mardi 2 mars 2010

SANS VALEUR MARCHANDE


« Il ne sera pas dit qu'une mort honorable ait terminé la vie de celles qui versaient l'opprobre sur ma mère et sur ma propre tête. »
   Odyssée, chant XXII

                                   
 I.LE RÊVE D'UN EFFONDREMENT

Diverses protestations se font entendre depuis quelques années, venues de gens et de milieux fort variés, à propos d'affligeantes nouveautés survenues presque simultanément dans nos sociétés modernes. Certains s'inquiètent, par exemple, des effets dommageables sur notre environnement vivant des plus notables exploits chimiques, biologiques et nucléaires de notre science moderne. Ils leur attribuent la paternité de multiples perturbations climatiques, de bouleversement écologiques irréversibles et surtout de plusieurs maladies extrêmement redoutables.
D'autres s'offensent de la présence, de plus en plus visible dans nos villes, de ceux qu'on appelle les nouveaux pauvres, ainsi que du développement considérable, à l'échelle mondiale, des mégapoles de la misère et de la vie de cloporte qu'y mènent leurs occupants. Ils s'épouvantent d'apercevoir, au-dessus de ces cloaques, la puissance apparemment incontrôlable d'oligarchies financières armées de nouveaux moyens médiatiques et informatiques leur permettant de créer les événements dont elles ont besoin, de fabriquer les réactions publiques qui les servent et de contrôler sans partage la totalité de la vie sociale moderne. Quelques-uns sont plus sensibles à certains comportements extraordinaires qui se sont multipliés récemment dans nos pays industrialisés. Recrudescence des suicides et des polytoxicomanies, crimes en séries et cruautés raffinées, accroissement général des maladies mentales et nouvel  ne pas être étrangère à la souffrance de leurs contemporains, peut-être même à leur folie.
La plupart de ces récriminations se juxtaposent le plus souvent sans autre lien entre elles que d'être dirigées contre l'époque actuelle. Des propos nostalgiques évoquent parfois le temps où notre civilisation n'était pas encore parvenue à de telles extrémités, le temps des crinolines et des bus à impériales, des romans de Paul Bourget et des peintures de Béraud, sans oublier le Paris de Haussmann ou les fièvres adolescentes de Saint-Germain-des-Prés.
Quelques critiques pourtant, qui observent un assez large éventail des précédentes nouveautés, se sont intéressés à en reconnaître l'unité à travers une origine commune qu'ils nomment, avec plus ou moins d'élégance, l'horreur économique, le capitalisme, la société spectaculaire-marchande. Ils ont pu montrer en effet que les multiples dommages dont beaucoup se plaignent maintenant, écologico-morbides, socio-politiques, psycho-comportementaux, et mêmes esthétiques, résulteraient du développement autonome de l'économie marchande parvenue à son stade actuel. Ceux qui s'inquiètent ou se scandalisent de ces désastreuses nouveautés et en reconnaissent la source dans ce qui appellent encore la « marchandisation du monde », attendent donc, sans déplaisir, l'effondrement du mode de civilisation qui nous y a menés. Certains prétendent même qu'un tel dénouement serait inéluctable à brève échéance. Ce qu'ils en espèrent est évidemment lié à ce qu'ils sont eux-mêmes aujourd'hui, mais, de façon générale, ils en escomptent le renouveau d'activités politiques, scientifiques, artistiques, ou simplement mentales, libérées des contraintes marchandes.
Quiconque observe les principaux développements scientifiques actuels en matière d'énergie nucléaire ou de chimie industrielle, de procédés d'agriculture ou d'élevage, de défoliants ou de manipulations génétiques, et leurs effets sur notre environnement et sur nous-mêmes, remarque aisément que notre organisation marchande, pressée par la loi du profit, en est venue à se soumettre toute l'activité scientifique moderne, ses recherches et ses applications. Et les immenses dégâts écologiques ou morbides dont nous commençons à nous plaindre maintenant pourraient bien résulter, en effet, d'une telle perversion. Beaucoup de protestataires considèrent donc qu'une activité scientifique orientée différemment, et indépendamment des pressions économiques, servirait davantage au bien-être de chacun, à son confort et à sa santé, à ses plaisirs et même à ses aventures. Ils ajoutent parfois que l'essor actuel des sciences, après des siècles de progrès, rendrait enfin possible - et pour la première fois dans l'histoire - des conditions de vie, de bonheur et de liberté tout à fait épatantes. Il en est de même pour ceux qui s'offusquent de l'uniforme laideur du monde moderne. Ils reprochent à notre mode de civilisation actuelle d'avoir réduit les « valeurs esthétiques », et l'activité artistique, comme toute autre activité humaine, à de simples marchandises, au services d'intérêts radicalement opposés à la fonction « humanisante » de l'art. Ils espèrent donc maintenant d'une prochaine faillite de cette organisation marchande une prise en compte effective de l'art dans la cité, et une reconnaissance sociale de l'artiste comme « acteur privilégié » d'un monde futur délivré de la loi du profit.
Même constat chez ceux qui s'effrayent des comportements de plus en plus répandus et de plus en plus inquiétants de nos contemporains, violence latente ou manifeste, suicides ou toxicomanies, conduites extravagantes ou délires polymorphes. On invoque généralement dans ce cas la séparation de chacun avec son propre effort créatif dans les sociétés marchandes où le produit du travail n'appartient plus à celui qui le tire de son activité vivante, et où la vie est désormais exclue de la vie. Une telle déchirure serait à même de susciter, selon les circonstances, diverses projections de ce conflit irréductible dans un ciel illusoire, religieux ou profane, à moins qu'une vague de violence ou de désespoir prétende en finir avec le monde entier ou avec soi-même. La perte de toute logique serait, en tout cas, le support nécessaire à l'un ou à l'autre de ces choix irrationnels. Certains estiment donc que l'écroulement de notre civilisation marchande, et du travail « aliéné » qui en est le fondement, pourrait ramener bientôt la raison dans nos vies et la paix dans nos villes ; et en finir du même coup avec toutes les religions et toutes les idéologies qui seraient, en quelque sorte, les formes institutionnalisées de l'universelle déraison.
Quant aux excessives inégalités sociales que, loin d'avoir réduites à néant selon les promesses du siècle dernier, notre époque à propagées à l'échelle de la planète, on a exposé depuis longtemps que le principe de profit, qui anime fondamentalement toute société marchande, conduit à une accumulation de plus en plus grande de richesses, et du pouvoir qu'elles confèrent, dans des mains de moins en moins nombreuses, et à un appauvrissement tel du reste du monde qu'actuellement un homme sur quatre souffre de malnutrition. Là encore, la fin de notre civilisation marchande devrait ramener un peu plus d'équité dans les relations sociales, dans la répartition des richesses et dans les principes du gouvernement des hommes. Toutes ces critiques et tous ces espoirs qui s'expriment publiquement à chaque pic de pollution, à chaque expulsion d'immigrés, à chaque viol d'enfant, à chaque destruction d'un vieux quartier, sont évidemment pertinentes, comme le sont, de façon plus générale et à l'échelle de la planète, les protestations contre l'actuel désastre écologico-morbide, les scandaleuses inégalités sociales, la déraison multiforme ou la laideur du monde moderne.
Les rapports de causalité entre ces multiples désordres et notre civilisation semble, en outre, assez peu discutable. Et la conclusion selon laquelle cette organisation conduit à des souffrances telles que ses jours sont désormais comptés ne paraît pas extravagante. Toutefois, la conviction de certains protestataires que sur les cendres de cet empire marchand renaîtra ce qu'ils en attendent maintenant, une science et un art libérés des contraintes économiques, un nouveau règne de la raison universelle et une véritable égalité sociale, n'est peut-être pas suffisamment fondée. Et leur empressement jubilatoire à annoncer l'écroulement de notre civilisation témoigne incontestablement d'une certaine candeur.
Le prodigieux essor des sciences et des arts depuis le XVIème siècle européen, la simple idée d'une justice sociale et la reconnaissance d'une raison universelle se sont quelque peu nourris du développement de nos sociétés marchandes.
Ils lui doivent même quasiment leur existence, si l'on veut bien considérer ce qu'il en était auparavant, et plus récemment encore en dehors de l'Europe. Est-on bien assuré que ces conquête survivront à la destruction d'une matrice aussi généreuse ? Les censeurs de notre monde moderne, qui se réjouissent d'un nouveau déluge, ne risquent-ils pas d'être eux-mêmes engloutis dans le naufrage qu'ils annoncent avec tant d'allégresse ? Et peut-être même de voir bientôt s'effondrer la tribune du haut de laquelle ils lancent aujourd'hui leur anathèmes anti-marchands ?

II.LE SUJET DE LA SCIENCE

L'histoire de la science, telle qu'on la raconte dans les écoles et dans les magazines de vulgarisation, apparaît linéaire, ascendante, et jalonnée de quelques découvertes majeures qui permettent, chaque fois, de nouveaux déploiements. Cette histoire se serait construite par rejets successifs de tout ce qui est étranger à la véritable science, illusions, pratiques magiques, projections subjectives, et par séparation analytique de disciplines particulières, chacune faisant l'objet de méthodes propres. Un tel développement aurait commencé dans l'obscurité des temps archaïques et se serait ensuite épanoui autour du bassin méditerranéen pour des raisons mal connues mais que des rationalistes ont appelées « le miracle grec ». Il se serait malheureusement interrompu au cours de notre Moyen-Âge, pour des raisons bien connues cette fois, qui tiennent à l'irrationalisme religieux de l'époque, et aurait repris son cours ascendant à partir du XVIème siècle, jusqu'aux manipulations génétiques actuelles, aux Macintosh de deuxième génération et aux nouveaux procédés de retraitement du plutonium.
Cette histoire à épisodes avec son happy end n'est peut-être qu'un de ces « contes d'enfants pour adultes » dont notre époque aime à se bercer, selon l'expression désabusée du biologiste Jean Rostand à propos de la théorie de l'évolution. Car la science ancienne n'avait quasiment rien de commun avec les sciences modernes. Il s'agit de savoirs fondamentalement différents. Il n'est certes pas envisageable, ni utile, dans un texte aussi bref, d'évoquer, même sommairement, le développement vraisemblable des sciences dans les civilisations archaïques. On peut pourtant noter ceci : les proportions des monuments, les connaissances astronomiques, les modes musicaux et les formes poétiques, ainsi que quelques textes théoriques extrême-orientaux ou protohélléniques attestent que ces sciences étaient, comme maintenant, fondées sur des nombres et sur des rapports de nombres.
Mais ces nombres avaient alors une toute autre signification dont nous pouvons donner ici un aperçu. Il faudra du reste s'en tenir aux quelques considérations qui vont suivre et laisser le lecteur en déduire ce que chaque science particulière pouvait en tirer. Pour énoncer que un plus un égale deux, il faut d'abord reconnaître, par une abstraction semblable à celle du langage, un ensemble de qualités communes à deux objets réels. Seules ces qualités abstraites peuvent être additionnées. À un niveau plus élevé, l'aboutissement de calculs complexes rapportés à des objets quelconques ne concernent jamais ces objets eux-mêmes mais les seules qualités préalablement considérées selon un postulat initial qui dépend exclusivement du choix (et de l'intérêt) de l'observateur. L'apparente « objectivité » du calcul est toujours une illusion. Ses opérations ne s'appliquent à la réalité qu'au prix d'une réduction telle que ses résultats ne s'y rapportent que de ce point de vue particulier.
Il en est évidemment de même du langage et des abstractions qu'il exige. Ses opérations préalables dépendent du regard que chacun porte sur le monde qui l'entoure et le pénètre ; et c'est peut-être une raison qu'il n'est pas indigne de considérer quand on s'extasie devant la richesse des langues anciennes. Mais que pourraient bien signifier maintenant les cas nominaux ? Le duel des conjugaisons ? La différence entre un optatif et un subjonctif ? Et tous ces vocables inutiles pour désigner la simple raison humaine ?
Nous croyons tous savoir aujourd'hui que deux est la somme de un plus un. Mais la conjonction de deux objets réels est assurément différente de cette simple addition. Car ces objets entretiennent entre eux, et avec celui qui les considère, des relations telles que le rapport avec chacun s'en trouve altéré et que leur union constitue un objet entièrement nouveau. Pour des nombres plus élevés, de telles relations sont évidemment plus complexes. Mais, dans cette perspective, trois est tout autre chose que la somme des unités qui le constituent, ou que deux plus un. Et quatre diffère également de la somme de deux plus deux ou de trois plus un. Chacun de ces nombres représente une entité originale, à la fois divisible et indivisible, selon un point de vue initial qui dépend lui-même de la nature des recherches effectuées et de l'intérêt des chercheurs. Les anciens représentaient plus justement les nombres par des figures dites « géométriques » : le trois par un triangle, le quatre par un carré ou par une pyramide à base triangulaire, etc. Aux deux extrêmes, le point représentait l'unité et le cercle la multiplicité. De telles figures donnaient à voir une valeur quantifiante des nombres, et rendaient immédiatement perceptible leur singularité.
Ces figures dites « géométriques » renvoyaient à une science dont la signification et l'usage sont entièrement perdus. On sait généralement que cette science des nombres figurés servait à « mesurer la terre » (géo-métrie). Mais il s'agissait là d'une « mesure » et d'une « terre » qui n'avaient strictement rien de commun avec les soucis cadastraux d'un propriétaire foncier. De telles mesures qualifiées permettaient l'étude des lieux pour établir des voix de communication, pour choisir l'emplacement des constructions, pour définir leur forme et leurs proportions, selon l'usage qui leur était assigné dans un ensemble de déterminations sociales cohérentes. Cette géographie traditionnelle et cet art du constructeur reconnaissaient alors à l'espace qualifié des propriétés répondant d'elles-mêmes à l'esprit qui les considéraient, et intervenant, en retour, sur les mouvements de cet esprit. Il s'agissait, on le voit, de tout autre chose que ce que de naïfs modernes ont appelé « psychogéographie » et qui est à la précédente science ce que des feux de signalisation sont à une aurore boréale.
L'emploi des nombres et de mesures qualifiés était également manifeste dans le choix des modes musicaux ou poétiques destinés à soutenir ou à accompagner chaque cérémonie particulière, elle-même inscrite dans l'ensemble harmonieux des activités sociales. Cet usage s'observait encore dans les proportions des masques ou dans la forme des costumes conçus pour ces cérémonies. Les divisions du temps étaient tout aussi qualifiées, selon ces mêmes valeurs numériques, et en accord avec les mouvements naturels de l'espace (le déplacement des planètes, par exemple). Et l'établissement des nœuds du temps social, c'est-à-dire les fêtes liturgiques, de même que les divisions horaires de la journée, en étaient les manifestations les plus communes.
Cette intelligence des nombres était le fondement de diverses sciences originales, bien différentes des sciences modernes qui prétendent abusivement en dériver. Mais l'astronomie ne procède pas plus de l'astrologie que la chimie moderne de l'alchimie ou l'histoire moderne de l'histoire sacrée. Toutes ces sciences étaient également fondées sur des nombres qualifiants et, par là même, établissaient des correspondances fécondes entre elles, comme avec l'esprit qui les avait conçues et avec le langage qui permettait d'en rendre compte. À propos du langage il faut encore signaler ceci : aussi bien dans la Grèce archaïque que chez les peuples sémites ou ailleurs, chaque lettre de l'alphabet renvoyait à un nombre, et inversement. Il ne s'agissait évidemment pas de la signification moderne et purement quantitative des nombres, mais de leur singularité qualitative. Car la science des lettres, qui était la charpente du langage et le véhicule de l'esprit, devait porter elle-même l'ensemble des déterminations de l'univers pour pouvoir en témoigner et pour en énoncer les lois.
Cette science était donc justement placée « au commencement », avant l'univers lui-même. Toutes ces connaissances ont été depuis rejetées dans la nébuleuse des « pseudo-sciences » et même parfois, plus sévèrement, dans le domaine psychiatrique de « l'arythmomanie ». La science actuelle s'est édifiée sur la seule valeur quantitative des nombres et sur sa propre séparation d'avec la réalité vécue. Elle a conduit aux résultats que nous connaissons, au monde qui nous entoure et nous pénètre maintenant, à ses surgénérateurs et à ses satellites de télécommunication, à ses xénogreffes expérimentales et à ses brebis clonées. De telles prouesses sont étroitement liées aux précédents postulats, ainsi qu'à l'esprit qui a présidé à leur élaboration et qui s'est lui-même forgé dans une activité sociale particulière.
Notre science moderne s'est développée à partir du XVIème siècle en Europe, mais ses fondements étaient apparus antérieurement dans l'Antiquité, et principalement en Grèce dans le moment historique où le commerce d'Athènes dominait la région (l'héliocentrisme, par exemple, était déjà admis par Aristote et Plutarque). Elle s'est ensuite quasiment éteinte pendant un millénaire de repliement féodal et de mystique chrétienne. Au cours de cet âge sombre, les « pseudo-sciences » archaïques ses ont de nouveau imposées dans la géographie sacrée, l'histoire biblique et l'architecture traditionnelle. Et il a fallu attendre le nouvel essor des échanges commerciaux, au XVème et au XVIème siècle, pour voir renaître une science purement quantitative, dans cette époque que, par référence à l'impérialisme marchand d'Athènes ou de Rome, on appelle la Renaissance. Et l'esprit de ces temps nouveaux a redécouvert également avec plaisir les désopilantes comédies de Plaute, les aigreurs obscènes de Martial et les ronds de jambes de Catulle, en même temps qu'il s'est passionné pour les monnaies anciennes et pour la prospérité des nations.
Ce rapide résumé historique permet d'entrevoir les relations que notre science moderne entretient avec les civilisations marchandes. De telles relations se comprennent en outre aisément dans la mesure où les modalités de l'esprit résultent toujours d'un genre de vie particulier que la conscience et ses productions favorisent, en retour, de toutes les manières possibles. Pour un marchand de porcs, un porc ne différera d'un autre porc du même élevage que par son poids. De même, pour un marchand de livres imprimés, deux exemplaires du même livre paraîtront toujours identiques. Tout lecteur de Ricardo sait, en outre, que dans une relation commerciale, la valeur d'un objet correspond à la quantité de travail qu'il a exigé, quantité qui s'exprime par un signe monétaire, son prix.
Cette valeur concerne aussi bien un kilo de maïs transgénique qu'une heure de travail fournie par un journaliste d'investigation. Le labeur imposé à deux ouvriers travaillant ensemble est donc rémunéré de la même manière que s'ils avaient œuvré successivement, car deux est toujours égal à la somme de un plus un. Et de surprenants équivalences apparaissent en fin de course entre une Bible manuscrite du XVème siècle et un demi-quintal de plutonium de retraitement. Pour une conscience modelée dans une activité marchande, la réalité pratique apparaît d'abord quantifiée. Et cette conscience rejette spontanément ce qui n'a pour elle aucune signification, aucun usage pratique. Elle en fait l'économie. Peut-être pourrait-on imaginer encore, par exemple, que deux ouvriers œuvrant librement ensemble pour construire un édifice public conçoivent tout autre chose que ne le ferait chacun d'eux y travaillant successivement, avec la même liberté ; que deux ne soit donc pas toujours la somme de un plus un. Mais, comme il n'est jamais question de liberté ici, dans la construction des édifices publics ou de quoi que ce soit d'autre, la conscience marchande ne risque pas de déraper.
On objectera peut-être que, dans une civilisation où l'économie marchande domine la totalité de la production, tout le monde n'exerce pas une activité commerciale. Pourquoi dès lors sa conscience serait-elle affectée ? Mais ce qui caractérise une civilisation marchande, ce n'est pas l'existence du commerce, c'est la nécessité vitale pour chacun d'entretenir avec ses contemporains des relations marchandes. C'est la dictature universelle et absolue de la marchandise. C'est l'obligation pour survivre de monnayer sa propre activité sociale et de satisfaire ses besoins les plus élémentaires sous forme de marchandises qu'il faut payer. C'est une organisation marchande où chacun est contraint d'être marchand, d'investir dans un prêt-à-manger surgelé pour produire quelques heures de services rémunérés, dont il « marchandera » éventuellement la plus-value avec son employeur ou avec son client. Dans une telle civilisation, la conscience marchande s'impose donc à tous comme la forme « normale » et « saine » de la conscience. Et il en est de
même de la valeur purement quantitative des nombres et des sciences actuelles qui en dérivent.
Ces sciences se sont donc développées considérablement en Europe vers le XVIème siècle. Elles ont été, en retour, les instruments adéquats pour édifier le monde dont notre civilisation avait besoin. Elles ont convenu précisément à ce que cette civilisation devait réaliser : un aménagement de l'espace et du temps social au service des relations marchandes. À l'exclusion de tout autre forme de relations, certes, mais qu'aurait-elle eu à faire de bâtiments édifiés selon des proportions mystiques ou de croisées de transept pour ses bureaux, pour ses chaînes de montages, pour ses supermarchés ? En quoi les amphigouriques dissertations d'astrologues auraient-elles pu lui être d'un quelconque usage pour surveiller l'évolution du marché ? Les tours de la Défense et les courbes de croissance l'ont servie beaucoup mieux. Les sciences actuelles n'ont donc pas été les enfants dénaturés de la civilisation marchande, mais ses rejetons attentionnés qui se sont efforcés d'accomplir toujours ses désirs les plus extravagants.
On a justement observé que la forme des savoirs anciens n'avait pas permis de construire le four à micro-ondes, le train à grande vitesse, le minitel, le téléphone portable. En vérité, on peut lancer contre les anciennes civilisations une accusation plus grave encore : les merveilles réalisées par notre science moderne n'étaient alors aucunement recherchées car personne n'en rêvait. Avant le développement de notre actuelle civilisation, la science des nombres et des lettres, ainsi que les « sept arts libéraux » satisfaisaient au mieux la curiosité des esprits. La métaphysique et ses expressions symboliques énonçaient que la même structure vivante présidait nécessairement à la forme de l'univers et au dynamisme de l'esprit capable d'identifier cette forme. La connaissance de soi-même ouvrait ainsi immédiatement la science de toute chose. Et ce qu'on appelle maintenant la « subjectivité » n'avait évidemment aucun sens.
Notre civilisation, au contraire, a fondé une science ignorant son propre sujet - c'est-à-dire la conscience marchande - une science prétendument sans sujet, une étude de l'univers et de soi-même indépendante de la structure vivante de son observateur. Et cette espèce de science a toujours nié l'existence d'un sujet de la science sur lesquels les anciens savoirs s'étaient édifiés, qui étaient la condition même de leur validité et la pierre angulaire de toutes les connaissances traditionnelles. Elle n'a pu s'imposer elle-même et se développer qu'en méconnaissant l'existence d'un tel sujet, et surtout le sien propre, qui était en effet parfaitement ignoble et trivial.
Cette science a naturellement porté des fruits à son image. On peut vérifier aujourd'hui que son développement a correspondu exactement à ses prémices et à ses méthodes. Fondée sur la négation préalable du sujet vivant, elle a permis d'édifier un monde d'où l'homme s'est bientôt retrouvé exproprié. C'est ce dernier scandale qui incite aujourd'hui tant de gens à espérer l'effondrement de notre civilisation. La plupart escomptent que la science moderne les aidera ensuite à reconstruire un monde à la fois libéré des contraintes matérielles et des souffrances présentes. Mais quand on observe les relations qu'une telle science entretient avec un mode de conscience étroitement lié à l'activité marchande, on peut légitimement s'inquiéter de ce qu'il adviendra de cette science si, par malheur pour ses admirateurs, notre actuelle civilisation venait à disparaître.

III.L'OBJET DE L'ART

Le développement bien particulier de notre science moderne a dû renoncer à prendre en compte beaucoup de phénomènes de conscience dont il était pourtant impossible de nier l'existence, que chacun peut expérimenter dans son intimité, et qui sont désormais rejetés dans le domaine méprisé de la « subjectivité » individuelle ; quand bien même de tels phénomènes se révèlent universels. Il en est de certains rapports de grandeurs et de leur effet sur celui qui les observe, de certains agencements de formes, de certaines dispositions de couleurs ou de tonalités, de certaines convergences ou divergences de lignes, de la simultanéité ou de la succession rythmée d'événements multiples, toutes réalités expérimentales qui appartenaient autrefois à la science et qui en sont maintenant exclues, sans mode d'emploi, ni théorique ni pratique. L'impossibilité de nier de tels phénomènes, leur insistance à s'éprouver et à s'exprimer sous n'importe quelle forme, a donné naissance à ce que, depuis la Renaissance marchande, nous appelons l'art. Faute de participer, comme autrefois, à la compréhension et à l'édification d'un monde à notre image et à notre usage, ces connaissances théoriques et pratiques n'ont pu s'appliquer qu'à des matériaux dérisoires, morceaux de papier, de toile ou de carton, déchets de marbre ou de métal, compositions musicales ou poétiques conçues et produites hors de toute fonction sociale précise, dont elles étaient inséparables autrefois.
Il s'agit donc d'un art de substitution, né de la mise en œuvre d'une expérience et d'une connaissance exclues de la science, d'une pratique détournée de la réalité sociale, et appliquée à des supports sans signification. Les œuvres qui en résultent, séparées du monde réel, s'y surajoutent seulement, et on peut en jouir innocemment dans des entrepôts très fonctionnels, musées, galeries d'art, salles de concert, ou encore sous la forme de reproductions photographiques, de livres, d'enregistrements sonores, dont la réalisation technique relève de la nouvelle science moderne (qu'on nous vante maintenant pour ce genre de mérite). A travers de tels ouvrages, chacun peut admirer ce que des hommes privés de tout, mais pas encore d'eux-mêmes, ont su réaliser avec des détritus. Cet art sans objet a constitué le complément indispensable de la science sans sujet, alors qu'autrefois l'un et l'autre résultaient de la totalité de l'expérience humaine et du travail social de leur époque. La science et l'art en étaient respectivement la théorie et la pratique. Et la récente séparation entre un art et une science amputés de la moitié d'eux-mêmes est assurément apparue au moment de la Renaissance marchande, avant laquelle cette science d'expert- comptable et cet art de rebut n'existaient pas.
Tel musée ou telle exposition d'art nous donne à voir maintenant la couverture de selle d'un guerrier khirghise, le peigne sculpté d'une jeune fille étrusque, une enluminure arrachée à un livre d'heures ou la reproduction d'une scène de chasse néolithique. Et ces objets nous sont présentés comme des objets d'art, au même titre qu'un tableau de David ou un mobile de Calder : des uns aux autres, une simple évolution historique, sans solution de continuité. Peut-être observera-t-on qu'autrefois de telles œuvres n'étaient jamais signées, mais on en conclura étourdiment qu'il s'agissait d'une question de mode culturelle ou d'une humilité admirable des anciens « artistes ». Dans de très nombreuses civilisations pourtant, et pendant des millénaires, l'art n'existait pas au sens où il n'y avait pas de création non artistique.
Le moindre ustensile de cuisine ou de toilette était traité avec les égards dus à ces actes fondamentalement religieux que constituaient le repas ou le bain. Car il n'y avait pas d'activité profane. Manger, se vêtir, chasser, étaient des actes sacrificiels en des temps où chacun s'éprouvaient dans sa totalité comme l'habitacle de la source vivante et de son unicité. La couverture de selle, le peigne et la peinture rupestre étaient des ouvrages utiles, destinés à participer à des actes ou à des événements particuliers, et dont la forme coïncidait avec ce que leur emploi signifiait dans l'ensemble de l'activité humaine. Leur forme était donc, comme aujourd'hui, adaptée à leur usage. Seulement, « l'usage » que l'homme faisait de lui-même était alors tout différent. L'art était ainsi l'activité pratique humaine édifiée sur un ensemble de connaissances expérimentales - c'est-à-dire réellement éprouvées par qui s'en donnait les moyens - qui fondaient la véritable science d'alors.
Tout cela était depuis longtemps perdu à l'époque où Rome dominait l'ensemble de l'Europe, de l'Afrique du Nord et du Proche-Orient, en leur imposant ses routes et ses viaducs pour transporter ses troupes et le fruit de ses pillages. On avait pu voir se développer alors une espèce d'art. Les marchands de grains, les politiciens et les généraux, ainsi que leurs épouses, se faisaient volontiers portraiturer dans le marbre, les chefs d'État s'identifiaient aux dieux et construisaient à leur propre gloire des temples dont la forme s'inspirait de l'ancienne demeure des dieux oubliés.
Après l'écroulement de cette machinerie politico-idéologique, et sous la pression de populations beaucoup moins évoluées, le Moyen-Âge européen a connu de nouveau une science et un art qui ont rappelé les connaissances et les réalisations d'autrefois. Le plan des villes médiévales en témoigne, avec leur pôle occidental profane et leur orient sacré, de même que l'édification des temples, avec leur orientation dans l'espace et dans le temps (le soleil ne se lève pas au même lieu aux deux solstices, et cela aussi était pris en considération), leur forme générale et leur disposition interne, destinées à répondre à d'autres dispositions mentales ou à les susciter. Le symbolisme des figure et des récits apparaît à la même époque dans l'imagerie religieuse et dans les légendes populaires. Et l'émotion esthétique que suscitent encore de telles représentations reflète assurément la rencontre entre une organisation consciente de l'espace social et l'image que ses occupants se faisaient d'eux-mêmes - image qui n'était rien moins que celle, parfaite, de la source vivante.
La fin de cette dernière civilisation traditionnelle se situe à l'époque de la Renaissance marchande, à partir de laquelle l'art de substitution a connu le développement grandiose que personne n'ignore. Venu à nouveau d'Italie (mais on peut dire que Venise-la-Marchande n'a jamais connu la civilisation médiévale : ce qu'elle a reflété de son ancienne beauté a résulté de ses rapines, à Constantinople ou ailleurs, ainsi que des copies de ses larcins), cet art nouveau s'est répandu dans toute l'Europe sur les traces des marchands.
On a constaté, depuis, l'emploi dérisoire qui pouvait être fait des connaissances expérimentales les plus fécondes
d'autrefois et l'art à repris à son compte la totalité d'une pratique sociale qui venait de disparaître du monde réel. La fusion du créateur et de la créature, de la vie et du vivant, s'est illustrée non dans la réalité vécue mais comme spectacle à admirer. L'espace et ses complexités abstraites se sont donnés à contempler dans le grossier carcan des seules lignes de fuite et Vinci réussit à incarner en lui-même la séparation définitive entre l'art nouveau et la science moderne. Ce qui naguère avait été intimement vécu s'est dès lors éloigné et figé dans une représentation. Mais deux ou trois siècles plus tard, c'est l'idée même de ce vécu qui s'est estompée, et les représentations artistiques n'ont plus intéressé qu'une vie dégradée, avec ou sans nostalgie de son ancienne grandeur, jusqu'à ne plus figurer que les tensions insupportables d'une vie déshumanisée ou le rêve compensatoire d'une vie antérieure. Plus récemment encore, au cours des années vingt de notre siècle, on est allé jusqu'à « reconstruire le visible » et imposer au sujet de l'œuvre le primat de sa forme indépendante : on reconnaîtra là une entreprise qui n'est pas sans rappeler la marche du monde à la même époque. Beaucoup de gens se plaignent de ce qu'un tel art soit devenu stérile et que les artistes actuels ne produisent plus que de maladroites copies d'un art désormais épuisé. On fait appel à eux pour décorer des « espaces verts », des « aires de jeu » ou pour peinturlurer des murs aveugles. Après avoir changé l'or en plomb, on prétend plaquer des feuilles d'or sur ce plomb. Mais faut-il vraiment se scandaliser ou plutôt rire de ce que cet or de placage soit lui-même faux ?
Au cours du dernier siècle, le bruit a couru, à plusieurs reprises, qu'il convenait de « supprimer l'art » et de faire de la vie sociale elle-même une œuvre d'art grâce, entre autres, aux immenses possibilités offertes par le développement technique actuel. Une si étonnante entreprise a été perçue comme un projet historique inouï, d'une audace indépassable, dont beaucoup se sont émerveillés ou ont fait mine de s'épouvanter. Mais c'est, bien au contraire, cet art de substitution qui a été un accident inouï dans l'histoire des hommes : le produit compensatoire de leur dépossession d'eux-mêmes par la marchandisation préalable de toute leur vie sociale.
Quoi qu'il en soit, ceux qui se plaignent maintenant de voir traiter les œuvres d'art comme des objets de spéculation, tous ces « artistes » qui souffrent d'être « exploités » par les marchands d'art et qui appellent de leurs vœux le déclin et la chute de notre organisation marchande, risquent fort pourtant, si notre malheureuse époque réalise leurs rêves, de voir l'intérêt public pour leur activité s'effondrer du même coup. Peut-être feraient-ils mieux d'endurer les quelques humiliations que leur imposent les marchands d'art et les directeurs de galeries, que de scier la branche sur laquelle ils continuent de pondre leurs objets admirables.

IV.POIDS ET MESURES DE LA FOLIE

Le procès intenté à notre civilisation d'avoir entraîné le monde et ses habitants dans une espèce d'universelle folie est le plus récent. Déraison dans l'édification de notre espace urbain, dans l'emploi de notre temps et dans l'aménagement de nos vies quotidiennes se soutiendraient mutuellement et n'auraient d'autre origine que l'ensemble des rapports sociaux exigés par cette civilisation.
En réalité, les relations sociales liées à notre organisation marchande seraient psychopathogènes par le biais de diverses institutions que notre civilisation a modelées, qu'elles soient familiales, professionnelles ou politiques. Ainsi, toutes sortes de névroses hystériques, phobiques, obsessionnelles résulteraient de conflits émotionnels entre des désirs individuels et des contraintes sociales transmises par la famille nucléaire marchande ou par ses succédanés plus modernes. De même, des délires de tous ordres, paranoïaques, mystiques ou schizophréniques (cf. Gabel), auraient une origine similaire par la médiation de structures sociales plus générales. Dans le cas du mysticisme on a même exposé que les représentations religieuses n'étaient que les projections, dans le support vide du ciel, de conflits familiaux ou sociaux rendus pratiquement insolubles du fait de l'inertie de ces mêmes structures. Il y a quelques années, l'Organisation Mondiale de la Santé révélait ainsi l'existence de 500 millions de malades mentaux dans le monde, soit environ la population actuelle de l'Europe. Elle dénombrait plus précisément 30 millions de déments, 50 millions d'épileptiques, plus de 50 millions de schizophrènes et autres délirants chroniques, 120 millions d'oligophrènes et de débiles, 150 millions de névrosés et 100 millions de « caractériels » divers (Bulletin de l'ordre des médecins, juillet 1992).
Mais les difficultés pratiques d'une enquête de cet ordre dans beaucoup de pays ont vraisemblablement contribué à minimiser l'importance de cette étrange population. D'autres informations sont encore plus inquiétantes encore. Selon une étude réalisée à partir d'un échantillon représentatif de quinze mille adultes, et publiée dans les Archives of general psychiatry (février 1993), plus du quart des adultes américains (28 %) souffriraient de troubles mentaux caractérisés. Mêmes résultats en Grande-Bretagne où un adulte sur quatre présenterait, de façon continue ou épisodique, des symptômes psychiatriques avérés, selon un rapport officiel de la Fondation pour la santé mentale publié à la même époque. Si de tels troubles sont effectivement induits ou favorisés par les structures sociales actuelles, cette extraordinaire endémie - que l'histoire de la médecine n'avait jamais observée antérieurement - pourrait constituer un témoignage à charge extrêmement lourd contre notre forme d'organisation sociale. Et ceux qui admettent ce genre de causalité espèrent donc, de la fin de notre civilisation, un retour de la raison universelle. Leurs espoirs risquent pourtant d'être vains. En vérité, ce que nous appelons la folie a été beaucoup plus répandue qu'aujourd'hui dans les civilisations non-marchandes. Elle concernait même la quasi-totalité des individus et des groupes sociaux. S'y côtoyaient alors monstrueusement diverses phobies généralisées à travers les tabous « primitifs », l'hystérie dans l'identification à des forces spirituelles obscures et accompagnée de véritables crises collectives, des comportements obsessionnels riches en rites alimentaires ou sexuels chargés de protéger chacun contre une éventuelle possession démoniaque, sans parler de multiples délires hallucinatoires ou interprétatifs dans des temps où Athéna conseillait Ulysse et où Socrate lui-même écoutait son démon.
Toutes sortes de textes anciens, philosophiques ou religieux, universellement respectés alors, en disent long sur la folie de ceux qui y prêtaient attention. Une confusion régnait, dans ces temps brumeux où les hommes n'avaient pas la tête très solide, entre la science véritable et des valeurs purement esthétiques. Les délires mystiques y étaient universels, et ceux qui en étaient victimes tellement plus nombreux que dans l'Europe moderne que les chaînes de l'oppression ont dû considérablement s'alléger depuis que notre civilisation marchande nous a mis un peu de plomb dans la tête.
À ce sombre tableau, il faut ajouter ceci : non seulement la folie était universelle mais elle était hautement révérée. La grande hystérie de la Pythie, le délire mystique d'un saint Bernard ou l'épilepsie temporale du prophète de l'Islam furent considérés en leur temps comme les plus enviables dispositions dont pouvaient jouir des humains. Il est donc malséant d'accuser notre civilisation d'engendrer ou de favoriser n'importe quel genre de folie puisque, bien au contraire, elle semble en avoir réduit considérablement l'importance et qu'elle est parvenue, en tout cas, à déshonorer ceux qui en sont atteints. Même si, peut-être, un mouvement tout opposé apparaît maintenant, il faut convenir que la grande majorité des hommes ne sont pas encore redevenus fous.
Ce que nous appelons la Raison, qui sert en quelque sorte à définir la folie, est certainement une des plus belles conquêtes de notre civilisation marchande. Elle a triomphé avec elle, elle est la forme mentale qui convient à cette civilisation. Sans revenir aux précédentes considérations sur la science et sur l'art, sur leur sujet et sur leur objet, sur leur antinomie ou sur leur complémentarité, il est évident que la folie, autrefois si répandue et si respectée, est tout à fait nuisible au bon fonctionnement d'une organisation marchande. Comment gérer son temps de travail, aménager son espace-à-vivre, quand on soupçonne une présence indistincte mais inquiétante en deçà de la trame superficielle de l'espace, entre les mailles distendues du temps ? Comment traiter correctement ses affaires quand des rites conjuratoires s'imposent sans cesse pour chasser ses propres démons qu'on présume universels ? Comment assurer fermement son rôle d'acteur social quand tout semble rôle, inauthenticité, fabulation ? Comment prendre part à une simple réunion professionnelle quand tous les participants paraissent complices d'une inextricable conjuration ? Comment même examiner une marchandise banale quand l'esprit égaré organise en des perceptions aberrantes des sensations élémentaires qu'un marchand se doit d'agencer en fonction de ses saines occupations ?
Il n'est donc pas surprenant que cette raison, dont nous sommes si fiers, ait toujours accompagné les succès de la civilisation marchande ; et déjà, dans l'Antiquité gréco-romaine, les cités commerçantes du bassin méditerranéen en avaient répandu l'odeur. On sait que cette même raison a fait l'objet d'un culte au moment où notre civilisation a triomphé politiquement en Europe. Et dès lors, elle a combattu avec la même ténacité tous ceux qui n'y sacrifiaient pas sans résistance. Pour la première fois, à la fin du XVIIIème siècle, des façons de sentir, de juger ou d'agir ont été officiellement considérées comme des dérangements mécaniques, au même titre qu'une luxation de l'épaule ou que la décollation d'un ci-devant. Mais surtout, qui était jugé comme fou s'est trouvé rejeté de la communauté civile. Ce qu'il pouvait dire ou faire n'avait plus aucune valeur sociale dans la nouvelle organisation républicaine. Le fou était exclu de cette liberté, de cette égalité, de cette fraternité qu'on venait de proclamer.
Tout au long du XIXème siècle néanmoins, l'ostracisme psychiatrique n'a pu être appliqué avec toute sa rigueur scientifique dans les campagnes reculées. Là, l'idiot de village n'était pas un oligophrène, la vieille qui divaguait dans les rues n'étaient pas victime de la maladie d'Alzheimer et les enfants qui voyaient la Sainte Vierge n'étaient pas des délirants précoces. Ils étaient même parfois choyés par des communautés villageoises attentives et respectueuses. Mais aujourd'hui, grâce à cette vulgarisation scientifique à laquelle chacun peut s'initier aisément, la psychiatromanie est devenue universelle. Accuser un contradicteur d'être « phobique », « paranoïaque », « mythomane » ou « mystique » permet de l'exclure du dialogue en rendant fondamentalement inepte ce qu'il peut énoncer ou accomplir désormais.
La force de ce jugement est telle que tous ceux qui en sont frappés s'en défendent presque toujours, et renvoient même souvent cette sorte d'accusation à leurs propres adversaires. Il est donc profondément injuste d'imputer à notre mode de civilisation l'actuelle épidémie de folie puisque, tout au contraire, grâce à lui, la saine raison a été, pendant plusieurs siècles, une divinité unique, terriblement jalouse, dont les jugements et les sentences sont encore reconnus par tous. S'il y a maintenant un plus grand nombre de fous qu'au début du siècle, c'est plus vraisemblablement qu'en vieillissant cette divinité est devenue plus tyrannique, plus sourcilleuse - paranoïaque peut-être ? À moins que ce retour de la folie témoigne simplement de l'épuisement de notre civilisation, de sa fin prochaine. La ligne de front de notre avenir est certainement figurée par l'intersection de ces deux mouvements.
Quant à reprocher à notre civilisation, comme on l'entend encore parfois, de favoriser les illusions religieuses, il faut rappeler que la lutte contre cette folie particulière a été l'affaire capitale de la civilisation marchande dès le moment historique où elle a réellement triomphé en Europe. L'athéisme est coexistant à la pensée marchande et ses progrès ont coïncidé avec ceux de la marchandisation du monde. Si l'on veut bien considérer ce qu'il en est aujourd'hui, on conviendra que, là non plus, elle n'a pas démérité de la raison.

 V.LA MORALE DE L'HISTOIRE

Le dernier reproche et le plus commun adressé à notre société marchande est d'entretenir, et même d'aggraver sans cesse , toutes sortes d'inégalités sociales. Une classe minoritaire et tyrannique, monopolisant la liberté, le caviar et les femmes, imposerait sa domination à une masse travailleuse, dépourvue de tout bien, sexuellement misérable et maintenue dans la docilité par de multiples mécanismes éducatifs, urbanistiques et médiatiques. Ceux qui ruminent ces scandaleuses réalités espèrent donc, d'un prochain effondrement de notre civilisation, l'apparition d'un nouveau monde libre et égalitaire, rempli de plaisirs encore inconnus et de fêtes toujours renouvelées, un monde enfin socialiste au bout de notre misérable histoire humaine. En attendant cette terre et ce temps promis, certains « libertaires » prônent et donnent en exemple un pratique de vie, selon eux édifiante et qu'ils nous assurent être incompatible avec le maintien de notre organisation marchande actuelle. L'insoumission civique, le refus de la morale dite bourgeoise, la brutalité dans l'expression des désirs et dans leur satisfaction, la complète « libération » de la sexualité, c'est-à-dire de la fornication polymorphe, en seraient les manifestations les plus estimables. Et le dévoyé brutal, dénué de toute forme de scrupules ou de remords, inquiet de son seul avantage immédiat, représenterait donc un modèle tout à fait convenable.
L'histoire nous enseigne pourtant que de tels comportements, quand ils se généralisent, conduisent à de tout autres organisations politiques qu'au socialisme. Plutôt à l'établissement de petites communautés fortement hiérarchisées et en guerre les unes contre les autres, comme aujourd'hui les bandes de dealers régnant sur les anciens quartiers populaires. Que vaut l'argument souvent ressassé selon lequel c'est la misère qui reconstituerait de telles bandes quand on imagine ce qui vient bientôt ? Mais surtout, en quoi ce type de comportement et cette morale diffèrent-ils de ceux du mafioso actuel ou du marchand sans scrupule ? Ces modèles de conduite sont naturellement induits et encouragés par notre mode de civilisation actuelle, le cynisme dans les relations sociales, la tromperie à outrance, la brutalité au besoin. À ceux qui s'y conforment ils octroient des positions dominantes et permettent même parfois d'accéder obliquement à la classe gouvernante. Ils n'ont jamais mené à une quelconque égalité sociale.
Quant aux projets égalitaristes eux-mêmes et à l'idéologie socialiste, ils sont tout aussi intimement liés aux sociétés marchandes, quoique leur forme ait été différente selon le développement de ces sociétés. On en trouve ainsi la formulation exemplaire chez Aristophane (communauté des biens, élevage collectif des enfants, papillonnage sexuel) et chez son contemporain Platon (éducation des enfants par l'État, communauté de vie, de femmes et d'enfants). On n'en remarque, en revanche, aucune trace pendant plusieurs siècles d'Europe féodale. Et il faut attendre le renouveau des activités commerciales, qui aboutira bientôt à la fondation des premières communes bourgeoises, pour que l'idée d'une fin socialiste de l'histoire refasse surface dans les hérésies chrétiennes (abolition de la propriété privée, abolition du mariage et communauté des femmes, dénonciation de l'idéologie religieuse dominante) chez les hussistes, les Frères du libre-esprit ou les anabaptistes.
À partir de la Renaissance marchande, l'égalité universelle dans la consommation des biens et des femmes, ainsi que dans le travail, s'est affirmée comme projet historique, chez Thomas Moore, par exemple, puis au cours des révolutions anglaise et française. Au XIXème siècle ce projet a été réellement celui de toute une société, des banquiers philanthropes aux typographes socialistes. Il est apparu comme l'aboutissement heureux du « progrès » industriel, comme l'inéluctable fin de l'histoire, où la satisfaction des besoins les plus élémentaires permettraient à tous, luxe suprême, de cultiver l'amour des sciences, des arts et de la saine raison.
Dans les civilisations non marchandes, au contraire, la simple égalité abstraite des hommes entre eux n'a jamais eu aucun sens. Ces civilisations leur reconnaissaient plutôt une parfaite identité d'essence et, à ce titre, une même dignité originelle. Et si l'on veut parler d'égalité, c'était celle d'un infini et d'un autre infini, d'un JE sans qualité et d'un autre JE vivant. Quant à la recherche des jouissances matérielles, ou même la simple curiosité intellectuelle, elles témoignaient plutôt d'une grossièreté peu honorable. La frugalité et le désintérêt pour cette sorte de plaisirs y étaient au contraire considérés comme des signes de supériorité individuelle et hautement estimés. L'égalitarisme matérialiste a commencé à se revendiquer comme projet historique avec notre civilisation marchande. Car une telle aspiration est étroitement dépendante du regard que chacun porte sur soi-même et sur les autres dans ce type de civilisation. Cette sorte d'égalité est celle qu'un acheteur d'objets fabriqués en série conçoit spontanément. Elle est née avec notre mode de civilisation, de même que le projet, toujours revendiqué et toujours ajourné, d'une démocratie absolue à la fin des temps. C'est une parodie de l'identité principielle qui serait repoussée au bout de l'histoire. Mais il a fallu d'abord perdre la conscience de cette identité pour que le monde où nous vivons encore en vienne à la rechercher sous une telle forme, et à l'attendre comme l'ultime parousie d'un monde sans esprit. Cet égalitarisme est donc lié au mode de civilisation actuelle que beaucoup souhaitent voir disparaître. Il est peu vraisemblable qu'un effondrement de cette civilisation y conduise. Mais il mettra fin, à coup sûr, à ce genre de rêverie.

 VI.L'EFFONDREMENT D'UN RÊVE

Des dommages de moins en moins conciliables avec les exigences biologiques élémentaires apparaissent inhérents à notre civilisation et semblent chaque fois confirmer l'incompatibilité absolue entre la survie de cette civilisation et notre survie personnelle. Pollutions chimiques et radioactives, déforestations massives, désertification accélérée des terres et disparition d'espèces vivantes à un rythme inconnu jusqu'alors, empoisonnement planétaire de l'air, de l'eau et des aliments, famines endémiques et épidémies nouvelles ne sont pas des « bavures » qu'on pourrait prévenir ou corriger. Elles résultent visiblement du mode de fonctionnement normal de notre mode de production à son stade actuel et des exigences du marché dans notre civilisation. Si l'on observe en outre la croissance des villes modernes et l'espèce de vie qu'on est contraint d'y mener, l'augmentation des suicides et des toxicomanies suicidaires, quand on remarque enfin combien la conscience actuelle, forgée dans de telles conditions de vie, est devenue incapable de s'y opposer ou même d'en prendre acte, il n'est pas absurde de se demander combien d'années encore un tel mode de civilisation pourra se maintenir. L'attente de son effondrement général ou de son émiettement rapide ne semble donc pas extravagante et n'a rien à voir avec les inquiétudes d'un quelconque « millénarisme ».
Ce qui paraît, en revanche, plus incongru, c'est l'enthousiasme joyeux de beaucoup de gens qui voient venir une telle fin et qui en espèrent la réalisation de rêves étroitement liés à une conscience acquise dans ce mode de civilisation, en matière de science et de progrès, d'art et de culture, de raison ou de démocratie. La science actuelle, liée dans ses principes exclusifs et dans ses développements particuliers à une forme d'esprit modelée par l'activité marchande, ne survivra pas telle quelle à l'effondrement de notre civilisation. Pas plus que les exploits intellectuels déployés par un Plotin ou par un Lulle n'ont pu servir directement à fonder notre science moderne, on ne peut attendre qu'un médiocre usage de celle-ci dans le monde qui suivra la chute de cette civilisation. Il est parfaitement ridicule de rêver à des maisons ou à des villes rendues mobiles et aléatoires au moyen de technologies sophistiquées et destinées à rendre la vie amoureuse plus papillonnante ; ou à Internet pour permettre une authentique démocratie directe. L'intérêt pour ces buts et les moyens pour y parvenir sont d'ores et déjà périmés. Peut-on espérer davantage d'un art dont l'existence même résulte du mépris dont il est l'objet partout ailleurs ? Faire participer des artistes à la conception et à la réalisation de villes nouvelles, de projets ludiques ou touristiques, quand ce n'est pas à celle de gadgets purement décoratifs, relève de la même jobardise. Certains voudraient maintenant que l'art soit l'affaire de tous, qu'il soit fait par tous et enseigné à tous, mais c'est toujours de cet art de rebut qu'il s'agit. Si le monde est effectivement laid, ce n'est pas par manque d'artistes mais, bien au contraire, parce que ceux-ci ont déjà accepté en si grand nombre d'être ce qu'ils sont, les décorateurs et les maquilleurs d'un monde privé d'art. L'art est évidemment une affaire trop sérieuse pour être confiée à des artistes, quels que soient leur nombre et leurs ambitions, littéraires, urbanistiques ou cinématographiques. L'art ne peut maintenant que se dissoudre dans le chaos actuel pour le féconder. On peut affirmer de même que notre monde moderne, dont beaucoup se plaignent qu'il a perdu la raison, ne la retrouvera pas. L'idolâtrie de la raison est coexistante à un mode de pensée forgé dans l'activité marchande. Elle ne renaîtra pas des cendres de cette civilisation. L'enchaînement des causes et des effets, ce qui est important et ce qui est accessoire, la dialectique des forces en jeu, toute cette mécanique, si vantée encore, sera abandonnée à la rouille : dans beaucoup de domaines, l'important permutera avec l'accessoire et les causes avec les effets. Quant à la stratégie qui a mené où l'on sait les gestionnaires du monde actuel et ceux qui se prétendaient ses ennemis, elle devra reconnaître, derrière des projets apparemment inconciliables, un même dessein qui s'accomplit désormais sous nos yeux.
Il n'y aura plus de retour à la raison : la perception actuelle de notre environnement et de nous-mêmes est fondée sur des postulats cachés, et les perceptions délirantes résultent du refus de l'un ou de l'autre de tels postulats. Ce sont ces mêmes postulats qui ont mené notre monde à son état actuel et ses soi-disant ennemis à tant d'erreurs de calcul, de stratégie et de pronostic. Ce n'est pas avec eux qu'on pourra reconstruire un nouveau monde mais avec des instruments qui sont actuellement psychiatrisés, qui se forment et se dissolvent sans cesse en nous, à la limite de certaines
expériences de conscience. Et de tels moyens conviennent en effet pour articuler deux mondes et pour se gouverner soi- même dans cet espèce d'intermonde où nous sommes maintenant. Qui considère un tel avenir et son contenu sait que la démocratie, telle qu'elle est fantasmée aujourd'hui, n'y aura aucune part. La démocratie athénienne reposait sur l'esclavage et sur l'ostracisme, la nôtre sur l'exclusion psychiatrique.
Elle consacre l'espèce d'égalité tendancielle et imaginaire de ceux qui se sont soumis à des normes de pensée et de comportement liés à notre monde marchand, et à son service. C'est une force d'inertie considérable qui pèse du côté du vieux monde. Et c'est sur un tel poids que compte les gestionnaires de ce monde pour le maintenir en survie. Car l'opinion dite démocratique, ce sont évidemment eux qui la font, en s'appuyant sur ces modes de pensée étroitement rationalistes, scientolâtres, artistophiles et psychiatromaniaques liés à notre actuelle civilisation.
On ne verra donc pas surgir des débris de cette civilisation un nouveau monde égalitaire où la science de Galilée s'emploiera au bien-être de sept milliards de stratèges dialecticiens qui feront des œuvres d'art et cultiveront les statistiques. Cette histoire ridicule est le rêve d'un monde qui s'écroule. D'ores et déjà on peut tenir pour certain que toutes ces visions à propos de science, d'art, de raison ou de démocratie ne survivront pas à la chute d'une civilisation dont elles ont été les servantes. Ceux qui défendent aujourd'hui ce genre de chimères ne peuvent se prétendre ennemis du monde qu'elles protègent. Ils feraient mieux de soutenir et même de glorifier notre civilisation marchande qui les a engendrées. Du reste, la seule protection corporatiste de leur entreprise scientifique, artistico-culturelle, philosophico-psychiatrique, ou utopico-égalitariste suffit à cette défense de dernière heure, sans qu'ils doivent se compromettre davantage dans une alliance qui leur répugne spontanément, mais injustement.

 VII.PRÉFACE À UNE HISTOIRE DÉRAISONNABLE

Quiconque a observé la putréfaction d'une charogne peut se faire une idée de l'effondrement d'une civilisation. Des changements de couleurs, des suffusions violacées, des lividités paraissent par endroits, puis se généralisent, quoiqu'elles restent toujours plus accentuées dans certaines zones de repli. En même temps, une odeur épouvantable, de plus en plus insoutenable, se répand alentour. Les formes, au début inchangées, se modifient pourtant, mais localement d'abord, sans que se devine le travail de corruption qui prépare l'effondrement général. Ailleurs, au contraire, des affaissements partiels, assez brusques, des bouffissures œdémateuses, des enflures monstrueuses signalent ou annoncent des éclatements limités. Mais, sous la forme en décomposition, une vie nouvelle commence à sourdre et à se diffuser grâce au travail ardent des vers et des agents de dissolution, qui se multiplient et pullulent, une vie nouvelle issue de la vie ancienne, qui se répandra enfin au dehors pour alimenter d'autres corps à travers de multiples et très savantes digestions.
Dans l'époque de désagrégation où nous sommes engagés, beaucoup de choses que nous avons aimées s'effondrent maintenant, et des pleureuses très sincères suivent leurs propres corbillards. D'autres, que nous aimions moins et jusqu'alors discrètes, s'enflent monstrueusement avant de disparaître à leur tour. Dans ce désastre, une vie nouvelle, sous quelques aspects d'abord horribles, commence à pulluler, qui naît spontanément de toute mort et qui n'est rien d'autre que la vie elle-même sans spécificité, délivrée des connexions et des pièges qui l'enchaînaient auparavant.
Cette vie accède à la conscience de soi dans le moment historique où tout s'abîme : les agonisants connaissent bien cette conscience de soi vivant, cet éblouissement de la vie par elle-même, comme divinité unique et méritant seule attention, respect et ferveur. Tout le reste s'est déjà écroulé pour eux dans le ridicule, idoles tombées dans la poussière et poussière elles-mêmes. Quand cette conscience parvient à un certain degré de netteté, c'est-à-dire quand rien d'autre n'existe désormais qui puisse capter la vigilance, cette vie ne se laisse plus limiter à une quelconque individualité. Elle se reconnaît universelle, et tout ce qui paraît spontanément se découvre comme forme possible du développement multiple d'une vie unique que chacun éprouve en soi, comme l'éclosion kaléidoscopique de cette unicité.
Un tel développement multiforme suit pourtant des cheminements précis et toujours semblables, expressions répétées de la même loi vivante. Sous un certain angle, la structure de la biosphère est identique à celle des êtres qui la composent, et eux-mêmes à chacune de leurs innombrables cellules. Cette structure dynamique peut même être perçue intimement à travers nos propres mouvements émotionnels, intellectuels, idéologiques, comme aussi à travers la succession rythmée des civilisations. Et toutes ces formes vivantes manifestent individuellement et collectivement la même loi universelle. Chacune représente simultanément la totalité du vivant et une de ses parties. Tout cela, que Le Temps du Sida a déjà rappelé et développé, était autrefois évident, et la tradition chrétienne, par exemple, faisait de « l'homme » un « frère » et un « membre » du « fils de l'homme » : voilà qui dépasse certainement l'entendement bien réformé d'un logicien actuel, dialecticien ou pas. Cette conscience de l'univers et de soi-même impose évidemment des relations sociales toutes différentes de celles qu'exige une civilisation marchande. Chacun s'y reconnaît simultanément comme expression totale et partielle de la vie collective ; je suis partie de l'autre comme il est partie de moi-même : mon enfant, ma sœur, mais encore ma mère et mon amante.
Quand aucune idole n'est plus tolérée face à l'éblouissement de la vie elle-même, aucune façon d'être, de sentir ou de penser n'a, plus qu'une autre, de légitimité absolue. Toute perception du monde et de soi-même y est respectée, sans qu'un quelconque étalon n'y affirme a priori sa suprématie. Dans une telle organisation sociale, aucune « égalité » ne peut se justifier évidemment : seulement de fascinantes disparités, théoriques et pratiques, dont la conjonction reforme l'unité principale. Et même la raison marchande y retrouve sa place, relative, et son utilité dans son domaine particulier.
Toutes ces formes de pensée, toutes ces expériences individuelles devront concourir bientôt à l'élaboration de nouvelles connaissances. Et celles-ci inspireront en retour une activité pratique d'aménagement du monde et de transformation individuelle : c'est-à-dire une science et un art qui retrouveront leur ancienne dignité, perdue depuis quelques siècles, une science qui connaîtra son sujet, le sujet du monde lui-même, et un art qui revendiquera comme objet l'univers tout entier.
Nous n'aurons plus, certes, avant longtemps, le bonheur douteux de revoir une Athènes ou une Florence, ces orgueilleuses cités marchandes du passé, avec ce qu'elles nous ont laissé de postulats ridicules, d'art pour collectionneurs et de démagogie. Mais nous aurons la joie certaine de voir surgir, du monstrueux chaos actuel, « une autre terre et un autre ciel ».

Michel Bounan

La version « officielle » de la seconde édition de ce texte, paru chez Allia en 2001, comprend également une annexe, « Remarques sur l'écologie marchande ».
    Éditions Allia : 16, rue Charlemagne, F-75004 Paris.                                                                     

Dernier discours de Jean Jaurès

Dernier discours Lyon-Vaise, le 25 juillet 1914)

                                                                                                                                  
Citoyens,
Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais depuis quarante ans l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l'heure où j'ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demie heure, entre l'Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu'une guerre entre l'Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l'Autriche le conflit s'étendra nécessairement au reste de l'Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l'heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l'Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu'ils pourront tenter.
Citoyens, la note que l'Autriche a adressée à la Serbie est pleine de menaces et si l'Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la race germanique d'Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a à craindre et à prévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre la Serbie, l'Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d'alliance qui l'unit à l'Allemagne et l'Allemagne fait savoir qu'elle se solidarisera avec l'Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l'Autriche et la Serbie, si la Russie s'en mêlait, l'Autriche verrait l'Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtés. Mais alors, ce n'est plus seulement le traité d'alliance entre l'Autriche et l'Allemagne qui entre en jeu, c'est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira à la France :
"J'ai contre moi deux adversaires, l'Allemagne et l'Autriche, j'ai le droit d'invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place à mes côtés." A l'heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l'Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l'Autriche et l'Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c'est l'Europe en feu, c'est le monde en feu.
Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m'attarder à chercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l'a dit et j'atteste devant l'Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c'était ouvrir l'ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c'est nous qui avions le souci de la France.
Voilà, hélas! notre part de responsabilités, et elle se précise, si vous voulez bien songer que c'est la question de la Bosnie-Herzégovine qui est l'occasion de la lutte entre l'Autriche et la Serbie et que nous, Français, quand l'Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n'avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres.
Et alors notre ministre des Affaires étrangères disait à l'Autriche:
"Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, à condition que vous nous passiez le Maroc" et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions à l'Italie. "Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler à l'autre bout de la rue, puisque moi j'ai volé à l'extrémité."
Chaque peuple paraît à travers les rues de l'Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l'incendie. Eh bien! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d'une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d'autre part, la duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-être prendre parti pour les Serbes contre l'Autriche et qui vont dire "Mon cœur de grand peuple slave ne supporte pas qu'on fasse violence au petit peuple slave de Serbie. "Oui, mais qui est-ce qui a frappé la Serbie au cœur? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit à l'Autriche "Laisse-moi faire et je te confierai l'administration de la Bosnie-Herzégovine. "L'administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour où l'Autriche-Hongrie a reçu l'ordre d'administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n'a eu qu'une pensée, c'est de l'administrer au mieux de ses intérêts."
Dans l'entrevue que le ministre des Affaires étrangères russe a eu avec le ministre des Affaires étrangères de l'Autriche, la Russie a dit à l'Autriche: "Je t'autoriserai à annexer la Bosnie-Herzégovine à condition que tu me permettes d'établir un débouché sur la mer Noire, à proximité de Constantinople." M. d'Ærenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l'Autriche à prendre la Bosnie-Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l'Autriche, elle a dit à l'Autriche : "C'est mon tour pour la mer Noire." - "Quoi? Qu'est-ce que je vous ai dit? Rien du tout !", et depuis c'est la brouille avec la Russie et l'Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie, et M. d'Ærenthal, ministre des Affaires étrangères de l'Autriche ; mais la Russie avait été la complice de l'Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie-Herzégovine à l'Autriche-Hongrie et pour blesser au cœur les Slaves de Serbie.
C'est ce qui l'engage dans les voies où elle est maintenant.
Si depuis trente ans, si depuis que l'Autriche a l'administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien à ces peuples, il n'y aurait pas aujourd'hui de difficultés en Europe; mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie-Herzégovine; elle a voulu la convertir par force au catholicisme; en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.
La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l'Autriche ont contribué à créer l'état de choses horrible où nous sommes. L'Europe se débat comme dans un cauchemar.
Eh bien! citoyens, dans l'obscurité qui nous environne, dans l'incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j'espère encore malgré tout qu'en raison même de l'énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n'aurons pas à frémir d'horreur à la pensée du cataclysme qu'entraînerait aujourd'hui pour les hommes une guerre européenne.
Vous avez vu la guerre des Balkans; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d'hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d'hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
Songez à ce que serait le désastre pour l'Europe: ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d'hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l'orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s'il nous reste quelque chose, s'il nous reste quelques heures, nous redoublerons d'efforts pour prévenir la catastrophe. Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d'Allemagne s'élèvent avec indignation contre la note de l'Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.
Quoi qu'il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n'y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu'une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d'hommes de s'unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l'horrible cauchemar.
J'aurais honte de moi-même, citoyens, s'il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche à tourner au profit d'une victoire électorale, si précieuse qu'elle puisse être, le drame des événements. Mais j'ai le droit de vous dire que c'est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste international qui représente à cette heure, sous l'orage, la seule promesse d'une possibilité de paix ou d'un rétablissement de la paix.
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L'Alliance des peuples

 La démocratie fait du consentement des personnes humaines la règle du droit national et international. Le socialisme veut organiser la collectivité humaine mais ce n'est pas une organisation de contrainte et sous la loi générale de justice et d'harmonie qui pré­viendra toute tentative d'exploitation, il laissera aux nations la libre disposition d'elles-mêmes dans l'humanité, comme aux individus la libre dispo­sition d'eux-mêmes dans la nation, Or, dans la paix, la croissance de la démocratie et du socialisme est certaine.
D'une guerre européenne peut jaillir la révolu­tion, et les classes dirigeantes feront bien d'y songer mais il en peut sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de repré­sailles et de servitudes, Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne vou­lons pas exposer, sur ce coup de dé sanglant, la certi­tude d'émancipation progressive des prolétaires, la certitude de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuples, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne.
C'est pourquoi, nous socialistes français, sans qu'aucune personne humaine puisse nous accuser d'abaisser le droit, nous répudions à fond, aujour­d'hui et à jamais, et quelles que puissent être les conjectures de la fortune changeante, toute pensée de revanche militaire contre l'Allemagne, toute guerre de revanche. Car cette guerre irait contre la démo­cratie, elle irait contre le prolétariat, elle irait donc contre le droit des nations, qui ne sera pleinement garanti que par le prolétariat et la démocratie...
Le monde apaisé sera plus riche de diversités et de couleurs que le monde tumultueux et brutal. C'est la guerre qui est uniformité, monotonie, refoulement: "L'arc de paix" avec toutes ses nuances est plus varié que le violent contraste de la nuée sombre et de l'éclair dans le déchaînement de l'orage. Quand Nietzsche fait appel pour diversifier le monde et pour relever l'homme à une aristocratie nouvelle, il oublie de se demander sur quelle base économique s'appuierait, dans le monde transformé, cette aristocratie de privilège et de proie. Mais enfin ce n est pas dans l'enceinte de nationalités exclusives et jalouses qu'il prévoit le large développement des individualités humaines. Il affirme sans cesse que l'homme nouveau doit être avant tout "un bon Européen", que l'Europe va vers l'unité, et qu'il faut qu'elle y aille. Mais comment Nietzsche lui-même pourrait-il nier que c'est l'action du prolétariat socialiste qui est dès maintenant, et qui sera de plus en plus la force décisive d'unification de l'Europe et du monde ?
Et ceux-là aussi qui ont proclamé que la guerre est la nécessaire et sévère éducatrice des hommes voient leur idéal se dérober. Car les générations s'écoulent dans l'attente inquiète de la guerre sans en recevoir la rude discipline. Les vastes collisions deviennent trop rares, malgré tout, et trop incer­taines pour avoir une vertu. Le militarisme n'est guère plus, durant de longues périodes, qu'une bureaucratie énorme dont les facultés techniques subsistent peut-être encore, mais dont le ressort moral se dissout dans l'équivoque d'une fausse guerre et d'une fausse paix. Les hommes sont pliés sous le fardeau de la paix armée, et ils ne savent pas si ce qu'ils portent sur leurs épaules, c'est la guerre ou le cadavre de la guerre. La haute probabilité du péril prochain, la certitude du sacrifice imminent, la fréquente familiarité de la mort joyeusement acceptée ne renouvellent plus dans le militarisme administratif les sources de la vie morale. La somnolente barbarie de la paix armée est comme un marais dormant, où plonge l'illusoire reflet de nuées ardentes. Quand donc le socialisme international s'organise pour assurer la paix entre les peuples par la suppression du privilège capitaliste et par l'éman­cipation du travail, ce n'est pas seulement contre l'injustice et la violence qu'il s'efforce ; mais il lutte aussi contre les ambiguïtés et les contradictions qui faussent à la longue la vie morale des peuples. Pour cette grande œuvre de révolution sociale et morale, le prolétariat allemand et le prolétariat français peuvent beaucoup par leur union, par leur action commune. Notre devoir est haut et clair toujours propager l'idée, toujours espérer, toujours lutter jusqu'à la définitive victoire de la démocratie socia­liste internationale, créatrice de justice et de paix.

Prévu pour un discours un Berlin annulé, Jaurès s'étant vu interdit d'entrée sur le territoire du Reich. Publié dans L'Humanité du 7 juillet 1905.

Jean Jaurès

Descartes à Élisabeth - septembre 1646

(Lettre sur "Le Prince" de Machiavel)

Egmond, septembre 1646
Texte de Clerselier, tome I, lettre 13, p.50-56
Edition Adam & Tannery – tome IV, CDXLV

 
Madame,

J’ai lu le livre dont votre Altesse m’a commandé de lui écrire mon opinion, et j’y trouve plusieurs préceptes qui me semblent fort bons; comme entre autres au 19 et 20 chapitres : Qu’un Prince doit toujours éviter la haine et; le mépris de ses sujets, et; que l’amour du peuple vaut mieux que les forteresses. Mais il y en a aussi plusieurs autres que je ne saurais approuver. Et je crois que ce en quoi l’Auteur a le plus manqué, est qu’il n’a pas mis assez de distinction entre les Princes qui ont acquis un État par des voies justes, et ceux qui l’ont usurpé par des moyens illégitimes; et qu’il a donné à tous, généralement, les préceptes qui ne sont propres qu’à ces derniers. Car comme, en bâtissant une maison dont les fondements font si mauvais qu’ils ne sauraient soutenir des murailles hautes et; épaisses, on est obligé de les faire faibles et basses, ainsi ceux qui ont commencé à s’établir par des crimes sont ordinairement contraints de continuer à commettre des crimes, et ne se pourraient maintenir s’ils voulaient être vertueux.
C’est au regard de tels Princes qu’il a pu dire, au chapitre 3 : Qu’ils ne sauraient manquer d’être haïs de plusieurs; et qu’ils ont souvent plus d’avantage à faire beaucoup de mal qu’à en faire moins, parce que les légères offenses suffisent pour donner la volonté de les venger, et que les grandes en ôtent le pouvoir. Puis, au chapitre 15 : Que, s’ils voulaient être gens de bien, il serait impossible qu’ils ne se ruinassent parmi le grand nombre de méchants qu’on trouve par tout. Et au chapitre 19 : Qu’on peut être haï pour de bonnes actions aussi bien que pour de mauvaises.
Sur lesquels fondements il appuie des préceptes très tyranniques, comme de vouloir qu’on ruine tout un pays, afin d’en demeurer le maître; qu’on exerce de grandes cruautés, pourvu que ce soit promptement et tout à la fois; qu’on tâche de paraître homme de bien, mais qu’on ne le soit pas véritablement; qu’on ne tienne sa parole qu’aussi longtemps qu’elle sera utile; qu’on dissimule, qu’on trahisse; et enfin que, pour régner, on se dépouille de toute humanité, et qu’on devienne le plus farouche de tous les animaux.
Mais c’est un très mauvais sujet pour faire des livres, que d’entreprendre d’y donner de tels préceptes, qui, au bout du compte, ne sauraient assurer ceux auxquels il les donne; car, comme il avoue lui-même, ils ne se peuvent garder du premier qui voudra négliger sa vie pour se venger d’eux. Au lieu que, pour instruire un bon Prince, quoique nouvellement entré dans un État, il me semble qu’on lui doit proposer des maximes toutes contraires, et supposer que les moyens dont il s’est servi pour s’établir ont été justes; comme, en effet, je crois qu’ils le sont presque tous, lors que les Princes qui les pratiquent les estiment tels; car la justice entre les Souverains a d’autres limites qu’entre les particuliers, et il semble qu’en ces rencontres Dieu donne le droit à ceux auxquels il donne la force. Mais les plus justes actions deviennent injustes, quand ceux qui les font les pensent telles.
On doit aussi distinguer entre les sujets, les amis ou alliés, et les ennemis. Car, au regard de ces derniers, on a quasi permission de tout faire, pourvu qu’on en tire quelque avantage pour soi ou pour ses sujets ; & je ne désapprouve pas en cette occasion qu’on accouple le renard avec lion et qu’on joigne l’artifice avec la force. Même, je comprends sous le nom d’ennemis, tous ceux qui ne sont point amis ou alliés, parce qu’on a le droit de leur faire la guerre, quand on y trouve son avantage, et que commençant à devenir suspects et redoutables, on a lieu de s’en défier. Mais j’excepte une espèce de tromperie, qui est si directement contraire à la société que je ne crois pas qu’il soit jamais permis de s’en servir, bien que notre Auteur l’approuve en divers endroits, et qu’elle ne soit que trop en pratique : c’est de feindre d’être ami de ceux qu’on veut perdre afin de les pouvoir mieux surprendre. L’amitié est une chose trop sainte pour en abuser de la sorte ; et celui qui aura pu feindre d’aimer quelqu’un pour le trahir, mérite que ceux qu’il voudra par après aimer véritablement n’en croient rien et le haïssent.
Pour ce qui regarde les alliés, un Prince leur doit tenir exactement sa parole, même lorsque cela lui est préjudiciable ; car il ne le saurait être tant, que la réputation de ne manquer point à faire ce qu’il a promis, lui est utile, et il ne peut acquérir cette réputation que par de telles occasions, où il y va pour lui-même de quelque perte ; mais en celles qui le ruineraient tout à fait, le droit des gens le dispense de sa promesse. Il doit aussi user de beaucoup de circonspection, avant que de promettre, afin de toujours pouvoir garder sa foi. Et bien qu’il soit bon d’avoir amitié avec la plupart de ses voisins, je crois néanmoins que le meilleur est de n’avoir point d’étroites alliances qu’avec ceux qui sont moins puissants. Car, quelque fidélité qu’on se propose d’avoir, on ne doit pas attendre la pareille des autres, mais faire son conte qu’en sera trompé, toutes les fois qu’ils y trouveront leur avantage ; et ceux qui sont plus puissants l’y peuvent trouver, quand ils veulent et non pas ceux qui le sont moins.
Pour ce qui est des sujets, il y en a de deux sortes : à savoir les grands et le peuple. Je comprends sous le nom de grands tous ceux qui peuvent former des partis contre le Prince, de la fidélité desquels il doit être très assuré ; ou, s’il ne l’est pas, tous les politiques sont d’accord qu’il doit employer tous ses soins à les abaisser, et qu’en tant qu’ils sont enclins à brouiller l’État, il ne les doit considérer que comme ennemis. Mais pour les autres sujets, il doit surtout éviter leur haine et leur mépris, ce que je crois qu’il peut toujours faire, pourvu qu’il observe exactement la justice à leur mode (c’est-à-dire suivant les lois auxquels ils sont accoutumés), sans être trop rigoureux aux punitions, ni trop indulgent aux grâces, et qu’il ne se remette pas tout à ses Ministres, mais que, leur laissant seulement la charge des condamnations plus odieuses, il témoigne avoir lui-même le soin de tout le reste ; puis aussi qu’il retienne tellement sa dignité qu’il ne quitte rien des honneurs et des déférences que le peuple croit lui être dues, mais qu’il n’en demande point davantage, et qu’il ne fasse paraître en public que ses plus sérieuses actions, ou celles qui peuvent être approuvées de tous, réservant à prendre ses plaisirs en particulier, sans que ce soit jamais au dépens de sa personne ; et enfin qu’il soit immuable et inflexible, non pas aux premiers desseins qu’il aura formés en soi-même, car d’autant qu’il ne peut avoir l’œil partout, il est nécessaire qu’il demande conseil et entende les raisons de plusieurs avant que de se résoudre ; mais qu’il soit inflexible touchant les choses qu’il aura témoignées avoir résolues, encore même qu’elles lui fussent nuisibles ; car malaisément le peuvent-elles être tant serait la réputation d’être léger et variable.
Ainsi je désapprouve la maxime du chapitre 15 : Que le monde étant fort corrompu, il est impossible qu’on ne se ruine, si l’on veut être toujours un homme de bien ; et qu’un Prince pour se maintenir doit apprendre à être méchant, lorsque l’occasion le requiert ; si ce n’est peut-être que, par un homme de bien, il entende un homme superstitieux et simple qui n’ose demander bataille le jour du Sabbat, et dont la conscience ne puisse être en repos, s’il ne change la religion de son peuple. Mais, pensant qu’un homme de bien est celui qui fait tout ce que lui dicte la vraie raison, il est certain que le meilleur est de tâcher à l’être toujours.
Je ne crois pas aussi ce qui est au chapitre 19 : Que l’on peut être autant haï pour les bonnes actions que pour les mauvaises, sinon en tant que l’envie est une espèce de haine ; mais cela n’est pas le sens de l’Auteur. Et les Princes n’ont pas coutume d’être enviés par le commun de leurs sujets ; ils le sont seulement par les grands, ou  par leurs voisins, auxquels les mêmes vertus qui leur donnent l’envie, leur donnent aussi de la crainte ; c’est pourquoi jamais on ne doit s’abstenir de bien faire pour éviter cette sorte de haine ; et il n’y en a point qui leur puisse nuire, que celle qui vient de l’injustice ou de l’arrogance que le peuple juge être en eux. Car on voit même que ceux qui ont été condamnés à mort, n’ont point coutume de haïr leurs juges, quand ils pensent l’avoir méritée ; et on souffre aussi avec patience les maux qu’on n’a point mérités, quand on croit que le Prince de qui on les reçoit, est en quelque façon contraint de les faire, et qu’il en a du déplaisir ; parce qu’on estime qu’il est juste qu’il préfère l’utilité publique à celle des particuliers. Il y a seulement de la difficulté, lorsqu’on est obligé de satisfaire deux partis qui jugent différemment de ce qui est juste, comme lorsque les Empereurs Romains avaient à contenter les Citoyens et les Soldats ; auquel cas il est raisonnable d’accorder quelque chose aux uns et aux autres, et on ne doit pas entreprendre de faire venir tout d’un coup à la raison ceux qui ne sont pas accoutumés de l’entendre ; mais il faut tâcher peu à peu, soit par des écrits publics, soit par les voix des Prédicateurs, soit par tels autres moyens, à la leur faire concevoir. Car enfin le peuple souffre tout ce qu’on peut lui persuader être juste, et s’offense de ce qu’il s’imagine d’être injuste ; et l’arrogance des Princes, c’est-à-dire l’usurpation de quelque autorité, de quelques droits, ou de quelques honneurs qu’il croit ne leur être point dus, ne lui est odieuse que parce qu’il  la considère comme une espèce d’injustice.
Au reste, je ne suis pas aussi de l’opinion de cet Auteur, en ce qu’il dit en sa Préface : Que comme il faut être dans la plaine pour mieux voir la figure des montagnes lorsqu’on en veut tirer le crayon, ainsi on doit être de condition privée pour bien connaître l’office d’un Prince. Car le crayon ne représente que les choses qui se voient de loin ; mais les principaux motifs des actions des Princes sont souvent des circonstances si particulières, que, si ce n’est qu’on soit Prince soi-même, ou bien qu’on ait été fort longtemps participant de leurs secrets, on ne les saurait imaginer.
C’est pourquoi je mériterais d’être moqué si je pensais pouvoir enseigner quelque chose à votre Altesse en cette matière ; aussi n’est-ce pas mon dessein, mais seulement de faire que mes lettres lui donnent quelque sorte de divertissement, qui soit différent de ceux que je m’imagine qu’elle a en son voyage, lequel je lui souhaite parfaitement heureux : comme sans doute il sera si votre Altesse se résout de pratiquer ces maximes qui enseignent que la félicité d’un chacun dépend de lui-même, et qu’il faut tellement se tenir hors de l’empire de la Fortune, que, bien qu’on ne perde les occasions de retenir les avantages qu’elle peut donner, on ne pense pas toutefois être malheureux, lorsqu’elle les refuse ; et parce qu’en toutes les affaires du monde il y a quantité de raisons pour et contre, qu’on s’arrête principalement à considérer celles qui servent à faire qu’on approuve les choses qu’on voit arriver.  Tout ce que j’estime le plus inévitable sont les malades du corps, desquelles je prie Dieu qu’il vous préserve ; et je suis avec toute la dévotion que je puis avoir, etc.
                                       Descartes

Elisabeth à Descartes (10 octobre 1646)

Réponse au sujet de Machiavel

Berlin, 10 octobre 1646
(Réponse à la lettre de septembre 1646 consacrée au Prince de Machiavel)
 
Monsieur Descartes,


Vous avez raison de croire que le divertissement que vos lettres m’apportent, est différent de celui que j’ai eu au voyage, puisqu’il me donne une satisfaction plus grande et plus durable ; encore que j'aie trouvé en celui-ci toute celle que me peuvent donner l'amitié et les caresses de mes proches, je les considère comme choses qui pourraient changer, au lieu que les vérités que celle-là m'apprend, laissent des impressions en mon esprit, qui contribueront toujours au contentement de ma vie.
J'ai mille regrets de n'avoir point amené le livre, que vous avez pris la peine d'examinera pour m'en dire votre sentiment, par terre, me laissant persuader que le bagage que j'enverrais par mer à Hambourg, serait ici plus tôt que nous; et il n'y est pas encore, quoique nous y sommes arrivés le 7/17 septembre du passé. C'est pourquoi je ne me saurais représenter des maximes de cet auteur qu'autant qu'une très mauvaise mémoire me peut fournir d'un livre que je n'ai point regardé de 6 ans. Mais il me souvient que j'en approuvais alors quelques vues, non pour être  bonnes de foi, mais parce qu'elles causent moins de mal que ceux dont se servent vue quantité d'ambitieux imprudents, que je connais, qui ne tendent qu'a brouiller, & laisser le reste à la fortune et celles de cet auteur tendent toutes a l'établissement.
Il me semble aussi que, pour enseigner le gouvernement d'un État, il se propose l'État le plus difficile à gouverner, où le prince est un nouvel usurpateur, au moins en l'opinion du peuple et en ce cas, l'opinion qu'il aura lui même de la justice de sa cause, pourrait servir au repos de sa conscience, mais non à celui de ses affaires, où les lois contrarient son autorité, où les grands la contreminent et où le peuple la maudit. Et lorsque l’État est ainsi disposé, les grandes violences font moins de mal que les petites, parce que celles ci offensent aussi bien que celles la, et donnent sujet à une longue guerre; celles-là en ôtent le courage et les moyens aux grands qui la pourront entreprendre. De même, lorsque les violences viennent promptement et tout à la fois, elles fâchent moins qu'elles n'étonnent, et sont aussi plus supportables au peuple, qu'une longue suite de misères que les guerres civiles apportent.
Il me semble qu'il y ajoute encore, ou bien l'enseigne, par l'exemple du neveu du pape Alexandre, qu'il propose comme un politique parfait, que le Prince doit employer à ces grandes cruautés quelque Ministre qu'il puisse par après sacrifier a la haine du peuple et quoi qu'il paraisse injuste au Prince de faire périr un homme qui lui aurait obéi, je trouve que des personnes si barbares et dénaturées, qui se veulent employer à servir de bourreau à tout un peuple, pour quelque considération que ce soit, ne méritent point de meilleur traitement ; et pour moi, je préférerais la condition du plus pauvre paysan d'Hollande, à celle du Ministre qui voudrait obéir à pareils ordres, ou à celle du Prince qui serait contraint de les donner.
Lorsque le même auteur parle des alliés, il les suppose, pareillement, aussi méchants qu'ils peuvent être, et les affaires en telle extrémité, qu'il faut perdre toute une république, ou rompre sa parole à ceux qui ne la gardent qu'aussi longtemps qu'elle leur est utile.
Mais, s'il a tort de faire des maximes générales de ce qui ne se doit pratiquer qu'en fort peu d'occasions, il pèche en cela également avec presque tous les Sts Pères et les anciens philosophes, qui en font de même ; et je crois que cela vient du plaisir qu'ils prennent a dire des paradoxes, qu'ils peuvent après expliquer a leurs écoliers. Lorsque cet homme ici dit qu'on se ruine, si on veut toujours être homme de bien, je crois qu'il n'entend point que, pour dire homme de bien, il faut suivre les lois de la superstition, mais cette loi commune, qu'il faut faire à chacun, comme on voudrait avoir fait à soi : ce que les princes ne sauraient presque jamais observer à un particulier de leurs sujets, qu'il faut perdre toutes les fois que l'utilité publique le requiert. Et puisque, devant vous, personne n'a dit que la vertu ne consiste qu'a suivre la droite raison, mais lui ont prescrit quelques lois ou règles plus particulières, il ne faut point s'étonner qu'ils ont manqué a la bien définir.
Je trouve que la règle, que vous observer en sa préface, est fausse, parce qu'il n'a point connu de personne clairvoyante en tout ce qu'elle se propose, comme vous êtes, par conséquent qui, de privée et retirée hors de l'embarras du monde, serait néanmoins capable d'enseigner aux princes comme, ils doivent gouverner, comme il paraît a ce que vous en écrites.
Pour moi, qui n'en ai que le titre, je n’étudie qu’à me servir de la règle que vous mettez à la fin de votre lettre, en tâchant de me rendre les choses présentes les plus agréables que je puis. Ici je n'y rencontre point beaucoup de difficulté, étant en une maison où j'ai été chérie depuis mon enfance et où tout le monde conspire à me faire des caresses. Encore que ceux-là me détournent quelques fois d'occupations plus utiles, je supporte aisément cette incommodité, par le plaisir qu'il y a d'être aimé de ses proches. Voila, Monteur, la raison que je n'ai eu plutôt le loisir de vous rendre compte de l'heureux succès de notre voyage, comme il s'est passé sans incommodité aucune, avec la promptitude que je vous ai dit ci-dessus, & de la fontaine miraculeuse dont vous me parlâtes a La Haye.
Je n'en ai été qu'une petite lieue éloignée, à Cheuningen, où nous avons rencontré toute la famille de céans qui en venait. M. l'Électeur m'y voulait mener pour la voir; mais puisque le reste de notre compagnie opinait pour un autre divertissement, je n'osais point leur contredire, et me satisfaisais d'en voir et goûter l'eau, dont il y a diverses sources de différent goût; mais on ne se sert principalement que de deux, dont la première est claire, salée, et une forte purge; l'autre, un peu blanchâtre, goûte comme de l'eau mêlée avec du lait, et est, à ce qu'on dit, rafraîchissante. On parle de quantité de guérisons miraculeuses qu'elles font; mais je n'en ai pu apprendre de personne digne de foi. Ils disent bien que ce lieu est rempli de pauvres, qui publient avoir été nés sourds, aveugles, boiteux ou bossus,et trouvé leur guérison en cette fontaine. Mais puisque ce font des gens mercenaires, et qu'ils rencontrent une assez crédule aux miracles, je ne crois pas que cela doive persuader les personnes raisonnables. De toute la cour de M. l'Électeur mon cousin, il n'y a eu que son grand Écuyer, qui s'en est bien trouvé. Il a eu une blessure sous l'œil droit, dont il a perdu la vue d'un côté, par le moyen d'une petite peau, qui lui est venue dessus cet œil et l'eau salée de cette fontaine, étant appliquée sur l’œil a dissipé ladite peau, tellement qu'il peut, à cette heure, discerner les personnes en fermant l'œil gauche. Outre qu'étant homme de complexion forte et de mauvaise diète, une bonne purge ne lui pouvait nuire, comme elle a fait a plusieurs autres.
J'ai examiné le chiffre que vous m'avez envoyé, et le trouve fort bon, mais trop prolixe pour écrire tout un sens; et si on n'écrit que peu de paroles, on les trouverait par la quantité des lettres. Il vaudrait mieux faire une clef des paroles par l'alphabet, et puis marquer quelque distinction entre les nombres qui signifient des lettres et celles qui signifient des paroles.
J'ai ici si peu de loisir à écrire, que je suis contrainte de vous envoyer ce brouillon, où vous pouvez remarquer, à la différence de la plume, toutes les fois que j'ai été interrompue. Mais j'aime mieux paraître devant vous avec toutes mes fautes, que de vous donner sujet de croire que j'ai un vice si éloigné de mon naturel, comme celui d’oublier mes amis en l'absence, principalement une personne que je ne saurais cesser d'affectionner, sans cesser aussi d'être raisonnable, comme vous, Monsieur, à qui je ferai toute ma vie,
Votre très affectionnée amie à vous servir,
ELISABETH.

Elisabeth a descartes

 

lundi 1 mars 2010

Unedic, zone de non-droit

Unedic, zone de non-droit : nous portons plainte

Le 19 février dernier, dans la salle des criées du Palais de justice de Paris, lors d'une conférence de l'Association française de droit du travail, nous interpellions publiquement Monsieur Jean-Paul Dommergue, directeur juridique de l'Unedic.                                  

Les grèves et les suicides de ses agents rappellent que Pôle emploi fabrique, des deux côtés du guichet, angoisse et incertitude. Lorsque le nombre de fins de droits à venir est livré à la publicité, on se souvient que l'Unedic n'indemnise qu'une minorité de chômeurs. Alors que, chaque semaine, la police intervient pour fermer des Pôle emploi et en évacuer des précaires qui réclament le respect et leurs droits, les discours officiels se chargent de faire oublier l'expérience concrète de millions de précaires, de chômeurs et d'intermittents de l'emploi.
L'opacité des institutions de gestion de la population doit à tout prix être préservée... Ce qui de l'Unedic doit demeurer caché est parfaitement mis en lumière par l'exemple des recalculés des congés maladie et maternité. En avril 2009, des centaines d'intermittents on vu du jour au lendemain et sans aucune explication, le montant de leur allocations amputé voire réduit à zéro durant plusieurs mois. Leur point commun ? Tous ces salariés avaient été en congé maternité, congé maladie ou en formation en 2008 ou 2009 et s'étaient vu attribuer par l'Unedic une allocation que celle-ci a ensuite considérée comme erronée avant de récupérer l'argent versé "par erreur" sans autre forme de procès, comme dans d'innombrables autres cas d'"indus". L'absence de notification de ces décisions ? Illégal. Des notifications après-coup ? Illégal. Des notifications rédigées sans "motivation en fait et en droit" ? Illégal. Des diminutions d'allocations qui ne respectent pas la quotité de revenu insaisissable au regard de la loi ? Là aussi, qu'importe... Face à la mobilisation d'une partie des concernés, on se contentera de concéder de simples réductions partielles de dette tout en continuant à la réclamer et à la prélever.
Combien de temps faut-il pour ouvrir des droits ? Combien de temps faut-il pour obtenir même un rejet de demande d'allocation spécifique de solidarité (ASS) lorsque l'on a épuisé ses droits ? Comment savoir qu'existe, pour certains précaires, une maigre prime de 500 euros distribuée par Pôle emploi ? Pourquoi tant d'intermittents du spectacle qui réunissent les conditions pour être indemnisés selon les annexes VIII et X de la convention d'assurance-chômage se voient-ils ouvrir des droits pour des durées plus brèves et des montants inférieurs ? Et qu'en est-il de ceux qui pourraient être indemnisés selon la règle commune et se voient basculés en "catégorie saisonnier" parce qu'à l'instar de millions de salariés leurs pratiques d'emploi sont discontinues ? Pourquoi l'utilisation dans les Pôle emploi de panneaux d'affichages attribués par la loi aux collectifs de chômeurs, d'intermittents de précaires doit-elle, selon une instruction Pôle emploi du 27 janvier dernier, proscrire "les messages à caractère militant" ? D'aucun trouveront inacceptable un trop irréfutable constat : l'arbitraire ne constitue pas l'exception mais l'une des modalités structurantes du fonctionnement de ces institutions de gestion des salariés.
Le Mouvement ouvrier avait progressivement conquis un droit du travail qui assurait des garanties au-delà des entreprises, du poste de travail. Or ce sont précisément ces retraites, ce chômage, ces droits sociaux qui constituent depuis longtemps déjà les enjeux d'une restauration, celle de la souveraineté que l'on voudrait incontestée - en fait et en droit - de la concurrence de tous contre tous. Ce n'est pas pour rien que la "refondation sociale" patronale de la fin des années 90 s'est d'abord appliquée à l'Unedic avec le Pare...
Face à cela, peu de recours des premiers concernés par ces décisions infondées en droit qui les spolient et les brisent ; moins encore de procédures juridictionnelles, une fabrication jurisprudentielle quasi inexistante. Le droit social est bien ce "droit diffus" dont seuls ceux qui l'ordonnent paraissent en mesure de se saisir. Face à cela, peu de conflits ouverts et, si ce n'est aux forceps, aucun espace public pour les mouvements collectifs qui savent ce que peuvent ces institutions et en font, plutôt que rien, quelque chose, une cause.
Comme ce fut le cas à une plus large échelle en 2004 suite à l'amputation rétroactive de droits ouverts, nous, recalculées par l'Unedic, nous préparons à porter plainte. Comme ce fut le cas durant les années 80, avant l'obtention d'un bien insuffisant RMI interdit aux jeunes, puis durant les 90, lorsque les mouvements de chômeurs et de précaires étaient réunis par le mot d'ordre "un revenu c'est un dû", puis, de nouveau, lors de la lutte des intermittents entamée en 2003, il n'y a pas d'autre choix que d'agir ensemble contre ce qui nous détruit. Il est temps que les chômeurs, les intermittents et l'ensemble des précaires se rencontrent et agissent pour leur compte.
Laurent Bloc, Flore Chagrin, Rosa Gelt, Louise Calusca sont intermittents recalculés de Pôle emploi, et membres de la Coordination des intermittents et précaires (Idf).
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Invitation à tous ceux qu'intéresse de près ou de loin l'émergence d'un mouvement de chômeurs
Le Mouvement des Chômeurs et Précaires en Lutte de Rennes, depuis les manifestations de décembre dernier, envisage la possibilité pour les précaires de recourir à un mode d’action inédit pour se faire entendre : la GRÈVE DES CHÔMEURS.

Il est facile de faire le constat du caractère structurel et expansif du chômage et de l’éclatement du salariat traditionnel ; pourtant, même si le passage par des phases de chômage est devenu massif, même si la précarité de l’emploi tend à devenir la norme, même si la formation continue, le développement de l’économie de la connaissance mettent à mal la distinction entre travail et non-travail, on fait comme si «le travail» était l’apanage des salariés en CDI. Ainsi le travail des chômeurs et précaires (contrats courts, intérim, formation, recherche d’emploi, reconversion, prospection…) n’est-il absolument pas reconnu. Bien au contraire, le chômeur est toujours un potentiel suspect de fraude aux allocations et il est sensé porter la responsabilité de sa situation. Ainsi le pouvoir s’octroie-t-il le droit de dicter l’usage que les chômeurs doivent faire de leur temps, et veut les voir se mener entre eux une concurrence acharnée pour décrocher des miettes d’emploi précaire ou des boulots de merde dans les secteurs dits «en tension».

Nous travaillons : nous n’avons pas à payer pour la crise de l’économie et du salariat.

Nous travaillons et ce travail n’est pas reconnu ; pire, il est exploité par le pouvoir économico-politique qui attend de nous que nous nous fassions «productifs», «compétitifs», corvéables et dociles.

Nous travaillons et nous pensons, comme la plupart des salariés, qu’il est préférable de travailler de manière autonome et coopérative ; que l’épanouissement de tous dans leur activité est la condition de l’épanouissement de chacun ; que toute entreprise «à but lucratif» est a priori suspecte. Nous pensons que le bien du marché n’est pas celui de la collectivité. Comme les salariés, nous sommes donc amenés à résister à une certaine idée, une certaine organisation du travail qu’on veut nous imposer.

Nous en avons assez d’être traités de parasites, quand la bourgeoisie est aujourd’hui si décomplexée, et quand l’ensemble de l’organisation du travail fait la preuve de son caractère globalement irresponsable, pathogène et nuisible.

dimanche 28 février 2010

Retour sur la grève générale en Mai 68 et le sabotage de la CGT

Sur la grève générale en Mai 68 

Extrait du livre de René Vienet :
«Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations» où vous comprendrez pourquoi Pompidou a surnommé Georges Séguy, le chef de la CGT d'alors, son "ministre de l'intérieur" et pourquoi le vice-président du Medef (anciennement CNPF) d'alors, Dailly, a eu ce cri du cœur : "je suis le premier à reconnaître qu'au mois de Mai, ce sont les syndicats qui, avec un courage, un sang-froid et une détermination admirables, ont empêché que les mouvements ne débouchent sur le domaine politique, et Dieu sait combien nous avons été inquiets dans ce pays au moment où nous avons cru que les troupes leur échappaient, emmenées par je ne sais quels enragés"
           
LA GRÈVE GÉNÉRALE SAUVAGE

"En France, il suffit qu'on soit quelque chose pour vouloir être tout."         
Marx: Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel  


                                                                                                   

Pendant la journée du 17 mai, la grève s'étendit à presque toute l'industrie métallurgique et chimique. Après ceux de Renault, les ouvriers de Berliet, Rhodiaceta, Rhône-Poulenc et S.N.E.C.M.A. décidèrent d'occuper les usines. Plusieurs gares étaient aux mains des cheminots, et peu de trains restaient encore en circulation. Les postiers occupaient déjà les centres de tri. Le 18, la grève gagna Air-France et la R.A.T.P. Partie de quelques occupations exemplaires en province, la grève s'était étendue à la région parisienne, pour toucher l'ensemble du pays. Dès ce moment, même les syndicats ne pouvaient plus douter que cette réaction en chaîne de grèves sauvages aboutirait à la grève générale.
Déclenché spontanément, le mouvement des occupations s'était d'emblée affirmé contre toutes les consignes et tout contrôle des syndicats. « À la Direction de la Régie, constatait Le Monde du 18 mai, on souligne le caractère sauvage du déclenchement du mouvement après la grève du 13 mai, qui avait été modérément suivie en province. On estime également paradoxal que le foyer de contestation se situe dans une entreprise où, précisément, il n'y avait sur le plan social que des conflits de routine, relativement mineurs ». L'ampleur de la grève contraignit les syndicats à une contre-offensive rapide qui allait montrer, avec une évidence particulièrement brutale, leur fonction naturelle de gardiens de l'ordre capitaliste dans les usines. La stratégie syndicale poursuivait son but principal : détruire la grève. Pour ce faire, les syndicats, qui avaient une longue tradition de briseurs de grèves sauvages, s'employèrent à réduire ce vaste mouvement de grève générale à une série de grèves d'entreprise juxtaposées. La C.G.T. prit la tête de cette contre-offensive. Dès le 17 mai, son Conseil confédéral se réunissait et déclarait : «L'action engagée à l'initiative de la C.G.T. et avec d'autres organisations syndicales [Note des auteurs: Effarant mensonge  souligné par nos soins] crée une situation nouvelle et revêt une importance exceptionnelle.» La grève était ainsi acceptée, mais pour refuser tout mot d'ordre de grève générale. Cependant, partout les ouvriers votèrent la grève illimitée avec occupation. Pour devenir les maîtres d'un mouvement qui les menaçait directement, les organisations bureaucratiques devaient d'abord mettre un frein aux initiatives des travailleurs, et faire face à l'autonomie naissante du prolétariat. Elles s'emparèrent donc des Comités de grève, qui devinrent aussitôt un véritable pouvoir policier chargé d'isoler les ouvriers dans les usines, et de formuler en leur nom ses propres revendications. 
Tandis qu'à la porte de presque toutes les usines, les piquets de grève, toujours aux ordres des syndicats, empêchaient les ouvriers de parler pour eux-mêmes, de parler aux autres et d'entendre parler les courants les plus radicaux qui se manifestaient alors, les directions syndicales se chargeaient de réduire l'ensemble du mouvement à un programme de revendications strictement professionnelles. Le spectacle de la contestation bureaucratique atteignit sa phase parodique, quand on vit la C.F.D.T., fraîchement déchristianisée, s'en prendre à la C.G.T., accusée - à juste titre - de s'en tenir aux « revendications alimentaires », proclamer : « Au-delà des revendications matérielles, c'est le problème de la gestion et de la direction de l'entreprise qui est posé. » Cette surenchère électorale d'un syndicat à vocation moderniste alla jusqu'à proposer « l'autogestion » , comme forme du « pouvoir ouvrier dans l'entreprise ». On put voir alors les deux falsificateurs-en-chef se lancer à la tête la vérité de leur propre mensonge : le stalinien Seguy [ Seguy était le chef de la CGT] en qualifiant l'autogestion de « formule creuse », le curé Descamps [Descamp était le chef de la CFDT] en la vidant de son contenu réel. En fait, cette querelle des anciens et des modernes à propos des meilleures formes de défense du capitalisme bureaucratisé, préludait à leur accord fondamental sur la nécessité de négocier avec l'État et le patronat. 
Lundi 20 mai, à quelques secteurs près, qui n'allaient pas tarder à rejoindre le mouvement, la grève avec occupation était générale. On comptait 6 millions de grévistes ; il allait y en avoir plus de 10 dans les jours suivants. La C.G.T. et le P.C., débordés de toutes parts, dénonçaient toute idée de « grève insurrectionnelle », tout en faisant mine de durcir leurs positions revendicatives. Seguy déclarait que ses « dossiers étaient prêts pour une éventuelle négociation ». Pour les syndicats, toute la force révolutionnaire du prolétariat ne devait servir qu'à les rendre présentables aux yeux d'un gouvernement presque inexistant, et d'un patronat effectivement dépossédé. La même comédie se jouait au niveau politique. Le 22 mai, la motion de censure fut repoussée dans l'indifférence générale. Il y avait plus de choses dans les usines et dans les rues que dans toutes les assemblées de Parlement et de partis réunies. La C.G.T. appela à une « journée de revendication » pour le vendredi 24. Mais, entre-temps, l'interdiction de séjour signifiée à Cohn-Bendit allait relancer la lutte dans la rue. Une manifestation de protestation fut improvisée le jour même pour préparer celle du lendemain, vendredi. La parade des cégétistes, commencée à 14 heures, se clôtura dans le calme par un discours particulièrement sénile de de Gaulle.  Cependant à la même heure, des milliers de manifestants avaient résolu,encore une fois, de défier simultanément la police et le service d'ordre étudiant. La participation massive des ouvriers à cette manifestation condamnée par le P.C. et la C.G.T. montrait, négativement, à quel point ceux-ci pouvaient seulement offrir le spectacle d'une force qui ne leur appartenait plus. De même le « leader du 22 mars » [Cohn-Bendit] réussissait, par son absence forcée, à susciter une agitation qu'il aurait été incapable de modérer. 
Quelque trente mille manifestants s'étaient rassemblés entre la gare de Lyon et la Bastille. Ils entreprirent de marcher sur l'Hôtel de Ville. Mais évidemment la police avait déjà bouclé toutes les issues ; la première barricade fut donc aussitôt dressée. Elle donna le signal d'une série d'affrontements qui se prolongèrent jusqu'à l'aube. Une partie des manifestants avait réussi à atteindre et à saccager la Bourse. L'incendie, qui aurait répondu aux voeux de plusieurs générations de révolutionnaires, ne détruisit que très superficiellement ce « temple du Capital ». Plusieurs groupes s'étaient répandus dans les quartiers de la Bourse, des Halles, et de la Bastille jusqu'à la Nation ; d'autres avaient gagné la rive gauche et tinrent le Quartier Latin et Saint-Germain-des-Prés, avant de refluer vers Denfert-Rochereau. La violence atteignit son point culminant(*). Elle avait cessé d'être le monopole des « étudiants », elle était le privilège du prolétariat. Deux commissariats furent mis à sac dans l'enthousiasme : ceux de l'Odéon et de la rue Beaubourg. Sous le nez des policiers impuissants, deux cars et une voiture de police furent brûlés à coups de cocktails Molotov, devant le commissariat du Panthéon. 
Dans le même moment, plusieurs milliers d'émeutiers lyonnais combattaient la police, écrasaient un commissaire en lâchant sur lui un camion chargé de pierres, et allaient plus loin que leurs camarades de Paris en organisant le pillage d'un grand magasin. On se battit à Bordeaux, où la police choisit la trêve, à Nantes, et même à Strasbourg. Ainsi donc les ouvriers étaient entrés en lutte, non seulement contre leurs syndicats, mais encore en sympathisant avec un mouvement d'étudiants, et mieux, de voyous, de vandales défendant des slogans absolument scandaleux, qui allèrent de « Je jouis dans les pavés » jusqu'à « Ne travaillez jamais ». Aucun des ouvriers qui vinrent trouver les révolutionnaires hors des usines, pour chercher avec eux une base d'accord, ne formula de réserve sur cet aspect extrême du mouvement. Au contraire, les travailleurs n'hésitèrent pas à construire les barricades, à brûler les voitures, à piller les commissariats et à faire du boulevard Saint-Michel un vaste jardin, coude à coude avec ceux que, dès le lendemain, Fouchet [le ministre de l'intérieur de l'époque] et le Parti dit Communiste appelaient la « pègre »
Le 25, le gouvernement et les organisations bureaucratiques répondirent conjointement à ce prélude insurrectionnel qui les avait fait trembler. Leurs réponses furent complémentaires : tous deux souhaitaient l'interdiction des manifestations et la négociation immédiate ; chacun prit la décision souhaitée par l'autre.

* On avoua un mort parmi les manifestants. La malheureuse victime fit beaucoup d'usage : on déclara qu'elle était tombée d'un toit ; puis qu'elle avait été poignardée en s'opposant à la pègre qui manifestait ; enfin le rapport du médecin légiste divulgué plusieurs semaines après concluait à une mort provoquée par un éclat de grenade                            

                    

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