samedi 3 septembre 2011

Des dépotoirs pour les créances pourries

Toute personne possédant un tant soit peu de mémoire pourrait se demander où ont bien pu passer les masses de crédit à haut risque pour lesquelles, après le maelström financier de 2008, il fallait trouver une sépulture – la plus discrète possible. Une chose est sûre : elles n’ont pas été remboursées. Au contraire, l’immense dette fictive n’a cessé de gonfler, tant il est vrai que le jeu favori du secteur privé depuis des lustres consiste à faire semblant de croire qu’on remboursera les vieilles créances par de nouvelles, et les nouvelles par d’autres, encore à venir. D’un autre côté, du fait des sommes colossales que représentent ces fameux « actifs toxiques », il ne pouvait être question de les amortir en totalité (sinon, de façon purement cosmétique, en les dissimulant sous le tapis des écritures bancaires) : c’eût été provoquer, selon les propres termes des gourous de la finance, la « fusion du cœur »[2] du système financier international. Afin que les banques puissent néanmoins rééquilibrer leur bilan, on leur permit de se délester de leurs créances pourries. Cependant, on ne parle plus du tout de ces « bad banks »[3] qui, avec l’appui des garanties gouvernementales, ont eu la lourde tâche d’enrayer provisoirement la débâcle du « système bancaire fantôme »[4] consécutive à l’éclatement de la bulle immobilière.
Dans les milieux officiels, on fondait en effet de grands espoirs sur les garanties apportées par l’Etat : elles restaureraient bientôt un climat de « confiance » tel que des titres depuis longtemps sans valeur pourraient à nouveau se voir cotés à un prix qui ne soit pas totalement dérisoire. Un tel miracle n’était toutefois possible qu’à condition que le secteur de l’immobilier étasunien, d’où avait démarré l’onde de choc, opère un redressement spectaculaire. Il n’en a visiblement pas pris le chemin. Quant aux garanties étatiques, elles n’étaient pas davantage exigibles et il ne fallait surtout pas qu’elles le soient, sans quoi la « fusion du cœur », après un petit détour par le budget des Etats, aurait repris sans que plus rien ne puisse l’arrêter. Alors qu’a-t-on fait des déchets hautement toxiques du système financier ? En vérité, on a trouvé un site où les enfouir définitivement : les banques centrales. Oui, celles-là même qui aujourd’hui inondent le monde entier de dollars, d’euros, etc. – autant dire insufflent de l’oxygène dans les bronches d’une économie-monde cliniquement morte. Certes, elles n’en sont pas encore à jeter littéralement l’argent par les fenêtres, mais déjà elles en abreuvent les banques commerciales sous la forme de prêts, à des taux d’intérêts très bas, voire même nuls. Comme pour tout prêt, on demande aux banques des « garanties ». Mais quelle caution pourraient bien apporter nos banques en difficultés ? Leurs monceaux de créances toxiques, bien sûr. Que les banques centrales s’empressent de prendre en pension comme s’il s’agissait des joyaux de la couronne.
Il n’y a pas trois ans que les marchés financiers se sont effondrés, et voilà qu’à leur tour, épuisées par les mesures anticrise, les finances publiques d’un nombre croissant de pays se retrouvent asphyxiées. Il arrive aujourd’hui aux obligations d’Etat ce qui est arrivé aux titres de la finance privée. Une part toujours plus conséquente d’une dette déjà difficilement maîtrisable bascule dans une sorte de « budget fantôme »[5]. A l’instar de ce qui s’est passé pour le crédit hypothécaire, les emprunts d’Etat se transforment un à un en déchets toxiques. Mais cela n’empêchera pas les banques centrales de les accepter eux aussi avec gratitude. Les Asiatiques achètent-ils moins de bons du Trésor US ? Qu’à cela ne tienne, la Réserve fédérale américaine elle-même en réclame comme si elle était en état de manque. De la même façon, la crise de la dette souveraine européenne serait aujourd’hui beaucoup plus grave, en dépit de tous les plans de renflouement, si la BCE ne rachetait pas aux pays de l’Union frappés par la crise, d’importants volumes d’obligations depuis longtemps sans valeur. Ironie du sort, ce sont donc précisément les banques centrales, soi-disant bastions de la stabilité financière, qui font office de dépotoirs accueillant les déchets toxiques du système financier international. Pour ces actifs c’est la fin du voyage, car les banques centrales n’ont plus derrière elles aucune institution susceptible de les délester à leur tour de ce fardeau. La façade de normalité érigée à partir de 2008 s’avère en définitive une hasardeuse politique de création de monnaie s’appuyant, en guise de « garantie », sur un tas de créances pourries.
25 juillet 2011 
Robert Kurz est membre du groupe allemand Exit ! et l'un des théoriciens  de la mouvance de la critique de la valeur 
 
 
[1] Paru en allemand dans le quotidien Neues Deutschland du 25 juillet 2011. Version originale disponible en ligne à l’adresse : http://www.neues-deutschland.de/artikel/202814.giftmuelldeponien-des-kredits.html. (Ndt)
[2] En référence à la fusion du cœur d’une centrale nucléaire, phénomène aussi lourd de conséquences qu’impossible à maîtriser, survenu à Tchernobyl en 1986 et, partiellement, à Fukushima en 2011. (Ndt)
[3] Ou « structures de défaisance » : entités à financement public créées précisément pour racheter et concentrer les actifs toxiques, de façon à les isoler du reste du système financier. (Ndt)
[4] Schattenbanken-Systems, en anglais « shadow banking system », littéralement « système bancaire de l’ombre » mais on parle aussi de « système bancaire parallèle » : ensemble d’intermédiaires financiers du type fonds d’investissement, fonds monétaires, banques d’investissements, compagnies d’assurances, etc., dont le poids a démesurément grandi en particulier de 2000 à 2008. N’acceptant pas les dépôts bancaires classiques, ils ne sont pas soumis aux mêmes régulations, notamment en termes de garantie en fonds propres, et sont de ce fait susceptibles de prendre davantage de risques. (Ndt)
[5] Schattenhaushalte, littéralement « budget de l’ombre ». (Ndt)
D'autres textes sur ce site qui interprètent à partir de la critique de la valeur, à la fois les fondements de la crise de la civilisation capitaliste et le populisme anticapitaliste de gauche comme de droite qui sert aujourd'hui de critique mutilée :
 
- Crédit à mort (Anselm Jappe).
- Tous contre la finance ? (Anselm Jappe)
- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (par Robert Kurz, 2008)
- Le vilain spéculateur (par Robert Kurz, 2003)

vendredi 2 septembre 2011

CONFÉRENCE DE HEINZ VON FOERSTER

(extrait)

 

La question de l'origine de l'univers est une de ces questions par essence indécidables personne n'était là pour y assister. De plus, cela apparaît clairement quand on pense aux nombreuses questions différentes qui sont données à cette question. Les uns disent qu'il y eut un acte créateur unique il y a quatre mille ou cinq mille ans, d'autres disent qu'il n'y a pas eu de début et qu'il n'y aura pas de fin, car l'univers est un système en équilibre dynamique perpétuel ; et puis il y a ceux qui soutiennent que l'univers est né dans un « Big bang » il y a dix ou vingt milliards d'années, Big bang dont on peut entendre les faibles restes grâce à de grandes antennes radio ; mais j'incline plutôt à croire le récit de Chuang Tseu, parce qu'il est le plus ancien et par conséquent le plus proche de l'événement. Il dit : « Les deux ne font rien; ce ne rien faire est dignité ; La terre ne fait rien ; ce ne rien faire est repos ; de l'union de ces deux ne rien faire naît toute action. Et toutes choses sont amenées à l'existence ». Je pourrais continuer sans fin avec d'autres exemples, car je ne vous ai pas encore dit ce que les Birmans, les Australiens, les Esquimaux, les Bushmen, les Ibos, etc., nous raconteraient sur leurs origines. En d'autres termes, dites moi comment l'univers est apparu, et je vous dirai qui vous êtes.
« Il n'y a que les questions qui sont par essence indécidables que nous pouvons trancher ». Pourquoi ? Simplement parce que les questions décidables sont déjà tranchées par le choix du cadre dans lequel elles sont posées, et par le choix des règles qui régissent le rapport entre ce que nous appelons « la question » et ce que nous pouvons prendre pour une « réponse ».
Dans certains cas, cela peut aller vite, dans d'autres, cela peut prendre un temps très, très long, mais en fin de compte nous arriverons, après une séquence d'étapes logiques contraignantes, a un résultat irréfutable : un Oui déterminé, ou un Non déterminé.
Mais nous ne sommes soumis à aucune contrainte, même pas à celle de la logique, lorsque nous choisissons dans des questions par essence indécidables. Il n'y a pas de nécessité, intérieure ou extérieure, qui nous force à donner une réponse ou une autre à de telles questions. Nous sommes libres. Le complément de la nécessité n'est pas le hasard, mais le choix. Nous pouvons choisir ce que nous voulons devenir par le choix que nous allons faire sur une question par essence indécidable. Voilà pour les bonnes nouvelles, comme disent les journalistes américains. Et maintenant, les mauvaises.
Avec cette liberté de choix, nous voilà à présent responsables du choix que nous allons faire, quel qu'il soit. Pour certains, celle liberté est un don du ciel. Pour d'autres, une telle responsabilité est un fardeau écrasant ; comment y échapper ? Comment l'éviter ? Comment le faire porter à quelqu'un d'autre ? Avec beaucoup d'ingéniosité et d'imagination, quantité de mécanismes ont été inventés grâce auxquels on peut passer à côté de cette terrible charge. Avec la hiérarchie, on a construit des institutions entières où il est impossible de localiser les responsabilités. Dans de tels systèmes, chacun peut dire : « On m'a dit de faire x ». Sur la scène politique, on entend de plus en plus la phrase de Ponce Pilate : « Je n'ai pas d'autre choix que x ». En d'autres termes : « Ne dites pas que je suis responsable, blâmez d'autres que moi ». Cette phrase remplace visiblement la suivante « Parmi les nombreux choix que j'avais, j'ai choisi de faire X ». J'ai fait allusion à l'objectivité plus haut, et j'en fais à nouveau mention ici comme procédé couramment usité pour éviter la responsabilité.
Comme vous vous en souvenez peut-être, l'objectivité exige que les propriétés de l'observateur n'entrent en aucun cas en ligne de compte dans la description de ses observations. Par celle suppression de ce qui fait l'essence de l'observation, c'est à dire les processus cognitifs, on réduit l'observateur à n'être qu'une machine à copier, et l'on a réussi à évacuer la notion de responsabilité.
Pourtant, Ponce Pilate, la hiérarchie, l'objectivité et les autres stratagèmes dérivent tous d'un choix qu'on a fait à propos de deux questions par essence indécidables. Voici ces deux questions décisives : « Suis-je à part de l'univers ? Si oui, alors quand j'observe, j'observe comme à travers le trou d'une serrure un univers en évolution », « Fais-je partie de l'univers ? Alors, à chacun de mes actes, je change à la fois moi-même, et l'univers ». Chaque fois que je réfléchis à celle alternative, je suis toujours aussi surpris par la profondeur de l'abîme qui sépare les deux mondes fondamentalement différents que peut engendrer un tel choix : soit me voir comme citoyen d'un univers indépendant de moi, dont je peux éventuellement découvrir les normes, les règles et les coutumes soit me voir comme participant à une entreprise dont nous inventons chaque jour les coutumes, les règles et les normes.
Quand je parle avec les gens qui ont soit décidé d'être des découvreurs, soit décidé d'être des inventeurs, je suis toujours frappé par le fait qu'aucun d'eux n'a conscience d'avoir pris un jour cette décision. De plus, mis au défi de pouvoir justifier leur position, ils construisent un cadre conceptuel qui, en fin de compte, est lui-même le résultat d'un choix fait sur une question par essence indécidable.
On dirait que je vous raconte un roman policier, mais sans vous dire qui est le gentil et qui est le méchant, qui est sain d'esprit et qui est fou, qui a raison et qui a tort. Puisque ce sont là des questions par essence indécidables, il revient à chacun de nous de prendre ces décisions et d'en assumer la responsabilité. Il y a un meurtrier. Je propose qu'il soit impossible de savoir s'il est ou était fou. Tout ce que nous savons, c'est ce que j'en dis, c'est ce que vous en dites, ou ce que l'expert en dit. Et moi, vous, l'expert, sommes responsables de ce que moi, vous, l'expert, disons de sa santé mentale ou de sa folie. Là encore, la question n'est pas « qui a raison et qui a tort ». Cela, c'est une question par essence indécidable. Le point important, ici, c'est la liberté ; la liberté de choix ; c'est ce dont parle José Ortega y Gasset : « L'homme n'a pas de nature, mais une histoire. L'homme n'est pas chose mais drame. Sa vie est quelque chose qu'il lui faut choisir, construire tout en avançant, et c'est dans ce choix et celle invention qu'il est humain. Chaque être humain est son propre romancier, et bien qu'il ait le choix d'être un écrivain original ou un plagiaire, il ne peut échapper à la nécessité de choisir. Il est condamné à être libre ».
La vérité n'est pas le problème. Le problème, c'est la confiance. Je compris le problème, c'est de comprendre le problème, c'est de comprendre le fait de comprendre ; le problème, c'est de prendre des décisions sur des questions par essence indécidables.
A ce moment apparut la Métaphysique et elle demanda à sa jeune sœur l'Éthique « Que me conseillerais-tu de rapporter à mes protégés, les métaphysiciens, qu'ils s'appellent ainsi ou non ? » et l'Éthique répondit « Dis leur qu'ils devraient toujours s'efforcer d'agir en sorte d'augmenter le nombre des choix possibles; oui, d'augmenter le nombre de choix possibles ».

Heinz von Foerster.

http://inventin.lautre.net

mercredi 31 août 2011

Anomalies environnementales au World Trade Center


Les enquêteurs qui ont contrôlé la qualité de l'air au World Trade Center, après les attentats du 11 Septembre, ont trouvé des niveaux extrêmement élevés de composés organiques volatiles ainsi que des produits inhabituels qui n'avaient jamais été vus auparavant dans ce type d'incendie… 

Résumé: Les enquêteurs qui ont contrôlé la qualité de l’air au World Trade Center, après les attentats du 11 Septembre, ont trouvé des niveaux extrêmement élevés de composés organiques volatiles ainsi que des produits inhabituels qui n’avaient jamais été vus auparavant dans ce type d’incendie. Les données collectées par l’US Environmental Protection Agency (EPA) mettent en valeur de fortes pointes dans les niveaux de benzène, de styrène et de plusieurs autres produits de combustion. Ces pics ont eu lieu à des dates précises en octobre et novembre 2001 et février 2002. En outre, les données recueillies par les chercheurs de l’Université Davis de Californie ont montré des pointes dans les niveaux de soufre et de composés de silicium, et de certains métaux, dans les aérosols. Pour mieux expliquer ces données, ainsi que la détection inhabituelle de 1,3-diphenylpropane, la présence de nanocomposites énergétiques dans les débris de Ground Zero est prise comme hypothèse.

mardi 30 août 2011

Commotion: Enfin un Internet hors de tout contrôle

Un WIFI Autonome
Un immeuble confortable et anonyme, au cœur de Washington, à quelques rues de la Maison Blanche. Dans une enfilade de bureaux au fond du 5e étage, une vingtaine de jeunes gens, surtout des garçons, travaillent discrètement, dans une ambiance à la fois studieuse et décontractée. Cette petite équipe, composée d'informaticiens, de juristes et de sociologues, est en train de réaliser l'utopie suprême des hackers et des militants libertaires du monde entier : un logiciel permettant la création de réseaux sans fil à haut débit 100 % autonomes, qui fonctionneront sur les fréquences Wi-Fi, sans s'appuyer sur aucune infrastructure existante – ni relais téléphonique, ni câble, ni satellite. Ils seront mouvants, horizontaux, entièrement décentralisés et échapperont à toute surveillance, car le trafic sera anonyme et crypté.
Ce projet ambitieux – nom de code Commotion– est dirigé par Sascha Meinrath, 37 ans, militant de longue date de l'Internet libre et précurseur des réseaux citoyens – au sein du collectif de journalistes en ligne Indymedia, puis à l'université d'Urbana-Champaign (Illinois), un des berceaux du logiciel libre, et dans diverses start-up et ONG d'action sociale : "J'ai bricolé mon premier réseau autonome il y a dix ans. Les antennes étaient faites avec des boîtes de conserves." Depuis ces temps héroïques, Sascha Meinrath a fait du chemin. Dans sa version actuelle, Commotion est un projet très officiel. Il est hébergé et financé par l'Open Technology Initiative (OTI), département high-tech de la New America Foundation, organisme prestigieux consacré à l'étude des grands problèmes de la société américaine, et présidé par Eric Schmidt, l'un des patrons de Google.
Grâce à cette tutelle, Sascha Meinrath dispose d'un budget annuel de 2,3 millions de dollars (1,6 million d'euros), auxquels est venue s'ajouter une subvention exceptionnelle de 2 millions, octroyée par le département d'État. En effet, les diplomates américains s'intéressent de près à la technologie des réseaux sans fil autonomes, légers et faciles à installer. Ils espèrent les déployer bientôt sur le terrain dans diverses situations d'urgence : dans des zones dévastées par une guerre ou une catastrophe naturelle ; dans les régions les plus déshéritées de la planète, où les populations sont privées de moyens de communication modernes ; et, enfin, comme "outil de contournement" dans des pays dictatoriaux, pour aider les dissidents politiques à communiquer entre eux et avec le reste du monde, en déjouant la surveillance policière et la censure. "Fin 2010, se souvient Sascha Meinrath, j'ai appris un peu par hasard que le département d'Etat avait décidé d'aider ce type de recherches. Nous avons déposé un dossier, en concurrence avec d'autres organisations, et nous avons été choisis. Les autres projets s'appuyaient en partie sur les infrastructures existantes, alors que Commotion les court-circuite entièrement."

"LE SEUL OUTIL À APPORTER SUR LE TERRAIN, C'EST UNE CLÉ USB"
La subvention fédérale n'a pas suffi à transformer l'équipe de Commotion en fonctionnaires. Josh King, 28 ans, le responsable technique, a gardé son look très rebelle – vêtu de noir de la tête aux pieds, avec chaîne, piercing et cheveux en bataille... Son bureau est encombré d'appareils de toutes sortes, sur lesquels il fait des tests approfondis, car Commotion doit pouvoir fonctionner avec un assemblage hétéroclite. Ses logiciels transforment un routeur Wi-Fi ordinaire, un simple PC ou un smartphone en relais intelligents, capables de connaître en temps réel la configuration du réseau, et de trier les données pour les envoyer vers leurs destinataires, ou vers un autre relais, plus proche du but. Par ailleurs, Commotion peut être facilement raccordé au reste du monde : il suffit qu'un seul des appareils soit connecté à Internet pour que tous les autres profitent de l'accès. "En fait, résume Josh King, le seul outil indispensable à apporter sur le terrain, c'est une clé USB contenant les logiciels, qui doivent être installés sur chacun des appareils appelés à faire partie du réseau." Depuis le printemps 2011, OTI propose des éléments de Commotion en téléchargement libre sur Internet. Une version de travail complète sera disponible en septembre, afin que des experts de tous les pays puissent l'étudier et faire des suggestions. Sascha Meinrath ne sait pas exactement qui télécharge quoi, car il ne garde aucune trace des internautes venant sur le site : "Si nous conservions une liste de nos visiteurs, nos serveurs pourraient être piratés par différents gouvernements – y compris le nôtre."
Récemment, OTI a reçu des messages de militants du "printemps arabe", vivant en Égypte, en Syrie, en Libye, à Bahreïn et au Yémen : "Ils veulent se procurer Commotion, mais nous essayons de les dissuader. C'est trop tôt, il n'est pas sécurisé, ce serait risqué de s'en servir contre un régime répressif. Cela dit, si ça se trouve, des groupes clandestins utilisent déjà des versions provisoires, sans nous le dire. Certains interlocuteurs sont peut-être des agents au service des dictatures, mais peu importe, nous montrons la même chose à tout le monde."
Sascha Meinrath se donne jusqu'à fin 2012 pour produire une version utilisable par le grand public. Pour aller plus vite, OTI s'approprie des systèmes mis au point par d'autres équipes. Pour la sécurisation, Commotion va intégrer les programmes du projet TOR (The Onion Router), inventé par une bande d'hackers allemands et américains pour circuler sur Internet en évitant d'être repéré. TOR a notamment été utilisé pour protéger les communications du site WikiLeaks –qui a divulgué en 2010 des masses de documents secrets appartenant au gouvernement des Etats-Unis. L'un des créateurs de TOR, l'Américain Jacob Appelbaum, fut un temps très proche de l'équipe de WikiLeaks. A deux reprises, en 2010, il a été arrêté par la police américaine, qui l'a interrogé sur ses activités au sein de WikiLeaks et a saisi ses téléphones et ses ordinateurs. Or, Jacob Appelbaum est aussi un ami personnel de Sascha Meinrath, qui fait appel à lui comme conseiller pour la mise au point de Commotion.
Pour expliquer cette situation paradoxale, Sascha Meinrath évoque la "schizophrénie" du gouvernement fédéral : "Parmi les responsables de Washington, il y a encore des gens formés pendant la guerre froide, qui rêvent de tout bloquer et de tout surveiller, mais il y a aussi des jeunes arrivés avec Obama, qui sont partisans de la transparence et de la liberté d'expression. En privé, de nombreux fonctionnaires du département d'Etat étaient en colère de voir leur hiérarchie critiquer WikiLeaks aussi violemment. Selon eux, l'affaire aurait pu être l'occasion de montrer au monde que les Etats-Unis savent défendre la liberté d'expression et la transparence, en toutes circonstances."
A présent, Jacob Appelbaum participe à un vaste projet baptisé Freedom Box – un ordinateur basique et bon marché transformé en serveur crypté et sécurisé pour le grand public. Sascha Meinrath envisage d'intégrer Freedom Box au réseau Commotion, notamment pour bénéficier d'une fonction dite de "connexion différée" : "Par exemple, lors d'une manifestation réprimée par la police, un manifestant prend une photo avec un smartphone connecté à Commotion. Internet a été coupé ce jour-là dans le quartier par les autorités, la photo ne peut pas sortir du pays, mais grâce à Commotion, elle est stockée à l'abri, sur une freedoom box locale. Puis, dès qu'Internet est rétabli, la box envoie automatiquement la photo dans le monde entier."

LES ENTREPRISES DE TÉLÉCOMS, ENNEMIS POTENTIELS
OTI songe à intégrer d'autres appareils expérimentaux, qui permettront aux utilisateurs de partager des masses de fichiers lourds, de faire transiter sur Commotion des appels téléphoniques passés avec des mobiles ordinaires, de transmettre des données dans toutes les gammes de fréquences, et même d'interconnecter plusieurs réseaux voisins : "En juillet, raconte Sascha Meinrath, une équipe d'hackers en camionnette a monté un réseau éphémère, couvrant une zone de 60 km sur 30, à cheval sur l'Autriche, la Croatie et la Slovénie. C'est la preuve qu'on peut fournir une connexion Internet à toute une zone frontalière, sans être physiquement présent dans le pays." Commotion n'est pas prêt pour un déploiement dans les zones à risque, mais il peut déjà être testé aux Etats-Unis – par exemple, dans les quartiers pauvres des grandes villes, dont les habitants ne peuvent pas se payer d'abonnement Internet classique. A Washington, à Detroit, et dans une réserve indienne californienne, l'OTI est entré en contact avec des associations de quartiers et des groupes militants qui avaient entrepris de créer des réseaux sans fil sauvages, pour offrir aux habitants des accès Internet gratuits. Grâce à son expertise et à son carnet d'adresses, l'équipe d'OTI a fourni à ces amateurs une aide technique et financière décisive.
Cette fois, les ennemis potentiels sont les entreprises de télécoms, qui pourraient faire pression sur les autorités, pour qu'elles tuent ces initiatives citoyennes à coups de lois et de restrictions bureaucratiques. Sascha Meinrath est conscient de la menace : "Notre technologie va bousculer pas mal de choses, y compris aux Etats-Unis. Si les gens se mettent à construire leurs propres réseaux, le business model des groupes de télécoms va s'effondrer. Il faut s'attendre à ce qu'ils contre-attaquent brutalement." Commotion devra aussi affronter l'hostilité des majors d'Hollywood, car il peut faciliter le piratage des œuvres sous copyright. Sascha Meinrath est à la fois fataliste et optimiste : "Que ce soit aux Etats-Unis, au Moyen-Orient ou ailleurs, qui va mettre en place ces réseaux alternatifs ? Pas des vieux, on le sait. Ce sont les ados qui vont s'en emparer. Ils s'en serviront pour contester l'ordre établi et aussi pour partager leur musique et leurs films. Ce sera peut-être négatif pour les détenteurs de droits, mais le bilan global sera très positif."
Yves Eudes Article du 31.08.11

Commotion Wireless

As recent events in Egypt and Tunisia have illustrated (and Myanmar demonstrated several years prior), democratic activists around the globe need a secure and reliable platform to ensure their communications cannot be controlled or cut off by authoritarian regimes. To date, technologies meant to circumvent blocked communications have focused predominantly on developing services that run over preexisting communication infrastructures. Although these applications are important, they still require the use of a wireline or wireless network that is prone to monitoring or can be completely shut down by central authorities. Moreover, many of these technologies do not interface well with each other, limiting the ability of activists and the general public to adopt sophisticated circumvention technologies.
The New America Foundation’s Open Technology Initiative (OTI) proposes to build a new type of tool for democratic organizing: an open source “device-as-infrastructure” distributed communications platform that integrates users’ existing cell phones, WiFi-enabled computers, and other WiFi-capable personal devices to create a metro-scale peer-to-peer (mesh) communications network. Leveraging a distributed, mesh wireless infrastructure provides two key enhancements to existing circumvention technologies and supports human rights advocates and civil society organizations working around the globe. First, a distributed infrastructure eliminates the ability of governments to completely disrupt communications by shutting down the commercial or state-owned communications infrastructure. Second, device-as- infrastructure networks enhance communications security among activists by eliminating points for centralized monitoring, by enabling direct peer-to-peer communication, and by aggregating and securing individual communications streams.


« Séisme sur le marché mondial. Des causes sous-jacentes de la crise financière »

Ce texte a été rédigé par Norbert Trenkle en mai 2008 avant le crash de l'automne 2008. Membre du groupe allemand Krisis et co-auteur avec Robert Kurz et Ernst Lohoff du «  Manifeste contre le travail », Norbert Trenkle participe depuis de nombreuses années au renouvellement d'une théorie critique radicale du capitalisme. Merci à Sinziana pour sa traduction et à l'auteur de nous autoriser à mettre en ligne la version française de ce texte sur ce site. Nous signalons à cette occasion que le prochain séminaire de Krisis aura lieu du 23 au 25 septembre prochain.

En avril 2005, Franz Müntefering[1] fit une déclaration où, en guise de « critique du capitalisme », il comparait à une « nuée de sauterelles » les « cupides spéculateurs » qui, pour lui comme pour une grande partie de l’opinion publique, devaient être tenus pour principaux responsables de l’actuelle crise économique et sociale. Reprise dans une brochure du Ver.di[2], au moment de la crise des subprimes de l’été 2007, cette métaphore animalière déclencha en Europe et ailleurs un débat fort attendu. Mais, le problème avec ce genre de thèses, outre leurs connotations antisémites, c’est qu’elles remplacent l’analyse de la dynamique du capitalisme mondialisé par une simple condamnation morale de la finance. Évitant cet écueil, l’essai qui suit[3] se propose, d’une part, de mettre en lumière la relation entre l’expansion débridée des marchés financiers internationaux ces dernières décennies et le krach dont nous vivons aujourd’hui les prémices ; d’autre part, d’en déduire quelques considérations utiles pour les syndicats et les mouvements sociaux.
 
Pour la grande majorité des commentateurs et des économistes, l’affaire est entendue : l’effondrement des marchés financiers internationaux que nous voyons se produire, et qui risque bien de dégénérer en authentique crise économique planétaire, résulte de la liberté sans bornes accordée à la spéculation, en particulier aux États-Unis. Ce sont donc, logiquement, les banques et les fonds d’investissement qu’on a montrés du doigt en tant que principaux acteurs de la spéculation, mais aussi les gouvernements et leurs banques centrales (notamment le gouvernement américain et la Fed, sa « réserve fédérale ») qui les ont laissés faire, voire encouragés. Et tous ceux qui, depuis des années, derrière chaque fracture socio-économique (chômage de masse, dumping salarial, concurrence locale exacerbée et démantèlement des protections sociales), croient discerner la conséquence du fait que la spéculation a les coudées franches et est devenue une fin en soi, et considèrent la réglementation et le contrôle des marchés financiers comme les clés qui permettront de résoudre ces problèmes, ont aujourd’hui le sentiment que les faits leur donnent raison.
A première vue, on pourrait effectivement penser que la finance est à l’origine de la pression accrue qui s’exerce sur la société tout entière. Qui contesterait que les marchés financiers ont acquis une importance historiquement sans précédent et influent plus fortement que jamais sur l’activité économique ? Cet état de choses n’est-il pas, en soi, suffisant pour les désigner comme les premiers responsables de la souffrance sociale ? Pourtant, si la dénonciation des hedge funds, private equity funds[4] et autres acteurs des marchés financiers rencontre une approbation aussi unanime (a fortiori lorsqu’elle fait appel à une imagerie incendiaire à base de « nuée de sauterelles » et de « sangsues »), ce n’est pas seulement parce qu’elle colle aux apparences. C’est aussi et surtout parce qu’elle s’appuie sur le lieu commun largement répandu selon lequel la finance, les banques et les « spéculateurs » engendreraient la plupart des effets pervers du capitalisme en faisant, sans se fatiguer, des profits sur le dos des « honnêtes travailleurs » et des « entreprises de production ». D’où le blâme s’abattant régulièrement sur ces spéculateurs animés d’une « insatiable cupidité », toujours en quête de « rendements excessifs », etc. – comme si le mode de production capitaliste n’était pas, par essence, fondé sur le principe de maximisation des profits et n’avait pas toujours été prêt à tout, y compris à marcher sur des cadavres, pour le mettre en œuvre.
Cette dénonciation des marchés financiers ne constitue donc en aucun cas une critique du capitalisme ; elle est, au mieux, un soupir de nostalgie au souvenir du capitalisme d’après-guerre régulé par l’Etat-providence, quand le monde paraissait encore « en ordre ». Plus grave, elle ouvre la porte à des délires antisémites basés sur la distinction communément admise entre un « capital créatif » (concret) et un « capital accapareur » (abstrait), où la figure des « spéculateurs » rejoint celle des « Juifs » soupçonnés de tirer, depuis les coulisses, les ficelles de l’économie et de la politique mondiales. Ce dangereux amalgame idéologique ayant été identifié et dénoncé à plusieurs reprises ces dernières années[5], je ne m’y étendrai pas davantage. En revanche, je m’efforcerai de montrer qu’une vision des activités financières aussi grevée de préjugés conduit à inverser les relations causales à l’œuvre dans la logique fonctionnelle du capitalisme, empêchant ainsi non seulement toute analyse pertinente de la crise en cours mais encore toute opposition adéquate aux exigences sociales et politiques que ladite logique fait peser sur nous.
Les répercussions à long terme de la crise du fordisme
Il suffit d’un coup d’œil à l’histoire moderne pour se convaincre que la frénésie spéculative et l’apparition de vastes bulles de crédit n’ont jamais été la cause d’aucune crise capitaliste ; elles en sont au contraire le produit, la forme prise par un processus de crise dont il faut rechercher la véritable origine dans le ralentissement de la valorisation du capital au sein de l’économie réelle. C’est encore plus vrai pour ce qui concerne l’actuelle crise financière et la longue période de spéculation qui l’a précédée, même si certaines particularités historiques distinguent cette crise des précédentes.
Tout le monde s’accorde sur le fait que les marchés financiers ont commencé à prendre de l’ampleur et à devenir autonomes vers le milieu des années 1970. Cependant, ce n’était pas le résultat de choix politiques arbitraires, ni de l’influence de think tanks néolibéraux ou de puissants lobbies économiques, ainsi qu’on le prétend souvent ; c’était une réponse à la crise structurelle inhérente au système, crise qui, lorsque le fordisme eut rencontré ses limites, vint mettre un terme à l’expansion capitaliste d’après-guerre. A cette époque, en effet, l’épuisement des réserves organisationnelles de productivité qu’avait créées la production de masse standardisée comprimait les taux de profits, tandis que, dans le même temps, les classes laborieuses étaient parvenues, à force de luttes, à obtenir de meilleurs salaires et avantages sociaux, et que les coûts d’investissement des infrastructures publiques augmentaient sans cesse. Dans un tel contexte, le relèvement notable du prix du baril de pétrole par les pays de l’OPEP, en faisant soudain grimper en flèche le coût de la surexploitation des réserves d’énergies fossiles, fut suffisant pour mettre en panne la dynamique de croissance auto-entretenue d'après-guerre. On cessa d’investir dans les moyens de production, usines, bâtiments, etc., ces secteurs ne rapportant désormais plus assez. D’importantes masses de capitaux se trouvèrent « libres », sans aucun investissement rentable en vue.
Mais étant donné que le capital est, par essence, valeur s’autovalorisant – autrement dit, étant donné que le seul but de la production capitaliste consiste à transformer l’argent en davantage d’argent (ce qui explique que le capitalisme soit condamné à la croissance quantitative perpétuelle, sans considération des besoins humains ni des limites naturelles) –, le moindre ralentissement du processus de valorisation est immédiatement synonyme de crise. Plus précisément : de crise de suraccumulation, ou encore, comme disent les économistes contemporains, de crise de surinvestissement. Une partie du capital est excédentaire (au regard des critères de sa propre fin en soi abstraite) et se voit, par conséquent, menacée de dévalorisation. En outre, lorsque cette dévalorisation se produit, elle ne se traduit pas simplement par la faillite d’un certain nombre d’entreprises et de banques (ce qui fait partie du fonctionnement normal du capitalisme), mais se répercute, transmise et renforcée par des effets négatifs amplificateurs, à travers l’économie et la société tout entières.
Voilà précisément la menace qui se profilait au milieu des années 1970, conformément au pronostic de nombreux économistes (pas tous de gauche)[6]. Mais pourquoi n’est-ce pas arrivé ? Pourquoi la grande crise économique mondiale n’a-t-elle pas éclaté ? L’une des raisons majeures à cela tient au fait qu’une part substantielle des capitaux excédentaires, ces capitaux qui ne pouvaient plus être injectés dans l'économie réelle, fut détournée vers les marchés financiers et jeta son dévolu, dans un premier temps, sur les créances publiques, puis, de plus en plus, sur la spéculation boursière et immobilière. Ce report sur la sphère financière est, en soi, une phase tout à fait normale, qui intervient lors de chaque crise de la valorisation du capital. Marx l’avait déjà analysée au moment de la crise de 1857, forgeant à cette occasion le concept de « capital fictif ». Capitaux et crédit spéculatifs sont dits fictifs car ils n’ont du capital que l’apparence. En effet, s’ils produisent bien pour leur détenteur des gains spéculatifs ou des intérêts élevés, cet argent n’entre pas véritablement dans le cycle de la valorisation, qui suppose nécessairement la production de biens ou de services au moyen d’une certaine quantité de travail abstrait, dont une partie sera prélevée au titre de la valeur ajoutée. Les « revenus » que « produisent » le capital fictif, eux, sont prélevés à d’autres sources : impôts ou emprunts nouveaux (dans le cas de la dette publique qui croît de manière exponentielle), pari sur l’avenir (dans le cas des gains spéculatifs) ou bradage de la substance sociale (dans le cas des recettes de privatisation).
C’est l’exemple de la dette publique croissante qui est le plus parlant : l’Etat emprunte de l'argent pour le réinjecter aussitôt dans le circuit de la consommation. Du point de vue du créancier, cet argent apparaît comme du capital, puisqu’il « produit » des intérêts. Toutefois, en réalité, il est depuis longtemps dépensé, et n’a donc de « valeur » que sous la forme de titres de créances (les obligations d’État). Le crédit à la consommation et le crédit hypothécaire opèrent sur le même principe : le débiteur emprunte de l'argent pour acheter maison, voiture ou tout autre bien ; quoiqu’il ait été dépensé, ce même argent apparaît aux yeux du créancier comme un capital qui a été investi de façon rentable, ce qui, de son point de vue, est la seule chose qui importe. Aussi longtemps que la bulle continuera de grossir, crédit et spéculation lui apparaîtront comme des possibilités d'investissement on ne peut plus « réelles ».
Toutefois, la croissance du capital fictif ne se traduit pas seulement par de nouvelles opportunités offertes aux investisseurs ; sur le plan macro-économique, elle a aussi pour conséquence de retarder le déclenchement de la crise. Car le report du capital excédentaire sur les marchés financiers n’empêche sa dévalorisation que temporairement, tandis que, dans le même temps, par le biais de divers mécanismes, il crée une augmentation du pouvoir d'achat s’exprimant par une demande accrue de biens et de services qui permet à l’économie réelle de poursuivre sa course, voire même la stimule. Dans le cas de l'augmentation de la dette publique, ce mécanisme agit immédiatement et, à ce titre, s’est imposé comme un instrument incontournable de la politique économique. Que l’argent dépensé par l’Etat serve à construire des routes, à acheter des avions de combat ou à verser des prestations sociales, il retourne, de toute façon, directement dans le circuit de la consommation, alimentant ainsi l’économie. Comme l’a montré le récent boom de l’immobilier aux Etats-Unis, le crédit à la consommation et les prêts hypothécaires ont exactement les mêmes effets macro-économiques, à cette différence près que les débiteurs sont, cette fois, des particuliers. Quant aux profits réalisés sur les marchés financiers, ils sont eux aussi, dans une certaine mesure, réinjectés dans l’économie réelle, soit par le biais des dépenses d’équipement des banques, fonds d’investissement et autres acteurs institutionnels de la finance (parcs de véhicules d’entreprise, ordinateurs, immeubles de bureaux de prestige), soit par le fait qu’employés de la finance et investisseurs indépendants couvrent leur propre consommation grâce au produit des intérêts et de la spéculation. A cet égard, le capital fictif est tout sauf un poids mort entravant la bonne marche de l’économie réelle. C’est même l’inverse : il permet à l’exploitation capitaliste de se poursuivre, pour un temps, comme si de rien n’était.
Aucun mécanisme, jusqu’à présent, n’était toutefois parvenu à faire durer cette situation très longtemps. A chaque fois, une courte période de surchauffe spéculative débouchait sur un vaste krach où le potentiel de destruction accumulé se déchargeait avec une violence soudaine, annihilant en un clin d’œil une part substantielle des structures économiques et sociales. La spécificité historique de la crise du fordisme tient en ce que la dévalorisation brutale des masses de crédit et de capitaux spéculatifs ne s’est pas encore produite. Mais ça ne signifie en aucun cas que la logique de la valorisation capitaliste ait été abrogée, comme on l’a souvent dit. Cette crise n’est historiquement unique que du point de vue du sursis remarquablement long dont elle a bénéficié ; pour le reste, basée sur le mécanisme du capital fictif, elle n’est pas structurellement différente des précédentes et finira donc tôt ou tard par éclater sous la forme d’une énorme vague de dévalorisation. A cette durée inhabituelle correspond logiquement la non moins inhabituelle inflation des bulles du crédit et de la spéculation. S’il s’avère exact, ainsi que l’affirment à peu près tous les journaux, qu’aujourd’hui 97% des flux financiers transnationaux sont de nature purement spéculative, il n’y a pas lieu d’y voir la preuve d’un « dysfonctionnement » de l’économie, ni celle de l’insatiable « cupidité » des spéculateurs ; cela indique simplement à quel point la crise a été longtemps ajournée et, conséquemment, quel gigantesque potentiel de destruction elle renferme.
Les particularités du long ajournement de la crise
D’un point de vue politique, on peut dire que c’est avant tout la dérégulation progressive des marchés financiers internationaux et le découplage définitif des monnaies par rapport à l’or (l’abandon, en 1971, de la convertibilité du dollar en or entraînait la fin du système des taux de change fixes) qui permirent de retarder si longtemps le déclenchement de la crise. Car c’est ce qui rendit possible que la masse monétaire mondiale croisse dans des proportions inenvisageables lors des précédentes crises, à cause des limites strictes à l’expansion monétaire imposées par l’étalon-or et les réglementations nationales des marchés. Cependant, la décision d’abattre ces limites ne fut pas un acte politique arbitraire, attribuable à l’influence de tel ou tel puissant groupe d’intérêts.[7] Elle résulta plutôt du développement économique des années 1950-1960, qui avait peu à peu sapé les fondements du système de Bretton Woods. A mesure que les Etats-Unis perdaient leur suprématie économique incontestée – au point d’arriver tout juste à couvrir, à grand renfort d’endettement public croissant, les dépenses nécessaires au maintien de leur position de puissance militaire et politique mondiale (le coût de la guerre du Vietnam ayant joué ici, comme on le sait, un rôle de premier plan) –, ils ne parvenaient plus, au sein d’un système de taux de change fixes, à garantir les devises occidentales sur leurs réserves d’or. Ainsi se firent jour simultanément, avec le concours actif des gouvernements, des banques centrales et des organismes financiers internationaux, les conditions d’une inflation considérable de la masse monétaire. A partir des années 1970, et par-dessus tout des années 1980, de vastes quantités de liquidités non garanties furent injectées dans les marchés, soit directement via la dette publique, soit, chaque fois que les marchés semblaient un peu instables, par le biais de politiques d’aide au crédit. Les États-Unis jouèrent, certes, un rôle essentiel dans ce processus puisque leur position de superpuissance les autorisait à emprunter dans leur propre monnaie sans subir aucune perte de change, dans la mesure où le dollar fonctionnait de facto comme devise mondiale (un statut qui est aujourd’hui remis en question). Mais les autres pays occidentaux, avec leur propre dette publique et leurs politiques de création de monnaie, ont également contribué pour une part non négligeable au gonflement continuel de la bulle planétaire de capital fictif, et donc à retarder encore et encore l’éclatement de la crise.
Par ailleurs, le long cycle capitaliste-financier entamé dans les années 1970 présente cette autre caractéristique notable : tout en offrant un sursis à la crise du fordisme, il coïncidait avec la forte hausse de productivité consécutive à la troisième révolution industrielle, c’est-à-dire à l’introduction des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Sous les conditions d’une crise de suraccumulation « normale », avant d’espérer mettre en œuvre une si profonde transformation de la production, il aurait fallu passer par une grave dépression mondiale qui aurait réduit les structures économiques de l’après-guerre à un tas de décombres. Toutefois, le long ajournement de la crise permis par l’expansion du capital fictif eut pour effet de limiter cette destruction essentiellement aux pays du Sud et de l’ex-bloc soviétique. Si les structures fordistes de la métropole occidentale furent également mises à mal, c’est là le résultat d’une plus longue évolution qui vit la pression sur les conditions de travail et les systèmes sociaux s’accentuer peu à peu, tandis que les structures de production subissaient des transformations fondamentales. Cette évolution n’affecta pas les pays de la même façon en fonction de leur position sur le marché mondial et au sein de la concurrence économique, mais la tendance était partout la même : le secteur industriel, à l’aide des applications de la micro-électronique, fut rationalisé de façon radicale et peu à peu réduit à un noyau hyperproductif ; en revanche, tout segment de la production qui ne pouvait pas (encore) être rentabilisé grâce à l’automation se vit sous-traité par des pays ou des secteurs à bas salaires.
Dans la mesure où le secteur dit des services prit une importance accrue en même temps qu’il absorbait une part conséquente de la force de travail dont l’industrie ne voulait plus, une lecture superficielle de la situation pouvait amener à conclure que le capitalisme traversait simplement une nouvelle restructuration, caractérisée par la perte de la position dominante du secteur industriel au profit des services et de l’« économie du savoir », à quoi s’ajoutait la globalisation des relations économiques. C’est pourquoi la plupart des observateurs et des experts de l’industrie s’accordèrent à penser que le capitalisme, au moins dans la métropole, avait largement réussi à surmonter la crise des années 1970-1980 (nom de code : « crise de la société de travail »), même si cela s’était fait au prix d’une précarisation accrue des conditions de vie et de travail pour de larges pans de la population – précarisation considérée, selon la couleur politique du commentateur, soit comme inévitable, soit comme le produit de politiques néolibérales qu’il fallait amender. En revanche, pour la droite comme pour la gauche, le diagnostic d’un procès de crise au fondement même du capitalisme paraissait absurde et fallacieux. « Regardez comme le capitalisme est en pleine forme ! » s’écriait-on (que ce soit sur un ton enthousiaste, critique ou résigné) au vu du déferlement de profits de ces dernières années.
L’actuelle crise des marchés financiers montre très clairement que cette lecture reposait sur des bases erronées. Erronées non pas parce que, comme le prétendent ceux qui fulminent contre les « nuées de sauterelles », la spéculation détruirait une économique réelle dotée d’une structure viable, mais plutôt parce que cette économie réelle, telle qu’elle a évolué depuis vingt-cinq ou trente ans, n’a jamais constitué le support permettant une phase auto-entretenue d’accumulation capitaliste. Tout au contraire : elle ne fut (et n’est toujours) viable que grâce à l’afflux constant de capital fictif. Un véritable essor auto-entretenu supposerait, dans un contexte de croissance continue, d’absorber une main d’œuvre de plus en plus nombreuse dans la sphère de la production de marchandises et au niveau de productivité standard ; c’est là le seul moyen de garantir que la masse de valeur ajoutée va continuer à croître et que le cycle « argent – marchandises – davantage d’argent » tournera sans fin. Du point de vue de la demande, cela voudrait dire qu’à chaque instant, il faut créer suffisamment de revenus du travail pour espérer vendre les marchandises produites l’instant d’avant. Voilà précisément les circonstances qui font défaut sous les conditions de la troisième révolution industrielle. La rationalisation sur la base des NTIC laboure tous les secteurs de l’économie à une telle allure que, globalement, le nombre de travailleurs devenant superflus augmente sans cesse, en dépit de ceux qu’absorbe la croissance. Cela signifie que la logique de la valorisation non seulement conduit à des coupes claires au niveau de la demande dont, pourtant, elle dépend pour réaliser sur le marché la valeur produite, mais aussi, plus fondamentalement, qu’elle sape en permanence sa propre assise.[8] Considérée sous cet angle, la révolution micro-électronique de la production constitue une sorte de crise permanente de suraccumulation, autrement dit un afflux constant de capital excédentaire, non réalisable dans la sphère de la production, qui s’échappe vers la sphère du capital fictif et contribue ainsi considérablement à la croissance exponentielle de la bulle financière.
La crise ? Quelle crise ?
A l’encontre de ce diagnostic, on fait souvent valoir qu’au cours des dernières décennies, des millions de nouveaux emplois ont été créés dans des pays situés autrefois à la périphérie de l’économie-monde, notamment en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est, et que la base de la production de valeur s’est donc élargie plutôt que contractée. Toutefois, cet argument néglige deux points essentiels. Premièrement, la grande majorité du travail industriel dans les pays en question s’effectue à un très bas niveau de productivité, ne créant par conséquent que très peu de valeur au regard des standards régnant dans les usines automatisées et complètement rationalisées du marché mondial. En effet, ce qui permet de définir la valeur d’une marchandise n’est pas tant le nombre d’heures travaillées que le niveau de productivité socialement reconnu.[9] Et puisque, dans les segments qui forment le cœur de la production mondiale, ce niveau s’élève continuellement, la valeur extraite du travail peu productif dans les usines externalisées chute de manière tout aussi continuelle. Cela signifie que l’externalisation n’est économiquement viable que tant qu’on peut encore trouver de plus bas salaires et de plus misérables conditions de travail.[10] Et, en retour, cela explique pourquoi le processus de rationalisation n’a pas conduit à une réduction générale du temps de travail et à une vie meilleure pour tous (en fait, il n’a pas même ouvert la possibilité d’une amélioration relative des conditions d’existence sous le capitalisme), mais plutôt à une dégradation et un appauvrissement considérables de la société.
En outre, et c’est le deuxième point, l’essor de la Chine, de l’Inde et des autres « marchés émergents » n’est en aucune façon auto-entretenu ; il est même totalement dépendant du crédit et de la création de monnaie spéculative sur les marchés financiers transnationaux. Chacun sait que toute la structure économique de ces pays est orientée massivement vers l’exportation, principalement à destination des États-Unis et de l’Union Européenne, lesquels, en retour, financent largement leurs importations grâce aux revenus du crédit et de la spéculation. De ce point de vue, un phénomène qui a valeur de paradigme est constitué par le cycle de déficit entre l’Asie-Pacifique et les USA qui, depuis l’administration Reagan, est devenu le principal moteur de l’activité économique mondiale. Son fonctionnement repose sur un mécanisme très simple : un déficit commercial croissant est couvert par des apports également croissants de capital financier, lequel, en partie directement via les dépenses publiques financées par le crédit (« déficits jumeaux »[11]), en partie indirectement via la sphère de la finance privée, est réinjecté dans le circuit de la consommation. Cependant, dans la mesure où la majeure partie de cette masse d’argent se déverse sur les pays asiatiques (le Japon en tête mais aussi, de plus en plus, la Chine), qui investissent les bénéfices de leurs ventes dans le secteur financier étatsunien ou accumulent des réserves de change en dollars, ces pays, en réalité, financent eux-mêmes leurs exportations. A l’ère reaganienne, c’est l’augmentation brutale de la dette publique qui alimentait ce cycle. La spéculation boursière n’a pris de l’importance que plus tard : durant le boom de la soi-disant « nouvelle économie », il n’était pas rare que des investisseurs privés financent une part de leurs dépenses grâce aux énormes hausses des prix du « nouveau marché ». Et pour terminer, ces dernières années, l’attention s’est portée sur la spéculation immobilière.
Ce circuit ne peut toutefois perdurer que tant que le dollar américain jouit d’une confiance suffisante et que les capitaux frais continuent d’affluer pour couvrir le déficit permanent. L’une des caractéristiques de l’actuelle crise des marchés financiers réside justement dans le fait que cette confiance est, dans une large mesure, en train de s’effriter (comme l’indique la brusque chute du dollar)[12]. Que le gouvernement américain et la Fed échouent à renverser la tendance et le cycle de déficit du Pacifique s’arrêtera net, ce qui aurait à peu près le même impact sur l’économie mondiale qu’une interruption de la circulation du Gulf Stream sur le climat. Face à un scénario aussi menaçant, on pourrait être tenté de se réfugier dans un antiaméricanisme facile et d’accuser les Etats-Unis, comme le font toujours davantage de voix scandalisées en Europe, de « vivre aux crochets du reste du monde », de financer leur « consommation improductive » par le crédit[13], voire même, désormais, d’entraîner l’économie mondiale dans la crise. Mais ce serait reproduire, une fois de plus, la distinction d’ordre idéologique entre capital financier « parasitaire » et honnête capital productif (les motifs antiaméricains indiquant toujours, en Europe, une dangereuse proximité avec des constructions antisémites). Qui plus est, ce serait inverser totalement les choses, car, d’une part, les pays d’Europe ont largement bénéficié de la demande américaine financée par voie de crédit : l’industrie allemande, en particulier, serait depuis longtemps en miettes sans les gigantesques volumes exportés outre Atlantique. D’autre part, rapportées aux PIB, les dettes nationales des pays de l’Union Européenne sont du même ordre de grandeur que celle des USA, et la spéculation ne semble pas non plus y être tout à fait inconnue puisque, ces dernières années, principalement dans le sud de l’Europe, on a vu grossir une impressionnante bulle spéculative sur les marchés de l’immobilier (laquelle est d’ailleurs en train d’éclater). Enfin et de toute façon, l’économie-monde capitaliste dans son ensemble survit en réalité sous perfusion de capital fictif, car l’économie réelle n’est plus à même de la soutenir.
Il est donc complètement absurde d’accuser aujourd’hui, ainsi que l’ont fait tous les commentateurs des journaux de droite comme de gauche, la banque centrale américaine d’avoir encouragé la spéculation immobilière par sa politique de taux d’intérêt extrêmement faibles et, partant, d’être responsable de l’actuelle crise financière. La stratégie de la Fed après le krach de la nouvelle économie a simplement consisté à faire en sorte d’éviter la catastrophe qui, déjà, menaçait les marchés financiers. Elle a ainsi à nouveau retardé le déclenchement de la crise de sept ou huit ans, permettant cette soi-disant reprise dont on a beaucoup parlé et que chaque homme politique tente de porter à son crédit. Si l’on tient à tout prix à faire usage de catégories morales, il faudrait plutôt remercier la Fed et le gouvernement américain d’avoir, par leur politique monétaire expansionniste, accordé à l’économie-monde un nouveau répit. Mais la gratitude est ici aussi inutile que le blâme. Il est bien plus urgent de comprendre que la crise des marchés financiers, loin d’être causée par la spéculation, est plutôt, à un niveau bien plus fondamental, le fruit d’une contradiction structurelle dans le mécanisme de la reproduction capitaliste. Cette prise de conscience pourrait s’avérer essentielle pour les conflits sociaux à venir.

Nouveau répit...
Il n’est pas possible d’émettre un pronostic fiable quant au déroulement futur de la crise. Pour le moment, nous ne savons pas si les forces réunies des banques centrales et des gouvernements seront suffisantes pour repousser une nouvelle fois le krach des marchés financiers et ses conséquences dévastatrices pour le monde entier. Si elles y parvenaient, il n’en résulterait d’ailleurs que l’inflation d’une nouvelle bulle financière. Ce serait, de plus, un camouflet pour tous ceux qui voient la solution dans la régulation de la finance – revendication désormais reprise par des gens de tous bords, y compris par d’ex-néolibéraux purs et durs dont la devise semble être : « peu importe ce que j’ai dit hier » –, car sur le plan pratique, l’intervention de l’Etat aura l’effet exactement inverse : elle se contentera de limiter les dégâts directs causés par l’éclatement de la bulle immobilière. Il est significatif que même le social-démocrate populiste Oskar Lafontaine préconise le rattrapage des banques en difficulté par le gouvernement : il sait bien que l’effondrement du système bancaire aurait des effets catastrophiques sur la société tout entière.[14] Bien entendu, c’est en toute bonne conscience qu’il appuie cette revendication d’un meilleur contrôle des banques et des acteurs de la finance. Mais elle n’a aucun sens, car les pertes dues aux mauvaises créances d’aujourd’hui, si elles sont jamais compensées, ne pourront l’être, étant donné les circonstances, que par de futurs gains sur les marchés financiers. Que les acteurs de ces marchés soient privés ou publics, le principe demeure identique : les uns comme les autres sont soumis à la même obligation d’investir « leurs » capitaux de manière rentable, ce qui, en période de suraccumulation permanente, les perspectives de valorisation étant très limitées au sein de l’économie réelle, signifie investir quasi exclusivement dans la sphère du crédit et de la spéculation.[15] Qu’on le veuille ou non, ce point est démontré empiriquement. C’est pourquoi les gouvernements et les banques centrales n’auront d’autre choix que de rouvrir grand les vannes de la création monétaire. Le gouvernement américain et la Fed s’engagent d’ores et déjà dans cette voie.[16]
Bien sûr, l’action politique, toujours entravée par le fait qu’il lui est interdit de remettre en cause la logique fonctionnelle du capitalisme, doit se contenter d’administrer les affaires publiques sans sortir de cette logique. Toutefois, la marge de manœuvre dont dispose la politique évolue au cours de l’histoire. Elle prend une forme et des limites historiquement spécifiques qui, à leur tour, dépendent du développement aveugle de la dynamique capitaliste. A l’intérieur de ces limites, les décisions et les orientations politiques ne sont pas déterminées mais résultent de l’interaction entre plusieurs facteurs tels que les rapports de forces dans la société, les alliances internationales ou les écarts de compétitivité au sein du marché mondial ; par contre, le cadre défini par lesdites limites est hors du champ de la politique. Cela reste vrai durant l’ère fordiste qu’on a trop souvent tendance aujourd’hui à idéaliser. En dépit du degré de régulation relativement élevé à cette époque, l’action politique n’a pas davantage créé l’expansion fordiste en tant que telle qu’elle n’a pu en empêcher la fin. Mais elle fut capable, dans une certaine mesure, d’influer sur le cours interne de l’expansion et d’utiliser les possibilités restreintes qui lui étaient offertes en matière de répartition des richesses afin d’élaborer, notamment, une vaste infrastructure sociale. La période ultérieure de mondialisation d’un capitalisme en crise se présente comme le reflet inversé du fordisme : si la politique se révèle désormais incapable de donner corps, socialement parlant, aux masses de capital fictif, c’est parce que la constante inflation de la bulle du crédit et de la spéculation est un prérequis indispensable au fragile ajournement de la crise, et détermine, par conséquent, la portée et les limites de l’action politique. Celle-ci doit donc tout faire pour assurer l’existence de ce prérequis aussi longtemps que possible, ce qui, au-delà des mesures de politique monétaire, comprend également la prédation progressive des « biens publics », que l’on jette au feu de l’exploitation privée afin que la locomotive capitaliste continue à foncer encore un temps.[17]
En revanche, mettre un terme à la dynamique de crise du capitalisme est un objectif hors d’atteinte de la politique, dont les interventions contribuent au contraire à reproduire en permanence, à un niveau toujours plus élevé, les contradictions sous-jacentes au processus de crise. Puisque la masse de capital fictif dont il faut éviter la dévalorisation grossit de façon exponentielle (ainsi que nous le montre un simple coup d’œil à la croissance des marchés financiers), la pression sur la société et sur la majeure partie de la population, forcée de se vendre dans des conditions toujours plus précaires, augmente à chaque étape du long ajournement de la crise. Par conséquent, le coût social d’un nouveau report du grand krach ne pourra que s’avérer considérable. Primo, nous pouvons nous attendre à une forte récession qui, à l’inverse de l’actuelle « reprise », nous enverra certainement toucher le fond. Secundo, l’expansion de la masse monétaire devrait produire une accélération de l’inflation et, partant, une nouvelle contraction d’un pouvoir d’achat déjà malmené. Enfin, la prochaine vague de spéculation s’attaquera sans doute aux matières premières, à la nourriture et aux agrocarburants, et touchera donc, directement et de façon catastrophique, de vastes pans de la population mondiale. La terrible hausse des prix des denrées alimentaires ces deux dernières années peut largement être attribuée au fait que de plus en plus d’investisseurs institutionnels ont reporté leurs capitaux sur le marché à terme des marchandises. Si cette tendance se confirme, les prix exploseront inévitablement, multipliant d’autant la faim dans le monde.
Encore une fois, l’augmentation du volume de capital fictif ne sera pas, à proprement parler, la cause de la catastrophe, mais plutôt (comme dans le cas des privatisations) une courroie de transmission du processus de crise et de sa tendance intrinsèque à l’exclusion et à la précarisation. Nous risquons donc fort de voir le ressentiment populaire se tourner à nouveau exclusivement vers ces ennemis imaginaires que sont les « cupides » marchés financiers, et rejeter sur eux la responsabilité de toutes nos souffrances. Il est d’autant plus crucial de remettre dans le bon sens cette soi-disant « critique du capitalisme » qui prête le flanc à l’antisémitisme. Ce qui suppose, outre la nécessaire critique de l’idéologie marchande, la formulation d’une analyse correcte de la crise, permettant de réfuter la perception déformée qu’ont la plupart des gens du fonctionnement du système capitaliste. Il ne s’agit évidemment pas de préconiser que la spéculation et les marchés financiers soient exempts de toute critique, mais d’affirmer que leur expansion ne peut être comprise que comme l’un des moments essentiels d’une crise du capitalisme, et que cette dernière ne conduit qu’à la totale destruction des fondements sociaux et naturels de la vie.
La critique doit également être dirigée contre le projet mi-nostalgique mi-populiste d’un retour aux politiques keynésiennes de croissance et de régulation. Au fond, ceux qui émettent ces propositions savent eux-mêmes pertinemment que, dans les conditions actuelles, la marge de manœuvre politique qui permettrait de les mettre en œuvre n’existe pas. Nous en avons la preuve chaque fois que la « gauche » arrive au pouvoir... et applique un programme tout opposé à ses promesses ; c’est valable aussi bien pour la coalition SPD-Die Linke à la tête de la municipalité berlinoise que pour l’ex-« coalition de centre-gauche » en Italie ou le gouvernement Lula au Brésil. Le plus insensé, c’est qu’il ne s’agit pas de la part des électeurs d’une simple question de crédulité ou du fait d’être « trompés », mais plutôt qu’en l’absence de meilleures perspectives, ils veulent croire qu’un retour à l’Etat-providence keynésien d’après-guerre est encore possible, même si, à un autre niveau de conscience, ils savent bien que ça ne se fera pas. On est ici au cœur de l’état d’esprit schizophrène qui règne en Allemagne où nous avons, d’un côté, un large soutien des revendications social-démocrates habituelles (généralisation du salaire minimum, pas de privatisation des chemins de fer, etc.) et, de l’autre, un fort capital de sympathie à l’égard du gouvernement Merkel[18]. Là où cet état d’esprit pose problème, c’est que, dans son balancement entre souhaits irréalisables et acceptation a-critique de la logique structurelle du capitalisme, il incline dangereusement à désigner des boucs émissaires, que ce soit les fonds spéculatifs, le gouvernement américain, les multinationales ou – au bout du labyrinthe des égarements – « les Juifs ».

Norbert Trenkle

lundi 29 août 2011

Or, Dollar et monnaie de singe

 1971: Le dollar n'est plus convertible en or

La décision prise par le président Nixon le 15 août 1971 a marqué la fin du système imaginé à Bretton Woods à la fin de la guerre. A vrai dire ce système n'était pas un système monétaire puisqu'il était un système sans monnaie. Il fallait bien qu'une fois la paix revenue, les pays reprennent leurs transactions, il leur fallait donc une monnaie internationale. Mais le plan Keynes qui visait à en créer une de toutes pièces (le bancor) n'avait pas été retenu en 1944. Il ne restait qu'à utiliser des monnaies nationales, et seul le dollar, à l'époque, pouvait ainsi être accepté, détenu, utilisé par tous les pays dans le monde.
Cela allait se passer très simplement : pas d'institution nouvelle, pas de procédure particulière, pas de règles à élaborer. Chaque fois que les Etats-Unis faisaient une transaction avec un autre pays, c'était le dollar qui – naturellement – était utilisé. On dit parfois que les dollars "sortaient" des Etats-Unis. En fait ils ne sortaient que dans les poches des touristes, le plus souvent ils passaient du compte d'un résident dans une banque américaine au compte d'un non-résident. De monnaie nationale, le dollar devenait ainsi monnaie internationale.
Et cela n'avait pas vraiment d'inconvénients… parce que les Etats-Unis avaient décidé, dès le mois de décembre 1946, d'appliquer une disposition des accords de Bretton Woods et de convertir en or les dollars détenus par les banques centrales étrangères quand elles le souhaiteraient. La Banque de France – et beaucoup d'autres – l'ont fait dans les années 60. Elles ne couraient donc aucun risque à détenir ces dollars qu'elles pouvaient transformer en or à tout instant. Encore fallait-il qu'un certain équilibre se maintienne entre les avoirs en or des Etats-Unis et les avoirs en or des banques centrales étrangères. Comme la production d'or est sévèrement limitée, il fallait que les avoirs en dollars des banque centrales n'augmentent pas, ou presque pas. Il fallait que les dollars ne "sortent" des Etats-Unis qu'au compte-gouttes.
C'est ce qui s'est passé autour des années 50, quand il en sortait 1 à 2 milliards par an… et qu'il en manquait dans le monde. Cela a commencé à changer à l'approche des années 60 quand les Etats-Unis ont développé leurs investissements à l'étranger, en particulier en Europe. Les dollars "sortaient" alors pour être investis, au rythme de 2 à 3 milliards par an, puis de 10-12 à la fin des années 60. Les Etats-Unis ont essayé de freiner ces sorties de capitaux, en plafonnant la progression de leurs investissements, en imposant une taxe à l'émission de titres chez eux par des non-résidents. Ils ont même signé des accords bilatéraux avec les pays dont les avoirs en dollars étaient importants pour qu'ils n'en demandent pas la conversion… Toutes ces mesures – il y en a eu d'autres – n'étaient que des palliatifs. C'est la création de dollars aux Etats-Unis et leur transformation en monnaie internationale qu'il aurait fallu maîtriser… Ce que les Britanniques ont fait, avant la guerre, quand la livre était utilisée partout dans le monde.
Une telle situation ne pouvait durer. A mesure qu'ils étaient convertis, et que le stock d'or américain diminuait, les dollars détenus par les banques centrales devenaient en fait de moins en moins convertibles. Le 15 août 1971, le président Nixon décide – provisoirement a-t-il répété deux fois dans sa conférence de presse – de fermer le guichet de l'or. D'autres mesures sont annoncées : une dévaluation prochaine de cette monnaie – il faut que le Congrès l'approuve – une surtaxe de 10% sur les importations, un plan pour stabiliser l'inflation… et une rencontre prochaine du Groupe des Dix qui décidera de modifier la parité de quelques monnaies et d'élargir les marges de 1% à 2,25% : ce sera le début des changes flottants auxquels l'Europe a répondu par le Serpent.
Ce sera surtout le début d'une accumulation vertigineuse de dollars dans le monde. Ce ne sont plus quelques milliards de dollars par an, mais quelques dizaines de milliards pendant les années 70, quelques centaines à partir de 1984, 1 000 milliards en 2000, plus du double en 2006 et 2007. Ces dollars ne "sortent" plus seulement désormais quand ils sont investis, ils "sortent" aussi quand les banques américaines prêtent à l'étranger et – surtout – parce que les Etats-Unis importent plus qu'ils n'exportent. Cette accumulation s'est fortement ralentie avec la crise, elle dépasse à nouveau 1 000 milliards en 2010. Il s'agit là de flux, recensés chaque année à la balance des paiements américaine. Mais au total, au gré de toutes ces variations, à combien s'élève, à un moment donné, la quantité de dollars "sortis" des Etats-Unis et transférés un jour ou l'autre au reste du monde ?
Les chiffres sont ici encore bien connus. Ils sont publiés par le département du commerce. Ils sont stupéfiants : 102 milliards au 31 décembre 1970… plus de 20 000 au 31 décembre 2010. Cela fait un taux moyen de 14% par an. Un tel rythme, pendant 40 ans, est tout simplement extravagant. Qu'est-ce qui progresse aussi vite, et aussi longtemps, dans l'économie mondiale ?
Naturellement une fois "sortis" des Etats-Unis les dollars ne restent pas déposés dans des banques américaines. Les détenteurs étrangers souscrivent des bons du Trésor, achètent des actions d'entreprises américaines ou des obligations fédérales, ils peuvent aussi investir directement dans des entreprises américaines. Ces dollars ne restent pas de la monnaie proprement dite, ils sont remplacés par une grande variété d'avoirs ou de créances, plus ou moins liquides. Mais tous ces dollars ne peuvent être investis ou placés aux Etats-Unis que s'ils en sont d'abord "sortis" par un transfert entre comptes dans des banques américaines. C'est cette "sortie" qui permet l'accumulation d'avoirs en dollars dans le monde : c'est elle qui mesure la création de dollars en tant que monnaie internationale.
Une fois "sortis" des Etats-Unis, ces dollars peuvent aussi aller se loger dans des banques étrangères qui, recevant des dollars en dépôt, les reprêtent aussitôt. L'accumulation se poursuit, elle s'amplifie même par ce phénomène des euro-dollars. Mais cela est une autre histoire…
Michel Lelart CNRS

 source

Archives du blog