jeudi 4 mars 2010

John Lilburne et les Nivelleurs

John Lilburne et les Nivelleurs 

La supériorité de la flotte anglaise avait rendu possible un commerce maritime très important au début du XVIIe siècle, et l'industrie du textile s'apprêtait à dépasser celles des Pays-Bas et du Nord de la France. La bourgeoisie anglaise avait littéralement le vent en poupe, et pourtant le roi la dédaignait, ne lui accordait aucun droit politique. Le roi Jacques I, lors de son accession au trône, hérita de dettes royales énormes, malgré la politique restrictive d'Elisabeth I. La situation financière du roi devint encore plus difficile lorsqu'un soulèvement des presbytériens éclata en écosse. Pour recruter des troupes le roi avait besoin d'argent et pour cela il était obligé de réunir le parlement. Mais le parlement refusait les crédits que le roi réclamait et exigea de son côté l'exécution du chancelier Strafford et de l'archevêque de Canterbury, Laud, en tant que traîtres. Cependant les paysans passaient déjà à l'action et prenaient les terres des nobles pour les cultiver. Alors le roi demanda qu'on lui livre les meneurs et fit occuper le parlement par ses troupes. Ensuite il se retira au Nord du pays et déclara en 1642 la guerre au parlement, c'est à dire à la bourgeoisie anglaise.

La première guerre civile : une guerre non voulue

C'est alors que le parlement mit sur pied une armée (les Roundheads - têtes rondes, parce qu'ils avaient les cheveux courts). Le roi réussissait à reconquérir presque la moitié du territoire anglais, mais surtout des régions arriérées, avec une population parsemée, tandis que les grandes villes étaient acquises pour la révolution. Le camp du parlement était au début dominé par les presbytériens : les grands propriétaires fonciers, les riches commerçants et les banquiers. Leur manière de mener la guerre était indécise et bien que l'armée du parlement était supérieure en nombre, elle subissait une défaite après l'autre. L'autre grand parti du côté du parlement était les Indépendants avec Oliver Cromwell à leur tête. Finalement les Indépendants, soutenus par la majorité du peuple de plus en plus mécontent, ont pris la direction de l'armée. Cromwell renforçait et entraînait la cavalerie, qui devint le fer de lance de l'armée. Cette armée a battu celle du roi et de la noblesse pour la première fois lors de la bataille du Marais de Marston en 1644. A la demande de Cromwell, l'armée fut réorganisée : les paysans et les artisans représentaient alors l'essentiel des troupes et des officiers simples, l'organisation fut centralisée et le solde payé régulièrement (New Model Army). Le chef de l'armée était Lord Fairfax, Cromwell étant son adjoint. Le succès ne se faisait pas attendre : lors de la bataille de Naseby en Juin 1645 l'armée paysanne anéantit l'armée royale et faisait 5000 prisonniers, sans parler de l'artillerie complète de l'armée royale. Le roi lui-même cependant put s'enfuir en écosse - d'où il fut renvoyé en 1647 moyennant un forfait de 400 000 livres. 

Les Nivelleurs s'affirment

Les bourgeois anglais avaient obtenus ce qu'ils voulaient et pensaient renvoyer les soldats, les paysans et les artisans. Mais ceux-là ne se laissaient pas faire. Un nouveau parti s'est constitué à ce moment : les « Nivelleurs », dont le représentant le plus important était John Lilburne. Les Nivelleurs (égalisateurs, comme ils furent appelés par leurs ennemis) revendiquaient les mêmes droits pour tous et que les terres des nobles devaient passer aux mains des paysans. Les Nivelleurs étaient très nombreux dans l'armée et parmi les artisans dans les grandes villes. Lorsque le parlement voulu dissoudre l'armée, ils procédèrent à des élections de conseils de soldats, appelés agitateurs. Ainsi l'armée était divisée en deux : la majorité des officiers était du côté des « Indépendants » tandis que les soldats étaient des Nivelleurs. Alors Cromwell instituait un conseil général de l'armée, constitué de deux représentants des Nivelleurs et deux des Indépendants de chaque régiment. En Novembre 1647 ce conseil général de l'armée s'est réuni à Putney, près de Londres, pour discuter sur les objectifs de la révolution - mais sans résultat.

La deuxième guerre civile...

Par conséquent il y avait des révoltes dans l'armée. Cromwell décide alors de renvoyer le conseil général de l'armée et de réprimer les Nivelleurs. Cependant, au printemps 1648, la noblesse avait réussi à former une nouvelle armée parmi les presbytériens en écosse pour écraser la révolution. Sous la menace les deux factions de l'armée s'unissent contre l'ennemi commun, ce qui permit de battre les royalistes. Retourné à Londres, Cromwell fait expulser 100 députés presbytériens du parlement. Ainsi le pouvoir des presbytériens était définitivement brisé. Puis un tribunal suprême fut institué qui condamna le roi à la mort. Charles I fut exécuté à Londres le 30 Janvier 1649.

...et la fin des Nivelleurs

Pour Cromwell il restaient encore deux problèmes à résoudre : briser l'influence des Nivelleurs et la répression des Irlandais ainsi que des écossais. Ce qu'il fit en un seul coup. En menant son armée en Irlande, où il faisait une guerre cruelle contre les Irlandais catholiques, les Nivelleurs en Angleterre étaient affaiblis. En même temps il divisait les écossais en donnant des terres pris des Irlandais aux riches bourgeois écossais. Car au cours de cette guerre en Irlande qui a durée 4 années, il faisait brûler chaque village et chaque ville. Ensuite il allait avec ses troupes en écosse. Charles II, le fils de Charles I, était devenu roi des écossais. Au bout de quelques batailles Charles II fut forcé de s'exiler en France en 1654.

Cromwell a toujours refusé de se faire couronner et de se faire proclamer roi d'Angleterre. Par contre, il n'a pas hésité à se faire nommer Lord-Protecteur à vie de la République d'Angleterre le 16 Décembre 1653. Mort en 1658, il a laissé un vide à la tête de l'état. Finalement, les bourgeois ont décidé de rappeler Charles II et d'en faire leur roi. Quand celui-ci revint en 1660 il était loin de jouir du même pouvoir que son père. Le véritable pouvoir était désormais au parlement.
En voici la preuve : en 1685 le frère de Charles, Jacques II, montait sur le trône et croyait pouvoir rétablir une monarchie absolue. Au bout de 3 ans la bourgeoisie perdait patience et invitait Guillaume III d'Orange à devenir leur roi. Celui-ci débarque en Angleterre sans trouver de résistance et se met sur le trône. Mais pour être sûr qu'il n'y aurait plus de malentendu, le parlement lui impose une constitution bien serré. Et dans l'avenir, l'héritage de la monarchie devait passer à la maison d'Hannovre, petit prince insignifiant d'Allemagne.

 

L’imposture Historique de la Techno-Science

“ Que nous le voulions ou non, cette présence accidentelle [d’OGM dans l’alimentation] est une réalité, souligne David Byrne, commissaire européen chargé de la santé et de la protection des consommateurs, C’est l’œuvre de la nature. A moins de mettre fin aux cultures d’OGM dans le monde entier ou de fermer les frontières, il n’y a pas grand-chose à faire contre ce phénomène. ” Le Monde, 26 juillet 2001.
C’est au nom de la raison que nous voulons dénoncer l’imposture scientiste et technoscientifique. Mais puisque les ministres, les industriels et les scientifiques se réclament aussi de la raison et de la rationalité, il nous faut dire ce que nous entendons par là.
Il faut d’abord faire une distinction entre rationnalité et rationalisme :
- Le rationalisme est un produit du réductionnisme de la méthode scientifique. Il cherche à réduire la réalité à quelques paramètres aisément quantifiables, mesurables, calculables dont il est possible de tirer les lois qui permettent de manipuler les objets.
- L’exercice de la raison met en œuvre d’autres facultés humaines telles que “ l’imagination, la mémoire, et l’expérience sensible. En outre, elle ne suppose pas un individu pensant isolé, mais une société humaine ” (J.M. Mandosio, Après l’effondrement, éd. EdN). La raison participe donc à l’élaboration de valeurs : “ Elle est pour nous décidée, courageuse, représente un ensemble de qualités morales et une attitude éthique. ” (Habermas)
En fait, notre définition s’inspire de l’idéal de la raison du siècle des Lumières. Celui-ci considérait que la diffusion des connaissances en général - et pas seulement des sciences, mais aussi des humanités, des arts et des métiers - en repoussant les ténèbres de l’ignorance et de la superstition, contribueraient au développement de l’esprit critique chez tout le monde.
Mais depuis le XIXe siècle, les scientifiques n’ont fait que trahir cet idéal en conférant le prestige de la rationalité et la légitimité scientifique aux nouvelles autorités politiques et économiques issues de la bourgeoisie. Le corps spécialisé des scientifiques a mis la science, non au service de tous les hommes (ce qui aurait véritablement contribué a renforcer la liberté et l’autonomie de chacun), mais au service de certains hommes (afin d’accroître leur pouvoir de domination sur la nature et la société). On ne peut séparer le développement de la science - à la fois la forme qu’ont prise les connaissances et les buts que servent la “communauté scientifique” - du projet politique de la bourgeoisie et du capitalisme.
La science, en devenant une institution à part entière dans la société bourgeoise au XIXe siècle s’est ainsi transformée en une nouvelle religion, ou plus exactement en une idéologie, le scientisme. Cela ne veut pas dire que les connaissances scientifiques soient complètement fausses en elles-mêmes, mais il faut bien comprendre qu’elles ne concernent en fait qu’une partie de la réalité, principalement ses aspects les plus simples : les qualités primaires de la matière. Ainsi, la méthode expérimentale et analytique de la science a produit les grandes théories de la physique et de la chimie. Elle a effectué l’inventaire des êtres vivants et la description détaillée de leurs principaux composants et de leurs fonctions. Mais à partir de ces résultats effectivement utiles, les scientistes ont prétendu appliquer cette méthode réductionniste à tous les problèmes, et notamment aux problèmes humains, sociaux et politiques (comme par exemple avec le positivisme d’Auguste Comte) en faisant table rase des autres formes de connaissance et d’approche existant en ces domaines.
Le réductionnisme de la méthode scientifique a servi de base à l’élaboration d’une idéologie mécaniste. La vision du monde réduite à quelques paramètres triés sur le volet pour l’intérêt de la recherche est devenue un moyen d’omettre d’autres “paramètres” (entre autre d’ordre subjectifs, historiques et sociaux). En niant ainsi la complexité du monde, elle donne l’illusion d’une maîtrise complète et se dote d’un réel pouvoir d’instrumentalisation de tous ses composants. C’est ce pouvoir allié à cette illusion qui est à l’origine du délire idéologique du scientisme. Car cette méthode n’a pas été appliquée aux seules “sciences exactes”, mais bien à l’ensemble des sciences, aux sciences naturelles comme aux sciences sociales. De sorte que le réductionnisme, de commodité scientifique pour des études en laboratoire, est devenu un facteur d’instrumentalisation de la nature et des hommes au profit d’une logique capitaliste et industrielle. Le scientisme n’est pas une idéologie d’ordre politique. Elle cherche, au contraire, à faire de tous les problèmes politiques des problèmes auxquels une réponse strictement scientifique et technique peut être apportée. En fait le scientisme est une composante essentielle des systèmes totalitaires qui considèrent les hommes d’un point de vue strictement utilitaire ; de simples “ressources humaines” exploitables par leur machinerie.
La “ théorie de l’évolution des espèces ” de Darwin fût à l’origine d’une des plus grande imposture scientiste. Elle est en fait, pour une part, une pure projection idéologique de la structure de la société anglaise du XIXe siècle sur le règne animal et végétal. De nombreux scientifiques s’en sont ensuite emparé pour élaborer des justifications “scientifiques” et trouver une origine “naturelle” au libéralisme économique et à sa guerre de tous contre tous (A. Pichot, La Société Pure, éd. Flammarion, p.78-79). A partir de là sont apparues les spéculations sur l’eugénisme ayant pour but “d’améliorer” l’espèce humaine par la sujétion des “races inférieures” (justification du colonialisme et du racisme) et l’élimination des plus “faibles”, tout cela selon des “critères scientifiques” qui, par un heureux hasard, plaçaient la “race blanche” et particulièrement les européens des pays industrialisés au sommet de l’évolution biologique. Des réactionnaires aux progressistes, toutes les tendances politiques ont soutenu cette imposture scientiste, qui à l’intérieur des pays industrialisés eux-mêmes, servait en fait à dissimuler les problèmes sociaux et politiques (la condition misérable faite à la classe ouvrière, notamment) derrière des problèmes biologiques. Des mesures eugénistes (notamment des stérilisations) furent mises en œuvre dans différents pays industrialisés durant les années 1920 et 1930 (jusqu’en 1970 en Suède) avec la caution de nombreux scientifiques et médecins. La politique d’extermination nazie dans les années 1930 et 1940 n’a été que l’aboutissement logique d’une doctrine alors fort répandue.
Après la seconde Guerre Mondiale, et malgré l’extermination industrielle de population civiles (Auschwitz et Hiroshima), les doctrines eugénistes et ceux qui les avaient soutenus ne furent pas critiqués et le scientisme ne fût pas remis en question. Au contraire, l’optimisme progressiste triompha de tous les doutes, puisque c’était la science qui, par différents perfectionnement techniques (bombe atomique, radars, etc.) avait contribué à mettre fin rapidement à la guerre. La science est alors en effet intégralement passée sous la coupe de l’État et de l’industrie. Elle est devenue une techno-science dont le but est de trouver des connaissances directement opérationnelles débouchant rapidement sur des applications. Elle n’est plus qu’un maillon dans la chaîne de production de l’innovation technologique. Il n’y a plus de recherche théorique ayant pour but une unification des connaissances en un tout cohérent et organisé. Autrement, dit les chercheurs n’exercent plus leur raison pour comprendre le monde, mais se contentent de faire tourner leurs ordinateurs pour calculer et prévoir tant bien que mal les conséquences des transformations du monde qu’on leur commande par ailleurs.
Le scientisme a donc continué d’imposer ses vues après-guerre, sous des formes nouvelles. Sous prétexte de reconstruction et de modernisation, une technocratie a encouragé l’industrialisation et la concentration de toutes les activités productives. La méthode réductionniste a été appliquée une fois de plus avec “succès” : elle a engendré une dépossession de la société (à travers le nucléaire, l’agro-industrie, l’urbanisation et l’automobile), puis à partir des années 1970, une atomisation (un isolement) des individus (par la télévision, internet, etc.). Bref, par tout un tas de médiations technologiques, les relations sociales ont été appauvries et le comportement des individus est devenu plus aisément contrôlable par les experts, les spécialistes ou les médias.
C’est contre cette volonté politique de soumettre tous les aspects de la vie humaine au rationalisme technico-économique qu’a eu lieu la révolte de mai 1968, et qu’à partir des années 1970 différents mouvements se sont opposés aux projets industriels (nucléaire, etc.) pour défendre les bases biologiques et sociales d’une vie humaine sur terre.
Aujourd’hui, la lutte contre les OGM ne peut donc être réduite à une opposition à la “malbouffe” sans passer à côté de l’essentiel : la société capitaliste industrielle a atteint un stade de développement de sa puissance économique et technique où sa capacité à transformer le monde lui permet de s’emparer de la substance même des êtres vivants, (et donc de l’homme par l’alimentation aussi bien que par la génétique), et de la façonner à sa convenance, à son image, pour mieux l’intégrer à son système économique et technologique.
Autrement dit, elle va mettre en pièces la nature pour nous en revendre les morceaux sous prétexte de “soigner nos maladies” - forcément plus nombreuses dans un environnement pollué et désorganisé - et la reconstitution synthétique pour “répondre à nos besoins” - auxquels nous ne pourront plus subvenir nous-mêmes puisqu’elle nous en aura confisqué tous les moyens (cf. législations sur les marché de plein air, ou les normes sanitaires imposés aux petits producteurs). Voilà quel est aujourd’hui le projet politique du capitalisme.
À partir de là, nous pouvons dire que la biologie moderne est une imposture comparable au darwinisme. Car en réalité “ la biologie ne se préoccupe pas de la spécificité des être vivants par rapport aux phénomènes physico-chimiques auxquels elle tente de les réduire ” et en fait “ la biologie n’a jamais cherché à définir clairement la notion de vie ” (A. Pichot, Histoire de la notion de vie, éd. TEL). Elle se contente de décrire les processus physico-chimiques en termes cybernétiques, c’est-à-dire en termes qui servent habituellement à décrire et concevoir les machines. La biologie n’est donc pas une “science de la vie”, mais se contente “ d’étudier la matière des êtres vivants ” (A. Pichot). Le “tout génétique” n’est que la projection idéologique sur la nature de la “société de l’information” dans laquelle les technologistes fanatiques voudraient nous faire vivre. Le langage traduit bien leurs ambitions : les scientifiques parlent aujourd’hui “du vivant”. Pour eux les plantes, les animaux et donc aussi les hommes ne sont pas des êtres à part entière, mais seulement “du vivant”, un objet d’étude, un matériau pour leurs recherches, un agrégat de fonctions qu’il s’agit de manipuler et de recombiner pour pouvoir en faire n’importe quoi. Cette volonté de réduire tout ce qui est vivant à l’état de chose ou de machine, d’objet transformable et reproductible par l’industrie, n’a donc strictement rien à voir avec une meilleure intelligence ou une “maîtrise du vivant” contrairement à ce que prétend la propagande (cf. le Train du Génome) : la techno-science estime ne pas avoir besoin de s’élever à une compréhension de la vie, il lui suffit de l’abaisser, de réduire les êtres vivants à ses modèles mécaniques et mathématiques. Il s’agit pour elle d’en détruire l’unité organique pour faire de chacun de ses éléments séparés matière à marchandise.
“ Ce que vise la biologie moderne n’est donc pas tant l’étude de la vie que sa négation ” (A. Pichot).
Ce qui signifie que les conséquences de l’industrialisation du monde sont très concrètement la destruction de la nature et de l’humanité (la nature humaine) et leur remplacement par des artifices technologiques et des ersatz marchands. Ce que nous disons ici n’est pas une simple figure de style destinée à impressionner l’assistance. Ces projets monstrueux, dont chacun peut déjà voir les premières conséquences autour de soi, sont évoqués dans leurs ultimes développements par des romanciers (Houellebecq), des essayistes (Sloterdijk), des scientifiques (Daniel Cohen, créateur du Téléthon et PDG de Genset), etc. qui tous nous annoncent une révolution dans la condition humaine, quand ce n’est pas la fin de l’humanité elle-même et son remplacement par une espèce d’automate, un hybride entre l’homme et la machine. Et tous ces gens parlent tranquillement de tout cela comme d’autres en leur temps évoquaient les possibilités de l’eugénisme pour “améliorer” l’espèce humaine. Avec les conséquences que l’on sait...
Pour arrêter cet étrange “Progrès” qui engendre partout des régressions humaines et un dépérissement de la nature, nous pensons que l’on peut reprendre les choses là où l’idéal des Lumières les avait laissées. La meilleure part de cet héritage, celle qui permet de continuer - ou plutôt de reprendre - le chemin de l’humanisation, est cette conception de la raison comme activité critique. Nous pensons que c’est le moyen autant de dépasser les inévitables ambiguïtés des Lumières que de sortir de l’impasse ou veut aujourd’hui nous enfermer la société industrielle. La condition humaine telle que nous la connaissons encore n’a pas, selon nous, épuisé toutes ses possibilités pour qu’il soit si urgent de la transformer radicalement, contrairement à ce que prétendent les fanatiques de la technologie avec leurs délires autour de l’obsolescence de l’homme (Gunther Anders). Il suffit de constater aujourd’hui que ce que produisent leurs machines, en se substituant au travail et aux facultés humaines, est toujours très inférieur en qualité à ce qu’ont réalisé les hommes par leurs efforts associés. C’est pourquoi il est nécessaire de dénoncer l’imposture techno-scientifique partout où elle se manifeste, d’abord là où l’on est, principalement à travers la dépossession qu’elle engendre sur les aspects les plus élémentaires de l’existence. C’est ce que font depuis quelques années les opposants aux OGM ici réunis en soutien à René Riesel.
Nous pensons aussi qu’une réappropriation des arts, des sciences et des métiers par chacun est possible qui, dans tous les aspects de la vie humaine, doit avant tout être une démarche expérimentale et critique. Expérimenter, c’est-à-dire essayer de dépendre le moins possible des prothèses marchandes et technologiques, permet de découvrir et de comprendre comment le monde et la société ont été transformés au point de nous empêcher de vivre comme nous l’entendons et de s’opposer mieux encore à cette perte de liberté. Puisque tout est à reconstruire, il nous semble que c’est aussi le moyen de ne pas perdre la raison face à la démesure et à la folie du monde industriel.
Bertrand Louart 

Texte rédigé pour la Société contre l’Obscurantisme Scientiste et le Terrorisme Industriel en soutien à René Riesel, inculpé du procès en appel du sabotage des riz transgéniques du CIRAD, et à l’occasion de l’assemblée-débat du 22 novembre 2001 à Montpellier.

Thèses pour le temps présent

P M Fin mai 2008, les Éditions Échappée (Montreuil -93  www.lechappee.org) publient "Terreur et Possession", l’enquête de Pièces et Main d’œuvre sur la police des populations à l’ère technologique (334 pages, 14 euros).En 1921, Victor Serge écrit qu’« Il n’est pas de force au monde qui puisse endiguer le flot révolutionnaire quand il monte, et que toutes les polices, quels que soient leur machiavélisme, leurs sciences et leurs crimes, sont à peu près impuissantes… » – Voire. Mais quand l’Histoire, pour l’essentiel, est devenue l’histoire des sciences et techniques, la moindre des choses est d’examiner en quoi celles-ci affectent les anciennes vérités. C’est ce que ce livre s’applique à faire en cinq généalogies qui remontent et démontent l’enchaînement de nos désastres : inventions de la Théorie du complot, du sécuritaire, du contrôle, de la possession technologique, via dispositifs et implants corporels, afin de nous priver de notre libre arbitre au sens le plus physique et matériel, et d’aboutir à « La Société de contrainte » ou techno-totalitarisme.

                   Terreur et Possession
Enquête sur la police des populations 

à l'ère technologique
                                           Préface

Thèses pour le temps présent
Une théorie est une vue d’ensemble ordonnée. L’une des premières théories connues est celle des vaisseaux grecs allant en procession, du plus grand au plus petit, porter des offrandes au Dieu, à Délos. Les vaisseaux sont des faits. Ordonnez l’ensemble des faits selon votre vision rationnelle et vous produisez une théorie.
Une théorie sert à comprendre la façon dont s’ordonnent les faits, soit pour le repos de son esprit, soit pour l’action sur le réel. Pour Kandinsky, par exemple, la théorie est la lampe qui éclaire le chemin déjà parcouru, et non pas celui à venir. Elle est explicative et non prédictive. Cela vient de ce que le chemin déjà parcouru se transforme aussitôt en sentier battu. Et les sentiers battus ne mènent qu’aux lieux communs.
Or, au fur et à mesure de notre avancée, le paysage prolifère de faits nouveaux qui exigent un perpétuel ajustement de la vision. Très peu de causes persistent à produire les mêmes effets. Il s’ensuit que les théoriciens désireux d’interpréter le Monde, voire de formuler une théorie qui permette sa transformation, sont engagés dans une harassante course de vitesse avec
l’accélération historique, et en premier lieu technologique. Une vérité perdue pour les doctrinaires malgré la négation de Marx : « Tout ce que je sais, c’est que moi je ne suis pas marxiste » ; et celle de Debord quant à l’existence prétendue d’un « situationnisme ».
If you can’t beat them, join them. Sous couleur de dépasser la querelle des deux cultures, humaniste et littéraire versus scientifique et technique, l’universitaire des « sciences humaines » et de la philosophie, s’est rendu à la tyrannie technologique, comme il raisonnait , voici peu, au service du Parti et du matérialisme scholastique. Indécrottable servilité cléricale. Il est vrai que, pour ce qui est de transformer le monde, la technique est l’horizon indépassable de notre temps.
Le mot de « technique » nous vient d’un racine indo-européenne, T-K, qui a donné en sanscrit les mots « taksati », construire, et « taksan », charpentier, ainsi qu’en grec, « tektôn ». D’où l’architecte qui construit nos toits. La technique est l’art de transformer la matière première, en l’occurrence le bois : « Matrix », « matrice », « femelle pleine ou qui nourrit », « arbre qui produit des rejetons », « partie dure de l’arbre », « bois de charpente », « toute espèce de matériaux », « matière ». Materiarus, « relatif à la charpente ». Bas latin, « materiamen », « bois de charpente », materialis et immaterialis. ( Dictionnaire étymologique du français. Ed Robert)
La technique est le pouvoir de transformer ce monde maternel/matériel. Ce pouvoir a une histoire. Au fil des âges, il s’est diversifié, approfondi, étendu, complexifié. Combiné à la science (savoir c’est pouvoir), tantôt à son service et la précédant, tantôt l’asservissant et s’en fortifiant, il s’est lui même transformé en technologie. Fusion de la science et des techniques, techno-sciences et recherches appliquées (cf. « Elements of technology », 1829. Jacob Bigelow) Puis, « hautes technologies », « avancées », « convergentes », etc.
 

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salle blanche


Pingouin en salle blanche,   c'est un sale boulot

Selon l’idée reçue, le travail en salle blanche serait plus propre, plus sain, et moins pénible que dans les ateliers de la « vieille industrie ». Bref, mieux vaudrait travailler sur la rive droite de l’Isère, côté soleil, chez ST Microélectronics, Soitec et autres Memscap, que sur la rive gauche, à l’ombre de Belledonne, dans la chimie, la métallurgie ou la papeterie. Bizarre confusion entre les exigences rigoureuses des produits de haute technologie et les conditions de ces productions qui n’ont rien de salubre, ni pour les ouvriers affublés du titre consolant « d’opérateurs », ni pour le voisinage victime de leurs rejets polluants1
Si ces emplois de pingouins étaient si reluisants, on se demande pourquoi ST et ses congénères seraient constamment en train de recruter de nouveaux élus par annonces dans Le Petit Bulletin et dans Le Daubé.
Mais l'importance du « turn over », surtout en période de chômage de masse, dénonce la noire réalité des salles « blanches ». "Emploi : de la merde noire à la salle blanche." (sic) Tel est le titre d'un article du Daubé paru le 17 juin 2008 sur Grenews.com, son site à destination de la jeunesse. Il présente la "plateforme microtechnologie et électronique" du Greta de Grenoble, dispositif de formation aux travaux en salle blanche. Financé par les Assedic des Alpes, le Conseil Régional et les boîtes partenaires (ST, Soitec, Sofradir, Thalès, Trixell...), il permet à ces dernières de combler leur besoins de main d'oeuvre à moindre coût.
Pour Agnès Gosa, auteur de l'article, tout le monde est content : "Heureux, se dit Sofradir de récupérer des gens bien formés, capables d’évoluer rapidement. Heureux, se déclarent les stagiaires qui ont retrouvé pour beaucoup l’estime d’eux-mêmes et un salaire après 5 mois de formation. Heureux, les pouvoirs publics qui ne dépensent pas en vain l’argent du contribuable et/ou du cotisant." Passons sur l'argent du contribuable qui n'en finit pas d'être dépensé pour la microélectronique, 500 à 600 millions
d'euros d'argent public étant prévus pour le lancement du projet "Crolles 3 - Nano 2012", nouvelle alliance entre ST, IBM et le CEA-Grenoble.
Dans ses rêves sans doute, Agnès "scrap" Gosa ne s’imagine pas dans la peau d’une simple pisse-copie du Daubé. Elle choisit ses sujets, elle enquête, on ne la censure pas. Dans la réalité, l’article qu‘elle commet relève du publi- reportage au service de gros annonceurs du Daubé. A-t-elle pris la peine de rencontrer ces "heureux" employés des salles blanches ?
En voici toujours un, qui autour d’une bière m’a confié ce qu’on ne lit jamais dans les colonnes du Daubé. Philippe a travaillé à ST en tant qu’ « opérateur en salle blanche » sur le site de Crolles 1. Comme beaucoup d’autres étudiants grenoblois, il a été embauché l'été pendant 3 mois en CDD, deux années de suite.


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1: Philippe : « Crolles 1, c’est une grande usine, où, sur la partie production, il y a 250 personnes qui bossent 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. L’usine ne s’arrête absolument jamais. Il y a 5 équipes de 250 personnes environ qui se relaient (matin semaine/ après-midi semaine/nuit semaine/journée week-end/nuit week-end). Dans chaque équipe, on est séparés en ateliers représentant une étape différente du « process ». Le « process », c’est la chaîne de production depuis l’entrée d’une plaque de silicium brute jusqu'à ce qu’elle reparte toute gravée en Asie pour être découpé. Dans chaque atelier, en moyenne 10-15 personnes travaillent. Chaque atelier est organisé de manière hiérarchique : tu as les simple opérateur comme moi, un ou deux formateurs, les « TPM » (ceux qui font la maintenance des machines), un « process » (qui va vérifier à chaque fois ce qui se fait sur un lot), un « BL » (Bay Leader) chef de l’atelier, un chef de plusieurs ateliers et au dessus tu as le chef de l’équipe, appelé « SHAM », seule personne que tu crains un peu. Ils essaient de créer une ambiance un peu « sympa » alors tu dois tutoyer tout le monde, sauf le chef d’équipe. J’étais dans l’équipe 4, c’est-à-dire celle de week-end de jour. L’atelier où je travaillais était sur la fin du « process ».
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pièces et main d’œuvre

mercredi 3 mars 2010

Prisons QHS

 Depuis les QHS

Voici très succinctement notre vie, notre mise à mort blanche. Des frustrations s’accrochent à nous. Qu’est-ce qu’une fleur, un rayon de soleil, un sourire, une odeur de femme ? C’est l’acheminement vers l’état zombie ou sanguinaire. Être carpette ou égorgeur, voilà notre avenir. On se regarde manger, respirer, marcher comme des scribes. C’est con, mais nous sentons qu’arrivera un jour où nous ressentirons sans pouvoir exprimer. Cette carapace dont nous nous servons pour être moins vulnérables est un cercle vicieux. Elle nous rend durs, mais au sens négatif, pour nous et nos proches. C’est une forme intermédiaire qui transparaît à la longue. Rien ne s’extériorise, l’esprit critique se détériore, les tentatives d’analyses tournent autour de l’individu. Donc renforcement de l’ego. Donc isolement lui interdisant tout renouvellement et mise en question après influence extérieure. Voilà le point important et grave : l’interdiction de filtrer l’esprit de toutes les particules nocives s’accumulant dans l’incarcération. Conséquences : ou action désespérée, ou une aliénation mentale du style paranoïaque ou schizophrénique. Des symptômes apparaissent et nous nous alarmons mutuellement, mais en l’état actuel nous ne pouvons rien pour le voisin et pour nous-mêmes. Nous voulons que ce temps ne soit plus mort. En faire une autre école. Bref, que ces heures propices à la méditation et à l’analyse servent à se poser des questions et à tout faire pour y répondre. Ce que nous en baverons, nous nous en foutons. Mais qu’il n’y ait plus cette peur chez tout le monde. Ne pas craindre la remise en question matérielle et mentale. Notre équation est simple : souffrir = révolte = question = prise de conscience d’une certaine condition. Nous avons tous la même en fait. Aussi nous demandons de faire attention à ne pas collaborer, avaliser, ou cautionner par le silence.
Texte de Taleb Hadjadj et de François Besse. Mars 1977.
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Des QHS aux QI :

Entre l’été 1974 et l’été 1975, suite aux mutineries très importantes de 1974 (89 mouvements de révolte, 11 établissements partiellement ou complètement détruits), le gouvernement adopte une large réforme pénitentiaire : tout en améliorant les conditions de détention (autorisation de la presse, abandon du port du droguet, fin de la réglementation sur la coupe des cheveux…) Comme d’habitude, l’État prévoit un durcissement pour tous ceux qui seraient tentés par des actes de révolte ou de résistance : le décret du 26 mai 1975 institutionnalise les QHS (quartier de haute sécurité), les QSR (quartier de sécurité renforcée) et les QPGS (quartier de plus grande sécurité). Ce décret légalise le régime de Mende et des autres QHS : locaux réduits, aucun aménagement prévu pour le regroupement des prisonniers dans la journée, aucun local collectif, les prisonniers sont isolés de jour comme de nuit.
Toutes les mutineries depuis 1975 ont exigé la fermeture des QHS ; en février 1980 Taleb Hadjadj se suicide à Clairvaux après avoir dénoncé maintes fois l’existence de la torture blanche (« Tout ce que j’écris est dépressif, pensez-vous ? Mais non, je sais que cette terre est bourrée de potentialités. Je sais que, libre, je pourrais construire, innover et vivre heureux. Je sais que des gens vivent heureux, mais voilà… après 25 ans très, très pénibles, il me reste encore 14 ou 16 années encore plus dures, faites de cachot, d’isolement, de QHS. »). Roger Knobelspiess publie un livre, QHS, dans lequel il rend compte d’une déclaration de Bertrand Bertrand lors de son procès, juste avant qu’il ne mette fin à ses jours après avoir été condamné à 20 ans : « Aujourd’hui, je ne suis pas là pour me battre pour mon procès, mais contre les QHS. Mon avocat ne plaidera pas non plus. Il parlera de ces conditions de vie à l’intérieur. J’appelle, je hurle, je pleure, je mords, je deviens fou. J’espère que cette goutte d’eau qui va quand même me coûter des années pèsera dans la balance contre les QHS. » Les quelques mois qui ont suivi l’arrivée de la gôche au pouvoir ont connu aussi bon nombre de mouvements de prisonniers étonnés de ne voir aucun changement (Fresnes, Fleury, la Santé, Dieppe, Bois-d’Arcy). Finalement le 26 février 1982 la circulaire Badinter « abolit » les QHS. Tout comme l’abolition de la guillotine n’a pas supprimé dans les faits la peine de mort en France, celle des QHS s’est avérée être une réforme vide puisque les quartiers d’isolement sont venus remplacer ceux de haute sécurité, légalisant ainsi encore un peu plus la torture hygiénique.
Jean, Poissy, 1991 :
« Quand on me demande s’il y a une différence entre les QHS et les QI, je réponds ceci : ceux qui osent prétendre à la différence en considérant les QI comme un privilège sont tout simplement des hypocrites qui refusent de regarder la réalité en face et de ce fait font le jeu de la pénitentiaire dans une évolution factice, ce qui est extrêmement grave. Pour ma part, je laisse très volontiers le soin à ces rêveurs de rêver au bon vieux temps… Je refuse de me laisser dévorer par mon téléviseur et digérer par la Pénitentiaire. Je considère les tortures infligées aujourd’hui dans les prisons françaises très largement supérieures à celles infligées dans le passé. C’est la seule évolution qu’il m’a été donné de constater en 27 années de détention. Et les QI représentent l’une des principales tortures avec la longueur des peines, les peines de sûreté… C’est le piège de l’évolution de la technique de la torture, dans lequel, hélas, se laisse prendre un grand nombre de prisonniers et, à plus forte raison, le monde extérieur. Pris dans l’engrenage, la plupart des détenus n’ont même plus conscience de la situation et ne forment plus qu’un troupeau de vaches regardant passer le train de la vie et c’est là ce qu’il y a de plus pénible. Plongé dans cette torpeur pire encore que la mort, la souffrance elle-même disparaît et l’individu devient propriété perpétuelle totalement dépendant de la « justice » et de la pénitentiaire. Je ne puis tolérer une telle déchéance, ceux qui nous gardent ne sont autres que des tortionnaires et parfois des assassins et ceux d’entre nous qui refusent de se battre s’en font les complices. Force et détermination. »
Thierry, la Santé, 1991
« Je suis au QI de la Santé, ancien QHS ou QGPS rebaptisé pompeusement QI en 1981 avec l’arrivée de la gauche. Vous dire qu’en la forme il n’y a rien de changé, ni au niveau des structures, ni de l’encadrement et de l’ambiance, bien sûr la même odeur de mort, de haine, de violence, la non-vie. Ce qu’il faut savoir, c’est que n’importe quel motif peut justifier un placement au QI : la Pénitentiaire répond aux gestes même pacifiques de protestation par une violence terrible, aveugle et sans limites, mais aussi plus sournoise et insidieuse, saper ce qu’il reste d’énergie et de combativité. Tous les moyens sont bons tant qu’ils ne brisent pas physiquement. Et les QI, ces mesures dites exceptionnelles, ne sont pas réservées aux “terroristes”. Je ne suis pas le seul droit commun qui peuple ces cul-de-basse-fosse, j’en connais des dizaines. Alors mec, arrête de te cacher derrière ton ombre. Tu es concerné au même titre que tout le monde. Tu es dans cette galère et si demain tu bouges, à toi aussi ils te réservent leur traitement de choc. Oublie une seconde ta télé et ton petit confort minable. La réalité, c’est cette crasse, cette misère, la gueule du maton au réveil, ces bruits de clés et de pas, ces claquements de portes et de gueules, ce sont les barreaux et les murs, c’est aussi ton impuissance et ta rage, mais aussi tes peurs et tes craintes. »
Les mouvements entre 1982 et 1991 ont presque toujours inscrit la fermeture des quartiers d’isolement dans leur plate-forme de revendications ; la circulaire du 22 juillet 1991 tente de réglementer un peu plus la mise à l’isolement « les conditions dans lesquelles les détenus sont placés, l’isolement et la durée parfois très longue de ces mesures sont régulièrement sources de difficultés tant sur le plan réglementaire que sur le plan humain ». Effet d’annonce encore une fois, puisque les mesures d’isolement, lorsqu’elles ne sont pas demandées par les détenus, sont laissées à la libre appréciation des directeurs de prison : « Ces mesures ne doivent être prises que lorsque des raisons sérieuses et des éléments objectifs concordants permettent de redouter des risques d’incidents graves de la part de certains détenus déterminés. » Le directeur est simplement tenu d’en aviser son supérieur hiérarchique (la direction régionale), d’avoir reçu l’avis du médecin. Il est aussi rappelé que le détenu placé sous le régime de l’isolement est soumis au régime ordinaire de détention et que donc il doit bénéficier de toutes les facilités que ce régime offre… sous réserve que ce dernier n’implique pas de contact avec l’ensemble de la détention ! Quand on connaît la lourdeur que représente chaque petit déplacement en prison et le peu d’activités offertes en détention normale surtout dans les maisons d’arrêt qui comprennent toutes un quartier d’isolement, on peut affirmer sans aucune réserve que les seules occupations dont peuvent bénéficier les isolés sont la télévision, la radio et la cantine, en cellule. Fin 1998, une nouvelle série de petites modifications finit de légaliser ce qui est monnaie courante, histoire de se conformer aux normes européennes : c’est toujours le directeur qui prononce la mise à l’isolement mais il est tenu de motiver sa décision par écrit et d’en informer le détenu, grande victoire ! Au-delà d’un an d’isolement, il tombe sous la compétence du garde des Sceaux : cela n’a jamais empêché des prisonniers de rester des années durant sous ce régime puisque, dans les faits il est reconductible ad vitam. Enfin, le contrôle du médecin, s’il est plus fréquent, est devenu facultatif, surtout depuis que le corps médical ne dépend plus du ministère de la Justice ; de surcroît, quand un médecin devient trop insistant sur les effets néfastes d’une mise à l’isolement, il suffit de transférer le prisonnier… Toutefois, le prisonnier pourra téléphoner, mesure dont sont privés les isolés en maison d’arrêt, le directeur devra également aménager une salle de sport, ainsi qu’autoriser les promenades à plusieurs. Le dernier projet de loi pénitentiaire, encore à l’étude, ne propose aucun changement par rapport aux dispositions de 1998. 
Michel Vaujour, juillet 1989 :
« Il y a ce poids énorme des jours à passer, vides, idiots, n’allant que vers un jour semblable… Il y a que tu ne peux plus réfléchir, tout s’embrouille. Tout devient confus dans ta tête, tu as l’impression d’avoir le cerveau engourdi. Alors tu restes le regard dans le vide, à chercher… à quoi tu voulais réfléchir… c’est vide dans ta tête. Un travail intellectuel quelconque qu’autrefois tu aurais mené en deux ou trois heures, il te faut des jours et des jours désormais, quand c’est encore possible, quand un reste de lucidité t’en dit encore la nécessité.
Et puis tu vois, tu ressens, tu réalises encore ta lente dégradation tant psychique qu’intellectuelle ou que physique et ça te rend, par excès, fou de rage glacée. Aujourd'hui je déconnecte de plus en plus, et de manière de plus en plus fréquente ; parfois des états bizarres me prennent à moi-même durant plusieurs jours. Je puis aller très bien à 1 h de l’après-midi, et à 1 h 30 être passé au plus noir sans raison particulière à ce changement. Je passe de phases euphoriques à des phase
sinistres délirantes, sans guère de cesse, sans arrêt, sans arrêt…
Fraternité à ceux qui refusent. »
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                                     LES QHS (extrait du journal du CAP N°40)
                                    
   Ils sont réservés aux détenus jugés « dangereux » . Que se passe-t-il dans
ces QHS ? La « torture blanche ». Dans le style dramatique et pathétique qui
n’appartient qu’à lui (et à Roland Agret), Roger Knobelspiess la décrit ainsi en
1978 dans une lettre ouverte au président de la cour d’assises de Paris :
   Si, Monsieur le Président, on torture en France. En QHS, c’est l’accélération de
   la déchéance, la dégradation de l’individu par petites doses, petites doses
   mortelles, vrai supplice, supplice lent [...] par des moyens feutrés [...] Ici, il ne
   subsiste plus rien, plus rien, plus RIEN. C’est froid, c’est calme, c’est glacé,
   c’est bétonné comme la morgue [...] Pas de traces de sévices indignantes [sic],
   seul critère reconnu par vous comme inhumain ; [mais] l’intérieur est broyé.
   [Mais] vous avez tiré la leçon des charniers hitlériens. (On ne va pas] nous
   présenter comme squelettiques, affamés. C’est tout le reste qui nous est
     infligé, en totalité. La psychiatrisation, l’auto-élimination, par suicide [...] Nous
    sommes martyrisés, lentement et collectivement exécutés 24.
    Fin 1977, Daniel Debrielle et Taleb Hadjadj décrivent plus sobrement le QHS
de la Santé, où l’on subit la « répression incorporelle » pendant deux à huit
ans, selon sa résistance. Résumons :
    Le QHS est un laminoir. Le QHS n’est pas une prison, c’est une torture. 6m2.
    Hors les « meubles », il reste 3 m x O,40 m. pour circuler. Pas d’occupation. Il y
    a un demi-parloir par semaine [ ...] Dépersonnalisation. Dissociation entre
    gestuel et pensée. Le vouloir n’est plus coordonné au pouvoir. Déconnection :
    le fantasme risque de devenir permanent [...] Nous sommes pires que des
    chiens, car doublés de dégénérés mentaux. Surveillé toutes les demi-heures
    en moyenne, on devient paranoïaque 25.
    Le Dr Patrice Dorget, psychiatre à la MA de Besançon, sera licencié par l’AP
pour avoir témoigné au procès du détenu Maurice Loquin. Au QHS, Loquin
était
    la proie d’une panique de régression et d’anéantissement [...]Le détenu est
    confronté à une situation de solitude absolue [qui] entraîne un situation
    régressive, peuplée de fantasmes, de monologues stériles, de gestes
    obsessionnels, de préoccupations hypochondriaques qui déstructurent
    l’individu, fixent certains délires névrotiques [...]Car un être humain ne peut
    pas exister sans un autre être humain [...] La sécurité et la « mesrinophobie »
    ont amené l’AP sur la pente de la négation de l’humain » 26.
    Peu importe le nombre officiel des QHS. Il suffit, explique le CAP, d’utiliser
n’importe quel local isolé, de s’abstenir de le nommer QHS et le tour est joué.
C’est ainsi qu’à l’isolement le détenu Jean-Claude Reille devient fou à Béziers,
en 1977 : « Je ne peux plus voir le jour, je n’entends aucun bruit, je ne vois que
des surveillants », écrivait-il. 2 Un médecin parle à son propos d’« épuisements
terribles, hallucinations auditives, agressivité morbide. Obsédé par le désir de
vengeance, d’évasion, d’arme à feu, (il est] aux limites de la folie suicidaire. » Or
Reille, avant, était « en super-condition physique et très équilibré
psychologiquement », estime un co-détenu27.
      Quel danger représentent les locataires des QHS ? Un danger pour la
société ? Ou pour l’Ordre carcéral ? Finalement, et comme le montre un
chercheur, Michel Fize, dans un rapport quasi confidentiel 28, on envoie aux
QHS à peu près n’importe qui. Comme ce Mohamed, dont le seul tort fut de
protester, à Fresnes, contre la nourriture... et qui, au QHS, s’automutile et
tente de se suicider.


Les Gueux

La guerre d'indépendance des Pays-Bas 1560-1648
Contrairement à ce qu'on nous dit souvent, la liberté des Pays-Bas n'est pas le cadeau d'un beau Prince mais le fruit du combat des « mendiants », des Gueux.

La guerre d'indépendance des Pays-Bas

Ce que représente aujourd'hui la bourse de New York, c'était au 16ème siècle la bourse d'Anvers : le pouls du commerce mondial. Les bateaux de commerce néerlandais dominaient le commerce sur la mer Baltique, où la Hanse perdait vite son importance. Les bateaux néerlandais importaient des épices pour l'Europe centrale et l'Europe du Nord, l'industrie textile en Flandre était depuis longtemps la plus développée, la pêche au hareng a fait beaucoup de gens riches. Politiquement les Pays-Bas, par héritage, faisaient partie de l'Espagne et contribuaient à plus de la moitié des recettes fiscales de l'Espagne, et ceci malgré les énormes importations d'or et d'argent de l'Amérique.

Les États Généraux s'opposent à l'inquisition

Pendant qu'en Espagne l'inquisition envoyait impitoyablement chaque réformateur comme hérétique sur le bûcher, ce n'était pas aussi facilement possible aux Pays-Bas. Déjà les tentatives d'introduire l'inquisition aux Pays-Bas rencontraient des difficultés de la part de la noblesse qui voyait ses privilèges violés ainsi que des villes qui y voyaient une ingérence dans leurs affaires et qui défendaient leurs libertés. En particulier dans les grandes villes l'influence de la Réforme grandissait à vue d'oeil, renforcée par les Huguenots (dans les provinces du sud) qui s'étaient réfugié de la France et qui apportaient les enseignements de Calvin ainsi que les réfugiés allemands (en général dans les provinces orientales) qui étaient souvent des luthériens. Au nord il y avait une majorité d'anabaptistes, plus radicaux. De leur côté les anabaptistes apportaient leur théories en Allemagne du Nord, ce qui a mené en particulier à la révolte de Münster.

Le régime d'Alba aggrave les problèmes

En 1567 le comte Alba arrive à Bruxelles comme nouveau gouverneur de Philippe II avec une armée italienne. Il institue une nouvelle cour de justice supérieure, le "Conseil des désordres", mieux connu comme le Conseil de sang. Celui qui est appelé à comparaître devant ce Conseil de sang est presque mort. Ainsi, le 5 juin 1568 après un court procès les comtes Egmont et Hoorn sont exécutés.
Le Conseil de sang et la deuxième mesure d'Alba, l'introduction d'un haut impôt sur le chiffre d'affaires, mènent à de nouvelles révoltes qui accélèrent la résistance par les Gueux. Les Gueux font une guerre de partisans, où ils bénéficient du soutien par la population. La prise du port de Briel le 1 Avril 1572 est leur première grande victoire. L'un de leurs chefs est Guillaume de la Marck qui avait juré de venger le meurtre d'Egmont et Hoorn.
Cependant, les troupes d'Alba ne sont pas restées inactives. Le grand problème étaient les provinces du nord. Le siège de Haarlem devient donc l'une des actions considérables. La ville se rend au bout de 6 mois, des 4000 défenseurs, 1600 ont survécu.Et ceux-la sont pendus par les Espagnols. Les commandants Ripperda et Brederode sont étranglés, une sorte d'exécution qui était encore pratiquée en Espagne dans les années 70 de ce siècle. En outre, la ville devait payer une rançon de 250 000 florins. La cruauté lors de la conquête d'Haarlem a sensiblement aggravé la guerre civile, car maintenant c'était clair que les nobles espagnols ne faisaient aucun prisonnier.

Requeses peut vaincre la noblesse, mais pas les Gueux

Alba cède en 1573, le successeur devient un monsieur Requeses qui leva le Conseil de sang, certes, mais qui aggrava davantage la guerre civile. En 1574, il contraint le frère de Guillaume, Louis Nassau, et son armée à la bataille sur les Champs de Mook, une colline à proximité d'Aix-la-Chapelle. La résistance de la noblesse néerlandaise est affaiblie momentanément par la défaite de Nassau, qui tombe. Le prochain but des troupes espagnoles est la ville de Leiden au nord du pays. Comme déjà à Haarlem, il y a en 1575 un long siège. Quand la situation devient de plus en plus désespérée pour les habitants de Leiden, le destin des défenseurs d'Haarlem sous les yeux, ils décident de percer les digues et d'inonder le pays. Cela a deux conséquences : d'une part, les troupes espagnoles périssent littéralement dans l'eau, d'autre part, les Gueux leur viennent en aide et brisent le siège.
Requeses ne réussit pas à conquérir les provinces du nord et il doit céder la place à Juan Austria. Austria a peut-être mal payé les troupes. Pour se rattraper les mercenaires espagnols occupent le 4 Novembre 1576 Anvers et pillent, assassinent et incendient tout. 7000 habitants sont tués ce jour là. Suite à cet événement les provinces des Pays-Bas se mettent d'accord quatre jours plus tard, le 8 novembre 1576, dans la Pacification de Gand (on parle souvent de la paix pour désigner la guerre), contre la barbarie espagnole. Austria aperçoit le danger qui le menaçait de l'unité des Néerlandais et essaya donc de diviser l'union par "l'édit éternel" du 12 Février 1577 (le mot "éternel" souligne le caractère temporaire). Dans cet édit, il s'engage au départ des troupes espagnoles - des provinces du sud seulement. Cependant, peu de temps après, il meurt à Namur de fièvre typhoïde. Le successeur est son ancien adjoint, Farnese.

La division des Pays-Bas

A Bruxelles, et surtout à Gand à l'initiative d'Hembyze, un nouveau Conseil municipal radical est formé, le "Conseil des 18", très énergique: la confiscation des possessions de l'église et des cloîtres, des emprunts obligatoires pour les riches, la poursuite des prêtres catholiques ainsi qu'un nettoyage du luxe des églises. Guillaume d'Orange s'efforce de préserver l'unité du mouvement d'indépendance (à son propre avantage) et obtient enfin par ses pourparlers avec le Conseil de Gand le 16 Décembre 1578, une paix dans laquelle la tolérance religieuse est convenue. En même temps il recherche l'aide étrangère et va jusqu'à proposer la couronne néerlandaise au duc d'Anjou.

A la radicalisation qui se dessine, les nobles conservateurs des provinces du sud répondent en octobre 1578 par la revendication de la liberté des cultes pour tous les catholiques, ce qui signifie l'interdiction du Calvinisme. La noblesse accepte donc consciemment la division des Pays-Bas en fondant le 6 Janvier 1579 l'union d'Arras. A ceci réagissent les nobles des provinces du nord en s'unissant de leur côté le 23 Janvier 1579 dans l'Union d'Utrecht. Six mois plus tard, le 26 Juillet 1579, ces provinces prononcent la rupture officielle avec l'Espagne dans le "Plakkaat van Verlatingen".

L'exode d'Anvers

Deux événements caractérisent l'année 1584. Phillippe II avait promis une somme importante pour la tête de Guillaume d'Orange. Il se trouve enfin un assassin qui commet ce crime le 10 Juillet 1584. La même année, les troupes espagnoles assiègent Anvers. Cependant une ville portuaire a toujours la possibilité de s'approvisionner en vivres et de recevoir de renforts par la voie maritime. Pour couper le soutien par les Gueux, les Espagnols construisent une digue à travers l'embouchure de l'Escaut. La tentative de briser cette digue par l'explosion de bateaux chargés de matières explosives échoue le 1 mai 1585. Le destin d'Anvers n'est plus qu'une question de temps. Le 17 août la capitulation est signée. Pourtant, les citoyens d'Anvers ne sont pas prêt à se soumettre. Ils préfèrent plutôt émigrer. Par cet exode de masse, la ville d'Anvers perd pour un long temps son importance comme métropole commerciale, ce qu'elle avait été jusque là. Et la division des Pays-Bas devient concrète.
Les activités militaires cessent provisoirement, chaque côté s'efforce d'affermir sa position. En particulier l'Espagne dans les provinces du sud force la Recatholisation tandis que le commerce et et et la production se concentrent dans les provinces du nord. En outre, la destruction de l'Armada par la flotte anglaise ainsi que le manque d'argent chronique pèse sur l'Espagne.

Le conflit entre les Néerlandais

En 1603 un nouveau gouverneur vient à Bruxelles : Ambrosio Spinola. Il reconnaît les faits qu'il trouve, et conclut en 1609 un armistice qui revient en fait à une reconnaissance de l'indépendance des provinces du nord. Ainsi la menace directe a été supprimée provisoirement par l'armée espagnole et la lutte entre les citoyens et les nobles dans les provinces libérées passe au premier plan. A la tête des deux fractions se trouvent Maurice d'Orange pour la noblesse et Jean van Oldenbarnevelt pour la bourgeoisie. Les deux courants sont soutenus par des mouvements religieux. Un des personnages connu est Hugo Grotius (Huig de Groot) qui s'est lié d'amitié avec Oldenbarnevelt. Mais la noblesse peut décider pour elle le conflit, qui éclate en 1617/1618. Oldenbarnevelt est emprisonné et exécuté le 12 Mai 1618. Grotius est condamné à la détention perpétuelle, mais réussit à s'enfuir avec l'aide de sa femme.

En 1621 Spinola finit l'armistice et s'efforce dans la dernière tentative de conquérir les provinces du nord. Et effectivement, la conquête de Breda réussit en 1625 après un long siège, mais les forces des troupes espagnoles sont épuisées. Spinola quitte les Pays-Bas en 1628, de plus les États généraux des Provinces Unies sont contre une continuation de la guerre, parce qu'ils veulent écarter tout entrave à leur commerce (les voies maritimes vers la Méditerrané étaient coupés), avec leurs colonies. La production et le commerce voient un essor puissant : en 1609 la bourse est fondée à Amsterdam, partout au monde, les colonies sont prises en possession, Nieuw Amsterdam, le New-York d'aujourd'hui, est fondé par les Néerlandais et en 1637 il y a aux Pays-Bas la première crise de spéculation du monde. En 1648, dans la paix de Westphalie, l'Espagne reconnaît définitivement l'indépendance des Pays-Bas.
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Marat L'ami du Peuple


De tout temps, mais plus encore depuis la victoire de la Contre-Révolution, Marat a été l'objet non seulement d'attaques sans nombre, mais des calomnies les plus basses et les plus abjectes. Au nombre des riches et des puissants, l'aristocratie, dont il fut toujours l'ennemi de prédilection, n'a jamais manqué la moindre occasion de re-lyncher post mortem Marat : la noblesse, chez certains, même de haut rang, est souvent plus une prétention qu'un fait. L'Association Jean-Paul Marat a été fondée pour faire mieux  connaître et mettre à la disposition des chercheurs la vie et l'œuvre de Marat, avec la conviction qu'au bout de deux siècles, certains des préceptes de l'Ami du Peuple sont toujours d'actualité. 
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Extraits du journal l'Ami du Peuple


SUR LA FUSILLADE DU CHAMP DE MARS



Le sang des vieillards, des femmes et des enfants massacrés autour de l'autel de la patrie, fume encore, il crie vengeance, et le législateur infâme vient de donner des éloges et des actes de remerciements publics à leurs cruels bourreaux, à leurs lâches assassins. Après avoir consommé cet horrible massacre, Bailly, ce fourbe insigne, à la tête de ses municipaux, accourt au Sénat déplorer les événements malheureux qu'il a prémédités.
Non contents d'anéantir les sociétés patriotiques, ces scélérats attentent encore à la liberté de la presse; ils anéantissent la déclaration des droits, les droits de la nature, Lâches citoyens, l'apprendrez-vous sans frémir ? ils déclarent perturbateurs du repos public tout opprimé qui, pour se soustraire à la tyrannie, se fera une arme de son désespoir et conseillera le massacre de ses oppresseurs; ils déclarent perturbateurs du repos public tout citoyen qui, dans les émeutes, criera aux satellites féroces de baisser ou de poser les armes; métamorphosant de la sorte en crimes l'humanité même des citoyens paisibles et les cris de la frayeur, les cris de la défense naturelle.
Infâmes législateurs, vils scélérats, monstres altérés d'or et de sang, brigands sacrilèges, qui trafiquez avec le monarque de nos fortunes, de nos droits, de notre liberté, de nos vies, vous avez cru frapper de terreur les écrivains patriotes et les glacer d'effroi à la vue des supplices. Je me flatte qu'ils ne molliront pas. Quant à l'ami du peuple, vous savez depuis longtemps que tous vos décrets attentatoires à la déclaration des droits ne sont pour lui que des torche-cul. Que ne peut-il rallier à sa voix deux mille hommes déterminés ! Pour sauver la patrie, il irait à leur tête arracher le coeur de l'infernal Motier au milieu de nos nombreux bataillons d'esclaves, il irait brûler dans son palais le monarque et ses suppôts, il irait vous empaler sur vos sièges et vous ensevelir sous les débris embrasés de votre antre. Juste ciel ! que ne peut-il faire passer dans l'âme de ses concitoyens les feux qui dévorent la sienne ! que ne peut-il laisser aux tyrans du monde entier un exemple effrayant de vengeances populaires ! O ma patrie ! reçois les accents de ma douleur et de mon désespoir !



extraits 

Les chaînes de l'esclavage, The Chains of slavery, furent d'abord publiées en anglais, un an avant l'édition française du livre de l'Homme, en 1774 : Marat traduisit lui-même ce nouvel ouvrage en français, dix-neuf années plus tard. C'est le 1er février 93 qu'il en est pour la première fois question dans son Journal de la République française ; l'auteur demande à plusieurs reprises, dans le courant du mois, « que le citoyen auquel il a cédé l'exemplaire du livre intitulé the Chains of slavery veuille bien lui envoyer son adresse, car il désirerait consulter cet ouvrage pour quelques observations essentielles (N° 111). Ce n'est que le 24 qu'il annonce une traduction (N° 132), et le 28 mars suivant on lisait : « Les Chaînes de l'esclavage paraissent aujourd'hui. » (N° 154.)
Dans une notice en tête de la traduction, Marat raconte les circonstances qui accompagnèrent, en Angleterre, cette audacieuse publication ; notice intéressante par les rapprochements qu'elle suggère. Voici en quels termes il s'exprime : « Citoyen du monde dans un terme où les Français n'avaient point encore de patrie, chérissant la liberté dont je fus toujours l'apôtre et quelque fois le martyr, tremblant de la voir bannie de la terre entière, jaloux de concourir à son triomphe dans une île qui paraissait son dernier asile, je résolus de lui consacrer mes veilles et mon repos. »
« Un parlement décrié pour sa vénalité touchait à sa fin, le moment d'élire le nouveau approchait ; sur lui reposaient toutes mes espérances. Il s'agissait de pénétrer les électeurs de la Grande-Bretagne de la nécessité de faire tomber leur choix sur des hommes éclairés et vertueux ; le seul moyen praticable était de réveiller les Anglais de leur léthargie, de leur peindre les avantages inestimables de la liberté, les scènes d'épouvante et d'effroi de la tyrannie ; en un mot, de faire passer dans leur âme le feu sacré qui dévorait la mienne. C'était le but de mon ouvrage. »

Dans une autre introduction de trois pages, Marat annonce l'objet de son ouvrage. « Je vais, parlant de l'autorité légitime, retracer les efforts lents et continus qui, courbant peu à peu sous le joug la tête des peuples, leur font perdre à la longue et la force et l'envie de le secouer. »
Il entre en matière par l'énoncé d'une vérité qui devait, deux ans plus tard, au moyen d'un développement admirable, servir de texte à un livre fameux de Mirabeau : « L'amour de la domination est naturel au cœur humain, et, dans quelque état qu'on le prenne, toujours il aspire à primer : tel est le principe des abus que les dépositaires de l'autorité font de leur puissance ; telle est la source de l'esclavage parmi les hommes. »
Mais si tous veulent dominer, comment se fait-il que partout et toujours les peuples soient commandés par quelques-uns, et même par un seul ? Comment expliquer cette contradiction ? Il faut nécessairement qu'il y ait de la part de ce dernier surprise, ruse, ou quelque autre moyen analogue, car comment mettre en parallèle la force d'un seul et celle de tous ? Ce sont justement les pièges tendus par les tyrans aux peuples que l'auteur se propose de dévoiler, apparemment, pour nous en préserver.
L'histoire, prise en général, constate un premier fait inniable : « C'est dans leur enfance que les peuples deploient toute leur vigueur, toute leur énergie, qu'ils sont le plus independants, le plus maîtres d'eux-mêmes ; avantages qu'ils perdent plus ou moins en avançant en âge, et dont il ne leur reste pas même le souvenir dans la vieillesse. »

Quand on songe que c'est à trente ans seulement que Marat traçait cette peinture d'une touche si hardie, d'une observation si pénétrante ; quand on réfléchit qu'il a encore devant lui quinze années d'expérience à acquerir avant de se prendre corps à corps avec cette monarchie décrépite, on prévoit l'issue de la lutte. Elle essayera de la ruse pour tromper ce scrutateur qui la devinait du regard ! Machiavel avait intitulé son immortel ouvrage : le Livre du Prince ; on pourrait appeler les Chaînes de l'esclavage le livre des peuples ; c'est avec raison que la veuve de Marat le recommandait comme manuel de quiconque redoute l'oppression. Machiavel avait dit aux tyrans : Suivez telle voie et vous dominerez ; Marat dit aux sujets : "Voilà ce que vos maîtres ont fait, ce qu'ils sont prêts à faire encore pour vous asservir ; c'est à vous à veiller. La différence des temps et des lieux de publication explique peut-être la diversité des procédés ; mais, à mes yeux, la préférence ne peut être indécise entre un livre qui, somme toute, a servi la tyrannie, et celui qui, sans équivoque, ne servira jamais que la liberté."

Aveugle sécurité du public.


Le peuple ne prévoit jamais les maux qu'on lui prépare. On a beau rendre ses droits illusoires, miner les fondements de sa liberté, il n'aperçoit son malheur que lorsqu'il le sent, lorsqu'il entend retentir à ses oreilles les noms des proscrits, lorsqu'il voit ruisseler le sang des citoyens, et qu'accablé sous le joug, il attend plein d'effroi l'arrêt du sort qu'on lui réserve.
Pour rester libre, il faut être sans cesse en garde contre ceux qui gouvernent : rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance ; et la trop grande sécurité des peuples est toujours l'avant coureur de leur servitude.
Mais comme une attention continuelle sur les affaires publiques est au-dessus de la portée de la multitude, trop occupée d'ailleurs de ses propres affaires, il importe qu'il y ait dans l'Etat des hommes qui tiennent sans cesse leurs yeux ouverts sur le cabinet, qui suivent les menées du gouvernement, qui dévoilent ses projets ambitieux, qui sonnent l'alarme aux approches de la tempête, qui réveillent la nation de sa léthargie, qui lui découvrent l'abîme qu'on creuse sous ses pas, et qui s'empressent de noter celui sur qui doit tomber l'indignation publique. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à un Etat libre, où le prince est puissant et entreprenant, c'est qu'il n'y ait ni discussions publiques, ni effervescence, ni partis. Tout est perdu, quand le peuple devient de sang-froid, et que sans s'inquiéter de la conservation de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu'on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la sédition.

Autobiographie de Jean-Paul Marat


Je demande pardon à mes lecteurs si je les entretiens aujourd'hui de moi, ce n'est ni amour-propre, ni fatuité, mais simple désir de mieux servir la chose publique. Comment me faire un crime de me montrer tel que je suis, lorsque les ennemis de la liberté ne cessent de me dénigrer, en me représentant comme un cerveau brûlé, un rêveur, un fou, ou comme un anthropophage, un tigre altéré de sang, un monstre qui ne respire que le carnage, et cela pour inspirer l'effroi a l'ouïe de mon nom, et empêcher le bien que je voudrais, que je pourrais faire.
Né avec une âme sensible, une imagination de feu, un caractère bouillant, franc, tenace ; un esprit droit, un cœur ouvert à toutes les passions exaltées, et surtout à l'amour de la gloire, je n'ai jamais rien fait pour altérer ou détruire ces dons de la nature, et j'ai tout fait pour les cultiver.
Par un bonheur peu commun, j'ai eu l'avantage de recevoir une éducation très soignée dans la maison paternelle, d'échapper à toutes les habitudes vicieuses de l'enfance, qui énervent et dégradent l'homme, d'éviter tous les écarts de la jeunesse, et d'arriver à la virilité sans m'être jamais abandonné à la fougue des passions ; j'étais vierge à vingt et un ans, et déjà depuis longtemps livré à la méditation du cabinet.
La seule passion qui dévorait mon âme était l'amour de la gloire ; mais ce n'était encore qu'un feu qui couvait sous la cendre.

C'est de la nature que je tiens la trempe de mon âme, mais c'est à ma mère que je dois le développement de mon caractère ; car mon père n'aspira jamais à faire autre chose de moi qu'un savant.
Cette femme respectable, dont je déplore encore la perte, cultiva mes premiers ans ; elle seule fit éclore dans mon cœur la philanthropie, l'amour de la justice et de la gloire ; sentiments précieux ! bientôt ils sont devenus les seules passions qui dès lors ont fixé les destinées de ma vie. C'est par mes mains qu'elle faisait passer les secours qu'elle donnait aux indigents, et le ton d'intérêt qu'elle mettait en leur parlant m'inspira celui dont elle était animée.
L'amour des hommes est la base de l'amour de la justice car l'idée du juste ne se développe pas moins par le sentiment que par la raison. J'avais déjà le sens moral développé à huit ans : à cet âge je ne pouvais soutenir la vue des mauvais traitements exercés contre autrui ; l'aspect d'une cruauté me soulevait d'indignation, et toujours le spectacle d'une injustice fit bondir mon cœur comme le sentiment d'un outrage personnel.
Pendant mes premières années, mon physique était très débile, aussi n'ai-je connu ni la pétulance, ni l'étourderie ni les jeux de l'enfance. Docile et appliqué, mes maîtres obtenaient tout de moi par la douceur. Je n'ai jamais été châtie qu'une fois, et le ressentiment d'une humiliation injuste fit en moi une si forte impression qu'il fut impossible de me ramener sous la férule de mon instituteur ; je restai deux jours entiers sans vouloir prendre aucune nourriture. J'avais alors onze ans ; on jugera de la fermeté de mon caractère, à cet âge, par ce seul trait. Mes parents n'ayant pu me faire fléchir, et l'autorité paternelle se croyant compromise, je fus renfermé dans une chambre ; ne pouvant résister à l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris la croisée, et je me précipitai dans la rue. Heureusement la croisée n'était pas élevée ; mais je ne laissai pas de me blesser violemment dans la chute ; j'en porte encore la cicatrice au front.
Les hommes légers qui me reprochent d'être une tête verront ici que je l'ai été de bonne heure ; mais ce qu'ils refuseront peut-être de croire, c'est que dès mon bas-âge j'ai été dévoré de l'amour de la gloire, passion qui changea souvent d'objet dans les diverses périodes de ma vie, mais qui ne m'a jamais quitté un instant. A cinq ans, j'aurais voulu être maître d'école, à quinze ans professeur, auteur à dixhuit, génie créateur à vingt, comme j'ambitionne aujourd'hui la gloire de m'immoler pour la patrie.
Voila ce que m'a fait la nature, et les leçons de mon enfance, les circonstances et mes réflexions ont fait le reste. J'étais réfléchi à quinze ans, observateur à dix-huit, penseur à vingt et un. Dès l'âge de dix ans j'ai contracté l'habitude de la vie studieuse, le travail de l'esprit est devenu pour moi un véritable besoin, même dans mes maladies ; et, mes plus doux plaisirs, je les ai trouvés dans la méditation, dans ces moments paisibles ou l'âme contemple avec admiration la magnificence du spectacle de la nature, ou lorsque, repliée sur elles même, elle semble s'écouter en silence, peser à la balance du bonheur la vanité des grandeurs humaines, percer le sombre avenir, chercher l'homme au delà du tombeau, et porter une inquiète curiosité sur ses destinées éternelles.

A part le petit nombre d'années que j'ai consacrées à l'exercice de la médecine, j'en ai passé vingt-cinq dans la retraite, à la lecture des meilleurs ouvrages de science et de littérature, à l'étude de la nature, à des recherches profondes et dans la méditation. Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l'esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique, pour en recueillir les meilleurs résultats. J'ai huit volumes de recherches métaphysiques, anatomiques et physiologiques sur l'homme. J'en ai vingt de découvertes sur les différentes branches de la physique ; plusieurs sont publiés depuis longtemps, les autres sont dans mes cartons. J'ai porté dans mon cabinet le désir sincère d'être utile à l'humanité, un saint respect pour la vérité, le sentiment des bornes de l'humaine sagesse, et ma passion dominante, l'amour de la gloire ; c'est elle seule qui à décidé du choix des matières que j'ai traitées, et qui m'a fait constamment rejeter tout sujet sur lequel je ne pouvais pas me permettre d'arriver au vrai, à de grands résultats et d'être original. Car je ne puis me résoudre à remanier un sujet déjà traité, ni à ressasser les ouvrages des autres.
J'oserais me flatter de n'avoir pas manqué mon but, à en juger par l'indigne persécution que n'a cessé de me faire, pendant dix années, l'Académie royale des sciences, lorsqu'elle se fut assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient ses travaux depuis un siècle et que je me souciais fort peu d'entrer dans son sein. Comme les d'Alembert les Caritat, les Leroi, les Meunier, les Lalande, les Laplace, les Monge, les Cousin, les Lavoisier, et les charlatans de ce corps scientifique voulaient être seuls sur le chandelier, et qu'ils tenaient dans leurs mains les trompettes de la renommée, croira-t-on qu'ils étaient parvenus à déprécier mes découvertes dans l'Europe entière, à soulever contre moi toutes les sociétés savantes, et à me fermer tous les journaux, au point de n'y pouvoir même faire annoncer le titre de mes ouvrages, d'être forcé d'avoir un prête-nom pour faire approuver quelques-unes de mes productions !

Je gémissais depuis cinq ans sous cette lâche oppression, lorsque la révolution s'annonça par la convocation des états généraux, j'entrevis bientôt où les choses en viendraient, et je commençai à respirer dans l'espoir de voir enfin l'humanité vengée, de concourir à rompre ses fers et de me mettre à ma place.
Ce n'était encore là qu'un beau rêve, il fut à la veille de s'évanouir ; une maladie cruelle me menaçait d'aller l'achever dans la tombe. Ne voulant pas quitter la vie sans avoir fait quelque chose pour la liberté, je composai l'offrande à la Patrie, sur un lit de douleur. Cet opuscule eut beaucoup de succès ; il fut couronné par la société patriotique du Caveau, et le plaisir que j'en ressentis fut la principale cause de mon rétablissement.
Rendu à la vie, je ne m'occupai plus que des moyens de servir la cause de la liberté.
Je ne tardai pas à m'indigner de la mauvaise foi de Necker et de ses efforts criminels pour rendre illusoire la double représentation et arrêter la réforme du gouvernement, qu'il avait provoquée.
Je ne tardai pas non plus à m'indigner du manque de zèle des députés du peuple, et de la tiédeur de leurs efforts contre les ordres privilégiés qui voulaient dissoudre les états généraux. Craignant qu'ils ne manquassent de vues ou de moyens, je publiai mon Plan de constitution, après avoir été pendant six semaines en relation avec ceux qui passaient alors pour les plus chauds patriotes, Chapelier, Siéyès, Rabaud, Barnave, Duport, etc., mais j'eus bientôt lieu de reconnaître que leur nullité apparente tenait à d'autres causes qu'à un défaut de lumières, et je sentis qu'il fallait bien plus travailler à combattre les vices que les erreurs. Cela ne pouvait se faire qu'au moyen d'une feuille journalière où l'on ferait entendre le langage de l'austère vérité, ou l'on rappellerait aux principes le législateur, où l'on démasquerait les fripons, les prévaricateurs, les traîtres, où l'on dévoilerait tous les complots, où l'on éventerait tous les pièges, où l'on sonnerait le tocsin à l'approche du danger.
J'entrepris donc l'Ami du Peuple ; on connaît les succès de cette feuille, les coups terribles qu'elle a portés aux ennemis de la révolution, et les persécutions cruelles qu'elle a attirées à son auteur.
En portant mes regards sur l'assemblée nationale, j'avais bien compris que, composée comme elle l'était, en majeure partie, d'ennemis de la liberté, il était impossible qu'elle travaillât sincèrement à la faire triompher ; aussi démontrai-je la nécessité d'exclure les nobles, les prélats, les bénéficieres, les robins, les financiers, les créatures de cour, et les suppôts de la chicane. - Les voyant sans cesse machiner en secret pour arrêter la constitution, attendre les événements pour la renverser, et feindre d'y travailler loyalement dans les seuls temps de crise, je ne cessai de revenir sur la nécessité indispensable de purger le Sénat national par la proscription de ces ennemis publics de tous les emplois de confiance. Et si, poussé au désespoir à la vue de leurs attentats, de leurs complots sans cesse renaissants et à l'ouïe des meurtres et des massacres de tant de patriotes qu'ils ont fait égorger, l'indignation m'a enfin arraché cette triste vérité qu'il n'y a point de liberté, de sûreté et de paix à espérer pour nous, que ces lâches machinateurs ne fussent retranchés du nombre des vivants, - c'est lorsque j'ai été bien convaincu que leur mort était le seul moyen d'assurer le salut public. Vérité si bien sentie par tous les peuples qui ont rompu leurs fers, que c'est par le sacrifice des ennemies de la liberté qu'ils ont commencé leurs révolutions.

Depuis que j'ai pris la plume pour la défense de la patrie, on n'a jamais pris la peine de réfuter mes opinions ; mais chaque jour on a publié contre moi une multitude de libelles atroces. Ceux que le gouvernement a fait imprimer pour contrebalancer l'influence de ma feuille, et me diffamer ne tiendraient pas dans l'église Notre-Dame. Qu'ont-ils produit ? rien, que d'enrichir les libellistes et les imprimeurs. Quant à moi, ils ne m'ont pas fait perdre une ombre de popularité pour ceux qui peuvent m'entendre et qui savent lire.
Je sais bien que mes écrits ne sont pas faits pour rassurer les ennemis de la patrie : les fripons et les traîtres ne craignent rien tant que d'être démasqués. Aussi le nombre des scélérats qui ont juré ma perte est prodigieux. Forcés de couvrir leurs ressentiments, leurs basses vengeances, leur soif de mon sang, du manteau de l'amour de l'humanité du respect pour les lois, ils vomissent du matin au soir, contre moi, mille impostures atroces et ridicules. Les seules, qui ont trouvé des dupes, et qu'ils ne se lassent point de répéter, c'est que je suis un cerveau brûlé, un fou atrabilaire, ou bien un monstre sanguinaire, ou bien un scélérat soudoyé. Je ne daignerais pas repousser ces absurdes calomnies, si un grand nombre de mes collègues, égarés sur mon compte par des scélérats intéressés, n'attendaient de moi une réponse victorieuse. Je puis la leur donner.

Qu'ils lisent les écrits que j'ai publiés au commencement de la révolution, l'Offrande à la patrie, mon Plan de constitution, mon Code de législation criminelle, et les cent premiers numéros de l'Ami du Peuple ; et qu'ils me disent dans quel ouvrage renommé par la sagesse et la philanthropie, ils trouvent plus de ménagement, de prudence, de modération, d'amour des hommes, de la liberté et de la justice.
Ils me font un crime d'avoir demandé la tête des traîtres et des conspirateurs. Mais les ai-je jamais voués ces scélérats aux vengeances du peuple que lorsqu'ils bravaient impunément le glaive de la justice, et que les ministres des lois n'étaient occupés qu'a leur assurer l'impunité ; et puis où est donc le si grand crime que d'avoir demandé cinq cents têtes criminelles pour en épargner cinq cent mille innocentes ! Ce calcul même n'est-il pas un trait de sagesse et d'humanité ?
Ils m'accusent d'être un scélérat vendu. Mais je pouvais amasser des millions en vendant simplement mon silence, et je suis dans la misère ; j'ai perdu par la révolution mon état, les restes de ma fortune, et il me reste pour patrimoine 2.000 écus de dettes que m'ont laissées les fripons à qui j'avais donné ma confiance, qui ont abusé de mon nom et qui m'ont dépouillé. J'ai développé mon âme tout entière à ceux de mes honnêtes collègues qui semblent ne demander qu'à me connaître à fond, pour se rapprocher de moi, et travailler enfin au bien du peuple trop longtemps oublié, par les cruelles dissensions qui règnent dans l'assemblée. Je suis prêt à toutes les condescendances qui ne compromettent point le salut public, les droits et les intérêts de la nation, je n'exige de leur part que de la bonne foi ; qu'ils disent un mot, et je suis prêt à me concerter avec eux sur les moyens d'assurer la liberté, la paix et le bonheur de la nation. Je ne demande pas mieux que de poser le fouet de la censure pour la règle du législateur ; mais si, abusant de ma confiance, ils ne voulaient qu'enchaîner ma plume, qu'ils sachent qu'elle ne le serait qu'un instant, je m'empresserais de les marquer du sceau de l'opprobre, et ils seraient mes premières victimes, car je ne consentirai jamais à tromper le peuple
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                                                                                                                             Marat

(Journal de la République Française.)

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