vendredi 25 novembre 2011

Les Situationnistes et les mouvements d'occupations

 The Situationists and the Occupation Movements (1968/2011)

(1968/2011)

 

 

L’une des caractéristiques les plus notables du mouvement “Occupy” est le fait qu’il est exactement ce qu’il prétend: sans chef et antihiérarchique. Certaines personnes y ont bien sûr joué un rôle important en préparant le terrain pour Occupy Wall Street et les autres occupations, et d’autres ont finalement joué un rôle important en s’attelant aux tâches des comités, ou en venant avec des idées suffisamment bonnes pour être adoptées par les assemblées. Mais pour autant que je sache, aucune de ces personnes n’a prétendu que tel apport légèrement disproportionné devait créditer leur parole d’un poids supérieur à celle des autres. Certaines célébrités ont rallié le mouvement et quelques-unes d’entre elles ont été conviées à s’exprimer en assemblée, mais elles étaient en général conscientes du fait que les participants avaient les rênes, et que personne n’allait leur dire ce qu’ils avaient à faire.
Ceci place les médias dans une position étrange, inhabituelle. Ils sont accoutumés à s’entretenir avec les chefs. Comme ils n’ont pas été capables d’en trouver ici, ils sont obligés de regarder un peu plus attentivement, d’enquêter pour leur propre compte afin de tenter de trouver qui ou ce qui pourrait être derrière tout cela. Dans la mesure où le concept initial et la publicité pour Occupy Wall Street trouve son origine dans Adbusters [Casseurs de pub: groupe et revue canadien], le passage suivant d’une interview avec le rédacteur en chef et co-fondateur d'Adbusters, Kalle Lasn (Salon.com, 4 octobre) a été largement noté:
Nous ne sommes pas inspirés seulement par le récent Printemps arabe. Nous avons étudié le mouvement situationniste. Ce sont les gens qui ont fait naître ce que beaucoup considèrent comme la première révolution globale, en 1968, quand le soulèvement de Paris inspira des insurrections dans le monde entier. Soudain les universités et les villes explosaient. C’était dû à un petit groupe de gens, les situationnistes, qui furent comme la colonne vertébrale philosophique du mouvement. Un des personnages clé était Guy Debord qui a écrit La société du spectacle. L’idée était que si vous avez un “même” assez puissant — autrement dit, une idée assez forte — et que le moment est mûr, ça suffit à déclencher une révolution. C’est de ce mouvement que nous sommes issus.
Cette description de Lasn est une version très simplifiée de ce que furent les situationnistes, mais les Adbusters ont au moins le mérite d’adopter ou d’adapter certaines des méthodes situationnistes à un usage subversif actif (ce qui est bien sûr ce pourquoi ces méthodes avaient été conçues), par contraste avec ceux qui ne se rapportent aux situationnistes qu’en tant que spectateurs passifs.
Un autre exemple de cette recherche d’influences peut être trouvé dans In Zuccotti Park de Michael Greenberg (New York Review of Books, 10 novembre):
Le ton extravagant, dadaïste [des Adbusters] [...] résonne comme s’il avait été concocté dans une section de linguistique d’université plutôt que par des populistes de base traditionnels. Mais, combiné avec l’anarchisme, le phénomène “hacktiviste” de Wikileaks et les absconses théories de Guy Debord et des soi-disant situationnistes durant les manifestations estudiantines de Paris en 1968, une recette potentiellement populaire semble avoir émergé.
Si les théories situationnistes avaient réellement été si “absconses”, il est difficile de concevoir comment elles ont pu inspirer un si vaste mouvement populaire. Mais l’article de Greenberg est au moins une tentative décente et objective de comprendre ce qui se passe. On ne saurait en dire autant d’un article plus important, dû à Gary Kamiya: The Original Mad Men: What Can OWS Learn from a Defunct French Avant-Garde Group? (Salon.com, 21 octobre), dans lequel il s’efforce d’expliquer ce qu’il perçoit comme “le bizarre lien entre Occupy Wall Street et les situationnistes.”
En fait, il n’y a rien de bizarre dans ce lien. Si M. Kamiya le pense, cela provient du fait qu’il tient sa connaissance limitée et confuse des situationnistes de sources de seconde main, elles-mêmes limitées et confuses:
J’ai entendu parler pour la première fois des situationnistes en 1989, alors que je faisais des recherches pour une critique de l’étrange et merveilleux livre de Greil Marcus Lipstick Traces: une histoire secrète du XXème siècle dans lequel ils jouent un rôle prépondérant. Ils sont aussi apparus comme l’une des sources d’un groupe loufoque et créatif basé à San Francisco appelé la Cacophony Society, aux étranges expéditions urbaines desquels j’ai parfois pris part durant les années 80. Certains fondateurs de cette Cacophony Society ont à leur tour contribué à la création de Burning Man, la saturnale la plus rock depuis Néron. Il y a donc une connexion forte entre les situationnistes et divers carnavals, provocations et éruptions de la contre-culture — ce qui porte simultanément promesse et péril pour tout mouvement politique qui s’en réclame.
Bien que non dénué d’intérêt, le livre de Marcus est très partial, focalisé sur les aventures précoces de l’I.S. avant-garde culturelle, et il ignore presque totalement leurs buts et méthodes révolutionnaires. Et les deux “éruptions” contre-culturelles mentionnées ont avec eux encore moins de connexions, quoi qu’aient pu s’en imaginer leurs participants. Mais, ayant ainsi catalogué les situationnistes comme des “blagueurs culturels”, M. Kamiya tombe sur une contradiction curieuse:
Que l’espièglerie doive être le legs le plus durable des situationnistes est ironique, en ce qu’il est difficile d’imaginer quelque chose de moins espiègle que La Société du spectacle, le livre publié en 1967 par le fondateur situationniste Guy Debord, et la bible du groupe. Sinistre, pédant, pratiquant l’intimidation verbale et, à vrai dire fou à lier, c’est un de ces ouvrages de grande Théorie qui avance en brinquebalant comme un cuirassé idéologique, écrasant tout, notamment la logique et le bon sens, sur son passage.
L’ “ironie” présumée n’existe que dans la tête de M. Kamiya. On peut supposer que, si le livre le plus important du membre le plus influent du groupe était de cette pâte sinistre, pesante et sérieuse, cela aurait dû amener M. Kamiya à reconsidérer son opinion initiale selon laquelle les situationnistes étaient une bande de blagueurs zinzin. Au lieu de quoi, il se lance dans une diatribe insensée et bizarre à propos de l’insensée bizarrerie du livre de Debord. Il faut convenir que La Société du spectacle est d’une lecture ardue, difficilement compréhensible sans une étude attentive. (Pour celles et ceux d’entre vous qui abordent les situationnistes, je vous conseillerais de plutôt commencer par des articles de la revue Internationale Situationniste dans laquelle vous pourrez constater l’évolution du groupe et la façon dont ils ont mis en œuvre leur théorie dans des contextes spécifiques et concrets.) Je suppose que cela peut sembler sinistre à quelqu’un cherchant plutôt du léger et du gai, mais il n’y a là rien de pédant ou d’intimidant ni, bien évidemment, d’insensé. C’est une élucidation froidement menée de la nature du système social dans lequel nous nous trouvons nous-mêmes et des avantages et inconvénients des diverses méthodes mises en œuvre pour essayer de le changer. Il y a, c’est vrai, quelque chose d’implacable dans sa critique systématique de toute forme de hiérarchie ou d’aliénation — mais si M. Kamiya a l’impression que cela “écrase tout sur son passage”, c’en dit plus sur son propre état d’esprit (traumatisé et craintif) que sur celui de Debord.
La théorie de Debord est d’une simplicité psychotique: “Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.” Oui, vous avez bien entendu: la réalité elle-même a été subtilisée, vidée par la société capitaliste, qui l’a convertie en “une immense accumulation de spectacles”, pures images devant lesquelles les gens ne peuvent que béer comme des esclaves stupéfaits.
Je suis surpris que M. Kamiya tienne pour “psychotique” une observation si élémentaire. La thèse de Debord est plus fréquemment critiquée pour la raison inverse — pour être si évidente qu’elle en devient vieillotte. Pour n’en donner qu’un exemple, voilà plus de vingt ans, l’organe phare de la presse française notait: “Que la société moderne soit une société de spectacle, c’est une affaire entendue. [...] On ne compte plus les ouvrages décrivant un phénomène qui en vient à caractériser les nations industrielles sans épargner les pays en retard sur leur temps” (Le Monde, 19 septembre 1987). Ainsi que je l’avais noté dans l’introduction à ma traduction des scénarii de Debord, “Des formulations de Debord qui étaient autrefois rejetées comme extravagantes ou incompréhensibles sont maintenant rejetées, avec la même superficialité, comme banales et évidentes; et des gens qui prétendaient auparavant que l’obscurité des idées situationnistes démontrait leur insignifiance prétendent maintenant que leur notoriété démontre leur obsolescence.”
Les situationnistes sont bien sûr connus surtout pour leur rôle d’inspirateurs de la révolte de Mai 68 en France. M. Kamiya reconnaît leur impact sur la “rhétorique” de la révolte, pour aussitôt revenir à son attitude dédaigneuse:
Ils ont eu un impact démesuré sur la rhétorique (par voie d’affiches, de publications et plus notablement de graffitis) du mouvement social de 68 qui faillit renverser la Vème République du Général de Gaulle. “Ne travaillez jamais”, “L’ennui est contre-révolutionnaire”, “Sous les pavés, la plage”, ceux-là et des douzaines d’autres expressions d’une poésie provocatrice furent rédigés ou inspirés par les situationnistes. Mais leur prétention à avoir été la force motrice derrière la révolte étudiante était exagérée [...] et le situationnisme lui-même en tant que mouvement n’a pas survécu longtemps à ces jours délirants de Mai.
Les situationnistes n’ont jamais rien prétendu de ce type, en premier lieu parce qu’ils méprisaient le milieu étudiant en général (se référer à la notoire brochure de Strasbourg De la misère en milieu étudiant) et en second parce que, ainsi qu’ils l’écrivirent eux-mêmes, “Le mouvement de mai ne fut pas un mouvement d’étudiants” (bien qu’initié par un petit groupe d’inspiration situationniste dans les universités parisiennes, il fut d’abord propagé par des milliers de jeunes qui n’étaient pas étudiants, et des millions de travailleurs). L’I.S. s’est en fait autodissoute en 1972, soit quatre ans après la révolte de Mai, mais elle agit avant tout ainsi parce qu’elle était devenue trop populaire et souhaitait forcer ses milliers d’admirateurs et d’aspirants suivistes à agir de leur propre chef, de sorte qu’ils aient à former eux-mêmes leur propres groupes et mener leurs propres actions plutôt que d’attendre anxieusement de voir ce que l’I.S. allait faire.
A l’aune de toute mesure réelle et à l’exception d’apport de grain à moudre aux thèses d’innombrables futurs doctorants, les situationnistes connurent un échec complet. [...] Par leur refus d’importer leurs idées dans le monde réel — et il est difficile de se représenter comment ils l’auraient pu, vu qu’ils tenaient le “monde réel” pour une illusion vide — les situationnistes se sont assurés que leur influence demeurerait purement intellectuelle et non tangible. [...] Parce qu’ils se sont tenus avec arrogance au-dessus de la mêlée, les situationnistes ont fini en enjoliveurs culturels, un autre ornement tape-à-l’œil de cette “société du spectacle” qu’ils s’étaient donnés tant de peine à brocarder.
Voyons cela. À la fin des années cinquante et au début des soixante, un tout petit groupe élabore tranquillement les outils pour un nouveau type de contestation radicale de la société moderne. Bien que d’abord presque totalement ignorées, les nouvelles tactiques et perspectives du groupe ont commencé à résonner chez un nombre croissant de personnes, particulièrement après que le scandale de Strasbourg, en 1966, ait fait la Une dans toute l’Europe. Au début de 1968, un petit groupe qu’ils inspiraient directement (les Enragés) a commencé l’agitation dans les universités parisiennes, ce qui a mené à des manifestations, des expulsions et quelques jours d’émeute (auxquelles tous les situationnistes sur place prirent part). La brutalité policière et les centaines d’arrestations attirèrent sur eux la sympathie de tout le pays, forçant le gouvernement à faire marche arrière et rappeler sa police. Les étudiants et d’autres jeunes occupèrent la Sorbonne, invitant qui le voulait à se joindre à eux au sein d’une assemblée générale démocratique traitant des multiples problèmes qu’ils avaient à affronter, afin de voir à quelles solutions ils parviendraient. (Est-ce que beaucoup de ces choses ne sonnent pas familièrement à vos oreilles?) Les situationnistes prirent part à la première période de l’assemblée générale de la Sorbonne, et y préconisèrent deux points: le maintien de la démocratie directe dans l’assemblée, et l’appel aux ouvriers de tout le pays à occuper leurs usines et y constituer des conseils ouvriers — soit la démocratie directe d’assemblées de travailleurs court-circuitant la bureaucratie syndicale. En deux semaines (de l’un des rares mouvements dans l’histoire qui s’étendit plus vite même que l’actuel mouvement Occupy Wall Streeet), presque toutes les usines françaises étaient occupées par dix millions de travailleurs. Les situationnistes, les Enragés et d’autres encore organisés en un Conseil pour le Maintien des Occupations (CMDO) entreprirent un effort massif pour exhorter les travailleurs à passer outre les bureaucraties syndicales et proroger les occupations de façon à réaliser les possibilités de changement radical que leur action spontanée avait déjà rendues possibles, en remarquant que, s’ils s’en tenaient à cette ligne, ils seraient bientôt confrontés à la tâche de redémarrer les fonctions sociales nécessaires à ce moment, mais sous leur propre contrôle. Sur ce point, finalement, les désirs des situationnistes ne furent pas satisfaits: les ouvriers, c’est compréhensible, un peu incertains de ce qu’il fallait faire en telle situation inouïe, autorisèrent les bureaucrates (qui s’étaient opposés depuis le début aux occupations) à s’immiscer dans le mouvement pour le désamorcer et le mettre en pièces. (Pour une revue détaillée des événements de Mai 68, se reporter à Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations de René Viénet et à l’article de Debord, Le commencement d’une époque.)
Bref, un tout petit groupe s’arrange pour déclencher un mouvement de masse sans précédent — la première grève sauvage générale dans l’histoire qui, en l’espace d’un mois, met à genoux un pays industriel moderne; et, parce qu’il ne parvint pas à la victoire totale et une révolution globale et définitive, M. Kamiya pense qu’il s’agit là d’un “échec complet”. Il a apparemment des standards inhabituellement élevés; je serais curieux de trouver un mouvement social ou un groupuscule qui recueillît son approbation. Mais, plus étrange encore, il attribue cet “échec” au fait que les situationnistes “se sont tenus avec arrogance au-dessus de la mêlée”. Il paraît qu’ils se sont refusés à “importer leurs idées dans le monde réel” et que, de ce fait, leur influence est restée “purement intellectuelle et non tangible”. L’agitation universitaire, les combats de rue, l’assemblée de la Sorbonne, les occupations d’usines ne furent pas “tangibles”; elles ne se sont pas produites dans le monde réel mais dans un domaine “purement intellectuel”. Il me semble à moi que, si quelqu’un se tient ici “avec arrogance au-dessus de la mêlée”, c’est bien M. Kamiya.
En dépit des nombreuses différences sociales et culturelles distinguant la France de 1968 de l’Amérique de 2011, quiconque a porté quelque attention au mouvement d’occupations actuel y verra un nombre d’analogies évidentes entre les phases initiales des deux mouvements. Et, avec le récent appel à la grève générale émané d’Occupy Oakland (ce qui inclut le blocage du port et la tentative d’occupation d’un immeuble vide), même l’idée d’occupation d’usines ne semble plus aussi lointaine et irréaliste qu’elle pouvait l’être voilà une semaine. Nous avons encore un long chemin à parcourir pour y arriver, mais de telles idées sont désormais clairement dans l’air.
Autre similitude intéressante: de la même façon que Mai 68 se caractérisa par une incroyable richesse de créativité personnelle en milliers de graffiti, le mouvement Occupy se caractérise par une créativité similaire exprimée en milliers de signes faits maison. La tonalité peut en être un peu différente — peut-être un peu plus cinglante et malicieuse en France, plus naïve et sérieuse en Amérique — mais, dans les deux cas, c’est un riche mélange, poignant et poétique, de joie et d’humour, de pénétration et d’ironie, de camaraderie et de communauté. Comme les graffiti, ces signes ne sont que l’expression visible et modeste du mouvement, mais ils tendent à en exposer la nature, ce qui se passe réellement dans les têtes et les cœurs des participants, bien mieux que des déclarations officielles ou des programmes politiques.
Mais M. Kamiya ne semble pas s’être rendu compte de tout cela. Il est presque aussi exigeant et humiliant vis-à-vis du mouvement Occupy qu’à propos des situationnistes.
Un mouvement populaire naissant a pris son essor dans la contestation, mais il doit croître de façon exponentielle pour devenir effectif.
N’est-ce pas ce qu’il est en train de faire? Comment décririez-vous autrement un mouvement qui se déploie sous la forme d’occupations autonomes et d’assemblées dans plus de mille villes en l’espace d’un mois?
Le 15 octobre, alors que des centaines de milliers de protestataires se manifestaient à travers les villes européennes, on estimait à 100 000 ceux qui manifestaient en Amérique — ce qui est décent, mais pas assez pour ébranler le système.
Zut alors, on est désolé. On essaiera de faire mieux la prochaine fois. Rien n’est apparemment assez bon pour M. Kamiya, à moins que cela n’ “ébranle le système”.
En particulier, le mouvement a besoin de toucher au-delà de sa base, laquelle présente (au moins à San Francisco, ce qui ne constitue peut-être pas un échantillon pertinent) une sur-représentation de jeunes et de mécontents, ceux qui n’ont pas réussi à “mettre le pied dans la porte” en Amérique.
En effet, ce n’est pas un échantillon pertinent. La composition démographique en matière de races et de classes dans le mouvement des occupations varie considérablement selon les villes et les régions du pays. De toute façon, il semble évident que les participants à l’occupation, surtout dans sa phase initiale, vont tendre à être plus jeunes; ceux-là sont mieux prêts que les gens d’âge mûr, voire âgés, à endurer des conditions rudes, et aussi parce les jeunes sont les plus touchés par le chômage et se voient proposer un avenir de décombres, tandis que les personnes d’âge moyen, y compris des “classes moyennes”, auront plutôt tendance à se battre pour conserver leur emploi et leur maison, et élever leurs enfants. Cela ne veut pas dire que ceux-là ne vont pas y prendre part, ne serait-ce qu’en contribuant à aider ceux qui vivent dans les camps.
Lorsque je suis passé cette semaine au camp des protestataires sur la place Justin Herman, j’ai parlé avec plusieurs jeunes gens d’une grande intelligence, aux revendications clairement articulées [...] mais pratiquement personne d’un air de la classe moyenne n’y était visible. Ceci n’est pas un jugement, et l’avant-garde d’un mouvement n’est jamais “mainstream”. Mais il sera extrêmement difficile à Occupy Wall Street de devenir efficace, à moins que cela ne change.
Et quelle est la solution préconisée par M. Kamiya pour résoudre ce problème?
Ce n’est qu’une question de publicité. Et c’est là que les situationnistes peuvent jouer un rôle.
Puis il présente une argumentation longue et quelque peu confuse visant à expliquer que, bien que les situationnistes aient été bizarres et insensés en tout autre domaine, ils avaient un certain talent pour les slogans accrocheurs et la publicité.
Car si l’idéologie situationniste ne propose aucune boussole au mouvement OWS, ils ont tout de même quelque chose à lui offrir. Leurs idées sont bonnes; le problème tient au fait qu’ils les aient élevées au rang de dogme sacro-saint. [...] Ce n’est pas faire une faveur aux situationnistes que prendre leurs délires au pied de la lettre. Débarrassez-les de l’allégation marxiste-zinzin, quasi-religieuse selon laquelle sous le capitalisme, le “spectacle” a complètement remplacé la réalité [...] et il reste une intuition plus ténue mais légitime, relative à l’insidieux pouvoir des médias dans la formation de la conscience à l’époque moderne. [...] Leur représentation démente du monde, selon laquelle nous serions tous piégés et pour toujours à l’intérieur d’un gigantesque reality-show commercial les a conduit à concevoir des échappatoires utilisant quelques-unes des techniques favorites des publicitaires modernes — l’ironie, le collage, le pastiche. Qui plus est, leurs interventions exsudaient une légèreté loufoque qui, utilisée à bon escient, peut promouvoir le produit.
En d’autres termes, l’actuel mouvement des occupations pourrait vouloir s’incorporer quelques-uns des aspects les plus superficiels et accrocheurs des situationnistes pour “promouvoir le produit”. Mais il leur faudrait prendre garde à ne s’intéresser à rien d’autre les concernant.
Les lecteurs qui auraient fait confiance à M. Kamiya pour les informer n’en apprendront rien d’autre. Aucune mention n’est faite dans cet article de l’autre ouvrage majeur des situationnistes, le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, qui peut être vu comme un complément plus lyrique et subjectif au livre de Debord... Rien n’est dit des films de Debord, pourtant des plus innovants dans l’histoire du cinéma... Pas plus que des nombreux articles dans lesquels les situationnistes examinent toutes sortes de sujets, qu’il s’agisse de l’architecture et de l’urbanisme, de l’art et du cinéma, la poésie et la révolution... Aucune mention de leurs analyses lucides des émeutes de Watts, des guerres du Vietnam et israélo-arabe, du Printemps de Prague, de la Révolution culturelle chinoise et des autres crises et bouleversements des années soixante... Passées sous silence leurs affinités et leurs différences avec dadaïstes et surréalistes... Rien de leurs innovantes formes organisationnelles et tactiques d’agitation... Ni des leçons qu’ils ont pu tirer des révolutions et des mouvements radicaux du passé, incluant leurs analyses critiques de l’anarchisme et du marxisme, et leur rejet absolu du “communisme” stalinien sous toutes ses formes... Aucune mention n’est faite de leurs éloges des Conseils ouvriers, moyens de lutte cruciaux, ou de leur vision de l’autogestion généralisée comme but ultime... Au lieu de cela, M. Kamiya offre à ses lecteurs un pot-pourri de traits d’esprit narquois du genre: “Sommairement, le situationnisme est du marxisme culturel sous LSD.” “Une bizarre explosion de paranoïa lucide.” “Il semblerait que le dernier endroit où des progressistes pourraient chercher des moyens de construire un mouvement effectif soit une minuscule confrérie éteinte de franchouillards jargonnants.”
Cependant que je terminais d’examiner l’article de M. Kamiya, j’en découvris un autre du même tonneau, tout aussi narquois et stupide, What Occupy Wall Street Can Learn from the Situationists (A Cautionary Tale) de Ben Davis (Artinfo, 17 octobre). À première vue, l’article de M. Davis semble présenter plus d’informations au sujet des situationnistes que celui de M. Kamiya — mais c’est encore pire dans la mesure où ces informations sont presque toutes fausses ou sévèrement déformées. La même hostilité désinvolte s’y fait jour:
Le situationnisme est porteur de quelques leçons pour le présent. Mais elles sont surtout négatives parce que, en tant que projet politique, le situationnisme est nul. [...] Ce que démontre l’histoire du situationnisme, ce sont les limites de certaines stratégies — l’engagement envers une action politique de pure propagande, l’absence revendiquée de chef — tout cela a encore cours car des mouvements comme le situationnisme sont aveuglément idolâtrés par les professeurs et les bobos. Offrir le mode d’emploi situationniste comme un guide alternatif pour l’engagement politique aujourd’hui reviendrait à proposer l’alcool comme substitut au lait maternel.
J’aurais aussi facilement pu démolir l’article de M. Davis mais, heureusement pour lui, je ne l’ai découvert qu’après avoir presque totalement utilisé le temps que je souhaitais consacrer à ce sujet à me concentrer sur M. Kamiya.
Je n’ai pas examiné ici son article parce que ce qu’il dit des situationnistes serait d’un intérêt particulier, mais parce qu’il représente l’un des premiers exemples de ce à quoi nous pouvons nous attendre au cours des mois à venir de la part des commentateurs médiatiques, comme tentative de ces esprits étroits pour rassurer leurs lecteurs et spectateurs. “Ne vous inquiétez pas, nous avons examiné cela et pouvons vous garantir que ces situationnistes ne présentent aucun intérêt, ce sont juste une espèce d’insensés blagueurs culturels, ou de théoriciens de tour d’ivoire, voire des propagandistes farcis d’académisme, de doux dingues rêvant d’utopie, des vandales irresponsables — quoi que ce soit, circulez, il n’y a rien à voir!”
De même que la réaction policière à une occupation est plus illuminante quant à ce qui est en jeu que nombre de discours ou de déclarations, la fureur avec laquelle ces Messieurs Kamiya, Davis et consorts réagissent est une claire indication de la précision avec laquelle les situationnistes ont touché quelques points sensibles. S’ils n’étaient rien d’autre qu’une “minuscule confrérie éteinte de franchouillards jargonnants”, il est difficile de comprendre comment ils peuvent encore susciter d’aussi ardents débats un demi-siècle plus tard.
En fait, ils ont engendré ce genre de réactions de panique dès l’origine. Vous pourrez trouver un florilège des plus amusants, et le plus souvent contradictoires, dans The Blind Men and the Elephant. Si besoin en était, je suppose que vous pourriez être en mesure d’en déduire beaucoup concernant les situationnistes en vous figurant simplement quel genre d’étrange entité peut avoir provoqué des réactions aussi diverses. Mais il est bien plus simple de lire leurs textes originaux. En dépit de leur réputation d’être ardus, il n’est pas véritablement difficile de les comprendre dès que vous commencez à expérimenter par vous-même. C’est pourquoi ceux qui aujourd’hui participent aux occupations les comprennent bien mieux que ceux qui restent sur la touche.

KEN KNABB
7 novembre 2011


P.S. Je suis heureux de pouvoir rapporter ici que M. Kamiya n’est pas le con que j’avais d’abord supposé. Des développements ultérieurs à Oakland et ailleurs semblent l’avoir extirpé de sa condescendance désinvolte, au moins en ce qui concerne le mouvement des occupations. Alors que j’avais pratiquement terminé l’article que vous venez de lire, j’en ai découvert un autre article de lui plus récent (Salon.com, 29 octobre) dans lequel il éreinte la municipalité de San Francisco ayant tiré prétexte pour les déloger de violations alléguées au Code de la Santé publique, etc, et il conclut:
Les plus cinglés des marginaux et des clochards qui font partie du mouvement méritent d’y être, méritent d’être vus. Parce qu’ils portent un témoignage inarticulé des iniquités contre lesquelles se dresse ce mouvement. [...] Ils sont aussi partie prenante de cette Amérique que le mouvement essaie d’améliorer. Ils sont aussi nos frères. [...] Il y a dans ce mouvement naissant une tension inévitable entre les sans domicile fixe et la classe moyenne, entre les radicaux prêts à la confrontation et les modérés qui la refusent. Mais les tentes au pied de Market Street sont assez grandes pour eux tous. Et, de toutes les cités, San Francisco devrait les accueillir. Elles ont beau être laides, elles portent quelque chose de très beau. Saint François, en l’honneur de qui cette ville a été nommée et qui commença sa carrière de saint en donnant son manteau à un pauvre, l’aurait compris.
Bien dit, M. Kamiya! Vous voyez qu’il vous est possible d’exprimer des choses profondes, belles et sensées sans avoir besoin de recourir à l’insulte narquoise. Pourquoi n’essaieriez-vous pas de faire de même avec les situationnistes? Je sais que ce sera plus difficile: cela vous demandera une étude sérieuse de la question aussi bien qu’une remise en question de vous-même. Mais, puisque vous semblez être un type décent et raisonnablement intelligent, vous devriez en être capable pour peu que vous y mettiez votre cœur et votre esprit.


Version française de The Situationists and the Occupation Movements (1968/2011). Traduit de l’américain par Alain Koiran et Ken Knabb. Anti-copyright.
Sur le même sujet, voir:

jeudi 24 novembre 2011

Message urgent de la place Tahrir: Rejoignez notre lutte pour la survie de la révolution


Une bataille décisive se déroule actuellement face à une offensive répressive potentiellement fatale. Ces trois derniers jours, l’armée a lancé une attaque sans relâche contre les révolutionnaires de la place Tahrir et des autres places égyptiennes. Plus de 2000 d’entre nous ont été blessé-e-s, plus de 30 d’entre nous assassiné-e-s ; tout cela seulement au Caire, et uniquement dans les 48 dernières heures.
Mais les révolutionnaires continuent d’affluer. Des centaines de milliers se trouvent sur la place Tahrir et dans les autres places du pays entier. Nous affrontons leurs gaz, leurs matraques, leurs fusils et leurs mitrailleuses. L’armée et la police attaquent toujours et encore, mais nous continuons à tenir et à les repousser. Les mort-e-s et les blessé-e-s sont évacué-e-s à pied ou à moto, et d’autres prennent leur place.
La violence ne fait faire qu’augmenter, car NOUS NE BOUGERONS PAS. Les généraux ne veulent pas abandonner leur pouvoir. Nous voulons qu’ils partent.
C’est le futur de la révolution qui se joue : celles et ceux qui sont sur les places sont prêt-e-s à mourir pour la liberté et la justice sociale. Les bouchers qui nous attaquent sont prêts à nous tuer pour rester au pouvoir.
Ce qui se passe n’a aucun rapport avec les élections ou une éventuelle constitution, puisque rien de tout ça ne ferait cesser la violence et autoritarisme qui nous entourent. Ce qui se passe n’a pas non plus à voir avec une soi-disant « transition » vers une démocratie qui a vu le renforcement d’une junte militaire et la trahison de la révolution par les forces politiques. Il s’agit ici d’une révolution, d’une révolution totale. Le peuple veut la chute du régime, et ne s’arrêtera pas avant d’avoir trouvé sa liberté.
Les gouvernements étrangers parlent de « droits humains » tandis qu’ils négocient avec les généraux, échangeant des poignées de mains et les légitimant avec des discours creux. Les États-Unis fournissent toujours 1,2 milliards de dollars d’aide militaire à l’armée égyptienne. L’armée et la police utilisent du gaz lacrymogène, des balles et des armes venant de l’extérieur. Leurs réserves ont probablement été reconstituées par les États-Unis et par d’autres gouvernements durant les neuf derniers mois. Elle vont s’épuiser à nouveau.
Nous vous demandons d’agir :
— Occupez ou bloquez les ambassades égyptiennes du monde entier. Elles représentent actuellement les militaires : faisons-leur représenter le peuple égyptien.
— Bloquez les vendeurs d’armes. Ne les laissez pas en fabriquer et en vendre.
— Bloquez votre institution gouvernementale traitant avec les généraux égyptiens.

La révolution continue parce qu’elle est notre seule possibilité.

Place Tahrir, le 22 novembre à 14 heures.


Murmures, 23 novembre.

dimanche 20 novembre 2011

Fin du conte de fées pour l’industrie automobile

N’en déplaise aux enthousiastes de l’économie des services, la création de valeur au sens capitaliste n’est possible qu’à travers la production industrielle, dont le secteur automobile constitue toujours le noyau central : un large éventail de fournisseurs et de sous-traitants en sont totalement dépendants. C’est pourquoi, lors de la grave récession de 2009, les constructeurs automobiles ont été, aux côtés du système bancaire, les bénéficiaires privilégiés des aides publiques, que ces aides aient pris la forme d’investissements directs du gouvernement (General Motors), de plans de renflouement et de garanties, ou encore de subventions destinées à encourager l’achat de véhicules : la fameuse « prime à la casse ». Cette dernière tombait à point nommé, dans la mesure où les surcapacités mondiales de l’industrie automobile, longtemps soutenues par un pouvoir d’achat fictif alimenté par les bulles financières, risquaient de fondre comme neige au soleil.

En un clin d’œil, et comme d’un coup de baguette magique, les constructeurs automobiles ont été partout déclarés « sauvés ». Dans le même temps, les banques centrales faisaient leur possible pour atténuer le ralentissement de l’économie en déversant un flot d’argent dont, parmi tous les secteurs de la consommation, la vente de véhicules profita pour une part importante, tant il est vrai que la bagnole reste un incontournable objet de convoitise. Quiconque vient juste d’échapper à la famine ne rêve que d’une chose : s’offrir une voiture. Les ventes d’automobiles en Chine, notamment, ont connu dernièrement un taux de croissance faramineux, et quelques mois ont suffi pour que ce pays devienne le nouvel eldorado des exportateurs allemands. Le fait que l’essentiel de ces exportations miracle concerne de très coûteuses voitures de luxe, et non pas les véhicules bas de gamme, devrait nous alerter : il ne s’agit pas là d’une solide consommation de masse venant à maturité, mais uniquement du désir de « flamber » d’un certain nombre de nouveaux riches ayant bâti leur fortune sur la fragile bulle immobilière chinoise, laquelle (aux côtés des programmes de relance gouvernementaux) a pris le relais de la bulle étasunienne comme moteur de l’économie mondiale.

Manifestement, les finances publiques s’essoufflent aujourd’hui partout dans le monde. Les crises de la dette en Europe et aux USA ont des retombées négatives sur la conjoncture économique. En chine, le ralentissement se traduit à la fois par une inflation galopante et par l’échec des mesures prises jusqu’à présent par la banque centrale pour la contenir. Et de même que l’industrie automobile avait fait partie des premiers bénéficiaires des plans de sauvetage, il faut maintenant s’attendre à ce qu’elle soit la première touchée par le retour, de plus en plus probable, de la récession mondiale. L’embellie était trop rapide et trop exubérante pour être honnête. Dès le deuxième trimestre 2011, les ventes de véhicules dans le monde ont commencé à stagner. Pour 2012, la révision à la baisse des prévisions concerne quelque 60 à 65 millions de voitures.

Du moins la fin du conte de fée de l’industrie automobile permettra-t-elle de remettre à l’ordre du jour le problème, toujours irrésolu, que posent les surcapacités mondiales du point de vue de la substance du capital, c'est-à-dire la valeur. Les candidats à la faillite sont toujours les mêmes, à commencer par General Motors. Que ce groupe, dont les subventions injectées par l’Etat nous faisaient paraître les affaires florissantes, retombe dans son marasme, et le sort d’Opel, filiale allemande de GM, se verra de nouveau sur la sellette. Les rumeurs, il y a quelques mois, concernant une possible vente d’Opel faisaient déjà plus de bruit que toutes les success stories bidon. Mais, en cas de nouvel effondrement de l’économie, qui voudra encore d’une telle entreprise ? L’aigle docile de la « reprise » subventionnée pourrait très vite muter en vautour de banqueroute*. Au bout du compte, la trajectoire de l’industrie automobile illustre de façon exemplaire les errements de l’économie mondiale.
Traduction de l’allemand : Heike Heinzmann & Sînziana
 

Robert Kurz 

* Vautour de banqueroute (Pleitegeier) désigne familièrement en allemand une entreprise en faillite. Quant à l’aigle, c’est une allusion à celui qui figure sur le blason de l’Allemagne (N.d.T.).

vendredi 18 novembre 2011

à la Défense le 19 novembre 2011

Appel des indignés à les rejoindre à la Défense le 19 novembre 2011

 

Nous occupons toujours la Défense !

Nous vous convions à participer au rassemblement à 17 heures samedi 19 novembre sur le parvis de l’Arche de la Défense pour débattre sur :
- Analyse et perspectives de la mobilisation globale des indignés
- Stratégies du mouvement pour la France
- Analyse des révoltes dans les quartiers populaires. Comment construire ensemble ce mouvement ?

Une délégation d’indignés ira soutenir les marocains de 15 heures à 17 heures à Belleville puis emmèneront des personnes du mouvement « du 20 février » à la Défense pour partager l’assemblée populaire.


 Les indignés de la Bastille à la Défense, Mouvement Démocratie Réelle Maintenant

jeudi 17 novembre 2011

Les «Occupants» marchent à nouveau sur Wall Street


Des centaines de manifestants  ont défilé jeudi dans le quartier financier de la ville, s'engageant à une journée nationale d'action.

Deux jours après le démantèlement du premier campement du mouvement "Occupy Wall Street" par les forces de l'ordre à New York, des centaines de manifestants de la version américaine (plus radicale par son mot d'ordre d'Occupation) des "Indignés" ont défilé jeudi dans le quartier financier de la ville, s'engageant à une journée nationale d'action avec des rassemblements massifs dans d'autres villes des États-Unis.

"Toute la journée, toute la semaine, fermons Wall Street!", scandaient les manifestants ayant envahi les étroites rues du quartier autour de la Bourse new-yorkaise.

Plusieurs manifestants, qui avaient organisé un sit-in non loin de Wall Street et refusaient de bouger, ont été arrêtés par la police, certains frappés alors qu'ils résistaient.

Cette journée d'action avait été prévue avant le démantèlement du campement, installé depuis deux mois à Zuccotti Park, dont les occupants ont été délogés par la force mardi.

Près de Wall Street, la manifestation est restée pacifique, manifestants et policiers n'empêchant notamment pas les traders et autres travailleurs du quartier d'entrer dans les immeubles de bureaux.


NEW YORK Des échauffourées entre manifestants et police ont éclaté et plusieurs dizaines d'arrestations ont eu lieu jeudi matin lors du défilé organisé pour marquer les deux mois du mouvement "Occupy Wall Street" qui a semé le désordre dans le quartier financier de New York à Manhattan.

Le défilé new-yorkais devait être suivi jeudi par plusieurs autres manifestations dans d'autres villes des États-Unis et ailleurs en Europe, tandis qu'à Londres, où le mouvement Occupy Wall Street a aussi fait des émules, les "indignés" qui campent dans la City étaient censés jeudi démonter leur campement.
Le cortège new-yorkais est parti jeudi matin peu avant 08H00 locales du square Zuccotti, berceau du mouvement dont les occupants ont été expulsés dans la nuit de lundi à mardi.
Rapidement empêché d'atteindre la Bourse par la police, présente en nombre, les manifestants se sont rabattus sur des rues adjacentes, bloquant notamment Broad Street pour empêcher les employés des sociétés du quartier de se rendre dans leurs bureaux aux cris de "Wall Street est fermée".
Cette barricade humaine a vite entraîné des tensions entre les manifestants et les passants, avant que la police n'intervienne au bout d'environ 45 minutes en repoussant fermement les anti-Wall Street.
Sous les cris des manifestants s'exclamant "Honte à vous!", plusieurs dizaines d'arrestations ont eu lieu sur cette barricade ou à d'autres endroits où se trouvaient des manifestants, scindés en plusieurs groupes pour éviter d'être cerné trop rapidement par les forces de l'ordre, ont constaté des journalistes de l'AFP.
"Le +pourcent+ (le plus riche de la population, ndlr) essaie de faire cesser ce mouvement et je suis venu pour montrer mon soutien", explique à l'AFP Ray Lewis, un retraité de la police de Philadelphie (Pennsylvanie, Est).
"De plus en plus de gens souffrent dans ce pays", ajoute-t-il, avant d'être lui aussi interpellé par les forces de l'ordre quelques minutes plus tard.
Au milieu du désordre, un policier qui a tenu à rester anonyme peste: "Les manifestants ont tout bloqué. C'est ce qui devait se passer quand on les a expulsés du square (Zuccotti): c'était comme de donner un coup de pied dans une fourmilière... On aurait dû les laisser dans le square. Ils voulaient perturber Wall Street, ils ont réussi".
La Bourse de New York, qui a ouvert normalement jeudi matin, s'est refusée à tout commentaire.


General Strike ! Occupy everywhere !

 
Hier matin, le New York Times se demandait si la musique des batteries, tambours et autres bongos que jouent les protestataires d’Occupy Wall Street était susceptible d’accélérer l’évacuation de Liberty plazza. Ma réponse était : probablement pas.
 
Car si certains riverains s’étaient plaint de l’enthousiasme avec lequel les musiciens utilisaient leurs instruments, des heures durant, et ce bien après que la nuit soit tombée, d’autres riverains s’étaient émus de la construction à deux pas d’ici du building qui remplacera bientôt les Twin Towers, qui entraîne également son cortège de nuisance sonore, des heures durant, et ce bien après que la nuit soit tombée. Moyennant quoi personne ne sait vraiment quel était le pire des deux. Car à l’heure où j’écris, la situation a complètement changé : la police est intervenue cette nuit, évacuant tout le monde, cassant des choses, en volant d’autres (des livres par exemple), arrêtant une centaine de personnes, en gazant un certain nombre au passage.
La perspective d’être évacués ne semblait pourtant pas effrayer grand monde dans Zuccotti Park, et en tout cas pas les anarchistes à qui j’en avais parlé quelques heures auparavant, qui m’avaient affirmé qu’il était impossible pour la police d’entreprendre une telle action sans se heurter au soutien massif des sympathisants du mouvement. Bon.
Les protestataires se déplacent désormais dans New York, entre Foley Square et Canal Street, et je suppose qu’ils vont tenter de s’installer dans le parc, si les nombreux flics présents ne les en empêchent pas. A vrai dire, n’ayant pas la possibilité d’être sur place pour le moment, je suis les événements en écoutant à la radio le special report sur WNYC, dans l’appartement de Roosevelt Island où je loge pour encore quelques jours, et d’où je ne peux pas être d’une grande aide au mouvement.

J’ai passé un après-midi ensoleillé et doux hier, en tant qu’envoyé spécial pour le site Un Autre Futur qui voulait avoir des nouvelles fraîches de ce qu’il se passe à NYC. Je comptais rédiger un texte dans le genre "papier d’ambiance", dans lequel j’aurais parlé des anarchistes qui ont pignon sur rue, en insistant sur mon émotion au spectacle du drapeau rouge et noir flottant dans le quartier d’affaires de la capitale du monde.
J’aurais évoqué la table à l’entrée du square, sur laquelle de nombreuses brochures attiraient l’œil du public: No Authority but Oneself, How rich invented racism, The Anarchist Solution to the Problem of Crime etc., ou encore des versions en espagnol de certains textes fondateurs de l’anarchisme en Amérique, tel ce Anarquismo, lo que significa realmente d’Emma Goldman. Le fait que ces brochures aient été mises à la disposition du public gratuitement n’explique pas à lui seul pourquoi il s’en est écoulé autant, des milliers selon David qui en pliaient et en agrafaient des dizaines chaque jour ; une édition du week-end du New York Times parue il y a quelques semaines a popularisé dans un long et très intéressant article les thèses de l’anarchie appliquées à l’organisation de Zuccotti Park : démocratie directe, autogestion, absence de hiérarchie... le tout induisant un sens profond de la responsabilité individuelle http://www.nytimes.com/2011/10/09/o.... ; Bref. _

Si l’ambiance avait quelque peu changé depuis deux ou trois semaines avec l’arrivée des tentes empiétant sur l’espace de rassemblement et de discussions, la pulsation était toujours la même : rencontre, créativité, joie d’être ensemble. Ainsi, j’ai pu chanter A Las Barricadas ! avec Ignacio, un Espagnol qui avait terminé la veille son tour du monde en moto, j’ai pédalé avec la Canadienne Laura sur une bicyclette conçue pour alimenter en électricité des batteries servant à recharger ordinateurs et téléphones portables, mangé une excellente glace au chocolat et aux noix de macadamia distribuée à qui en voulait par les volontaires de la cuisine générale... Un type m’a accosté, en me démontrant, papiers officiels en main, que la C.I.A. avait injecté des produits nocifs dans ma glace et que je ferais mieux d’arrêter d’en manger im-mé-dia-te-ment !
J’ai terminé ma glace en m’excusant de le décevoir, puis suis allé récupérer un nouveau T-shirt OWS, qui est super smart, composé uniquement d’un slogan sérigraphié en couleurs psychédéliques à même le trottoir, et dont je livre le texte en intégralité: GENERAL STRIKE / NO WORK - NO SCHOOL /OCCUPY EVERYWHERE / SOLIDARITY FROM OAKLAND TO NEW YORK / WE STAND UNITED
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mercredi 16 novembre 2011

Interventions des polices contre les "Occupants"

  De La Défense ou d’ailleurs

De Toronto à Melbourne en passant par Paris, Zurich et New-York, les "indignés" sont délogés au quatre coins du monde.  Depuis le début de la semaine nombre d'entre eux ont été sommés de décamper, un peu partout dans le monde. La police a tiré sur un homme armé sur le campus de l'université de Berkeley, en Californie, au moment où un millier de militants anti Wall Street manifestaient. L'homme blessé, mais dont l'état n'a pas été précisé, a été emmené à l'hôpital et l'école de commerce où se sont déroulés les faits a été évacuée, a indiqué l'université. A Oakland, juste à l'est de San Francisco, la police est intervenue lundi à l'aube pour démanteler un autre campement installé par des militants anti-Wall Street

La police est intervenue mardi soir pour démanteler le campement des "indignés" installés depuis une dizaine de jours sous la Grande Arche du quartier d'affaires de La Défense, près de Paris.
Vers 21h40, des policiers et des gendarmes mobiles, au nombre d'une centaine selon la préfecture, ont confisqué les cartons, pancartes, bâches constituant le campement des Indignés, qu'ils ont encerclés. Dans la nuit de mardi à mercredi, le campement regroupant une centaine de manifestants s´est vu à nouveau saccagé avec violence par les forces de l´ordre qui sont allées jusqu’à piétiner la nourriture et les médicaments, ont indiqué les Indignés dans leur communiqué.

Les campements sont détruits mais l'occupation de l'espace publique n'est pas remise en cause et continue et continuera !!!

http://occupywallst.org

http://occupyfrance.org

 

mardi 15 novembre 2011

N17 Mass Direct Action

Action Directe de Masse le 17 Novembre 2011 !

Traductions Help: French translations are still a work in progress. Please volunteer! translate@occupywallst.org

http://occupyfrance.org

vendredi 4 novembre 2011

La Bastille pour la Défense


Plusieurs centaines d'Indignés ont commencé à installer des tentes vendredi soir près de la grande arche de la Défense.


700 manifestants A 19 heures: Quelques 700 Indignés étaient rassemblés sur le parvis, au pied de la Grande Arche. On a aussi compté une quarantaine de journalistes. Si l’après-midi a commencé avec un atelier peinture de pancartes, l’ambiance s’est durcie quand les forces de l’ordre sont intervenues pour démonter des tentes. Des rumeurs circulaient sur les entreprises de la Défense qui auraient laissé filer plus tôt leurs employés, pour qu’ils ne soient pas confrontés aux Indignados en sortant du boulot.
Quant à l’Assemblée Générale, elle peinait à s’organiser. Mais la nuit ne faisait que commencer...




En attendant que le mouvement gagne toutes les places financières du monde, parmi lesquelles le quartier de La Défense à Paris, la protestation est désormais à portée de clic.
Le site occupyinter.net invite administrateurs, webmasters et simples internautes à organiser l’occupation du plus grand espace public du monde : Internet.
Websites currently being occupied:
  1. fffff.at
  2. jamiedubs.com
  3. graffitiresearchlab.com
  4. evan-roth.com
  5. jamiew.tumblr.com
  6. blog.gleuch.com
  7. floriankuhlmann.com
  8. http://www.juarez.se
  9. http://www.transprivacy.com/
  10. http://telecomix.org
  11. http://www.leanderherzog.ch
  12. http://www.chromozome.ch
  13. http://microtruc.net
  14. http://delieutraz.net
  15. http://oscillationsaleatoires.blogspot.com
  16. http://www.lolzllc.com
  17. onursonmez.com
  18. martindebie.com
  19. rawconcept.org
  20. http://makio135.tumblr.com
  21. http://www.saskia-aldinger.com
  22. http://boundaryinteractions.org/
  23. http://speedshow.net
  24. http://michelle.kasprzak.ca/blog/
  25. http://tumblr.worldwideriot.net/
  26. http://yoursmountain.com/
  27. http://frikultur.dk/
  28. korpenkoloni.se
  29. http://twinfish.it/
  30. http://magnusstubman.dk/
  31. http://xdatelier.org/
  32. http://microbender.com/
  33. http://martiningolf.dk/
  34. http://tommyspirit.com/
  35. http://www.digitalmediatree.com/sallymckay/
  36. http://gilesand.co/
  37. http://www.ch40s.net/
  38. http://www.deadmediafm.org/
  39. http://rec72.net/
  40. http://arturocastro.net/
  41. http://christoph-knoth.com
  42. http://jochen-dreier.de/
  43. http://saint-clair.net/
  44. http://look-im-lucid.tumblr.com/
  45. http://www.hologramcity.blogspot.com/
  46. http://mentholuniversitypress.blogspot.com/
  47. http://www.noahlitvin.com/
  48. http://www.dorbais.fr/
  49. http://hackedtapes.com/eduardojimenez.html
  50. http://www.molleindustria.org/
  51. http://untitled.org.il/
  52. http://enoughrecords.scene.org/
  53. http://soonintokyo.com/index/
  54. http://spiritbit.com/
  55. http://www.yvonnemart.com/
  56. http://seriouslisteningcat.tumblr.com/
  57. http://www.rasmusfleischer.se/
  58. http://mr-gif.com/
  59. http://zenalbatross.net/
  60. http://www.denfri.dk/
  61. http://www.art404.com/
  62. http://anport.dk/
  63. http://anontranslator.eu/2011/10/19/occupyinternet-occupytheinternet/
  64. http://www.valentinatanni.com/
  65. http://nichedecals.com/
  66. http://hotpixel.mx/
  67. http://www.hala.be/
  68. http://www.stefanbergmark.se/
  69. http://adamharms.com/
  70. http://www.deadmediafm.org/
  71. http://tumblr.anthonyantonellis.com/
  72. http://www.master-list2000.com/abillmiller/
  73. http://mtschaefer.net/
  74. http://thxalot.org/skits/
  75. http://r1net.blogspot.com/
  76. http://www.buzzfeed.com/occupywallstreet
  77. http://morgane.saysana.free.fr/
  78. http://madosedesoma.free.fr/
  79. http://peanutsnake.blogspot.com/
  80. http://hashgram.com/
  81. http://jessicalevaton.com/
  82. http://www.spicybiscotti.com/
  83. http://theowatson.com/
  84. http://www.johanronstrom.se/
  85. http://interialabs.de/
  86. http://www.stookoven.nl
  87. http://www.ctsrgc.eu/
  88. http://www.santabrevinasocialclub.com
  89. http://www.kodcast.com
  90. http://dyne.org/
  91. http://howcouldyoudothisto.us/5.html
  92. http://hologramcity.blogspot.com/
  93. http://kimasendorf.com/
  94. http://entropiamundial.blogspot.com/
  95. http://adegreden.tumblr.com/
  96. http://ahmedalkooheji.info/
  97. http://artzilla.org/
  98. http://kenmat.tumblr.com/
  99. http://csugrue.com/
  100. http://meyleankronemann.de/
  101. http://www.marcocadioli.com/
  102. http://feyyaz.tumblr.com/
  103. http://www.sarameloni.com/
  104. http://etoy.com/
  105. http://cocomo.tv/
  106. http://niklasroy.com/
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  108. http://www.iocose.org/
  109. http://pandalinas.blogspot.com/
  110. http://www.bruzed.com/
  111. http://www.weareallmodels.com/
  112. http://iamcarneiro.tumblr.com/
  113. http://www.juicenothing.com/
  114. http://www.realvinylz.de/
  115. http://www.culture-jamming.de/
  116. felipedossantosmiranda.com.br
  117. http://cpro5343.publiccloud.com.br/
  118. seremiru.tumblr.com
  119. http://episodique.com/
  120. www.isabellearvers.com
  121. http://www.systaime.com/
  122. http://erbirtheroennhornbechminister
  123. http://www.cbc-net.com/log/?p=3526
  124. http://www.yanniks.de
  125. http://onlinevibes.net/
  126. http://ubermorgen.com
  127. http://www.asylabwehramt.at
  128. http://www.dotoildot.com
  129. http://www.loichelias.com/reussite-marketing-web
  130. http://mackt.se/
  131. http://mediumoffice.tumblr.com/
  132. http://selectall.org/
  133. http://emilie-xxo.com/
  134. http://vinsonart.com/
  135. http://vinsonart.com/
  136. http://joelgethinlewis.com/
  137. http://randomassociates.blogspot.com/
  138. http://www.memelibrarian.com/
  139. http://soulfestobar.blogspot.com/
  140. http://xmarkjenkinsx.com/
(More coming, stay tuned for updates)
To add your occupied website to this list please post a link in the comments, send an email to or tweet us @FFFFFAT

http://occupydesign.org

lundi 31 octobre 2011

L'argent est-il devenu obsolète ?

Médias et instances officielles nous y préparent : dans les prochains mois, voire semaines, une nouvelle crise financière mondiale va se déclencher, et elle sera pire qu'en 2008. On parle ouvertement des catastrophes et désastres. Mais qu'est-ce qui va arriver après ? Quelles seront nos vies après un écroulement des banques et des finances publiques à vaste échelle ? Actuellement, toutes les finances européennes et nord-américaines risquent de sombrer ensemble, sans sauveur possible.

 

Mais à quel moment le krach boursier ne sera-t-il plus une nouvelle apprise dans les médias, mais un événement dont on s'apercevra en sortant dans la rue ? Réponse : quand l'argent perdra sa fonction habituelle. Soit en se faisant rare (déflation), soit en circulant en quantités énormes, mais dévalorisées (inflation). Dans les deux cas, la circulation des marchandises et des services ralentira jusqu'à pouvoir s'arrêter complètement : leurs possesseurs ne trouveront pas qui pourra les payer en argent "valable" qui leur permet à leur tour d'acheter d'autres marchandises et services. Ils vont donc les garder pour eux.
On aura des magasins pleins, mais sans clients, des usines en état de fonctionner parfaitement, mais sans personne qui y travaille, des écoles où les professeurs ne se rendent plus, parce qu'ils seront restés depuis des mois sans salaire. On se rendra alors compte d'une vérité qui est tellement évidente qu'on ne la voyait plus : il n'existe aucune crise dans la production elle-même. La productivité en tous les secteurs augmente continuellement. Les surfaces cultivables pourraient nourrir toute la population du globe, et les ateliers et usines produisent même beaucoup plus que ce qui est nécessaire, souhaitable et soutenable. Les misères du monde ne sont pas dues, comme au Moyen Age, à des catastrophes naturelles, mais à une espèce d'ensorcellement qui sépare les hommes de leurs produits.
Ce qui ne fonctionne plus, c'est l'"interface" qui se pose entre les hommes et ce qu'ils produisent : l'argent. La crise nous confronte avec le paradoxe fondateur de la société capitaliste : la production des biens et services n'y est pas un but, mais seulement un moyen. Le seul but est la multiplication de l'argent, c'est d'investir un euro pour en tirer deux.
Cependant, les contempteurs du capitalisme financier nous assurent que la finance, le crédit et les Bourses ne sont que des excroissances sur un corps économique sain. Une fois la bulle crevée, il y aura des turbulences et des faillites, mais finalement ce ne sera qu'une tempête salutaire et on recommencera ensuite avec une économie réelle plus solide. Vraiment ? Aujourd'hui, nous obtenons presque tout contre payement. Si le supermarché, la compagnie d'électricité, la pompe à essence et l'hôpital n'acceptent alors que de l'argent comptant, et s'il n'y en a plus beaucoup, nous arrivons vite à la détresse. Si nous sommes assez nombreux, nous pouvons encore prendre d'assaut le supermarché, ou nous brancher directement sur le réseau électrique.
Mais quand le supermarché ne sera plus approvisionné, et la centrale électrique s'arrêtera faute de pouvoir payer ses travailleurs et ses fournisseurs, que faire ? On pourrait organiser des trocs, des formes de solidarité nouvelles, des échanges directs : ce sera même une belle occasion pour renouveler le lien social. Mais qui peut croire qu'on y parviendra en très peu de temps et à une large échelle, au milieu du chaos et des pillages ? On ira à la campagne, disent certains, pour s'approprier directement des ressources premières. Dommage que la Communauté européenne ait payé pendant des décennies les paysans pour couper leurs arbres, arracher leurs vignes et abattre leur bétail... Après l'écroulement des pays de l'Est, des millions de personnes ont survécu grâce à des parents qui vivent à la campagne et aux petits potagers. Qui pourra en dire autant en France ou en Allemagne ?
Il n'est pas sûr qu'on arrivera à ces extrêmes. Mais même un écroulement partiel du système financier nous confrontera avec les conséquences du fait que nous nous sommes consignés, mains et poings liés, à l'argent, en lui confiant la tâche exclusive d'assurer le fonctionnement de la société. L'argent a existé depuis l'aube de l'histoire, nous assure-t-on : mais dans les sociétés pré-capitalistes, il ne jouait qu'un rôle marginal. Ce n'est que dans les dernières décennies que nous sommes arrivés au point que presque chaque manifestation de la vie passe par l'argent et que l'argent se soit infiltré dans les moindres recoins de l'existence individuelle et collective.
Mais l'argent n'est réel que lorsqu'il est le représentant d'un travail vraiment exécuté et de la valeur que ce travail a créée. Le reste de l'argent n'est qu'une fiction qui se base sur la seule confiance mutuelle des acteurs, confiance qui peut s'évaporer. Nous assistons à un phénomène pas prévu par la science économique : non à la crise d'une monnaie, et de l'économie qu'elle représente, à l'avantage d'une autre, plus forte. L'euro, le dollar et le yen sont tous en crise, et les rares pays encore notés AAA par les agences de notation ne pourront pas, à eux seuls, sauver l'économie mondiale. Aucune des recettes économiques proposées ne marche, nulle part. Le marché fonctionne aussi peu que l'Etat, l'austérité aussi peu que la relance, le keynésianisme aussi peu que le monétarisme.
Nous assistons donc à une dévalorisation de l'argent en tant que tel, à la perte de son rôle, à son obsolescence. Mais non par une décision consciente d'une humanité finalement lasse de ce que déjà Sophocle appelait "la plus funeste des inventions des hommes", mais en tant que processus non maîtrisé, chaotique et extrêmement dangereux. C'est comme si l'on enlevait la chaise roulante à quelqu'un après lui avoir ôté longtemps l'usage naturel de ses jambes. L'argent est notre fétiche : un dieu que nous avons créé nous-mêmes, mais duquel nous croyons dépendre et auquel nous sommes prêts à tout sacrifier pour apaiser ses colères...
Personne ne peut dire honnêtement qu'il sait comment organiser la vie des dizaines de millions de personnes quand l'argent aura perdu sa fonction. Il serait bien d'admettre au moins le problème. Il faut peut-être se préparer à l'après-argent comme à l'après-pétrole.
Anselm Jappe

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