jeudi 28 janvier 2010

SUICIDE Mode d'Emploi


Mélenchon  la crapule n'aime pas la liberté:                                                                                                                                                                                                                                  
http://www.senat.fr/questions/base/1992/qSEQ920521232.html


 

Question écrite n° 21232 de  M. Jean-Luc Mélenchon   (Essonne - SOC)
  * publiée dans le JO Sénat du 14/05/1992 - page 1116
M. Jean-Luc Mélenchon attire l'attention de M. le garde des sceaux, ministre de la justice, sur les conditions d'application de la loi n° 87-1133 du 31 décembre 1987 donnant à la justice les moyens d'agir contre la provocation au suicide. Il lui demande où en sont les poursuites en cours concernant la réédition au quatrième trimestre 1989, de l'ouvrage  Suicide mode d'emploi , toujours diffusé et qui avait été à l'origine de nombreux suicides.
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Voila celui que l'on veut vous vendre comme Extrémiste Degooche...
Un Désinformateur en Service
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Suicide mode d'emploi circule en P2P sous forme d'un PDF récrit et cela fait flipper ses rédacteurs. Lire ici: http://claudeguillon.internetdown.org/
Cette version est accompagnée de la déclaration suivante:

AVIS AU LECTEUR :
CE DOCUMENT EST UNE TRANSCRIPTION LITTÉRALE DE L’OUVRAGE ORIGINAL DE CLAUDE GUILLON ET YVES LE BONNIEC : « SUICIDE, MODE D’EMPLOI : histoire, technique, actualité » paru en 1982.
Elle a été effectuée à partir d’un document PDF circulant sur le Web, lourd de 40 Mo ; le but premier de cette réécriture a été de l’alléger pour le rendre accessible au plus grand nombre, et faire de sa censure d’Etat – inacceptable – une publicité. A l’époque, l’anathème fut jeté sur cet ouvrage au prétexte qu’il fu parfois trouvé au chevet de suicidés ; les adolescents auraient été les premières victimes fragiles de ce texte sulfureux qui fournissait des recettes garantissant l’accès à une mort douce et propre. On n’a jamais su la portée réelle de la censure puisque, malgré tout, les suicides n’ont pas cessé, tant chez les adultes que chez les jeunes. La société s’est juste donné bonne conscience en refusant de laisser des « recettes » à la portée des suicidaires. En somme, si tu veux mourir, démerde-toi tout(e) seul(e), expérimente, la mort propre n’est pas pour toi. Sans doute estime-t-elle, cette société, que les exemples bien « gores » fournis par ceux qui se suicident par le feu, qui se jettent sous les trains ou dans le vide, se tirent une balle en pleine tête ou se pendent seront plus dissuasifs. La mort volontaire ne se conçoit socialement qu’en termes de souffrances ; peut-être qu’au tréfonds de l’inconscient collectif celles-ci rachètent-elles, en quelque sorte, un décès aussi « immoral » : la mort par le plaisir – ou le plaisir par la mort – n’est pas concevable. De surcroît, le suicidé renvoie la société face à elle-même, et elle déteste ça. Le texte ci-dessous est ABSOLUMENT CONFORME à l’original ; toutefois, la pagination a été modifiée - pour s’adapter à Word - et les renvois en bas de page « dé-numérotés » et remplacés par des astérisques. Enfin, la TABLE DES MATIÈRES a été rejetée à la fin. J’espère que MM. Guillon et Le Bonniec ne me tiendront pas rigueur d’avoir agi sans leur permission ; je suppose que le problème des droits ne se posent pas (ou plus) s’agissant d’un ouvrage qui n’est plus en circulation. Que l’on me pardonne les fautes de frappe ou autres qui auraient pu s’y glisser.

Le transcripteur.
                                                                                                     TEXTE INTÉGRAL.
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A coté du corps sans vie de Régine Labbey figurait un mot de sa main expliquant quelle mixture elle avait utilisé et le livre Suicide Mode d'Emploi.
Régine avait tout donné dans la Lutte contre le SIDA, dépressive elle avait quitté son emploi d'infirmière et perdu la garde de sa fille dont elle ne se remettait pas. Après une période d'errance dans le mauvais alcool des bars parisiens elle prit seule cette décision définitive et finalement personne ne fut en mesure de l'aider dans sa détresse en partie à cause des mêmes problèmes que rencontraient ses anciens(nes) camarades.
Comment vivre après une lutte aussi féroce...
Elle avait été la première à remarquer les affiches Cirque de Moscou que l'ACS diffusait dans Paris en 1986 pour rejeter les fantasmes de "Lutte Armée" et réaffirmer les bases du Projet Libertaire.

Pourquoi les propositions du Parti Pirate suédois se retournent contre le logiciel libre


La campagne de harcèlement à laquelle se livre l'industrie du copyright en Suède a conduit à la création du premier parti politique dont le programme vise à réduire les restrictions dues au copyright : le Parti Pirate. Parmi ses propositions, on trouve l'interdiction des DRM, la légalisation du partage à but non lucratif d'œuvres culturelles, et la réduction à une durée de cinq ans du copyright pour une utilisation commerciale. Cinq ans après sa publication, toute œuvre publiée passerait dans le domaine public.
Dans l'ensemble, je suis favorable à ces changements, mais l'ironie de la chose, c'est que ce choix particulier effectué par le Parti Pirate aurait un effet néfaste sur le logiciel libre. Je suis convaincu qu'ils n'avaient nulle intention de nuire au logiciel libre, mais c'est pourtant ce qui se produirait.
En effet, la GNU General Public License [ou licence GPL, NdT] et d'autres licences copyleft se servent du copyright pour défendre la liberté de tous les utilisateurs. La GPL permet à chacun de publier des programmes modifiés, mais à condition de garder la même licence. La redistribution d'un programme qui n'aurait pas été modifié doit elle aussi conserver la même licence. Et tous ceux qui redistribuent doivent donner aux utilisateurs l'accès au code source du logiciel.
Pourquoi les propositions du Parti Pirate suédois affecteraient-elles un logiciel libre placé sous copyleft ? Au bout de cinq ans, son code source passerait dans le domaine public, et les développeurs de logiciel privateur pourraient alors l'inclure dans leurs programmes. Mais qu'en est-il du cas inverse ?
Le logiciel privateur est soumis à des CLUF, pas seulement au copyright, et les utilisateurs n'en ont pas le code source. Même si le copyright permet le partage à but non commercial, il se peut que les CLUF, eux, l'interdisent. Qui plus est, les utilisateurs, n'ayant pas accès au code source, ne contrôlent pas les actions du programme lorsqu'ils l'exécutent. Exécuter un de ces programmes revient à abandonner votre liberté et à donner au développeur du pouvoir sur vous.
Que se passerait-il si le copyright de ce programme prenait fin au bout de cinq ans ? Cela n'obligerait en rien les développeurs à libérer le code source, et il y a fort à parier que la plupart ne le feront jamais. Les utilisateurs, que l'on privera toujours du code source, se verraient toujours dans l'impossibilité d'utiliser ce programme en toute liberté. Ce programme pourrait même contenir une « bombe à retardement » conçue pour empêcher son fonctionnement au bout de cinq ans, auquel cas les exemplaires passés dans le « domaine public » ne fonctionneraient tout simplement pas.
Ainsi, la proposition du Parti Pirate donnerait aux développeurs de logiciels privateurs la jouissance du code source protégé par la GPL, après cinq ans, mais elle ne permettrait pas aux développeurs de logiciel libre d'utiliser du code propriétaire, ni après cinq ans, ni même cinquante. Le monde du Libre ne récolterait donc que les inconvénients et aucun avantage. La différence entre code source et code objet, ainsi que la pratique des CLUF, permettraient bel et bien au logiciel privateur de déroger à la règle générale du copyright de cinq ans, ce dont ne pourrait profiter le logiciel libre.
Nous nous servons aussi du copyright pour atténuer en partie le danger que représentent les brevets logiciels. Nous ne pouvons en protéger complètement nos programmes, nul programme n'est à l'abri des brevets logiciels dans un pays où ils sont autorisés, mais au moins nous empêchons qu'on les utilise pour rendre le programme non-libre. Le Parti Pirate propose d'abolir les brevets logiciels, et si cela se produisait, ce problème ne se poserait plus. Mais en attendant, nous ne devons pas perdre notre seul moyen de protection contre les brevets.
Aussitôt après que le Parti Pirate a annoncé ses propositions, les développeurs de logiciel libre ont décelé cet effet secondaire et proposé qu'on établisse une règle à part pour le logiciel libre : on allongerait la durée du copyright pour le logiciel libre, de sorte que l'on puisse le garder sous licence copyleft. Cette exception explicite accordée au logiciel libre contrebalancerait l'exception de fait dont bénéficierait le logiciel privateur. Dix ans devraient suffire, à mon sens. Toutefois, cette proposition s'est heurtée à une forte résistance des dirigeants du Parti Pirate, qui refusent de faire un cas particulier en allongeant la durée du copyright.
Je pourrais approuver une loi par laquelle le code source d'un logiciel placé sous licence GPL passerait dans le domaine public au bout de cinq ans, à condition que cette loi ait le même effet sur le code source des logiciels privateurs. Car le copyleft n'est qu'un moyen pour atteindre une fin (la liberté de l'utilisateur), et pas une fin en soi. En outre, j'aimerais autant ne pas me faire le chantre d'un copyright plus fort.
J'ai donc proposé que le programme du Parti Pirate exige que le code source des logiciels privateurs soit déposé en main tierce dès la publication des binaires. Ce code source serait ensuite placé dans le domaine public au bout de cinq ans. Au lieu d'accorder au logiciel libre une exception officielle à la règle des cinq ans de copyright, ce système éliminerait l'exception officieuse dont bénéficierait le logiciel privateur. D'un côté comme de l'autre, le résultat est équitable.
Un partisan du Parti Pirate a proposé une variante plus large de ma première suggestion : une règle générale selon laquelle le copyright serait allongé à mesure que l'on accorde plus de liberté au public dans l'utilisation du programme. Cette solution présente l'avantage d'insérer le logiciel libre dans un mouvement collectif de copyright à durée variable au lieu de n'en faire qu'une exception isolée.
Je préfèrerais la solution de la main tierce, mais l'une ou l'autre de ces méthodes éviterait un retour de flamme, particulièrement nuisible au logiciel libre. Il existe sans doute d'autres solutions. Quoi qu'il en soit, le Parti Pirate suédois devrait éviter d'infliger un handicap à un mouvement spécifique lorsqu'il se propose de défendre la population contre les géants prédateurs.

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The Pirate Bay : Le juge était une taupe      
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Rebondissement suite au procès de The Pirate Bay. Le juge en charge de l’affaire était impliqué dans divers lobbies pro-copyright. Le jugement pourrait être annulé. 
Peter Sunde, alias brokep, est l’un des trois responsables de The Pirate Bay condamnés la semaine dernière à un an de prison et 30 millions de couronnes d’amende – qu’ils ne comptent payer sous aucun prétexte. On savait déjà que le verdict n’avait guère entamé son enthousiasme, mais la lecture de son Twitter aujourd’hui avait toutefois de quoi surprendre à première vue : « Oh, comme j’aime l’odeur de la victoire de bon matin ». La raison de l’humeur si joviale et lyrique de Sunde ? Un scoop. Un joli scoop, du genre pavé dans la mare, sorti aujourd’hui par la radio publique suédoise Sveriges Radio.
D’après la station, le juge Tomas Norström, en charge du procès The Pirate Bay, a été membre de plusieurs organisations de défense du droit d’auteurs. Des lobbies comme la SFIR (l’association suédoise pour la protection de la propriété intellectuelle ) ou encore la Swedish Association of Copyright (SFU) dont font partie plusieurs plaignants de l’affaire. Autant dire que l’ombre du conflit d’intérêt plane désormais sur le verdict, et la défense entend bien bénéficier de cette retentissante bévue.
« Nos avocats vont tenter de faire annuler le jugement. Ils sont tellement furibards que ça fait peur », explique à nouveau Sunde sur son Twitter, via lequel il a également diffusé un document (en pdf et en suédois) compromettant pour le juge Tomas Norström. Il s’agit d’un courrier daté de juin 2001 écrit par Marianne Levin au nom de la SFIR. L’organisation, dont le juge a été membre, invitait alors l’Union Européenne à durcir la loi « sur la responsabilité des intermédiaires » en matière de mise à disposition de contenus protégés sur le Net. De quoi mettre encore un peu plus en doute l’impartialité du juge, d’autant que plusieurs de ses confrères avaient été écartés du procès avant lui pour des raisons similaires. Étrangement, les vérifications habituelles n’ont a priori pas été conduites dans son cas, ou alors de façon très succincte.
Peter Althin, l’avocat de Peter Sunde, a déclaré : « Je ferai référence à ce fait quand nous ferons appel, et la Cour devra alors décider si la décision du Tribunal doit être écartée et l’affaire jugée à nouveau. » Du côté du Parti Pirate suédois, dont le nombre d’adhésions a augmenté de façon exponentielle depuis la semaine dernière, on ne rate pas une telle occasion de tacler le système à quelques semaines des élections européennes. Pour son président Rickard Falkvinge, qui demande à ce que le verdict soit annulé, « le lobby du copyright a vraiment réussi à corrompre la Suède ». Un nouveau « modèle scandinave » pour le gouvernement français ?

Bonne nouvelle:
 
Hadopi : le Conseil constitutionnel censure la riposte graduée

Le Conseil constitutionnel a censuré, mercredi 10 juin, la partie sanction de la loi Hadopi – la "riposte graduée" – sur le téléchargement illégal. Considérant qu'"Internet est une composante de la liberté d'expression et de consommation", et qu'"en droit français c'est la présomption d'innocence qui prime", le Conseil rappelle que "c'est à la justice de prononcer une sanction lorsqu'il est établi qu'il y a des téléchargements illégaux". "Le rôle de la Haute Autorité (Hadopi) est d'avertir le téléchargeur qu'il a été repéré, mais pas de le sanctionner", conclut le Conseil.
 "les articles 5 et 11 de la loi déférée confiaient à la commission de protection des droits de l’HADOPI des pouvoirs de sanction l’habilitant à restreindre ou à empêcher l’accès à Internet à des titulaires d’abonnement. Ces pouvoirs pouvaient donc conduire à restreindre l’exercice, par toute personne, de son droit de s’exprimer et de communiquer librement. Dans ces conditions, le législateur ne pouvait, quelles que soient les garanties encadrant le prononcé des sanctions, confier de tels pouvoirs à une autorité administrative dans le but de protéger les titulaires du droit d’auteur. Ces pouvoirs ne peuvent incomber qu’au juge"

mercredi 27 janvier 2010

Orsay : le pseudo-débat nanos de la CNDP annulé par ses organisateurs même

Nous apprenons à l’instant l’annulation du pseudo-débat public d’Orsay, consacré par la CNDP aux technologies convergentes. Une fois n’est pas coutume, nous citons le communiqué intégral de la CNDP

"26/01/2010
Réunion publique à Orsay sur les nanotechnologies
Des dégradations matérielles contraignent la Commission particulière du débat public à annuler l’accueil du public dans la salle J. Tati ce soir à Orsay.
Un débat aura lieu sur Internet avec les intervenants prévus à partir de 20h00.
La salle municipale d’Orsay qui devait accueillir le débat public sur les nanotechnologies a été dégradée la nuit dernière (murs tagués de slogans antinanos et serrures endommagées). La CPDP se considère dans l’obligation d’annuler l’accueil du public dans cette salle, afin d’éviter tout risque pour la sécurité du public.
Un débat se tiendra sur Internet, avec les intervenants et selon le programme prévu.
La Commission regrette vivement d’être contrainte de prendre cette décision et invite le public à participer au débat sur Internet en posant ses questions et en exprimant ses positions en temps réel sur le site Internet http://www.debatpublic-nano.org et en simultané par téléphone au 0 800 649 451 (numéro vert).
Les interventions du public sur le site seront transmises et discutées avec les intervenants du débat."

Il est évident que des "murs taggés", même de "slogans antinanos" et des "serrures endommagées" n’ont jamais constitué quelque risque que ce soit pour la sécurité d’un public invité à débattre, et que la CNDP s’est empressé de se saisir de ce prétexte pour éviter la douloureuse répétition de ses fiascos, face à un vrai public, en corps et en voix, révolté par sa campagne de promotion du Nanomonde.
En somme le pseudo-débat "sur Internet" et "en temps réel" aura lieu un peu plus tôt que d’habitude, voilà tout, au soulagement des "experts" de la CNDP délivrés de l’épreuve d’affronter les quolibets, boulettes de papier et slogans d’un public réel. Il est parfaitement harmonieux que cet événement consacré aux "technologies convergentes " ait lieu sur la toile et en visioconférence, à l’image de la virtualisation et de la numérisation croissantes de nos vies.
Il est piquant que cette réunion d’apologie de "l’humanité augmentée" ait lieu précisément dans une salle nommée "Jacques Tati". Magie de la novlangue contemporaine qui nous offrira bien un centre pénitentiaire "Louise Michel". Pour la perfection de la plaisanterie, il ne manquerait plus que la machinerie (caméras, circuits informatiques et télévisuels, régie) mise en place à des coûts exorbitants par la CNDP, précisément pour éliminer le public et se réfugier dans la communication virtuelle, tombe en panne par l’une de ces cascades d’incidents dont ces engins ont le secret. C’est alors que pour le coup, on croirait au retour de "Mon Oncle", de son fantôme indigné par le dévoiement dont il fait l’objet, et sabotant lui-même la machine, avec sa grâce pleine d’inadvertance.
Ce serait évidemment trop beau. A défaut, on ne doute pas que les auteurs de ces facéties dont la CNDP fait tant d’usage et de tapage, sauront trouver les mots et les moyens d’exprimer eux-mêmes leurs motifs.

                                                                                                     Grenoble, le 26 janvier 2010



www.piecesetmaindoeuvre.com
www.nanomonde.org

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Les secrets de la CNDP-Nanotechnologies : ses budgets, sa logistique, ses sous-traitants

Ayant explosé son budget (plus de deux millions d’euros), la CNDP est contrainte de réviser ses dépenses pour la fin de sa campagne.

Interpellé sur le recours aux services d’une agence de communication pour assister la CNDP-Nanos dans sa campagne d’acceptabilité, le président Jean Bergougnoux se justifie par le faible effectif de sa commission : "Nous ne sommes que sept, ce n’est pas suffisant pour organiser 17 réunions", pleurniche-t-il. Paroles de technocrate incapable de convoquer soi-même une conférence de presse ou de réserver sa chambre d’hôtel, et à qui nombre de miteux associatifs, de militants sans budget, de groupuscules voire, pourraient en remontrer en matière d’efficacité et d’économie.
En fait de sous-traitants, ce n’est pas une, mais deux agences qui assistent la CNDP. On a déjà présenté I&E Consultants et ses exploits passés en matière de flicage d’opinion. Pour la campagne d’acceptabilité des nanotechnologies, I&E travaille avec un autre prestataire, S’Cape Evénement, dont les (rares) participants aux pseudo-débats ont remarqué les employés chargés de la régie son et image, habillés de T-shirts aux couleurs de leur employeur, équipés de talkies-walkies, et n’hésitant pas à montrer leurs muscles pour tenter d’arracher le micro aux opposants, comme à Clermont-Ferrand.
I&E et S’Cape se partagent le gâteau de la CNDP-Nanos (plus de deux millions d’euros prévus initialement).
A la première reviennent les prestations de conseil et d’assistance en "stratégie de communication", pour 300 000 € TTC ; la réalisation des documents du débat ; les relations presse ; le site Internet, pour 140 000 € TTC ; la création d’un fichier informatique qualifié (pour le flicage d’opinion, via le repérage des mots-clés, des argumentaires, des "leaders d’opinion", etc) ; la publicité dans les médias ; l’organisation matérielle des déplacements de la commission. Le tout pour un million d’euros. A la place de Bergougnoux, on exigerait un remboursement : le président est si mal conseillé et sa campagne un tel échec qu’on croirait un acte de malveillance. En vérité, qui se serait intéressé à la tournée de la CNDP si les opposants n’avaient - gratuitement - fait une large publicité à cette opération ?
La seconde agence, S’Cape Evénement, est spécialisée en "communication événementielle" qui, à en croire son site Internet, passe aussi bien par la rédaction de discours et la réalisation de films que par le training des intervenants, la sécurité, la mise en scène, la régie technique ou la location de salles. Pour la CNDP, S’Cape a réalisé le film d’introduction aux réunions, assure la régie, mais aussi la transcription des interventions - pour 90 000 € TTC - et l’organisation matérielle des pseudo-débats. Chaque étape de la caravane publicitaire des nanotechnologies est facturée par S’Cape entre 50 000 et 70 000 € TTC. Et vous, que feriez-vous avec 70 000 € ?
Pourtant largement dotée, la CNDP-Nanos explose déjà son budget de 25 %, alors qu’elle n’a pas terminé ses 17 réunions.
Entre autres motifs de ce débordement : le déplacement de la conférence de presse de lancement au ministère de l’Ecologie – signe supplémentaire de l’indépendance de la CNDP – pour la modeste somme de 7000 € ; l’augmentation des frais liés à la "sécurité" des réunions ; ou la création d’un "groupe miroir" – en principe, un groupe d’experts de l’ombre chargés de veiller à ce que les pseudo-débats ne sortent pas du cadre fixé – qui s’est ajouté à la panoplie des outils de manipulation pour 100 000 €. C’est que la mise en scène de la "démocratie participative et technique" exige son décorum, ses larbins, ses éminences grises.
Nul doute que l’invention, après le fiasco de Grenoble, du débat virtuel avec des experts séparés du public, une retransmission via liaison satellite et écrans interposés, un Numéro Vert pour poser ses questions à distance, n’ait aggravé encore le gaspillage.
Pour les réunions qui lui restent, la CNDP est contrainte de revoir ses dépenses à la baisse. S’Cape Evénement est désormais priée de lui organiser ses soirées pour un nano-budget de 25 000 € (hormis la dernière étape, à Paris, qu’il est difficile de sacrifier sans attirer l’attention des médias et du gouvernement). L’agence peut remercier les opposants : grâce à eux, les réunions de la caravane publicitaire des nanos, réduites à une heure, économisent sur les heures de nuit du personnel.

Toutes les infos sur www.nanomonde.org

 Tractnano.pdf


 


mardi 26 janvier 2010

Crash course 1

Une nouvelle version de la légende du «coup de poignard dans le dos»2 circule: «notre» économie aurait été la victime de l’avidité sans borne d’une poignée de banquiers et de spéculateurs. Gavés d’argent bon marché par la Banque Centrale Américaine et soutenus par des hommes politiques irresponsables, ils auraient mené le monde au bord du gouffre tandis que les «honnêtes gens» seraient les dindons de la farce, comme toujours.
Rien n’est objectivement aussi faux et idéologiquement dangereux que ce tableau reproduit à l’envi dans l’opinion publique. C’est tout le contraire. Ce n’est pas l’essor énorme des marchés financiers qui cause la détresse actuelle. Il n’était lui-même pas une cause mais une conséquence, une manoeuvre d’évitement visant à esquiver la bien réelle crise sous-jacente à laquelle la société capitaliste était contrainte de se confronter depuis les années 1970.
C’était la fin du boom d’après-guerre, et de la longue période de croissance économique rendue possible par la généralisation des modes de production industriels et leur expansion dans de nouveaux secteurs tels que la production automobile. Dans les années 1950 et 60, la production de masse de marchandises exigeait une quantité considérable de main-d’oeuvre supplémentaire ‘ une main-d’oeuvre devenant ainsi capable d’attirer les salaires et les moyens de subsistance nécessaires pour continuer à consommer en masse ces marchandises. Depuis, la rationalisation généralisée des principaux secteurs de production, tournés vers le marché mondial, a substitué l’automatisation à la main-d’oeuvre. Elle a ainsi détruit les bases de ce mécanisme «fordiste» et avec lui, la possibilité d’un renouvellement de la croissance portée par l’économie réelle. La crise capitaliste, dans sa forme classique, a laissé la place à une crise encore plus fondamentale dans laquelle c’est la viabilité-même du travail qui prend le dessus.

L’être humain «superflu»

L’absurdité totale du mode de production capitaliste est mise en évidence par la contradiction entre l’immense bond en avant dans la productivité suscité par la «révolution microélectronique» et le fait que ce «progrès» est très loin d’avoir entraîné une amélioration pour tous du niveau et de la qualité de la vie. Bien au contraire, le travail a été intensifié, sa cadence accélérée et la pression du rendement encore accrue. Partout dans le monde, des personnes toujours plus nombreuses doivent vendre leur force de travail aux pires conditions. De toute façon, à l’aune du niveau de productivité en vigueur, leur force de travail sera systématiquement dévalorisée.
Mais c’est aussi une contradiction du capitalisme qu’en devenant «trop productif», il sape ses propres fondations. Car une société fondée sur l’exploitation de la force de travail humaine touche à ses limites structurelles, quand de plus en plus, elle rend cette force de travail superflue. Depuis plus de trente ans, la dynamique de l’économie mondiale est entretenue grâce à l’envolée toujours croissante de la spéculation et du crédit (ce que Marx appelle le «capital fictif»). Si le capital est détourné vers les marchés financiers, c’est que l’économie réelle n’offre plus de possibilité suffisante d’investissement. Pour couvrir leur budget, les Etats se sont endettés et de plus en plus de gens ont financé leur consommation, directement ou indirectement, par l’emprunt. Ainsi, la sphère financière est devenue le secteur sur lequel s’appuie le marché mondial et le moteur de la croissance capitaliste. La «bonne» économie réelle n’a donc pas été soumise par la «mauvaise» sphère financière, au contraire, elle ne pouvait plus briller que comme son accessoire. Tant le «miracle économique chinois» que «l’Allemagne, championne du monde d’exportation» auraient été impossibles sans l’existence au niveau mondial de l’énorme circuit d’endettement, avec les Etats-Unis comme figure centrale.

État d’urgence et stagflation

Aujourd’hui, ces méthodes pour retarder un effondrement éventuel ont atteint leurs limites. Mais il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser. Les conséquences seront extrêmement dramatiques. Car l’interaction entre la crise économique et la dévalorisation, dont le potentiel s’est accumulé ces dernières trente années, explose aujourd’hui dans toute sa puissance. Et la politique peut tout au plus influer sur le rythme et aménager le cours de ce processus. Fondamentalement, elle ne peut pas l’arrêter. Soit les centaines de milliards des «plans de sauvetage» partiront en fumée et la crise se répercutera sur «l’économie réelle», avec des conséquences catastrophiques, soit ils parviendront à arrêter encore une fois ce «train fou», provoquant une augmentation exorbitante de l’endettement des Etats, avant un nouvel effondrement, encore plus massif. Le retour de la «stagflation» ‘ inflation galopante combinée à une récession simultanée ‘ pointe déjà à l’horizon, et à un niveau bien plus élevé que dans les années 1970.
Les dernières décennies ont déjà vu une pression massive de réduction des salaires, des conditions de travail toujours plus précarisées, et la privatisation de larges pans du secteur public. La crise actuelle signifie qu’à un degré encore jamais imaginé, une part toujours croissante de l’humanité sera désormais considérée tout simplement comme «superflue». Le «nouveau rôle de l’Etat», mantra tant invoqué, n’a pas la moindre chance de recréer le «capitalisme providence» des années 1960, avec son plein emploi et sa hausse continue du niveau de vie. Ce qu’il augure plutôt, c’est la gestion de politiques d’exclusion sociale, racistes et nationalistes. Le retour de la «régulation» et du «capitalisme d’Etat» n’est concevable que sous la forme d’une gestion de crise, autoritaire et répressive.

Le monde est trop riche pour le capitalisme

La crise financière actuelle marque un tournant dans l’histoire du «capital fictif»: la crise sous-jacente du capitalisme, qui se dessinait déjà dans les années 1970, atteint un nouveau degré. Ce à quoi nous assistons n’est pas seulement la crise du «système anglo-saxon», branche particulière du «néolibéralisme», comme il est dit partout en faisant appel à un ressentiment antiaméricain aux connotations antisémites indubitables. Ce qui est aujourd’hui manifeste, au contraire, c’est que le monde est depuis longtemps trop riche pour la mesquinerie du mode de production capitaliste; que la société est vouée à se désintégrer, à se barbariser et à s’enfoncer dans la misère, la violence et l’irrationalisme, si on ne réussit pas à en venir à bout.
Ce ne sont pas les «spéculateurs» ou les marchés financiers qui sont le problème, mais l’absurdité totale d’une société pour laquelle la richesse est seulement le sous-produit d’une valorisation réussie, réelle ou fictive, du capital. Un retour à un capitalisme apparemment solide, fondé sur la mobilisation des immenses armées du travail, n’est ni possible ni désirable.
Chaque sacrifice exigé de nous pour perpétuer la dynamique (auto)destructive de ce mode de vie et de production absurde, est une moquerie obscène vis-à-vis de la qualité de vie qui est depuis longtemps possible dans une société débarrassée de la production marchande, de l’argent et de l’Etat. Avec la crise actuelle, c’est la question du système lui-même qui est finalement posée.
Il serait temps d’y répondre. 
                          

Groupe Krisis: http://www.krisis.org

1 Jeu de mots: signifie formation accélérée et évolution du crash
2 La «légende du coup de poignard dans le dos» est une idée répandue en Allemagne dès novembre 1918 et entretenue pendant toute la république de Weimar selon laquelle l’armée allemande n’avait pas été vaincue sur le champ de bataille, mais qu’elle avait été trahie par les milieux de gauche, abattue par un «coup de poignard dans le dos» asséné par la révolution de novembre 1918. Cette légende, qui expliquait la défaite a été largement propagée par les milieux d’extrême droite ‘ note tirée de Wikipédia

« Avec Marx, contre le travail », par Anselm Jappe.

En prenant pour mot d’ordre l’affranchissement du travail, la sortie de l’exploitation, les marxistes traditionnels ont négligé le fait que Marx mène une critique non seulement de l’exploitation capitaliste, mais du travail lui-même, tel qu’il existe dans la société capitaliste. Dès lors, il s’agit non pas de remettre au centre le travail, mais au contraire de critiquer la place centrale prise par le travail dans ce système, où il régit tous les rapports sociaux. C’est là l’objet de la relecture de Marx opérée dans Temps, travail et domination sociale par Moishe Postone.
Il est parfois d’heureuses coïncidences dans l’édition. Ainsi, ce printemps, la collection Mille et une nuits (Fayard) a publié la traduction française de Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx de Moishe Postone, publié aux Etats-Unis en 1993, tandis que les éditions Syllepse ont republié les Essais sur la théorie de la valeur de Marx d’Isaac I. Roubine, dont l’édition russe remonte à 1924 et l’édition française précédente (chez Maspéro, et épuisée depuis très longtemps) à 1978. Ainsi, le public francophone a tout d’un coup à sa disposition deux des jalons les plus importants – on pourrait presque même dire le point de départ et le point d’arrivée provisoire – d’une relecture de Marx basée sur la critique du travail abstrait et du fétichisme de la marchandise [1]. On ne saurait pourtant imaginer vies aussi dissemblables que celles de ces deux auteurs : tandis que l’Américain Postone, après des études de philosophie en Allemagne auprès des héritiers d’Adorno, coule des jours paisibles comme professeur à Chicago, participe à de nombreux colloques sur Marx et voit son livre traduit en plusieurs langues, la vie du Russe Roubine a été dramatique : né en 1885, il adhère à la Révolution et devient professeur d’économie à Moscou. Arrêté en 1930 et condamné comme « menchevik » à cinq ans de déportation, il est arrêté à nouveau en 1937, quand la terreur stalinienne est à son comble, et disparaît – on ne sait même pas exactement où, quand ni comment. Il était alors inconnu en Occident. Par les mystérieux cheminements de l’histoire, un exemplaire de son œuvre principale arriva trente ans plus tard dans les mains du militant d’extrême gauche américain Freddy Perlman, qui le traduisit en anglais et le publia en 1969 chez sa fameuse maison d’édition, Black ans Red. Cette traduction en anglais servit de base aux éditions publiées ensuite dans plusieurs langues européennes, et quelques autres livres de Roubine furent même par la suite dénichés et traduits. Cependant, avec la baisse générale d’intérêt pour une lecture rigoureuse de l’œuvre de Marx après les années 1970, il tomba à nouveau dans l’oubli.
Trente ans plus tard, tous les médias sont d’accord : Marx est de retour. Sa « mort », proclamée vers 1989, ne fut qu’une hibernation qui n’a duré guère plus d’une décennie. Aujourd’hui, Marx est à nouveau à l’honneur dans les colloques ; il a été élu « plus grand philosophe de l’histoire » par les auditeurs de la BBC ; le Pape le cite et des millions d’électeurs votent pour des partis qui se réclament de lui. Mais qu’est-ce qui se cache derrière cette étonnante résurrection, inexplicable pour les suiveurs de Popper, de Hayek et de Furet ? La réponse semble évidente : les ravages que produit le marché déchaîné, le clivage entre riches et pauvres qui croît à nouveau, la crise économique qui menace de nombreuses existences, même dans les pays « développés ». Marx apparaît alors comme celui qui l’avait toujours dit : la société moderne n’est absolument pas harmonieuse, mais se fonde sur l’antagonisme de classe, le travail est toujours exploité par le capital, et ceux qui ne possèdent que leur force de travail ne peuvent résister qu’en s’associant en vue d’obtenir une régulation politique du marché. Une telle critique du capitalisme ne peut aboutir qu’à appeler de ses vœux un nouveau modèle de régulation du type social-démocrate et keynésien (dont la réalisation reste assez improbable). La critique du capitalisme se fait le plus souvent au nom du travail : il faut surtout que ceux qui travaillent reçoivent en échange une juste somme d’argent.
Ce « retour de Marx » sur la scène médiatique et électorale s’est donc révélé être surtout un retour du marxisme le plus traditionnel, à peine reverni. Mais d’autres formes de critique sociale inspirées par la pensée de Marx se développent également. Depuis vingt ans, on assiste à l’élaboration d’une critique du capitalisme centrée sur les concepts de marchandise, de travail abstrait et du fétichisme qui en résulte. En Allemagne, la mouvance de la « critique de la valeur » s’est formée à partir des revues Krisis (depuis 1987) et Exit (depuis 2004). Son auteur le plus connu est Robert Kurz [2]. Moishe Postone [3] a développé dans les mêmes années, et pour son propre compte, une lecture de Marx souvent similaire. Les 600 pages denses de Temps, travail et domination sociale représentent visiblement la réalisation d’une vie, une œuvre à laquelle l’auteur a consacré deux décennies de réflexion. Très rigoureux, ce livre reprend continuellement ses thèmes centraux, assumant le risque d’une certaine répétitivité. Peu soucieux de la joliesse de ses formules, il est toujours d’une clarté parfaite et n’escamote pas aucun des problèmes qu’il soulève. Par rapport aux écrits de Robert Kurz, le livre de Postone a un objet plus restreint : la réinterprétation de la théorie de Marx (qui a néanmoins, bien sûr, des conséquences plus vastes). Mais sur ce sujet, il est déjà devenu une référence incontournable, surtout dans le monde anglo-saxon : les marxistes « traditionnels », pris à partie presque à chaque page de son livre, se sont vus obligés de discuter longuement ses thèses et tenter de les réfuter [4].
La vraie critique marxienne du travail
Où est le scandalum du livre de Postone ? Son interprétation de Marx est souvent à l’exact opposé de celles proposées pendant plus d’un siècle par presque tous les marxistes (même s’il installe un dialogue, cependant très critique, avec Georg Lukács, Roubine, l’École de Francfort et Lucio Colletti). Sa reconstruction du « cœur » de la critique marxienne [5] du capitalisme – que Postone distingue de la critique que le même Marx a adressée aux formes empiriques que le capitalisme a pu assumer au XIXe siècle – se fonde sur cette thèse : pour Marx, le travail ne constitue pas le point de vue à partir duquel critiquer le capitalisme : il est lui-même l’objet de la critique. En se fondant presque exclusivement sur la critique de l’économie politique formulée par Marx dans ses œuvres de maturité – surtout les Grundrisse [6]et Le Capital [7] – Postone affirme que Marx n’a pas tenté d’établir des lois générales du devenir historique. Ses analyses ne se réfèrent qu’au seul mode de production capitaliste : « L’idée que le travail constitue la société et qu’il est la source de toute richesse ne se réfère pas à la société en général, mais à la seule société capitaliste (ou moderne) » (p. 17). Ce n’est que dans la société capitaliste que le travail devient la médiation sociale générale, parce que ce n’est qu’en elle que le travail possède une double nature, à la fois travail concret et travail abstrait.
A cause de la grande confusion qui règne à ce sujet même parmi les gens considérés comme des marxistes attitrés, il faut souligner que le « travail abstrait » au sens marxien n’a rien à voir avec le « travail immatériel » et que le travail abstrait et le travail concret ne sont pas deux genres de travail distincts, ni deux phases du même travail. Dans le capitalisme, tout travail a deux aspects : d’un côté, il est l’un des nombreux travaux concrets, qui produisent une des nombreuses valeurs d’usage, chacune différente des autres. Mais tout travail est en même temps une simple dépense de temps de travail, d’énergie humaine. Ce temps dépensé ne connaît que des différences quantitatives : tantôt on a travaillé une heure, tantôt trois heures. C’est cette dépense de temps qui détermine la valeur d’une marchandise. La valeur se présente sous la forme d’une certaine quantité d’argent. Le côté purement temporel, abstrait du travail n’est donc pas une simple opération mentale, mais devient réel dans le prix qui décide finalement du destin d’une marchandise. Dans la société capitaliste, le côté abstrait, et donc monétaire, prévaut entièrement sur le côté concret, comme l’utilité ou la beauté d’un objet, ce qui signifie aussi que c’est l’aspect temporel du travail qui domine. Dans la société capitaliste, les hommes sont ainsi dominés par des abstractions.
 
Selon Postone, Marx avait conçu son analyse du travail abstrait, de la marchandise, de la valeur et de l’argent comme une vigoureuse critique de ces catégories qui constituent la base du capitalisme – et de lui seul. Cependant, les marxistes traditionnels ont cru voir là la description d’un fait ontologique et transhistorique, valable universellement, et ne se sont dès lors plus intéressés qu’à la distribution de ces catégories, et donc à la répartition de la survaleur [8]. Le marché et la propriété juridique des moyens de production, avec la structure de classe inégale qui en découle, représentent pour le marxisme traditionnel le niveau le plus profond du système capitaliste, un niveau qui se cacherait derrière l’égalité apparente qui règne dans l’échange des marchandises.
 
La critique de Marx, selon Postone, est bien plus radicale : Pour Marx, le marché et la propriété juridique des moyens de production sont des phénomènes relevant de la sphère de la distribution. Or, sa véritable critique regarde la production. La caractéristique principale de la production dans le régime capitaliste est d’être structurée par la double nature du travail. La critique marxienne vise donc à dépasser le rôle même du travail dans la société moderne. Dans les sociétés précapitalistes, le travail est création de richesse matérielle [9] par l’action de l’homme sur la nature, et cette richesse est ensuite redistribuées selon des relations sociales établies sur d’autres bases que le travail (ces bases n’étant cependant pas nécessairement justes, ou rationnelles : elles peuvent par exemple être issues de la tradition ou de hiérarchies établies elles-mêmes par la force). La richesse matérielle, prise en elle-même, « ne constitue pas les rapports entre les hommes ni ne détermine sa propre distribution. L’existence de la richesse matérielle en tant que forme dominante de richesse sociale suppose l’existence de formes non déguisées pour les rapports sociaux qui la médiatisent » (p. 230).
Dans le capitalisme, le travail est en plus créateur de valeur, donc d’une manière de mesurer les apports des producteurs particuliers. La valeur est un rapport social exprimé à travers des marchandises, et les relations entre les marchandises dépendent du rapport social qu’elles incarnent. C’est ce que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise ». La production de richesse matérielle et de valeur ne coïncident pas tout à fait : les augmentations de la productivité, dues à la technique, font qu’une quantité croissante de richesse matérielle est produite en moins de temps. Elle contient donc moins de valeur, parce que celle-ci est déterminée exclusivement en fonction du temps dépensé, et elle contient donc aussi moins de survaleur et moins de profit.
 
Dans une société postcapitaliste, le travail ne serait plus la mesure de la richesse sociale, donc ne structurerait plus les rapports sociaux. Une telle révolution est effectivement rendue possible aujourd’hui, selon Postone, par le remplacement du travail humain par les machines, qui fait que désormais la richesse matérielle n’est produite qu’en petite partie par le temps de travail direct. Cet écart toujours plus large entre production de richesse matérielle et production de valeur et la cause profonde de la crise du capitalisme. Celui-ci devient simplement anachronique quand sa base, le travail qui crée la valeur, perd son importance. « En d’autres termes, le dépassement du travail concret effectué par le prolétariat » (p. 51) de façon que « le surproduit n’est plus créé d’abord par le travail humain immédiat » (p. 67). Pour le marxisme traditionnel, au contraire, le travail est toujours, dans toute société, le principe qui structure la vie sociale. Dans le capitalisme, ce rôle du travail serait occulté, tandis qu’il appartiendrait au socialisme de le dévoiler au grand jour. Il s’agirait donc, dans cette vision, de faire triompher le travail, conçu comme éternel rapport du travailleur avec la nature, sur ceux qui parasitent de l’extérieur, en tant que propriétaires des moyens de production. Dès lors, on a pu en venir à penser que la collaboration mise en place dans les usines constituait un modèle pour la société communiste, et qu’il s’agissait simplement d’affranchir le travail de son exploitation par les capitalistes.
 
A l’inverse, Postone affirme que la « théorie devra se passer à la fois des conceptions évolutionnistes de l’histoire et de l’idée selon laquelle la vie sociale des hommes se fonde sur un principe ontologique qui ‘‘ vient à soi ’’ au cours du développement historique : par exemple, le travail dans le marxisme traditionnel ou l’agir communicationnel dans les travaux récents de Habermas » (p. 39). Ce n’est que dans le capitalisme qu’un seul principe homogène – le travail, non comme ensemble des travaux concrets, mais en tant que masse globale du travail sans qualité – régit toute la vie sociale, en se posant comme objectif, naturel et éternel. Dans les autres sociétés, les différentes sphères de la vie obéissent à des logiques différentes, et les rapports n’y « peuvent pas être déployés à partir d’un unique principe structurant et n’affichent aucune logique historique nécessaire immanente » (p. 124). Il existe toujours quelque forme de « travail » comme production de richesse matérielle, mais ce n’est que dans le capitalisme qu’on trouve un travail qui se fonde  et qui se médiatise lui-même, constituant ainsi une forme totale de médiation sociale. Le problème n’est pas le caractère supposé « instrumental » de tout travail (comme le veut Habermas), en tant que rapport avec la nature, ni, à l’opposé, son seul contrôle par des agents extérieurs qui l’exploitent, mais sa double nature. Il n’est pas « naturel » au travail de produire de la valeur, ce n’est que le travail abstrait qui le fait, et celui-ci, en tant qu’ « abstraction réelle », et non comme simple généralisation mentale, n’existe que dans le capitalisme.
 
Dans le capitalisme, ce ne sont pas seulement le rapport avec la nature, mais aussi les rapports entre les hommes qui sont médiatisés par le travail ; ces deux aspects de la vie sociale y sont confondus. « La fonction sociale unique du travail sous le capitalisme ne peut pas apparaître directement comme un attribut du travail car le travail, en et pour soi, n’est pas une activité socialement médiatisante ; seul un rapport social non déguisé peut apparaître comme tel. La fonction historiquement spécifique du travail ne peut apparaître qu’objectivée, qu’en tant que valeur sous ses différentes formes (marchandise, argent, capital) » (p. 250). Ainsi, les formes objectivées du travail, la marchandise et le capital, sont des « formes abstraites et impersonnelles [qui] ne voilent pas seulement ce que l’on considère traditionnellement comme les rapports sociaux ‘‘ réels ’’ du capitalisme, c’est-à-dire les rapports de classes ; elles sont les rapports réels du capitalisme qui structurent sa trajectoire dynamique et sa forme de production » (p. 19-20).
 
La domination d’une classe sur une autre est encore aujourd’hui considérée comme le cœur de la théorie de Marx par la grande majorité de ceux qui se veulent marxistes, y compris ceux qui n’attribuent plus un rôle prépondérant aux ouvriers industriels. Selon Postone, cette domination est réelle, mais elle n’est qu’un phénomène de surface, appartenant à la sphère du marché et de la distribution. « Dans l’analyse de Marx, la domination sociale ne consiste pas, à son niveau le plus fondamental, en la domination des hommes par d’autres hommes, mais en la domination des hommes par des structures sociales abstraites que les hommes eux-mêmes constituent » (p. 53-54). Les formes fétichistes ne mystifient pas le travail comme source véritable de toute richesse, mais sont des formes d’apparence nécessaires d’une réalité où les rapports des personnes sont des rapports de chose. Postone revient ainsi sur trois concepts du marxisme « critique » (introduits surtout par Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe, de 1923) : la totalité, le sujet et l’aliénation. La caractéristique du capitalisme, et de lui seul, est d’avoir une substance homogène, une totalité, à savoir le travail. Cette totalité est donc, selon Postone, à abolir, et non à réaliser. Le véritable sujet dans le capitalisme n’est ni l’humanité, ni le prolétariat, mais la forme objectivée du travail : le capital. Il s’agit donc de dépasser ce sujet, et non de le faire triompher : « L’appel à la pleine réalisation du Sujet ne signifie que la pleine réalisation d’une forme sociale aliénée » (p. 125). Ce n’est pas la théorie de la « mort du sujet », mais l’affirmation qu’une véritable subjectivité ne peut se constituer qu’en dépassant la forme-sujet engendrée par le travail en tant que médiation sociale objectivée. Dépasser l’ « aliénation » ne signifie alors pas restaurer un sujet déjà existant derrière les mystifications, un sujet qui, même opprimé et caché, se situerait, par essence, au-delà du rapport capitaliste. Pour le marxisme traditionnel, le prolétariat était un tel sujet. Pour le Marx de Postone, « dépasser l’aliénation signifie abolir le Sujet qui se meut et se fonde lui-même (le capital) et la forme de travail qui constitue et est constituée par les structures de l’aliénation ; cela permettrait à l’humanité de s’approprier ce qui a été créé sous une forme aliénée. Dépasser le Sujet historique permettrait pour la première fois aux hommes de devenir les sujets de leurs pratiques sociales » (p. 331). Il faut reconnaître que c’est le travail lui-même qui est aliéné quand il n’est pas seulement un rapport à la nature, mais aussi une médiation sociale objectivée : « Toute théorie qui pose que le prolétariat en tant que Sujet implique que l’activité constituant le Sujet soit à réaliser, et non à abolir. D’où il découle que l’activité elle-même ne peut pas être vue comme aliénée. Dans la critique fondée sur le ‘‘ travail ’’, l’aliénation s’enracine nécessairement hors du travail, dans son contrôle par un autre concret : la classe capitaliste » (p. 129).
Temps abstrait et temps concret
 
Postone consacre une longue digression historique à la naissance du « temps abstrait ». Celui-ci n’est pas « naturel », il est la cause et la conséquence du développement capitaliste. Tandis que le temps concret est une « variable dépendante », « une fonction des évènements ou des actions », le temps abstrait, qui naît en Europe à la fin du Moyen Age et n’existe pas ailleurs, est un flux vide, « une variable indépendante ; il constitue un cadre indépendant au sein duquel le mouvement, les évènements ou l’action surviennent. Ce temps est divisible en unités non qualitatives, constantes, égales » (p. 300) [10]. Le temps abstrait est donc constitué socialement (au lieu d’être, comme le voulait kant, un a priori transcendantal), mais il se présente comme une donnée objective. Il domine les producteurs et les capitalistes eux-mêmes, en leur imposant en quel temps ils doivent réaliser leur production pour ne as tomber en dessous du standard de productivité  établi par la logique temporelle de la valeur [11]. Pour l’illustrer, on peut se référer à un exemple donné par Marx : après l’invention du métier à tisser à vapeur au début de la Révolution industrielle, le temps socialement nécessaire pour produire une quantité donnée de toile est tombé d’une heure à une demi-heure. L’artisan traditionnel qui continuait à employer une heure pour tisser sa toile voyait cependant sa « valeur » réduite à une demi-heure, et crevait par conséquent de faim. La toile était restée identique comme richesse matérielle, mais en tant que richesse sociale, elle était réduite de moitié. La subordination de l’aspect concret de la production à sa seule dimension temporelle est pour Postone l’ « expropriation » fondamentale qui « précède logiquement le type d’expropriation sociale concrète associée à la propriété privée des moyens de production », elle « n’en découle pas fondamentalement » (p. 153).
 
La totalité capitaliste n’est pas la victoire complète du temps abstrait, mais l’unité contradictoire du temps abstrait et du temps concret. Les progrès de la productivité redéfinissent l’heure sociale, qui à son tour redéfinit le niveau de base de la productivité. C’est une course-poursuite, un effet « boule de neige » qui crée à lui seul – même avant le dynamisme introduit par l’opposition des classes – le caractère dynamique et directionnel du capitalisme. Ni le rapport entre l’homme et la nature, ni les rapports sociaux n’ont nécessairement un tel caractère : les sociétés précapitalistes tendaient à se reproduire longtemps à l’identique. En contenant cette dialectique des deux formes temporelles, le capitalisme contient aussi une logique directionnelle qui crée également, au-delà des désastres auxquels elle mène, la possibilité d’en sortir, à la différence des formes sociales précédentes. C’est le dynamisme même du capitalisme qui pousse vers ce dépassement, et non un facteur extérieur ou un acteur qui, comme le prolétariat, est censé faire partie d’une essence atemporelle située hors de la logique capitaliste : « La dialectique des forces productives et des rapports de production […] est donc une dialectique des deux dimensions du capital, et non celle du capital et de forces qui lui seraient extérieures » (p. 515).
Le « vrai Marx »
 
On peut se demander pourquoi Postone veut absolument présenter son interprétation de Marx comme une restauration du « vrai Marx », plutôt que d’admettre l’ambiguïté du discours marxien originel : si, avec sa critique des catégories fondamentales de la socialisation marchande, Marx a effectivement été en avance sur son temps – à l’époque, ces catégories étaient encore largement mélangées à des éléments féodaux -, il reste que, avec une autre partie de son œuvre, Marx a également constitué les bases du « marxisme traditionnel ». Robert Kurz en tient davantage compte, en distinguant un Marx « exotérique » et un Marx « ésotérique » : « il s’agit de la partie de son œuvre – quantitativement assez réduite – où il analyse la valeur, le noyau presque invisible – surtout à son époque – du capitalisme. » Il est clair en tout cas que l’élaboration parallèle, à partir des années 1980, de formes similaires d’une critique basée sur les concepts de « travail abstrait » et de « fétichisme de la marchandise » indique que ces catégories sont devenues plus directement visibles qu’avant.
 
Le cas de Roubine est d’autant plus remarquable, car lui a travaillé en solitaire et fait figure de précurseurs presque inexplicables. Lorsqu’on considère le peu de clarté, déjà mentionné, qui règne encore aujourd’hui parmi les marxistes autour de notions comme le « travail abstrait » et le « fétichisme de la marchandise », on ne peut que rester ébahi devant la précision de certaines analyses de Roubine, encore plus étonnantes si l’on considère qu’il ne semble pas avoir connu le « marxisme occidental » qui lui était contemporain (Histoire et conscience de classe, de Lukács, était sorti l’année avant la parution des Essais sur la théorie de la valeur) et que les Grundrisse et les autres manuscrits préparatoires du Capital n’avaient pas encore été publiés. Roubine commence en disant que la théorie du fétichisme n’est pas bizarrerie métaphysique de Marx (comme devait le prêcher encore Althusser un demi-siècle plus tard), pas plus qu’elle ne désigne une mystification de l’exploitation, mais qu’elle constitue plutôt une théorie générale des rapports de production de l’économie capitaliste. Elle se trouverait même à la base de tout le « système économique » de Marx, et surtout de sa théorie de la valeur. Le fétichisme n’est pas seulement un phénomène de conscience sociale, mais de l’être social lui-même, dit Roubine : aucun autre marxiste de son époque n’y était arrivé, et il faut connaître l’indifférence et la confusion même des meilleurs d’entre eux face à cette question pour apprécier l’acuité de Roubine.
La valeur, l’argent et le capital, ne « voilent » pas les rapports sociaux de production : ils les organisent et deviennent le véritable lien social. Roubine se dresse également contre l’ontologisation de l’échange d’équivalents : l’ « échange » n’est pas une réalité transhistorique, mais caractérise le seul capitalisme. Entre les ateliers d’une fabrique, ainsi que dans les modes de production pré- ou postcapitalistes, il n’y a pas d’ « échange » basé sur une équivalence de la valeur des produits échangés. L’objet y circule sur la base des rapports que les hommes ont déjà bâtis – ce n’est pas l’échange qui crée ces rapports. Les rapports de production entre les personnes s’y établissent sur la base de la distribution sociale des choses et en référence à elles, mais non à travers les choses elles-mêmes.
 
Dans le capitalisme, c’est au contraire le mouvement des choses (des facteurs de la production) qui établit les rapports entre les hommes. Roubine annonce donc clairement qu’une société basée sur la valeur, l’argent et le capital est nécessairement fétichiste, dans le sens où l’homme y est dominé par ses propres produits. Il souligne le rôle central qu’a pour Marx, et surtout pour sa théorie de la valeur, la distinction entre le procès technico-matériel (ce que Postone appelle la « richesse matérielle ») et sa forme sociale. Il rappelle que ce n’est pas le travail en tant que tel qui crée la valeur, mais seulement le travail organisé dans une certaine forme sociale : le travail abstrait. Dans le procès de production, le travail du producteur de marchandises est privé, concret, qualifié et individuel, mais dans sa valeur d’échange, ce travail devient social, abstrait, simple et socialement nécessaire. Entre ces quatre déterminations, c’est le travail abstrait qui joue le rôle central, parce que ce n’est qu’ainsi que le travail devient social.
 
Si Roubine a quelques difficultés pour déterminer le sens de la catégorie marxienne de « travail abstrait », il parvient cependant à l’essentiel : c’est précisément le travail sans qualités, sans déterminations sociales et historiques, le travail tout court qui devient dans le capitalisme une catégorie sociale et le centre de la vie sociale. C’est seulement en devenant abstrait que le travail privé devient social, mais il n’en va ainsi que dans le capitalisme. Dans les sociétés précapitalistes, au contraire, les travaux sont sociaux dans leur forme naturelle et particulière, comme élément nécessaire d’un tout, et non en tant que parties équivalentes d’une masse de travail social indifférenciée.
 
Cette attention au caractère abstrait et anonyme de la coercition exercée par la valeur – dans une époque où le prolétariat au sens classique était à son apogée, en Union soviétique comme ailleurs – amène Roubine à voir dans l’inégalité des classes la conséquence plutôt que la cause de la valeur marchande. Il affirme que la théorie marxienne de la valeur ne néglige pas totalement les classes, mais qu’elle les traite à partir de l’égalité des parties prenantes de l’échange. La théorie de la valeur, dont le point de départ est l’égalité des marchandises échangées, est indispensable, assure-t-il, pour expliquer la société capitaliste et l’inégalité qui y règne. Ainsi, dans les années 1970 encore, on a vu des préfaciers du livre de Roubine sentir la nécessité de prendre leurs distances vis-à-vis de telles hérésies.
Dans son essai « La substance du capital », paru en 2004 dans le premier numéro de la revue allemande Exit ! qu’il dirige, Robert Kurz pèse les mérites et les limites respectifs  des contributions de Roubine et de Postone. Si tous deux sont parmi les rares auteurs à comprendre la centralité du concept de « travail abstrait » et à la référer à la seule société capitaliste, ils gardent cependant encore un concept transhistorique et ontologique du « travail ». Pourtant, ce n’est qu’avec la modernité qu’on s’est habitué à faire entrer dans les activités humaines les plus disparates, et qui obéissent aux logiques temporelles les plus différentes, dans la seule catégorie de « travail » et que l’on conçoit toutes ces activités comme une masse de « travail social ». Dans une société postcapitaliste, comme dans les sociétés précapitalistes, le concept même de « travail » n’a pas de sens, parce qu’il n’existe qu’une multiplicité d’activités qui ne peuvent être renvoyées à une substance unique, homogène, dont elles seraient des articulations. Kurz reproche à Postone de se contenter d’analyser le rôle historiquement unique du travail dans le capitalisme, sans se poser la question de savoir si l’on peut parler de « travail » dans le cadre d’autres sociétés.
 
Cependant, les différences entre Roubine, Postone et Kurz apparaissent de peu d’importance face à ce qui les sépare des marxistes traditionnels pour qui la seule forme d’émancipation dans le capitalisme est et restera toujours la lutte entre les groupes sociaux constitués par ce capitalisme même, sans que soit jamais envisagée une critique des catégories fondamentales. Dans leurs répliques à la critique de la valeur, ils ont déjà démontré la pertinence de l’anecdote rapportée par Kurz dans son article : un paysan demande à un ingénieur de lui expliquer le fonctionnement d’une machine à vapeur. L’ingénieur fait des schémas et lui montre où l’on met le combustible, où sort la vapeur, comment la chaleur devient mouvement et tout le reste. Le paysan l’écoute et dit finalement : « J’ai bien compris, Mais où est le cheval ? »

Article paru dans la Revue internationale des livres et des idées (Rili), n°13, septembre-octobre 2009.
               
                                Anselm Jappe.

 
 
 
 * Anselm Jappe enseigne la philosophie. Il est notamment l’auteur de Guy Debord ; Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur ; Les Habits neufs de l’Empire : remarques sur Negri, Hardt et Rufin (avec Robert Kurz) ; L’Avant-garde inacceptable – Réflexions sur Guy Debord.
[1] Je me permets de rappeler que mon livre Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur (Paris, Denoël, 2003) faisait une large place à l’un et à l’autre.
[2][2] Quelques-unes de ses œuvres ont été traduites en français. Lire Marx (Paris, La Balustrade, 2005) est une anthologie commentée des écrits de Marx, Avis aux naufragés (Paris, Lignes, 2005) et Critique de la démocratie balistique (Paris, Mille et une nuits, 2006) sont des recueils d’articles. Le Manifeste contre le travail du groupe Krisis (Paris, Lignes, 2002, UGE, 10/18, 2004) a connu une large diffusion.
[3] De lui, était déjà sorti en français Face à la mondialisation, Marx est-il devenu muet ? (La Tour d’Aigues, L’Aube, 2003) qui réunit trois essais dont l’un (« Logique de l’antisémitisme ») avait auparavant circulé dans différentes traductions françaises.
[4] Ceux-ci lui ont ainsi consacré un numéro entier de la revue marxiste anglaise Historical Materialism (n°12, vol. 3, 2004) et un important colloque à Londres.
[5] « Marxien » (référé à Marx lui-même) est donc ici à distinguer de « marxiste ».
[6] Le gros brouillon du Capital, écrit en 1857-1858, publié pour la première fois en 1939, riche d’intuitions pas toujours développées dans le Capital (publié en 1867) et dont l’étude a inspiré, à partir des années 1960, nombre des études les plus innovatrices de l’œuvre de Marx. La seule édition fiable est celle établie par J.-P. Lefebvre et publiée par les Éditions Sociales.
[7] Il est à noter cependant que Postone ne suppose aucunement une quelconque « rupture épistémologique » entre le premier et le deuxième Marx.
[8] La planification n’est pas le contraire du capitalisme, mais seulement du marché ; elle est toujours une forme de distribution de la valeur.
[9] Ce concept de « richesse matérielle » inclut, bien sûr, les services et les produits « immatériels ». Il comprend toutes les valeurs d’usage et s’oppose à la « forme-valeur ». Une maison et une heure d’enseignement sont, dans ce sens, toutes les deux des « richesses matérielles ».
[10] Ces analyses sont bien sûr à rapprocher de celles développées par E. P. Thompson dans Temps, travail et capitalisme industriel, paru en 1967 sous forme d’article, et dont la traduction a été publiée chez La Fabrique (Paris, 2004). Ce texte fait remarquablement éprouver les conséquences de la transformation du temps vécu en temps abstrait, précisément mesurable, en vue de sa rentabilisation maximale. Postone le cite d’ailleurs à la page 298 de son livre.
[11] En dérive cette autre évidence : jusqu’à ce que la « richesse sociale » soit déterminée par la dépense directe de temps de travail, la croissance économique, même sans marché ni propriété privée, engendra inévitablement des augmentations de productivité très supérieure à la croissance de la richesse sociale, avec les conséquences écologiques qui en découlent.


mercredi 20 janvier 2010

Un autre automne allemand Pour la manifestation contre l’antisémitisme à Hambourg le 13 décembre 2009

Plusieurs dizaines de groupes allemands se sont joints à l'appel à condamnation des actes antisémites faits par des groupes de gauche lors de la projection à Hambourg le 25 octobre dernier du film de Claude Lanzmann Pourquoi Israël  : Stoppez les matraqueurs antisémites - même ceux de gauche ! Une manifestation le 13 décembre contre ces actes antisémites a eu lieu à Hambourg.
Je pense qu'il est politiquement important que le plus de monde possible à gauche prenne au sérieux les expressions d'antisémitisme qui se sont répandues parmi des groupes qui se considèrent comme anti-impérialistes. Peut-être cela peut aussi amener à une longue et tardive clarification théorique. La question n’est pas que l’on puisse ou non critiquer des politiques israéliennes. Les politiques israéliennes devraient être critiquées, particulièrement celles qui ont visé à saper n'importe quelle possibilité de créer un Etat palestinien viable dans la Cisjordanie (la Rive ouest) et à Gaza. Cependant, la critique du « sionisme » répandue dans beaucoup de cercles anti-impérialistes va au-delà d'une critique des politiques israéliennes. Elle attribue à Israël et aux « sionistes » une malveillance unique et une puissance globale de conspirateur. Israël n'est pas critiqué comme d'autres pays sont critiqués - mais comme l'incarnation de ce qui est profondément et fondamentalement le mal. Bref, la représentation d'Israël et des «  sionistes » pour cette forme  d' « anti-impérialisme », d' « anti-sionisme », est essentiellement la même que celle des Juifs dans l'antisémitisme virulent qui a trouvé son expression la plus pure dans le nazisme. Dans les deux cas, « la solution » est la même - l'élimination au nom de l'émancipation.
            La représentation conventionnelle stalinienne et social-démocrate du nazisme et du fascisme comme simples outils de la classe capitaliste, utilisée pour écraser des organisations ouvrières, omettait toujours une de leurs dimensions centrales : Ces mouvements en termes d'auto-compréhension d'eux-mêmes et leur appel aux masses, étaient des révoltes. Le nazisme s'est présenté comme une lutte pour la libération (et a soutenu des mouvements « anti-impérialistes » dans le monde arabe et en Inde). Le fondement de cette auto-compréhension était une compréhension fétichisée du capitalisme : la domination abstraite, intangible, globale du capital a été comprise comme la domination abstraite, globale, intangible des Juifs. Loin d'être simplement une attaque contre une minorité, l'antisémitisme des nazis s'est compris comme anti-hégémonique. Son but était de libérer l'humanité de la domination omniprésente et impitoyable des Juifs. C'est du fait de son caractère anti-hégémonique que l'antisémitisme pose un problème particulier pour la Gauche. C'est la raison pour laquelle il y a un siècle, l'antisémitisme pouvait être caractérisé comme « le socialisme des imbéciles ». Aujourd'hui il peut être caractérisé comme l' « anti-impérialisme des imbéciles ». 

Malheureusement, cette forme  antisémite d' « anti-sionisme » n'est pas nouvelle. Elle se trouvait au centre des procès spectaculaires staliniens du début des années 1950, particulièrement en Tchécoslovaquie, quand des Communistes internationalistes qui souvent étaient des Juifs, ont été accusés d'être des « agents sionistes » et exécutés pour cela. Cette forme codée d'antisémitisme, dont les origines n’ont eu aucun rapport avec des luttes dans le Moyen-Orient, a été alors transportée là par l'Union soviétique et ses alliés pendant la Guerre froide - particulièrement par les services secrets de la RDA travaillant avec leurs clients Occidentaux et du Moyen-Orient (par exemple la RAF et les groupes palestiniens « radicaux » divers).           
Cette forme d'anti-sionisme « gauchiste » a convergé avec le nationalisme arabe radical et l'islamisme radical - qui n'est pas plus progressiste qu'une autre forme de nationalisme radical, comme le nationalisme radical albanais ou croate - et pour qui l'impulsion éliminatrice envers les Juifs d'Israël est justifiée comme étant adressée contre des colonisateurs « européens ». Chaque fois que l'impulsion éliminatrice envers les Juifs d'Israël est plus forte, la légitimité d'Israël est davantage mise en question - avec des arguments allant de l’affirmation que la plupart des Juifs européens ne sont pas biologiquement du Moyen-Orient (une affirmation faite en 1947 par le Haut Comité arabe et maintenant réchauffée comme une « nouvelle découverte » par Shlomo Sand) à l'idée qu'ils sont simplement des colonisateurs européens qui, comme le « pied noir » [en français dans le texte], devraient être renvoyés à la maison. C'est malheureux sinon étonnant, que ces nationalistes radicaux dans le Moyen-Orient voient la situation en ces termes. Cependant, cela devient pervers quand des Européens - particulièrement des Allemands - identifient les Juifs, le groupe le plus persécuté et massacré par des Européens pendant un millénaire, avec ces Européens là. En identifiant les Juifs avec leur propre passé meurtrier, ces Européens peuvent esquiver le traitement de ce pesant fardeau. Le résultat est un discours qui prétend se battre avec le passé, mais qui en réalité le continue et le prolonge. Cette forme d'anti-sionisme fait partie d'une campagne qui gagne en force depuis le début de la Seconde Intifada, pour éliminer Israël. Son positionnement sur la faiblesse des Palestiniens voile cette intention suprême. Cette forme d'anti-sionisme fait partie du problème et non d'une partie de la solution. Loin d'être progressiste, elle s'allie avec des nationalistes arabes radicaux et des islamistes, c'est-à-dire avec la droite radicale du Moyen-Orient et, ainsi, renforce la droite israélienne. C'est constitutif d'une guerre de plus en plus définie en termes de somme nulle, qui sape n'importe quelle solution politique possible, c’est une recette pour une guerre infinie. La haine exprimée par cet anti-sionisme fait éclater les frontières de la politique, car elle est aussi illimité que son objet imaginé. Un tel fait d'être illimité indique un rêve d'élimination. Les Allemands comme beaucoup d'autres Européens, connaissent trop bien ce rêve d’élimination. Il est enfin temps de se réveiller.

  Traduction française (en amateur) par Palim Psao.

 


Moishe Postone, est l’auteur notamment de Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009 (1993).
 

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