lundi 18 avril 2011

Que tout change pour que rien ne change ?

Ce texte analyse les "Révolutions Arabes" et montre que l'assujettissement au joug de la valeur est tout aussi présent dans les sociétés arabes  issues de la "2e modernisation de rattrapage" que partout ailleurs dans les sociétés capitalistes. 
Ces révoltes ne sont pas dirigées vers un renversement de perspectives complet du monde de la  domination capitaliste, elles réclament seulement: "Liberté, État de Droit et  Démocratie"
Il s'agit de demander ici: l'État démocratique universel  et l'égalité devant la loi. C'est le programme des révolutions bourgeoises pré-spectaculaires de citoyenneté, séparé de celui de sujet social "producteur/consommateur", soumis aux lois de la valeur.  
L'État-Nation universel des Lumières en un moment historique ou il n'est plus qu'un Spectacle, une mise en scène.
Les dictatures Arabes sont restées figées depuis plus de 30 années et devenus impropres à la mondialisation, leurs administrations pléthoriques sont inefficaces et trop couteuses. C'est le point de vue du "Marché" et de la gouvernance mondialisée qui cherche à s'en séparer sans trop de bobos pour intégrer davantage ces  pays dans le commerce mondial. Tout le projet occidental est donc de réformer ces dictatures pour les rendre plus compétitives dans le grand marché mondialisé.
Le point de vue des peuples est bien différent. De l'égalité devant la loi a l'inégalité devant la valeur capitaliste, les classes sociales s'agitent et montrent les contradictions. 
La Tunisie est le seul pays a avoir avancé quelque peu. D'abord c'est le pays le mieux intégré aux processus de production/distribution de l'Europe capitaliste,  sa classe moyenne est plus nombreuse et mieux éduquée du point de vue occidental et plus ouverte sur le commerce international. Sa spécialisation dans la sous-traitance des marchés européens lui laisse une place singulière qui n'est pas comparable avec les étatisme désuets de Syrie, Algérie, Égypte, Libye... (cela manque au texte qui suit)
Si l'on considère que le "Printemps des peuples" de 1848 était déjà "en retard" sur son époque et qualifié ainsi par le courant révolutionnaire socialiste inspiré par Marx, on mesure les contradictions de l'actuel "Printemps Arabe".
Mais l'actuel mouvement est aussi une bonne surprise dans l'exacte mesure ou il disqualifie l'idéologie dominante (dite Mondialisation) sur l'Antiterrorisme (guerre au terrorisme) et la prétendue "menace islamiste".
Le monde Arabe n'apparait plus comme le vivier d'un fanatisme passéiste menaçant la société spectaculaire-marchande, son double barbare, mais comme un futur possible pour son développement. L'opinion publique en est surprise et  très favorable à cette évolution , elle doit donc être au moins spectaculairement entendue par la gouvernance.
Du point de vue révolutionnaire toute avancée démocratique doit être soutenue ne serait-ce que pour rendre caduc l'infâme discours dominant de "Guerre au terrorisme islamique" justifiant les suite du 11 septembre.
D'autre part l'action de groupes révolutionnaires à partir du net a été très bien menée en Tunisie comme en Égypte.  L'intelligence d'un mouvement large et populaire a été une première réussite remarquable.
La gouvernance mondialisée (OTAN, ONU, FMI) doit donc soutenir moralement ces révolutions contre la tyrannie nationale/panarabe post-coloniale  tout en veillant a ses  intérêts capitalistes, stratégiques et militaires. Des mots tendres à Tunis, des armes à Tripoli et des meurtres crapuleux au Caire... 
Trois pratiques, un seul objectif.
Les interventions militaires (comme en Libye) imposent des images guerrières qui masquent les grandes manifestations pour la liberté, elles ont pour but d'abord de brouiller le message des Masses Arabes aux opinions publiques.

Crise de la modernité capitaliste et révolutions du « printemps arabe »
Ce n’est pas parce que de l’autre côté de la mer Méditerranée on réclame plus de démocratie et la possibilité de bien vivre, qu’en Occident la « démocratie ‘‘représentative’’ » (formidable contradiction dans les termes comme le relevait Castoriadis) arrête de dissimuler sa tromperie fondamentale ou le fait que le « bien-être » n’y est toujours qu’un « résidu temporaire du capital » [1]. Dans le devenir-monde des sociétés capitaliste-marchandes, « les contraintes systémiques imposées à l’autodétermination démocratique par la dynamique du capital » [2], ne permettent nulle part la réunion des conditions sociales de la démocratie. Ce n’est donc pas l’orgasme médiatique mondial autour de ce « printemps des peuples arabes » qui peut nous faire oublier que pas plus avant qu’après la chute du Mur de Berlin en 1989, les sociétés humaines ne sont auto-instituées et auto-conscientes, c’est-à-dire que pas plus hier qu’aujourd’hui, les individus ne contrôlent les sociétés et les rapports fétichistes qu’ils constituent. C’est donc déjà une banalité de base que de dire que depuis le 17 décembre 2010, le « printemps des peuples arabes » n’est bien souvent qu’un printemps où l’armée fait toujours la pluie et le beau temps. C’est que la révolution arabe ne risque pas beaucoup d’échapper au peuple, puisque le pouvoir n’a jamais vraiment échappé aux militaires… Partout une partie du pouvoir fait la révolution contre une partie du pouvoir qu’il avait déjà. La neutralité politique illusoire des militaires ne leur permet que de mieux incarner l’union sacrée révolutionnaire et le sentiment national que les hommes politiques et les partis. Sous le déguisement de la fable de « l’armée au service du peuple », les militaires dans un acte de générosité qu’on leur connaît bien sous toutes les latitudes et à toutes les époques, mettent donc gracieusement à disposition de la « révolution populaire », le pouvoir d’exercer la violence. Si le « système Ben Ali » ou le « système Moubarak » doivent être ainsi, dit-on, supprimés, c’est paradoxalement ceux qui sont au cœur militaire de l’institution de ces systèmes de pouvoir, qui se proposent désormais de devenir des « forces révolutionnaires ».
L’État de droits et ses « amis les dictateurs 
 Comme l’a rappelé Michèle Alliot-Marie en proposant au pouvoir policier tunisien l’aide du pouvoir policier français, tout pouvoir même « démocratique » exerce une identique violence (dite « légitime »), car n’importe quel flic peut vous écraser le visage contre une arête de trottoir dans le cadre de la loi comme dans celui de sa libre suspension au regard de la situation (« état d’urgence », « union sacrée », « patrie en danger », lutte contre le « terrorisme », « intérêts économiques et stratégiques supérieurs », etc.). Il n’y a là nul « dérapage » d’une ministre comme le croient les derniers dinosaures de la gauche alternative comme institutionnelle, mais le simple constat froid et ordinaire d’un même traitement policier de ce qui échappe au contrôle de tout pouvoir, le même constat banal et réaliste de ce qu’est le noyau dur de tout Etat quel que soit sa forme historique et sa localisation [3]. L’exercice de la violence dans les « démocraties libérales » n’est pas plus légitime quand elle est celle du pouvoir colonial inique de la IIIe et IVe République française, des rafles de la police française sous Vichy, de la pratique par son armée de la torture en Algérie, ou dans les prisons volantes de la CIA, comme à Guantanamo et Abou Graib, des brimades quotidiennes des gardes à vue et des contrôles d’identité se transformant en palpations anales, de l’espace de non-droit que constituent les prisons et les centres de rétention, etc. On ne sait trop ce que sont les « libertés individuelles » occidentales quand on met en place le « Patriot Act » aux Etats-Unis ou les lois anti-terroristes et la Loppsi 2 en France [4]. Des deux côtés de la Méditerranée, ce ne sera jamais « l’Etat de droit » qui subitement vous poussera à aimer les flics, les CRS, les caméras de surveillance, le passeport biométrique et les militaires. Si ces forces militaires arabes acceptent de mettre fin à ces régimes policiers au service d’un homme et de ses clientèles, c’est très bien ainsi. Mais une révolte même massive au nom de l’intérêt commun ne fait pas une révolution au-delà des conditions fétichistes des sociétés étatiques et capitalistes présentes. La police religieuse d’Arabie Saoudite, l’appareil répressif iranien, les 470 000 conscrits et les 300 000 paramilitaires égyptiens, etc., font toujours régner la terreur dans le cadre des conditions sociales capitalistes déjà coercitives et totalitaires de ces pays arabes. Au mieux, pour l’instant, nous avons des révolutions de palais assez limitée, puisque en Égypte comme ailleurs, l’armée a toujours été associée non seulement au pouvoir mais à la gestion de l’économie et à ses bénéfices. 
Au-delà de la critique du détournement de la richesse capitaliste
 
Comme chacun le sait, la revendication politique pour plus de libertés et de « démocratie ‘‘représentative’’ », portée par la classe moyenne bourgeoise (celle de l’internet et des réseaux sociaux virtuels) et la classe plus populaire, n’est pas la seule raison explicative de cette vague de protestations populaires. De fortes revendications d’équité sociale et économique marquent aussi ces mouvements dans ces deux classes sociales, quand par exemple la jeunesse diplômée et au chômage participe aux émeutes ou quand un pauvre Tunisien désespéré socialement et économiquement, s’immole par le feu dans une zone rurale. Entre juin et décembre 2010, 44 millions de personnes supplémentaires sont tombées dans l’extrême pauvreté en raison de la hausse des prix alimentaires, ce qui porte à 1,2 milliard de personnes vivant dans cette situation[5]. Rappelons aussi que depuis la nouvelle crise de la société capitaliste en 2007, ce sont trente millions de personnes supplémentaires qui ont été évacués par la logique délirante de la valorisation, les considérant comme non-rentables à exploiter (car être exploité est désormais un privilège), portant ainsi le nombre de chômeurs au niveau mondial à 210 millions [6]. Cette forme de pauvreté doit être considérée comme historiquement spécifique à la société capitaliste, donc de nature purement sociale car le but de la production de marchandises ne sera jamais de subvenir à des besoins mais restera toujours la maximalisation abstraite de l’argent. Ces révoltes ne sont pas seulement des révoltes politiques comme la superficialité de la presse bourgeoise tend à vouloir le croire. Ce sont aussi des révoltes au sein du processus de décomposition du capitalisme, donc des révoltes de la faim, car aucune marchandise dans une telle société corsetée par les médiations sociales capitalistes qui constituent une véritable forme de vie sociale inédite au sein de laquelle chacun de nous survivons, ne s’obtient quand on ne peut plus se rapporter aux autres au travers du moyen structurel et socialement médiatisant que constitue le travail (et donc l’argent) - noyau social inédit de la société capitaliste-marchande. Ce contexte de révolte des « non-rentables », explique ce « printemps des peuples arabes », où comme en 1848 la nouvelle de la chute de Louis-Philippe faisait tomber Metternich, celle de Ben Ali en 2011 ébranle Moubarak. 
Clément 17/02/11
 
 
suite PDF complet

"Les révolutions cassent le modèle économique dominant actuellement : libéralisation économique faciale, avec déclin du rôle de l'Etat, mais fermeture sociale et politique, sans liberté d'expression et sans redevabilité des gouvernants. Les pays arabes ont ainsi connu le pire des modèles économiques, qualifié de "crony capitalism", le capitalisme des copains", explique Samir Aita, président du Cercle des économistes arabes et rédacteur en chef de l'édition arabe du Monde diplomatique. Les peuples arabes demandent d'accéder à un modèle économique équitable et viable, porteur de perspectives.

dimanche 17 avril 2011

L'absinthe autorisée en France

Le célèbre breuvage vert aux effluves de plantes est réhabilité. La loi de 1915 qui interdisait aux producteurs français d'employer le nom « absinthe » a été abrogée mercredi et jeudi par le Parlement. C'est pendant a première guerre mondiale que l'interdiction avait été prononcée. La « fée verte » fait pourtant son retour sur le marché français en 1999. Mais en tant que « spiritueux aromatisé à la plante d'absinthe » ; toujours en vigueur, la loi du 16 mars 1915 sur l'interdiction de l'absinthe en proscrit l'appellation. A l'époque, cette disposition voulait lutter contre le fléau social de l'alcoolisme.  Assemblée nationale et Sénat ont donc mis fin à une hypocrisie, jeudi, en abrogeant, dans le cadre de la loi de simplification et amélioration de la qualité du droit, à l'article 136, cet interdit – condamné depuis mi-décembre.

Comme l'expliquait  Clément Arnoux, du webzine La Gazette de l'absinthe, les distillateurs d'absinthe du Val-de-Travers, en Suisse, ont demandé, en 2009, une indication géographique protégée sur le nom « absinthe » – ce qui ferait du breuvage, un produit officiel du Val-de-Travers. La France, qui a mal à son Degas et à son Zola, décide donc de rétablir l'appellation « absinthe », mais pas la recette originelle, très toxique ; en cause : la thuyone, molécule foudroyante pour le cerveau et les reins.
La composition de l'absinthe a donc été strictement encadrée, au risque de compromettre son aura rock de boisson hallucinogène. Marie-Claude Delahaye, historienne et fondatrice du musée de l'Absinthe, déboulonne le mythe :
« Un décret européen de 1988 a limité la thuyone à 35 mg/L. Et l'absinthe est maintenue à des taux entre 45° et 72°. »
En revanche, la distillation n'a pas changé. Elle est effectuée selon des traditions ancestrales, affirme Marie-Claude Delahaye. Le rituel de dégustation prisé par les adeptes est également resté intact. Faire fondre un sucre en versant l'eau constitue, selon eux, la meilleure manière de libérer les arômes de l'absinthe.
L'Absinthe est une variété d'armoise de la famille des Composées. C'est une plante vivace qui pousse sur les terrains incultes, secs et rocailleux, jusqu'à une altitude de 2 000 m.

L'Absinthe officinale ou Grande absinthe (Artemisia absinthium) encore appelée populairement Aluine, Alvine, Herbe Sainte, Herbe des Vierges, Herbe aux Vers, présente une tige verte argentée, de 40 cm à 1 m, duveteuse, dressée et cannelée. Les feuilles sont gris verdâtre dessus, blanches dessous, soyeuses, pétiolées et très découpées. La floraison a lieu de juillet à septembre. Les fleurs sont jaunes, tubuleuses, groupées en petits capitules globuleux. L'odeur de cette plante est fortement aromatique et sa saveur très amère.

L'Absinthe pontique ou petite absinthe (Artemisia Pontica) a des feuilles petites et très divisées, cotonneuses seulement en dessous. Elle reste basse et en touffes. Son odeur et sa saveur sont beaucoup moins fortes que celles de la grande absinthe. La petite absinthe est surtout utilisée pour la coloration de la liqueur.

source

samedi 16 avril 2011

Le Capital, préface, premier chapitre, appendice (la forme valeur)

vorwort
Traduction française à partir de la première édition allemande, Hambourg 1867,
« Tout commencement est difficile, et cela vaut pour toutes les sciences. La principale difficulté sera donc de bien comprendre le premier chapitre, et surtout la partie qui contient l'analyse de la marchandise. En ce qui concerne le détail de l'analyse de la substance de la valeur et de la grandeur de valeur, j'en ai désormais vulgarisé l'exposé pour le rendre le plus accessible possible. Il en va tout autrement de l'analyse de la forme valeur. Elle est difficile à comprendre, pour cette raison que la dialectique y est beaucoup plus aiguisée que dans le premier exposé. Je conseille donc au lecteur qui n'est pas complètement rompu à la pensée dialectique de sauter tout le passage qui va de la page 15 (ligne 19) jusqu'à la fin de la page  34, pour lire à sa place l'appendice : " la forme valeur "35. »
 (Karl Marx, Le Capital, préface de la première édition, 1867)

Le Capital n'est généralement pas accessible au lecteur dans sa première édition (Hambourg, 1867). Au cours des éditions suivantes, les modifications apportées par Marx (1873), puis par Engels (1883 et 1890), ont été faites pour partie sous l'emprise de la conviction, émanant de l'entourage de Marx, selon laquelle le commencement de l'ouvrage était d'abord difficile. Marx en convenait, et s'en explique dans la préface, mais tout en précisant que " la chose est trop décisive pour le livre tout entier " (lettre à Engels du 22 juin 1867). Que cette chose redevienne lisible sous la forme de son élan initial pourrait avoir quelque utilité pour la compréhension des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste , dans la perspective de sa suppression positive. Cela vaut bien un détour par la source.
Le lecteur français ne dispose en l'état actuel des choses que de la traduction, désormais introuvable, du chapitre I et de l'appendice, parue aux éditions du Cerf en 1977 (Paul-Dominique Dognin, Les " sentiers escarpés " de Karl Marx, le chapitre I du " Capital " traduit et commenté dans trois rédactions successives). Même en langue allemande la première édition est rare ; 140 ans après, il est sans doute temps de pouvoir consulter sur pièce. D'autant que le texte de 1867 fait depuis plusieurs années l'objet de commentaires ou d'analyses tournant autour de la forme valeur et délivrés par des auteurs ayant pris quant à eux connaissance de l'original – qu'ils gardent sous la main.
Épreuve de la contradiction, l’aliénation est un ressort si impérieux que même qui s’y confronte pour s’en affranchir y succombe. Aussi, l’effort visant à rendre accessible au lecteur français les commencements du Capital – de si mauvaise réputation qu’un célèbre commentateur proposa d’en sauter préalablement la lecture selon un tour pédagogique qui consisterait, en guise de leçon de natation, à s’entraîner au plongeon avant même de se risquer dans l’eau – ne se fait-il pas sans qu’un certain mimétisme s’impose comme procédure de publication. De même que la traduction de Joseph Roy révisée par Marx fut proposée aux lecteurs les plus immédiatement concernés, les ouvriers, en paraissant sous forme de feuilleton au prix modique de 10 centimes de 1872 ; la traduction en cours, reprenant la première édition allemande de 1867, se propose ici par livraisons successives et selon le rythme de son élaboration, au négligeable prix du néant de sa valeur d’échange.
Pour cette édition électronique, les notes sont exclusivement celles de Marx et nous n'avons donc pas eu à modifier leur numérotation. Lorsque Marx n'a pas traduit les citations, nous les avons traduites et mises entre crochets. Tous les caractères en italiques sont ceux de l'original allemand. Les occurrences "en français dans le texte" apparaissent en plus petits caractères

Le Capital
Critique de l’économie politique
Par

Karl Marx
Premier volume
Livre I : Le procès de production du capital
Hambourg
Éditeur Otto Meissner
1867
New York : L.W. Schmidt. 24 Barclay-Street.

Préface
L’ouvrage dont je livre ici au public le premier volume constitue la suite de mon écrit « Contribution à la critique de l’économie politique », publié en 1859. La longue pause intervenue entre ces deux publications est due à une maladie de plusieurs années qui a interrompu mon travail de manière répétée. 
Le contenu du précédent écrit est résumé dans le premier chapitre de ce volume ; cela ne répondait pas seulement à une exigence de rendre l’enchaînement plus rigoureux et l’ensemble plus complet. L’exposition est améliorée. Dans la mesure où l’état de la question pouvait le permettre, de nombreux points qui n’avaient été qu’évoqués dans la version précédente sont ici développés plus avant, alors que d’autres au contraire qui avaient fait l’objet d’un développement plus poussé n’y sont plus qu’esquissés. Il va de soi que les sections sur l’histoire de la théorie de la valeur et de la monnaie ne font désormais plus du tout partie de l’exposé. Toutefois, ceux qui ont lu mon premier ouvrage trouveront dans les notes du premier chapitre tout un choix de nouvelles sources pour l’histoire de cette théorie.
Tout commencement est difficile, et cela vaut pour toutes les sciences. La principale difficulté sera donc de bien comprendre le premier chapitre, et surtout la partie qui contient l’analyse de la marchandise. En ce qui concerne le détail de l’analyse de la substance de la valeur et de la grandeur de valeur, j’en ai désormais vulgarisé l’exposé pour le rendre le plus accessible possible 1. Il en va tout autrement de l’analyse de la forme valeur.



1 Ceci paraissait d’autant plus nécessaire que dans l’ouvrage de F. Lassale contre Schulze-Delitzsch, même la section où l’auteur déclare donner la « quintessence intellectuelle » de mon développement sur ces thèmes recèle des malentendus lourds de sens. En passant. Quand F.Lassalle a emprunté à mes écrits, presque mot pour mot, allant jusqu’à utiliser la terminologie que j’ai créée, et sans mentionner ses sources, la totalité des propositions théoriques générales de ses travaux économiques, par exemple sur le caractère historique du capital , sur les liens qui unissent rapports de production et mode de production etc., etc., il y a tout lieu de penser que cette manière de procéder répondait sans doute à des considérations de propagande. Je ne parle évidemment pas de ses développements dans leurs détails, ni de l’utilisation qu’il en fait : ce n’est en rien mon affaire.
Karl Marx

To André Bertrand and Daniel Joubert

 
22 January [19]67 Dear friends:
Michele [Bernstein] has reported to us the telephone conversation with you and, in the meantime, Donald [Nicholson-Smith] received the two tracts.[2] We begin to see them disappear.
The tract by the ex-bureau members[3] is quite stupid. One can see in it the injured emotionality, the desire to be recognized by the SI on the basis of a single action, though they progressed so laboriously during this small scandal, and en bloc, though they were completely opposed to each other and did not hide this from us. It seems to me that all the quotations from my letters are exact. I find them perfectly correct on the subject, in the circumstances, and implicated by all the public statements of the SI up till now. (Do they believe that the SI has been successful until now due to naivete, sentimental effusion over the first to approach us, or idiotic confidence in irresponsible people?) As a general rule, all the letters exchanged within the SI – none were reserved “for [Mustapha] Khayati,” everybody knows everything – are not secret, except in very precise and very rare cases – which have nothing to do with the “judgment” of such people – of those letters marked “to be destroyed.”
In brief, we distrusted the uncertainties of the people from Strasbourg. Everything has finally proved that we were right. After the SI, contrary to our first plans, found itself engaged in the affair to such a point, we obviously had to supervise the often dubious people who publicly presented themselves as our partisans and who, for example, gave way in the face of the small scandal of the “solemn return,” which – if they were capable of understanding on their own the scandal that they produced, that is, the incident that began the entire affair – they would have seen it as obligatorily implicated by the scandal as a whole. If the ex-bureau members, moreover, haven’t seized their “chance” in the fact that our judgments of the them were made in evolution with the affair itself, this proves that they are, rather, of the inferior type (Frey-Holl)[4] who doubts his abilities and thus gloriously demands immediate, abstract and total recognition. Although this sad emotional disposition grossly deforms the subjectivity of their judgment, until now they haven’t told a specific lie. They have only the stupidity to gulp down and cover up the lies of the three excluded situationists.[5] We distinguish their responsibility, and we will not mix them in unjustly in our demolition of the [other] three.
The ex-bureau members are superbly unaware when they see themselves as executants in comparison to “theoreticians” in revolutionary “action”! Which action? The principal “action” in an affair of this kind was writing a pamphlet; and, additionally, knowing how to respond intelligently and clearly to certain subsequent questions. But they believe it is enough to get mentioned in the newspapers, and that they “took power” in Strasbourg!
The three excluded people who effectively manipulate them today (if only by persuading them with their pitiful lies for several weeks) “manipulate” them, if one can say so, just like they did Khayati until last week: indeed, in their participation in the SI, these three people principally and almost uniquely knew a hollow arrogance – compensation for the worst of their shortcomings – which is an attitude that I had already denounced in my report to the July Conference.[6] All of the ex-bureau members have to engage in a highly comic act of self-blinding to be ignorant of the facts that, on the question of their merits, the excluded situationists had been in absolute solidarity with the “rigor of the SI” – although they were so due to other motivations, which have now been overturned by opportunity, and although they had even been [self-appointed] informers for the SI concerning the probable intentions and abilities of the “students.” The three have almost never differed from Khayati's judgment, and then only in the degree of severity (Frey and Holl).
As for the three excluded people, the maladroitness of their new denials will be perceptible to those who know how to critique a text. It is quite true that there wasn’t a vote to exclude the liars and there couldn’t be one. The meeting of 10 January [1967] had unanimously decided, in advance, that any unmasked liar would be excluded immediately. And even this decision hadn’t been submitted to a “vote”: the one who refused to put his signature on this motion had effectively resigned when he defended the “right to lie within the SI” (Garnault and Khayati, absent from the meeting, didn’t physically sign it, but it is clear that they made known to us their adhesion to the motion, without which we could receive no one at the next meeting). Thus, five days earlier, the excluded people signed the reasons for and the binding order of their elimination. We can only affirm that they confessed their lies at the 10th hour rather than the 11th, but this formality hardly has meaning, even in an international treaty: it was obvious at the meeting of 15 January, begun at 9 PM in the evening. The minutes concerning their exclusion were set down when we declared to them that anything they could say at that point no longer had any interest to us (and thus they parted piteously). [André] Schneider himself, “in the early hours of the 16th,” had been able to see this text, already finished, and then put into the mail. The three had only spoken of an intention to resign – which they’d done secretly – after the moment when their lies had finally collapsed, that is to say, when they were already automatically excluded for the most ignoble reason, with the result that, for us, their supposed intentions in the past no longer had any value.
Now that these three, poor people have revealed their arguments, the fundamental absurdity of their position has become clear: why have they suddenly wanted to resign, and as a team, without ever having previously presented a single disagreement with the SI? It was necessary that they found themselves together that day. When did they “discover” hierarchy in the SI (since they had always hidden this important discovery)? The day of their exclusion? Earlier? But then why have they never critiqued and openly refused this hierarchy in the SI by easily applying our declared principles to all of us?
Another question kills them. One knows quite well why they respond, “It is they who lie!” because it is always the single impoverished defense of liars who have been caught. They had to say this, or confess [avouer] what they are, and what they have become is quite unmentionable [unavouble]. But we who, following their own hierarchical conception of the SI, could have thrown them out at any moment on the basis of any bad accusation whatsoever: why would we have detested them so much that we would want to definitively ruin their presence in the future revolutionary movement by describing them as purveyors of calumny? (Though I knew from several weeks earlier that Holl was a contemptible person, when this meeting began I didn’t have the least antipathy towards either Garnault or Frey). Why didn’t we accept their resignation, if they had really resigned, as each has the obvious right to do so? Re-reading Internationale Situationniste, one sees that we have indicated several instances of resignation (even for an individual as suspicious as Constant [Nieuwenhuis], whose resignation more resembled an exclusion), without ever worrying that there wasn’t a much larger number of exclusions in my statistics! Furthermore, the incoherence of all these people exploded here: the best technique for excluding many would be to allow more to join, obviously! This is what the ex-bureau members reproach us for not doing. One could draw from this truth [the alternate conclusion] that we should demand more coherence – and more knowledge, clearly understood – from the “contacts” who want to join us so as not to have to exclude them at all. With the result that, when we say someone is excluded, it is true. One must make it so.
The last three people to be excluded had participated so little in the SI that they do not realize how much their declarations perfectly adopt the tone and discoveries of Nash[7] and ten others: dictatorship, mania for exclusion, political discipline. As these three have claimed to be more coherent and better informed than the others, they are only more ridiculous.
[Daniel] Guerin is saddened by the blow that we have brought to the beautiful scandal of Strasbourg – without thinking that he had reached his end at the UNEF Congress and that this is only a paragraph in the general scandal that the existence of the SI is. We responded to him that the question of the truth in the revolutionary milieu is much more important than any good image (as we already told him concerning Ben Bella[8]). Moreover, we will not stop speaking about Strasbourg immediately. In a large tract[9] that you will no doubt receive on Wednesday, we only settle accounts with the three fakers, with a specification that any reader of good faith will find definitive.
Cordially,
Guy Debord

[1] André Bertrand, creator of the Return of the Durruti Column comics in October 1966, and Daniel Joubert, a student at Strasbourg who was involved with Notes critiques in Bordel.
[2] La vérité est revolutionnaire and De la merde en milieu situationniste, sent from Strasbourg by those excluded from the SI.
[3] Vous foutez-vous de nous? Vous ne vous en foutrez pa slongtemps, a text distributed by the members of the bureau of AFGES (cf. I.S. #11, pp. 23-31).
[4] Translator: “Frey” is Theo Frey, and “Holl” is Herbert Holl.
[5] Translator: together, along with Jean Garnault, the so-called “Garnautins.”
[6] Cf. Guy Debord, Oeuvres, Gallimard, 2006, pp. 1162-1169.
[7] Translator: Jorgen Nash, excluded in 1962.
[8] Translator: “The Algeria of Daniel Guerin,” I.S. #10, 1966.
[9] Attention! Three Provocateurs, a poster-tract dated 22 January 1967.

(Published in Guy Debord Correspondance, Vol "0": Septembre 1951 - Juillet 1957: Complete des "lettres retrouvees" et d l'index general des noms cites by Librairie Artheme Fayard, October 2010. Translated from the French by NOT BORED! April 2011. Footnotes by the publisher, except where noted.)

vendredi 15 avril 2011

FUKUSHIMA: Des réactions de fission dans la piscine n°4

NOUVEAU DANGER.

Attention, danger ! C’est vers la piscine de l’unité n°4 de Fukushima que les regards convergent aujourd’hui avec une nouvelle inquiétude. S’y déroulent des réactions en chaîne dégageant  une très forte radioactivité ! Des niveaux “100 000 fois supérieurs à la normale”, selon l’agence de sûreté nucléaire japonaise NISA. C’est ce que l’on peut comprendre après l’annonce postée ce 14 avril sur son site (1) par l’opérateur TEPCO de la centrale de Fukushima.  L’opérateur y présente en effet les résultats d’une “analyse de 200 ml d’eau prélevée le 12 avril dans la piscine n°4” (où 195 tonnes d’eau ont été injectées le 12 avril selon l’AIEA (2)). Ces résultats, obtenus le 13 avril et annoncés ce 14 avril montrent que, outre du césium 137 et du césium 134 découverts dans cette eau, de l’iode 131 y a été retrouvé. Or l’iode 131, rappelons-le, a une demi-vie de 8 jours seulement. Autrement dit, si on le retrouve en quantité – ce qui est le cas, 220 000 Bq/litre – cela signifie qu’il a été créé depuis peu de temps (à noter qu’une mesure dans cette même piscine faite le 4 mars, c’est-à-dire avant le démarrage des événements catastrophiques, n’en avait pas détecté). Et s’il a été créé depuis peu de temps, cela signifie que des réactions de fission ont lieu dans le combustible qui est entreposé.
Rappelons que le réacteur n°4 était à l’arrêt avant le séisme puis le tsunami. Tout le combustible usagé du réacteur avait été déposé dans la piscine. Et l’on a appris aujourd’hui (3) qu’outre ce combustible usagé, du combustible “neuf” s’y trouve aussi : “204 barres de combustible non usagé” (outre 1331 barres de combustible usagé). Des niveaux qui pourraient être également dus, a-t-elle estimé, à l’injection dans la piscine d’eau de pluie contenant des quantités de particules émettrices de radioactivité.
Interrogé à ce sujet, l’ingénieur nucléaire américain Arnie Gundersen (que nous avions cité dans le blog du 15 mars (4)), nous a dit voir dans la présence d’iode 131 dans la piscine n°4 une « énorme annonce » (« BIG news »).  De même que la présence de combustible neuf, car il peut être devenir « critique » (connaître des réactions de fission) « plus facilement que le combustible usagé ». Selon lui, ce pourrait être « la raison  pour laquelle cette piscine n’est plus remplie d’eau. Des changements mineurs dans la géométrie des casiers (dans lesquels sont normalement contenues les barres de combustible) pourraient être la cause de la reprise de criticité dans le combustible neuf. Je le sais, car mon groupe de travail a fait des calculs de criticité dans ce type de casiers pendant des années ».
Devant la dangerosité de ces barres de combustible, on se demande bien comment l’opérateur va pouvoir manipuler ce combustible, afin de le confiner et stopper le relargage de radioactivité qui doit avoir lieu en ce moment même. Il a été annoncé « le déploiement d’un petit drone (hélicoptère) pour voir s’il est possible d’extraire ce combustible » (selon TEPCO, ce survol a été effectué ce 14 avril entre 10h17 et 12h25). La tâche est rendue extrêmement difficile vu les niveaux de radioactivité : rayonnements gamma, mais aussi et peut-être surtout bouffées de neutrons extrêmement dangereuses dont il est très difficile de se prémunir (de même qu’il est difficile de mesurer exactement le niveau de rayonnement au moment où il est émis, lors ds réactions de fission). Sans oublier le phénomène d’  « effet de ciel », déjà cité dans ce blog, sorte de rebond du rayonnement sur les couches atmosphériques qui peut le rabattre vers le sol en des endroits imprévus.
Outre les énormes difficultés d’évacuation de dizaines de milliers de tonnes d’eau radioactive, les travailleurs dans la centrale se retrouvent donc aujourd’hui avec un problème majeur à régler sur l’unité n°4. Sans que l’on connaisse, par ailleurs, jusqu’où peut aller le relargage de produits de fission particulièrement dangereux.

source

jeudi 14 avril 2011

L’industrie financière


Le philosophe André Gorz revient, dans l’un des derniers textes parus avant sa mort, sur la dynamique du capitalisme financier et sur les raisons qui permettent de voir dans le revenu social garanti une occasion de sortir du capitalisme. 25 septembre 2007.
Dans ce paragraphe, très technique, l’auteur explique comment l’on peut faire ce que l’on pourrait appeler de la fausse monnaie, du moins : du capital fictif, qui pourtant est un point d’appui à la spéculation.
Depuis une quinzaine d’années, l’industrie financière est devenue une composante majeure du capitalisme mondial, indispensable à son fonctionnement. Les idéologues de gauche qui prétendent y voir une activité parasitaire, phagocytant l’économie réelle, ignorent la réalité des faits. Les transactions financières rapportent depuis le début des années 1980, plus d’argent, globalement, que les capitaux investis dans la production de marchandises, matérielles ou non ; l’achat et la vente de capital fictif sur les marchés boursiers rapportent plus que la valorisation productive du capital réel. Plus de la moitié des gains réalisés par les grandes firmes américaines proviennent d’opérations financières. Les 500 firmes de l’indice Standard and Poor’s disposent de 643 milliards de dollars d’argent liquide qui ne trouvent d’emploi rentable que dans l’industrie financière. Cette prospérité apparente des grandes firmes ne dément nullement la contraction de la masse globale des profits que rapporte le capital productif. Elle signifie seulement qu’une minorité de firmes, grâce à leur position dominante, phagocyte la valeur produite par l’ensemble des entreprises, notamment par l’exploitation des sous-traitants, par des ententes mutuelles et par des rentes de monopole.
Le cabinet McKinsey a estimé à 80 000 milliards de dollars le montant des capitaux excédentaires à la recherche de placements rémunérateurs. Seule l’industrie financière, par des artifices de plus en plus ingénieux et risqués, leur permet d’en trouver. Les gains qu’elle procure sont sans doute de l’argent fictif et virtuel, mais le système bancaire permet de les recycler et de les faire rétroagir sur l’économie réelle. L’argent fictif peut servir de caution et de base pour obtenir des prêts financés en dernier ressort grâce à l’émission de monnaie réelle par la banque centrale.
Le gonflement de bulles spéculatives se transforme ainsi en machine à création monétaire.
Aussi des néo-keynésiens suggèrent-ils que la solution des problèmes de financement pourrait consister en l’imposition des revenus réels que l’industrie financière parvient à tirer de l’accroissement fictif de capitaux fictifs. Pourquoi, demandent-ils, cette hausse fictive permet-elle d’émettre de la monnaie réelle à l’intention des seuls détenteurs de capital fictif ? Pourquoi ne pas recourir à la création monétaire ex nihilo à laquelle l’industrie financière recourt, en fait, de façon déguisée, pour créer du pouvoir d’achat à des fins sociales et pour financer des infrastructures, de la recherche, de la production de « capital humain » ?
« La distinction entre l’économie réelle et le gonflement de bulles spéculatives [n’est-elle pas] obsolète quand le recyclage des plus valus fictives engendre la production de biens réels sans base réelle dans des revenus salariaux ou des gains réguliers » ? Sans doute. Il y a seulement lieu de se demander combien de temps du pouvoir d’achat issu de la bulle spéculative et « sans base réelle dans l’économie réelle [pourra] donner naissance à des productions de marchandises et à l’emploi sous une forme capitaliste de moyens de production, de forces de travail, de matières premières, etc. que le capitalisme est incapable d’utiliser selon ses critères propres », c’est-à-dire de manière rentable, de manière à reproduire et accroître du capital. (Je résume ici des analyses de Robert Kurz [6])

mercredi 13 avril 2011

« Le vilain spéculateur »

Les forums sociaux et les alliances contestataires voient grossir leurs rangs, les étudiants font grève contre les coupes budgétaires et l’augmentation des frais de scolarité. La société gronde depuis que, sous le label Agenda 2010, les contre-réformes antisociales s’en prennent aux acquis essentiels, frappant les gens d’une façon plus dure qu’attendu (ces contre-réformes n’épargnent même plus les classes moyennes). Une nouvelle conjoncture pour les mouvements sociaux se dessine. Et comme il fallait s’y attendre, la dynamisation sociale au sein de la gauche et dans les organisation qui, tel Attac, animent ces mouvements fait renaître la dispute autour des interprétations données à la crise. Cette dispute sur les causes sociales du déclin social n’est pourtant pas nouvelle. Elle a une longue histoire, laquelle, pour qui se penche dessus, révèle des traits surprenants.

Le XIXe siècle a connu une critique du capitalisme spécifiquement petite-bourgeoise qui entendait expliquer la crise et la pauvreté par les seules exigences du capital porteur d’intérêts ou capital financier. Sans ce « joug de l’intérêt » - pensait par exemple Proudhon -, il n’y aurait pas non plus de crises. C’était là le point de vue de petits boutiquiers qui, encore aujourd’hui (depuis le propriétaire du petit snack jusqu’aux boîtes de software), inclinent à penser qu’ils ne travaillent que « pour la banque » parce que le fardeau des intérêts et du paiement des crédits pèse lourd. Ce qu’ils oublient, c’est que, sans crédit bancaire, ils auraient été incapables de payer le coût de leurs investissements ou seraient en faillite depuis longtemps. Et le capital-argent se trouve être, dans le mode de production capitaliste, un élément spécifique du marché, qui a son prix, qu’on le veuille ou non.
 
Tout autre était l’argumentation du marxisme du mouvement ouvrier classique, tel qu’il fut représenté, entre autres, par Rudolf Hilferding dans son livre Le Capital financier paru en 1910. Pour lui, le capital financier constituait non pas la source de tous les maux, mais une puissance progressiste et socialisante qu’il ne restait plus qu’à soumettre au contrôle de l’ « Etat prolétarien ». Une fois ce contrôle mis en pratique, le socialisme aurait été pratiquement réalisé, du moins dans ses fondements. C’était certes là une vision qui restait largement en deçà du problème. Car Hilferding, tout comme le marxisme du mouvement ouvrier dans son ensemble, ne mettait nullement en question le principe « productif » de la valorisation, la forme sociale de la « valorisation de la valeur », pensant que la transformation décisive serait réalisé avec le contrôle politique purement extérieur exercé par le « parti ouvrier » et l’ « État ouvrier ». Pour autant, cette vision qui restait en deçà de Marx et ne rendait pas compte de la forme fétichiste de la valeur était bien différente de la vision petite-bourgeoise.
A considérer la discussion qui est en train de naître aujourd’hui, on constate que, dans l’idéologie spontanée des mouvements, on a plutôt tendance à mettre en avant la version petite-bourgeoise de la critique du capitalisme. Depuis les années 1990, c’est l’économie spéculative de la bulle financière qui passe pour la véritable cause de la crise. On se plaît à fustiger l’ « avidité » des vilains spéculateurs. Quand au capital porteur d’intérêts, la prétendue source de tous les maux, on entend lui assigner la place qui lui est due afin de rediriger l’argent (dont on prétend qu’ « il y en a assez pour tout le monde »), vers des investissements de capital productifs. Ici le rapport entre cause et effet est inversé. En réalité, la crise est conditionnée par la limite interne du capital productif lui-même. La force productrice de la troisième révolution industrielle [celle de la microélectronique] dépasse la capacité d’absorption du mode de production capitaliste, trop de force de travail est « libérée » et l’on voit naître des surcapacités qui rendent par la même les investissements productifs inutiles. C’est cela seul qui a engendré l’économie fondée sur l’endettement et la bulle spéculative. Celle-ci n’est que le résultat de la crise et la forme prise par celle-ci, non pas sa cause.
 
Mais la conscience qui prédomine actuellement dans les mouvements sociaux entend seulement critiquer le capital financier et non pas le mode de production capitaliste. Cette grille d’interprétation sert jusque dans les mouvements syndicaux et dans ce qui reste du marxisme académique, comme si l’on avait oublié la théorie formulée par Marx à propos des crises et de l’accumulation. Au fond, on retombe ici en deçà de Hilferding. Quelles en sont les raisons ?
Premièrement : l’effondrement du socialisme d’Etat a rendu obsolète l’option première du marxisme du mouvement ouvrier, qui consistait en ce que l’ « État prolétarien » prendrait sous sa coupe le « pouvoir progressiste » du capital financier. Plus personne n’ose défendre ce point de vue. Deuxièmement : à la suite des processus de socialisation et d’individualisation du capitalisme, la base sociale des mouvements est bien loin d’une « classe ouvrière productrice de survaleur », elle constitue plutôt un sujet diffus et généralisé de la valorisation dont les différentes catégories sociales – depuis le RMIste jusqu’à la tristement célèbre « Ich-AG [1]» en passant par l’intérimaire, l’éternelle étudiante et l’abonné aux petits boulots – se fondent les unes dans les autres et deviennent de plus en plus précaires. Le caractère social qui en résulte se trouve spontanément marqué par un côté néo-petit-bourgeois [2] (chacun son propre capital humain, à chacun de s’autovaloriser lui-même), le moyen de production « autonome » se réduisant à la peau même de l’individu. Troisièmement : la nouvelle qualité de la crise fait que ce qui reste du noyau du travail industriel apparemment producteur dépend désormais de l’anticipation « spéculative » sur une future création de valeur (superstructure de crédits, hyper-endettement à tous les niveaux, économie de la bulle spéculative).
Dans ces contextes, c’est la dépendance générale à l’égard du capital financier autonomisé qui est vécue comme le vrai scandale, alors que la véritable cause de la crise demeure ignorée. Même le marxisme universitaire (de toute façon déjà dilué dans le keynésianisme) devient réceptif à cette sous-critique – d’autant plus que la théorie keynésienne est centrée sur une prétendue solution de la crise à l’intérieur du capitalisme, qui porte sur les intérêts et le capitalisme financier. On ne doit pas passer sous silence qu’une critique du capitalisme tronquée de la sorte n’est pas sans affinité de contact avec des idéologies de crise populiste de droite. On sait bien qu’historiquement une critique réduite à celle du capitalisme financier s’est toujours accompagnée de stéréotypes antisémites. Quand aux médias bourgeois, ils découvrent ici déjà une possibilité de dénoncer le mouvement social en général comme « potentiellement antisémite ». On ne peut s’opposer à cette dénonciation qu’en dépassant l’analyse régressive et tronquée qui se limite au capital financier et qu’en revendiquant d’une façon nouvelle à la fois une socialisation que le principe de valorisation n’arrive plus à représenter et le potentiel civilisateur de celle-ci (services publics, etc.) : au-delà de Hilferding, pas en deçà de lui.
 
[1] L’une des trouvailles antisociales de l’Agenda 2010. La mesure vise à casser le travail au noir en invitant les chômeurs à se mettre chacun à son compte pour devenir un « Ich-AG », un « moi, société anonyme » (N.D.T.). C’est-à-dire le statut d’ « auto-entrepreneur » (note Palim Psao).
[2] « Coté néo-petit-bourgeois » pour sekundâre Kleinbürgerlichkeit. Ce n’est pas la mentalité petite bourgeoise, telle qu’elle s’est manifestée dans l’avènement du capitalisme au cours des XVIII et XIXe siècles, dont il est question  ici, mais d’une version « relookée », réchauffée (N.D.T.)

mardi 12 avril 2011

Abolition

 Abolir qui, dans son sens étymologique latin, signifie simplement détruire, s’est vite spécialisé dans la dimension juridique et sociale. Antoine-Léandre Sardou, dans son Nouveau Dictionnaire des synonymes français (1874) le rapproche ainsi d’Abroger : «Abolir se dit de bien des choses, des coutumes, des usages, des lois, etc. : abroger ne se dit que des lois, des décrets, des actes publics ayant force de loi. Le non-usage suffit pour l’abolition ; mais il faut un acte positif pour l’abrogation : une loi tombée en désuétude est abolie de fait : elle ne peut être abrogée que par une autre loi ou par une déclaration formelle de l’autorité.»
La Révolution française a aboli en droit les privilèges de la noblesse et du clergé, pour fonder l’égalité civile bourgeoise. Le XIXe siècle a aboli l’esclavage dans les colonies qui dépendaient des puissances européennes et, plus tardivement et non sans résistance, aux États-Unis. Le programme révolutionnaire, qui devait rencontrer évidemment des résistances plus durables, se proposait des ce moment d’abolir l’État, les classes, la marchandise, etc. Certains points de ce programme ont été en quelque sorte déjà réalisés, mais à l’envers, par les progrès de la contre-révolution de ce siècle, abolissant effectivement beaucoup de ce qui existait, et toujours dans la seule perspective et par la seule pratique du contrôle absolu, policier et psychiatrique, et de l’élimination de toute liberté extérieure à celle des «décideurs» de l’État. Ainsi, la futile idéologie des «droits de l’homme» n’est pas autre chose qu’une épitaphe sur la tombe de tout ce que tous les États ont enterré. L’abolition de la séparation ville-campagne a été atteinte par l’effondrement simultané de l’une et de l’autre. La séparation travail-loisir s’est défaite quand le travail est devenu si massivement improductif et inepte (dans le dérisoire «secteur tertiaire») et quand le loisir est devenu une activité économique si ennuyeuse et si fatigante. Les inégalités devant la culture ont été abolies presque partout et pour presque tout le monde avec le nouvel analphabétisme — le vieux projet de la suppression de l’ignorance s’est transformé en suppression de l’ignorance dépourvue de diplômes — et ceci dans sa version dure (l’école primaire) comme dans sa version molle (la néo-université) ; car la formule d’A.-L. Sardou vérifie partout sa justesse : «Le non-usage suffit pour l’abolition.» L’argent est en passe d’être aboli d’une manière spéciale par la monétique, à travers laquelle, confiants et bien éduqués, les citoyens-enfants devront laisser la gestion de leur petite tirelire à des machines plus compétentes qu’eux, et qui savent, indubitablement, mieux qu’eux, et ce qui leur convient et de quoi ils devront s’abstenir.

On sait que la pensée chrétienne, dont la vie tenace a malheureusement duré près de deux mille ans, avait entrepris d’établir que le monde n’était qu’une «vallée de larmes». Ainsi avait-elle blâmé, sous l’appellation de «péchés capitaux», les principales tendances de l’homme réel ; sans se flatter toutefois d’arriver jamais à les supprimer, dans la vaste étendue des sociétés qu’elle a si longtemps contrôlées.

La liste de ces péchés capitaux est bien oubliée aujourd’hui et, seule, la petite minorité de nos contemporains, qui a gardé une certaine familiarité avec la lecture et le langage, se souvient qu’ils étaient conventionnellement au nombre de sept. Ces péchés capitaux, sources de tous les autres, étaient : l’orgueil, l’avarice, la luxure, l’envie, la gourmandise, la colère et la paresse.

Dans le fracas des proclamations ininterrompues qui nous informent partout des triomphes de la société dominante sur les terrains de sa foudroyante puissance énergétique, de son produit national brut, de sa crise modernisée et de son ordinateur cultivé, et tant d’autres aimables abstractions, on oublie trop modestement un phénomène concret d’une immense portée : l’organisation mondiale de la société qui s’est mise en place, avec une vitesse toujours croissante, dans la deuxième moitié du XXe siècle, est parvenue à abolir six sur sept des péchés capitaux (soit, pour le faire sentir en termes aujourd’hui plus transmissibles, un pourcentage sensiblement égal à 86%). Nous le prouverons en peu de mots : que chacun simplement pense aux exemples de ce qu’il n’osera tout de même plus appeler «son pays» !

L’orgueil est évidemment mort chez l’électeur-administré, chez l’automobiliste-sondé, chez le téléspectateur-pollué, chez l’habitant des H.L.M. et le vacancier de l’autoroute. Personne, ayant accepté de survivre ainsi, ne peut garder la possibilité même d’un mouvement fugitif d’orgueil.

L’avarice n’a plus aucune base, puisque la propriété tend à se concentrer dans l’État, qui dilapide par principe. La véritable propriété individuelle, accessible à si peu de gens, est fort rongée par le contrôle tatillon et le droit d’intervention de mille autorités collectives ou corporatistes. Le salarié ne peut même plus thésauriser un peu de pauvre monnaie, à valeur toujours changeante, fictive, fluide comme l’eau. Cette monnaie même s’éloigne dans une abstraction toujours plus reculée, simple monétique, jeu de comptabilités qui se feront sans lui. Et s’il pense accumuler quelques objets plus précieux que ce qu’offre quotidiennement le marché, le voleur les emporte.

La luxure a disparu presque partout, avec le mouvement de liquidation des personnalités réelles et des goûts réels. Elle a reculé devant le flot d’idéologie trop visiblement insincère, de froide simulation, de comique prétention du robot à la passion automatique. Le S.I.D.A. surgit pour parfaire cette déroute.

Devant les trouvailles de l’industrie agro-alimentaire, la gourmandise a rendu les armes. Le spectateur d’ailleurs, ici comme au théâtre, ne pense plus être capable de juger le goût de ce qu’il mange. Il se guide donc sur les stimuli que sont les titres des mets à la mode, la publicité, et le jugement de la critique gastronomique.
La colère a eu tant de raisons, et si peu de manifestations, qu’elle s’est dissoute dans la lâcheté générale et la résignation générale. Un électeur a-t-il, de bonne foi, l’occasion de se mettre en colère devant le résultat final d’une élection, qui est en vérité toujours le même, donc exactement prévisible et garanti ? Malvenu à jouer l’innocence déçue et bafouée, un électeur est en tout cas un coupable. Il ne pourrait avoir de colère que contre lui-même, et c’est une position inconfortable qu’il veut ordinairement s’éviter.
La paresse n’est plus guère possible : il y a partout trop de bruit. C’est encore bien pire pour tous les malheureux qui courent au travail, ou aux vacances. La paresse n’est un plaisir que pour qui se plaît chez lui, et en sa propre compagnie. Les pays modernes peuvent avoir un nombre élevé de gens sans emploi, et bien d’autres qui travaillent à beaucoup de choses tout à fait inutiles. Mais ils ne peuvent conserver personne de paresseux ; ils ne sont pas assez riches pour cela.

On nous objectera peut-être que cet exposé, malgré sa profonde vérité, est un peu trop systématique, parce que la réalité dans l’histoire est toujours dialectique ; et que c’est une schématisation appauvrissante de présenter ainsi tous les péchés capitaux voués à la même perte. Cette objection n’est pas fondée : nous n’avons nullement oublié l’envie, qui survit contradictoirement, et qui est comme la seule héritière de toutes ces puissances anéanties.
L’envie est devenue un mobile exclusif et universel. L’envie a toujours procédé du fait que beaucoup d’individus se mesurent à une même échelle. Celle-ci était, le plus souvent, le pouvoir et l’argent. En dehors de cette commune mesure de la limitation, les réalités restaient diverses ; et tous ceux qui ne se souciaient pas trop du pouvoir et de la richesse restaient évidemment à l’abri de l’envie. D’un autre côté, quelque caractère envieux pouvait toujours rivaliser avec quelque personne de sa sphère d’activité. Un poète pouvait envier un poète. Et ceci pouvait se manifester aussi chez un général, une pute, un acteur, un cafetier. Mais la plus grande partie des individus ne suscitait guère l’envie des autres. Aujourd’hui, où les gens n’ont presque rien et n’aiment rien, ils voudraient tout, sans négliger le contraire. Tout spectateur envie presque toutes les vedettes. Mais ils peuvent aussi envier simultanément tous les traits de toutes ces vedettes. Celui qui a eu la bassesse de faire carrière, et qui est donc peu satisfait de sa carrière (d’autres sont toujours plus haut), voudrait aussi avoir l’honneur et le plaisir d’être considéré comme un incompris, un insoumis et un «maudit». Et cette poursuite du vent étant absolument vaine, tous les cocus d’aujourd’hui sont donc condamnés à courir sans fin. Ignorant la vie véritable, ils ne savent pas que presque tous les traits humains réellement enracinés en excluent forcément beaucoup d’autres.

L’Antiquité disait : «Il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe.» On peut ajouter à présent que cela empêche d’habiter simultanément Tokyo.
On comprend aisément ce triomphe de l’envie, la fusion incontrôlable de son cœur radioactif, et ses retombées partout. Les péchés capitaux qui ont disparu concernaient des traits personnels de l’individu agissant par lui-même (ou, dans le cas de la paresse, préférant ne pas agir). Mais l’envie était le seul trait qui ne regardait qu’autrui. Il est normal qu’elle reste seule, pour amuser et pour aiguillonner ceux qui ont été dépossédés de tout.
Dans quel siècle vivons-nous, voilà ce que ces stupéfiantes trouvailles ne laisseront pas oublier un seul jour. Autrefois, César Borgia n’enviait pas Michel-Ange, Frédéric II n’enviait pas Voltaire, et M. Thiers lui-même n’aurait certes pas pu penser à envier Baudelaire. Plus récemment, le président Valéry Giscard ne dédaignait pas la satisfaction de faire savoir qu’il admirait Flaubert (ce même Giscard qui fut Homais, Bouvard, Pécuchet en un seul homme) et qu’il aurait même renoncé très volontiers à une année d’activité politique, si l’assurance lui était donnée de faire pendant ce délai une œuvre artistique de l’importance de celle de Flaubert, ce qui valait bien à ses yeux de renoncer à deux semestres d’autres cadeaux plus sûrs. Et même plusieurs analphabètes contemporains, dans leurs chaires, envient la culture des rédacteurs de cette Encyclopédie, et la richesse de leurs informations !

Nous disions que la régression intensive et extensive de la personnalité entraîne fatalement la disparition du goût personnel. Qu’est-ce qui peut plaire, en effet, à qui n’est rien, n’a rien, et ne connaît rien — sinon par un ouï-dire mensonger et imbécile ? Et presque rien de précis ne lui déplaira non plus : tel est justement le but que se proposent les propriétaires et les «décideurs» de la société, ceux qui détiennent les instruments de la communication sociale, à l’aide desquels ils se trouvent en situation de manipuler les simulacres des goûts disparus.

Edgar Poe, dans le Colloque entre Monos et Una, qui se plaît à choisir pour sujet une prochaine destruction du monde, et qui constitue sans doute celui de ses écrits qui anticipe de plus loin ce que nos contemporains ont découvert si récemment touchant l’accumulation de ruptures irréversibles et aveugles de l’équilibre écologique, écrivait dès 1845 :
«Cependant, d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, même assoupi, du forcé et du cherché trop loin aurait dû nous arrêter à ce point. Mais il paraît qu’en pervertissant notre goût, ou plutôt en négligeant de le cultiver dans les écoles, nous avions follement parachevé notre propre destruction. Car, en vérité, c’était dans cette crise que le goût seul — cette faculté qui, marquant le milieu entre l’intelligence pure et le sens moral, n’a jamais pu être méprisée impunément —, c’était alors que le goût seul pouvait nous ramener doucement vers la Beauté, la Nature et la Vie.»

À quel point le goût et la connaissance ont disparu ensemble, avec le sens de l’invraisemblable et celui du ridicule, rien ne l’a mieux montré que la lourde imposture archéologico-culturelle du siècle, dont il semble que très peu de gens aient encore ri, et que ses principales dupes préfèrent croire oubliée sans autre explication. Vers 1980, on s’extasiait sur une armée de statues des milliers de soldats et de chevaux, un peu plus grands que nature, que les Chinois prétendaient avoir découverts en 1974, et qui étaient censés avoir été enterrés, il y a vingt-deux siècles, avec l’empereur Tsin Che Hoang Ti. Des centaines de journaux, et des dizaines d’éditeurs, ont avalé l’hameçon et la ligne et, garanti du reste par l’enthousiasme du même Valéry Giscard, ce trésor fut exposé dans plusieurs grandes villes d’Europe. Là s’élevèrent finalement des doutes subalternes sur la question de savoir si ces merveilles en voyage étaient des originaux, comme l’avait affirmé le gouvernement néo-maoïste, ou des copies, comme il fut contraint de rectifier par la suite. Ici, la formule de Feuerbach qui disait déjà que son temps préférait la copie à l’original, avait été bien dépassée par le progrès puisqu’il s’agissait de copies dont les originaux n’avaient jamais existé. Au premier regard sur la première photo des «fouilles», on ne pouvait que rire de l’impudence des bureaucrates chinois, qui prenaient si effrontément les étrangers pour des crétins. Mais encore plus extravagant que toutes ces invraisemblances absolues, il suffirait de voir l’image de n’importe quelle tête de n’importe quelle statue (toutes fort ressemblantes) pour savoir que nulle part et à aucun moment de l’histoire du monde de telles figures n’avaient pu être produites au moule avant le premier tiers de notre siècle (en fait, elles ont été fabriquées dans les dernières années du règne de Mao, pour compenser, par une découverte si abondante et miraculeuse, tout ce qui a été détruit pendant les folies de la pseudo-«révolution culturelle»). Pour composer la pauvre forme de base de ces marionnettes géantes, il fallait nécessairement qu’aient déjà été fabriqués les mannequins des vitrines du début de ce siècle ; que les tableaux de Gauguin aient tracé assez récemment une nouvelle figure artistique de l’exotique dans l’art occidental, enfin et surtout que la statuaire stalinienne et nazie — c’est justement la même — ait vu le jour dans les années 30.
Deux siècles d’approfondissement de l’histoire des civilisations, de l’histoire des formes, et tout ce qu’ont pu montrer Winckelmann ou Schiller, Burckhardt ou Élie Faure, et cent autres qui vont des Schlegel à Walter Benjamin, sont oubliés dans un même néant ; puisque ceux qui tiennent le crachoir, comme disait le peuple de Paris quand il parlait encore, sont, eux, bien persuadés qu’il n’y a pas, ici non plus qu’ailleurs, de science qui s’impose ; et que l’ignorance peut tout dire puisqu’elle sait n’avoir plus à craindre une réponse.
Il est parfaitement sûr que des milliers de gens dans le monde, et sans avoir besoin d’être archéologue ou sinologue, tout comme nous, ont compris au tout premier instant. Mais qu’a pu en savoir le spectacle, et ceux qu’il informe ? Ce sont des purs ignorants qui jettent la désinformation dans les masses. Et quant aux si médiocres professionnels de ces questions, quand évidemment ils ont fini par apprendre leur erreur par quelques confidences en famille, ils ont pensé qu’il serait sûrement plus élégant de leur part de ne se souvenir de rien. Et voilà pourquoi en cette matière le tyran, comme le montrait La Boétie, a tant d’amis. Ils sont nombreux à avoir quelques petits intérêts, aux côtés de ceux qui en ont de grands, pour que soit abolie l’histoire, pour que soit abolie la mémoire.
  Guy Debord
 

Archives du blog