samedi 16 avril 2011

Le Capital, préface, premier chapitre, appendice (la forme valeur)

vorwort
Traduction française à partir de la première édition allemande, Hambourg 1867,
« Tout commencement est difficile, et cela vaut pour toutes les sciences. La principale difficulté sera donc de bien comprendre le premier chapitre, et surtout la partie qui contient l'analyse de la marchandise. En ce qui concerne le détail de l'analyse de la substance de la valeur et de la grandeur de valeur, j'en ai désormais vulgarisé l'exposé pour le rendre le plus accessible possible. Il en va tout autrement de l'analyse de la forme valeur. Elle est difficile à comprendre, pour cette raison que la dialectique y est beaucoup plus aiguisée que dans le premier exposé. Je conseille donc au lecteur qui n'est pas complètement rompu à la pensée dialectique de sauter tout le passage qui va de la page 15 (ligne 19) jusqu'à la fin de la page  34, pour lire à sa place l'appendice : " la forme valeur "35. »
 (Karl Marx, Le Capital, préface de la première édition, 1867)

Le Capital n'est généralement pas accessible au lecteur dans sa première édition (Hambourg, 1867). Au cours des éditions suivantes, les modifications apportées par Marx (1873), puis par Engels (1883 et 1890), ont été faites pour partie sous l'emprise de la conviction, émanant de l'entourage de Marx, selon laquelle le commencement de l'ouvrage était d'abord difficile. Marx en convenait, et s'en explique dans la préface, mais tout en précisant que " la chose est trop décisive pour le livre tout entier " (lettre à Engels du 22 juin 1867). Que cette chose redevienne lisible sous la forme de son élan initial pourrait avoir quelque utilité pour la compréhension des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste , dans la perspective de sa suppression positive. Cela vaut bien un détour par la source.
Le lecteur français ne dispose en l'état actuel des choses que de la traduction, désormais introuvable, du chapitre I et de l'appendice, parue aux éditions du Cerf en 1977 (Paul-Dominique Dognin, Les " sentiers escarpés " de Karl Marx, le chapitre I du " Capital " traduit et commenté dans trois rédactions successives). Même en langue allemande la première édition est rare ; 140 ans après, il est sans doute temps de pouvoir consulter sur pièce. D'autant que le texte de 1867 fait depuis plusieurs années l'objet de commentaires ou d'analyses tournant autour de la forme valeur et délivrés par des auteurs ayant pris quant à eux connaissance de l'original – qu'ils gardent sous la main.
Épreuve de la contradiction, l’aliénation est un ressort si impérieux que même qui s’y confronte pour s’en affranchir y succombe. Aussi, l’effort visant à rendre accessible au lecteur français les commencements du Capital – de si mauvaise réputation qu’un célèbre commentateur proposa d’en sauter préalablement la lecture selon un tour pédagogique qui consisterait, en guise de leçon de natation, à s’entraîner au plongeon avant même de se risquer dans l’eau – ne se fait-il pas sans qu’un certain mimétisme s’impose comme procédure de publication. De même que la traduction de Joseph Roy révisée par Marx fut proposée aux lecteurs les plus immédiatement concernés, les ouvriers, en paraissant sous forme de feuilleton au prix modique de 10 centimes de 1872 ; la traduction en cours, reprenant la première édition allemande de 1867, se propose ici par livraisons successives et selon le rythme de son élaboration, au négligeable prix du néant de sa valeur d’échange.
Pour cette édition électronique, les notes sont exclusivement celles de Marx et nous n'avons donc pas eu à modifier leur numérotation. Lorsque Marx n'a pas traduit les citations, nous les avons traduites et mises entre crochets. Tous les caractères en italiques sont ceux de l'original allemand. Les occurrences "en français dans le texte" apparaissent en plus petits caractères

Le Capital
Critique de l’économie politique
Par

Karl Marx
Premier volume
Livre I : Le procès de production du capital
Hambourg
Éditeur Otto Meissner
1867
New York : L.W. Schmidt. 24 Barclay-Street.

Préface
L’ouvrage dont je livre ici au public le premier volume constitue la suite de mon écrit « Contribution à la critique de l’économie politique », publié en 1859. La longue pause intervenue entre ces deux publications est due à une maladie de plusieurs années qui a interrompu mon travail de manière répétée. 
Le contenu du précédent écrit est résumé dans le premier chapitre de ce volume ; cela ne répondait pas seulement à une exigence de rendre l’enchaînement plus rigoureux et l’ensemble plus complet. L’exposition est améliorée. Dans la mesure où l’état de la question pouvait le permettre, de nombreux points qui n’avaient été qu’évoqués dans la version précédente sont ici développés plus avant, alors que d’autres au contraire qui avaient fait l’objet d’un développement plus poussé n’y sont plus qu’esquissés. Il va de soi que les sections sur l’histoire de la théorie de la valeur et de la monnaie ne font désormais plus du tout partie de l’exposé. Toutefois, ceux qui ont lu mon premier ouvrage trouveront dans les notes du premier chapitre tout un choix de nouvelles sources pour l’histoire de cette théorie.
Tout commencement est difficile, et cela vaut pour toutes les sciences. La principale difficulté sera donc de bien comprendre le premier chapitre, et surtout la partie qui contient l’analyse de la marchandise. En ce qui concerne le détail de l’analyse de la substance de la valeur et de la grandeur de valeur, j’en ai désormais vulgarisé l’exposé pour le rendre le plus accessible possible 1. Il en va tout autrement de l’analyse de la forme valeur.



1 Ceci paraissait d’autant plus nécessaire que dans l’ouvrage de F. Lassale contre Schulze-Delitzsch, même la section où l’auteur déclare donner la « quintessence intellectuelle » de mon développement sur ces thèmes recèle des malentendus lourds de sens. En passant. Quand F.Lassalle a emprunté à mes écrits, presque mot pour mot, allant jusqu’à utiliser la terminologie que j’ai créée, et sans mentionner ses sources, la totalité des propositions théoriques générales de ses travaux économiques, par exemple sur le caractère historique du capital , sur les liens qui unissent rapports de production et mode de production etc., etc., il y a tout lieu de penser que cette manière de procéder répondait sans doute à des considérations de propagande. Je ne parle évidemment pas de ses développements dans leurs détails, ni de l’utilisation qu’il en fait : ce n’est en rien mon affaire.
Karl Marx

To André Bertrand and Daniel Joubert

 
22 January [19]67 Dear friends:
Michele [Bernstein] has reported to us the telephone conversation with you and, in the meantime, Donald [Nicholson-Smith] received the two tracts.[2] We begin to see them disappear.
The tract by the ex-bureau members[3] is quite stupid. One can see in it the injured emotionality, the desire to be recognized by the SI on the basis of a single action, though they progressed so laboriously during this small scandal, and en bloc, though they were completely opposed to each other and did not hide this from us. It seems to me that all the quotations from my letters are exact. I find them perfectly correct on the subject, in the circumstances, and implicated by all the public statements of the SI up till now. (Do they believe that the SI has been successful until now due to naivete, sentimental effusion over the first to approach us, or idiotic confidence in irresponsible people?) As a general rule, all the letters exchanged within the SI – none were reserved “for [Mustapha] Khayati,” everybody knows everything – are not secret, except in very precise and very rare cases – which have nothing to do with the “judgment” of such people – of those letters marked “to be destroyed.”
In brief, we distrusted the uncertainties of the people from Strasbourg. Everything has finally proved that we were right. After the SI, contrary to our first plans, found itself engaged in the affair to such a point, we obviously had to supervise the often dubious people who publicly presented themselves as our partisans and who, for example, gave way in the face of the small scandal of the “solemn return,” which – if they were capable of understanding on their own the scandal that they produced, that is, the incident that began the entire affair – they would have seen it as obligatorily implicated by the scandal as a whole. If the ex-bureau members, moreover, haven’t seized their “chance” in the fact that our judgments of the them were made in evolution with the affair itself, this proves that they are, rather, of the inferior type (Frey-Holl)[4] who doubts his abilities and thus gloriously demands immediate, abstract and total recognition. Although this sad emotional disposition grossly deforms the subjectivity of their judgment, until now they haven’t told a specific lie. They have only the stupidity to gulp down and cover up the lies of the three excluded situationists.[5] We distinguish their responsibility, and we will not mix them in unjustly in our demolition of the [other] three.
The ex-bureau members are superbly unaware when they see themselves as executants in comparison to “theoreticians” in revolutionary “action”! Which action? The principal “action” in an affair of this kind was writing a pamphlet; and, additionally, knowing how to respond intelligently and clearly to certain subsequent questions. But they believe it is enough to get mentioned in the newspapers, and that they “took power” in Strasbourg!
The three excluded people who effectively manipulate them today (if only by persuading them with their pitiful lies for several weeks) “manipulate” them, if one can say so, just like they did Khayati until last week: indeed, in their participation in the SI, these three people principally and almost uniquely knew a hollow arrogance – compensation for the worst of their shortcomings – which is an attitude that I had already denounced in my report to the July Conference.[6] All of the ex-bureau members have to engage in a highly comic act of self-blinding to be ignorant of the facts that, on the question of their merits, the excluded situationists had been in absolute solidarity with the “rigor of the SI” – although they were so due to other motivations, which have now been overturned by opportunity, and although they had even been [self-appointed] informers for the SI concerning the probable intentions and abilities of the “students.” The three have almost never differed from Khayati's judgment, and then only in the degree of severity (Frey and Holl).
As for the three excluded people, the maladroitness of their new denials will be perceptible to those who know how to critique a text. It is quite true that there wasn’t a vote to exclude the liars and there couldn’t be one. The meeting of 10 January [1967] had unanimously decided, in advance, that any unmasked liar would be excluded immediately. And even this decision hadn’t been submitted to a “vote”: the one who refused to put his signature on this motion had effectively resigned when he defended the “right to lie within the SI” (Garnault and Khayati, absent from the meeting, didn’t physically sign it, but it is clear that they made known to us their adhesion to the motion, without which we could receive no one at the next meeting). Thus, five days earlier, the excluded people signed the reasons for and the binding order of their elimination. We can only affirm that they confessed their lies at the 10th hour rather than the 11th, but this formality hardly has meaning, even in an international treaty: it was obvious at the meeting of 15 January, begun at 9 PM in the evening. The minutes concerning their exclusion were set down when we declared to them that anything they could say at that point no longer had any interest to us (and thus they parted piteously). [André] Schneider himself, “in the early hours of the 16th,” had been able to see this text, already finished, and then put into the mail. The three had only spoken of an intention to resign – which they’d done secretly – after the moment when their lies had finally collapsed, that is to say, when they were already automatically excluded for the most ignoble reason, with the result that, for us, their supposed intentions in the past no longer had any value.
Now that these three, poor people have revealed their arguments, the fundamental absurdity of their position has become clear: why have they suddenly wanted to resign, and as a team, without ever having previously presented a single disagreement with the SI? It was necessary that they found themselves together that day. When did they “discover” hierarchy in the SI (since they had always hidden this important discovery)? The day of their exclusion? Earlier? But then why have they never critiqued and openly refused this hierarchy in the SI by easily applying our declared principles to all of us?
Another question kills them. One knows quite well why they respond, “It is they who lie!” because it is always the single impoverished defense of liars who have been caught. They had to say this, or confess [avouer] what they are, and what they have become is quite unmentionable [unavouble]. But we who, following their own hierarchical conception of the SI, could have thrown them out at any moment on the basis of any bad accusation whatsoever: why would we have detested them so much that we would want to definitively ruin their presence in the future revolutionary movement by describing them as purveyors of calumny? (Though I knew from several weeks earlier that Holl was a contemptible person, when this meeting began I didn’t have the least antipathy towards either Garnault or Frey). Why didn’t we accept their resignation, if they had really resigned, as each has the obvious right to do so? Re-reading Internationale Situationniste, one sees that we have indicated several instances of resignation (even for an individual as suspicious as Constant [Nieuwenhuis], whose resignation more resembled an exclusion), without ever worrying that there wasn’t a much larger number of exclusions in my statistics! Furthermore, the incoherence of all these people exploded here: the best technique for excluding many would be to allow more to join, obviously! This is what the ex-bureau members reproach us for not doing. One could draw from this truth [the alternate conclusion] that we should demand more coherence – and more knowledge, clearly understood – from the “contacts” who want to join us so as not to have to exclude them at all. With the result that, when we say someone is excluded, it is true. One must make it so.
The last three people to be excluded had participated so little in the SI that they do not realize how much their declarations perfectly adopt the tone and discoveries of Nash[7] and ten others: dictatorship, mania for exclusion, political discipline. As these three have claimed to be more coherent and better informed than the others, they are only more ridiculous.
[Daniel] Guerin is saddened by the blow that we have brought to the beautiful scandal of Strasbourg – without thinking that he had reached his end at the UNEF Congress and that this is only a paragraph in the general scandal that the existence of the SI is. We responded to him that the question of the truth in the revolutionary milieu is much more important than any good image (as we already told him concerning Ben Bella[8]). Moreover, we will not stop speaking about Strasbourg immediately. In a large tract[9] that you will no doubt receive on Wednesday, we only settle accounts with the three fakers, with a specification that any reader of good faith will find definitive.
Cordially,
Guy Debord

[1] André Bertrand, creator of the Return of the Durruti Column comics in October 1966, and Daniel Joubert, a student at Strasbourg who was involved with Notes critiques in Bordel.
[2] La vérité est revolutionnaire and De la merde en milieu situationniste, sent from Strasbourg by those excluded from the SI.
[3] Vous foutez-vous de nous? Vous ne vous en foutrez pa slongtemps, a text distributed by the members of the bureau of AFGES (cf. I.S. #11, pp. 23-31).
[4] Translator: “Frey” is Theo Frey, and “Holl” is Herbert Holl.
[5] Translator: together, along with Jean Garnault, the so-called “Garnautins.”
[6] Cf. Guy Debord, Oeuvres, Gallimard, 2006, pp. 1162-1169.
[7] Translator: Jorgen Nash, excluded in 1962.
[8] Translator: “The Algeria of Daniel Guerin,” I.S. #10, 1966.
[9] Attention! Three Provocateurs, a poster-tract dated 22 January 1967.

(Published in Guy Debord Correspondance, Vol "0": Septembre 1951 - Juillet 1957: Complete des "lettres retrouvees" et d l'index general des noms cites by Librairie Artheme Fayard, October 2010. Translated from the French by NOT BORED! April 2011. Footnotes by the publisher, except where noted.)

vendredi 15 avril 2011

FUKUSHIMA: Des réactions de fission dans la piscine n°4

NOUVEAU DANGER.

Attention, danger ! C’est vers la piscine de l’unité n°4 de Fukushima que les regards convergent aujourd’hui avec une nouvelle inquiétude. S’y déroulent des réactions en chaîne dégageant  une très forte radioactivité ! Des niveaux “100 000 fois supérieurs à la normale”, selon l’agence de sûreté nucléaire japonaise NISA. C’est ce que l’on peut comprendre après l’annonce postée ce 14 avril sur son site (1) par l’opérateur TEPCO de la centrale de Fukushima.  L’opérateur y présente en effet les résultats d’une “analyse de 200 ml d’eau prélevée le 12 avril dans la piscine n°4” (où 195 tonnes d’eau ont été injectées le 12 avril selon l’AIEA (2)). Ces résultats, obtenus le 13 avril et annoncés ce 14 avril montrent que, outre du césium 137 et du césium 134 découverts dans cette eau, de l’iode 131 y a été retrouvé. Or l’iode 131, rappelons-le, a une demi-vie de 8 jours seulement. Autrement dit, si on le retrouve en quantité – ce qui est le cas, 220 000 Bq/litre – cela signifie qu’il a été créé depuis peu de temps (à noter qu’une mesure dans cette même piscine faite le 4 mars, c’est-à-dire avant le démarrage des événements catastrophiques, n’en avait pas détecté). Et s’il a été créé depuis peu de temps, cela signifie que des réactions de fission ont lieu dans le combustible qui est entreposé.
Rappelons que le réacteur n°4 était à l’arrêt avant le séisme puis le tsunami. Tout le combustible usagé du réacteur avait été déposé dans la piscine. Et l’on a appris aujourd’hui (3) qu’outre ce combustible usagé, du combustible “neuf” s’y trouve aussi : “204 barres de combustible non usagé” (outre 1331 barres de combustible usagé). Des niveaux qui pourraient être également dus, a-t-elle estimé, à l’injection dans la piscine d’eau de pluie contenant des quantités de particules émettrices de radioactivité.
Interrogé à ce sujet, l’ingénieur nucléaire américain Arnie Gundersen (que nous avions cité dans le blog du 15 mars (4)), nous a dit voir dans la présence d’iode 131 dans la piscine n°4 une « énorme annonce » (« BIG news »).  De même que la présence de combustible neuf, car il peut être devenir « critique » (connaître des réactions de fission) « plus facilement que le combustible usagé ». Selon lui, ce pourrait être « la raison  pour laquelle cette piscine n’est plus remplie d’eau. Des changements mineurs dans la géométrie des casiers (dans lesquels sont normalement contenues les barres de combustible) pourraient être la cause de la reprise de criticité dans le combustible neuf. Je le sais, car mon groupe de travail a fait des calculs de criticité dans ce type de casiers pendant des années ».
Devant la dangerosité de ces barres de combustible, on se demande bien comment l’opérateur va pouvoir manipuler ce combustible, afin de le confiner et stopper le relargage de radioactivité qui doit avoir lieu en ce moment même. Il a été annoncé « le déploiement d’un petit drone (hélicoptère) pour voir s’il est possible d’extraire ce combustible » (selon TEPCO, ce survol a été effectué ce 14 avril entre 10h17 et 12h25). La tâche est rendue extrêmement difficile vu les niveaux de radioactivité : rayonnements gamma, mais aussi et peut-être surtout bouffées de neutrons extrêmement dangereuses dont il est très difficile de se prémunir (de même qu’il est difficile de mesurer exactement le niveau de rayonnement au moment où il est émis, lors ds réactions de fission). Sans oublier le phénomène d’  « effet de ciel », déjà cité dans ce blog, sorte de rebond du rayonnement sur les couches atmosphériques qui peut le rabattre vers le sol en des endroits imprévus.
Outre les énormes difficultés d’évacuation de dizaines de milliers de tonnes d’eau radioactive, les travailleurs dans la centrale se retrouvent donc aujourd’hui avec un problème majeur à régler sur l’unité n°4. Sans que l’on connaisse, par ailleurs, jusqu’où peut aller le relargage de produits de fission particulièrement dangereux.

source

jeudi 14 avril 2011

L’industrie financière


Le philosophe André Gorz revient, dans l’un des derniers textes parus avant sa mort, sur la dynamique du capitalisme financier et sur les raisons qui permettent de voir dans le revenu social garanti une occasion de sortir du capitalisme. 25 septembre 2007.
Dans ce paragraphe, très technique, l’auteur explique comment l’on peut faire ce que l’on pourrait appeler de la fausse monnaie, du moins : du capital fictif, qui pourtant est un point d’appui à la spéculation.
Depuis une quinzaine d’années, l’industrie financière est devenue une composante majeure du capitalisme mondial, indispensable à son fonctionnement. Les idéologues de gauche qui prétendent y voir une activité parasitaire, phagocytant l’économie réelle, ignorent la réalité des faits. Les transactions financières rapportent depuis le début des années 1980, plus d’argent, globalement, que les capitaux investis dans la production de marchandises, matérielles ou non ; l’achat et la vente de capital fictif sur les marchés boursiers rapportent plus que la valorisation productive du capital réel. Plus de la moitié des gains réalisés par les grandes firmes américaines proviennent d’opérations financières. Les 500 firmes de l’indice Standard and Poor’s disposent de 643 milliards de dollars d’argent liquide qui ne trouvent d’emploi rentable que dans l’industrie financière. Cette prospérité apparente des grandes firmes ne dément nullement la contraction de la masse globale des profits que rapporte le capital productif. Elle signifie seulement qu’une minorité de firmes, grâce à leur position dominante, phagocyte la valeur produite par l’ensemble des entreprises, notamment par l’exploitation des sous-traitants, par des ententes mutuelles et par des rentes de monopole.
Le cabinet McKinsey a estimé à 80 000 milliards de dollars le montant des capitaux excédentaires à la recherche de placements rémunérateurs. Seule l’industrie financière, par des artifices de plus en plus ingénieux et risqués, leur permet d’en trouver. Les gains qu’elle procure sont sans doute de l’argent fictif et virtuel, mais le système bancaire permet de les recycler et de les faire rétroagir sur l’économie réelle. L’argent fictif peut servir de caution et de base pour obtenir des prêts financés en dernier ressort grâce à l’émission de monnaie réelle par la banque centrale.
Le gonflement de bulles spéculatives se transforme ainsi en machine à création monétaire.
Aussi des néo-keynésiens suggèrent-ils que la solution des problèmes de financement pourrait consister en l’imposition des revenus réels que l’industrie financière parvient à tirer de l’accroissement fictif de capitaux fictifs. Pourquoi, demandent-ils, cette hausse fictive permet-elle d’émettre de la monnaie réelle à l’intention des seuls détenteurs de capital fictif ? Pourquoi ne pas recourir à la création monétaire ex nihilo à laquelle l’industrie financière recourt, en fait, de façon déguisée, pour créer du pouvoir d’achat à des fins sociales et pour financer des infrastructures, de la recherche, de la production de « capital humain » ?
« La distinction entre l’économie réelle et le gonflement de bulles spéculatives [n’est-elle pas] obsolète quand le recyclage des plus valus fictives engendre la production de biens réels sans base réelle dans des revenus salariaux ou des gains réguliers » ? Sans doute. Il y a seulement lieu de se demander combien de temps du pouvoir d’achat issu de la bulle spéculative et « sans base réelle dans l’économie réelle [pourra] donner naissance à des productions de marchandises et à l’emploi sous une forme capitaliste de moyens de production, de forces de travail, de matières premières, etc. que le capitalisme est incapable d’utiliser selon ses critères propres », c’est-à-dire de manière rentable, de manière à reproduire et accroître du capital. (Je résume ici des analyses de Robert Kurz [6])

mercredi 13 avril 2011

« Le vilain spéculateur »

Les forums sociaux et les alliances contestataires voient grossir leurs rangs, les étudiants font grève contre les coupes budgétaires et l’augmentation des frais de scolarité. La société gronde depuis que, sous le label Agenda 2010, les contre-réformes antisociales s’en prennent aux acquis essentiels, frappant les gens d’une façon plus dure qu’attendu (ces contre-réformes n’épargnent même plus les classes moyennes). Une nouvelle conjoncture pour les mouvements sociaux se dessine. Et comme il fallait s’y attendre, la dynamisation sociale au sein de la gauche et dans les organisation qui, tel Attac, animent ces mouvements fait renaître la dispute autour des interprétations données à la crise. Cette dispute sur les causes sociales du déclin social n’est pourtant pas nouvelle. Elle a une longue histoire, laquelle, pour qui se penche dessus, révèle des traits surprenants.

Le XIXe siècle a connu une critique du capitalisme spécifiquement petite-bourgeoise qui entendait expliquer la crise et la pauvreté par les seules exigences du capital porteur d’intérêts ou capital financier. Sans ce « joug de l’intérêt » - pensait par exemple Proudhon -, il n’y aurait pas non plus de crises. C’était là le point de vue de petits boutiquiers qui, encore aujourd’hui (depuis le propriétaire du petit snack jusqu’aux boîtes de software), inclinent à penser qu’ils ne travaillent que « pour la banque » parce que le fardeau des intérêts et du paiement des crédits pèse lourd. Ce qu’ils oublient, c’est que, sans crédit bancaire, ils auraient été incapables de payer le coût de leurs investissements ou seraient en faillite depuis longtemps. Et le capital-argent se trouve être, dans le mode de production capitaliste, un élément spécifique du marché, qui a son prix, qu’on le veuille ou non.
 
Tout autre était l’argumentation du marxisme du mouvement ouvrier classique, tel qu’il fut représenté, entre autres, par Rudolf Hilferding dans son livre Le Capital financier paru en 1910. Pour lui, le capital financier constituait non pas la source de tous les maux, mais une puissance progressiste et socialisante qu’il ne restait plus qu’à soumettre au contrôle de l’ « Etat prolétarien ». Une fois ce contrôle mis en pratique, le socialisme aurait été pratiquement réalisé, du moins dans ses fondements. C’était certes là une vision qui restait largement en deçà du problème. Car Hilferding, tout comme le marxisme du mouvement ouvrier dans son ensemble, ne mettait nullement en question le principe « productif » de la valorisation, la forme sociale de la « valorisation de la valeur », pensant que la transformation décisive serait réalisé avec le contrôle politique purement extérieur exercé par le « parti ouvrier » et l’ « État ouvrier ». Pour autant, cette vision qui restait en deçà de Marx et ne rendait pas compte de la forme fétichiste de la valeur était bien différente de la vision petite-bourgeoise.
A considérer la discussion qui est en train de naître aujourd’hui, on constate que, dans l’idéologie spontanée des mouvements, on a plutôt tendance à mettre en avant la version petite-bourgeoise de la critique du capitalisme. Depuis les années 1990, c’est l’économie spéculative de la bulle financière qui passe pour la véritable cause de la crise. On se plaît à fustiger l’ « avidité » des vilains spéculateurs. Quand au capital porteur d’intérêts, la prétendue source de tous les maux, on entend lui assigner la place qui lui est due afin de rediriger l’argent (dont on prétend qu’ « il y en a assez pour tout le monde »), vers des investissements de capital productifs. Ici le rapport entre cause et effet est inversé. En réalité, la crise est conditionnée par la limite interne du capital productif lui-même. La force productrice de la troisième révolution industrielle [celle de la microélectronique] dépasse la capacité d’absorption du mode de production capitaliste, trop de force de travail est « libérée » et l’on voit naître des surcapacités qui rendent par la même les investissements productifs inutiles. C’est cela seul qui a engendré l’économie fondée sur l’endettement et la bulle spéculative. Celle-ci n’est que le résultat de la crise et la forme prise par celle-ci, non pas sa cause.
 
Mais la conscience qui prédomine actuellement dans les mouvements sociaux entend seulement critiquer le capital financier et non pas le mode de production capitaliste. Cette grille d’interprétation sert jusque dans les mouvements syndicaux et dans ce qui reste du marxisme académique, comme si l’on avait oublié la théorie formulée par Marx à propos des crises et de l’accumulation. Au fond, on retombe ici en deçà de Hilferding. Quelles en sont les raisons ?
Premièrement : l’effondrement du socialisme d’Etat a rendu obsolète l’option première du marxisme du mouvement ouvrier, qui consistait en ce que l’ « État prolétarien » prendrait sous sa coupe le « pouvoir progressiste » du capital financier. Plus personne n’ose défendre ce point de vue. Deuxièmement : à la suite des processus de socialisation et d’individualisation du capitalisme, la base sociale des mouvements est bien loin d’une « classe ouvrière productrice de survaleur », elle constitue plutôt un sujet diffus et généralisé de la valorisation dont les différentes catégories sociales – depuis le RMIste jusqu’à la tristement célèbre « Ich-AG [1]» en passant par l’intérimaire, l’éternelle étudiante et l’abonné aux petits boulots – se fondent les unes dans les autres et deviennent de plus en plus précaires. Le caractère social qui en résulte se trouve spontanément marqué par un côté néo-petit-bourgeois [2] (chacun son propre capital humain, à chacun de s’autovaloriser lui-même), le moyen de production « autonome » se réduisant à la peau même de l’individu. Troisièmement : la nouvelle qualité de la crise fait que ce qui reste du noyau du travail industriel apparemment producteur dépend désormais de l’anticipation « spéculative » sur une future création de valeur (superstructure de crédits, hyper-endettement à tous les niveaux, économie de la bulle spéculative).
Dans ces contextes, c’est la dépendance générale à l’égard du capital financier autonomisé qui est vécue comme le vrai scandale, alors que la véritable cause de la crise demeure ignorée. Même le marxisme universitaire (de toute façon déjà dilué dans le keynésianisme) devient réceptif à cette sous-critique – d’autant plus que la théorie keynésienne est centrée sur une prétendue solution de la crise à l’intérieur du capitalisme, qui porte sur les intérêts et le capitalisme financier. On ne doit pas passer sous silence qu’une critique du capitalisme tronquée de la sorte n’est pas sans affinité de contact avec des idéologies de crise populiste de droite. On sait bien qu’historiquement une critique réduite à celle du capitalisme financier s’est toujours accompagnée de stéréotypes antisémites. Quand aux médias bourgeois, ils découvrent ici déjà une possibilité de dénoncer le mouvement social en général comme « potentiellement antisémite ». On ne peut s’opposer à cette dénonciation qu’en dépassant l’analyse régressive et tronquée qui se limite au capital financier et qu’en revendiquant d’une façon nouvelle à la fois une socialisation que le principe de valorisation n’arrive plus à représenter et le potentiel civilisateur de celle-ci (services publics, etc.) : au-delà de Hilferding, pas en deçà de lui.
 
[1] L’une des trouvailles antisociales de l’Agenda 2010. La mesure vise à casser le travail au noir en invitant les chômeurs à se mettre chacun à son compte pour devenir un « Ich-AG », un « moi, société anonyme » (N.D.T.). C’est-à-dire le statut d’ « auto-entrepreneur » (note Palim Psao).
[2] « Coté néo-petit-bourgeois » pour sekundâre Kleinbürgerlichkeit. Ce n’est pas la mentalité petite bourgeoise, telle qu’elle s’est manifestée dans l’avènement du capitalisme au cours des XVIII et XIXe siècles, dont il est question  ici, mais d’une version « relookée », réchauffée (N.D.T.)

mardi 12 avril 2011

Abolition

 Abolir qui, dans son sens étymologique latin, signifie simplement détruire, s’est vite spécialisé dans la dimension juridique et sociale. Antoine-Léandre Sardou, dans son Nouveau Dictionnaire des synonymes français (1874) le rapproche ainsi d’Abroger : «Abolir se dit de bien des choses, des coutumes, des usages, des lois, etc. : abroger ne se dit que des lois, des décrets, des actes publics ayant force de loi. Le non-usage suffit pour l’abolition ; mais il faut un acte positif pour l’abrogation : une loi tombée en désuétude est abolie de fait : elle ne peut être abrogée que par une autre loi ou par une déclaration formelle de l’autorité.»
La Révolution française a aboli en droit les privilèges de la noblesse et du clergé, pour fonder l’égalité civile bourgeoise. Le XIXe siècle a aboli l’esclavage dans les colonies qui dépendaient des puissances européennes et, plus tardivement et non sans résistance, aux États-Unis. Le programme révolutionnaire, qui devait rencontrer évidemment des résistances plus durables, se proposait des ce moment d’abolir l’État, les classes, la marchandise, etc. Certains points de ce programme ont été en quelque sorte déjà réalisés, mais à l’envers, par les progrès de la contre-révolution de ce siècle, abolissant effectivement beaucoup de ce qui existait, et toujours dans la seule perspective et par la seule pratique du contrôle absolu, policier et psychiatrique, et de l’élimination de toute liberté extérieure à celle des «décideurs» de l’État. Ainsi, la futile idéologie des «droits de l’homme» n’est pas autre chose qu’une épitaphe sur la tombe de tout ce que tous les États ont enterré. L’abolition de la séparation ville-campagne a été atteinte par l’effondrement simultané de l’une et de l’autre. La séparation travail-loisir s’est défaite quand le travail est devenu si massivement improductif et inepte (dans le dérisoire «secteur tertiaire») et quand le loisir est devenu une activité économique si ennuyeuse et si fatigante. Les inégalités devant la culture ont été abolies presque partout et pour presque tout le monde avec le nouvel analphabétisme — le vieux projet de la suppression de l’ignorance s’est transformé en suppression de l’ignorance dépourvue de diplômes — et ceci dans sa version dure (l’école primaire) comme dans sa version molle (la néo-université) ; car la formule d’A.-L. Sardou vérifie partout sa justesse : «Le non-usage suffit pour l’abolition.» L’argent est en passe d’être aboli d’une manière spéciale par la monétique, à travers laquelle, confiants et bien éduqués, les citoyens-enfants devront laisser la gestion de leur petite tirelire à des machines plus compétentes qu’eux, et qui savent, indubitablement, mieux qu’eux, et ce qui leur convient et de quoi ils devront s’abstenir.

On sait que la pensée chrétienne, dont la vie tenace a malheureusement duré près de deux mille ans, avait entrepris d’établir que le monde n’était qu’une «vallée de larmes». Ainsi avait-elle blâmé, sous l’appellation de «péchés capitaux», les principales tendances de l’homme réel ; sans se flatter toutefois d’arriver jamais à les supprimer, dans la vaste étendue des sociétés qu’elle a si longtemps contrôlées.

La liste de ces péchés capitaux est bien oubliée aujourd’hui et, seule, la petite minorité de nos contemporains, qui a gardé une certaine familiarité avec la lecture et le langage, se souvient qu’ils étaient conventionnellement au nombre de sept. Ces péchés capitaux, sources de tous les autres, étaient : l’orgueil, l’avarice, la luxure, l’envie, la gourmandise, la colère et la paresse.

Dans le fracas des proclamations ininterrompues qui nous informent partout des triomphes de la société dominante sur les terrains de sa foudroyante puissance énergétique, de son produit national brut, de sa crise modernisée et de son ordinateur cultivé, et tant d’autres aimables abstractions, on oublie trop modestement un phénomène concret d’une immense portée : l’organisation mondiale de la société qui s’est mise en place, avec une vitesse toujours croissante, dans la deuxième moitié du XXe siècle, est parvenue à abolir six sur sept des péchés capitaux (soit, pour le faire sentir en termes aujourd’hui plus transmissibles, un pourcentage sensiblement égal à 86%). Nous le prouverons en peu de mots : que chacun simplement pense aux exemples de ce qu’il n’osera tout de même plus appeler «son pays» !

L’orgueil est évidemment mort chez l’électeur-administré, chez l’automobiliste-sondé, chez le téléspectateur-pollué, chez l’habitant des H.L.M. et le vacancier de l’autoroute. Personne, ayant accepté de survivre ainsi, ne peut garder la possibilité même d’un mouvement fugitif d’orgueil.

L’avarice n’a plus aucune base, puisque la propriété tend à se concentrer dans l’État, qui dilapide par principe. La véritable propriété individuelle, accessible à si peu de gens, est fort rongée par le contrôle tatillon et le droit d’intervention de mille autorités collectives ou corporatistes. Le salarié ne peut même plus thésauriser un peu de pauvre monnaie, à valeur toujours changeante, fictive, fluide comme l’eau. Cette monnaie même s’éloigne dans une abstraction toujours plus reculée, simple monétique, jeu de comptabilités qui se feront sans lui. Et s’il pense accumuler quelques objets plus précieux que ce qu’offre quotidiennement le marché, le voleur les emporte.

La luxure a disparu presque partout, avec le mouvement de liquidation des personnalités réelles et des goûts réels. Elle a reculé devant le flot d’idéologie trop visiblement insincère, de froide simulation, de comique prétention du robot à la passion automatique. Le S.I.D.A. surgit pour parfaire cette déroute.

Devant les trouvailles de l’industrie agro-alimentaire, la gourmandise a rendu les armes. Le spectateur d’ailleurs, ici comme au théâtre, ne pense plus être capable de juger le goût de ce qu’il mange. Il se guide donc sur les stimuli que sont les titres des mets à la mode, la publicité, et le jugement de la critique gastronomique.
La colère a eu tant de raisons, et si peu de manifestations, qu’elle s’est dissoute dans la lâcheté générale et la résignation générale. Un électeur a-t-il, de bonne foi, l’occasion de se mettre en colère devant le résultat final d’une élection, qui est en vérité toujours le même, donc exactement prévisible et garanti ? Malvenu à jouer l’innocence déçue et bafouée, un électeur est en tout cas un coupable. Il ne pourrait avoir de colère que contre lui-même, et c’est une position inconfortable qu’il veut ordinairement s’éviter.
La paresse n’est plus guère possible : il y a partout trop de bruit. C’est encore bien pire pour tous les malheureux qui courent au travail, ou aux vacances. La paresse n’est un plaisir que pour qui se plaît chez lui, et en sa propre compagnie. Les pays modernes peuvent avoir un nombre élevé de gens sans emploi, et bien d’autres qui travaillent à beaucoup de choses tout à fait inutiles. Mais ils ne peuvent conserver personne de paresseux ; ils ne sont pas assez riches pour cela.

On nous objectera peut-être que cet exposé, malgré sa profonde vérité, est un peu trop systématique, parce que la réalité dans l’histoire est toujours dialectique ; et que c’est une schématisation appauvrissante de présenter ainsi tous les péchés capitaux voués à la même perte. Cette objection n’est pas fondée : nous n’avons nullement oublié l’envie, qui survit contradictoirement, et qui est comme la seule héritière de toutes ces puissances anéanties.
L’envie est devenue un mobile exclusif et universel. L’envie a toujours procédé du fait que beaucoup d’individus se mesurent à une même échelle. Celle-ci était, le plus souvent, le pouvoir et l’argent. En dehors de cette commune mesure de la limitation, les réalités restaient diverses ; et tous ceux qui ne se souciaient pas trop du pouvoir et de la richesse restaient évidemment à l’abri de l’envie. D’un autre côté, quelque caractère envieux pouvait toujours rivaliser avec quelque personne de sa sphère d’activité. Un poète pouvait envier un poète. Et ceci pouvait se manifester aussi chez un général, une pute, un acteur, un cafetier. Mais la plus grande partie des individus ne suscitait guère l’envie des autres. Aujourd’hui, où les gens n’ont presque rien et n’aiment rien, ils voudraient tout, sans négliger le contraire. Tout spectateur envie presque toutes les vedettes. Mais ils peuvent aussi envier simultanément tous les traits de toutes ces vedettes. Celui qui a eu la bassesse de faire carrière, et qui est donc peu satisfait de sa carrière (d’autres sont toujours plus haut), voudrait aussi avoir l’honneur et le plaisir d’être considéré comme un incompris, un insoumis et un «maudit». Et cette poursuite du vent étant absolument vaine, tous les cocus d’aujourd’hui sont donc condamnés à courir sans fin. Ignorant la vie véritable, ils ne savent pas que presque tous les traits humains réellement enracinés en excluent forcément beaucoup d’autres.

L’Antiquité disait : «Il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe.» On peut ajouter à présent que cela empêche d’habiter simultanément Tokyo.
On comprend aisément ce triomphe de l’envie, la fusion incontrôlable de son cœur radioactif, et ses retombées partout. Les péchés capitaux qui ont disparu concernaient des traits personnels de l’individu agissant par lui-même (ou, dans le cas de la paresse, préférant ne pas agir). Mais l’envie était le seul trait qui ne regardait qu’autrui. Il est normal qu’elle reste seule, pour amuser et pour aiguillonner ceux qui ont été dépossédés de tout.
Dans quel siècle vivons-nous, voilà ce que ces stupéfiantes trouvailles ne laisseront pas oublier un seul jour. Autrefois, César Borgia n’enviait pas Michel-Ange, Frédéric II n’enviait pas Voltaire, et M. Thiers lui-même n’aurait certes pas pu penser à envier Baudelaire. Plus récemment, le président Valéry Giscard ne dédaignait pas la satisfaction de faire savoir qu’il admirait Flaubert (ce même Giscard qui fut Homais, Bouvard, Pécuchet en un seul homme) et qu’il aurait même renoncé très volontiers à une année d’activité politique, si l’assurance lui était donnée de faire pendant ce délai une œuvre artistique de l’importance de celle de Flaubert, ce qui valait bien à ses yeux de renoncer à deux semestres d’autres cadeaux plus sûrs. Et même plusieurs analphabètes contemporains, dans leurs chaires, envient la culture des rédacteurs de cette Encyclopédie, et la richesse de leurs informations !

Nous disions que la régression intensive et extensive de la personnalité entraîne fatalement la disparition du goût personnel. Qu’est-ce qui peut plaire, en effet, à qui n’est rien, n’a rien, et ne connaît rien — sinon par un ouï-dire mensonger et imbécile ? Et presque rien de précis ne lui déplaira non plus : tel est justement le but que se proposent les propriétaires et les «décideurs» de la société, ceux qui détiennent les instruments de la communication sociale, à l’aide desquels ils se trouvent en situation de manipuler les simulacres des goûts disparus.

Edgar Poe, dans le Colloque entre Monos et Una, qui se plaît à choisir pour sujet une prochaine destruction du monde, et qui constitue sans doute celui de ses écrits qui anticipe de plus loin ce que nos contemporains ont découvert si récemment touchant l’accumulation de ruptures irréversibles et aveugles de l’équilibre écologique, écrivait dès 1845 :
«Cependant, d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, même assoupi, du forcé et du cherché trop loin aurait dû nous arrêter à ce point. Mais il paraît qu’en pervertissant notre goût, ou plutôt en négligeant de le cultiver dans les écoles, nous avions follement parachevé notre propre destruction. Car, en vérité, c’était dans cette crise que le goût seul — cette faculté qui, marquant le milieu entre l’intelligence pure et le sens moral, n’a jamais pu être méprisée impunément —, c’était alors que le goût seul pouvait nous ramener doucement vers la Beauté, la Nature et la Vie.»

À quel point le goût et la connaissance ont disparu ensemble, avec le sens de l’invraisemblable et celui du ridicule, rien ne l’a mieux montré que la lourde imposture archéologico-culturelle du siècle, dont il semble que très peu de gens aient encore ri, et que ses principales dupes préfèrent croire oubliée sans autre explication. Vers 1980, on s’extasiait sur une armée de statues des milliers de soldats et de chevaux, un peu plus grands que nature, que les Chinois prétendaient avoir découverts en 1974, et qui étaient censés avoir été enterrés, il y a vingt-deux siècles, avec l’empereur Tsin Che Hoang Ti. Des centaines de journaux, et des dizaines d’éditeurs, ont avalé l’hameçon et la ligne et, garanti du reste par l’enthousiasme du même Valéry Giscard, ce trésor fut exposé dans plusieurs grandes villes d’Europe. Là s’élevèrent finalement des doutes subalternes sur la question de savoir si ces merveilles en voyage étaient des originaux, comme l’avait affirmé le gouvernement néo-maoïste, ou des copies, comme il fut contraint de rectifier par la suite. Ici, la formule de Feuerbach qui disait déjà que son temps préférait la copie à l’original, avait été bien dépassée par le progrès puisqu’il s’agissait de copies dont les originaux n’avaient jamais existé. Au premier regard sur la première photo des «fouilles», on ne pouvait que rire de l’impudence des bureaucrates chinois, qui prenaient si effrontément les étrangers pour des crétins. Mais encore plus extravagant que toutes ces invraisemblances absolues, il suffirait de voir l’image de n’importe quelle tête de n’importe quelle statue (toutes fort ressemblantes) pour savoir que nulle part et à aucun moment de l’histoire du monde de telles figures n’avaient pu être produites au moule avant le premier tiers de notre siècle (en fait, elles ont été fabriquées dans les dernières années du règne de Mao, pour compenser, par une découverte si abondante et miraculeuse, tout ce qui a été détruit pendant les folies de la pseudo-«révolution culturelle»). Pour composer la pauvre forme de base de ces marionnettes géantes, il fallait nécessairement qu’aient déjà été fabriqués les mannequins des vitrines du début de ce siècle ; que les tableaux de Gauguin aient tracé assez récemment une nouvelle figure artistique de l’exotique dans l’art occidental, enfin et surtout que la statuaire stalinienne et nazie — c’est justement la même — ait vu le jour dans les années 30.
Deux siècles d’approfondissement de l’histoire des civilisations, de l’histoire des formes, et tout ce qu’ont pu montrer Winckelmann ou Schiller, Burckhardt ou Élie Faure, et cent autres qui vont des Schlegel à Walter Benjamin, sont oubliés dans un même néant ; puisque ceux qui tiennent le crachoir, comme disait le peuple de Paris quand il parlait encore, sont, eux, bien persuadés qu’il n’y a pas, ici non plus qu’ailleurs, de science qui s’impose ; et que l’ignorance peut tout dire puisqu’elle sait n’avoir plus à craindre une réponse.
Il est parfaitement sûr que des milliers de gens dans le monde, et sans avoir besoin d’être archéologue ou sinologue, tout comme nous, ont compris au tout premier instant. Mais qu’a pu en savoir le spectacle, et ceux qu’il informe ? Ce sont des purs ignorants qui jettent la désinformation dans les masses. Et quant aux si médiocres professionnels de ces questions, quand évidemment ils ont fini par apprendre leur erreur par quelques confidences en famille, ils ont pensé qu’il serait sûrement plus élégant de leur part de ne se souvenir de rien. Et voilà pourquoi en cette matière le tyran, comme le montrait La Boétie, a tant d’amis. Ils sont nombreux à avoir quelques petits intérêts, aux côtés de ceux qui en ont de grands, pour que soit abolie l’histoire, pour que soit abolie la mémoire.
  Guy Debord
 

Abat-faim

[rédigé par Guy Debord]

Encyclopédie des Nuisances, tome I, fascicule 5
Paris, novembre 1985
 

On sait que ce terme a désigné une « pièce de résistance qu’on sert d’abord pour apaiser, abattre la première faim des convives » (Larousse). Hatzfeld et Darmesteter, dans leur dictionnaire le qualifient de « vieilli ». Mais l’histoire est maîtresse infaillible des dictionnaires. Avec les récents progrès de la technique, la totalité de la nourriture que consomme la société moderne en est venue à être constituée uniquement d’abat-faim.
L’EXTRÊME DÉGRADATION de la nourriture est une évidence qui, à l’instar de quelques autres, est en général supportée avec résignation : comme une fatalité, rançon de ce progrès que l’on n’arrête pas, ainsi que le savent ceux qu’il écrase chaque jour. Tout le monde se tait là-dessus. En haut parce que l’on ne veut pas en parler, en bas parce que l’on ne peut pas. Dans l’immense majorité de la population, qui supporte cette dégradation, même si l’on a de forts soupçons, on ne peut voir en face une réalité si déplaisante. Il n’est en effet jamais agréable d’admettre que l’on s’est laissé berner, et ceux qui ont lâché le « bifteck » — et la revendication du « bifteck » — pour l’ombre « restructurée » de la chose sont aussi peu disposés à admettre ce qu’ils ont perdu au change que ceux qui ont cru accéder au confort en acceptant des ersatz semblables dans leur habitat. Ce sont habituellement les mêmes, qui ne peuvent rien refuser de peur de démentir tout ce qu’ils ont laissé faire de leur vie.
Cependant le phénomène, mondial, qui affecte d’abord tous les pays économiquement avancés et qui réagit aussitôt sur les pays soumis à l’arriération du même processus, peut facilement être daté avec précision. Quoiqu’il ait été annoncé par des modifications graduelles, le seuil franchi dans la perte de qualité se manifeste en deux ou trois années comme brusque renversement de toutes les « habitudes alimentaires » anciennes. Ce bond antiqualitatif s’est produit en France, par exemple, autour de 1970 ; et environ dix ans plus tôt dans l’Europe du Nord, dix ans plus tard dans l’Europe du Sud. Le critère qui permet d’évaluer très simplement l’état d’avancement du processus est bien sûr le goût : celui des aliments modernes est précisément élaboré par une industrie, dite ici « agro-alimentaire », dont il résume, en tant que résultat désastreux, tous les caractères, puisque l’apparence colorée n’y garantit pas la saveur, ni la fadeur l’innocuité. C’est tout d’abord la chimie qui s’est massivement imposée dans l’agriculture et l’élevage, afin d’augmenter le rendement au détriment de toute autre considération. Ensuite l’emploi de nouvelles techniques de conservation et de stockage. Et chaque « progrès » accompli, en renversant ce que les experts de l’abat-faim appellent nos « barrières mentales », c’est-à-dire l’expérience ancienne d’une qualité et d’un goût, permet d’avancer encore plus loin dans l’industrialisation. Ainsi la congélation, et le passage rapide à la décongélation, ont d’abord servi à commercialiser des « cuisses de volailles », par exemple, composées de matière broyée et reconstituées par « formage ». À ce stade, la matière en question a encore un rapport avec son nom, « volaille », qui n’est distendu que relativement à ce que pourrait être une volaille qui aurait échappé à l’élevage industriel. Mais une fois cette forme acceptée, le contenu peut d’autant plus aisément être altéré : l’exemple vient à nouveau du Japon — ex Oriente lux — où les « pattes de crabes » et « crevettes » sont en fait produites industriellement à partir de poissons à bas prix reconstitués sous cette apparence. Voilà de quoi rendre optimiste quelqu’un comme Jacques Gueguen, « chargé de recherches à la station I.N.R.A. de Nantes », où l’on étudie les moyens de nous faire avaler des steaks à base de « matières protéiques d’origine végétale ». Celles-ci ont certes encore quelques défauts, mais l’on y remédiera : « Pour la couleur, ce n’est pas tout à fait ça, reconnaît Jacques Gueguen : “les isolats de soja sont blanc crème, avec un arôme perceptible de chou. Pour le tournesol, cela donne des fibres grises. Quant à celles du colza, elles sont jaunes, toujours avec un arrière-goût de chou. De toute façon, affirme-t-il, ces fibres sont rebroyées, recolorées et aromatisées, et vous n’y verrez que du feu, une fois que vous les retrouverez sous forme de steak de bœuf, de veau, de porc ou de dinde”. Sceptique, vous vous dites que vous ne mangerez jamais de cette viande-là. Alors, jetez un coup d’œil un peu plus attentif sur la composition de vos raviolis préférés ou du hamburger que vous venez d’acheter au rayon surgelés : un paquet bien banal, avec la photo d’un steak grillé à point reposant sur son lit de salade. Du bœuf comme les autres ? Pas tout à fait, si vous lisez ce qui est écrit sur le carton : 69 % (parfois cela peut descendre jusqu’à 65 %) de viande de bœuf hachée, “assaisonnée” avec des protéines végétales. En fait ces 31 % de protéines végétales n’ont rien d’un assaisonnement mais constituent une sorte de rembourrage additionnel à la vraie viande. » (Cosmopolitan, juin 1985.)
Mais la logique qu’il y a à nous rappeler tout ce que nous avons déjà avalé n’a pas besoin d’être aussi franchement énoncée pour être contraignante : il suffit de nous faire oublier tout ce que nous ne pouvons plus goûter. Ainsi, après que l’on a rendu la bière infecte pour qu’elle soit stockable dans n’importe quelles conditions, n’aurons-nous plus grand-chose à regretter quand on l’adaptera encore mieux aux nécessités de sa circulation marchande : « La brasserie Adelshoffen à Schiltigheim dans la banlieue de Strasbourg lance actuellement de la bière concentrée. Un volume de bière pour cinq volumes d’eau gazeuse. Grâce aux techniques modernes d’ultrafiltration, la bière n’est plus qu’un mécano dont on peut séparer chaque élément : eau, alcool, principes aromatiques… Comme Coca-Cola, Adelshoffen rêve déjà d’expédier d’Alsace vers le monde entier du sirop reconstituable sur place par des embouteilleurs locaux. […] “Cela réduit les coûts de transport et d’emballage puisque les brasseurs sont de plus en plus des revendeurs d’emballages si l’on regarde la part du prix du liquide dans le coût du produit final” explique Michel Debuf. “Le concentré de bière est un projet faramineux aux débouchés planétaires”, s’enthousiasme-t-il. Désormais un simple embouteilleur local pourra casser les monopoles des brasseries. “Avec le concentré il suffit d’une chaîne d’embouteillage pour ajouter l’eau et le gaz carbonique. Tout embouteilleur de sodas, type Coca-Cola, peut le faire.” » (Libération, 29 juillet 1985.)
Cette poursuite insensée de toute économie de temps, et des frais dans la main-d’œuvre ou le matériau (lesquels facteurs diminuent d’autant le profit) tend à faire prévaloir dans toute sa pureté abstraite la logique de la marchandise, qui, avec le temps (par exemple le temps accumulé dans l’histoire humaine pour acquérir le savoir-faire nécessaire à la fabrication d’une bonne bière) prétend ignorer le qualitatif. Lequel ne manque pas de revenir négativement, comme maladie. On y substitue donc diverses réclames idéologiques, des lois étatiques imposées soi-disant au nom de l’hygiène, ou simplement de l’apparence garantie, pour favoriser évidemment la concentration de la production ; laquelle véhiculera au mieux le poids normatif du nouveau produit infect. À la fin du processus, le monopole sur le marché vise à ne laisser de choix qu’entre l’abat-faim et la faim elle-même.
Les États-Unis ont ainsi la Food and Drugs Administration, et ici la consommation abstraite de marchandises abstraites s’est donné visiblement ses lois, quoiqu’elles ne fonctionnent pas trop bien, dans les règlements de ce qui se fait appeler « Marché Commun ». C’est même la principale réalité effective de cette institution. Toute tradition historique doit disparaître, et l’abstraction devra régner dans l’absence générale de la qualité (voir l’article Abstraction). Tous les pays n’avaient évidemment pas les mêmes caractéristiques (géographiques et culturelles) dans l’alimentation. Pour s’en tenir à l’Europe, la France avait de la mauvaise bière (sauf en Alsace), du très mauvais café, etc. Mais l’Allemagne buvait de la bonne bière, l’Espagne buvait du bon chocolat et du bon vin, l’Italie du bon café et du bon vin. La France avait du bon pain, de bons vins, de nombreux fromages, beaucoup de volaille et de bœuf. Tout doit se réduire, dans le cadre du Marché Commun, à une égalité de la marchandise polluée. Le tourisme a joué là-dedans un certain rôle, le touriste venant s’habituer sur place à la misère des marchandises que l’on avait justement polluées pour lui, comme il venait consommer tout ce qui était détérioré du fait même de sa présence. Le touriste est en effet celui qui est traité partout aussi mal que chez lui : c’est l’électeur en déplacement.
L’utilité essentielle de la marchandise moderne, qui s’est développée aux dépens de toute autre, est d’être achetée ; c’est ainsi que par un de ces miracles dont elle a le secret, et par la médiation du capital, elle peut « créer des emplois » ! Quant à son emploi à elle, son usage, il est postulé autoritairement ou évoqué fallacieusement, dans le cas des aliments en leur conservant artificiellement quelques caractéristiques de leur état ancien. Mais ces apparences s’adressent bien sûr aux sens les plus faciles à abuser : « Grâce aux nouvelles méthodes employées pour éviter la dégradation des aliments, on trouve en toute saison des fruits et des légumes qui n’apparaissaient autrefois que quelques semaines par mois sur nos marchés. Les pommes, par exemple, qu’on stocke dans de gigantesques frigorifiques. Seul gros problème, les fruits mis au froid y perdent beaucoup de leur saveur naturelle. » (Cosmopolitan, ibidem.) Autrefois, quand les mois ne comptaient que quelques semaines, il y avait un temps pour chaque chose : aujourd’hui nous manquent à la fois la réalité du temps et celle des choses. Ce sont les sens les plus directement pratiques qui sont sacrifiés : la saveur, l’odeur, le tact, sont abolis au profit des leurres qui égarent en permanence la vue et l’ouïe (voir l’article Abbé). L’usage de certains sens étant brimé (il est certain qu’il vaut mieux perdre l’odorat quand on habite une grande ville), et celui d’autres ainsi égaré, on assiste à un recul général de la sensualité, qui va de pair avec le recul extravagant de la lucidité intellectuelle ; lequel commence à la racine avec la perte de la lecture et de la plus grande partie du vocabulaire. Pour l’électeur qui conduit lui-même sa voiture et regarde la télévision, aucune sorte de goût n’a plus aucune sorte d’importance : c’est pourquoi on peut lui faire manger Findus ou voter Fabius, avaler Fabius ou élire Findus. Ses importantes activités, son envahissante passivité, ne lui laissent en effet pas le temps d’acquérir et de développer des goûts qu’opportunément la production marchande n’a elle-même pas le temps de satisfaire : cette merveilleuse adéquation entre absence d’usage et usage de l’absence définit la perte actuelle de tout critère de valeur. Nous retrouvons ainsi la significative question du temps, de ce temps partout gagné pour ne pas vivre. Ainsi le temps consacré autrefois à la préparation des repas étant aujourd’hui absorbé par la contemplation de la télévision, « les consommateurs sont de moins en moins demandeurs des bas morceaux qui exigent de longues préparations alimentaires ». Ces « bas morceaux », à l’aide desquels on confectionnait naguère nombre d’excellents plats de la cuisine populaire française, doivent maintenant être recyclés sous une apparence plus convenable à une préparation rapide : « À y regarder de (pas trop) près, à y goûter, on s’y tromperait. Cela a tout d’une entrecôte : l’aspect, le fondant, la “tendreté”. Pourtant, cela est fait de gîte, de flanchet, de collier de bœuf, bref, de ces morceaux habituellement réservés à la préparation de braisés ou de ragoûts mitonnés. Le bœuf à braiser transformé en bifteck ? C’est ce que nous préparent les chercheurs et industriels qui détruisent l’architecture de la viande, mélangent des morceaux plus ou moins finement divisés et les remettent en forme créant de la viande “restructurée”. » (Le Monde, 25 septembre 1985.) Ne doutons pas que cette restructuration étendra bien vite son champ d’action bien au-delà du domaine des bovidés : « Que l’on parvienne à confectionner des “biftecks” appétissants et tendres à partir de chair de volaille ou de porc, moins coûteuse que celle du bœuf, et “les bovins auraient leur avenir derrière eux”, comme le souligne M. Dumont. » (Ibidem.) Ce Dumont plein d’avenir est directeur du laboratoire de recherche sur la viande de l’Institut National de la Recherche Agronomique (I.N.R.A.) ; c’est donc un spécialiste de l’abat-faim, comme celui qui, à propos de la technique de « cuisson-extrusion » qui permet de fabriquer des « produits à structure alvéolaire », comme ceux destinés aux chiens et aux chats, déclare : « Pour ce qui est des applications de ce procédé en alimentation humaine, “tout reste à faire”. » (Ibidem.) Pour ce qui est de nous faire accéder à une bestialité sans instinct, beaucoup est pourtant déjà fait.
La bourgeoisie avait dit longtemps : « Il y a eu de l’histoire, mais il n’y en a plus. » (Marx.) Quand elle bureaucratise sa domination, elle ajoute : « Il y a eu du goût, mais il n’y en a plus. » Il ne doit même plus y avoir, pour chacun, cette histoire individuelle à travers laquelle il découvrait et formait ses goûts. Il faut accepter tout ce qui est là sans distinction, sans prétendre détenir par devers soi quelque critère de jugement que ce soit. Seules doivent s’entendre les proclamations des experts qui, par exemple, nous dépeignent l’avenir radieux du légume irradié et assènent déjà que « jamais les légumes n’ont été aussi bons » (l’Express, 6-12 septembre 1985). Tel est le dernier « look » de la société du spectacle, et tout « look » individuel, si branché qu’il se veuille, ne peut être branché que sur elle ; car c’est elle qui tient tout le réseau. Et ainsi cette « viande-pâtée » qui est l’abat-faim du salarié pauvre, qu’il ingère debout dans un décor de chiottes de gare, peut même se donner l’allure d’un modernisme de pointe, choisi plutôt que subi par ceux qui mangent Mac Donald et pensent Actuel.
Comment en est-on arrivé là ? Qui a voulu cela ? Autrefois, personne. Depuis les physiocrates, le projet bourgeois a été explicitement d’améliorer, quantitativement et qualitativement les produits de la terre, que l’on savait relativement plus immuables que les produits de l’industrie. Ceci a été effectivement réalisé pendant tout le XIXe siècle et au-delà. Les critiques du capitalisme se sont parfois préoccupés davantage de qualité plus grande. Fourier particulièrement, très favorable aux plaisirs et aux passions, et grand amateur de poires, attendait du règne de l’harmonie un progrès des variétés gustatives de ce fruit. Là comme ailleurs les progrès de la civilisation lui ont donné raison en réalisant le contraire. Aujourd’hui on pourrait décrire très concrètement l’état du problème en prenant une recette classique de la cuisine française et en montrant précisément ce que chacun de ses ingrédients est devenu dans la consommation courante (voir l’article Agro-alimentaire).
Les nuisances de l’abat-faim ne se bornent pas à tout ce qu’il supprime, mais s’étendent à tout ce qu’il apporte avec lui par le fait même qu’il existe, selon un schéma qui s’applique à chaque production nouvelle du vieux monde. La nourriture qui a perdu son goût se donne en tout cas pour parfaitement hygiénique, diététique, saine, par rapport aux aventures risquées dans les formes pré-scientifiques d’alimentation. Mais elle ment cyniquement. Non seulement elle contient une invraisemblable dose de poison, la tristement fameuse Union Carbide usinant par exemple ses puissants produits pour l’agriculture, mais elle favorise toutes sortes de carences dont on mesure les résultats, après la fête, dans la santé publique : comme le disait un médecin avec un sens tout scientifique de l’euphémisme, « il semble que l’intensification de la productivité agricole se réalise sans se préoccuper suffisamment de cette notion de qualité dont les oligo-éléments sont un facteur important » (H. Picard, Utilisation thérapeutique des oligo-éléments). Le licite dans le traitement de l’alimentation, quoique épouvantable, s’accompagne en prime d’une part d’illicite toléré, et du franchement illicite qui existe quand même (doses d’hormones dépassées dans le veau, antigel dans le vin, etc.) On sait que le principal cancer répandu aux États-Unis n’est pas celui qui fait ses délices des poumons du fumeur de tabac pollué ou de l’habitant des villes plus polluées encore, mais celui qui ronge les tripes d’un président Reagan, et des soupeurs de son espèce.
Cette grande pratique de l’abat-faim est également responsable de la famine chez les peuples périphériques plus absolument soumis, si l’on ose dire, au système capitaliste mondial. Le processus est simple : les cultures vivrières sont éliminées par le marché mondial, et les paysans des pays dits sous-développés sont magiquement transformés en chômeurs dans les bidonvilles en expansion galopante d’Afrique ou d’Amérique latine. On n’ignore pas que le poisson que pêchaient et mangeaient les Péruviens est maintenant accaparé par les propriétaires des économies avancées, pour en nourrir les volailles qu’ils répandent là sur le marché. Et pour effacer le goût de ce poisson, sans évidemment restaurer quelque autre goût que ce soit, il faut utiliser l’acroléine, produit chimique fort dangereux, que les habitants de Lyon, au milieu desquels on le fabrique, ne connaissent pas — tant comme consommateurs que comme voisins du producteur — ; mais qu’ils ne manqueront pas de connaître un de ces jours, sous une catastrophique lumière.
Les spécialistes de la faim dans le monde (il y en a beaucoup, et ils travaillent la main dans la main avec d’autres spécialistes qui s’emploient à faire croire qu’ici règnent les délices abondantes d’on ne sait vraiment quelle « grande bouffe ») nous communiquent les résultats de leurs calculs : la planète produirait encore bien assez de céréales pour que personne n’y souffre de la faim, mais ce qui trouble l’idylle, c’est que les « pays riches » consomment abusivement la moitié de ces céréales pour l’alimentation de leur bétail. Mais quand on connaît le goût désastreux de la viande de boucherie qui a été ainsi vite engraissée aux céréales, peut-on parler de « pays riches » ? Sûrement non. Ce n’est pas pour nous faire vivre dans le sybaritisme qu’une partie de la planète doit mourir de la famine : c’est pour nous faire vivre dans la boue. Mais l’électeur aime qu’on le flatte, en lui rappelant qu’il a le cœur un peu dur, à vivre si bien pendant que d’autres pays perdus l’engraissent avec les cadavres de leurs enfants, stricto sensu. Ce qui est tout de même agréable à l’électeur, dans ce discours, c’est qu’on lui dise qu’il vit richement. Il aime à le croire.
Non seulement le médicament, mais la nourriture, comme tant d’autres choses, est devenue un secret de l’État. Une des plus fortes objections contre la démocratie, du temps où les classes propriétaires en formulaient encore, parce qu’elles redoutaient encore, non sans raison, ce qu’une démocratie effective signifierait pour elles, était l’évocation de l’ignorance de la majorité des gens, obstacle effectivement rédhibitoire pour qu’ils connaissent et conduisent eux-mêmes leurs affaires. Aujourd’hui, elles se croient donc bien rassurées par les vaccins récemment découverts contre la démocratie, ou plutôt cette petite dose résiduelle que l’on prétend nous garantir : car les gens ignorent aussi bien ce qu’il y a dans leur assiette que les mystères de l’économie, les performances escomptées des armes stratégiques ou les subtils « choix de société » proposés afin que l’on reprenne la même et que l’on recommence.
Quand le secret s’épaissit jusque dans notre assiette, il ne faut pas croire que tout le monde ignore tout. Mais les experts, dans le spectacle, ne doivent pas répandre des vérités aussi dangereuses. Ils les taisent. Tous y trouvent leur intérêt. Et l’individu réel isolé qui ne se fie pas à son propre goût et à ses propres expériences ne peut se fier qu’à la tromperie socialement organisée. Un syndicat pourrait-il le dire ? Il ne peut dire ce qui serait irresponsable et révolutionnaire. Le syndicat défend en principe les intérêts des salariés dans le cadre du salariat. Il défendait, par exemple, « leur bifteck ». Mais c’était un bifteck abstrait (aujourd’hui, c’est quelque chose d’encore plus abstrait, « leur travail », qu’il défend, ou plutôt qu’il ne défend pas). Quand le bifteck réel a presque disparu, ces spécialistes ne l’ont pas vu disparaître, du moins officiellement. Car le bifteck qui existe encore clandestinement, celui fait d’une viande élevée sans chimie, son prix est évidemment plus élevé, et révéler sa simple existence ébranlerait fort les colonnes du temple de la « politique contractuelle ». Dans la nomenklatura occidentale, on sait cependant assez bien de quoi il retourne pour en général se payer au prix fort des aliments sains.
Dans la période qui précéda immédiatement la révolution de 1789, on se souvient combien d’émeutes populaires ont été déchaînées par suite de tentatives alors modérées de falsification du pain, et combien de hardis expérimentateurs ont été traînés tout de suite à la lanterne avant d’avoir pu expliquer leurs raisons, sûrement très fortes. À cette époque, et pendant tout le XIXe siècle, la falsification, marginale et artisanale, était pratiquée au niveau du détaillant : elle n’était pas encore remontée à la source même de la fabrication des aliments, comme elle allait le faire, avec tous les moyens de l’industrie moderne, à partir de la guerre de 1914, qui devait enfanter l’ersatz. Mais elle suscitait une juste colère. Autre temps, autres mœurs ; ou, pour le mieux dire, les bénéfices que la société de classes tire de son lourd équipement spectaculaire, en appareillage et en personnel, paient largement les frais inévitables pour accompagner l’ersatz de son indispensable complément, le bourrage de crânes. C’est ainsi que lorsqu’on a vu, il y a bientôt dix ans, le pain disparaître en France, presque partout remplacé par un pseudo-pain (farines non-panifiables, levures chimiques, fours électriques), non seulement cet événement traumatisant n’a pas déclenché quelque mouvement de protestation et de défense comme il s’en est récemment produit un en faveur de l’école dite libre, mais littéralement personne n’en a parlé. Et comble de cynisme, après nous avoir de telle manière fait passer le goût du pain, on prétend maintenant en faire un objet d’enseignement pour une nouvelle extension de la bureaucratie de la culture : « Il s’agirait de mettre en œuvre une sorte d’éducation du goût qui, peut-être, commencerait par des choses élémentaires : fabriquer son pain, identifier sa composition. Ce même pain qui pourrait faire l’objet d’une campagne, “le pain considéré comme objet du patrimoine”, comme “trésor national vivant”, diraient les Japonais. » (Jack Lang, cité par le Monde, 7-8 avril 1985.) Avec ce nouveau pain « de campagne », on ne saurait mieux nous signifier que dans ce monde l’authentique n’a plus sa place dans la vie courante et doit finir au musée.
Ce sont ainsi tous les plaisirs autrefois qualifiés de « simples » qui deviennent, par leur disparition, l’objet d’une savante muséographie. L’architecture moderne en a déjà supprimé une bonne part dans sa vaste sphère d’action. Certes, si le plaisir était fait de jouissances spectaculaires, on pourrait dire les consommateurs heureux tant qu’ils trouvent des images à brouter. La dangereuse dialectique revient pourtant par ailleurs. Car on voit bien que tout se décompose des dominations de ce monde. Alors que la critique épargne toute leur gestion, tous les résultats les tuent. C’est le syndrome de la maladie fatale de la fin du XXe siècle : la société de classes et spécialisations, par un effort constant et omniprésent, acquiert une immunisation contre tous les plaisirs. L’effondrement de ses défenses immunitaires contre tous les poisons qu’elle produit n’en sera que plus total.

Fukushima classé au même niveau que Tchernobyl

日本:多数の人々が放射能にさらされたままになっている!


Jusqu'ici, l'Agence japonaise classait l'accident au niveau 5, ce qui correspond à un "accident ayant des conséquences étendues", tandis que son homologue française l'évaluait à 6, le niveau d'un "accident grave". Le niveau 7, le plus important, correspond à un "accident majeur". Seule la catastrophe de Tchernobyl a été classée jusqu'à présent à ce degré maximal, signifiant qu'un "rejet majeur de matières radioactives" s'est produit avec "des effets considérables sur la santé et l'environnement".
Une forte secousse de magnitude 6,3 s'est produite, mardi en début d'après-midi, dans la préfecture de Fukushima. Son hypocentre était situé à seulement 10 km de profondeur. Les employés de la centrale de Fukushima-1 ont été évacués par précaution. Tepco a assuré que ses pompes électriques continuaient de fonctionner normalement pour refroidir les réacteurs nucléaires. Selon les experts, des tremblements de terre répétés pourraient provoquer des dégâts supplémentaires sur la centrale déjà gravement endommagée.
De quoi alarmer les investisseurs : à moins de deux heures de la clôture, l'indice Nikkei abandonne près de 2,1% à 9519 points. Alors que le yen grimpe, les acteurs du marché cherchent à évaluer les conséquences des suites du séisme du 11 mars sur les entreprises et l'économie japonaise.
Les usines de Toyota, qui devaient toutes redémarrer d'ici au 18 avril, pourraient encore tourner au ralenti jusqu'en juillet, selon une lettre envoyée par le directeur général de la filiale américaine, Bob Carter, au réseau de distributeurs. Aux Etats-Unis, Toyota dispose de moins de deux mois de stocks et devrait être face à des pénuries de véhicules durant l'été.
De son côté, Ford estime que ses bénéfices devraient être affectés par les interruptions de production au Japon. Même si le constructeur automobile ne dispose pas d'usine au Japon, la paralysie de ses sous-traitants dans l'archipel provoque une pénurie de certaines pièces et bloque la production du constructeur automobile américain. Ford précise que les comptes de sa branche financière, Ford Motor Credit, pourrait eux aussi pâtir de la catastrophe.
Fukushima n'est pas et ne sera pas Tchernobyl même s'il s'agit d'un accident très grave", a assuré le désinformateur Patrick Gourmelon, directeur de la radioprotection à l'IRSN (officine d'État aux ordre du complexe militaro-nucléaire). Gourmelon, un nom dont il faudra se souvenir.

L'IRSN publie l'examen radiologique des Français de retour du Japon
JAPON: contamination.japon@criirad.org
FRANCE (et autres pays):
contamination.france@criirad.org

 
Risques en France v5.pdf 

日本:多数の人々が放射能にさらされたままになっている!

vidéo d’un physicien nucléaire français

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