vendredi 7 octobre 2011

YALLA, YALLA, FISSA, FISSA !

Philippe Labbey est  Mort fin août 2011

ET L'ON VOYAIT MARCHER CES VA-NU-PIEDS SUPERBES SUR LE MONDE ÉBLOUI  

I


« A la fin tu es las de ce monde ancien. »

(Guillaume Apollinaire)




La révolte dans le monde arabe s'est ingéniée à démentir un grand nombre de penseurs ou de commentateurs autorisés. On se souvient de l'affirmation malheureuse de Hegel : « Dans la partie principale de l'Afrique, il ne peut y avoir d'histoire » (Remarque très discutable, on croyait Martos meilleur connaisseur de Hegel qui ici désigne Spécifiquement l’Afrique noire...). Puis au siècle dernier du thème de la fin de l'histoire agité en tous sens par Fukuyama et consorts. Plus récemment les experts de tous poils affirmaient doctement que si le système dit communiste (en réalité capitaliste d’État) s'était effondré en 1989, il était impossible qu'un bouleversement d'une ampleur comparable puisse se produire dans la sphère arabe, qui constituait une exception puisqu’elle était « inapte à la démocratie ». Les mêmes experts stipendiés, à la botte du spectacle, ont ensuite essayé de faire croire à leurs pauvres lecteurs ou auditeurs que les dictatures arabes ne pourraient aucunement s’effondrer face à la révolte, car elles avaient des assises inébranlables comme une armée et une police redoutables. Et cela ils l'affirmaient encore la veille même de la chute d'un Ben Ali ou d'un Moubarak. Si tout expert « sert son maître, (...) l’expert qui sert le mieux, c’est, bien sûr, l’expert qui ment. Ceux qui ont besoin de l’expert, ce sont, pour des motifs différents, le falsificateur et l’ignorant. Là où l’individu n’y reconnaît plus rien par lui-même, il sera formellement rassuré par l’expert. » (Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle). Et Machiavel, autre fin connaisseur, observe justement que « pour prévoir l’avenir, il faut connaître le passé, car les événements de ce monde ont en tout temps des liens aux temps qui les ont précédés. Créés par les hommes animés des mêmes passions, ces événements doivent nécessairement avoir les mêmes résultats ». En 1848 la plupart des régimes européens se sont effondrés en l'espace de six mois. 



II  

         

« Les peuples somnolaient mais le destin prit soin qu'ils ne s'endormissent pas.» 
 (Hölderlin)

Mais les révoltes arabes expriment aussi bien la déconfiture des tendances technophobes pseudo critiques qui ne voient dans la technique en général et dans Internet en particulier que de l'aliénation et rien d'autre. Il est vrai que la dialectique s'est toujours refusée à ces sectes troglodytes. Or la dialectique c'est d'abord faire ce que l'on peut avec ce que l'on a, et ça passe aujourd’hui par le bon usage ou le détournement des blogs, des réseaux sociaux (technologies qui sont évidemment à double tranchant, comme Twitter ou le si justement décrié Fesse Bouc). La domination ne s'y trompe pas qui coupe prioritairement Internet et téléphone dès qu'elle se sent menacée, de l’Égypte à la Syrie et jusqu'en Mongolie. Lors de la grève de l'usine Honda à Zhongshan, en 2010, les ouvriers et syndicalistes réussirent à s'organiser sur les réseaux sociaux et vidéo par téléphone portable, malgré le contrôle policier : de quoi donner des idées aux quatre cent cinquante millions d'internautes chinois. Et le Beijing Youth Daily du 6 mars 2011 de fustiger ceux qui « utilisent l’Internet pour fabriquer et disséminer de fausses informations, inciter à des rassemblements illégaux afin d’importer en Chine le chaos du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et semer la confusion en Chine ». A Pékin les dirigeants ressassent chaque matin, de plus en plus inquiets, la pensée de leur ancien prédécesseur : « Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine » (Mao Tsé-Toung, 1930). L'étincelle en l’occurrence ce fut Mohamed Bouazizi qui en s'immolant à Sidi Bouzid déclencha un incendie (la révolte du bassin minier de Gafsa en 2008 ayant préparé le terrain ; il faut lire De Bello Punico (La guerre sociale en Tunisie), l'édifiant texte de Quentin Chambon publié par les Éditions Antisociales en Juin 2011) qui aboutit un mois plus tard à la fuite du dictateur tunisien. C'est par Internet que la nouvelle a circulé et mis le feu si vite à la Tunisie, alors qu'elle aurait pu rester localisée et ignorée, car Internet sert aussi à informer, rassembler, ameuter, émeuter ; de même les images numériques de particuliers comme de professionnels donnent une vue planétaire instantanée d'une manifestation, de sa répression, des blessés, des dégâts, permettant une réaction et une interaction spontanées. Lorsque ce qui se passe dans un endroit de la planète a un effet rapide et majeur en un autre endroit, le virus de la liberté peut se répandre comme une traînée de poudre, et de la place Tahrir à la Puerta del Sol il n'y a plus qu'un pas : si los de abajo se mueven, los de arriba se caen. Ces conditions nouvelles facilitent une participation immédiate et directe des masses à leur propre histoire, et permettent de se passer de chefs et autres sauveurs suprêmes. Que cette accélération de la technologie produise aussi une accélération de l'histoire, voilà bien une conséquence savoureuse de ce que Guy Debord annonçait, comme admis partout, dans ses Commentaires (…) : « C’est une société fragile parce qu’elle a grand mal à maîtriser sa dangereuse expansion technologique » (une conséquence contraire étant que le réacteur en fusion de Fukushima continue à s'enfoncer dans le sol à l'heure où j'écris). De plus, lorsque le despotisme de la vitesse prend de vitesse les despotes, la domination doit nécessairement s'adapter. « Avec les nouveaux moyens de communication on ne gouverne plus de la même façon » (Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa). Ces nouveaux moyens de communication, lorsqu'ils sont utilisés comme armes de mobilisation massive, permettent aussi d'infliger certains dégâts à l'ennemi. Exemple parmi d'autres, le collectif informel de pirates Anonymous (dont la devise est : « Nous sommes Anonymous. Nous sommes légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n'oublions pas. Redoutez-nous. ») a lancé depuis la fin de l'année 2010 plusieurs cyberattaques contre les sites officiels de la plupart des dictatures arabes, et revendiqué le détournement du site du ministère de la défense syrien. La page d'accueil du site de ce ministère avait été remplacée par un message disant : « Au peuple syrien, le monde est à vos côtés, contre le régime brutal de Bachar Al-Assad. Sachez que le temps et l'histoire sont de votre côté » (Le Monde du 9/8/11). 


III 
                                                                                                           
 « Tout semble voué à la disparition, rien ne demeure. »
                                                                      (Hegel)

Mais si à l'échelle de ce temps historique irréversible la dictature tunisienne, puis égyptienne, ont été renversées assez vite, celle de Kadhafi a trainé un peu. Après avoir éliminé la monarchie en 1969, puis nationalisé le pétrole, Kadhafi instaura un régime de capitalisme d’État. Le kadhafisme fut un invraisemblable salmigondis où se mêlaient anti-impérialisme et fascisme, islamisme et nationalisme, sans oublier une bonne touche d’anarcho-syndicalisme. A demi fou, entre franche corruption et répression féroce, le personnage s'assura cependant le relatif soutien d'une couche limitée de la population en redistribuant, sur un mode par ailleurs fort inégal, une petite partie de la manne pétrolière. Les conditions de survie des libyens étaient parmi les moins mauvaises du continent africain, et ce ne sont pas tant l'augmentation des matières premières et les émeutes corollaires de la vie chère qui firent éclater la révolte, mais tout le reste de la vie qui était devenu irrespirable après quarante deux ans de dictature : « J'irai jusqu'au bout, c'est la liberté ou la mort ! dit un insurgé le regard fier.» (Le Monde du 9/3/11). L'insurrection, déclenchée spontanément en février et vite suivie de la création d'un Conseil National de Transition, fut assurément l'occasion pour Sarközy de Nagy-Bocsa de tenter de redorer son blason après la franche bévue tunisienne, tout en visant sa réélection ; et l'intervention militaire extérieure contre l'ami et allié de la veille fut décidée sur la base du jugement stratégique époustouflant d'un amuseur public : « Monter une offensive terrestre supposerait, pour Kadhafi, une logistique dont il n’a plus les moyens dans l’état de débandade avancé où se trouvent aujourd’hui, selon nos informations, son régime et son armée. » (Bernard-Henri Levy le 6 mars 2011, dans le Journal du Dimanche du même jour). Puis, parmi ceux qui soutinrent mordicus le dictateur libyen malgré sa sanglante répression de la révolte, on remarque le leader de la « révolution bolivarienne », qui écrit le 25 février : « Vive la Libye et son indépendance ! Kadhafi est confronté à une guerre civile ! » avant il est vrai de moduler par la suite : « Je ne vais pas condamner Kadhafi, je ne suis pas sûr que ce soit un assassin ». Mais si le président Chávez n'est pas sûr que Kadhafi est un assassin, qu'en pense le conseiller de son ministre de l'information et de la communication, Eduardo Rothe, qui fut membre de l'Internationale Situationniste ? Et pense-t-il également comme Chávez que la Syrie est victime d'un complot impérialiste alors que le peuple syrien se fait massacrer dans tout le pays ? Eduardo Rothe a-t-il donc abdiqué tout esprit critique, lui qui manifesta quelques qualités dans l'IS et ensuite ? Comme disait Orwell : « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres (...) ». En réalité le chavisme, cette auberge espagnole de tous les gauchismes qui se présente comme le « socialisme du XXIe siècle », n'est que le dernier avatar de la révolution comme spectacle, un autre capitalisme d’État paternaliste basé sur la redistribution des revenus du pétrole, mais où l’initiative autonome du prolétariat fait le plus souvent cruellement défaut. Mais revenons-en à l'intervention de l'OTAN : si l'opération « Aube de l'Odyssée » a, à juste titre, été dénoncée comme une ingérence non dénuée d'arrières pensées pétrolières sous couvert d'humanitaire, elle eut aussi l'inconvénient de vouloir transformer rebelles et insurgés en soldats d'une armée régulière plongés dans une militarisation à outrance du conflit, ce qui n'est jamais très bon du point de vue de la révolution sociale. Mais il était pourtant nécessaire de chasser le dictateur en armant les insurgés, faute de voir l'insurrection écrasée pour de longues années, avec de néfastes conséquences dans le reste du monde arabe, en Syrie notamment, et sans doute au delà (ce que même un trotskyste pouvait comprendre : « " Notre solidarité pleine et entière va au peuple libyen, auquel il faudrait donner les moyens de se défendre, les armes dont il a besoin pour chasser le dictateur, conquérir la liberté et la démocratie ", a indiqué le parti d’Olivier Besancenot », Libération du 19 mars 2011). Il n'y a finalement nulle contradiction dans tout cela, mais plutôt cette ruse de la raison dans l'Histoire, où les puissants poursuivent des buts personnels tout en étant aussi sans le vouloir ni le savoir au service de ce qui les dépasse. Aujourd’hui Kadhafi est enfin dégagé, les insurgés peuvent s’expliquer entre eux ; la question qui importe désormais est : jusqu’où pourra ou voudra aller la tendance la plus radicale de cette insurrection ?


IV




« Si tu ne cherches pas l'inespéré, tu ne trouveras rien. »
(Héraclite)



Renversement de perspective, fin de la passivité spectaculaire : « Avant je regardais la télévision, maintenant c'est la télévision qui me regarde », s'exclamait un manifestant victorieux de la place Tahrir, et partout dans le monde arabe d'innombrables spectateurs sont devenus en un même mouvement acteurs de leur propre vie et sujets conscients de l'histoire. Après la décennie Huntington où le prétendu choc des civilisations et sa stigmatisation corollaire ont entretenu une réaction symétrique dans la sphère arabe, c'est aujourd'hui directement et sans médiation que les masses se sont mises en mouvement (« Ce qui est bien dans ces révoltes arabes est qu'elles n'ont pas été faites au nom de l'Islam, ni au nom de la cause palestinienne, deux choses qui ont été énormément utilisées pour soumettre les peuples arabes », Majida Khattari, Le Monde du 11 septembre 2011 ) ; ce qui est enclenché dans les têtes, c'est la baisse tendancielle du pouvoir d'attraction du fondamentalisme et de l' intégrisme, qui ne sont plus au centre de ce qui monte, et seront bientôt à la périphérie de ce qui reflue. Il y aura encore des soubresauts, mais on entre dans une autre période : les révolutions tunisienne, égyptienne et libyenne, en créant des conditions objectives prometteuses tout en amorçant une libération irréversible des subjectivités, ont initié un processus qui s'il s'approfondit mènera jusqu’à la désaliénation totale ; mais encore faut-il pour cela que ce début de prise en main par chacun de sa propre vie, comme l'esquisse d'autogestion apparue ci et là, dans divers comités révolutionnaires ou de quartier notamment, ne s’évanouissent pas dans les sables de la démocratie spectaculaire formelle ; mais bien plutôt qu'ils s'étendent au moyen de la démocratie directe, fusionnant avec les révoltes du monde, qui déjà s'inspirent de leur spontanéité sans leaders, de leur autonomie et de leur auto organisation. Si la durée de ce processus aux conséquences universelles dépend de divers facteurs en bonne partie imprévisibles, la tendance la plus radicale, au sens le plus extrémiste, s'est donnée pour but d'en accélérer le mouvement, déjouant les coups tordus de la domination comme les tentatives de récupération. Nous sommes pressés, cela va sans dire. 
                                                         


(18 septembre 2011)


lundi 3 octobre 2011

Vertus féminines

Crise du féminisme et management postmoderne
S’il faut en croire le mythe biblique de la création, la femme fut créée par Dieu à partir d’une côte ôtée à l’homme. Cette vision patriarcale est cependant ambiguë : d’une part, certes, la femme n’y est conçue qu’en tant que produit dérivé de l’homme ; mais il est dit, d’autre part, que l’homme est blessé par la « dissociation »[2] d’avec le féminin et souffre d’un sentiment de perte. Bien entendu, le problème ne se situe pas sur le plan anatomique. La « petite différence » que les enfants découvrent très tôt sur leur corps ne dit rien d’essentiel sur la façon dont les rôles sociaux et culturels sont attribués en fonction des sexes. La domination masculine (le patriarcat) ne découle pas de caractéristiques biologiques mais constitue au contraire un aspect déterminant de la forme sociale et résulte par conséquent de processus historiques.
Le patriarcat n’est pas une fatalité. Au cours de l’histoire, nombre de sociétés ont connu un rapport plus égalitaire entre les sexes. De surcroît, l’ethnologie comparée nous apprend que même les « caractères » sociaux ou psychiques qui nous paraissent aujourd’hui, en toute évidence, « typiquement féminins » ou « typiquement masculins », peuvent se voir distribués de façon complètement différente à d’autres époques, sous d’autres structures sociales et d’autres modes de production.
L’universalisme abstrait de la civilisation marchande moderne nous a toujours fait l’effet d’un système sexuellement neutre. La marchandise est la marchandise, et l’argent est l’argent : où donc la discrimination sexuelle pourrait-elle s’inscrire ? La persistance de structures patriarcales dans la famille et la société nous apparaît ainsi, à première vue, comme le simple reliquat d’un passé pré-moderne. C’est en ce sens que, depuis la Révolution française, le féminisme revendique l’« égalité » promise implicitement par la forme universelle de l’économie monétaire moderne. Et la réduction au masculin de la devise « liberté, égalité, fraternité » est déjà, de ce point de vue, le fruit d’un pur arbitraire, héritage d’une domination masculine enracinée dans les traditions. Il restait à ouvrir ce mot d’ordre aux dimensions d’une « sororité ».
Jusqu’à nos jours, sur le plan politique, le féminisme n’a guère réclamé davantage que la participation des femmes à l’universalisme de la société marchande, faisant valoir que l’« individu abstrait », particule élémentaire de la société, peut tout aussi bien être une femme qu’un homme. Mais, d’autre part, la recherche féministe en histoire et en sociologie a depuis longtemps montré que la discrimination et l’infériorisation dont la femme fait l’objet à l’ère moderne ne résultent ni d’un « reliquat » de conditions pré-modernes ni d’une simple volonté de pouvoir de la part du sujet mâle : elles s’ancrent au contraire profondément dans nos conditions modernes même. Car le système moderne de production de marchandises n’est pas aussi universel qu’il prétend l’être. Il possède une sorte de revers que la théorie sociale officielle préfère occulter et qui concentre tous les domaines et les moments de l’existence ne pouvant pas être exprimés en termes monétaires. De surcroît, cet envers du système est rien moins que sexuellement neutre, car c’est essentiellement aux femmes qu’on en a confié la responsabilité.
Il est constitué, en premier lieu, d’un certain nombre d’activités spécifiques devant prendre place dans le cercle domestique, hors du secteur de la production marchande : cuisine, ménage, garde des enfants, etc. Cependant, ces tâches connotées « féminines » ne se réduisent pas à un travail purement mécanique ; la femme est, en plus, chargée de créer une atmosphère agréable et chaleureuse, où l’on soit à l’abri du vacarme strident de la concurrence régnant « au dehors », dans le monde « réel » capitaliste de l’économie, de la politique et des sciences. Enfin, sur elle repose également le « soin » et l’« affection » – le « travail d’amour », pour ainsi dire – à l’égard de l’homme et des enfants. Dans cette perspective, sens des relations personnelles, qualités émotionnelles et « douceur » font clairement partie des nécessaires « vertus féminines ». A l’inverse, le « masculin » est associé à l’intellect, à la fermeté, et, par-dessus tout, à la compétitivité. Il n’est pas indispensable que l’homme soit beau, mais c’est là, en revanche, le premier devoir de la femme.
Quoiqu’en pensent la plupart des gens, la modernisation n’a pas atténué la domination patriarcale ; elle l’a, au contraire, intensifiée. Il revient à l’économie capitaliste d’avoir opéré entre hommes et femmes une scission si extrême qu’on pourrait croire qu’ils sont issus de planètes différentes. Dans les sociétés pré-modernes, aucune séparation stricte entre production de biens et sphère domestique n’existait encore. Les assignations de genre, par conséquent, y étaient autant moins rigoureuses, les femmes ayant pleinement leur place dans la production agricole et artisanale. Mais l’économie de marché moderne transforma la production de biens en une sphère autonome visant la maximisation d’un profit économique abstrait, et ainsi en un élément central de la sphère publique bourgeoise dominée par les hommes. Nous le savons bien : capitalistes et hommes d’affaires se recrutent majoritairement parmi la gent masculine.
Ce strict partage des fonctions entre les sexes apparu avec l’ère moderne ne pouvait pas être égalitaire. Certes, on ne peut nier que les activités et comportements connotés « féminins » soient tout aussi indispensables socialement que ceux qui concernent la production de biens, assignée, elle, au domaine fonctionnel « masculin » des affaires. Mais les femmes ne se voient aucunement remerciées pour leur participation à la reproduction sociale totale. Précisément et a fortiori parce qu’elles reçurent en partage tout ce qui, par nature, ne peut s’exprimer en termes monétaires – et, partant, « ne vaut rien » du point de vue capitaliste –, les femmes, au même titre que les domaines d’activités, caractères et vertus à elles impartis, ressortissent de l’inférieur et du secondaire.
Naturellement, avec l’avènement de l’ère moderne, les femmes, si elles y furent toujours rares, n’ont pas pour autant totalement disparu des sphères publiques bourgeoises, que l’on parle du monde du travail et de l’économie, ou de la vie politique, culturelle, etc. Néanmoins, le stigmate de dévalorisation qui les frappe s’est étendu également à ces domaines.[3] Une femme active professionnellement ou politiquement ne se débarrassera pas pour autant des caractéristiques sociales que la culture mâle dominante associe au « sexe faible ». Elle restera, de fait, en charge de la cuisine, des enfants et de l’« amour », et ne se verra jamais prise tout à fait au sérieux sur les plans économique et politique. Et nous ne parlons pas là seulement d’un carcan imposé de l’extérieur. Celui-ci existe, mais se double d’une représentation psychique intériorisée acquise par le biais de l’éducation. C’est bien connu : les femmes ayant une vie publique et professionnelle sont, aujourd’hui encore, moins nombreuses que les hommes, atteignent en général plus rarement une position élevée et sont aussi moins bien rémunérées.
A ce stade, le dilemme du mouvement féministe devient clair : renverser vraiment le patriarcat impliquerait de mettre en question l’ensemble du mode de production moderne ; non pas, bien sûr, à travers une idéalisation passéiste des sociétés agraires, mais par la revendication d’un changement radical dans l’organisation des forces productives. Tant que la logique « masculine » et destructrice qui pilote l’économie ne sera pas détrônée, les formes d’activité et les caractères soi-disant « féminins » demeureront qualifiés d’inférieurs et relégués à la sphère privée. Dépasser la dissociation structurelle entre, d’un côté, « logique » de l’argent et, de l’autre, « irrationalité » de la sphère domestique, du soin aux personnes et des émotions, apparaît comme la seule voie vers l’élaboration de rapports hommes-femmes plus émancipateurs.
En revanche, un féminisme qui en reste à revendiquer l’« égalité des droits » sans remettre en cause le mode de production, se condamne à l’impuissance du point de vue de la forme scindée de la vie sociale. L’appel au seul sens moral des hommes, qui réclamait que ceux-ci prennent part aux activités et comportements dissociés de la vie personnelle et familiale, s’éteint sans avoir reçu le moindre écho, et le féminisme a réduit peu à peu son champ aux seules sphères économique et politique. L’émancipation des femmes ne se mesure plus aux changements d’attitude des hommes en privée mais à la place des femmes dans la vie publique. L’idéal féminin postmoderne n’est pas la femme irrationnelle et câline, mais la « businesswoman » carriériste et androgyne. Au côté des figures encore bien vivantes de l’idiote blonde, de la vamp et de la ménagère toute dévouée à sa famille, voici venir la banquière célibataire qui pratique le jogging, surfe sur internet et trace son chemin en piétinant ses concurrents exactement comme un homme.
On assiste, au moins dans les métropoles où se concentre le capital financier, à une inquiétante convergence entre les sexes et entre les rôles qui leur sont assignés. Alors que la femme active doit faire preuve de davantage de fermeté et de froide « objectivité » si elle compte faire carrière, le management postmoderne, à l’inverse, découvre les vertus d’une soi-disant « intelligence émotionnelle » pour la stratégie d’entreprise et la performance individuelle en situation de guerre économique. Dernièrement, le « management affectif » a fait son apparition comme programme de coaching proposé par des livres et des séminaires. Des hordes d’« experts en émotions » et autres « chercheurs en sciences affectives » plaident pour la reconnaissance d’une « culture de l’émotion » ou de la possibilité d’une « gestion émotionnelle » du stress. Il s’agit clairement de manipuler ses propres sentiments et ressentis subjectifs, afin de les réguler dans une optique utilitariste. Les émotions, naguère reléguées à la sphère dissociée de la vie privée et des femmes, se voient donc en partie « récupérées » par le capitalisme et exploitées dans le cadre de techniques visant la réussite professionnelle.
Le côté pervers de ce projet devient particulièrement manifeste lorsque ces « techniques émotionnelles » sont employées à des fins de gestion du personnel. L’économiste allemand Hans Haumer, par exemple, va jusqu’à évoquer un « capital émotionnel », duquel on attend un certain rendement. Au moyen de « coefficients de capital émotionnel »[4], on s’emploie à mesurer à quel degré l’investissement personnel de telle ou telle unité de « technologie humaine » contribue au profit réalisé par l’entreprise. En clair, cela signifie que l’assujettissement des salariés aux exigences de flexibilité de l’économie, aux diktats de toutes sortes et à l’idéologie de la performance individuelle, pourrait, dans une certaine mesure, recevoir le renfort d’une « rationalisation des émotions ». Un patron doué d’« intelligence émotionnelle » évitera ainsi les frictions et donnera à ses employés le sentiment qu’ils sont aimés et appréciés, quand bien même en réalité il ne les considère ni plus ni moins que comme du matériel humain. L’utilisation du « capital émotionnel » aura atteint sa pleine efficacité lorsque, les larmes aux yeux, les gens remercieront la direction qui les jette à la rue.
De toute évidence, les comportements et les modes de vie séparés se rejoignent donc à nouveau – mais du mauvais côté : la sphère autonome de l’économie commence à absorber les normes de conduite, rôles et « caractères » réservés jusqu’ici à l’intimité et au foyer, afin de les instrumentaliser au service de la logique de l’argent. C’est seulement dans la mesure où l’homme postmoderne gagne en émotivité, que, parallèlement, la femme postmoderne peut désormais trouver une fonction économique à ses « vertus féminines » socialisées. Lorsque les médias suggèrent que le football féminin, le striptease masculin ou les mariages gays et lesbiens contribuent à apaiser les tensions dans la guerre des sexes, il n’est en réalité question que de réduire à ses fonctions économiques l’affectivité de la sphère privée. L’androgyne, qu’il soit mâle ou femelle, saura mobiliser sa « sensibilité » au même titre que sa « fermeté » pour vaincre la concurrence, et allier expertise dans le domaine professionnel et compétences relationnelles basées sur l’émotion, afin de faire tourner la machine à fric.
Si les tâches et les vertus entretenant l’équilibre émotionnel de la société capitaliste étaient naguère mal réparties entre les sexes, elles se voient aujourd’hui irrémédiablement fragilisées. A cet égard, la loi de la rareté rencontre une illustration ironique : la part de don de soi et de sensibilité utilisée pour lubrifier la machine économique, est perdue pour la sphère dissociée de la vie privée et de l’intimité. Dès lors que les activités et comportements « féminins » ne sont plus rejetés hors de la production marchande en tant qu’ils sont jugés incompatibles avec l’économie capitaliste, mais au contraire aspirés par celle-ci, il ne peut en résulter qu’une nouvelle dimension de la crise. En définitive, les moments de la vie sociale qui sont indispensables mais ne peuvent s’exprimer en termes monétaires, ne seront pas supportés ensemble par des hommes et des femmes émancipés : ils tombent simplement en désuétude.
La figure qui donne le ton aujourd’hui est en effet celle, médiatique, de la « femme qui veut tout », qui réconcilie carrière professionnelle et vie de famille et, de surcroît, parvient à se rendre jour après jour plus belle et plus appétissante en tant qu’« objet de désir ». Mais pour la plupart, cela représente un mode de vie beaucoup trop exigeant pour être supportable. Le pourcentage de femmes qui réussissent à accomplir avec classe ce numéro d’acrobate est infime. Seul un petit nombre de « businesswomen » peuvent se permettre d’entretenir l’illusion en déléguant les corvées du ménage, des enfants, etc., à des domestiques féminines (immigrées, noires, pauvres) – lesquelles n’ont alors plus de temps à consacrer à leur propre famille. Une écrasante majorité de femmes s’efforce désespérément de faire face à la gageure consistant à être présente à la fois dans les domaines économique, domestique et « affectif ». A l’ère postmoderne, comme l’a noté la féministe allemande Roswitha Scholz, le patriarcat ne disparaît pas : il revient « à l’état sauvage » et se scinde en différentes formes de barbarie.[5] C’est un monde qui fait de ses enfants des tueurs et des psychopathes.

[1] Paru dans la revue EXIT !, 2003 : http://www.exit-online.org/link.php?tabelle=autoren&posnr=140. [NdT]
[2] Cf. Roswitha Scholz, « Remarques sur les notions de “valeur” et de “dissociation-valeur” », in Illusio n°4/5 : Libido. Sexes, genres et dominations, 2007, article en ligne à : http://palim-psao.over-blog.fr/article-dossier-critique-de-la-valeur-genre-et-dominations-47134207.html. [NdT]
[3] « [...] contrairement à ce que certaines hypothèses stéréotypées peuvent laisser penser, le rapport entre les sexes n’a pas son “lieu” objectivé dans les sphères privée et publique. Depuis toujours, les femmes ont été présentes dans des sphères publiques, surtout dans le monde du travail ; mais la dissociation se poursuit à l’intérieur même de ces sphères publiques », Roswitha Scholz, op.cit. [NdT]
[4] Emotionaler Kapitalkoeffizient. En économie, le « coefficient de capital », rapport du stock de capital fixe productif (machines, bâtiments, etc.) à la valeur ajoutée, entre dans le calcul de la productivité. [NdT]
[5] « [...] au fur et à mesure que s’aggrave la crise structurelle du système capitaliste qui s’étend désormais à toute la surface de la planète, on assiste à une barbarisation globale du patriarcat producteur de marchandises », Roswitha Scholz, op. cit. [NdT]
 

vendredi 30 septembre 2011

Nous avions promis nous avons tenu parole...

Le "copwatch" (littéralement, surveillance de flics) est une pratique lancée aux États-Unis par le mouvement des Black Panthers dans les années 1960.

En décembre 2010, une polémique digne d'une comédie est née suite à la diffusion d'une dizaine de photos de policiers en civil parisiens. Le syndicat Alliance, à la pointe de la contestation policière, par l'intermédiaire de son secrétaire général Jean Claude Delage, s'en est allé pleurnicher auprès du ministre de l'intérieur de l'époque Brice Hortefeux, qui a immédiatement porté plainte. Comme de bien entendu, une enquête judiciaire a été ouverte (voir document en bas de page) à l'encontre de la pratique du COPWATCHING. Cette technique de lutte qui consiste à observer, répertorier et empêcher les violences policières a été rapidement criminalisée et réduite par les médias à une vulgaire réaction « antiflic ». En France, filmer les violences et dérives de la police est aussitôt pour eux devenu un délit.
Aujourd'hui, après des mois d'élaboration et parce qu'il était nécessaire de le faire, le premier site dédié au copwatching en France est né . Regroupant les données collectées dans un premier temps sur trois agglomérations du Nord de la France, Paris, Lille et Calais, ce site est consacré à la diffusion de renseignements précis sur l'ensemble des forces de l'ordre par le biais d'articles, d'images (photos et vidéos), mais aussi et surtout de trois larges bases de données sur la police. Ces bases de données, accessibles par tous, permettront à toute personne victime d'abus, d'humiliations ou de violences de la part des flics, d'identifier le ou les policiers auteurs de ces actes. Désormais, il ne sera plus question de quelques photos publiées de façon hasardeuse sur des sites dispersés, mais une mise en commun de dizaines de témoignages et d'images permettant d'avoir une vue d'ensemble des pratiques policières.Un accent tout particulier sera mis sur la surveillance des policiers en civil qui, sous couvert d'anonymat ont tendance à se comporter comme une milice politique digne de certains régimes autrement plus totalitaires. De Tunis à Millau, en passant par Téhéran, Paris et Athènes, les milices en civil ont retrouvé leur place dans les rangs de la répression d'État. Face à la montée du racisme et dans la prévision d'une nouvelle victoire idéologique de l'extrême-droite, ce site veut anticiper les futures violences de flics confortés par un pouvoir toujours plus fascisant. Par expérience, nous savons que le Front National et ses rejetons identitaires constituent un vivier pour beaucoup de flics, qui n'attendent que le moment où le pouvoir, qu'il soit sarkozyste ou lepeniste, leur lâchera la bride..
La recrudescence des actes violents commis par les forces de l'ordre, en toute impunité le plus souvent, ne nous a guère laissé d'autre possibilité. Toute compassion ou toute empathie pour les flics est exclue de ce site: nous considérons que les policiers ou les militaires, si tant est qu'ils ont un cerveau pour penser, savent dans quoi ils sont engagés et le font en toute conscience. Et la pénibilité de leur tâche n'excuse en rien leurs dérives autoritaires et violentes. Ces derniers temps, des vidéos montrant les dérives de la Police Aux Frontières (PAF) de Coquelles (Calais) envers les migrants a atteint le comble de l'ignominie et a considérablement renforcé notre volonté de combattre cette machine répressive et l'idéologie nauséabonde qui l'accompagne.
Après avoir infiltré des forums glorifiant la police nationale et des groupes facebook policiers, nous avons pu voir à quel point la xénophobie, les liens intimes avec les milieux néo-nazis et la diffamation atteignent des sommets, il nous est apparu indispensable de pointer du doigt ces attitudes malsaines et infantiles dans la police. Il nous a semblé crucial de démontrer que cette tendance est directement responsables des abus qui se multiplient, et qui peuvent amener des personnes à êtres mutilées ou assassinées par des tirs de flashball ou de taser, intimidées, humiliées, harcelées sexuellement ou frappées en garde-à-vue, par des policiers toujours plus confortés dans leur sentiment d'impunité.
Nous n'hésiterons pas à user de termes sévères à l'égard de la Police et de la Gendarmerie, car nous considérons ces institutions comme la fosse commune de l'humanité, le charnier de l'évolution, la mise à mort quotidienne de la déontologie et de l'éthique. Nous serons sans équivoque.
Ce site est véritablement à la disposition de toute personne ayant été témoin ou ayant subi la répression policière. Les informations qui nous seront communiquées seront vérifiées scrupuleusement et confrontées à d'autres témoignages si nécessaire, avant d'être diffusées.

La police n'a pas été créée pour protéger la population, mais pour la mettre au pas. Elle est un outil au service du Pouvoir, pour empêcher toute velléité de révolte et la tuer dans l'œuf, pour imposer un ordre social protégeant les élites et le système qui les engraisse.
Policiers, nous vous identifierons tous un-à-un,
Que votre impunité trouve une fin...

Communiqué

A l'attention des syndicats de police

  C'est sans surprise que nous constatons que le second syndicat de policiers, ALLIANCE, a réagi à la création du site internet copwatch nord-idf. Alliance tente une stratégie de communication que nous connaissons que trop bien. D'abord on fait passer le site pour anti- flic puis on fait croire que les familles de policiers vont être mises en danger. Tout cela est une belle mise en scène mais il faudrait parfois penser à évoluer. Ce site ne diffuse et ne diffusera jamais une seule donnée concernant les familles des policiers et comme nous l'avons dit précédemment, toutes ces informations récoltées sont basées sur un travail de terrain, d'observation, de contre-renseignement mais aussi de ruses. Nous appliquons les mêmes méthodes que vous, à la seule différence que vous, vous détruisez des familles entières. Avez vous réagi à la diffusion de policier de la PAF de Coquelles tabassant les migrants de Calais???NON.

          Pendant des mois nous n'avons rien dit, mais alors rien, mais qu'est ce qu'on a bossé sur vous. Et des choses, on va vous en montrer....

          Les méthodes anglo-saxonnes en matière de lutte contre l’oppression et la répression des forces de sécurité sont sans doute les meilleurs en la matière. Les polices états-uniennes subissent le copwatch depuis 20 ans et les résultats ont été sans équivoque. En conséquence et cela dans un futur proche, nous dévoilerons de nouvelles vidéos sur la répression calaisienne à l'encontre des migrants et des activistes. A Lille, une enquête sur les relations entre la police Lilloise, supporter fasciste du losc et groupe néo nazis de la maison flamande sera divulguée après 8 mois de recherches. Enfin à Paris, c'est la chasse aux pauvres et toutes les violences commises depuis des mois que nous diffuserons. Nous conseillons aux syndicats policiers de mesurer leur propos et leur menace au vu de ce que nous possédons. Nous allons montrer qui vous êtes réellement et la répression quotidienne que vous faites subir à la frange la plus pauvre de la population.

Nous étendrons le copwatching, nous vous l'imposerons et vous le subirez.


Des individus




 Répression face au mouvement lycéen a Paris

Ce faux bruit "d'un mois de vacance en moins décidé par Sarko" est un artifice destiné a ridiculiser par-avance tout Mouvement lycéens.




Au lycée Dorian à Paris, un groupe de lycéens à tenté à plusieurs reprises de mettre en place un blocage. L’administration plutôt que d’aller discuter avec ces lycéens a décidé d’appeler directement la police. Un lycéens a été mis en garde à vue durant 34h pour avoir selon un élève de l’établissement tenté d’enflammer un journal. Les jeunes manifestants ont ensuite été gazés peu après des contrôles d’identité. Plusieurs jeunes ont eu les yeux irrités par les gazes.
Ce jeudi, le lycée Dorian a de nouveau eu droit à des tentatives de blocage mais pour d’autres raisons. Les lycéens dénoncent depuis un an le refus de l’administration de les laisser sortir durant la pause déjeuner. L’action ne concernait donc cette fois pas la défense de l’école publique. Toutefois, une 15 ène de policiers étaient à nouveau présents, l’un d’eux avec probablement un flash ball dans les mains. Les forces de l’ordre auraient bousculé vigoureusement les élèves qui tentaient de résister en faisant une chaine humaine. Un second lycéen a été interpellé.
Ailleurs en Ile de France, d’autres lycées étaient concernés aujourd’hui par des blocages en rapport avec la journée de mardi. Toutefois ce mouvement ne semble pas encore prendre de l’ampleur et devrait à priori cesser d’ici la prochaine journée de manifestation nationale.

jeudi 29 septembre 2011

Les Aventures de la marchandise


Résumé du chapitre 3 : Critique du travail (Les Aventures de la marchandise d'Anselm Jappe, Denoël, 2003)



Catégories historiques et catégories logiques
   
 La transformation d'une somme initiale d'argent en une somme supérieure par le truchement d'une marchandise ne peut devenir le principe de base d'une société que lorsque cette marchandise crée elle-même de la valeur : à savoir la faculté de travail. C'est parce que le capitaliste dispose comme il veut de cette marchandise qu'est la faculté de travail qu'il peut en extraire une plus-value, en usant de cette faculté (du travail vivant) au-delà du temps nécessaire à son achat. L'argent destiné à l'achat de la force de travail est le capital variable, tandis que le capital investi pour l'achat des moyens de production est le capital fixe.
 
Cette “genèse” du capital pourrait sembler contre-intuitive. Car l'on sait qu'historiquement le premier capital a été commercial, que la division de la société (avec elle l'exploitation) pré-existe au capitalisme. Ici, au contraire, c'est le capital industriel qui semble premier, tandis que la production systématique de marchandise (et donc de plus-value) porte en elle la division entre capital et travail salarié. Mais c'est aussi que Marx ne cherche pas tant à décrire un processus historique à partir de la réalité empirique qu'à démontrer qu'à partir d'une forme aussi simple que la marchandise peut se développer, au niveau logique, le capitalisme. Or la genèse historique des catégories ne correspond pas à leur genèse logique, et l'ordre d'apparition des catégories historiques et logiques est même “inverse”. Si, historiquement, le capital s'est développé dans la sphère de la circulation, dans le capitalisme, c'est exclusivement dans la production que naît le capital : et s'il semble naître dans la circulation, il n'est néanmoins qu'une déduction du profit réalisé dans la production. De même, le travail abstrait est, historiquement moins une présupposition qu'une conséquence du développement capitaliste des forces productives.
 
En procédant ainsi, par l'interprétation logique, Marx vise à montrer que le capitalisme n'est qu'une dérivation de ce qui est contenu dans le concept de marchandise. De ce fait aussi, il tient lié contenu et méthode car la société marchande est aussi cette société dans laquelle les catégories abstraites constituent le moment premier de la vie sociale tandis que les hommes n'en sont que les exécuteurs.
   
Le sujet automate
 
Pour Marx, les classes naissent du fait que “les marchandises et l'argent ne peuvent pas aller d'eux-mêmes au marché”, et elles ne sont que les exécutrices de la logique des composants du capital. Les capitalistes sont la “personnification du capital”, tout comme les ouvriers ne sont que “le travail personnifié”. Même si Marx s'indigne des méfaits de la bourgeoisie, il n'explique pas le fonctionnement structurel du capitalisme par leur rapacité, c'est-à-dire leur psychologie ou leur (manque de) morale. Le capitalisme n'est pas un ensemble de rapports personnels de domination qui masque sa réalité derrière l'apparence d'un procès naturel. Pour Marx, “la valeur se présente comme un sujet” (Grundrisse) et l'homme n'est que l'exécuteur de sa logique. Dans la théorie du fétichisme, les sujets ne sont pas les hommes, mais leurs relations objectivées. Si ce sont bien eux les créateurs de la marchandise, le fétichisme en est un “résultat non-voulu” (Jappe) qui conduit les hommes à objectiver les rapports sociaux dans les choses. 
 
Le marxisme traditionnel, cependant, ne met pas en cause le travail en tant qu'abstraction réelle et le capital en tant que rapport social. Faisant l'impasse sur la critique du fétichisme, il fait du conflit entre travail salarié et capital une contradiction fondamentale entre deux réalités absolument séparée et hétérogène, alors qu'elles ne sont que deux formes de la valeur. Comme les économistes bourgeois, ils font du mode de production capitaliste une réalité pré-sociale, bien qu'ils insistent, face aux premiers sur l'importance de la production. Car ils commettent l'erreur d'identifier eux aussi “le procès social de production au simple procès de travail” (Marx), c'est-à-dire de confondre production de valeur et métabolisme de la société avec la nature. Or, cette distinction est décisive. Si l'on ne l'opère pas, la critique du capitalisme se fait autour de la répartition de la valeur, c'est-à-dire de sa distribution. On critiquera l'échange apparemment égal de marchandises qui vient masquer l'arnaque qui a lieu dans la production, avec l'achat de la marchandise force de travail et l'extorsion de plus-value, et l'on verra dans l'abolition du marché la condition suffisante d'un dépassement de la production de marchandises. Mais ce qui fait d'un produit une marchandise n'est pas son passage par le marché mais le fait qu'il soit produit par le travail abstrait, c'est-à-dire “des activités déjà égalisées en tant que quantités de temps abstrait”. Il s'ensuit que pour dépasser le mode de production capitaliste, il ne faut pas seulement s'en prendre à la plus-value (et donc mettre l'accent sur la contradiction capital/travail) mais abolir la valeur elle-même.
 
L'erreur des marxistes traditionnels est de faire du fétichisme “une représentation erronée, et non une inversion de la réalité” (Marx). Pour eux, la révélation de Marx tient dans le fait qu'il démontre que derrière des échanges qui se font apparemment entre égaux se cache l'exploitation et la domination de classe. Et il est vrai que le Manifeste communiste, par exemple tend à ne faire du capitalisme qu'une forme modernisée d'une exploitation, d'une “domination personnelle” qui existe depuis toujours. Mais les écrits plus tardifs de Marx distinguent les modes de production précapitalistes, comme simples rapports d'appropriation du surproduit et le mode de production capitaliste où l'on s'approprie de la valeur : car il est évident que “L'ouvrier ne produit pas de la valeur comme le paysan produit du blé” (Jappe).
   
Ce que les épigones ont fait de la théorie de Marx
 
Aussi bien Engels que Proudhon (malgré leurs critiques réciproques) n'ont pas su différencier travail abstrait et travail concret, production de valeur pour le capital et production de valeur d'échange. Ils valorisaient le travail en imaginant une société du travail honnête d'où serait absente la dynamique de la plus-value. Leur critique, à l'inverse, sur le seul argent, oubliait aussi que la fin de celui-ci, comme marchandise universelle, signifie aussi la dissolution du “travail”. D'un point de vue théorique, ils ne sont attachés qu'au second niveau de la représentation fétichiste, où la valeur se représente dans la valeur d'échange, en omettant qu'il y a problème dans la représentation du travail dans la valeur. Au point que nombres de marxiste ont critiqué le marché comme élément de dévoiement de la valeur qui pourrait être une instance neutre de régulation.
 
Mais si une telle erreur a été commise, ce n'est pas tant par manque de lucidité que parce que l'on était en plein déploiement du mouvement ouvrier. Cette posture théorique était en adéquation avec une dynamique d'intégration du mouvement ouvrier au capitalisme. Face à une bourgeoisie refusant aux prolétaires d'essayer de vendre leur force de travail au meilleur prix (comme n'importe quels autres propriétaires de marchandises), le mouvement ouvrier a servi d'accélérateur, grâce au grèves et au syndicats. “Le mouvement ouvrier était l'expression du fait que la diffusion de la valeur, en tant que rapport de production, allait beaucoup plus vite que la diffusion des formes juridiques, politiques et culturelles basées sur la valeur et qui ont pour horizon l'égalité abstraite de tous les citoyens du même État. La lutte des classes a été la forme de mouvement immanente au capitalisme, la forme dans laquelle s'est développée sa base acceptée par tout le monde : la valeur” (Jappe, p.109). Il y a une identité entre capital et travail salarié qui s'exprime aujourd'hui assez clairement dans des accords comme ceux qui ont été signés récemment à Mirafiori où les intérêts se composent autour d'un même but. L'exaltation du travail, la critique corrélative des oisifs (notamment... capitalistes) qui font travailler les autres et bouffent le surproduit est absurde : non seulement les capitalistes doivent réinvestir mais ce n'est pas une question morale : stressés, délirants, les dominants d'aujourd'hui paraissent bien misérables, et tout à fait soumis à la valorisation sans fin.
Partie intégrante de la société du travail, le marxisme trad' fait du capital une force extérieure qui détourne une juste base matérielle. Correcteur des anachronismes de la bourgeoisie, le mouvement ouvrier a même été “à l'avant-garde du développement capitaliste”(Jappe). Il a poussé à la modernisation, au nom de la productivité et du confort, et s'est “identifié à la civilisation industrielle” (Jappe). L'URSS, la Chine, le Cambodge ont été les protagonistes furieux d'une logique d'accumulation que la qualification de “socialiste” ne doit pas voiler. L'École de Francfort fait parti des rares courants à avoir critiqué le travail et à avoir reparlé du fétichisme. Mais Adorno, par exemple, s'est éloigné d'une critique de l'échange capitaliste pour construire une critique de la “domination” qui finit par mettre au centre la critique du rapport instrumental à la nature comme élément essentiel de critique du travail capitaliste — au point de manquer ce qu'il y a de spécifique et d'unique dans le travail abstrait.
   
Le travail est une catégorie capitaliste
   
Il ne s'agit pas ici de faire du travail abstrait le mauvais travail et du travail concret le bon. Le travail concret ne peut pas exister sans l'autre : il est lui-même une abstraction car “il sépare une certaine forme d'activité du champ entier des activités humaines”(Jappe) et rassemble des activités que seule la valeur peut mettre sur le même plan. “Le travail concret n'existe dans cette société que comme porteur, comme base du travail abstrait, et non comme son contraire” (Jappe). L'un est l'autre doivent donc disparaître en même temps.
 
Difficile de cerner la position de Marx autour du travail. Il fait parfois échos à la tradition bourgeoise en valorisant simplement le travail comme acte créateur, en le posant comme pivot. Mais ailleurs, il affirme clairement la nécessité de l'abolition du travail et insistent sur le fait qu'il s'agit non de l'émancipation du travail mais des travailleurs. L'objectif est bien de se libérer du travail vivant en prenant appui sur le travail mort, c'est-à-dire le travail passé, les forces matérielles dé production, et de laisser à ce dernier le soin du métabolisme avec la nature. Aujourd'hui, nous vivons un moment où la science et le progrès de la technologie font que la richesse réelle dépend bien moins du temps de travail dépensé que de ce que les premiers permettent comme déploiement de puissance. Tant et si bien que le temps de travail ne peut plus être mesure de richesse. Mais puisque l'organisation sociale “reste sous l'emprise de la valeur”, la “diminution du travail créateur de valeur (...) se transforme en mauvaise nouvelle : ils ne mangent plus” (Jappe)
 
Le travail est une façon spécifique d'organiser les activités productives sous forme d'activité séparée. Devenue autonome et supérieure aux autres, cette sphère a des exigences qui deviennent la raison d'être de la société. Quand Marx fait du travail le principe constituant du monde et la source de la richesse, il ne s'agit pas d'une proposition anhistorique. C'est bien seulement dans le capitalisme que le travail accède à cette fonction structurante, et avec lui va un monde où la richesse consiste dans le temps de travail dépensé.  Dans les autres sociétés, la (distribution de la) richesse (matérielle) n'organise pas elle-même la société : ce sont des relations sociales ouvertes qui en organisent plutôt la distribution. “Dans toutes les sociétés précapitalistes, les activités qui médiatisent l'échange avec la nature étaient intégrées en rapports sociaux directs qui les dirigeaient et les distribuaient”(Jappe) Alors qu'avec le capitalisme ce sont ces activités elles-mêmes qui déterminent les rapports sociaux. Et il faut encore être plus précis : ce n'est pas la production matérielle qui fournit le principe de synthèse de la société moderne mais bien la production matérielle valorisable.
Se reporter au résumé du chapitre précédent, la marchandise cette inconnue.
 

dimanche 25 septembre 2011

La marchandise cette inconnue:

  

Résumé du chapitre 2 de « Les Aventures de la marchandise »

Le texte qui suit est un résumé du chapitre 2 de " Les Aventures de la marchandise ", d’Anselm Jappe (Denoel, 2003).

 

La double nature de la marchandise

La marchandise n'est pas une donnée naturelle contrairement à ce que pensent ceux qui s'affrontent uniquement sur le terrain de sa répartition. Malgré ce qu'en disent ceux qui se réclament traditionnellement de Marx, celui-ci avait fondé son oeuvre sur une analyse critique de cette fausse évidence. Éclairer et prolonger cette critique est le travail nécessaire - à la fois indispensable et allant de soi - de notre époque.
 
Marx décrit, avec la marchandise, le germe conceptuel de la société bourgeoise, le principe logique qui, en déployant sa structure interne contradictoire, en produit tous les phénomènes. Il faut donc s'attacher à saisir le propos fondamental exposant cette contradiction.
 
La marchandise est un bien disposant d'une propriété particulière puisque sa valeur d'usage incommensurable en tant que bien est complétée d'une valeur d'échange destinée à la comparer à toutes les autres marchandises sous un même rapport. La valeur d'échange est l'expression phénoménale d'une substance commune à toutes les marchandises.
 
Cette substance est le travail qui les a créées, vu sous l'angle indifférencié et uniquement quantitatif de la durée moyenne que l'on doit y consacrer globalement dans la société. La valeur – à ne pas confondre avec valeur d'échange – est la quantité de ce travail abstrait. Le travail producteur de marchandises a de fait aussi ce double aspect d'être concret en tant que tâche particulière accomplie dans un contexte donné, et abstrait en tant que temps de travail humain socialement dépensé.
 
Cette abstraction qu'est la valeur n'a pas d'existence en dehors des rapports entretenus dans une société où la marchandise est la forme dominante des échanges. Pour se manifester, la valeur nécessite le contexte d'un rapport d'échanges entre marchandises. Dans ce rapport asymétrique mais renversable, la valeur de l'une, qui exprime leur substance commune, va être exprimée par la valeur d'usage de l'autre. Mais l'échange entre marchandises est la généralité, aussi la valeur d'une marchandise s'exprime dans n'importe quelle valeur d'usage1  . Toutes les marchandises trouvent donc leur équivalent dans la forme simple et unitaire d'une marchandise donnée qui est immédiatement équivalent général. C'est l'argent qui va jouer ce rôle. La marchandise explique l'argent et non le contraire.
 
La conséquence fondamentale de cette analyse est le caractère fétiche de la marchandise. L'activité sociale qu'est le travail productif n'est plus perceptible aux travailleurs que sous l'aspect objectivé de la forme marchande. Ils ne sont de plus pas conscients d'être les agents de cette objectivation par la façon quasi exclusive qu'ils ont de produire et d'échanger des biens sous forme de marchandises. Ils tirent donc du mouvement apparent des choses la conviction de lois "naturelles".
   
L'abstraction réelle
   
Les formes développées de la marchandise se déploient par la mise en relation dans l'échange, mais le ressort de la dynamique est déjà contenu dans sa forme simple où réside une opposition interne entre le pôle concret et le pôle abstrait. Dans un mouvement dialectique hégélien, il se produit une inversion qui se manifeste sous plusieurs conséquences. La face concrète devient une représentation de la face abstraite, tant dans le produit que dans travail, et chaque producteur de marchandises mène une activité propre qui s'avère immédiatement avoir une dimension sociale. Ainsi, aux yeux des producteurs de marchandises, la face concrète de leurs activités et de leurs produits ne trouvent plus de justification à leur existence que par le fait qu'elle donne une expression sensible à la face abstraite.
 
La valeur a donc des effets bien réels, des propriétés empiriques, tout en n'étant que le produit imaginaire et non conscient d'une certaine organisation sociale. C'est une abstraction dans un sens totalement différent de la notion de généralisation qui représente des éléments réellement existants sous une forme purement imaginaire.
 
La question radicale que pose Marx est celle-ci : pourquoi l'activité productrice prend-elle la forme de la valeur ?
 
La réponse qu'il apporte se fonde sur la double nature du travail producteur de marchandises qui intègre à tout moment deux dimensions incommensurables, sans séparation ni substitution possibles. Ce dédoublement entre face concrète et face abstraite ne peut pas être confondu avec des phénomènes qui mettent en avant une tension entre deux pôles d'une même nature. Par exemple la parcellisation qui mène du travail complexe au travail émietté, ou le dématérialisation qui change les proportions entre tâches matérielles et tâches immatérielles.
   
La valeur contre la communauté humaine
   
Dans les modes de production qui ont précédé la société marchande, les activités étaient intégrées au travail social sur la base de leur particularité, et non d'un principe universel sur lequel elles auraient du s'aligner. L'allocation des tâches et des produits pouvaient être fondée sur une tradition fétichisée ou une domination autoritaire, mais elle ne s'effectuait pas dans une sphère séparée des rapports sociaux manifestes. Le travail faisait donc partie d'une universalité concrète, au sens où Hegel définit ce concept (intégration des différences au terme d'un mouvement dialectique). Dans la société marchande, le travail fait au contraire partie d'une universalité abstraite (le principe qui rassemble les parties leur est extérieur). Ainsi la société assemblée sous le règne de la marchandise n'a pas la maitrise de ses activités, car la valeur, comme élément de comparaison entre elles, les pilotent dans son dos.
 
La complexité croissante des interconnexions nécessaires pour que des travaux privés effectués chacun de leur coté trouvent leur concrétisation dans un acte d'échange conduit au paradoxe d'une dépendance matérielle toujours plus accrue des producteurs de marchandises, alors même qu'ils sont indépendants sur le plan formel dans le but d'assurer l'interchangeabilité de leurs travaux sous l'angle de la valeur.
 
Dans la forme simple de la marchandise, il y a déjà la cause et la conséquence d'une formation sociale où les hommes n'organisent pas leurs rapports de production, puisque la dimension de lien social du travail est objectivée par la séparation des producteurs formellement indépendants. La synthèse sociale est produite par l'automouvement de la valeur qui démantèle les liens existants des sociétés où elle pénètre et exclut toute possibilité d'organisation alternative où elle est déployée. L'argent manifeste alors l'aliénation de la communauté : il est l'objet extérieur qui représente la connexion sociale réifiée des producteurs formellement indépendants.
  
La richesse au temps de la société marchande
   
Les productions de richesses matérielles et abstraites ne coïncident pas et sont souvent même antinomiques. Ce qui est concrètement produit par la société n'est qu'un support requis pour l'auto-accroissement de la valeur. Le travail abstrait créateur de valeur ne produit aucun contenu mais uniquement une forme d'organisation sociale. En effet, la valeur d'une marchandise ne résulte pas du travail concret de son producteur mais elle est déterminée par un détour abstrait qui constitue la façon dont la société dépense le travail d'une manière purement quantitative à un niveau global. La valeur peut ainsi se présenter de façon menaçante vis-à-vis du producteur de marchandises.
 
Le contenu concret des marchandises est indifférent dans le processus de valorisation. Seule l'existence de cet aspect concret est requise. Il en résulte que les liens sociaux qui s'établissent sur la base de productions de marchandises sont eux aussi abstraits, quantifiés, sans qualité propre et donc substituables et échangeables. Ils conduisent mécaniquement au développement des nuisances car seule la mesure règle les contenus sur lesquels se fixent les activités humaines.
 
Dans une société où la marchandise n'est pas prédominante, le travail concret se réalise toujours dans une finalité. La marchandise y est éventuellement présente mais circule dans la cadre de ces finalités. Cependant, cette situation n'est pas stable car le vendeur de marchandise peut s'engager dans une accumulation, sous forme de thésaurisation qui conserve la valeur, mais surtout dans la circulation qui l'augmente. Il engage ainsi un processus dans lequel la conservation de la valeur par son accroissement devient la finalité de la production. C'est ici que se constitue le renversement entre concret et abstrait et le basculement dans un mouvement tautologique. Le mode de production capitaliste est un processus fou où ses agents s'en remettent à un fétiche tautologique pour déterminer leurs activités et leurs liens.

 1 On retrouve là le fait que c'est bien le travail abstrait – forme indifférenciée des activités productives saisies sous l'angle seulement quantitatif de leur durée – qui constitue la valeur.

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