mercredi 14 décembre 2011

Le travail du négatif


L’autobiographie de Guy Debord, intitulée Panégyrique, compte un deuxième volume, publié après sa mort. Il contient surtout des photographies, et parmi celles du premier chapitre on trouve l’image d’un mur, noirci par le temps, qui porte le graffiti « Ne travaillez jamais ». La didascalie précise : « Inscription sur le mur de la rue de Seine (1953) ». Le petit livre se clôt avec un « aperçu chronologique », consistant seulement en 16 brèves entrées. Le troisième événement que Debord mentionne dans ce résumé ultra-condensé de sa vie, après sa naissance et son premier film, est « 1953 : Inscription sur un mur de la rue de Seine ». Cette inscription à la craie, exécutée lorsqu’il avait 21 ans et probablement vite disparue, était donc selon le fondateur de l’Internationale situationniste une des étapes marquantes de sa vie. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « Ne travaillez jamais » ? Cette toute petite phrase sonnait quand même comme une énormité, presque comme une absurdité. Elle constituait un défi autant aux pouvoirs constitués qu’aux oppositions qui se définissaient justement comme « mouvement ouvrier ». Aujourd’hui, elle apparaît plutôt comme un des points forts du renouvellement fondamentale de la critique sociale avancée par les situationnistes.
Cette photo avait déjà été reproduite dans le numéro 8 (janvier 1963) de la revue Internationale situationniste avec cette didascalie : « Programme préalable au mouvement situationniste. – Cette inscription, sur un mur de la rue de Seine, remonte aux premiers mois de 1953 […] L’inscription que nous reproduisons ici semble être la plus importante trace jamais relevée sur le site de Saint-Germain-des-Prés, comme témoignage du mode de vie particulier qui a tenté de s’affirmer là »1. Ce langage « détournant » celui de l’archéologie pose donc le refus du travail comme un élément central de la vie des jeunes lettristes vers 1953, lequel aurait directement conduit à la formation du mouvement situationniste. En effet, en parlant de ces gens dans son film autobiographique In girum imus nocte (1978), Debord rappelle que « l’existence de tous était principalement caractérisée par une prodigieuse inactivité ; et entre tant de crimes et délits que les autorités y dénoncèrent, c’est cela qui fut ressenti comme le plus menaçant »2. Dans un passage de Panégyrique décrivant le même milieu, il souligne qu’« on y trouvait en permanence des gens qui ne pouvaient être définis que négativement, pour la bonne raison qu’ils n’avaient aucun métier, ne s’occupaient à aucune étude, et ne pratiquaient aucun art »3.
Au-delà d’une critique du travail, nous sommes ici face à un véritable éloge du désœuvrement, du ne rien faire. Cela concerne également Debord lui-même : dans une lettre de 1986, en parlant d’un film sur l’Espagne pour lequel il avait signé un contrat avec son mécène G. Lebovici sans avoir jamais commencé sa réalisation, Debord dit de ne pas « regretter d’avoir tout de suite proclamé le ferme projet de ne jamais réaliser De l’Espagne. Ce titre stendhalien constituera mon véritable chef d’œuvre ; accomplissant enfin pleinement ma tendance la plus profonde, et qui fut moins visiblement présente dans toutes mes ébauches artistiques (tendance plutôt négative, je dois le dire ». Finalement, son film-testament Guy Debord, son art et son temps (1994) commence avec ces vers d’une chanson d’Aristide Bruand : « J’en foutrai jamai’ un’ secousse / Mêm’ pas dans la rousse / Ni dans rien »4.
On pourrait donc en déduire que l’invitation « ne travaillez jamais » dérive de la tradition « bohème » qui, après quelques antécédents chez les romantiques, commence à caractériser dans la deuxième moitié du XIXe siècle les milieux artistiques, autant que les « voyous » si chers à Debord. Tandis que toute la science, la pensée officielle, la religion, mais également les mouvements anti-capitalistes5 encensaient le travail et les travailleurs comme source de toute richesse, mais également de toute morale, il n’y avait que les marges du monde de la littérature et des arts pour exprimer un refus de sacrifier sa vie au travail et au dynamisme forcené de la société moderne. Cela s’exprima autant dans le dandysme de Baudelaire que dans le vers « Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feu ! » de Rimbaud, ou dans la dédaigneuse référence à l’homme qui confie dans ses efforts « car il a consenti à travailler » au début du Manifeste du surréalisme, jusqu’aux éloges de la paresse publiés en 1921 par le dadaïste Clément Pansaers et par Malevitch. Mais ce refus gardait un aspect fortement individuel et exprimait le désir, ou le projet, de se dérober personnellement à la tyrannie du travail. Une société sans travail semblait difficile à imaginer.
Les situationnistes avaient dépassé les avant-gardes artistiques précédentes et évoluaient vers un mouvement révolutionnaire justement dans la mesure qu’ils voulaient lier un effort personnel de libération avec une action collective, visant la société toute entière. Leur critique du travail avait donc partie liée avec la vision d’une société toute autre. En effet, dans le numéro 12 de leur revue, sorti en 1969 et largement consacré aux événements de mai ’68, la photo d’un mur parisien portant le slogan « Ne travaillez jamais » était ainsi commentée : « Un slogan de mai. – Cette inscription, tracée sur un mur du boulevard de Port-Royal, reproduit exactement celle dont le n° 8 de cette revue (p. 42) avait publié la photographie. Elle gagne certainement en force à accompagner, cette fois, une grève sauvage étendue à tout le pays ». Avoir transformé le désir d’un individu dans un mouvement de masse, telle était pour les situationnistes leur plus belle réussite.
Pour Debord, sortir de la société du spectacle signifiait également sortir de la société du travail. Mais comment satisfaire les besoins humains sans travailler ? Dans le bref « aperçu chronologique » déjà mentionné, on lit : « 1963 : Cinq ‘directives’ tracées sur des toiles ». Une de ces directives, qui énonçaient la quintessence de l’agitation situationniste pour les années successives, proclamait : « Abolition du travail aliéné ». Donc, ce n’est pas l’effort en tant que tel qui était à bannir pour les situationnistes, mais le travail que Marx avait appelé « aliéné » : l’activité dont le produit est séparé de son producteur, qui ne reçoit que son salaire. Debord utilise ces catégories également pour qualifier sa propre attitude : « D’où peut-on conclure que je ne travaille pas ? J’ai dirigé douze ans une revue, écrit un livre et nombre d’opuscules, brochures et tracts, tourné et monté six films. En grande partie, le travail du négatif en Europe, pendant toute une génération, a été mené par moi. Je me suis contenté de refuser seulement le travail salarié, une carrière dans l’État, ou le moindre subside de l’État sous quelque forme que ce soit […] Je ne crois pas que l’on puisse dire que je me suis continuellement amusé » écrivit-il en 19856. Le « travail du négatif » : pour Debord, son « travail » consistait essentiellement dans ses activités révolutionnaires, et pour les qualifier il se réfère à la définition hégélienne du côté négateur de l’esprit, celui qui fait avancer la marche de l’histoire…
Et encore plus tard, il renchérit : « Ne jamais travailler demande de grands talents. Il est heureux que je les aie eus […] Le refus du ‘travail’ a pu être incompris et blâmé chez moi. Je n’avais certes pas prétendu embellir cette attitude par quelque justification éthique. Je voulais simplement faire ce que j’aimais le mieux »7. Debord lui-même, dépourvu d’une fortune personnelle, a pu se dérober au travail surtout grâce à une pratique constante du potlatch, donc de la générosité vers d’autres qui parfois la lui ont rendu grandement. Mais qu’est-ce que le refus du travail au niveau social ?
Différemment de l’attitude « bohème » des avant-gardes culturelles, les situationnistes des années 1960 attendaient le salut de la part du prolétariat, même dans sa forme classique de travailleurs d’usine. Cependant, il ne s’agissait plus de la révolte du travail contre ses exploiteurs, comme dans le marxisme traditionnel, encore très présent à cette époque-là, mais de la révolte des travailleurs contre le travail aliéné, telle qu’elle s’exprimait à travers des grèves sauvages, des actes de sabotage, de l’absentéisme, etc8. Et qu’est-ce qui aurait remplacé le travail aliéné ? Pour les situationnistes, il n’était certes pas question d’un simple changement de statut juridique, pour lequel les ouvriers devenaient formellement propriétaires des moyens de production, tout en continuant à travailler dans des conditions aliénantes : c’était ce qui était arrivé dans les pays dits « communistes ».
Comment alors abolir le travail aliéné ? D’un côté, les situationnistes plaçaient, au début de leur parcours, beaucoup d’espoir dans l’automation de la production9. Celle-ci aurait pu, selon eux, libérer l’humanité du joug du travail pour la faire rentrer dans une société basée sur le jeu et les « loisirs », qui était cependant empêchée par les « rapports de production » capitalistes (et finalement spectaculaires) qui perpétuent la domination des propriétaires des moyens de production sur les travailleurs. Ils n’étaient pas les seuls dans les années 1950 à nourrir cette illusion sur une possible émancipation à travers les machines : en témoignent, parmi beaucoup d’autres, les écrits de l’ex-surréaliste, ex-trotskiste et sociologue Pierre Naville portant sur l’automation et le passage « de l’aliénation à la jouissance ». Si l’on ne tient pas compte de cet enthousiasme pour la possibilité de « détourner » l’industrialisation, on ne saurait pas comprendre le projet situationniste initial : ni son côté technophile, avec la « peinture industrielle » de Pinot Gallizio et la ville de « New Babylon » conçue par Constant, ni en général la volonté de réaliser pleinement les possibilités libératrices créées par le développement des forces productives dans l’après-guerre et leur application à la vie quotidienne, toujours déviées vers la continuation de la société de classe. Après 1970, Debord a souligné, au contraire, les dangers que le développement non maîtrisé des forces productives faisait courir à la « planète malade », et donc à tout projet d’émancipation. 
Le propos d’abolir le travail grâce à la technologie ne paraît plus aujourd’hui très convaincant. Mais Debord a également ébauché une critique du travail plus actuelle que jamais : en décrivant le spectacle comme la forme la plus développée de la société basée sur la production de marchandises, il a implicitement repris et mis à jour la critique marxienne de la marchandise et de ce qui la fond : le travail abstrait. Un travail qui est « abstrait » dans le sens que tous les travaux concrets, toutes les activités exécutées en vue d’un but spécifique ne comptent que comme simple dépense de temps de travail, d’un temps indifférencié dont n’intéresse pas le contenu, mais la durée – c’est celle-ci qui crée la valeur qui s’exprime dans l’argent10. Si le travail dans la société contemporaine est souvent nocif et inutile, cela est dû essentiellement au fait qu’il ne sert qu’à accroître le capital, à transformer un euro en deux. Produire des carottes ou des fusils, des chaussures ou des game boys n’est qu’un aspect secondaire de ce processus. Voilà pourquoi on travaille beaucoup plus du nécessaire dans le monde contemporain, souvent dans des conditions horribles et pour produire des choses superflus. « Ne travaillez jamais » signifie donc d’abord de se refuser à cette logique, de ne pas se mettre à disposition d’un système qui demande qu’on travaille, à n’importe quoi. Il faut revendiquer une vie pleine pour tous, pas le plein emploi.

1 D’ailleurs, après la publication de cette photo dans la revue, celle-ci se voit sommée de payer des droits d’auteur à celui qui avait pris la photo à son temps et la diffusait maintenant sous forme de carte postale « humoristique », en plus affublée de la légende « Les conseils superflus ». Debord répondit en revendiquant la paternité de « la plus belle œuvre de [sa] jeunesse ».
2 Maintenant dans Guy Debord, Œuvres, Gallimard, collection Quarto, Paris 2006, p. 1365.

3 Maintenant dans Guy Debord, Œuvres, p. 1665.

4 Notons que les vers immédiatement précédents de cette chanson disent : « J’peux pas travailler / ça m’emmerde ».

5 Avec des rares exceptions, comme le pamphlet Le Droit à la paresse de Paul Lafargue (1880), ou certains anarchistes français de la « Belle époque ».

6 Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici (1985), maintenant dans Debord, Œuvres, p. 1573.

7 « Cette mauvaise réputation… » (1993), maintenant dans Debord, Œuvres, p. 1801.

8 En 1974 a été publié le disque « Pour en finir avec le travail – Chansons du prolétariat révolutionnaire » ; le textes de ces chansons « détournées » étaient dus à Debord et à d’autres situationnistes.

9 Au plus haut degré dans « Les situationnistes et l’automation » d’Asger Jorn dans le premier numéro d’Internationale situationniste (1958).

10 Pour une analyse détaillée, voir : Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, Paris 2002.
 

Les autorités russes multiplient les initiatives pour contrôler l’internet


Le général Alexeï Mochkov, du département K du ministère de l’Intérieur chargé de la surveillance des communications, a proposé la semaine dernière que les utilisateurs du web renoncent à l’anonymat, jugeant par ailleurs que les réseaux sociaux étaient « potentiellement dangereux pour la société ».
Ces initiatives inquiètent les défenseurs des droits de l’homme, blogueurs et professionnels du secteur qui y voient des tentatives de censurer l’internet, dans un paysage politique verrouillé où les télévisions sont strictement contrôlées par l’État. « Il est très important que de telles propositions soient rendues publiques après les manifestations massives à Moscou et à la veille d’un nouveau rassemblement » prévu pour le 24 décembre, où l’opposition attend quelque 50 000 personnes, a déclaré le chef de l’ONG pour les droits de l’homme Lev Ponomarev. Selon lui, les « tentatives de resserrer les boulons vont provoquer une tension supplémentaire dans la société ».
Le 4 décembre, jour des législatives, les sites de l’ONG russe Golos qui recensait les fraudes et les pressions grâce à un réseau de correspondants en Russie et aux témoignages d’internautes avaient été rendus inaccessibles par des cyber-attaques, comme ceux de plusieurs médias partenaires. Golos a accusé les services secrets russes d’avoir été derrière ces cyber-attaques.
Le texte qui suit de Mikhail Magid [un libertaire de Moscou] adressé aux anarchistes russes ne dépasse pas les analyses traditionnels anarcho-marxistes. Il reflète pourtant  assez bien l’ambiance qui règne aujourd’hui en Russie.
Tahrir russe

D’où ça vient ?
J’ai remarqué que tous les militants politiques, tous ceux qui étaient actifs ces dernières années, commencent à se demander les uns les autres : mais qu’est-ce qui se passe ? Comment se fait-il que la société russe, si apolitique, absolument non encline à protester, s’est soudainement soulevée ?
L’indifférence politique qui durait depuis 15-20 ans s’est terminée. Elle a pris fin rapidement, soudainement, de façon inattendue. Comment expliquer ça ? Bien sûr, en Russie, il y a des problèmes fondamentaux, ils ont certainement un impact sur la situation dans le pays. On peut parler de la pauvreté d’une grande partie de la population (surtout en province)… Mais, aujourd’hui, c’est Moscou qui se rebelle, la ville la plus riche de la Russie. On peut évoquer la corruption, mais elle existe déjà depuis longtemps. On peut parler de la crise économique mondiale qui affecte également la Fédération de Russie, mais la situation n’est pas aussi difficile qu’en 2009… Dans la recherche de réponses, je suis allé sur la place de Triomphe…   Suite en French

Mikhail Magid  7 décembre 2011



Заметил, что все политические активисты, т.е. все, кто был активен в последние годы, стали спрашивать друг друга: что происходит? Как случилось, что аполитичное если не на 100 то на 98%, абсолютно не склонное к протестам российскиое общество вдруг встало на дыбы?

Кончилась 15-20 летняя политическая аппатия. И кончилась как-то быстро, разом, неожиданно. Конечно, есть фундаментальные проблемы, и они, беспорно, влияют на ситуацию в стране. Можно говорить о нищете огромной части населения (особенно в провинции), это справедливо, но больше всех сейчас бунтует Москва - наиболее богатый российский город. Можно говорить о коррупции, но она имелась и раньше. Можно говорить о мировом экономическом кризисе, который затрагивает и РФ, но положение не такое тяжелое, как в 2009 г. ... В поисках ответа отправился на Триумфальную площадь и провел там около двух часов...

http://shraibman.livejournal.com

mardi 13 décembre 2011

Le squat de A à Z


Le sénile   sénateur-Maire Philippe Dallier (UMP) accuse Internet et demande que la censure s’y applique, en effet  l'élu de la Seine-Saint-Denis, demande au ministère de la Justice d’agir contre les sites internet qui diffusent des « Guides du squatteur », et incitent ainsi à la commission de délits.
«Plusieurs sites internet, aisément accessibles et consultables en ligne, proposent de véritables “guides du squatteur” favorisant et même encourageant l’occupation illicite de biens privés...», s’est-il indigné auprès du ministère de la Justice.
"Depuis le temps que nous squattons le monde..." Guy Debord Correspondance avec Martos, peut être...
Preuve que ces menaces sont payantes voici le fameux Guide en PDF:
Pour ceux qui voudraient le remercier de cette initiative courageuse et profondément humaniste:
Philippe DALLIER Sénateur-Maire
Pour toute communication :
Standard : 01 48 02 75 75
Courriel : mairie@ville-pavillons-sous-bois.fr
Permanence téléphonique :
Le 1er mercredi du mois, de 18h30 à 20h30
Tél. : 01 48 02 75 94

Pour les chomistes, n'hésitez pas notre héros recrute:
La mairie des Pavillons-sous-Bois recrute ....
Cliquez ici

Il y a le feu chez les pompiers !

 
La dégringolade actuelle des bourses est la plus forte enregistrée depuis la faillite de la banque Lehman Brothers à l’automne 2008. D’après le journal Welt-online, à travers la planète, l’équivalent de cinq mille milliard de dollars en actifs se seraient dissipés dans les dernières semaines. Maintenant que l’agence de cotation Standard & Poor’s a abaissé la note de solvabilité concernant les emprunts d’Etat des États-Unis, les places financières vont certainement chuter encore.
 
Depuis les années quatre-vingts, l’industrie de la finance est devenue l’industrie de base du système capitaliste mondial et a subi régulièrement des échecs. Mais les événements actuels ont acquis une nouvelle dimension. Lors de toutes les crises précédentes qui touchaient les centres capitalistes, c’étaient toujours les États, prompts à s’endetter, qui jouaient le rôle de pompier. Aujourd’hui les pompiers d’hier sont le foyer de l’incendie.
 
Ce déplacement du point de départ de la crise n’est pas le fait du hasard, c’est la conséquence logique de la manière dont on a tenté de résoudre les crises précédentes. Que ce soit lors du krach de la nouvelle économie ou à la suite de la grande crise des marchés financiers de 2008, les marchés ont commencé à chuter parce que les investisseurs, déçus par la non réalisation des promesses de rentabilité, se sont détournés massivement des entreprises privées « prometteuses », ont arrêté d’acheter des actions des « entreprises d’avenir » ainsi que de fournir des nouveaux crédits hypothécaires douteux. Le soin d’enrayer la spirale descendante de l’économie mondiale était laissé aux États. Au moyen d’une politique de l’argent pas cher (taux d’intérêts bas), les banques centrales fournissaient la matière première pour la création d’une nouvelle bulle spéculative encore plus importante. Grâce à une politique de dépense intensive, la puissance publique a freiné la chute de ce qu’on appelle l’économie réelle : l’augmentation toujours plus rapide de la dette devait servir de tampon jusqu’à ce que la dynamique de création de capital fictif se trouve une nouvelle sphère prometteuse et privée qui relance la machine. Après le krach de la nouvelle économie en 2000, cette approche a encore donné satisfaction. Pendant deux ou trois ans, la conjoncture mondiale restait faible mais par la suite les bulles successives, comme celle de l’immobilier étatsunien, permettaient de nouveau une croissance de l’économie mondiale. Mais après la crise des marchés financiers de 2008, aucune nouvelle sphère privée prometteuse ne s’est établie. Au moyen d’une politique de taux d’intérêts extrêmement bas, et la nationalisation des pertes de la spéculation, on a réussi à éviter l’effondrement des marchés financiers. Les programmes de soutien à l’économie ont permis de stabiliser l’économie réelle, mais la production de l’industrie financière privée est restée en dessous du niveau qui aurait permis une limitation de l’endettement public. 15 mille milliards de dollars est la somme que l’ensemble des États ont bien voulu débourser pour dépasser la crise de 2008, ce qui fait grimper dramatiquement l’endettement total de tous les États de la planète jusqu’à 39 mille milliards de dollars.
 
Et il n’y a pas d’embellie à l’horizon. L’endettement des États est devenu la bulle la plus importante de l’industrie financière et c’est précisément cette bulle-là qui est en train d’éclater. La politique économique se trouve devant un dilemme énorme. D’un côté l’expansion de l’endettement étatique doit se poursuivre afin d’éviter une déflation. En même temps, les États doivent en permanence annoncer le retour vers des budgets équilibrés afin de maintenir leur propre crédibilité pour contracter de nouveaux crédits. Ce casse-tête représente l’arrière-plan de la panique réelle qui envahit actuellement les marchés financiers. On ne peut pas définir précisément, ni pour l’Europe ni pour les États-Unis, ce qui fait le plus accélérer la dégringolade des bourses : est-ce qu’il s’agit de la peur que les plans d’austérités annoncés entraînent une déflation, ou alors de l’inquiétude concernant la solvabilité des débiteurs étatiques ?
 
Dans cette situation bloquée, il ne reste plus qu’une sortie. En soi la politique économique n’a plus de marge de manœuvre, mais il reste encore une option monétaire. Vu que les taux directeurs sont déjà extrêmement bas, les banques centrales ne peuvent plus baisser  les taux d’intérêts, mais par contre ils rachètent les emprunts des États en difficulté. Cela ouvre aux États de nouvelles perspectives pour s’endetter et empêche dans l’immédiat que les emprunts d’Etats qui circulent dans l’industrie financière soient dévalorisés. Le capitaliste idéel général (l’Etat) fait ici quelque chose que personne d’autre ne peut faire, il s’endette auprès de lui-même.
 
Cela était considéré il y a quelques années comme le plus grand péché contre la stabilité monétaire et cela non sans raison : une banque centrale qui stocke, pour garantir la stabilité monétaire, à la place de titres rentables des créances pourries déplace la crise sur un nouveau terrain. La dévalorisation de l’endettement public est ajournée et la conséquence est une dévalorisation rampante de l’argent. La prochaine étape logique du processus de crise est le passage de la crise des budgets étatiques vers la crise du médium argent. Le capitalisme dépasse ses crises en préparant les suivantes,  toujours plus importantes. Karl Marx disait déjà cela, mais jamais la transmutation du moyen d’éteindre la dernière crise en combustible pour la prochaine crise ne s’est faite aussi rapidement.
   
Ernst Lohoff, 10.8.2011
 
Traduction : Paul Braun (texte d'origine) 

samedi 10 décembre 2011

BeBop à Moscou

 10 DÉCEMBRE 2011: Au moins 70 000 personnes ont manifesté samedi à Moscou pour contester la victoire du parti de Vladimir Poutine aux législatives du 4 décembre. Des milliers de personnes ont manifesté samedi dans une cinquantaine de villes, du jamais-vu depuis depuis la Révolution de Février 17...


Tract distribué à Moscou le 10 décembre par l’Action Autonome :


Notre candidat : l’auto-organisation

Le 4 décembre ont eu lieu les élections à la Douma d’État. 450 membres sont sensés représenter pendant 5 ans les intérêts de 140 millions de citoyens russes. Ils continueront à piller le pays et à se pavaner dans de grandes limousines noires dans les rues de Moscou. Il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi, peu importe que la majorité soit Russie Unie ou un autre parti.
Il n’y a qu’un seul moyen pour mettre fin à cette pratique vicieuse ; le chemin que nous ont montré nos grands-parents en 1917.
L’opposition libérale accuse le gouvernement de fraude. Les élections ont probablement été truquées, mais même si cela n’avait pas été le cas cela ne changerait pas grand chose.
La démocratie représentative n’est pas la démocratie. La Démocratie, c’est quand les gens se gouvernent eux-mêmes avec leurs propres structures d’auto-organisation, fondées sur une base socialiste. Il peut y avoir de démocratie quand des gens contrôlent tout au nom du peuple.

Le groupe de Moscou de l’Action Autonome

Traduit du russe (Автономное действие) par Solidarité ouvrière, 10 décembre 2011.

jeudi 8 décembre 2011

ABWERTUNGSWETTLAUF


Eine harte Währung mit hohem Außenwert gilt gemeinhin als Zeichen ökonomischer Überlegenheit. Sogenannte Weichwährungen dagegen gehören zu Verliererstaaten und Abstiegskandidaten auf dem Weltmarkt. Diese Regel scheint jedoch ihre Glaubwürdigkeit eingebüßt zu haben. Überall fürchtet man sich davor, dass die eigene Währung zu stark werden könnte. In der Schweiz interveniert die Notenbank, um den steigenden Franken gegenüber dem maroden Euro herunterzudrücken. Dieselbe Politik betreiben die Notenbanken in Japan und anderen Ländern gegenüber dem Dollar. Auch Schwellenländer wie Brasilien kämpfen verzweifelt gegen die Aufwertung ihres Geldes. Umgekehrt ist man in den USA und in der EU alles andere als traurig über die Tendenz der gar nicht mehr so stolzen eigenen Währung nach unten. Man kann seit dem angeblichen Ende der Krise geradezu von einem Abwertungswettlauf sprechen.
Erklärbar wird die Sache durch die veränderte ökonomische Struktur des Krisenkapitalismus. Die Weltkonjunktur läuft nur noch über surreal aufgeblähte Kredite und damit verbundene außenwirtschaftliche Beziehungen. Überschussländer wie Japan, China oder die BRD sind von einseitigen Exporten abhängig, Defizitländer vom ebenso einseitigen Zufluss transnationalen Geldkapitals. Beides ist an Grenzen gestoßen. Nun versuchen alle, sich auf Kosten der anderen zu sanieren. Die einen wollen auf Biegen und Brechen ihre Exportüberschüsse retten, die anderen umgekehrt selber einen größeren Exportanteil gewinnen. Exporte aber werden umso billiger und damit konkurrenzfähiger, je schwächer die eigene Währung ist, während sich umgekehrt die Importe dadurch verteuern. Der Abwertungswettlauf zeigt, dass man überall die Binnenkonjunktur abschreibt und nur noch auf Exportsteigerung setzt.
In der Euro-Zone haben wir die besonders paradoxe Situation, dass die Defizitländer gegenüber dem Überschussland BRD nicht abwerten können, denn beide Seiten haben ja eine gemeinsame Währung. Überdies befeuert der gerade wegen der südeuropäischen Schuldenkrise relativ schwächere Euro zusätzlich die deutschen Exporte in die übrige Welt. Aber diese Erfolgsgeschichte ist kurzlebig, weil sie ihre eigenen Voraussetzungen zerstört. Es ist die deutsche Exportwalze, die den Euro platt macht. Dass so etwas nicht funktionieren kann, weiß sogar jedes Lehrbuch der Wirtschaftswissenschaft. Eine Auflösung in die alten nationalen Währungen würde freilich die Außenschulden der Defizitländer ins Unermessliche steigern und zugleich die zurückgekehrte D-Mark derart drastisch aufwerten, dass die Exportmaschine zum Stillstand käme. Das Euro-Konstrukt war offensichtlich ein Himmelfahrtskommando.
Für Länder mit großen Exportüberschüssen ist eine Aufwertung nur dann für einige Zeit unproblematisch, wenn sie zugleich einen starken Binnenmarkt und/oder eine industrielle Monopolstellung haben. Das war für Großbritannien im 19. Jahrhundert und die USA Mitte des 20. Jahrhunderts der Fall. Deshalb konnten die Währungen dieser Weltmächte die Funktion des Weltgelds übernehmen. Nach dem Abstieg der hoch verschuldeten USA ist nirgendwo ein Nachfolge-Kandidat in Sicht, am allerwenigsten China. Die überfällige drastische Aufwertung der chinesischen Währung würde auch dort große Teile der Exportindustrien ruinieren und zugleich die riesigen Dollar-Devisenreserven entwerten. Keiner kann mehr von seiner Position herunter, aber objektiv sind dauerhaft einseitige Exporte in verschuldete Länder unmöglich. Der Abwertungswettlauf führt über die Euro-Krise hinaus in die Weltwährungskrise.

Robert Kurz



mercredi 30 novembre 2011

Les expulsions d' "Anti-Wall Street" se multiplient

Une centaine de policiers à Los Angeles procédaient, mercredi matin, à l'évacuation du camp des indignés dans le centre de Los Angeles, rapporte le Los Angeles Times. L'opération a commencé peu après minuit mardi, lorsque les forces de l'ordre ont annoncé avec des mégaphones que le campement était désormais considéré comme illégal, 48 heures après l'expiration d'un ultimatum fixé par le maire de la ville.

Environ 500 personnes étaient présentes au moment de l'intervention de la police, qui a mobilisé au total quelque 1 200 officiers. "Nous avons effectué au total un peu plus de 200 arrestations", a déclaré un porte-parole de la police, Lorenzo Quezada. Au petit matin, la police tentait de déloger les derniers manifestants, dont certains avaient grimpés aux arbres.
Dans la capitale Washington en revanche, les Anti-Wall Street occupent toujours deux camps de fortune non loin de la Maison Blanche, mais des rumeurs commencent à courir parmi les médias locaux et les manifestants sur une note des autorités évoquant "l'augmentation des incidents" et qui serait le signe annonciateur d'une prochaine expulsion.
Le camp du mouvement Occupy Los Angeles est l'un des plus anciens encore en place sur la Côte Ouest des États-Unis. Les indignés de Los Angeles, qui occupaient les lieux depuis le 1er octobre, étaient au nombre de 700 à 800, et avaient planté environ 400 tentes.

lundi 28 novembre 2011

Toujours Plus !

Remember connards: Plus de Travail,  pour Gagner Plus !!!

dimanche 27 novembre 2011

Blind in der Krise


Seit dem praktischen Scheitern des Keynesianismus an der so genannten Stagflation der 1970er Jahre beherrscht das neoklassische Dogma den Stellen- und Büchermarkt in der akademischen Volkswirtschaftslehre. Dabei handelt es sich um eine Harmonielehre des Marktes. Der solle doch gefälligst sich selbst überlassen bleiben, dann würde sich ein Gleichgewicht zwischen Angebot und Nachfrage einstellen, zum Wohle aller. In den einschlägigen Lehrbüchern wird die Wirklichkeit der kapitalistischen Wirtschaft nicht reflektiert, das Wort „Krise“ beispielsweise sucht man dort vergebens. Stattdessen werden die eigenen ideologischen Vorurteile in mathematische Modelle gegossen und diese der Wirklichkeit einfach übergestülpt. Mit der Neoklassik als herrschender Lehre hat das Fach Wirtschaftswissenschaft seinen Gegenstand letztlich aufgegeben und befindet sich streng genommen im Status einer wissenschaftlich verbrämten Ideologie. Spätestens mit dem Kriseneinbruch im Herbst 2008 ist das offensichtlich geworden.  Allerdings: Wenn erkennbar wird, dass eine Ideologie mit der Wirklichkeit nicht in Einklang zu bringen ist, so verschwindet sie deswegen noch lange nicht aus den Köpfen. Die Neoklassik bildet hier keine Ausnahme. Zwar hat sie sich an den kapitalistischen Krisenerscheinungen inzwischen restlos blamiert. Das hindert aber ihre etablierten Vertreter nicht daran, der politischen Öffentlichkeit auch weiterhin die seit Jahrzehnten immer gleichen Ratschläge zu erteilen. Und die neoklassischen Scheinargumente füllen nach wie vor den Wirtschaftsteil vieler Tages- und Wochenzeitungen und bestimmen das Denken der politischen Klasse.  Als ein Bestandteil dieses Lehrgebäudes hat sich eine ausschließlich mikroökonomische Sichtweise durchgesetzt, und zwar in doppelter Hinsicht: Zum einen gilt der betriebswirtschaftliche Standpunkt des Einzelunternehmens als der einzige überhaupt, unter dem „die Wirtschaft“ sinnvoll beurteilt werden könne. Zum anderen werden auch makroökonomische Einheiten metaphorisch wie Einzelpersonen behandelt, so etwa der Staat, der als „guter Hausvater“ oder „schwäbische Hausfrau“ jetzt möglichst radikal sparen müsse, weil die Familienmitglieder über ihre Verhältnisse gelebt hätten.  Wie sehr eine solche Denkweise in die Irre führt, machen die derzeitigen Verwerfungen im Euro-Raum und die Maßnahmen zu ihrer Behebung deutlich. So wurde Griechenland eine Austeritäts-Medizin nach der Rezeptur „schwäbische Hausfrau“ verordnet, und ihre Einnahme wird von der Troika aus EU-Kommission, Internationalem Währungsfond und Europäischer Zentralbank streng überwacht. Für einen verschuldeten Einzelhaushalt kann es selbstverständlich sinnvoll sein, eine Zeitlang nur noch ranzuklotzen und Konsumverzicht zu leisten, um die Schulden loszuwerden. Aber dieses Modell ist auf eine Volkswirtschaft nicht übertragbar, weil eine Einschränkung des staatlichen und privaten Konsums die Verringerung der Produktion zur Folge hat und damit auf direktem Weg in die Depression führt. Genau das ist dann auch in Griechenland passiert: Das Bruttoinlandsprodukt brach 2010 um mehr als fünf Prozent ein, die Steuereinnahmen verringerten sich, und die Staatsverschuldung stieg stärker an als zuvor. Auf diesem Wege ist der griechische Staatsbankrott nur noch eine Frage der Zeit. Wie man hört, soll diese Erfolgsrezeptur demnächst auch Spanien und Italien verschrieben werden.  Auch der wohlfeile Ratschlag, die verschuldeten Euro-Länder mögen sich doch bitte am deutschen Modell orientieren, geht von einer betriebswirtschaftlichen Sichtweise aus, die die wirkliche Situation völlig verfehlt. Die negative Handelsbilanz und damit verbundene höhere Verschuldung der südeuropäischen Länder ist schließlich nur die Kehrseite des deutschen Exportüberschusses, der sich überwiegend dem Handel innerhalb der EU verdankt. Ebenso gut könnte man den weniger erfolgreichen Vereinen der Fußball-Bundesliga die Empfehlung geben: Macht es doch alle so wie Bayern München, dann werden wir in der nächsten Saison alle deutscher Fußballmeister.  Es soll hier nicht der Eindruck erweckt werden, die neoklassische Lehre habe die tiefgehende Krise des kapitalistischen Weltsystems verursacht. Das wäre zu viel der Ehre. Das Problem liegt eher darin, dass diese Lehre keinen Begriff von der Krise hat, die in ihr schlicht nicht vorgesehen ist. Wer jetzt mitten in der Krise auf der Basis von neoklassischen Sichtweisen und Rezepten handelt, setzt sich daher Scheuklappen auf, durch die sogar noch das pragmatische „Fahren auf Sicht“ (Wolfgang Schäuble) unmöglich wird. Wenn wir schon in den Abgrund fahren, dann doch bitte sehenden Auges.

Claus Peter Ortlieb

erschienen in Ossietzky 24/2011
am 26.11.2011

http://www.exit-online.org

samedi 26 novembre 2011

L’Innocence perdue de la productivité

« Le capital est lui-même la contradiction en procès, en ce qu'il s'efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d'un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. »
Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 « Grundrisse »[2]
 
On nous présente régulièrement le progrès dit technique et l’augmentation constante de la productivité comme une voie censée conduire l’humanité vers le bonheur et la résolution de tous ses problèmes. Attendu que ladite productivité a doublé au cours des trois ou quatre dernières décennies, autrement dit que la même quantité de temps-travail permet de produire aujourd'hui deux fois plus de biens que dans les années 1970, il s’ensuit que nous nous sommes probablement rapprochés du paradis annoncé de quelques bonnes enjambées. Pourtant, évidemment, à l’heure où les crises économique, écologique, financière et énergétique montent simultanément en puissance, quiconque affirmerait une chose pareille se verrait immédiatement taxé de doux rêveur. Il y a donc quelque chose qui cloche dans les calculs et leurs promesses.

Où est l’erreur ? Un mot d’ordre qui revient souvent dans ce contexte nous fournit un premier élément de réponse : compétitivité. C’est d’abord et avant tout au moment de la mise en concurrence que la productivité prend toute son importance : l’entreprise jouissant de la plus grande capacité de production, en fabriquant ses produits à moindre coût et en les vendant moins cher que ses concurrents, expulse ceux-ci du marché. La région où règne la plus forte productivité peut devenir la première exportatrice mondiale tandis que les moins productives devront se contenter de regarder dépérir leur tissu industriel. De ce point de vue, il est donc évident qu’en règle générale, l’inégale augmentation des forces productives non seulement engendre des profits inégaux pour les acteurs économiques, mais ruine même nombre d’entre eux. En outre, en situation de concurrence, il apparaît clairement que ces mêmes gains de productivité, loin de conduire à une réduction du temps de travail au bénéfice de tous les travailleurs, mènent plutôt à une situation où un nombre plus restreint d’employés produisent davantage.

Mais cela ne nous dit toujours pas quels effets exerce sur l’ensemble du système capitaliste mondialisé cette augmentation de la productivité sur le long terme induite par la concurrence. Selon l'idéologie libérale du progrès, qui cite volontiers la « survie des plus adaptés » chère à Darwin ou le principe de « destruction créatrice » de Schumpeter, la dynamique compétitive constituerait le moteur des avancées techniques, certes, mais aussi sociales. Que cette idéologie ait été discréditée par la tournure des affaires du monde est en ce début du XXIème siècle — si ce n’était pas déjà le cas — un fait patent. Mais les raisons en sont peut-être moins simples à discerner, et cet article se propose de les mettre en lumière.

Productivité, valeur et richesse matérielle

On parle de gain de productivité lorsque la même quantité de temps-travail permet d’obtenir davantage de produits ou — ce qui revient au même — lorsque la même quantité de biens matériels peut être produite pour un coût de travail moindre, d’où il s’ensuit que la valeur de ces biens diminue. La productivité est ainsi le rapport d’une quantité de biens matériels par le temps-travail nécessaire à leur fabrication. Pour bien comprendre la productivité et ses transformations, il est indispensable de faire la distinction entre valeur et richesse matérielle.[3] Quand Marx écrit (dans l'extrait cité plus haut) que le capital pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse, il entend le mot richesse dans le sens de valeur, cette forme de richesse historiquement spécifique qui n'a de sens que dans une société capitaliste et représente son essence même.[4] La richesse matérielle, quant à elle, est constituée de valeurs d’usage pouvant prendre ou non la forme de marchandises. Cinq cents tables, quatre mille paires de pantalons, deux cents hectares de terre, quatorze conférences sur les nanotechnologies ou trente bombes à fragmentation représenteront ainsi de la richesse matérielle, seule l’utilité pratique du produit ou service en question entrant en considération.

Ce qui distingue le capitalisme de toute autre forme sociale est le fait qu’une forme de richesse spécifique y règne : la richesse abstraite ou valeur, qui revêt la forme de l’argent et se mesure par le temps-travail nécessaire à la production des marchandises. La richesse matérielle est un accessoire dont, certes, l'économie capitaliste ne peut se passer mais ce n'est pas son but. Celui-ci réside dans le procès de valorisation, l’accroissement démesuré de la richesse abstraite : j’investis de l’argent dans le procès de production dans la perspective de récolter au final davantage d’argent (la plus-value ou survaleur). Une activité économique qui n’aurait pas pour but, a minima, cette augmentation de richesse abstraite est une chose qui ne peut tout simplement pas exister.

Il n’y a rien d’intuitif dans cette distinction entre les deux formes de richesse. Elle ne joue aucun rôle dans les transactions quotidiennes où l’on n'évoque guère que la pure et simple « richesse ». Les critiques adressés au capitalisme se focalisent alors pour la plupart sur la question de la redistribution de la richesse. La critique marxienne de l’économie politique, en revanche, s’intéresse avant tout à cette forme précise de richesse, inédite, absurde, excessive, et du bon fonctionnement de laquelle nous avons fait en sorte que nos vies dépendent. Par malheur, ce fonctionnement se révèle, de façon lente mais régulière, de moins en moins bon, même mesuré à l’aune de ses propres critères.

La notion de productivité met l’accent sur les rapports quantitatifs entre deux formes de richesse créées lors de la production d’une marchandise. Marx souligne que, bien que déterminées à chaque instant du procès de production, elles participent d’un mouvement incessant :

« Une plus grande quantité de valeur d'usage représente en soi une plus grande richesse matérielle : deux habits en représentent plus qu'un seul. Avec deux habits, on peut habiller deux personnes, contre une seule avec un seul habit, etc. Pourtant on peut avoir une baisse de la grandeur de valeur de la richesse matérielle, alors même que la masse de celle-ci augmente. Ces mouvements contraires proviennent du caractère bifide du travail. La force productive est naturellement toujours force productive d'un travail concret, utile, […] elle ne peut évidemment plus toucher le travail dès lors qu'on fait abstraction de la forme utile concrète de celui-ci. C'est pourquoi dans les mêmes laps de temps, le même travail donne toujours la même grandeur de valeur, quelles que soient les variations de la force productive. »[5]

Il faut relire attentivement la dernière phrase si l’on veut comprendre qu’un accroissement de la productivité

 n’altère pas la valeur (mesurée en temps-travail) des biens produits au cours d’une journée de travail donnée,

 accroît, en revanche, la richesse matérielle créée au cours d'une journée de travail donnée,

 et entraîne par conséquent une diminution de la valeur de n’importe quel produit pris indépendamment.

 

Les contraintes de la création de richesse abstraite

Pour les raisons que nous avons vues, la tendance historique (empiriquement constatée) du capitalisme à une augmentation sans fin de la productivité conduit à une dévaluation de la richesse matérielle tout aussi dépourvue de terme. Par ailleurs, on peut démontrer qu’à partir d’un certain point de l’évolution du capitalisme — point que nous avons d’ores et déjà atteint et dépassé —, la contribution apportée à la survaleur sociale totale par une marchandise donnée devient de plus en plus réduite.[6]

Par cette augmentation sans fin de la force productive, le capital, dont l’unique intérêt réside dans l’accumulation maximale de survaleur, se tire une balle dans le pied puisque la dépense matérielle nécessaire à l’obtention d’une survaleur donnée augmente régulièrement. La question est : comment se fait-il que le capital agisse à l’encontre de ses propres « intérêts » ? Pour trouver la réponse, il nous faut cesser de raisonner en termes d'acteurs économiques. Ceux-ci, à travers le jeu de la concurrence (entre entreprises, entre économies régionales ou nationales), augmentent leur capital et gagnent des parts de marché, ce qui leur confère un avantage par rapport à leurs adversaires. Il en résulte ce paradoxe que les acteurs économiques qui élargissent le plus leur part du gâteau constitué par la survaleur sociale totale, sont ceux-là même qui contribuent le plus à réduire la taille du gâteau. D’où la « contradiction en procès » qu’identifia Marx il y a 160 ans, contradiction en vertu de laquelle le capital, se contentant d'obéir à sa propre logique, détruit précisément la forme de richesse qui se trouve être indispensable à son existence. Quiconque échoue à prendre une part active à l’expulsion du travail hors du procès de production est lui-même éjecté du marché.

Dans la mesure où, sous le capitalisme, l’objectif de toute activité économique consiste à obtenir une survaleur, autrement dit à faire en sorte que la somme d’argent investie dans le procès de production ait augmenté au terme de celui-ci, une économie de marché sans croissance est tout bonnement impossible, car sans perspective de croissance personne n’investirait le moindre centime. C’est ce que devraient garder à l’esprit, en particulier, tous ces gens bien intentionnés qui prônent, pour le bien de l’environnement et de l’humanité, des économies nationales fonctionnant à l’avenir avec une croissance nulle… mais qui se gardent bien d’évoquer une sortie du capitalisme.

Qu'est-ce donc qui s'accroît de façon si compulsive ? Du point de vue du capital, c’est la richesse abstraite qui doit croître, et avec elle la survaleur, qui représente, au fur et à mesure de l’accumulation capitaliste, un stock de capital toujours plus démesuré. Cependant, si la productivité augmente, cela suppose que la quantité de biens produits croisse plus vite que la survaleur. Car pour seulement maintenir la création de survaleur à un niveau constant, la production devra croître au même rythme que la productivité.

La création de richesse abstraite est ainsi astreinte à la double nécessité d’augmenter à la fois la survaleur et la productivité, ce qui en retour suppose un taux de croissance encore plus élevé en termes de richesse matérielle. Historiquement, le capitalisme a résolu le problème de sa soif immanente de croissance en se lançant dans deux gigantesques vagues d’expansion[7] :

 expansion « extérieure » à travers la conquête progressive de tous les secteurs d’activité productive préexistant au capitalisme, la conversion forcée des êtres humains à la dépendance salariale et la conquête de l’espace géographique ;

 expansion « intérieure » à travers la création de nouveaux secteurs de production (et, corrélativement, de nouveaux besoins), le développement de la consommation de masse et la pénétration du royaume « féminin » dissocié de la reproduction.[8]

Ces espaces conquis sont de nature concrète ; par suite, ils sont finis. Il était donc à prévoir que l’accroissement inconsidéré de la richesse abstraite finisse par en rencontrer les limites. Ce moment est arrivé, et les limites sont atteintes de deux façons :

 

Limites internes et externes du mode de production capitaliste

Se penchant sur la question de l’expansion du capital, Robert Kurz établit dès le milieu des années 1980 quel sera l’un des impacts de la « révolution microélectronique » :

« Les deux principales formes ou moments du processus d’expansion capitaliste se heurtent aujourd’hui à des limites concrètes absolues. La capitalisation atteignit son point de saturation dans les années 1960 ; elle a depuis lors complètement cessé d'absorber le travail vivant. A la même époque, les avancées de la recherche en microélectronique ont fait entrer la transformation du procès de travail concret dans une phase radicalement nouvelle. […] L’élimination massive du travail vivant en tant que producteur de valeur ne peut plus être contrebalancée par la production en masse de produits nouveaux "à valeur réduite", car cette production de masse n'est plus en mesure de réabsorber les travailleurs déclarés "superflus" ailleurs. Ainsi, l’équilibre entre, d’un côté, l’élimination du travail vivant via le procès de rationalisation et, de l’autre, l’absorption du travail vivant via la capitalisation ou la création de nouveaux secteurs de production, est irrémédiablement rompu : désormais, inexorablement, il y aura davantage de travail éliminé que de travail absorbé. »[9]

La reconnaissance du fait que « désormais, inexorablement, il y aura davantage de travail éliminé que de travail absorbé » repose, pour l’essentiel, sur le postulat que le capital ne sera plus en mesure de susciter suffisamment d’innovations de produits pour compenser le ralentissement de la création de valeur et de survaleur induit par les innovations de procédés. Beaucoup soutiennent le contraire, en dépit du fait que — un quart de siècle plus tard — les innovations de produits en question se fassent toujours attendre. Rappelons que nous ne parlons pas simplement de nouveaux produits accompagnés de leurs besoins afférents : les innovations tant attendues réclameraient pour assurer leur production de telles quantités de force de travail que les conséquences de la rationalisation microélectronique en seraient, au minimum, neutralisées.

Au plan concret, les limites internes de la production capitaliste se manifestent par la concentration des entreprises sous l’effet du principe de concurrence et par un chômage structurel. L’industrie automobile, dont D. H. Lampater décrit bien la situation, en fournit un parfait exemple :

« Le nœud du problème : même si les constructeurs allemands parvenaient à maintenir leur taux de ventes de véhicules au niveau actuel, la pression sur l’emploi n’en continuerait pas moins à s’accentuer avec chaque nouveau modèle. Lorsque Volkswagen cessa de fabriquer la Golf V pour passer à la Golf VI, M. Winterkorn, le PDG de la firme, annonça fièrement à l’occasion de la présentation de la nouvelle gamme que la productivité avait augmenté de 10% à l’usine de Wolfsburg et de 15% sur le site de Zwickau. Autrement dit, assembler le même nombre de voitures nécessite désormais 15% d’ouvriers en moins. Il s’ensuit que, si les ventes de Golf VI n’augmentent pas dans les mêmes proportions, les emplois sont menacés. Et le même phénomène se produit lorsque BMW, Mercedes ou Opel sortent un nouveau modèle. Pour certains modèles, on a vu la productivité bondir de 20%. »[10]

La productivité croît-elle de 15% ? Alors les ventes doivent croître en proportion si l’on veut générer les mêmes augmentations — mesurées en temps-travail — de la (sur)valeur, sans parler des profits proprement dits. Si les ventes ne suivent pas, non seulement des travailleurs sont licenciés mais, en outre, le capital investi dans l’industrie automobile, étant donné le manque à gagner en termes de (sur)valeur, n’est plus assuré de croître. Cette chute des profits menace en priorité les entreprises incapables de suivre le rythme de l’augmentation de la productivité, ce qui explique la fierté du PDG de Volkswagen qui voit l’avenir lui apparaître sous la forme d’une plus grande part de marché, voire d'une hausse des bénéfices. Toutefois, à l’échelle d’un secteur industriel entier, le gain de productivité entraîne mathématiquement l'amincissement des profits.

A côté de ces limites internes, les limites externes de la production capitaliste s’expriment à travers les limites écologiques à la croissance, lesquelles, comme le montre le fantasme d’une « économie de marché sans croissance » n’ont pas encore été correctement interprétées dans cette optique. Dès le début des années 1990, Moishe Postone établissait pourtant le lien :

 « Indépendamment de toute considération sur les possibles limites à l’accumulation du capital, l’une des conséquences de cette dynamique particulière – qui produit de plus grandes augmentations de richesse matérielle que de survaleur -, c’est la destruction accélérée de l’environnement naturel »[11]

 « Le contexte que j’ai dessiné suggère que, dans la société où la marchandise s’est totalisée, il se crée une tension sous-jacente entre les considérations écologiques et les impératifs de la valeur en tant que forme de richesse et de médiation sociale. […] La tension entre les exigences de la forme-marchandise et les nécessités écologiques s’aggrave à mesure que la productivité augmente et pose un grave dilemme, notamment pendant les périodes de crise économique et de chômage massif. Ce dilemme et la tension dans laquelle il s’enracine sont immanents au capitalisme ; leur résolution définitive restera impossible aussi longtemps que la valeur sera la forme déterminante de la richesse sociale » [12]

Dans la vie politique, le dilemme décrit ici se manifeste par un conflit entre mesures environnementales et mesures en faveur du développement économique : si, d’un côté, il y a consensus dans les milieux écologistes sur le fait que généraliser à l’ensemble de la planète l’« american way of life », voire simplement le mode de vie ouest-européen, mènerait tout droit à un désastre écologique aux proportions sans précédent, de l’autre, les institutions ayant en charge de favoriser le développement économique sont tenues de poursuivre précisément cet objectif, quand bien même il serait devenu irréaliste. Ou, pour le dire dans les termes utilisés tout au long de cet article : employer ne serait-ce que la moitié de la force de travail disponible sur la planète à un niveau nécessaire à la poursuite de l’accumulation capitaliste, tout en maintenant le niveau actuel de productivité (avec les taux de production et d’engloutissement des ressources qui lui sont liés), se traduirait par un effondrement immédiat de l’écosystème terrestre.

De toute façon, le mode de production capitaliste, par l’action de sa propre dynamique compulsive, est arrivé au terme de ses possibilités de développement. La communauté mondiale se trouve donc confrontée à cette alternative : soit couler avec lui, soit se libérer de la tyrannie de la richesse abstraite et refonder la reproduction sociale sur des critères, cette fois, purement concrets. Le développement des forces productives pourra alors retrouver son innocence : d’une part, la société n’autorisera plus compulsivement la mise en œuvre de n’importe quel gain de productivité (toute tâche n’étant pas forcément plus agréable lorsqu’elle est exécutée plus vite) ; d’autre part, ce développement pourra enfin servir à améliorer réellement la vie des êtres humains.
Traduction française: Sînziana
Rédacteur de la revue allemande Exit !  
[1] Article paru, sous une forme légèrement différente, dans Denknetz Jahrbuch, 2010. Cf. aussi C. P. Ortlieb, « Ein Widerspruch von Stoff und Form » [Une contradiction entre la matière et la forme], EXIT! Krise und Kritik der Warengesellschaft, n°6, 2009. La traduction française de ce texte est parue dans la revue Entropia (automne 2011).

[2] Ed. Sociales, 1980, tome 2, pp. 193-194.

[3] La distinction entre ces deux formes de richesse se complique encore en raison du fait que de nombreux économistes mesurent la productivité comme étant le PIB (produit intérieur brut) divisé par le nombre d’heures travaillées, de sorte que le produit du travail est exprimé d’emblée en termes monétaires. Or, le (véritable) PIB ne doit représenter que la quantité totale des biens produits et des services fournis. Tâchons d’éviter cette confusion.

[4] Cf. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, éd. Mille et Une Nuit, 2009 (1993).

[5] Karl Marx, Le Capital, éd. PUF, 1993, tome 1, p. 52.

[6] Car, pour toute marchandise donnée, la survaleur est nécessairement inférieure à sa valeur totale ; cf. C. P. Ortlieb, art. cit.

[7] Cf. Robert Kurz, « Die Krise des Tauschwerts », Marxistische Kritik, n°1, 1986.

[8] Concernant le royaume « féminin » dissocié de la reproduction, cf. Roswitha Scholz, « Remarques sur les notions de "valeur" et de "dissociation-valeur" », Illusio, n°4/5, automne 2007. Cf. également le chapitre VII, « Le travail, domination patriarcale » du Manifeste contre le travail, éd. Léo Scheer, 2002. (N.d.l.T.)

[9] Robert Kurz, art. cit. 
[10] D. H. Lampater, « Notbremsungen » [Freinage d’urgence], Die Zeit, 16 octobre 2008.

[11] Moishe Postone, op. cit., p. 457-458.

[12] Moishe Postone, op. cit., p. 459-460.

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