jeudi 20 mai 2010

ÊTES-VOUS UN HOMME DE VOTRE TEMPS ?

A l'occasion de la publication de La Vie innommable de Michel Bounan, paru en 1993, un dépliant, offert par l'éditeur et diffusé dans quelques librairies, proposait au lecteur un genre de test pour contrôler par lui-même s'il était réellement un "homme de son temps". On lui proposait ainsi trois réponses possibles à diverses questions et les résultats de ce test étaient publiés en dernière page.

Les questions, réparties en quatre volets, étaient les suivantes :

NOTRE PLANÈTE

DÉSERTS : les nouvelles techniques agricoles et les mouvements de l'économie mondiale ont modifié l'importance des terres désertiques.

a - Les déserts reculent actuellement de 15 000 hectares par an.
b - Les déserts n'ont pratiquement pas reculé depuis deux siècles
c - La désertification des terres s'accroît actuellement et irréversiblement de 15 000 hectares par jour.

POLLUTION : huit à vingt mille tonnes de produits chimiques toxiques sont déversées chaque jour dans l'atmosphère. Un rapport de l'Environnemental Protection Agency, passant en revue 320 de ces produits, reconnaît que 60 d'entre eux sont malheureusement cancérogènes.

a - Ces 60 produits sont soumis à des normes de pollution
b - Seulement 47 d'entre eux sont soumis à de telles normes.
c - Seulement 7 d'entre eux y sont soumis.

FAMINES : les cultures industrielles, l'économie de marché et ses conséquences politiques, provoquent la mort par malnutrition de 20 000 enfants.

a - depuis dix ans
b - chaque année
c - chaque jour

SIDA : selon l'O.M.S., l'épidémie de sida touchera dans sept ans trente millions d'individus. Le professeur Montagnier en a découvert les causes.

a - Il a toujours affirmé que le virus du sida en était le seul responsable.
b - Il a aussi évoqué certains "cofacteurs", mais exclusivement microbiens.
c - Il a évoqué d'autres "cofacteurs", "liés à notre civilisation", et particulièrement : la pollution et la malnutrition.

NOTRE SOCIÉTÉ


SUICIDES : notre organisation sociale, qualifiée "d'hédoniste" et de "permissive", a réussi à changer la vie. Ainsi, en France, au cours des quinze dernières années, les suicides d'adolescents :

a - ont régressé de 8%.
b - ont augmenté de 8%.
c - ont doublé.

DROGUES : pour certains psychiatres, la toxicomanie serait une espèce de "suicide chronique". Une enquête menée par le Center of Disease Control d'Atlanta a révélé que le tiers des lycéens avaient consommé de la drogue :

a - au moins une fois dans leur vie.
b - au cours de l'année précédente.
c - au cours du mois précédent.

ILLETTRISME : selon le Groupe Permanent de Lutte contre l'Illetrisme, certains Français passent sur les bancs de l'école sans apprendre à lire ni écrire.

a - Ce phénomène concerne actuellement 1 Français sur 1000.
b - Il concerne presque 1 Français sur 100.
c - Il concerne 1 Français sur 5.

VIOLENCE : violence, racisme, xénophobie et conflits interéthniques se propagent partout dans le monde. L'Histoire a montré que :

a - de tels conflits peuvent mettre un Etat moderne en danger.
b - un Etat moderne a les moyens de les maîtriser.
c - un Etat moderne peut les créer de toutes pièces pour prévenir des désordres qu'il craint davantage.

NOTRE ESPÉRANCE DE VIE


MALADIES INFECTIEUSES : Chaque année, l'industrie pharmaceutique met au point de nouveaux antibiotiques Ainsi, depuis dix ans, en France :

a - La mortalité infectieuse a régressé de 7%.
b - la mortalité infectieuse n'a presque pas régressé.
c - la mortalité infectieuse a doublé.

CANCERS : le traitement moderne du cancer et son dépistage précoce en ont modifié le pronostic. Dans les vingt-huit pays les plus industrialisés, entre 1960 et 1980,

a - la mortalité cancéreuse a reculé de 7%.
b - cette mortalité est toujours aussi importante.
c - la mortalité cancéreuse a augmenté de 47%.

MALADIES CARDIO-VASCULAIRES : ces maladies provoquent presque le tiers des décès mondiaux. Au cour des dix dernières années, les régimes sans cholestérol et les progrès de la chirurgie cardiaque en ont modifié l'importance.

a - Ces affections ont régressé de 3%.
b - Elles n'ont quasiment pas régressé.
c - Elles ont augmenté de 23%.

MALADIES IATROGÈNES : chaque année, des Français meurent du fait des médicaments qui leurs sont prescrits.

a - Ce drame concerne chaque année une trentaine de Français.
b - Il concerne, en fait, près de 300 Français.
c - Il concerne, chaque année, 30 000 Français.

LES GRANDS PROBLÈMES DE NOTRE TEMPS


L'ÉNERGIE MONDIALE : il existe actuellement un conflit entre les partisans de l'énergie nucléaire et ses adversaires. Il faut pourtant savoir que :

a - l'énergie nucléaire est sans danger pour la santé publique.
b - les énergies dites "alternatives" sont moins dangereuses et tout aussi efficaces.
c - ces quantités fabuleuses d'énergie, dont on discute l'efficacité, ne servent qu'à faire fonctionner l'immense appareil d'oppression moderne.

L'HYGIÈNE PUBLIQUE : de nombreuses substances cancérogènes contaminent notre alimentation.

a - Les pouvoirs publics veillent à ce que ces substances soient maintenues en deçà d'un seuil dangereux.
b - Il faut y veiller nous-mêmes, à l'aide d'experts indépendants.
c - Le phénomène de syncarcinogenèse, connu de tous les cancérologues, entraîne qu'il n'existe aucun "seuil tolérable", qu'il s'agisse d'un bluff médiatique ou d'un mensonge d'État.

L'INFORMATION : Les relations que les médias entretiennent avec les pouvoirs économiques et politiques intéressent l'objectivité de l'information. On doit pourtant savoir que :

a - la presse et la télévision sont indépendantes de toute pression financière ou politique.
b - les médias sont obligés de mentir à tout propos pour protéger leurs protecteurs.
c - les médias n'ont presque jamais à mentir puisque ce qui survient en a la permission et est justement destiné à être rapporté par les médias.

L'HISTOIRE CONTEMPORAINE : une civilisation est un ensemble cohérent de rapports économiques, sociaux, idéologiques. Il est aisé de comprendre par ce qui précède, et de vérifier dans l'histoire :

a - que notre civilisation est aimable parce qu'elle comble, chaque année davantage, nos vœux de prospérité, de bonheur et de santé.
b - que notre civilisation est indestructible, parce qu'elle fait travailler pour elle les forces qui devraient la dissoudre.
c - qu'aucune civilisation ne triomphe impunément de la vie et que les cellules cancéreuses meurent quand même de leur succès.

* * *
"Pour chacune des questions, la première réponse proposée, toujours démesurément mensongère, correspondait pourtant à ce qui semblait communément le plus vraisemblable ; et qui l'avait crue véridique pouvait bien se glorifier d'être un "homme de son temps". Le choix de la deuxième réponse impliquait sans doute une certaine méfiance vis à vis de la plus grande stupidité consensuelle, mais une ignorance presque aussi grande de la tragique réalité moderne. La troisième réponse enfin, la plus scandaleuse, était malheureusement la seule vraie, comme aurait pu l'apprendre tout lecteur attentif du Rapport sur la planète terre (éd. Stock), de la presse médicale spécialisée et de quelques autres journaux plus diffusés.

Les seize questions de ce test, reproduites ici, concernaient l'état actuel de notre planète, les mérites de notre organisation sociale moderne, l'espérance de vie qu'on pouvait en attendre, et enfin quelques problèmes généraux contemporains. Quand à la forme et au ton des questions, ils devaient naturellement paraître outrageants à ceux qui entretenaient encore de dangereuses illusions sur le désastre actuel et qui, par la même, y contribuaient."


 MICHEL BOUNAN


mercredi 19 mai 2010

Omar Khayyam

La vie de Khayyam est entourée de mystère, et peu de sources sont disponibles pour nous permettre de la retracer avec précision. Les chercheurs pensent généralement qu'Omar Khayyam est né dans une famille d'artisans de Nichapur (son père était probablement fabriquant de tentes). Il a passé son enfance dans la ville de Balhi, où il étudie sous la direction de Sheik Mohammad Mansuri, un des chercheurs les plus célèbres de son temps. Dans sa jeunesse, Omar Khayyām étudie aussi sous la direction de Imam Mowaffak de Nishapur, considéré comme le meilleur professeur du Khorasan.                                             
La légende dit, qu'Abou-Ali-Hassan (Nizam al-Mulk) et Hassan ibn al-Sabbah étudiaient alors également sous la direction de ce maître ; ce qui allait donner lieu à une sorte de pacte légendaire entre les trois hommes. La croyance populaire voulait que tout jeune homme qui étudiait sous les ordres de cet éminent Imam connaitrait un jour bonheur et honneur. Les trois étudiants, étant devenus amis, auraient alors fait le serment suivant : « Celui d'entre nous qui atteindra la gloire ou la fortune devra partager à égalité avec les deux autres ». Cette alliance légendaire reste toutefois bien improbable lorsqu'on sait que Nizam al-Mulk était de 30 ans l'ainé d'Omar et qu'hassan-ibn-Sabbah devait avoir au moins 10 ans de plus que Khayyam.
Ses poèmes sont appelés « Rubaïyat » (persan: رباعى [robā`i], pluriel [robā`iāt] ), ce qui signifie « Quatrains ». Les quatrains de Khayyam, s'ils semblent pouvoir se passer de commentaires, recèlent, selon Idries Shah, des perles mystiques, faisant de Khayyam un soufi. Il aurait prôné l'ivresse de Dieu, et se disait infidèle mais croyant. Au delà du premier degré hédoniste, les quatrains auraient donc selon ce commentateur une dimension mystique.
Dans la pratique Khayyam se montre bel et bien fort critique vis-à-vis des religieux - et de la religion - de son temps. Quant au vin dont la mention revient fréquemment dans ses quatrains, le contexte où il se place constamment (agréable compagnie de jeunes femmes ou d'échansons, refus de poursuivre la recherche de cette connaissance que Khayyam a jadis tant aimée) ne lui laisse guère de latitude pour être allégorique.
Le temps s'échappe à tire-d'aile? Sois sans peur.
Et l'heureux sort n'est pas éternel? Sois sans peur.
Profite de l'instant que te vaut la Fortune.
Sans regret, sans regard vers le ciel, sois sans peur.
Aujourd'hui sur demain tu ne peux avoir prise.
Penser au lendemain, c'est être d'humeur grise.
Ne perds pas cet instant, si ton cœur n'est pas noir
car nul ne sait comment nos demains se déguisent.

Omar Kayyam
(Perse, XII s.)

De tous les voyageurs qui ont pris cette route,
Qui donc est revenu, a rebroussé chemin?

Prends garde de ne laisser peine d'amour en route,

car tu ne reviendras, jamais, ici, demain.

Omar Khayyam


QUATRAINS

OMAR KHAYYAM
Traduction


Celui qui fit la coupe aime aussi la briser!
Chers visages si beaux, et seins doux au baiser,
Par quel amour créés, détruits par quelle haine,
Périssez-vous, trésors de cette fleur humaine?

Étreins bien ton amour, bois son regard si beau,
Et sa voix, et ses chants, avant que le tombeau
Te garde, pauvre amant, poussière en la poussière,
Sans chansons, sans chanteuse amie, et sans lumière.

Puisque ce monde est triste et que ton âme pure,
O mon amie, un jour, doit aller chez les morts,
Oh ! viens t’asseoir parmi les fleurs sur la verdure,
Avant que d’autres fleurs s’élèvent de nos corps.

Que vos pas soient légers à ces mousses fleuries,
Près de ces flots riants comme des pierreries,
Car on ne peut savoir de quelles lèvres douces
Et mortes, ont jailli ces fleurs parmi ces mousses.

L’homme est une poupée en la main d’un géant
Nous sommes des jouets sur le damier des êtres,
Et le quittons bientôt pour rentrer au néant,
Dans la botte et dans l’ombre où les vers sont nos maîtres.

Cloué, les yeux fermés, sur les hauts murs de Khous,
Pend l’affreux chef saignant du fier Key-Kavous.
Sur son crâne un corbeau crie en raillant sa gloire,
Où sont tes clairons d’or qui sonnaient ta victoire?

Que d’êtres non vivants qui vivent sur la terre !
Que d’autres enfouis au séjour du mystère !
Et devant ce désert du néant, je me dis
Que d’êtres y viendront, combien en sont partis !

Tu vis donc se fermer, plein d’adorables choses,
Ce livre, ta jeunesse, et se mourir les roses
Du jardin, d’où l’oiseau d’hier s’est envolé...
— Où, pourquoi, qui le sait? Où s’en est-il allé?

Sois jaloux en voyant la rose qui s’effeuille;
Elle sourit et dit à celui qui la cueille
Déchirant le cordon de ma ceinture, enfin,
Je répands mes trésors d’amour sur le jardin!

Comme l’aube écartait le rideau de la nuit,
Quelqu’un de la taverne a crié : le temps fuit;
Remplis ta coupe avec la liqueur de la vie,
Et sois ivre, avant l’heure où la source est tarie.

Épervier fou, laissant le séjour du mystère,
Mon âme avait voulu monter encore plus haut;
Je n’ai point ici-bas trouvé ce qu’il lui faut,
Et rentre d’où je viens, mal content de la terre.

Que de soirs, avant nous, ont éteint leur clarté !...
Oh! prends garde, en posant ton pied sur la poussière,
Car peut-être fut-elle, aujourd’hui sans lumière,
La prunelle des yeux d’une jeune beauté?

Les sages te l’ont dit : cette vie est un songe,
Une chose est certaine, et le reste est mensonge,
Une chose est certaine ainsi que nos amours,
La fleur s’épanouit, puis meurt, et pour toujours.

Plus rouge, plus ardente et plus fière est la rose
Qui fleurit à la place où quelque Émir repose,
Ainsi que la jacinthe en la mousse des bois,
Pâle, sort d’une tête adorable autrefois,

Toute espérance est vaine où notre cœur s’endort,
Et cendre elle devient; car tout va vers la mort.
Dans le désert ainsi disparaît la lumière
De la neige, éclairant sa face de poussière.

Eux-mêmes les savants, ces scrutateurs des causes,
Sans cesse poursuivant la vérité qui fuit,
N’ont pu faire un seul pas hors de l’ombre des choses,
Et, nous contant leur fable, ils rentrent dans la nuit.

Allah, Toi qui parfois T’endors, puis Te réveilles,
Te caches, puis soudain brilles en des merveilles,
Essence du spectacle, autant que spectateur
Serait-ce pour Toi seul que Tu T’en fais l’auteur?

Ce monde, moins que rien, n’est qu’un rêve pour Lui;
Sa splendeur, soleil d’or qui jaillit de la nuit,
Une heure fait briller des poussières d’atomes
— Et tout cela, vaine apparence de fantômes!

Nous sommes descendus très bas, et cette vie,
Où nous venions trop tard peut-être, a contenté
Si mal en ses désirs notre âme inassouvie,
Qu’il lui plaît de sortir d’un monde sans beauté.

Voici le printemps clair où les lys vont renaître,
Où, comme ravivé du souffle de Jésus,
Le rosier va fleurir, et le ciel au-dessus
Verser des pleurs d’amour, en pensant à son Maître.

mardi 18 mai 2010

Berlin le 17 juin 1953

Thèse:111  Guy Debord : La Société du Spectacle
"A ce moment du développement, le titre de propriété de la bureaucratie s'effondre déjà à l'échelle internationale. Le pouvoir qui s'était établi nationalement en tant que modèle fondamentalement internationaliste doit admettre qu'il ne peut plus prétendre maintenir sa cohésion mensongère au delà de chaque frontière nationale. L'inégal développement économique que connaissent des bureaucraties, aux intérêts concurrents, qui ont réussi à posséder leur «socialisme» en dehors d'un seul pays, a conduit à l'affrontement public et complet du mensonge russe et du mensonge chinois. A partir de ce point, chaque période stalinienne dans quelques classes ouvrières nationales, doit suivre sa propre voie. S'ajoutant aux manifestations de négation intérieure qui commencèrent à s'affirmer devant le monde avec la révolte ouvrière de Berlin-Est opposant aux bureaucrates son exigence d'«un gouvernement de métallurgistes», et qui sont déjà allées une fois jusqu'au pouvoir des conseils ouvriers de Hongrie, la décomposition mondiale de l'alliance de la mystification bureaucratique est, en dernière analyse, le facteur le plus défavorable pour le développement actuel de la société capitaliste. La bourgeoisie est en train de perdre l'adversaire qui la soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute négation de l'ordre existant. Une telle division du travail spectaculaire voit sa fin quand le rôle pseudo-révolutionnaire se divise à son tour. L'élément spectaculaire de la dissolution du mouvement ouvrier va être lui-même dissous..."
On est en pleine guerre froide entre l'Est et l'Ouest. A l'Ouest se poursuit la politique d'intégration de l'Allemagne de l'Ouest dans le système de défense occidental, face à la puissance soviétique. Et politiques et médias se déchaînent contre le "régime de Pankow" – ainsi qu'on appelle la RDA. On réclame des élections libres dans toute l'Allemagne, comme préalable à la réunification du pays.
A l'Est, on dénonce sans relâche les "revanchards" et "militaristes" d'Allemagne de l'Ouest. Mais depuis la fin de la guerre, la politique soviétique oscille entre deux objectifs : œuvrer pour une Allemagne démilitarisée et unie ou, à défaut, faire de la zone soviétique un bastion avancé, intégré dans la sphère d'influence soviétique, face à l'Ouest.
En mars 1952, le gouvernement soviétique propose aux pays occidentaux des négociations en vue d'une Allemagne démilitarisée et unie. Refus des Occidentaux, qui considèrent qu'il ne s'agit que d'une manœuvre des Soviétiques et pour qui la priorité est de toute façon l'intégration de la RFA dans le système de défense occidental.
Pour Moscou, un virage tactique s'impose alors : il faut renforcer l'Etat est-allemand, y créer, comme à l'Ouest, des forces armées. Et les dirigeants de RDA, Walter Ulbricht en tête, obtiennent de Moscou le feu vert pour y lancer la "construction du socialisme". Cette politique, dont les deux aspects principaux sont la priorité accordée au développement de l'industrie lourde et une collectivisation accélérée, s'accompagnent de mesures contre les classes moyennes, contre les églises. Mais elle se traduit surtout par une dégradation des conditions de vie de toute la population. Le mécontentement grandit. Le flot ininterrompu de gens qui fuient la RDA s'accroît sensiblement (plus de 110 000 de janvier à mars 1953), ce qui aggrave encore la situation économique. Et le 28 mai 1953, le gouvernement décrète une augmentation des normes de production d'au moins 10 %, ce qui va entraîner une perte substantielle de salaire pour les ouvriers. Des mouvements de protestation se multiplient dans les entreprises.
Moscou prend vite conscience de la dégradation de la situation. La politique d'Ulbricht, outre qu'elle annihile toute perspective de créer une Allemagne unie et démilitarisée, risque de mener à la catastrophe. Le 2 juin, les dirgeants soviétiques convoquent la direction est-allemande au Kremlin et lui intiment l'ordre de mettre en veilleuse la "construction du socialisme" et de revenir à une politique plus mesurée. Aussitôt, à Berlin, on s'exécute et on lance un "nouveau cours" en revenant sur différentes mesures prises les mois précédents. Mais l'augmentation des normes dans les usines est maintenue. Et le 16 juin au matin, le journal syndical Tribüne la justifie encore.

L'insurrection 

C'en est trop. Dans la matinée du 16, les ouvriers du bâtiment de la Stalinallee se mettent en grève et partent en manifestation dans la ville. Ils arrivent devant le siège du gouvernement et demandent à parler à Ulbricht et à Grotewohl (le premier ministre), qui ne se montrent pas. Petit à petit, la pression monte. Un mot d'ordre de grève générale est lancé pour le lendemain. En début d'après-midi, les autorités annoncent que l'augmentation de la productivité est bien une nécessité, mais qu'il était erroné d'en décider autoritairement. Insuffisant. Et trop tard. Les gens sont informés des événements de la journée par les radios occidentales, et notamment par RIAS (Rundfunk im amerikanischen Sektor). Le lendemain, mercredi 17 juin, le mouvement fait tache d'huile et s'étend, à Berlin comme dans toute la RDA : grèves (96 usines en grève à Berlin, représentant 25 500 grévistes), manifestations (90 000 personnes à Berlin), auxquelles viennent participer des Berlinois de l'Ouest, attaques contre des bâtiments officiels, drapeaux rouges déchirés, etc. Les revendications ne se limitent plus maintenant aux questions de salaire. On exige des élections libres et l'unification de l'Allemagne. Ce qui n'était la veille qu'un mouvement de protestation prend des allures d'insurrection. L'Etat est-allemand semble sur le point de s'écrouler. Ses principaux dirigeants se réfugient à Karlshorst, au siège du commandement soviétique.  Face à l'incapacité de la direction est-allemande à maîtriser la situation, l'Union soviétique reprend les choses en main. En fin de matinée, les chars soviétiques convergent vers le centre de Berlin. A 13 heures, l'état d'urgence est proclamé à Berlin (de même que dans la plus grande partie de la RDA). Tout rassemblement est interdit. La frontière avec les secteurs occidentaux est bouclée. Les transports en commun (métro et S-Bahn) ne circulent plus entre l'Est et l'Ouest. Le couvre-feu est instauré de 21 heures à 5 heures du matin. Petit à petit, l'ordre est rétabli.  Lors des affrontements à Berlin, 14 personnes sont tuées : 8 suite à des tirs le 17 juin (3 Berlinois de l'Est et 5 Berlinois de l'Ouest), 5 les jours suivants (4 Berlinois de l'Est, 1 Berlinois de l'Ouest). Un Berlinois de l'Ouest est exécuté après un procès expéditif. Pour l'ensemble de la RDA, on compte 55 morts.         

Bertold Brecht : Die Lösung
Nach dem Aufstand des 17. Juni
Ließ der Sekretär des Schriftstellerverbands
In der Stalinallee Flugblätter verteilen
Auf denen zu lesen war, daß das Volk
Das Vertrauen der Regierung verscherzt habe
Und es nur durch verdoppelte Arbeit
Zurückerobern könne. Wäre es da
Nicht doch einfacher, die Regierung
Löste das Volk auf und
Wählte ein anderes?
(La solution. – Après le soulèvement du 17 juin, le secrétaire de l'Union des écrivains fit distribuer dans la Stalinallee des tracts sur lesquels on pouvait lire que le peuple s'était aliéné la confiance du gouvernement et qu'il ne pourrait la reconquérir que par un travail redoublé. Est-ce qu'il ne serait quand même pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple et en élise un autre ?)
Ce célèbre poème de Brecht, publié seulement après sa mort, est une réplique aux propos du secrétaire de l'Union des écrivains, Kurt Barthel (Kuba), à l'adresse des maçons de la Stalinallee (propos cités dans Neues Deutschland du 20 juin) : "Schämt ihr euch auch so, wie ich mich schäme? Da werdet ihr sehr viel und sehr gut mauern und künftig sehr klug handeln müssen, ehe euch diese Schmach vergessen wird. Zerstörte Häuser reparieren, das ist leicht. Zerstörtes Vertrauen wieder aufrichten ist sehr, sehr schwer."
(Traduction : Avez-vous honte, comme moi, j'ai honte ? Il va falloir que vous bâtissiez énormément et très bien et que vous agissiez très intelligemment à l'avenir avant que l'on oublie cet affront de votre part. Réparer des maisons détruites, c'est simple. Restaurer une confiance détruite, c'est très très difficile.).
http://www.17juni53.de/home/index.html
Thèse:124 La théorie révolutionnaire est maintenant ennemie de toute idéologie révolutionnaire, et elle sait qu'elle l'est. Guy Debord : La Société du Spectacle

lundi 17 mai 2010

Les déclarations falsifiées d’Olivier Marin et Frédéric Desguerre

Le syndicat Unité SGP-FO Police n'est pas un syndicat comme les autres. Ces fonctionnaires sont tenu en laisse avec des "droits" réduit au strict minimum et surtout leurs "représentants" sont désignés par le pouvoir exécutif (l'Élysée).
C'est pourquoi il faut comprendre leurs désopilantes déclarations comme des ordres indiscutables. Le temps ou les flics connaissaient une certaine "pluralité" de représentation syndicale est mort depuis longtemps. Admirez cette prose, il s'agit ici de dire du mal par avance d'un éventuel soutient aux camarades de Villiers-le-Bel et si possible d'en interdire la tenue dans plusieurs villes de France...
Ce qui est en cause ce n'est pas l'action policière mais sa gestion politique dictatoriale par le Führer de Neuilly-sur-Seine

 Les z'événements de 2007 cela ne vous rappel rien ?

samedi 15 mai 2010

La bataille du rail (1946) René Clément



La Bataille du Rail se présente en premier non comme une fiction mais comme un document, montrant les actions de la Résistance et de nombreux cheminots anonymes au moment du débarquement des forces alliées. L’art de René Clément est d’impliquer le spectateur et de nous faire adhérer totalement sans jamais utiliser le sentimentalisme ou le spectaculaire gratuit. En tant que premier grand film sur la Résistance, La Bataille du Rail définit de facto un certain nombre de codes que suivront bon nombre de films sur le sujet. L’image d’une résistance pratiquée par tous les français répondait un besoin légitime de glorification immédiate, au lendemain de la Libération. Le film fut tourné en grande partie avec des acteurs non professionnels, en utilisant des balles réelles (les plus faciles à se procurer). Ses scènes les plus fortes restent marquées durablement dans les esprits : l’exécution des otages, l’attaque du train blindé et le déraillement de l’Apfelkern, reconstitué avec un train réel et filmé par trois caméras. Il faut souligner le mode particulier de financement du film puisqu’il a été supporté par les syndicats de cheminots. C’était donc un film  très peu coûteux,  il a bénéficié de l’aide des cheminots eux-mêmes pour la figuration et pour le matériel.
René Clément a obtenu pour ce film l’équivalent de la palme d’or.
Quant au consensus pro-résistant du film, ce n’est pas seulement une nécessité politique de le présenter. C’est aussi une réalité observable, il faut dire qu’à partir de 1944, tout le monde voulait voir les allemands repartir chez eux. Les français avaient vraiment souffert du pillage allemand, et donc naturellement les collabos étaient devenus de moins en moins nombreux. 
Le film a été interdit de distribution en France et dans de nombreux pays car il donnait un certain nombre de méthode utilisées par les résistants pour paralyser les transports…
Ho chi minh le faisait projeter, le FLN Algérien l’utilisa mais pas les glorieux "paysans communistes" invisibles de Tarnac…

vendredi 14 mai 2010

François Villon

Ballade des pendus (L'Epitaphe Villon)
                                     
Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les coeurs contre nous endurciz,
Car, ce pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Vous nous voyez ci, attachés cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéca devorée et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie:
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre!
Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas le sens rassiz;
Excusez nous, puis que sommes transsis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz:
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ca, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrarie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
Prince Jhésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie:
A luy n'avons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

http://damienbe.chez.com/menu.htm
http://www.poesies.net/ecole.html 
François Villon
Le Poète voyou.
1431 ou 1432

Cette faible force messianique

« La seule philosophie dont on puisse encore assumer la responsabilité face à la désespérance serait la tentative de considérer toutes les choses telles qu’elles se présenteraient du point de vue de la rédemption. La connaissance n’a d’autre lumière que celle de la rédemption portant sur le monde : tout le reste s’épuise dans la reconstruction et reste simple technique. Il faudrait établir des perspectives dans lesquelles le monde soit déplacé, étranger, révélant ses fissures et ses crevasses, tel que, indigent et déformé, il apparaîtra un jour dans la lumière messianique. » Th.W.Adorno, Minima Moralia

1 - Pour notre époque, le désir de révolution a perdu son caractère d’évidence. Ce changement dans l’ordre des sensibilités ne se comprend pas seulement par la disparition ou la dissolution des mouvements révolutionnaires des siècles précédents. Si l’échec de ces derniers a nécessairement contribué à renforcer ce sentiment nouveau qu’il est vain de vouloir transformer radicalement le monde, c’est à vrai dire une évolution plus profonde qui a changé les mentalités. En un temps où il existait encore une vaste contestation de l’ordre dominant, Marcuse parlait déjà de « l’atrophie de l’imagination utopique » comme d’un symptôme important de la société unidimensionnelle. La question de cette perte est, à l’évidence, profondément liée au développement modernisateur du capitalisme dans la deuxième moitié du XXe siècle et au nouveau type de société qui en est issu. Le bouleversement social qui s’est alors opéré a restructuré de fond en comble les conditions générales de la vie des individus, non seulement leur espace et leur rapport à celui-ci, mais aussi leurs valeurs, leurs rythmes de vie, leurs habitudes temporelles et leur perception du temps ; une onde de choc semblable à celle de la « révolution industrielle ».
Cette modification des perspectives dans la vie quotidienne paraît ainsi comme la réussite la plus parfaite du dernier stade atteint par le système capitaliste ; désormais intégré par un ensemble de comportements et d’habitudes dans l’espace-temps colonisé par la logique marchande, l’individu « post-moderne » ne parvient plus à concevoir d’autre cadre de vie que celui qui se fait omniprésent. On ne veut plus réellement transformer le monde, ni changer la vie, car il est devenu généralement impensable de sauter par-dessus le présent. La temporalité vécue ne peut plus être ressentie que dans le cadre d’une subordination à une temporalité sociale déterminée par le mouvement de l’économie. Cette aliénation du temps, qui ne traduit jamais que l’extension de la domination concrète de l’économie sur la vie des individus, produit ainsi un nouveau type de conscience que l’on peut qualifier d’anti-historique. Comme le remarque le philosophe américain Fredric Jameson, « la société de consommation, la société des médias, la ‘‘ société du spectacle’’ », le capitalisme tardif – peu importe le nom que l’on donne à ce moment – se caractérise par la perte du sens de l’histoire, non seulement du passé mais aussi des futurs. Cette incapacité à imaginer la différence historique […] constitue un symptôme pathologique du capitalisme tardif bien plus significatif que le ‘‘narcissisme’’ » (1). Dans cette aperception de l’histoire, que l’on peut considérer comme la caractéristique centrale de l’esprit de l’époque, se joue la possibilité même de l’imagination comme mode de création et de recréation des formes de la vie sociale. D’autres mondes sont toujours possibles, mais la capacité de les imaginer s’avère particulièrement réduite. Ce n’est pas tant la connaissance du passé et la projection fantasmatique dans l’avenir qui disparaissent, mais un rapport à la dimension historique de la temporalité. Pour la conscience anti-historique de notre époque, il existe bel et bien un passé, mais celui-ci, devenu insignifiant, est « mort, transformé en un paquet d’images tout aussi chatoyantes qu’éculées » (2). Les moments de l’histoire passée deviennent autant de clichés indifférenciés qui viennent rappeler que « nous n’en sommes plus là » et que « le temps ne revient plus ». Il suffit pour s’en convaincre de regarder les pauvres productions cinématographiques et télévisuelles qui veulent, dans un crétinisme jusqu’à présent inégalé, rendre compte de ces moments. Le futur n’est pas en reste. Ramené à la dimension de l’impensable, il prend nécessairement l’aspect d’un chaos sans nom que la nouvelle imagerie hollywoodienne nous invite à exorciser dans la communion des salles obscures. Il n’y a d’autre au-delà, dans l’imaginaire actuel, que celui d’un anéantissement total de la réalité présente. L’expérience de la temporalité historique se voit ainsi « dépassée » par la domination sans partage d’un « présent perpétuel » (Debord).
2 - La conscience anti-historique, produit historique des nouvelles transformations dans les rapports sociaux, trouve néanmoins son fondement dans un rapport au monde qui appartient à des sociétés précapitalistes. Elle exprime le retour d’un certain archaïsme dans un monde qui n’a su se « développer » que technologiquement. Cette emprise de la technologie elle-même sur le refaçonnage permanent de la vie quotidienne, résultat nécessaire de la subordination de l’ensemble des rapports sociaux à la « loi de la valeur », n’est, par ailleurs, aucunement étrangère à cette forme de régression dans l’ordre des consciences. Par un étrange retournement, le système social qui, pour s’instaurer durablement, devait rompre avec les conceptions d’un temps cyclique et devait ainsi introduire la notion de progrès de l’histoire, génère à son tour une appréhension pseudo-cyclique de la temporalité qui lui interdit toute compréhension de la dimension historique de celle-ci. La fétichisation de l’économie, qui conduit à la fétichisation de ses productions, a reproduit ainsi, en les parant d’un vernis moderniste, les formes d’aliénation sociale que l’on rencontrait déjà dans des sociétés antérieures ; la barbarie de la domination et de l’exploitation a effectué de sérieux progrès dans la sophistication, mais fondamentalement, les individus continuent de croire que la société n’est pas le produit de leur propre activité, mais un ordre quasi naturel auquel ils doivent se soumettre (3). Les hommes ne sont toujours pas maîtres et possesseurs de leur propre histoire, mais au contraire possédés par leur propre activité. Mais là où cette aliénation s’exprimait avant tout de façon religieuse - mais pas seulement – elle prend la forme, dans la société capitaliste, d’une véritable fétichisation de l’Histoire conçue comme mouvement autonome accomplissant nécessairement le Progrès pour les sociétés humaines. C’est ainsi qu’au moment de son émergence, le capitalisme bouleverse les représentations de la temporalité et inaugure une certaine conscience de l’histoire : possibilité de ruptures dans l’histoire, à l’instar de la Révolution de 1789 mais aussi irréversibilité du temps historique (« rien ne serait plus comme avant »). À ce stade, le capitalisme « exige une mémoire du changement social qualitatif, une vision concrète du passé dont on peut s’attendre à ce qu’elle trouve un aboutissement dans cette conception abstraite et vide d’un terminus futur que l’on appelle parfois progrès » (4). La mythologie du progrès et l’édification parallèle d’un passé historique construit comme une ligne ascendante menant au présent correspondent ainsi aux nécessités premières de la société capitaliste naissante. Mais, au moment de son hégémonie, cette construction de la conscience historique vient à s’épuiser, le « terminus futur » étant considéré comme désormais atteint. L’époque se perçoit alors comme celle de la « Fin de l’Histoire ». Ceci ne signifie évidemment pas qu’aucun événement, au sens historique du terme, ne peut plus survenir, mais entend simplement parachever la vision d’une histoire réalisant le progrès de la société humaine. Ce que résumait parfaitement un « penseur », quasi oublié aujourd’hui, comme Francis Fukuyama en 1992 : « […] ce dont je suggérais la fin n’était évidemment pas l’histoire comme succession d’événements, mais l’Histoire, c’est-à-dire un processus simple et cohérent d’évolution qui prenait en compte l’expérience de tous les peuples en même temps. […] Les penseurs les plus profonds du XXe siècle ont directement attaqué l’idée que l’histoire est un processus cohérent ou même intelligible ; ils ont même refusé la possibilité que tout aspect de la vie humaine soit philosophiquement intelligible. Nous autres Occidentaux sommes devenus totalement pessimistes à l’égard de la possibilité d’un progrès d’ensemble dans les institutions démocratiques. Ce pessimisme profond n’est pas un accident, il est né des événements réellement terribles de la première moitié du XXe siècle : deux guerres mondiales épouvantablement destructrices, l’essor des idéologies totalitaires et le détournement de la science contre l’homme sous la forme de l’énergie nucléaire et de la destruction de l’environnement. […] Et pourtant la bonne nouvelle est arrivée (…) Même s’ils [les anciens gouvernements ‘‘forts’’] n’ont pas toujours ouvert la voie à des démocraties libérales stables [sic], ‘‘la’’ démocratie libérale reste la seule aspiration cohérente qui relie différentes régions et cultures tout autour de la terre. En outre, les principes économiques du libéralisme - le ‘‘marché libre’’ – se sont répandus et ont réussi à produire des niveaux sans précédent de prospérité matérielle, aussi bien dans les pays industriellement développés que dans ceux qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale faisaient partie du tiers-monde appauvri. Une révolution libérale dans la pensée économique a toujours accompagné - parfois avant, parfois après – l’évolution vers la liberté politique dans le monde entier [resic] » (5). Dans cette vision expressément évangélique de l’histoire, vague héritage hégélien mal assimilé, transparaît ainsi toujours l’idéologie progressiste qui était au fondement de la représentation du monde que se faisait la bourgeoisie industrielle au moment de son essor. Mais s’y est surajoutée l’inquiétude, fruit des bouleversements qui se sont succédés tout au long du XXe siècle. Aussi la conception de la « Fin de l’Histoire » qui prédomine aujourd’hui ne peut-elle se formuler qu’en tant qu’organisation de l’optimisme social. Que des images apocalyptiques de conflits sociaux généralisés, de menaces « terroristes » ou de catastrophes écologiques, soient désormais produites pour alerter l’opinion ne change rien à l’affaire ; car, finalement, cette production symbolique de l’imaginaire tend toujours à vouloir prouver la supériorité du présent sur le futur et à montrer, de façon éducative, que le présent doit être préservé, et qu’il n’y a, pour ainsi dire, pas d’autre bonheur souhaitable. La « perte du sens de l’histoire » n’est ainsi rien d’autre que la conséquence d’une certaine représentation de l’histoire, celle qui lui assigne justement un sens prédéterminé qui aboutirait nécessairement au « Progrès ». La conscience anti-historique est l’illusion du présent sur lui-même, l’illusion que l’histoire se réalise dans le système du marché mondialisé malgré la volonté des hommes, l’illusion qu’il n’y aurait de pire catastrophe que la dislocation de ce système. Et pourtant… « le fait que les choses continuent telles quelles, c’est cela la catastrophe. Elle n’est pas ce qui existe à chaque fois, mais ce qui, à chaque fois, a existé. La pensée de Strindberg : l’enfer n’est rien de ce qui se trouve devant nous, mais cette vie-là » (W. Benjamin).
3 - Au sein du capitalisme tardif, les antagonismes et les conflits sociaux ne se sont effectivement pas résorbés. Ils prennent seulement, dans l’ordre de la représentation, l’aspect d’un mal incurable qui mènerait une guerre satanique contre l’Éden de la démocratie libérale. La conscience anti-historique rejoint ainsi l’univers mythique des origines où l’histoire des hommes reste déterminée par une histoire supérieure (dans le cas présent, celle d’une eschatologie typiquement manichéenne). Mais, si les forces mythiques se sont à nouveau déchaînées, elles ne déferlent pas sur le monde dans toute leur pureté originelle. Créations historiques de l’imaginaire social, elles révèlent moins aujourd’hui le désir du retour que l’inquiétude profonde et la volonté d’auto-destruction qui minent désormais les sensibilités. Ceci en vient à influer directement sur l’imaginaire des actuels « damnés de la terre ». Pour ceux-ci, la « Fin de l’Histoire » ne peut être comprise que comme la destruction concrète de leur propre histoire ; ils finissent, par conséquent, le sens de l’histoire leur devenant imperceptible, par s’identifier à l’auto-destruction de ce monde dont ils seraient les agents annonciateurs. Le mythe apocalyptique, dont ils vont se trouver porteurs, s’enracine d’autant plus facilement que l’organisation du capitalisme lui-même s’appuie sur une conception téléologique de l’histoire, où le mouvement directeur s’appelle « Progrès » ou « Développement » et où la finalité est le présent. Mais, contrairement aux mouvements millénaristes qui agitèrent l’Europe à la fin du Moyen-Âge, l’apocalypse qui est attendue ne s’ouvre sur aucune promesse. Même l’intégrisme religieux de ce début de siècle ressemble plus au nihilisme contemporain, dont il est issu, qu’aux mouvements idéalistes et fanatiques du passé qui pensaient instaurer le « Royaume de Dieu » sur terre. Dans le cœur de la désespérance contemporaine, il n’y a plus de rêve, seulement le désir secret de mener à son terme l’auto-destruction programmée de ce monde. Les insurrections qui sont venues ne sont jamais appelées qu’à revenir, comme finalement l’éternel retour du même est devenu la règle d’or de ce temps. Aussi la répétition des situations émeutières ne peut être interprétée nécessairement comme les prodromes d’une conscience historique révolutionnaire ; des événements similaires du passé ont parfois montré des aboutissements fort différents. De plus, l’incapacité de ces multiples émeutes à s’étendre à la dimension d’un mouvement concernant une large part de la société devrait amener à se poser quelques questions sur les conditions qui déterminent actuellement les possibilités ou les impossibilités d’émergence d’un nouveau mouvement révolutionnaire. Or, ce sont les conditions générales de la vie, de la vie même la plus quotidienne, qui entravent la conscience de la nécessité d’un tel mouvement. Ce sont les conditions de la pensée elle-même qui s’amenuisent et qui isolent ce qui reste de critique sociale. Avec l’oubli de toute connaissance historique, c’est l’imaginaire utopique lui-même qui s’évapore. « Pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens. (6) » Pour ceux qui se préoccupent de se délivrer de l’époque, il convient d’en tenir compte ; il leur revient de découvrir les voies qui ramènent à la conscience du jeu historique. « Ce qui fut pensé, peut être étouffé, oublié, dissipé. Mais on ne peut éluder le fait que quelque chose y survit ; car la pensée possède un moment d’universalité. Ce qui fut bien pensé sera nécessairement pensé, en un autre lieu et par quelqu’un d’autre : cette certitude accompagne la pensée la plus solitaire et impuissante. » (Th. W. Adorno)
4 - La tendance apocalyptique qui imprègne l’esprit de l’époque n’est pas le signe d’une « révélation » de la vérité de ce monde, mais constitue plutôt un symptôme de l’épuisement même d’une conception active, autonome, de l’histoire humaine. Cette tendance est un des traits les plus caractéristiques de la conscience anti-historique. Pour celle-ci, l’histoire est un fardeau ; aussi ne peut-elle souhaiter que son achèvement définitif. Ce n’est pas seulement la fin d’un monde qui est espérée, mais bel et bien une rupture totale avec le temps de l’histoire. Comme le remarque Benjamin Gross, dès ses origines, la littérature apocalyptique, expression particulière du messianisme juif, exprime bien plus un « renoncement à l’histoire » qu’une réappropriation pleine et entière de celle-ci : « la sensation prévaut qu’aucune amélioration n’est plus possible à partir des forces internes, seule une intervention extérieure pourrait provoquer un changement radical. L’histoire parvient à son terme et il faut souhaiter que l’effondrement des anciennes structures se produise rapidement. (…) Le sentiment d’impuissance devant l’événement trop écrasant pour pouvoir être lucidement affronté engendre une conception différente du temps ; celui-ci n’est plus le cadre fécond et infini dans lequel l’œuvre construit l’avenir, mais une durée qui s’épuise et se perd. Dans ce mouvement négatif, que soutient une vision pessimiste de la vie et de la nature de l’homme, nous voici parvenus à la fin. (…) L’oppression est telle que l’attente devient haletante, la certitude de l’imminence de l’événement dispensant l’homme du long et pénible effort de construction.» (7)
Dans cette description des caractères fondamentaux de l’apocalyptisme, nous pouvons ainsi reconnaître la tension qui parcourt toute société en déclin. Il s’agit, sans aucun doute, d’une tentative de réponse à l’histoire. Mais, comme le soulignait Debord à propos des révoltes millénaristes, « ce ne sont pas, comme croit le montrer Norman Cohn dans La Poursuite du Millénium, les espérances révolutionnaires modernes qui sont des suites irrationnelles de la passion religieuse du millénarisme. Tout au contraire, c’est le millénarisme, lutte de classe révolutionnaire parlant pour la dernière fois la langue de la religion, qui est déjà une tendance révolutionnaire moderne, à laquelle manque encore la conscience de n’être qu’historique. » (8) Si l’on excepte l’appréciation hâtive que la langue de la religion y a été parlée pour la dernière fois, il faut pourtant remarquer, à la suite de Debord, que l’expression révolutionnaire s’est, pour la première fois, produite dans le sein de mouvements messianiques : « C’est l’utopie millénariste de la réalisation terrestre du Paradis, où revient au premier plan ce qui était à l’origine de la religion semi-historique, quand les communautés chrétiennes, comme le messianisme judaïque dont elles venaient, réponses aux troubles et au malheur de l’époque, attendaient la réalisation imminente du royaume de Dieu et ajoutaient un facteur d’inquiétude et de subversion dans la société antique. » (9) Par conséquent, si l’on peut deviner aisément que le millénarisme, par la rupture qu’il indique comme annulation de la valeur du passé, procède encore de la conscience anti-historique, il n’en reste pas moins, par l’espérance messianique qui le sous-tend, le centre où peut se reconstituer la conscience de la temporalité historique. Cela n’est paradoxal qu’en apparence. En effet, si l’idée messianique, une des idées-forces du judaïsme, est une notion apparue tardivement, à la période dite « prophétique », en réaction à la situation d’exil du peuple juif, elle prend néanmoins sa source dans une conception du temps parfaitement originale qui rompait de façon radicale avec celle partagée par l’ensemble du monde antique. « D’une façon générale, l’homme a cherché à se situer dans l’espace naturel plutôt que dans le temps historique. Les diverses philosophies orientales ne font aucune place à l’histoire. La Grèce "humaniste" elle-même, si avide par ailleurs d’explorer le fait humain dans toutes les dimensions qui le caractérisent, dans tous les aspects qu’il comporte, a prudemment reculé devant tout ce qui pourrait valoriser le temps ou faire apparaître l’histoire comme le mode spécifiquement humain d’existence. » (10) Pour les peuples antiques, c’est la conception d’un temps cyclique qui prédomine, une « conception statique du temps qui referme sur lui-même, dans une éternelle répétition, sa tragique boucle.» (11) Avec le peuple juif apparaît une autre conception : avec le mythe de la Création, tel que le présente la Bible, le temps lui-même est créé et commence une histoire, devenant, par ce fait, irréversible et orienté. « La Bible (…) affirme la dimension positive et la créativité du temps. Il est important de noter que cette affirmation d’un temps tendu vers l’accomplissement précède dans le texte biblique l’apparition même de l’homme. » (12) La conception spécifiquement historique de la temporalité découle de cette révolution dans l’ordre des représentations. A partir de là peut apparaître l’idée qu’en accomplissant une histoire, les hommes tendent à parfaire et à réaliser un projet originel, inauguré par la Création. « La Création inaugure une histoire à laquelle l’homme est appelé à participer. Le temps de l’histoire prend donc un caractère positif ; non seulement il ne s’oppose pas à l’éternité de Dieu, mais celle-ci ne se conçoit pas pour l’homme en dehors de l’ouverture historique. La création, en inaugurant un "commencement" donnait au temps une orientation, imposait la nécessité d’un avenir qui justifiera le passé, en lui conférant un sens. » (13) De cet héritage judaïque proviennent également, après de nombreux développements, les différents récits faisant de l’Histoire un processus de réalisation d’une Providence, un compte à rebours vers un quelconque terminus futur. Mais cette fétichisation de l’Histoire s’accomplit elle-même historiquement comme une altération de l’impulsion « libertaire-humaniste » que l’on peut déceler aux fondements originels du judaïsme. Car il n’est pas incongru de percevoir dans le messianisme juif « avant toute chose une vibrante protestation, un énergique refus d’admettre les conditions de ce monde comme définitives, une volonté d’évolution et de changement en vue d’aboutir à un monde unifié. » (14)
Dans la mythologie actuelle du Progrès, nous retombons plutôt dans l’acceptation résignée à une marche du temps qui nous échappe. Pour cette mythologie, le temps historique existe, mais il est accompli. Marx soulignait la même chose lorsqu’il notait que, pour la bourgeoisie de son temps, il y avait bien eu de l’histoire, mais qu’il n’y en aurait plus. Dans cette séparation radicale entre le passé et le présent, entre le présent et l’avenir, la temporalité historique en vient à se vider de sa signification ; elle n’est plus que le démon qui plane sur la vie des humains, et non la dimension essentielle qui constitue celle-ci. Mais, comme démon, elle hante dans leur sommeil les consciences endormies et s’avance déjà comme « le cheval de bois dans la Troie du rêve» (Benjamin).
5 - La conscience anti-historique de notre époque ne doit pas être entendue comme une simple négation du passé, mais comme la négation du rapport organique avec la totalité de la temporalité historique, saisie simultanément dans ses dimensions de temps passé, présent et à venir, négation qui entraîne inéluctablement celle de toute compréhension de la praxis historique. Dans ce cadre, la rupture révolutionnaire peut être totalement fétichisée, l’attente d’une insurrection générale devenant le seul et unique pivot de la pensée des « révolutionnaires », et venir même parfois s’intégrer comme élément constitutif de nouveaux discours de la domination (la « rupture pour la rupture », par exemple). Walter Benjamin remarquait déjà en son temps que la « conscience de la discontinuité historique est ce qui caractérise les classes révolutionnaires au moment de leur action. Pourtant, d’un autre côté, un rapport très étroit existe entre l’action révolutionnaire d’une classe et la conception qu’elle se fait, non seulement de l’histoire qui vient, mais de l’histoire passée. » Pour lui, c’était dans cette négation du regard tourné vers le passé que le mouvement révolutionnaire de son temps avait causé et consacré son échec : « Le sujet de la connaissance historique est la classe combattante, la classe opprimée elle-même. Elle apparaît chez Marx comme la dernière classe asservie, la classe vengeresse qui, au nom de générations de vaincus, mène à son terme l’œuvre de libération. Cette conscience, qui se ralluma brièvement dans le spartakisme, fut toujours scandaleuse aux yeux de la social-démocratie. En l’espace de trois décennies, elle parvint presque à effacer le nom d’un Blanqui, dont les accents d’airain avaient ébranlé le XIXe siècle. Elle se complut à attribuer à la classe ouvrière le rôle de rédemptrice des générations futures. Ce faisant elle énerva ses meilleures forces. A cette école, la classe ouvrière désapprit tout ensemble la haine et l’esprit de sacrifice. Car l’une et l’autre se nourrissent de l’image des ancêtres asservis, non de l’idéal d’une descendance affranchie.» (15) Ce constat posait alors l’urgence d’opérer la critique de l’idée de progrès, idée partagée également de façon très large dans le mouvement ouvrier, qui ruinait toute possibilité de concevoir l’histoire comme la propre activité de libération des hommes eux-mêmes. Cette possibilité pouvait, selon Walter Benjamin, ne se construire qu’à travers la remémoration de la tradition des vaincus. Remémoration qui ne consiste pas à substituer une nouvelle continuité historique à la continuité historique que constitue l’histoire universelle des vainqueurs, mais plutôt qui « saisit la constellation que sa propre époque forme avec telle époque antérieure » et qui « fonde ainsi un concept du présent comme "à-présent", dans lequel se sont fichés des éclats du temps messianique.» (16) La puissance de « l’image dialectique qui en ressort se trouve alors dans la possibilité de faire exploser la représentation du cours continu de l’histoire tel qu’il s’impose. C’est l’intrusion du temps messianique dans l’histoire, non sous la forme spécifiquement apocalyptique précédemment évoquée, mais comme temps ouvert, comme « temps saturé d’ "à-présent".» « Le monde messianique est le monde de l’actualité intégrale et, de tous côtés, ouverte. Ce n’est qu’en lui qu’il y a une histoire universelle. Mais non pas une histoire écrite, plutôt une histoire accomplie comme une fête. Cette fête est purifiée de toute solennité. Aucune espèce de chant ne l’accompagne. Sa langue est la prose libérée, qui a fait sauter les chaînes de l’écriture. » (17) Au contraire, dans sa forme apocalyptique, forme dégradée et altérée par la conscience anti-historique, le monde messianique ne vient que sous la forme d’une abolition totale du temps historique, d’une clôture définitive de celui-ci à travers le saut dans la « Fin des temps. » Pour Benjamin, l’espérance messianique de libération ne s’effectue pas dans cette attention tournée vers la fin, dans cette « attente haletante » de l’Événement à venir, mais plutôt à travers un « saut de tigre dans le passé » ; « l’historien est un prophète qui regarde en arrière », et « c’est à ce regard de voyant que sa propre époque est plus nettement présente qu’elle ne l’est aux contemporains qui "vont″ du même pas qu’elle. » (18) Ces ultimes réflexions de Benjamin sur l’histoire résonnent ainsi dans notre propre temps comme l’éternel avertissement des menaces qui nous guettent. « La seule image que [notre génération] va laisser est celle d’une génération vaincue. Ce sera là son legs à ceux qui viennent. » (19) Ce n’est sans doute encore qu’une « faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention » (20), mais c’est par cette porte étroite de la pensée que s’ouvre une perspective, insoupçonnée de la majeure partie des contemporains : « les fruits nourrissants de l’arbre de la connaissance sont ceux qui portent enfermé dans leur pulpe, telle une semence précieuse mais dépourvue de goût, le temps historique. » (21)
6 - « On ne peut véritablement se délivrer d’une époque que par un geste qui a la structure du réveil en ceci également qu’il est entièrement régi par la ruse. C’est par la ruse, et elle seule, que nous nous arrachons au Royaume du rêve. Mais il y a aussi une fausse délivrance dont la violence est le signe. » (22) Il se pourrait que le sommeil de la conscience anti-historique de notre époque fusse interrompu par le bruit et la fureur ; cela semble même très probable. Le réveil qui s’en suivrait n’augurerait guère la perspective d’une concorde universelle. Dans les conditions de vie qui nous sont imparties, ne nous reste en somme que la ruse. Cette ruse, qui se donne pour tâche de contourner l’obstacle que constitue « la perte du sens de l’histoire » dans la société présente, ne peut se réaliser dans la fuite éperdue en avant, proposée par l’apocalyptisme et le nihilisme contemporains. Mais elle ne se réalise pas également dans le refoulement et l’ignorance des importantes forces anti-historiques qui enserrent désormais le monde. Celles-ci ne sont pas de simples vapeurs idéologiques que l’on dissiperait d’un souffle de pensée critique, mais un véritable dispositif de domination sur les consciences qui trouve son ancrage dans le vécu temporel quotidien des contemporains. C’est sur celui-ci que devra opérer la ruse de la conscience historique, qu’elle devra faire peser la force « faible » de l’idée messianique. Sous la pression de celle-ci, l’actuelle vie quotidienne doit pouvoir se révéler comme profondément étrangère à la vie elle-même, refléter la dimension homogène et vide de sa temporalité. « Organiser le pessimisme », disait Benjamin, soulignant que cela signifiait « dans l’espace de la conduite politique… découvrir un espace d’images », mais un espace d’images qu’on ne mesure pas « de façon contemplative » mais « que nous cherchons » comme « le monde d’une actualité intégrale et, de tous côtés, ouverte. » (23) Cet « espace », ou plutôt cet « espace-temps », qui ressemble (ou s’assemble) à cet « éclair qui en tous ses mouvements révèle que le tout est non-vérité » (Adorno), se trouve dans chaque instant et s’y épuise tout à la fois. La puissance vitale de la poésie nous le rappelle parfois. L’élan messianique, lui, porte sa révélation à saturation. Mais la brisure qu’il provoque est le fruit d’un véritable cheminement, celui qui s’enquiert de « traduire » la tradition dans le langage du présent (la présence du langage) ; car l’idée messianique est la promesse, non seulement la fin de toute séparation, mais surtout d’une ouverture intégrale au monde qui se réalise comme rédemption : le passé doit être sauvé, non dans le sens de le retrouver pour le conserver, mais dans celui où il s’agit de réaliser les espoirs qu’il porte en son sein.
7 - « L’histoire n’est pas la mémoire, la conservation ou l’archive, et la tendance, en cette fin de XXe siècle, à identifier l’histoire et la mémoire est bien le signe que notre époque conservatrice ne rêve que d’un statu quo, qu’elle ne désire plus que quoi que ce soit arrive et ouvre une autre histoire. Or l’histoire, si ce terme a un sens, est une histoire du présent, et, en ce sens, une histoire politique. Il n’y a d’histoire que si des interventions forcent les moments critiques du temps et rendent possible la réalisation de promesses transmises et recouvertes par la tradition (...) Comme le répète Benjamin, l’histoire est une construction, c’est-à-dire à la fois une élaboration théorique et une organisation pratique. Car, pour pouvoir être ressuscité par une intervention présente, le passé doit être construit, c’est-à-dire prélevé dans la continuité chronologique, monté en tableau ou en image, et ainsi rendu lisible ou connaissable dans le moment critique présent. » (24) Ces réflexions de Françoise Proust viennent nous rappeler qu’il ne peut y avoir de pensée et de mouvement révolutionnaires hors de cette conception politique de l’histoire. Le projet révolutionnaire n’est jamais que le projet de cette réalisation intégrale de l’histoire. Il rejoint de ce fait l’intuition originelle du messianisme, mais en élargissant celle-ci à la dimension authentiquement humaine de la temporalité historique qu’elle dévoilait. Les hommes font leur propre histoire, et, par la remémoration des promesses et des espoirs que cette histoire leur a déjà délivrés, ils peuvent savoir l’histoire qu’ils font. Dans une époque anti-historique, cette tâche se révèle dans toute son urgence ; il n’est pas dit que l’humanité ne préfère pas au bout du compte perpétuer sa marche somnambulique sous l’emprise des rêves. Mais les « éclats du temps messianique » représentent malgré tout la seule chance d’ouvrir des brèches dans la muraille du temps homogène et vide qui enserre aujourd’hui les consciences. On peut s’en moquer et railler la pensée utopique ; cette dernière constitue cependant la seule force, aussi « faible » soit-elle, capable de porter l’espérance révolutionnaire vers une nouvelle construction de la réalité. Sans cette idée messianique, pourquoi les hommes auraient-ils encore le désir de transformer le monde ? Retrouver la libre et riche vie historique d’une Athènes ou d’une Florence ne peut nullement découler de l’ennuyeuse et terne pensée de cette époque auto-satisfaite ; il n’y aura pas de renouvellement du projet révolutionnaire sans « Principe Espérance ». Et « tout reprendre depuis le début » ne signifie pas de « faire table rase du passé ». Nous sommes les enfants perdus de l’idée messianique.
« Et la pensée, demanda Rodion, la pensée ?
Ah, c’est plutôt –maintenant- sur le crâne, un soleil de minuit. Glacial. Que faire s’il est minuit dans le siècle ? Soyons les hommes de minuit, dit Rodion avec une sorte de joie. » (Victor Serge, S’il est minuit dans le siècle.)                        
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Extrait de Négatif 13, bulletin irrégulier de critique sociale
Pour nous joindre : georges.ouden@gmail.com

Notes :
1- Fredric Jameson, Penser avec la science-fiction, Max Milo, 2008, p 31. 
2- Ibid, p 31. 
3- Dans les Grundrisse, Marx décrivait ainsi ce phénomène de l’aliénation : « La dépendance universelle et réciproque des individus indifférents les uns aux autres constitue leur lien social. Ce lien social s’exprime dans la valeur d’échange […] Le caractère social de l’activité - tout comme la forme sociale du produit et la participation de l’individu à la production – apparaît à la collectivité comme quelque chose d’étranger, comme une chose matérielle ; non pas comme une relation consciente entre les individus, mais plutôt comme un assujettissement à des rapports qui existent indépendamment des hommes et naissent du choc d’individus indifférents les uns aux autres. Devenu condition de vie et lien réciproque, l’échange universel des activités et des produits apparaît à l’individu isolé comme étranger et indépendant - comme une chose. » 
4- Fredric Jameson, op. cit., p.13. 
5- Francis Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992, pp. 12-14. 6- J.G. Ballard, Millenium people. 
7- Benjamin Gross, Messianisme et histoire juive, Berg, 1994, p. 37. 
8- Guy Debord, La Société du spectacle, Champ Libre, 1971, p. 112 (1re édition Buchet-Chastel, 1967).
9- Ibid, p. 111. 
10- Kostas Papaiouannou, La Consécration de l’histoire, Champ libre, 1983, p. 51. 
11- Benjamin Gross, op. cit., p. 12. 
12- Ibid, p. 12.
13- Ibid, p. 11. 
14- Ibid, p. 54. 
15- Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », in Œuvres III, Gallimard, collection Folio Essais, 2000, pp. 437-438. Le texte lui-même date de 1940. 
16-Ibid, p. 443. 
17- W. Benjamin, Ecrits français, Gallimard, collection « Folio Essais », 2003, p. 447. 
18- Ibid, p. 448. 19- Ibid, p. 440. 20 -Benjamin, Sur le concept d’histoire, op. cit., p. 429. 
21- Benjamin, Ecrits français, op. cit., p. 442. 
22- W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Ed. du Cerf, 1989, p. 192. 
23- W. Benjamin, Écrits français, op. cit, p. 447. 
24- Françoise Proust, L’Histoire à contretemps, Livre de poche, 1999, p. 45 (1ère édition : Ed. du Cerf, 1994).

mercredi 12 mai 2010

Les antivirus mis en échec


D’un côté, les quinze antivirus les plus vendus dans le monde, installés sur d’innocents ordinateurs qui n’avaient rien demandé à personne. De l’autre, sept hackers pour la plupart étudiants en informatique, chargés d’attaquer les machines à coups de lignes de code. Bilan de la bataille ? Les PC sont K.O., les antivirus n’ont rien vu passer, et les meilleurs attaquants ont été récompensés.
C’est la deuxième année consécutive que le colloque sur la sécurité informatique iAWACS, organisée par l’école d’ingénieurs Esiea, organise le concours « PWN2KILL ». Son but est de mettre à l’épreuve les logiciels de sécurité les plus couramment installés sur les ordinateurs des particuliers et entreprises — l’édition du mois d’avril teste les antivirus, celle qui aura lieu à la fin de l’année se chargera des pare-feux. Et le résultat (PDF) est édifiant. Avast, AVG, McAfee, BitDefender, Norton, Kaspersky... Gratuits ou payants, plus ou moins récents, et quelle que soit leur poids sur le marché de la sécurité, tous se sont laissés avoir comme des bleus par les attaques des étudiants.
« Tous les antivirus sont à égalité dans la nullité, constate Eric Filiol, co-organisateur du concours. Le plus inquiétant est que sur une échelle de 1 à 10, le niveau technique moyen des attaques est de 4 environ. Face à des attaques plus sophistiquées, le résultat aurait été encore plus désastreux... » Une seule attaque a été correctement reconnue et bloquée par tous les logiciels, sur les sept auxquelles ils ont été confrontés. Plus inquiétant encore, l’une des attaques victorieuses reposait sur un minuscule bout de code (trois lignes) en circulation sur Internet depuis dix ans — des explications et démonstrations de ce « piège » sont même disponibles en vidéo sur YouTube. La fork bomb se contente d’ordonner à l’ordinateur d’ouvrir une infinité de fenêtres : après quelques secondes, la mémoire vive est saturée et le PC plante.

Les antivirus n’ont toutefois pas fonctionné dans des conditions optimales, puisque le test a été réalisé sur des ordinateurs bridés. Le système d’exploitation qui les faisait tourner, Windows 7, était configuré en mode « utilisateur » et non « administrateur » pour compliquer la tâche des hackers en interdisant l’exécution de certaines opérations. Si la situation était réaliste dans leur cas, puisque les attaques malveillantes sont généralement lancées depuis Internet, sans accès physique à l’ordinateur cible et donc sans privilèges particuliers, ce n’est pas le cas des logiciels de sécurité. L’entreprise slovaque ESET défendait ainsi son antivirus NOD32 en octobre dernier : « Les résultats du test auraient été très différents si une configuration adéquate, à travers une politique de sécurité strictement appliquée, avait été utilisée. C’est‐à‐dire, un utilisateur avec des droits limités s’attaquant à un antivirus s’exécutant avec les privilèges système. ».
Les attaquants étaient également autorisés (PDF) à imiter le comportement d’un utilisateur lambda, qui ne comprend pas toujours les avertissements des antivirus, en répondant « Accepter » aux messages du type : « Cette application essaie de modifier une clé du registre. »
La majorité des attaques testées n’étaient pas inédites et inventées pour l’occasion. Elles reposaient en réalité sur des procédés connus depuis longtemps dans le milieu de la sécurité informatique — que ce soit des techniques de cryptage, les blindages de protection des virus tels qu’on les construisait en 2005, ou encore la famille de codes « k-ary » datant de 2007. Faut-il voir dans ces constatations alarmantes une négligence des éditeurs d’antivirus, qui ne prennent pas la peine d’intégrer les menaces passées à leur base de données ou de diversifier leurs méthodes de détection ? Pire : Eric Filiol les accuse d’entente et de vénalité. « Les antivirus n’offrent pratiquement pas de protection si ce n’est que contre des attaques génériques connues et choisies par les éditeurs (la Wild List). Cette uniformité prouve que le modèle économique (gagner facilement de l’argent pour certains) et surtout technique (recherche de signatures ou équivalent, qui date de 20 ans) n’est plus acceptable. Le pire c’est que les “grands éditeurs” qui sont de véritables rouleaux compresseurs marketing imposent aux petits éditeurs sérieux de suivre ce modèle sous peine de disparaitre. Dépenser des fortunes en R&D quand les autres se contentent de faire du marketing condamne celui qui fera ce choix. »
Les antivirus ne sont pas à jeter (ou à désinstaller) pour autant, et constituent la base d’une protection efficace contre les virus les plus communs. Tout repose ensuite sur les épaules de l’utilisateur, qui doit adopter un comportement prudent sur Internet : ne pas ouvrir les pièces jointes d’e-mails suspects, ne visiter que des sites de confiance, mettre à jour régulièrement le système d’exploitation et les logiciels... Pour les ordinateurs d’entreprise les plus sensibles, les organisateurs du concours conseillent une déconnexion du réseau Internet et, pour contrer les attaques en interne, un contrôle physique de l’utilisation de périphériques USB.

mardi 11 mai 2010

Manolis Glezos


"La seule chose qui ait été envoyée en Grèce par l’Ouest, c’est la police"

 

Figure emblématique en Grèce, Manolis Glezos, résistant contre l’occupant nazi puis contre les colonels explique son engagement et son point de vue sur la situation que vit actuellement la Grèce. « Quand une ville est construite par des citoyens qui exercent eux-mêmes la politique, le résultat est la civilisation »
Figure emblématique en Grèce, Manolis Glezos a fait la Une des journaux lorsque, le 5 mars, il est intervenu, devant le Parlement grec, pour demander à la police de calmer ses ardeurs contre les manifestants. Il a été aspergé de gaz lacrymogène. Lui, le premier résistant grec, qui est monté au sommet de l’Acropole le 30 mai 1941 pour dérober le drapeau nazi que l’occupant allemand avait installé, a pourtant passé sa vie à défendre la démocratie, contre le nazisme, contre la dictature des colonels, en s’appliquant à développer la démocratie participative sur son île natale, Naxos, et en échafaudant un système social qu’il voudrait juste et respectueux de tout un chacun. Il a reçu l’Humanité Dimanche pendant deux heures, pour expliquer son engagement et son point de vue sur la situation que vit actuellement la Grèce. Entretien.
A quoi pensiez-vous, en 1941, lorsque vous avez décroché le drapeau nazi de l’Acropole ?
Je ne veux plus parler de cette histoire de drapeau ; Tout le monde se concentre sur cet événement avec le drapeau et surtout, certaines personnes veulent utiliser cet événement pour chercher de l’émotionnel. Certains souhaitent faire de moi une icône comme si je n’avais fait que ça puis plus rien d’autre. Comme s’ils voulaient détourner cet événement pour défendre leur propre cause. Je combats donc pour que cet événement en soit pas mythifié et exploité. En revanche, je vais vous parler de la cause de cette action et pourquoi elle a eu lieu ce jour là précisément. Nous avons compris que c’était inacceptable que l’Acropole soit polluée par ce drapeau alors qu’elle représente l’humanisme de tout l’Humanité. Ce drapeau nuisait à cette icône. Nous avons décidé de le descendre.
Pourquoi, alors, ce jour-là ? Le jour précédent, Hitler a abattu des résistants en Crète et il a fait un discours expliquant qu’il n’y avait plus d’ennemis contre les nazis en Europe, que l’Europe était libre ! Ce fut notre réponse à cette phrase. Nous voulions montrer que ce qu’il disait n’était pas la vérité et que le combat ne faisait que commencer.
Toute votre vie, vous avez été un résistant : contre le nazisme, contre la dictature des colonels. A votre avis, la démocratie a-t-elle existé dans la Grèce contemporaine depuis la chute du nazisme ?
C’est notre problème immense en Grèce et pas seulement le mien ! Toutes les organisations de résistance, et tous les combattants avaient les mêmes buts pour l’avenir et la même hiérarchie des buts.
Premièrement, ils voulaient la liberté. Deuxièmement, l’indépendance nationale – nous ne voulions pas rentrer sous la houlette des Anglais. Troisièmement, la démocratie comme régime – nous ne voulions pas entrer dans le régime de Metaxa qui était une dictature. Et quatrièmement, la justice sociale. Il n’y avait pas seulement la Gauche grecque qui voulait cela. Le sigle d’une des plus grandes organisations de résistance était Eka, ce qui signifiait : « libération nationale et sociale ». Ce n’était pas une organisation de gauche. Mais l’important était d’avoir une hiérarchie avec la liberté en premier lieu. Et les autres ensuite. Le peuple a combattu pour atteindre ce but.
Le premier a été atteint. Mais nous nous en sommes arrêtés là. Nous n’avons pas réalisé le deuxième… et avons a raté les autres buts. Et tous, nous avons contribué à les rater. La Gauche a la plus grande responsabilité parce que nous avons accepté qu’à la tête de toutes les forces militaires de résistance, ici comme à Chypre, ce soit des Anglais. Par cet acte, nous avons signé notre condamnation et il était trop tard lorsque nous l’avons compris. Ensuite, nous avons échoué dans tous les efforts que nous avons fournis. C’est pourquoi nous avons sombré dans une guerre civile qui était une erreur. Nous aurions pu l’éviter mais nous ne sommes pas arrivés à ce but… ni même aujourd’hui : nous sommes sous le régime de Merkel et de Sarkozy et d’Obama !
Qu’avez-vous cherché à construire tout au long de votre vie ? Que cherchez-vous encore à construire ?
Le premier but, c’est l’indépendance nationale. Mais les buts sont nombreux. Et il y a aussi la démocratie immédiate. C’est pour cette raison que j’ai accepté de devenir eurodéputé dans mon vilage où j’exerçais aussi la démocratie immédiate. C’est le seul cas d’exercice de la démocratie immédiate au cours des dernières années. La Grèce ancienne l’exerçait, et les communautés grecques pendant l’empire ottoman, la Commune de Paris, les débuts de la révolution des Soviets, pendant la guerre civile en Espagne, en Catalogne ; le dernier exemple, c’est mon village, dans une île, à Naxos. J’étais représentant des citoyens de ce village et j’ai demandé à mes compatriotes de m’élire pour exercer la démocratie directe. Mais je doute que plus de 5 personnes m’aient élu pour la raison que je souhaitais. Mais pendant des années, il y a eu des fervents supporters de la démocratie immédiate par ce qu’ils ont réalisé que c’est eux qui décidaient et pas moi. Et souvent, mes propos étaient rejetés. Je dirais que seuls 3 % des mes propositions ont été votées dans les assemblées du village. Et ils ne l’ont été que sur les sujets internationaux. Jamais pour les régionales.
En mars, vous avez été aspergé de gaz. A quoi avez-vous pensé alors ?
Le sujet, en fait, est quel est le rôle de la police et les moyens qu’elle utilise contre les peuples, contre les manifestants. J’ai demandé à rencontrer le policier qui m’a aspergé. Il est venu avec son supérieur. Il a juste 22 ans. Je voulais qu’il vienne avec son supérieur, celui qui a donné l’ordre. Mais il est venu avec un haut-gradé. Il était dans l’équipe spécialisée, du type des CRS en France. J’ai parlé avec eux et leur ai demandé s’ils comprennent quel doit être le rôle de la police. Ma philosophie est la suivante. Quand une ville est construite par des citoyens qui exercent eux-mêmes la politique, le résultat est la civilisation. Mais il faut expliquer exactement ce qu’est « polis ». Il y a plusieurs mots : « polis », « politis », « politiki », « politismus ». Ils ont la même origine. C’est l’ouest qui les a pris, y compris les français. Je ne sais pas qui sont les plus coupables, les Français, les Anglais ou les Allemands. Ils ont travaillé sur ces mots de grec ancien, très importants par rapport à cette terminologie. Ils ont voulu ajouter quelque chose à tout cela et ils l’ont fait en créant la police. La seule chose qui ait été envoyée en Grèce par l’Ouest, c’est la police. C’est l’instrument de la destruction des manifestations populaires. Mais ce n’est pas son rôle central. Son rôle est normalement d’être contre les criminels. Les policiers ne connaissaient pas cette terminologie, l’origine du mot « police ». Le deuxième sujet, c’est qu’ils n’ont pas le droit d’utiliser ces gaz qui sont même interdits entre deux pays en guerre. Il est pourtant utilisé en Grèce contre les manifestations, contre les peuples. Qui leur donne le droit ? En plus, les instructions disent qu’il ne faut pas les utiliser à une distance de moins de 30 mètres, mais la distance était de 30 cm. Il est aussi interdit de viser le visage, mais il faut l’envoyer à terre. Ils ont tout fait à l’envers. Nous sommes descendus du Parlement pour s’interposer entre les policiers et les manifestants auxquels la police s’attaquait. Leur chef savait que nous étions des députés - même si je ne le suis plus, en tant qu’ancien député, j’ai toujours le droit d’être au Parlement. C’est pour cela que je voulais que le chef qui a donné les ordres soit présent. Lui était là et savait que nous étions députés. J’ai dit au policier qu’il pouvait ne pas savoir pas que nous étions députés, mais je lui ai demandé s’il pouvait tirer sur un homme qui aurait pu être son grand-père. Il m’a répondu qu’il avait peur et que le policier à côté de lui l’a forcé avec son bouclier, le touchant au bras et que, pour cela, le gaz est allé sur le visage. Mais il a tiré trois fois et pas une seulement. Je l’ai cru en tout cas. Il a regretté. Certains journalistes ont déploré le fait qu’il ne m’ait pas reconnu devant le Parlement. Ce n’est pas le problème. Même si j’étais quelqu’un d’autre, un inconnu, ça ne lui donnerait pas le droit de m’attaquer. Ils pensent avoir le droit d’attaquer les citoyens. Et l’on revient au premier sujet, le rôle de la police. Je mène donc maintenant un combat pour interdire ces gaz.                     
          
Entretien réalisé par Fabien Perrier

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