu'il n'est nécessaire pour son entretien normal ;
f) le monopole de l'Etat ou de toute forme exécutive le remplaçant, c'est à dire son intervention dans son rôle centralisateur, administrateur, directeur, organisateur, dans les rapports entre les individus, dans n'importe quel domaine que ce soit ;
g) Le prêt à intérêt, l'usure, l'agio, la valeur d'échange monnayée, l'héritage, etc., etc.



III

L'anarchiste-individualiste fait de la "propagande" pour sélectionner les tempéraments anarchistes-individualistes qui s'ignorent, déterminer tout au moins une ambiance intellectuelle favorable à leur éclosion. Entre anarchistes-individualistes les rapports s'établissent sur la base de la "réciprocité". La "camaraderie" est essentiellement d'ordre individuel, elle n'est jamais imposée. Est un"camarade"qui leur plaît individuellement à fréquenter, qui tente un effort appréciable pour se sentir vivre, qui prend part à leur propagande de critique éducative et de sélection des personnes ; qui respecte le mode d'existence de chacun, n'empiète point sur le développement de qui chemine avec lui et de ceux qui le touchent de plus près.
L'anarchiste-individualiste n'est jamais l'esclave d'une formule-type ou d'un texte reçu. Il n'admet que des opinions. Il ne propose que des thèses. Il ne s'impose pas de point d'arrivée. S'il adopte une méthode de vie sur un point de détail, c'est afin qu'elle lui assure plus de liberté, plus de bonheur, plus de bien-être, mais non point pour s'y sacrifier. Et il la modifie, et il la transforme quand il s'aperçoit que continuer à y demeurer fidèle diminuerait son autonomie. Il ne veut point se laisser dominer par des principes établis à priori ; c'est à posteriori, sur ses expériences, qu'il fonde sa règle de conduite, jamais définitive, toujours sujette aux modifications et aux transformations que peuvent suggérer l'enregistrement de nouvelles expériences, et la nécessité d'acquisition d'armes nouvelles dans sa lutte contre le milieu. Sans faire non plus de l'a priori un absolu.
L'anarchiste-individualiste n'est jamais comptable qu'à lui-même de ses faits et gestes.
L'anarchiste-individualiste ne considère l'association que comme un expédient, un pis-aller. Il ne veut donc s'associer qu'en cas d'urgence mais toujours volontairement. Et il ne désire passer de contrat, en général, qu'à brève échéance, étant toujours sous-entendu que tout contrat est résiliable dès qu'il lèse l'un des contractants.
L'anarchiste-individualiste ne prescrit pas de morale sexuelle déterminée. C'est à chacun qu'il appartient de déterminer sa vie sexuelle ou affective ou sentimentale, tant pour l'un que pour l'autre sexe. L'essentiel est que dans les relations intimes entre anarchistes de sexe différant n'intervienne ni violence ni contrainte. Il pense que l'indépendance économique et la possibilité d'être mère à son gré sont les conditions initiales de l'émancipation de la femme.
L'anarchiste-individualiste veut vivre, veut pouvoir apprécier la vie individuellement, la vie envisagée dans toutes ses manifestations. En restant maître cependant de sa volonté, en considérant comme autant de serviteurs mis à la disposition de son "moi" ses connaissances, ses facultés, ses sens, les multiples organes de perception de son corps. Il n'est point un peureux, mais il ne veut point se diminuer. Et il sait fort bien que celui qui se laisse mener par ses passions ou dominer par ses penchants est un esclave. Il veut conserver "la maîtrise du soi" pour s'élancer vers les aventures auxquelles le convient la recherche indépendante et le libre examen. Il préconisera volontiers une vie simple, le renoncement aux besoins factices, asservissants, inutiles ; l'évasion des grandes agglomérations humaines ; une alimentation rationnelle et l'hygiène corporelle.
L'anarchiste-individualiste s'intéressera aux associations formées par certains camarades en vue de s'arracher à l'obsession d'un Milieu qui leur répugne. Le refus de service militaire, celui de payer l'impôt auront toute sa sympathie ; les unions libres, uniques ou plurales à titre de protestation contre la morale courante ; l'illégalisme en tant que rupture violente (et sous certaines réserves ) d'un contrat économique imposé par la force ; l'abstention de toute action, de tout labeur, de toute fonction impliquant maintien ou consolidation du régime intellectuel, éthique ou économique imposé ; l'échange des produits de première nécessité entre anarchistes-individualistes possesseurs des engins de production nécessaires, en dehors de tout intermédiaire capitaliste; etc., sont des actes de révolte convenant essentiellement au caractère de l'anarchisme-individualiste. 
1er juillet 1911 E. Armand
Ce genre de lectures  inspirait les illégalistes de la Bande a Bonnot. Finalement ces anarchistes avaient bien analysé les organisations du mouvement ouvrier de leur époque qui devait trahir la cause de l'internationale prolétarienne comme un seul homme en 1914. Tout était déja pourrit au royaume du marxisme officiel.

mercredi 24 mars 2010

Ils ne le savent pas mais ils le font : Le mode de production capitaliste est une fin en soi irrationnelle.

Robert Kurz, extrait de Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle. Choisis et commentés par Robert Kurz, La balustrade, 2002, p. 45-51, livre aujourd’hui épuisé. Traduction de Marx lesen : die wichtigsten Texte von Karl Marx für das 21 Jahrhundert/Robert Kurz, Eichborn AG, Franfurt a/Main, december 2000. Cet extrait, présentant surtout les erreurs du « marxisme traditionnel » qui a toujours fait sa critique du point de vue d’une ontologie du travail, est l’introduction que fait Kurz à un ensemble de morceaux choisis de divers textes de Marx, auxquels il renvoie 1.
Si l’on feuillette la littérature marxiste et antimarxiste des XIXe et XXe siècles, on retrouve tout au long, avec une lassante régularité, la même réduction : qu’il soit question du capitalisme de façon positive ou négative c’est presque exclusivement en catégories sociologiques de « classes » ou « couches » sociales, tandis que les formes sociales sur lequel il est fondé restent en quelques sortes neutres (ou bien l’on ne discute que de leur regroupement et de leur nouvelle configuration, par exemple dans le rapport marché État). Il s’agit de la relation de classes sociales à l’intérieur de l’enveloppe capitaliste. En prétendant que le capitalisme est une société de classes, les marxistes – qui se réclamaient toujours du seul Marx exotérique – croyaient avoir dit l’essentiel. Et les apologistes [du capitalisme] essayaient de relativiser cette constatation en répondant que le capitalisme avait largement eu raison de la société de classe grâce à l’Etat providence et à l’amélioration des conditions de travail.
Dans ce débat, on ne pose pas la question, en tout cas pas sérieusement, bien qu’on prétende à la réflexion théorique : comment sont apparues les classes sociales, comment se reproduit jour après jour leur constitution en société. La raison de ce désintérêt est simple : dans cette perspective sociologique réduite, les conditions sociales sont finalement ramenées à de pures questions de libre arbitre. Le capitalisme existe parce que ses acteurs le « veulent ». Donc le capitalisme se confond pour ainsi dire avec les capitalistes (propriétaires privés d’un capital-argent, mais aussi les managers) qui se veulent en tant que tels ou avec le collectif social de la classe capitaliste. C’est cette volonté des sujets capitalistes qui a soumis à sa loi la majorité de la société en tant que travailleurs salariés.
En conséquence, la propriété privée des moyens de production apparaît comme l’institution centrale de cette volonté capitaliste. Selon la formule consacrée, la monopolisation sociale des potentiels productifs donne aux capitalistes seuls le droit de décider de leur utilisation. L’assujettissement ou comme l’appelle Marx, « l’exploitation de l’homme par l’homme », semble ainsi s’accomplir dans un rapport de domination par le biais de la propriété privée, dans le rapport social entre les capitalistes et les salariés. Dans la mesure où il s’agit alors d’un rapport social, ce ne peut être qu’un rapport de classe. Selon cette version, la seule différence avec une société où règnent des rapports de dépendance personnelle entre seigneurs et serfs est que la dépendance a pris un caractère collectif, donc que chaque individu salarié ne dépend plus d’un maître propre (comme dans la féodalité et l’esclavage), mais de la classe capitaliste toute entière.  suite pdf
1
 Dans le texte qui suit, par « Marx exotérique » et « Marx ésotérique » (il y a comme un « Marx-Janus »), Kurz entend distinguer deux interprétations différentes de l'oeuvre de Marx, l'une étant celle traditionnellement admise (exotérique), reposant principalement sur un point de vue qui se fait à partir du travail (que l’on interroge pas dans sa spécificité et qui est vu comme naturel et supra-historique) et dont l'objet d'étude est surtout la lutte des classes. Cette interprétation traditionnelle se focalise sur le mode de distribution. L'autre est bien moins connue (ésotérique), mais elle ne défend pas l’idée qu’il y aurait un « vrai Marx », dont la pensée aurait été trahie et qui devrait être restaurée. Il s’agit plutôt de dire que dans certains textes (notamment ceux qui n’étaient pas destinés à être publiés – Grundrisse - ou qui l’ont été bien plus tard après la formation des marxismes), il y a des éléments qui permettent d’ « aller avec Marx au-delà de Marx » et donc de dégager autre chose que le Marx connu : un « Marx ésotérique ». Cette interprétation se fait non plus cette fois du point de vue du travail mais plutôt de la possibilité de son abolition. Le Marx ésotérique est alors celui qui critique aussi bien le mode de distribution que le mode de production capitaliste en partant de l'analyse des catégories historiquement déterminées que sont la valeur, la marchandise, l'argent, le travail, le capital. Quand certains mots de la traduction française me semblaient peu clair, je me suis permis de proposer entre crochets une autre signification ou une précision. Palim Psao.

« Economie et Conscience »

Les temps sont révolus où les hommes avaient parfois encore honte d’oser ne penser qu’à leur propre valeur marchande et à celle de leur produits. Secrètement, sans bruit, en douceur, chaque individu s’est métamorphosé en « homo eoconomicus », ce qui n’était autrefois qu’une pure idéologie de la doctrine de l‘économie politique. Quand cela a-t-il réellement commencé ? L’absurde « marchandisation de la conscience » est originairement et fondamentalement un postulat du mode de production capitaliste. Mais il aura fallu un long développement pour qu’il apparaisse naturel à chacun de s’évaluer seulement en tant que marchandise. Le capitalisme d’après guerre a introduit pratiquement les deux présupposés de l’apparition de ce stade final : le premier consiste en la colonisation du « temps libre » par l’automobile, l’industrie culturelle..., le second consiste en l’éclatement de la famille fordiste (papa, maman, deux enfants, la voiture, le chien) et l’atomisation de l’individu en unité postmoderne (monade autoérotique avec ordinateur et portable).
Dans les années 90, ces deux tendances ont fusionné pour donner naissance à un nouveau type de socialisation qui pousse l’adaptation de la personnalité au marché à ses limites. Pour les nouvelles « générations », l’économie d’entreprise, le « travail » et le « temps libre » « personnel » sont devenus des moments indifférenciés comme le sont le moi et le monde. Dans une certaine mesure, nous avons à faire à un individu technologique hautement concurrentiel qui, tendantiellement, régresse à un niveau d’égo de nourrisson (Handelsblatt : « rapide, flexible, efficace, égoïste, perfide, superficiel »). Même si cela devait passer pour un lieu commun, cela est particulièrement observable dans cette espèce de bouillie-high-tech du capitalisme-internet : les « employés » de la nouvelle économie sont prêts à travailler 24 heures sur 24 en même temps qu’ils acceptent les salaires les plus bas (dans le cas extrême pour un salaire nul, avec comme seul espoir celui d’attraper des miettes boursières). Ils s‘identifient complètement avec l’entreprise, ses activités, ses produits, même si leurs contenus sont sans intérêt, leurs performances technologiques faibles et leur qualités insignifiantes.
On pourrait considérer l’existence de ces nouvelles formes de conscience comme simple curiosité si elles n’étaient le produit de transformations structurelles de la société tout entière. La lente mais inexorable pression de la concurrence pousse un nombre d’hommes de plus en plus grand à des extrémités telles qu’ils essaient de s’identifier à leur existence marchande (souvent précaire) et à l’exigence qu’ils doivent vouloir eux-mêmes s’y soumettre et s’y accrocher en tant que personne. Les institutions officielles de « l’économie de marché et de la démocratie » accompagnent un tel développement par l’organisation de campagnes de grande envergure. En R.F.A., depuis quelques années, une action concertée du Gouvernement et des partis politiques, des banques et des caisses d’épargne, des grandes entreprises et des chambres patronales, des municipalités et de l’administration scolaire est entrée en vigueur ; ses trois angles d’attaque sont la formation pratique, l’administration de l’état de crise et le lavage de cerveau.
Le but poursuivi est celui de l’utopie négative : il s’agit de fabriquer un « homme-nouveau » complètement économique, dont toute la vie serait déterminée par les critères de l’économie d’entreprise. Ces exigences fondamentales sont sans cesse martelées aussi bien aux individus qu’aux institutions par une propagande de masse sans équivalent : le « marché » comme destin et comme chance, le « marché » comme unique contenu de vie et comme identité, le « marché » comme incontournable. Il ne doit plus exister aucune « revendication », ni culturelle ni sociale adressée à l’Etat ou à la société, mais uniquement la « responsabilité personnelle » face à la dictature économique. Le mendiant à la rue comme le service public doivent se considérer comme « entrepreneur ». Du musée jusqu’à l’hôpital, on doit chercher à se vendre et à faire de l’argent. Tous les rapports sociaux doivent être réduits à leur simple expression de demande et d’offre, tous les rapports humains doivent être métamorphosés en « rapports marchands ».
Au centre de cette campagne, il y a l’école. Que des jeux de bourse prennent une part de plus en plus importante dans les contenus d’enseignement est encore relativement inoffensif. Plus grave est la mise au point, dans tout le système d’enseignement, de programmes d’ensemble propageant « l’esprit d’entreprise ». Dès l’enfance on gave les jeunes des conceptions et façons de voir de « l’entrepreneur », illustrées par des « histoires merveilleuses » d’exploits accomplis par des teenagers. Cette espèce de magie frelatée fait penser au douteux culte du héros, l’« homme de marbre », du socialisme d’Etat. Doit se sentir mal tout enfant ne pouvant s’adapter à un tel mode de penser. Il existe déjà des classes entières où l’on simule la création d’entreprises, les entrées d’entreprise en cotation boursière, les mouvements du marché. Mais avant tout, l’école elle-même est lachée sur le marché de la « liberté d’entreprise ». Le sponsoring occupe toujours plus de place. La pitoyable mendicité faite auprès des entreprises n’est dépassée que par la marchandisation de l’école. Tout est dans l’ordre des choses si un directeur d’établissement scolaire ne se prend plus pour un pédagogue mais pour le chef d’une PME. L’interdiction de la publicité a déjà été abolie dans plusieurs Länder. Celui qui s’est déjà habitué à la transformation des murs, cahiers d’écoliers et halls d’entrée en surfaces publicitaires, n’y trouvera rien d’autre que lui-même, transformé, comme le sont déjà les stars du sport, en pantin vivant pour réclame.
L’utopie de l’« homo-æconomicus ne peut triompher qu’en développant des formes pathologiques dans la société. Une société qui se fonde sur l’existence de désordres de la personnalité n’a pas d’avenir. Le caractère agressif des campagnes actuelles conduit à ces résultats que des hommes dont les représentations sont irréelles, sont plongés dans une violence.
Berlin, le 08 Août 2000
  Traduction de Gilbert Molinier

[1] Le texte „Ökonomie und Bewußtsein“, a été publié pour la première fois dans Neues Deutschland, 03 août 2000. 
- Robert Kurz et Anselm Jappe, Les Habits neufs de l'Empire. Réflexions sur Negri, Ruffin..., éditions Léo Scher. Une critique d'une mode française qui ne fait que resservir une énième fois, sous des nouveaux traits, les présupposés du marxisme traditionnel.
L'essentiel de ses ouvrages ne sont pourtant toujours pas traduits en France.
 
Kapital et Histoire Robert kurz 
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                        L’essence étrangère
                   et les organes du cerveau :
Critique et crise de la société du travail

  Extrait de Robert Kurz, dans le livre aujourd’hui épuisé, Lire Marx. Les textes les plus
importants de Karl Marx pour le XXIe siècle. Choisis et commentés par Robert Kurz, La
                                                    Balustrade, Paris, 2002, pp. 123-127.
L’autre Marx, le Marx ésotérique, celui de la critique radicale catégorique se discerne bien moins nettement en ce qui concerne la critique du travail. Sur ce point, Marx semble généralement en accord avec le marxisme positiviste du mouvement ouvrier. De longs passages de son argumentation présentent le travail comme une évidence, comme une nécessité naturelle éternelle ou interprètent le travail comme une entité supra-historique de l’homme. Marx suit ici le mouvement ouvrier historique qui voit dans le travail le propre de la condition humaine, « déformé » par le capital à des fins extérieures et usurpatrices.
Toutefois, ce n’est pas un hasard si Marx ne s’est jamais laissé aller à glorifier le travail, les mains calleuses, à exalter l’éthique protestante du travail accompli et la « création de valeur » par le travail, comme ce fut couramment le cas ensuite dans les syndicats, les partis ouvriers sociaux-démocrates et communistes, avec toute l’iconographie et la symbolique qui s’y rapportent. Car, dans de nombreux textes de Marx, le travail évolue discrètement vers quelque chose de négatif en soi. La critique du travail capitaliste est formulée de telle façon qu’il semble incroyable qu’on vienne ensuite appliquer cette même notion de travail en tant qu’essence humaine positive suprahistorique contre le capitalisme.
Le problème réside dans le caractère abstrait de la notion de travail. Le travail en soi, le travail en général, le travail en tant que dépense abstraite d’énergie humaine : cette conception n’a de sens que si l’on y voit une forme d’activité du système capitaliste moderne de production marchande pour des marchés anonymes. Et, comme Marx l’a lui-même démontré dans l’analyse de la marchandise, il ne s’agit absolument pas seulement d’une abstraction dans le sens idéal et verbal, mais d’une « abstraction réelle » sociale. Le calcul des entreprises et les hommes qui produisent sous l’emprise de cette logique de la valorisation de l’argent font effectivement abstraction, même pratiquement, du contenu sensible et matériel, du sens ou du non-sens humain et des conséquences de leur activité incessante pour la société et pour les fondements naturels de la vie. Il ne s’agit toujours que de la même fin en soi : l’énergie humaine se transforme en argent et l’argent amène toujours plus d’argent. Abstraite et vide, on a l’équation des contenus réels les plus variés (dont certains sont destructeurs) : argent en tant que fin en soi = travail abstrait du processus de travail capitaliste. Symboliquement et avec une limpidité involontaire, un conseil d’entreprise a résumé cette équivalence abstraite en une formule paradoxale : « Pour réussir, il faut croire en quelque chose, peu importe en quoi » En exprimant par la notion négative de « travail abstrait » le caractère indifférent et abstrait de la production capitaliste, Marx prononce déjà un jugement sur la notion positive de travail en général, car, en fin de compte, le « travail » est une abstraction qui ne signifie rien d’autre. Le travail salarié de l’employé rentre dans cette notion de travail (abstrait), sans toutefois, l’épuiser. Celle-ci comprend aussi l’activité des capitalistes et du management, c’est-à-dire qu’elle s’étend à la totalité des classes et des groupes de la hiérarchie des fonctions capitalistes. Les possesseurs du capital dans le sens initial du terme ainsi que les simples managers ou « capitalistes de fonction » ne sont pas inactifs, ils dépensent également de l’énergie humaine qui, comme celle des ouvriers salariés, s’applique directement ou indirectement à la production marchande du processus de valorisation et prend donc un caractère de travail abstrait. De même que la concurrence, le travail abstrait constitue un système de références commun s’étendant à toute l’humanité déterminée par le capitalisme, indépendamment des différences de fonction, de salaire et de richesse en argent.
Marx a souvent nommé cette identité, bien que sous sa forme d’opposition sociale. Et même là où cette opposition apparaît encore chez lui en termes de travail et de « non-travail », relevant du marxisme du mouvement ouvrier, s’exprime dans cette opposition ce que les deux notions ont intérieurement en commun. Car Marx ne veut pas faire rentrer le « non-travailleur » dans l’éternel univers du travail, mais dépasser le système de références du « sujet automatique » commun aux capitalistes et aux ouvriers salariés. Si le travail abstrait, de même que la concurrence, représente la forme d’activité même du capitalisme s’étendant à toute la société, il n’est plus possible de constituer une prétendue opposition au capital du « point de vue du travail ». Ce point de vue se révèle être une illusion, parce que travail et capital ne sont que deux états différents du même rapport fétichiste irrationnel : l’un sous forme fluide (le travail) et l’autre sous forme figée (l’argent).
A cet endroit justement, on reconnaît particulièrement bien les deux Marx. En effet, la critique de la valeur et du fétichisme se révèle là totalement incompatible avec le Marx du mouvement ouvrier. En même temps que la notion positive et supra-historique de travail, c’est aussi le motif de la lutte des classes menée dans l’enveloppe capitaliste qu’il remet en question. Car, toute critique qui s’adresse au système de référence commun et global sous sa forme figée d’argent doit aussi se pencher sur les points communs du travail abstrait. Dans les passages de son argumentation qui s’y rapportent, Marx ne qualifie pas seulement les représentants du capital (l’ennemi) de « masques de l’argent », il les abaisse aussi au rang d’exécutants ou d’ « officiers et sous-officiers » du capital, rendant ainsi fluctuantes, même au sens sociologique, les limites qui les séparent du travail salarié.
Il se peut que pour les derniers Mohicans du marxisme du travail, la négation radicale du travail soit la plus insupportable de toutes les interprétations récentes de la théorie de Marx. En effet, elle touche en plein cœur la construction identitaire du marxisme liée à une notion positive du travail, valorisante, puisque le mouvement ouvrier, bien que n’étant lui-même qu’un « masque du capital variable » s’était passionnément identifié avec le capital fluide et vivant, sans jamais se rendre compte qu’il se faisait une illusion. C’est pourquoi, sur le thème du « travail » ce qui reste de gauche et qui demeure attaché aux formes qui se délitent du marxisme du travail ou du mouvement ouvrier pousse des hauts cris ; elle crie au sacrilège philologique, quand on élimine sans ménagement la plus grande partie connue des nombreux textes marxistes, afin de mettre au jour les passages négateurs qui renvoient à un autre Marx étranger, dès qu’ils sont extraits du contexte du siècle du mouvement ouvrier.
Mais, à l’aurore du XXIe siècle, c’est notre réalité qui rend aussi brûlant d’actualité l’élément jusqu’ici caché de la critique du travail chez Marx, alors que le Marx « ami du travail » ne possède plus qu’un intérêt historique. Car tout ce qu’a dit Marx sur la nature du travail abstrait en tant que forme commune et globale de socialisation capitaliste s’est réalisé au-delà de ses prédictions. Tandis qu’au cours de la seconde révolution industrielle depuis Henry Ford, le management a perdu tout caractère corporatif et qu’il est devenu chair de la chair de la classe ouvrière en n’étant plus qu’une partie de la hiérarchie des fonctions, les travailleurs salariés, qui se sont flexibilisés dans le sillage de la troisième révolution industrielle [celle de la microélectronique], sont en train de se muer en entrepreneurs de leur force de travail.
Les managers des trusts internationaux, tout comme la génération qui fonda le capitalisme de l’Internet ne sont plus des non-travailleurs ventrus, mais des rabots bien entraînés et travailleurs fanatiques au service de « leur » capital. Inversement, les salariés appartenant au noyau des personnels, de même que les victimes de l’ « outsourcing » contraintes de flexibilisation et tout l’éventail des travailleurs misérables, n’ayant qu’un capital humain, font leurs calculs comme s’ils faisaient un inventaire d’usine : le « moi » est une économie d’entreprise. Lorsqu’à la fin des années 1990, des ouvriers métallurgistes allemands ont défilé dans le quartier de la finance de Francfort en brandissant des pancartes « le capital c’est nous », ils ratifiaient ainsi la fin négative de la lutte de classe entre le travail et le capital. La concurrence entre les différentes catégories de fonctions du capital passe derrière la concurrence entre les entreprises et les États (localisation) et entre les individus atomisés (même au sein du travail salarié).
Si ces individus semblent aujourd’hui s’épanouir complètement dans leurs fonctions capitalistes – comme un animal sauvage s’épanouit dans son environnement naturel – en vérité, ils ne peuvent nier pour eux-mêmes cette profonde aliénation de l’homme, telle que l’a analysée Marx, c’est-à-dire comme une caractéristique essentielle du travail abstrait. Cette aliénation ne correspond pas à une pauvreté financière apparente des nombreux êtres humiliés et outragés du capitalisme, pas même à la misère physique. A la pointe du développement justement, par exemple dans les boutiques d’informatique des « nouveaux marchés », la conscience devenue économique des générations postmodernes possède des traits d’auto-réduction fonctionnaliste que l’on n’aurait pas cru possible il y a seulement quelques dizaines d’années. Même s’ils ne peuvent pas le reconnaître, ces « esclaves de l’ordinateur » portent sur leur visage les marques douloureuses de cette auto-exploitation économique teintée de paranoïa et de l’infantilisme de la plupart de leurs produits.
Mais l’autre Marx, le Marx caché, célèbre son véritable triomphe théorique pour avoir prédit que la société fondée sur le travail abstrait élèverait une barrière intérieure objective. Ce qui, après la Seconde Guerre mondiale, est apparu comme un vague pressentiment de la montée d’une « crise de la société du travail » (Hannah Arendt) est aujourd’hui non seulement une réalité tangible, mais avait déjà été théoriquement prévu et analysé depuis longtemps par Marx. Celui-ci a réussit cet exploit, peut-être le plus étonnant de sa théorie, par une déduction logique de la contradiction interne qui marque le mode de production capitaliste : d’une part on considère la dépense d’énergie humaine comme une fin en soi et d’autre part, on rend superflu le travail en utilisant la science dans un univers concurrentiel anonyme à une échelle croissante. Cette contradiction est la cause la plus profonde des crises capitalistes et, de ce fait, la prémisse même de la théorie marxiste de la crise. Tel est aussi le contexte où Marx emploie explicitement le terme prophétique d’ « effondrement ». les fractures structurelles périodiques, dans lesquelles le capital assoiffé de « substance de travail » reste obligatoirement sur sa soif, finissent par aboutir à une situation sans issue, parce qu’en raison de ses propres conditions, le capital n’est plus en mesure d’assurer une consommation rentable de quantités de travail suffisantes.
Tous les indices signalent qu’avec la révolution micro-électronique, nous approchons de la situation, telle que la déduite Marx. Pour la première fois, à ce stade du développement de la « science force productive », il y aura à long terme plus de travail superflu que de travail rentabilisé et réabsorbé par l’abaissement des prix et, par conséquent, l’élargissement des marchés. Les auto-entrepreneurs de la société du savoir peuvent se tourner d’un côté ou de l’autre avec toute l’hyperflexibilité qu’ils veulent, ils ne pourront as échapper à ce qui est sans issue, la disparition permanente de la substance de travail. Marx pourra non seulement leur apprendre quelle absurdité et quel danger représente pour l’humanité leur activité démentielle, mais aussi la façon dont celle-ci finira définitivement. La société du savoir réalisée ne pourra plus être capitaliste, parce qu’elle ne reposera plus sur une quantification du travail social et abstrait. Les limites de la société laborieuse sont identiques aux limites du capitalisme. Le travail aliéné se détruira lui-même.
                                                                                   Robert Kurz.
Robert Kurz est un des théoriciens majeurs de ces dernières décennies, chef de file de ce qu’en Allemagne on appelle la « wertkritik » (la « critique de la valeur » ou encore la « critique radicale ») apparue en 1986 autour du groupe et de la revue Krisis (qui se sont faits connaître par le Manifeste contre le Travail), et aujourd’hui au sein de la revue Exit ! 
L’œuvre de ce théoricien est encore aujourd’hui scandaleusement non traduite en France, notamment ses œuvres maîtresses, L’Effondrement de la modernité et Le livre noir du capitalisme, qui sont des best-sellers en Allemagne pour ce genre de littérature critique. On retrouvera toutefois en français de Kurz quelques recueils d’articles de presse ou de revue dans, Avis aux naufragés, Lignes 2005 ; Critique de la démocratie balistique. 
La gauche à l’épreuve des guerres d’ordre mondial, Mille et une nuits, 2006 et avec Anselm Jappe, Les Habits neufs de l’Empire. Remarques sur Negri, Hardt et Rufin, Lignes, 2003. Le livre de Kurz Lire Marx traduit en français est hélas aujourd’hui épuisé. 
La critique de Robert Kurz est présentée au public français dans l’ouvrage d’Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003, tandis que le livre de Moïshe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009 (1993), a marqué considérablement la critique de la valeur autour de Kurz.
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mardi 23 mars 2010

« Non rentables, unissez-vous ! »



Le capitalisme n’est pas une chance, c’est une menace pour l’humanité.                                      
Même beaucoup de ceux qui se trouvent bien placés commencent à le constater. La logique subjacente à ce système est d’autant plus simple que brutale : finalement, le droit à l’existence est garanti seulement par ce ou par celui qui est rentable. Et le lucre par lui-même ne suffit pas, il doit se déplacer à la hauteur du standard de rentabilité, dont le niveau, en termes capitalistes-financiers, se place de plus en plus haut. Cela signifie deux choses : premièrement, le capital possède une avarice insatiable de travail humain, qui doit se transformer, en plus de capital, en fonction de la fin en soi-même de la valorisation irrationnelle. De ce point de vue, les personnes sont du matériel, de la “main d’œuvre”, et rien d’autre. Deuxièmement le travail n’est “ valable ” qu’en fonction de la rentabilité. L’avarice capitaliste d’exploiter la force vitale humaine oblige à suivre ce mécanisme. D’une certaine façon, cette brutalité essentielle est aux aguets dans l’inconscience de l’ordre du système. Elle est si terrible que personne ne veut la voir, aucun gérant, aucun politique, aucun idéologue. Mais elle existe et elle dit jusqu’à ces dernières conséquences : tous ceux qui n’ont pas de capacité de travail sont, par principe, des vies sans valeur. Ainsi serait la vie de tous les enfants et adolescents, qui ne sont pas encore en age de travailler, sauf si on les exténuait comme matériel de travail aussitôt qu’ils pourraient marcher ; tous les malades, les handicapés, etc. qui ne représentent que des dépenses. Et, évidemment, toutes les personnes âgées qui n’ont plus la capacité de travailler et auxquels on appliquerait le même critère, sauf si elles étaient utilisables pour quelque chose même sur son lit de mort. Finalement, il y aurait les chômeurs, qui deviennent des “excédents”. La logique capitaliste confère cette sentence non seulement aux individus, mais aussi aux sphères et institutions qui y font référence : la formation, l’éducation, les services sociaux, les services sanitaires, l’art et la culture, etc. semblent des dépenses mortes, qui devraient être éliminées. Évidemment, n’importe quelle société qui appliquerait cette logique entrerait immédiatement dans un effondrement. Mais il s’agit de la logique du capital, aveugle et insensible comme un processus physique. Il faut tromper le capitalisme d’une certaine manière pour qu’il laisse vivre l’humanité comme matériel pour ses propres et insatiables exigences.
Originalement, la survie dans ce contexte, et avec les “ besoins non-rentables ", était uniquement la besogne des femmes. Le procès de valorisation n’a pas méprisé la chair féminine, c’est à dire, " le nerf, le muscle, le cerveau " (Marx). Néanmoins, on impose après aux femmes une double charge. De même dans les sociétés capitalistes d’Etat de l’ancien bloc de l’Est, dans les centres occidentaux ou dans les bidonvilles du Tiers-Monde : après la journée de travail, le vrai travail commençait et commence avec le travail de reproduction pour la partie de la vie " sans valeur " du point de vue capitaliste. Les femmes seules auraient succombé depuis longtemps sous ce poids ou bien la société aurait du être dissoute. C’est pour cela que l’Etat a du créer additionnellement les aires secondaires, dérivées de la “ vie sans valeur ” hors de la rentabilité par le moyen des impôts, des contributions et des systèmes de sécurité [sociale], donc, d’une certaine façon, par le moyen d'une " saignée " du processus rentable de valorisation. S’il allait assez loin, cela était vu comme plus ou moins " social ". Et la critique historique du capitalisme se limitait en grande mesure à l’ampleur de la saignée, pendant que la terrible logique de base demeurait intacte et dans l’ombre. Cela était possible (avec les interruptions des crises) pendant que le processus de valorisation était historiquement en hausse et pouvait absorber chaque fois plus de travail rentable. Mais avec la troisième révolution industrielle, cette expansion a été stoppée. Le niveau de rentabilité est trop élevé, et laisse en marge trop de personnes capables de travailler. En conséquence la saignée de la valorisation pour les aires secondaires s’épuise.

Jusqu’à présent cachée, la tête de méduse intrinsèque à la logique capitaliste devient visible. Dans le monde entier, les “non-rentables” doivent expérimenter la " dévalorisation de la vie " absolue ou relative. Cela concerne tout d’abord, avec de graves conséquences, les chômeurs de longue durée, les enfants, les adolescents, les malades, les handicapés et les personnes âgées. En fonction du pays et de la situation du marché mondial, cela se produit avec plus ou moins de vitesse, mais on marche inexorablement dans cette direction. Aussi en ex-RFA, maintenant seulement relativement " riche " dans le sens capitaliste : on va réduire les prestations de la sécurité sociale, les soins médicaux, l’assistance aux malades et personnes âgées diminue, on porte atteinte aux aides sociales, on ferme les crèches. Dans les écoles le mortier tombe des murs, le matériel didactique vieillit et il pourrit. Et on ne voit pas la fin des nouveaux projets de coupes budgétaires. Silencieusement on est en train d’ensevelir toute la production sociale.

L’ " Agenda 2010 " est un agenda de la démence de la rentabilité qui ne reconnaît aucune barrière sociale ou morale, car son champ d’action est devenu trop étroit. Les classes politiques et économiques ne reviennent que sur la sourde physique sociale capitaliste. Et la vieille et délaissée critique du capitalisme, limitée à la simple saignée de la valorisation, décline. Les vieux spécialistes de l’amélioration sociale se sont recyclés pour la limitation cosmétique des dégâts dans les détériorations. Les supposés fossoyeurs du capitalisme sont devenus des auxiliaires des fossoyeurs de la société humaine. Sous ces circonstances historiquement nouvelles, l’ancien rôle syndical social-démocrate, en termes de son contenu social, s’est transformé en son contraire. Il serait flatteur de décrire comme étant un engagement corrompu ce qui est le résultat de la faible révolte contre l’ " Agenda 2010 ", qui est par malheur prévisible. Là où la capacité de gouverner devrait être sacrifiée au nom de la résistance sociale, au contraire, on sacrifie la résistance sociale au nom de la capacité de gouverner. Mais les choses ne se limitent pas à l’Agenda. Ce que l’on veut vendre comme sacrifice pour la supposée maintenance substantielle des aires vitales “non rentables” c’est seulement une partie du chemin vers l’impasse historique du cannibalisme capitaliste. Ce système ne se laisse plus duper dans sa biophobie. Le principe absurde de rentabilité doit tomber : Non rentables, unissez-vous !

Robert Kurz 02-05-2003                   

Théoricien allemand d'abord dans la revue/groupe Krisis puis aujourd'hui dans la revue/groupe Exit. Crise et critique de la société marchande ; intellectuel qui s'est volontairement marginalisé, il est travailleur de nuit dans une usine d'emballement de journaux. 
On trouve beaucoup de textes de Kurz en P2P mais peu en français...
Quelques liens:   Ils ne le savent pas mais ils le font Robert Kurz.pdf
Critique et crise du travail Robert Kurz dans Lire Marx.pdf 
http://www.exit-online.org 
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Le dernier stade du capitalisme d’Etat

La crise, quelle crise? Ainsi claironnaient il n’y a pas si longtemps encore les idéologues libéraux de droite comme de gauche, convaincus qu’ils étaient de l’immortalité du capitalisme. Autant les petites gens et les pauvres que les élites avaient progressivement occulté que non seulement ce type de société a une histoire, mais que cette société est elle-même le produit d’une dynamique aveugle. Ces deux dernières décennies notamment, tous ne voulaient percevoir que des «événements» ponctuels, au sein de formes sociales anhistoriques de l’ontologie capitaliste2. A l’instar de Dorian Gray dans le roman d’Oscar Wilde, ce n’était pas le capitalisme, mais seulement l’image du monde social dont il était la source, qui semblait vieillir et se vêtir des oripeaux de la misère, tandis que la logique de l’argent continuait à briller de la fraîcheur d’une fausse jeunesse.
Le «lundi noir» du plus grand crash financier de tous les temps a dévoilé brutalement le vrai visage du Dorian Gray capitaliste.
Mais nul ne veut percevoir ces caractéristiques dans cette nouvelle poussée de la crise. La confiance aveugle dans le capitalisme pousse uniquement vers la recherche de coupables. «Les pratiques douteuses» des spéculateurs et la «politique économique anglo-saxonne» sont montrées du doigt comme responsables du désastre. Cette explication simpliste et aux consonances antisémites3 a déjà été mobilisée régulièrement par le passé. Depuis plus de vingt ans, des vagues de crises financières ont accompagné la mondialisation. Toutes les mesures, en apparence couronnées de succès, prises pour empêcher une «fonte du noyau» du système financier international n’ont fait que le restructurer, sans jamais affronter le véritable problème. L’évolution actuelle fait voler en éclats tous les anciens concepts; la crise ne touche pas seulement le secteur des crédits hypothécaires américains, elle a déclenché une réaction en chaîne qui est loin d’être arrivée à son terme. Les origines, on ne les trouvera pas dans les défauts personnels et les carences morales des acteurs, mais dans le noyau économique du système lui-même.
Le capitalisme n’est rien d’autre que la recherche de l’accumulation d’argent comme but en soi. Et la «substance» de cet argent est l’emploi continuellement croissant de la force de travail humaine. Simultanément, la concurrence entraîne une augmentation de la productivité qui rend cette force de travail de plus en plus superflue. En dépit de toutes les crises, cette contradiction interne semblait toujours avoir été dépassée grâce à l’absorption massive de force de travail par de nouvelles industries. Le «miracle économique» d’après 1945 a fait de cette capacité du capitalisme une profession de foi. Depuis les années 1980, la troisième révolution industrielle, celle de la microélectronique, a entraîné un nouveau niveau de rationalisation qui a lui-même entraîné une dévalorisation de la force de travail humaine, à une échelle encore jamais vue. La «substance» même de la valorisation du capital se dissout, sans que de nouveaux secteurs capables de générer une véritable croissance économique n’aient vu le jour. La phase néolibérale n’était rien d’autre que la tentative de gérer de façon répressive la crise sociale découlant de cet état de fait tout en impulsant une croissance «sans substance» du «capital fictif» par l’expansion effrénée du crédit, de l’endettement et des bulles financières sur les marchés financiers et immobiliers.
Mais c'est l’ouverture mondiale des vannes monétaires et plus particulièrement le fait que la banque centrale américaine ait inondé les marchés internationaux de dollars, qui a précisément été le péché originel du monétarisme. En effet, cette doctrine postule la limitation de la masse monétaire comme fondement de la doctrine néolibérale. En réalité, le flot d’argent public dénué de substance subventionnait un accroissement de la valeur de patrimoines financiers, sans contreparties. Aujourd’hui, ce «socialisme paradoxal de l’argent sans substance» est battu à plate couture, comme avant lui le capitalisme d’Etat à l’Est et à l’Ouest, la version keynésienne de la croissance subventionnée par l’Etat. Aux États-Unis, la nationalisation de fait du système bancaire américain et le plan du ministre des Finances pour enrayer la crise avec environ mille milliards de dollars d’argent public ne sont rien d'autre que des actes désespérés. Du jour au lendemain, la soi-disant liberté des marchés a révélé son caractère intrinsèque de capitalisme d’Etat au point que certains ironisent déjà sur la «république populaire de Wallstreet». Mais rien n’est résolu. On assiste, en quelque sorte, au dernier stade du capitalisme d’Etat; celui-ci peut, dans le meilleur des cas, retarder l’effondrement des indices boursiers en actionnant une fois de plus la planche à billets. A la différence des époques précédentes, il n’existe plus aucune marge de manœuvre pour nourrir l'émergence de nouveaux secteurs économiques porteurs.
Ceci entraîne la fin des USA en tant que la puissance mondiale. Les guerres d’intervention ne peuvent plus être financées et le dollar perd son statut de référence monétaire mondiale. Mais aucun prétendant sérieux au poste n’est en vue. Le ressentiment contre la «domination anglo-saxonne» ne représente en rien une critique du capitalisme et il manque de sérieux. En effet, la conjoncture mondiale fondée sur les déficits s'appuyait sur les flux d’exportation vers les Etats-Unis. Les capacités industrielles en Asie, en Europe et ailleurs ne dépendaient pas de bénéfices et de salaires réels, mais directement ou indirectement de l’endettement extérieur des USA. L’économie néolibérale des bulles financières était une sorte de «keynésianisme mondial» qui aujourd’hui se désagrège comme avant lui le keynésianisme national. Les «puissances émergentes» n’ont pas la moindre autonomie économique et sont pieds et poings liés par l'enchaînement mondial des déficits. Leur dynamique tant admirée était un pur mirage dénué de tout fondement intérieur. Ainsi, il n’y aura pas, où que ce soit, de retour à un capitalisme «sérieux» avec des emplois «réels». Il faut plutôt s’attendre à un effet domino de la crise financière sur l’économie «réelle» à laquelle aucune région du monde ne peut échapper. Le capitalisme d’Etat et le capitalisme de «libre» concurrence se révèlent être les deux faces de la même médaille. Ce qui s’effondre, ce n’est pas un «modèle» qui pourrait être remplacé par un autre. C'est le mode dominant de production et de vie, la base commune du marché mondial.
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