mardi 30 août 2011

« Séisme sur le marché mondial. Des causes sous-jacentes de la crise financière »

Ce texte a été rédigé par Norbert Trenkle en mai 2008 avant le crash de l'automne 2008. Membre du groupe allemand Krisis et co-auteur avec Robert Kurz et Ernst Lohoff du «  Manifeste contre le travail », Norbert Trenkle participe depuis de nombreuses années au renouvellement d'une théorie critique radicale du capitalisme. Merci à Sinziana pour sa traduction et à l'auteur de nous autoriser à mettre en ligne la version française de ce texte sur ce site. Nous signalons à cette occasion que le prochain séminaire de Krisis aura lieu du 23 au 25 septembre prochain.

En avril 2005, Franz Müntefering[1] fit une déclaration où, en guise de « critique du capitalisme », il comparait à une « nuée de sauterelles » les « cupides spéculateurs » qui, pour lui comme pour une grande partie de l’opinion publique, devaient être tenus pour principaux responsables de l’actuelle crise économique et sociale. Reprise dans une brochure du Ver.di[2], au moment de la crise des subprimes de l’été 2007, cette métaphore animalière déclencha en Europe et ailleurs un débat fort attendu. Mais, le problème avec ce genre de thèses, outre leurs connotations antisémites, c’est qu’elles remplacent l’analyse de la dynamique du capitalisme mondialisé par une simple condamnation morale de la finance. Évitant cet écueil, l’essai qui suit[3] se propose, d’une part, de mettre en lumière la relation entre l’expansion débridée des marchés financiers internationaux ces dernières décennies et le krach dont nous vivons aujourd’hui les prémices ; d’autre part, d’en déduire quelques considérations utiles pour les syndicats et les mouvements sociaux.
 
Pour la grande majorité des commentateurs et des économistes, l’affaire est entendue : l’effondrement des marchés financiers internationaux que nous voyons se produire, et qui risque bien de dégénérer en authentique crise économique planétaire, résulte de la liberté sans bornes accordée à la spéculation, en particulier aux États-Unis. Ce sont donc, logiquement, les banques et les fonds d’investissement qu’on a montrés du doigt en tant que principaux acteurs de la spéculation, mais aussi les gouvernements et leurs banques centrales (notamment le gouvernement américain et la Fed, sa « réserve fédérale ») qui les ont laissés faire, voire encouragés. Et tous ceux qui, depuis des années, derrière chaque fracture socio-économique (chômage de masse, dumping salarial, concurrence locale exacerbée et démantèlement des protections sociales), croient discerner la conséquence du fait que la spéculation a les coudées franches et est devenue une fin en soi, et considèrent la réglementation et le contrôle des marchés financiers comme les clés qui permettront de résoudre ces problèmes, ont aujourd’hui le sentiment que les faits leur donnent raison.
A première vue, on pourrait effectivement penser que la finance est à l’origine de la pression accrue qui s’exerce sur la société tout entière. Qui contesterait que les marchés financiers ont acquis une importance historiquement sans précédent et influent plus fortement que jamais sur l’activité économique ? Cet état de choses n’est-il pas, en soi, suffisant pour les désigner comme les premiers responsables de la souffrance sociale ? Pourtant, si la dénonciation des hedge funds, private equity funds[4] et autres acteurs des marchés financiers rencontre une approbation aussi unanime (a fortiori lorsqu’elle fait appel à une imagerie incendiaire à base de « nuée de sauterelles » et de « sangsues »), ce n’est pas seulement parce qu’elle colle aux apparences. C’est aussi et surtout parce qu’elle s’appuie sur le lieu commun largement répandu selon lequel la finance, les banques et les « spéculateurs » engendreraient la plupart des effets pervers du capitalisme en faisant, sans se fatiguer, des profits sur le dos des « honnêtes travailleurs » et des « entreprises de production ». D’où le blâme s’abattant régulièrement sur ces spéculateurs animés d’une « insatiable cupidité », toujours en quête de « rendements excessifs », etc. – comme si le mode de production capitaliste n’était pas, par essence, fondé sur le principe de maximisation des profits et n’avait pas toujours été prêt à tout, y compris à marcher sur des cadavres, pour le mettre en œuvre.
Cette dénonciation des marchés financiers ne constitue donc en aucun cas une critique du capitalisme ; elle est, au mieux, un soupir de nostalgie au souvenir du capitalisme d’après-guerre régulé par l’Etat-providence, quand le monde paraissait encore « en ordre ». Plus grave, elle ouvre la porte à des délires antisémites basés sur la distinction communément admise entre un « capital créatif » (concret) et un « capital accapareur » (abstrait), où la figure des « spéculateurs » rejoint celle des « Juifs » soupçonnés de tirer, depuis les coulisses, les ficelles de l’économie et de la politique mondiales. Ce dangereux amalgame idéologique ayant été identifié et dénoncé à plusieurs reprises ces dernières années[5], je ne m’y étendrai pas davantage. En revanche, je m’efforcerai de montrer qu’une vision des activités financières aussi grevée de préjugés conduit à inverser les relations causales à l’œuvre dans la logique fonctionnelle du capitalisme, empêchant ainsi non seulement toute analyse pertinente de la crise en cours mais encore toute opposition adéquate aux exigences sociales et politiques que ladite logique fait peser sur nous.
Les répercussions à long terme de la crise du fordisme
Il suffit d’un coup d’œil à l’histoire moderne pour se convaincre que la frénésie spéculative et l’apparition de vastes bulles de crédit n’ont jamais été la cause d’aucune crise capitaliste ; elles en sont au contraire le produit, la forme prise par un processus de crise dont il faut rechercher la véritable origine dans le ralentissement de la valorisation du capital au sein de l’économie réelle. C’est encore plus vrai pour ce qui concerne l’actuelle crise financière et la longue période de spéculation qui l’a précédée, même si certaines particularités historiques distinguent cette crise des précédentes.
Tout le monde s’accorde sur le fait que les marchés financiers ont commencé à prendre de l’ampleur et à devenir autonomes vers le milieu des années 1970. Cependant, ce n’était pas le résultat de choix politiques arbitraires, ni de l’influence de think tanks néolibéraux ou de puissants lobbies économiques, ainsi qu’on le prétend souvent ; c’était une réponse à la crise structurelle inhérente au système, crise qui, lorsque le fordisme eut rencontré ses limites, vint mettre un terme à l’expansion capitaliste d’après-guerre. A cette époque, en effet, l’épuisement des réserves organisationnelles de productivité qu’avait créées la production de masse standardisée comprimait les taux de profits, tandis que, dans le même temps, les classes laborieuses étaient parvenues, à force de luttes, à obtenir de meilleurs salaires et avantages sociaux, et que les coûts d’investissement des infrastructures publiques augmentaient sans cesse. Dans un tel contexte, le relèvement notable du prix du baril de pétrole par les pays de l’OPEP, en faisant soudain grimper en flèche le coût de la surexploitation des réserves d’énergies fossiles, fut suffisant pour mettre en panne la dynamique de croissance auto-entretenue d'après-guerre. On cessa d’investir dans les moyens de production, usines, bâtiments, etc., ces secteurs ne rapportant désormais plus assez. D’importantes masses de capitaux se trouvèrent « libres », sans aucun investissement rentable en vue.
Mais étant donné que le capital est, par essence, valeur s’autovalorisant – autrement dit, étant donné que le seul but de la production capitaliste consiste à transformer l’argent en davantage d’argent (ce qui explique que le capitalisme soit condamné à la croissance quantitative perpétuelle, sans considération des besoins humains ni des limites naturelles) –, le moindre ralentissement du processus de valorisation est immédiatement synonyme de crise. Plus précisément : de crise de suraccumulation, ou encore, comme disent les économistes contemporains, de crise de surinvestissement. Une partie du capital est excédentaire (au regard des critères de sa propre fin en soi abstraite) et se voit, par conséquent, menacée de dévalorisation. En outre, lorsque cette dévalorisation se produit, elle ne se traduit pas simplement par la faillite d’un certain nombre d’entreprises et de banques (ce qui fait partie du fonctionnement normal du capitalisme), mais se répercute, transmise et renforcée par des effets négatifs amplificateurs, à travers l’économie et la société tout entières.
Voilà précisément la menace qui se profilait au milieu des années 1970, conformément au pronostic de nombreux économistes (pas tous de gauche)[6]. Mais pourquoi n’est-ce pas arrivé ? Pourquoi la grande crise économique mondiale n’a-t-elle pas éclaté ? L’une des raisons majeures à cela tient au fait qu’une part substantielle des capitaux excédentaires, ces capitaux qui ne pouvaient plus être injectés dans l'économie réelle, fut détournée vers les marchés financiers et jeta son dévolu, dans un premier temps, sur les créances publiques, puis, de plus en plus, sur la spéculation boursière et immobilière. Ce report sur la sphère financière est, en soi, une phase tout à fait normale, qui intervient lors de chaque crise de la valorisation du capital. Marx l’avait déjà analysée au moment de la crise de 1857, forgeant à cette occasion le concept de « capital fictif ». Capitaux et crédit spéculatifs sont dits fictifs car ils n’ont du capital que l’apparence. En effet, s’ils produisent bien pour leur détenteur des gains spéculatifs ou des intérêts élevés, cet argent n’entre pas véritablement dans le cycle de la valorisation, qui suppose nécessairement la production de biens ou de services au moyen d’une certaine quantité de travail abstrait, dont une partie sera prélevée au titre de la valeur ajoutée. Les « revenus » que « produisent » le capital fictif, eux, sont prélevés à d’autres sources : impôts ou emprunts nouveaux (dans le cas de la dette publique qui croît de manière exponentielle), pari sur l’avenir (dans le cas des gains spéculatifs) ou bradage de la substance sociale (dans le cas des recettes de privatisation).
C’est l’exemple de la dette publique croissante qui est le plus parlant : l’Etat emprunte de l'argent pour le réinjecter aussitôt dans le circuit de la consommation. Du point de vue du créancier, cet argent apparaît comme du capital, puisqu’il « produit » des intérêts. Toutefois, en réalité, il est depuis longtemps dépensé, et n’a donc de « valeur » que sous la forme de titres de créances (les obligations d’État). Le crédit à la consommation et le crédit hypothécaire opèrent sur le même principe : le débiteur emprunte de l'argent pour acheter maison, voiture ou tout autre bien ; quoiqu’il ait été dépensé, ce même argent apparaît aux yeux du créancier comme un capital qui a été investi de façon rentable, ce qui, de son point de vue, est la seule chose qui importe. Aussi longtemps que la bulle continuera de grossir, crédit et spéculation lui apparaîtront comme des possibilités d'investissement on ne peut plus « réelles ».
Toutefois, la croissance du capital fictif ne se traduit pas seulement par de nouvelles opportunités offertes aux investisseurs ; sur le plan macro-économique, elle a aussi pour conséquence de retarder le déclenchement de la crise. Car le report du capital excédentaire sur les marchés financiers n’empêche sa dévalorisation que temporairement, tandis que, dans le même temps, par le biais de divers mécanismes, il crée une augmentation du pouvoir d'achat s’exprimant par une demande accrue de biens et de services qui permet à l’économie réelle de poursuivre sa course, voire même la stimule. Dans le cas de l'augmentation de la dette publique, ce mécanisme agit immédiatement et, à ce titre, s’est imposé comme un instrument incontournable de la politique économique. Que l’argent dépensé par l’Etat serve à construire des routes, à acheter des avions de combat ou à verser des prestations sociales, il retourne, de toute façon, directement dans le circuit de la consommation, alimentant ainsi l’économie. Comme l’a montré le récent boom de l’immobilier aux Etats-Unis, le crédit à la consommation et les prêts hypothécaires ont exactement les mêmes effets macro-économiques, à cette différence près que les débiteurs sont, cette fois, des particuliers. Quant aux profits réalisés sur les marchés financiers, ils sont eux aussi, dans une certaine mesure, réinjectés dans l’économie réelle, soit par le biais des dépenses d’équipement des banques, fonds d’investissement et autres acteurs institutionnels de la finance (parcs de véhicules d’entreprise, ordinateurs, immeubles de bureaux de prestige), soit par le fait qu’employés de la finance et investisseurs indépendants couvrent leur propre consommation grâce au produit des intérêts et de la spéculation. A cet égard, le capital fictif est tout sauf un poids mort entravant la bonne marche de l’économie réelle. C’est même l’inverse : il permet à l’exploitation capitaliste de se poursuivre, pour un temps, comme si de rien n’était.
Aucun mécanisme, jusqu’à présent, n’était toutefois parvenu à faire durer cette situation très longtemps. A chaque fois, une courte période de surchauffe spéculative débouchait sur un vaste krach où le potentiel de destruction accumulé se déchargeait avec une violence soudaine, annihilant en un clin d’œil une part substantielle des structures économiques et sociales. La spécificité historique de la crise du fordisme tient en ce que la dévalorisation brutale des masses de crédit et de capitaux spéculatifs ne s’est pas encore produite. Mais ça ne signifie en aucun cas que la logique de la valorisation capitaliste ait été abrogée, comme on l’a souvent dit. Cette crise n’est historiquement unique que du point de vue du sursis remarquablement long dont elle a bénéficié ; pour le reste, basée sur le mécanisme du capital fictif, elle n’est pas structurellement différente des précédentes et finira donc tôt ou tard par éclater sous la forme d’une énorme vague de dévalorisation. A cette durée inhabituelle correspond logiquement la non moins inhabituelle inflation des bulles du crédit et de la spéculation. S’il s’avère exact, ainsi que l’affirment à peu près tous les journaux, qu’aujourd’hui 97% des flux financiers transnationaux sont de nature purement spéculative, il n’y a pas lieu d’y voir la preuve d’un « dysfonctionnement » de l’économie, ni celle de l’insatiable « cupidité » des spéculateurs ; cela indique simplement à quel point la crise a été longtemps ajournée et, conséquemment, quel gigantesque potentiel de destruction elle renferme.
Les particularités du long ajournement de la crise
D’un point de vue politique, on peut dire que c’est avant tout la dérégulation progressive des marchés financiers internationaux et le découplage définitif des monnaies par rapport à l’or (l’abandon, en 1971, de la convertibilité du dollar en or entraînait la fin du système des taux de change fixes) qui permirent de retarder si longtemps le déclenchement de la crise. Car c’est ce qui rendit possible que la masse monétaire mondiale croisse dans des proportions inenvisageables lors des précédentes crises, à cause des limites strictes à l’expansion monétaire imposées par l’étalon-or et les réglementations nationales des marchés. Cependant, la décision d’abattre ces limites ne fut pas un acte politique arbitraire, attribuable à l’influence de tel ou tel puissant groupe d’intérêts.[7] Elle résulta plutôt du développement économique des années 1950-1960, qui avait peu à peu sapé les fondements du système de Bretton Woods. A mesure que les Etats-Unis perdaient leur suprématie économique incontestée – au point d’arriver tout juste à couvrir, à grand renfort d’endettement public croissant, les dépenses nécessaires au maintien de leur position de puissance militaire et politique mondiale (le coût de la guerre du Vietnam ayant joué ici, comme on le sait, un rôle de premier plan) –, ils ne parvenaient plus, au sein d’un système de taux de change fixes, à garantir les devises occidentales sur leurs réserves d’or. Ainsi se firent jour simultanément, avec le concours actif des gouvernements, des banques centrales et des organismes financiers internationaux, les conditions d’une inflation considérable de la masse monétaire. A partir des années 1970, et par-dessus tout des années 1980, de vastes quantités de liquidités non garanties furent injectées dans les marchés, soit directement via la dette publique, soit, chaque fois que les marchés semblaient un peu instables, par le biais de politiques d’aide au crédit. Les États-Unis jouèrent, certes, un rôle essentiel dans ce processus puisque leur position de superpuissance les autorisait à emprunter dans leur propre monnaie sans subir aucune perte de change, dans la mesure où le dollar fonctionnait de facto comme devise mondiale (un statut qui est aujourd’hui remis en question). Mais les autres pays occidentaux, avec leur propre dette publique et leurs politiques de création de monnaie, ont également contribué pour une part non négligeable au gonflement continuel de la bulle planétaire de capital fictif, et donc à retarder encore et encore l’éclatement de la crise.
Par ailleurs, le long cycle capitaliste-financier entamé dans les années 1970 présente cette autre caractéristique notable : tout en offrant un sursis à la crise du fordisme, il coïncidait avec la forte hausse de productivité consécutive à la troisième révolution industrielle, c’est-à-dire à l’introduction des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Sous les conditions d’une crise de suraccumulation « normale », avant d’espérer mettre en œuvre une si profonde transformation de la production, il aurait fallu passer par une grave dépression mondiale qui aurait réduit les structures économiques de l’après-guerre à un tas de décombres. Toutefois, le long ajournement de la crise permis par l’expansion du capital fictif eut pour effet de limiter cette destruction essentiellement aux pays du Sud et de l’ex-bloc soviétique. Si les structures fordistes de la métropole occidentale furent également mises à mal, c’est là le résultat d’une plus longue évolution qui vit la pression sur les conditions de travail et les systèmes sociaux s’accentuer peu à peu, tandis que les structures de production subissaient des transformations fondamentales. Cette évolution n’affecta pas les pays de la même façon en fonction de leur position sur le marché mondial et au sein de la concurrence économique, mais la tendance était partout la même : le secteur industriel, à l’aide des applications de la micro-électronique, fut rationalisé de façon radicale et peu à peu réduit à un noyau hyperproductif ; en revanche, tout segment de la production qui ne pouvait pas (encore) être rentabilisé grâce à l’automation se vit sous-traité par des pays ou des secteurs à bas salaires.
Dans la mesure où le secteur dit des services prit une importance accrue en même temps qu’il absorbait une part conséquente de la force de travail dont l’industrie ne voulait plus, une lecture superficielle de la situation pouvait amener à conclure que le capitalisme traversait simplement une nouvelle restructuration, caractérisée par la perte de la position dominante du secteur industriel au profit des services et de l’« économie du savoir », à quoi s’ajoutait la globalisation des relations économiques. C’est pourquoi la plupart des observateurs et des experts de l’industrie s’accordèrent à penser que le capitalisme, au moins dans la métropole, avait largement réussi à surmonter la crise des années 1970-1980 (nom de code : « crise de la société de travail »), même si cela s’était fait au prix d’une précarisation accrue des conditions de vie et de travail pour de larges pans de la population – précarisation considérée, selon la couleur politique du commentateur, soit comme inévitable, soit comme le produit de politiques néolibérales qu’il fallait amender. En revanche, pour la droite comme pour la gauche, le diagnostic d’un procès de crise au fondement même du capitalisme paraissait absurde et fallacieux. « Regardez comme le capitalisme est en pleine forme ! » s’écriait-on (que ce soit sur un ton enthousiaste, critique ou résigné) au vu du déferlement de profits de ces dernières années.
L’actuelle crise des marchés financiers montre très clairement que cette lecture reposait sur des bases erronées. Erronées non pas parce que, comme le prétendent ceux qui fulminent contre les « nuées de sauterelles », la spéculation détruirait une économique réelle dotée d’une structure viable, mais plutôt parce que cette économie réelle, telle qu’elle a évolué depuis vingt-cinq ou trente ans, n’a jamais constitué le support permettant une phase auto-entretenue d’accumulation capitaliste. Tout au contraire : elle ne fut (et n’est toujours) viable que grâce à l’afflux constant de capital fictif. Un véritable essor auto-entretenu supposerait, dans un contexte de croissance continue, d’absorber une main d’œuvre de plus en plus nombreuse dans la sphère de la production de marchandises et au niveau de productivité standard ; c’est là le seul moyen de garantir que la masse de valeur ajoutée va continuer à croître et que le cycle « argent – marchandises – davantage d’argent » tournera sans fin. Du point de vue de la demande, cela voudrait dire qu’à chaque instant, il faut créer suffisamment de revenus du travail pour espérer vendre les marchandises produites l’instant d’avant. Voilà précisément les circonstances qui font défaut sous les conditions de la troisième révolution industrielle. La rationalisation sur la base des NTIC laboure tous les secteurs de l’économie à une telle allure que, globalement, le nombre de travailleurs devenant superflus augmente sans cesse, en dépit de ceux qu’absorbe la croissance. Cela signifie que la logique de la valorisation non seulement conduit à des coupes claires au niveau de la demande dont, pourtant, elle dépend pour réaliser sur le marché la valeur produite, mais aussi, plus fondamentalement, qu’elle sape en permanence sa propre assise.[8] Considérée sous cet angle, la révolution micro-électronique de la production constitue une sorte de crise permanente de suraccumulation, autrement dit un afflux constant de capital excédentaire, non réalisable dans la sphère de la production, qui s’échappe vers la sphère du capital fictif et contribue ainsi considérablement à la croissance exponentielle de la bulle financière.
La crise ? Quelle crise ?
A l’encontre de ce diagnostic, on fait souvent valoir qu’au cours des dernières décennies, des millions de nouveaux emplois ont été créés dans des pays situés autrefois à la périphérie de l’économie-monde, notamment en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est, et que la base de la production de valeur s’est donc élargie plutôt que contractée. Toutefois, cet argument néglige deux points essentiels. Premièrement, la grande majorité du travail industriel dans les pays en question s’effectue à un très bas niveau de productivité, ne créant par conséquent que très peu de valeur au regard des standards régnant dans les usines automatisées et complètement rationalisées du marché mondial. En effet, ce qui permet de définir la valeur d’une marchandise n’est pas tant le nombre d’heures travaillées que le niveau de productivité socialement reconnu.[9] Et puisque, dans les segments qui forment le cœur de la production mondiale, ce niveau s’élève continuellement, la valeur extraite du travail peu productif dans les usines externalisées chute de manière tout aussi continuelle. Cela signifie que l’externalisation n’est économiquement viable que tant qu’on peut encore trouver de plus bas salaires et de plus misérables conditions de travail.[10] Et, en retour, cela explique pourquoi le processus de rationalisation n’a pas conduit à une réduction générale du temps de travail et à une vie meilleure pour tous (en fait, il n’a pas même ouvert la possibilité d’une amélioration relative des conditions d’existence sous le capitalisme), mais plutôt à une dégradation et un appauvrissement considérables de la société.
En outre, et c’est le deuxième point, l’essor de la Chine, de l’Inde et des autres « marchés émergents » n’est en aucune façon auto-entretenu ; il est même totalement dépendant du crédit et de la création de monnaie spéculative sur les marchés financiers transnationaux. Chacun sait que toute la structure économique de ces pays est orientée massivement vers l’exportation, principalement à destination des États-Unis et de l’Union Européenne, lesquels, en retour, financent largement leurs importations grâce aux revenus du crédit et de la spéculation. De ce point de vue, un phénomène qui a valeur de paradigme est constitué par le cycle de déficit entre l’Asie-Pacifique et les USA qui, depuis l’administration Reagan, est devenu le principal moteur de l’activité économique mondiale. Son fonctionnement repose sur un mécanisme très simple : un déficit commercial croissant est couvert par des apports également croissants de capital financier, lequel, en partie directement via les dépenses publiques financées par le crédit (« déficits jumeaux »[11]), en partie indirectement via la sphère de la finance privée, est réinjecté dans le circuit de la consommation. Cependant, dans la mesure où la majeure partie de cette masse d’argent se déverse sur les pays asiatiques (le Japon en tête mais aussi, de plus en plus, la Chine), qui investissent les bénéfices de leurs ventes dans le secteur financier étatsunien ou accumulent des réserves de change en dollars, ces pays, en réalité, financent eux-mêmes leurs exportations. A l’ère reaganienne, c’est l’augmentation brutale de la dette publique qui alimentait ce cycle. La spéculation boursière n’a pris de l’importance que plus tard : durant le boom de la soi-disant « nouvelle économie », il n’était pas rare que des investisseurs privés financent une part de leurs dépenses grâce aux énormes hausses des prix du « nouveau marché ». Et pour terminer, ces dernières années, l’attention s’est portée sur la spéculation immobilière.
Ce circuit ne peut toutefois perdurer que tant que le dollar américain jouit d’une confiance suffisante et que les capitaux frais continuent d’affluer pour couvrir le déficit permanent. L’une des caractéristiques de l’actuelle crise des marchés financiers réside justement dans le fait que cette confiance est, dans une large mesure, en train de s’effriter (comme l’indique la brusque chute du dollar)[12]. Que le gouvernement américain et la Fed échouent à renverser la tendance et le cycle de déficit du Pacifique s’arrêtera net, ce qui aurait à peu près le même impact sur l’économie mondiale qu’une interruption de la circulation du Gulf Stream sur le climat. Face à un scénario aussi menaçant, on pourrait être tenté de se réfugier dans un antiaméricanisme facile et d’accuser les Etats-Unis, comme le font toujours davantage de voix scandalisées en Europe, de « vivre aux crochets du reste du monde », de financer leur « consommation improductive » par le crédit[13], voire même, désormais, d’entraîner l’économie mondiale dans la crise. Mais ce serait reproduire, une fois de plus, la distinction d’ordre idéologique entre capital financier « parasitaire » et honnête capital productif (les motifs antiaméricains indiquant toujours, en Europe, une dangereuse proximité avec des constructions antisémites). Qui plus est, ce serait inverser totalement les choses, car, d’une part, les pays d’Europe ont largement bénéficié de la demande américaine financée par voie de crédit : l’industrie allemande, en particulier, serait depuis longtemps en miettes sans les gigantesques volumes exportés outre Atlantique. D’autre part, rapportées aux PIB, les dettes nationales des pays de l’Union Européenne sont du même ordre de grandeur que celle des USA, et la spéculation ne semble pas non plus y être tout à fait inconnue puisque, ces dernières années, principalement dans le sud de l’Europe, on a vu grossir une impressionnante bulle spéculative sur les marchés de l’immobilier (laquelle est d’ailleurs en train d’éclater). Enfin et de toute façon, l’économie-monde capitaliste dans son ensemble survit en réalité sous perfusion de capital fictif, car l’économie réelle n’est plus à même de la soutenir.
Il est donc complètement absurde d’accuser aujourd’hui, ainsi que l’ont fait tous les commentateurs des journaux de droite comme de gauche, la banque centrale américaine d’avoir encouragé la spéculation immobilière par sa politique de taux d’intérêt extrêmement faibles et, partant, d’être responsable de l’actuelle crise financière. La stratégie de la Fed après le krach de la nouvelle économie a simplement consisté à faire en sorte d’éviter la catastrophe qui, déjà, menaçait les marchés financiers. Elle a ainsi à nouveau retardé le déclenchement de la crise de sept ou huit ans, permettant cette soi-disant reprise dont on a beaucoup parlé et que chaque homme politique tente de porter à son crédit. Si l’on tient à tout prix à faire usage de catégories morales, il faudrait plutôt remercier la Fed et le gouvernement américain d’avoir, par leur politique monétaire expansionniste, accordé à l’économie-monde un nouveau répit. Mais la gratitude est ici aussi inutile que le blâme. Il est bien plus urgent de comprendre que la crise des marchés financiers, loin d’être causée par la spéculation, est plutôt, à un niveau bien plus fondamental, le fruit d’une contradiction structurelle dans le mécanisme de la reproduction capitaliste. Cette prise de conscience pourrait s’avérer essentielle pour les conflits sociaux à venir.

Nouveau répit...
Il n’est pas possible d’émettre un pronostic fiable quant au déroulement futur de la crise. Pour le moment, nous ne savons pas si les forces réunies des banques centrales et des gouvernements seront suffisantes pour repousser une nouvelle fois le krach des marchés financiers et ses conséquences dévastatrices pour le monde entier. Si elles y parvenaient, il n’en résulterait d’ailleurs que l’inflation d’une nouvelle bulle financière. Ce serait, de plus, un camouflet pour tous ceux qui voient la solution dans la régulation de la finance – revendication désormais reprise par des gens de tous bords, y compris par d’ex-néolibéraux purs et durs dont la devise semble être : « peu importe ce que j’ai dit hier » –, car sur le plan pratique, l’intervention de l’Etat aura l’effet exactement inverse : elle se contentera de limiter les dégâts directs causés par l’éclatement de la bulle immobilière. Il est significatif que même le social-démocrate populiste Oskar Lafontaine préconise le rattrapage des banques en difficulté par le gouvernement : il sait bien que l’effondrement du système bancaire aurait des effets catastrophiques sur la société tout entière.[14] Bien entendu, c’est en toute bonne conscience qu’il appuie cette revendication d’un meilleur contrôle des banques et des acteurs de la finance. Mais elle n’a aucun sens, car les pertes dues aux mauvaises créances d’aujourd’hui, si elles sont jamais compensées, ne pourront l’être, étant donné les circonstances, que par de futurs gains sur les marchés financiers. Que les acteurs de ces marchés soient privés ou publics, le principe demeure identique : les uns comme les autres sont soumis à la même obligation d’investir « leurs » capitaux de manière rentable, ce qui, en période de suraccumulation permanente, les perspectives de valorisation étant très limitées au sein de l’économie réelle, signifie investir quasi exclusivement dans la sphère du crédit et de la spéculation.[15] Qu’on le veuille ou non, ce point est démontré empiriquement. C’est pourquoi les gouvernements et les banques centrales n’auront d’autre choix que de rouvrir grand les vannes de la création monétaire. Le gouvernement américain et la Fed s’engagent d’ores et déjà dans cette voie.[16]
Bien sûr, l’action politique, toujours entravée par le fait qu’il lui est interdit de remettre en cause la logique fonctionnelle du capitalisme, doit se contenter d’administrer les affaires publiques sans sortir de cette logique. Toutefois, la marge de manœuvre dont dispose la politique évolue au cours de l’histoire. Elle prend une forme et des limites historiquement spécifiques qui, à leur tour, dépendent du développement aveugle de la dynamique capitaliste. A l’intérieur de ces limites, les décisions et les orientations politiques ne sont pas déterminées mais résultent de l’interaction entre plusieurs facteurs tels que les rapports de forces dans la société, les alliances internationales ou les écarts de compétitivité au sein du marché mondial ; par contre, le cadre défini par lesdites limites est hors du champ de la politique. Cela reste vrai durant l’ère fordiste qu’on a trop souvent tendance aujourd’hui à idéaliser. En dépit du degré de régulation relativement élevé à cette époque, l’action politique n’a pas davantage créé l’expansion fordiste en tant que telle qu’elle n’a pu en empêcher la fin. Mais elle fut capable, dans une certaine mesure, d’influer sur le cours interne de l’expansion et d’utiliser les possibilités restreintes qui lui étaient offertes en matière de répartition des richesses afin d’élaborer, notamment, une vaste infrastructure sociale. La période ultérieure de mondialisation d’un capitalisme en crise se présente comme le reflet inversé du fordisme : si la politique se révèle désormais incapable de donner corps, socialement parlant, aux masses de capital fictif, c’est parce que la constante inflation de la bulle du crédit et de la spéculation est un prérequis indispensable au fragile ajournement de la crise, et détermine, par conséquent, la portée et les limites de l’action politique. Celle-ci doit donc tout faire pour assurer l’existence de ce prérequis aussi longtemps que possible, ce qui, au-delà des mesures de politique monétaire, comprend également la prédation progressive des « biens publics », que l’on jette au feu de l’exploitation privée afin que la locomotive capitaliste continue à foncer encore un temps.[17]
En revanche, mettre un terme à la dynamique de crise du capitalisme est un objectif hors d’atteinte de la politique, dont les interventions contribuent au contraire à reproduire en permanence, à un niveau toujours plus élevé, les contradictions sous-jacentes au processus de crise. Puisque la masse de capital fictif dont il faut éviter la dévalorisation grossit de façon exponentielle (ainsi que nous le montre un simple coup d’œil à la croissance des marchés financiers), la pression sur la société et sur la majeure partie de la population, forcée de se vendre dans des conditions toujours plus précaires, augmente à chaque étape du long ajournement de la crise. Par conséquent, le coût social d’un nouveau report du grand krach ne pourra que s’avérer considérable. Primo, nous pouvons nous attendre à une forte récession qui, à l’inverse de l’actuelle « reprise », nous enverra certainement toucher le fond. Secundo, l’expansion de la masse monétaire devrait produire une accélération de l’inflation et, partant, une nouvelle contraction d’un pouvoir d’achat déjà malmené. Enfin, la prochaine vague de spéculation s’attaquera sans doute aux matières premières, à la nourriture et aux agrocarburants, et touchera donc, directement et de façon catastrophique, de vastes pans de la population mondiale. La terrible hausse des prix des denrées alimentaires ces deux dernières années peut largement être attribuée au fait que de plus en plus d’investisseurs institutionnels ont reporté leurs capitaux sur le marché à terme des marchandises. Si cette tendance se confirme, les prix exploseront inévitablement, multipliant d’autant la faim dans le monde.
Encore une fois, l’augmentation du volume de capital fictif ne sera pas, à proprement parler, la cause de la catastrophe, mais plutôt (comme dans le cas des privatisations) une courroie de transmission du processus de crise et de sa tendance intrinsèque à l’exclusion et à la précarisation. Nous risquons donc fort de voir le ressentiment populaire se tourner à nouveau exclusivement vers ces ennemis imaginaires que sont les « cupides » marchés financiers, et rejeter sur eux la responsabilité de toutes nos souffrances. Il est d’autant plus crucial de remettre dans le bon sens cette soi-disant « critique du capitalisme » qui prête le flanc à l’antisémitisme. Ce qui suppose, outre la nécessaire critique de l’idéologie marchande, la formulation d’une analyse correcte de la crise, permettant de réfuter la perception déformée qu’ont la plupart des gens du fonctionnement du système capitaliste. Il ne s’agit évidemment pas de préconiser que la spéculation et les marchés financiers soient exempts de toute critique, mais d’affirmer que leur expansion ne peut être comprise que comme l’un des moments essentiels d’une crise du capitalisme, et que cette dernière ne conduit qu’à la totale destruction des fondements sociaux et naturels de la vie.
La critique doit également être dirigée contre le projet mi-nostalgique mi-populiste d’un retour aux politiques keynésiennes de croissance et de régulation. Au fond, ceux qui émettent ces propositions savent eux-mêmes pertinemment que, dans les conditions actuelles, la marge de manœuvre politique qui permettrait de les mettre en œuvre n’existe pas. Nous en avons la preuve chaque fois que la « gauche » arrive au pouvoir... et applique un programme tout opposé à ses promesses ; c’est valable aussi bien pour la coalition SPD-Die Linke à la tête de la municipalité berlinoise que pour l’ex-« coalition de centre-gauche » en Italie ou le gouvernement Lula au Brésil. Le plus insensé, c’est qu’il ne s’agit pas de la part des électeurs d’une simple question de crédulité ou du fait d’être « trompés », mais plutôt qu’en l’absence de meilleures perspectives, ils veulent croire qu’un retour à l’Etat-providence keynésien d’après-guerre est encore possible, même si, à un autre niveau de conscience, ils savent bien que ça ne se fera pas. On est ici au cœur de l’état d’esprit schizophrène qui règne en Allemagne où nous avons, d’un côté, un large soutien des revendications social-démocrates habituelles (généralisation du salaire minimum, pas de privatisation des chemins de fer, etc.) et, de l’autre, un fort capital de sympathie à l’égard du gouvernement Merkel[18]. Là où cet état d’esprit pose problème, c’est que, dans son balancement entre souhaits irréalisables et acceptation a-critique de la logique structurelle du capitalisme, il incline dangereusement à désigner des boucs émissaires, que ce soit les fonds spéculatifs, le gouvernement américain, les multinationales ou – au bout du labyrinthe des égarements – « les Juifs ».

Norbert Trenkle

lundi 29 août 2011

Or, Dollar et monnaie de singe

 1971: Le dollar n'est plus convertible en or

La décision prise par le président Nixon le 15 août 1971 a marqué la fin du système imaginé à Bretton Woods à la fin de la guerre. A vrai dire ce système n'était pas un système monétaire puisqu'il était un système sans monnaie. Il fallait bien qu'une fois la paix revenue, les pays reprennent leurs transactions, il leur fallait donc une monnaie internationale. Mais le plan Keynes qui visait à en créer une de toutes pièces (le bancor) n'avait pas été retenu en 1944. Il ne restait qu'à utiliser des monnaies nationales, et seul le dollar, à l'époque, pouvait ainsi être accepté, détenu, utilisé par tous les pays dans le monde.
Cela allait se passer très simplement : pas d'institution nouvelle, pas de procédure particulière, pas de règles à élaborer. Chaque fois que les Etats-Unis faisaient une transaction avec un autre pays, c'était le dollar qui – naturellement – était utilisé. On dit parfois que les dollars "sortaient" des Etats-Unis. En fait ils ne sortaient que dans les poches des touristes, le plus souvent ils passaient du compte d'un résident dans une banque américaine au compte d'un non-résident. De monnaie nationale, le dollar devenait ainsi monnaie internationale.
Et cela n'avait pas vraiment d'inconvénients… parce que les Etats-Unis avaient décidé, dès le mois de décembre 1946, d'appliquer une disposition des accords de Bretton Woods et de convertir en or les dollars détenus par les banques centrales étrangères quand elles le souhaiteraient. La Banque de France – et beaucoup d'autres – l'ont fait dans les années 60. Elles ne couraient donc aucun risque à détenir ces dollars qu'elles pouvaient transformer en or à tout instant. Encore fallait-il qu'un certain équilibre se maintienne entre les avoirs en or des Etats-Unis et les avoirs en or des banques centrales étrangères. Comme la production d'or est sévèrement limitée, il fallait que les avoirs en dollars des banque centrales n'augmentent pas, ou presque pas. Il fallait que les dollars ne "sortent" des Etats-Unis qu'au compte-gouttes.
C'est ce qui s'est passé autour des années 50, quand il en sortait 1 à 2 milliards par an… et qu'il en manquait dans le monde. Cela a commencé à changer à l'approche des années 60 quand les Etats-Unis ont développé leurs investissements à l'étranger, en particulier en Europe. Les dollars "sortaient" alors pour être investis, au rythme de 2 à 3 milliards par an, puis de 10-12 à la fin des années 60. Les Etats-Unis ont essayé de freiner ces sorties de capitaux, en plafonnant la progression de leurs investissements, en imposant une taxe à l'émission de titres chez eux par des non-résidents. Ils ont même signé des accords bilatéraux avec les pays dont les avoirs en dollars étaient importants pour qu'ils n'en demandent pas la conversion… Toutes ces mesures – il y en a eu d'autres – n'étaient que des palliatifs. C'est la création de dollars aux Etats-Unis et leur transformation en monnaie internationale qu'il aurait fallu maîtriser… Ce que les Britanniques ont fait, avant la guerre, quand la livre était utilisée partout dans le monde.
Une telle situation ne pouvait durer. A mesure qu'ils étaient convertis, et que le stock d'or américain diminuait, les dollars détenus par les banques centrales devenaient en fait de moins en moins convertibles. Le 15 août 1971, le président Nixon décide – provisoirement a-t-il répété deux fois dans sa conférence de presse – de fermer le guichet de l'or. D'autres mesures sont annoncées : une dévaluation prochaine de cette monnaie – il faut que le Congrès l'approuve – une surtaxe de 10% sur les importations, un plan pour stabiliser l'inflation… et une rencontre prochaine du Groupe des Dix qui décidera de modifier la parité de quelques monnaies et d'élargir les marges de 1% à 2,25% : ce sera le début des changes flottants auxquels l'Europe a répondu par le Serpent.
Ce sera surtout le début d'une accumulation vertigineuse de dollars dans le monde. Ce ne sont plus quelques milliards de dollars par an, mais quelques dizaines de milliards pendant les années 70, quelques centaines à partir de 1984, 1 000 milliards en 2000, plus du double en 2006 et 2007. Ces dollars ne "sortent" plus seulement désormais quand ils sont investis, ils "sortent" aussi quand les banques américaines prêtent à l'étranger et – surtout – parce que les Etats-Unis importent plus qu'ils n'exportent. Cette accumulation s'est fortement ralentie avec la crise, elle dépasse à nouveau 1 000 milliards en 2010. Il s'agit là de flux, recensés chaque année à la balance des paiements américaine. Mais au total, au gré de toutes ces variations, à combien s'élève, à un moment donné, la quantité de dollars "sortis" des Etats-Unis et transférés un jour ou l'autre au reste du monde ?
Les chiffres sont ici encore bien connus. Ils sont publiés par le département du commerce. Ils sont stupéfiants : 102 milliards au 31 décembre 1970… plus de 20 000 au 31 décembre 2010. Cela fait un taux moyen de 14% par an. Un tel rythme, pendant 40 ans, est tout simplement extravagant. Qu'est-ce qui progresse aussi vite, et aussi longtemps, dans l'économie mondiale ?
Naturellement une fois "sortis" des Etats-Unis les dollars ne restent pas déposés dans des banques américaines. Les détenteurs étrangers souscrivent des bons du Trésor, achètent des actions d'entreprises américaines ou des obligations fédérales, ils peuvent aussi investir directement dans des entreprises américaines. Ces dollars ne restent pas de la monnaie proprement dite, ils sont remplacés par une grande variété d'avoirs ou de créances, plus ou moins liquides. Mais tous ces dollars ne peuvent être investis ou placés aux Etats-Unis que s'ils en sont d'abord "sortis" par un transfert entre comptes dans des banques américaines. C'est cette "sortie" qui permet l'accumulation d'avoirs en dollars dans le monde : c'est elle qui mesure la création de dollars en tant que monnaie internationale.
Une fois "sortis" des Etats-Unis, ces dollars peuvent aussi aller se loger dans des banques étrangères qui, recevant des dollars en dépôt, les reprêtent aussitôt. L'accumulation se poursuit, elle s'amplifie même par ce phénomène des euro-dollars. Mais cela est une autre histoire…
Michel Lelart CNRS

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dimanche 28 août 2011

ENDE DES AUTOMÄRCHENS


Allem Gerede von der Dienstleistungsgesellschaft zum Trotz: Die industrielle Produktion ist weiterhin die Basis realer kapitalistischer Wertschöpfung. Und die Autoindustrie bildet immer noch den Kernsektor. Ein breites Spektrum von Zulieferern und Dienstleistungen ist davon abhängig. Deshalb waren die Autokonzerne bei dem großen Kriseneinbruch 2009 neben dem Bankensystem die bevorzugten Empfänger staatlicher Hilfen. Mit direkten Staatsbeteiligungen (General Motors), Rettungsmaßnahmen und Bürgschaften wurde ihnen ebenso unter die Arme gegriffen wie mit einer Subventionierung des Autoverkaufs weltweit. Hierzulande gab es die berüchtigte Abwrackprämie. Das war auch bitter nötig, denn gerade in der Autoindustrie hatten sich die größten globalen Überkapazitäten aufgebaut, die nach dem Zusammenbruch der fiktiven, aus den Finanzblasen gespeisten Kaufkraft abzuschmelzen drohten wie Schnee an der Sonne.
Binnen kürzester Zeit galten die Autokonzerne überall wie durch ein Wunder als gerettet. Die Geldschwemme der Notenbanken tat ein übriges, um die abstürzende Konjunktur aufzufangen. Und auch davon profitierte zu erheblichen Teilen der Autoabsatz, denn die rollende Blechdose ist nun einmal in dieser Welt das bevorzugte Objekt der Begierde. Wer gerade dem Verhungern entkommen ist, träumt als nächstes von einem Auto. Besonders China erlebte einen Auto-Boom mit geradezu phantastischen Wachstumsraten. Wenige Monate genügten, um das Land als wichtigsten neuen Exportmarkt der deutschen Autobauer glänzen zu lassen. Ein Warnzeichen hätte sein können, dass nicht etwa kleine und mittlere Wagen das Gros des Exportwunders ausmachten, sondern die extrem teure Premiumklasse. Kein solider Massenkonsum reifte hier heran, sondern eher das Protzbedürfnis von Krisengewinnlern - nicht zuletzt auf der luftigen Basis der chinesischen Immobilienblase, die (neben den staatlichen Programmen) als Treibsatz der Konjunktur die US-amerikanische abgelöst hatte.
Bekanntlich geht inzwischen den Staatsfinanzen weltweit die Luft aus. Die Schuldenkrisen der USA und der EU schlagen bereits auf die Konjunktur zurück. In China sind es die galoppierende Inflation und die bislang unzureichenden Dämpfungsmaßnahmen der Notenbank, die eine Abkühlung anzeigen. Wie die Autoindustrie zu den ersten Nutznießern der Rettungspakete gehört hatte, so dürfte sie nun umgekehrt auch als erste von der immer wahrscheinlicher werdenden Rückkehr der globalen Rezession getroffen werden. Der Aufschwung war zu schnell und zu üppig, um wahr zu sein. Schon im zweiten Quartal 2011 ist der PKW-Weltmarkt in eine Stagnation übergegangen. Die Prognosen werden nach unten korrigiert, für 2012 von 65 auf 60 Millionen Autos.
Das Ende des Automärchens wird auch bald das substantiell ungelöste Problem der globalen Überkapazitäten erneut auf die Tagesordnung setzen. Die alten Bankrottkandidaten sind auch die neuen, an vorderster Stelle General Motors. Wenn das mit Hilfe von Staatsspritzen vorgetäuschte robuste Geschäft sich in das alte Elend auflöst, wird auch das Schicksal der deutschen GM-Tochter Opel erneut auf der Kippe stehen. Die Gerüchte über einen möglichen Verkauf von Opel vor einigen Monaten sprachen schon eine deutlichere Sprache als alle Erfolgsmeldungen. Nur wird das Unternehmen bei einem neuen konjunkturellen Einbruch keiner mehr haben wollen. Der zahme Adler des subventionierten Aufschwungs könnte schon bald wieder zum Pleitegeier der Krise mutieren. Auf jeden Fall zeigt die Entwicklung der Autoindustrie exemplarisch die Entwicklung der Weltwirtschaft an.
erschienen im Neuen Deutschland
am 22.08.2011

Robert Kurz

samedi 27 août 2011

CONVERSATION

 (extraits)

 

Nous assistons à l'effondrement du capitalisme financier. C'était aisément prévisible. Même parmi les économistes, où se rencontrent plus de crétins encore que dans la sphère politique, certains tiraient la sonnette d'alarme depuis une dizaine d'années. Nous sommes dans une situation paradoxale : jamais, en Europe, le pouvoir répressif n'a été aussi affaibli, et jamais la passivité des masses exploitées n'a été aussi grande.
Mais la conscience insurrectionnelle ne dort jamais que d'un œil. L'arrogance, l'incompétence et l'impuissance des gouvernants finiront bien par l'éveiller, tout autant que le cheminement, dans les consciences et dans les mœurs, de ce qu'il y eut de plus radical en mai 1968.
Nous sommes en guerre, oui, mais ce n'est pas une guerre économique, c'est une guerre mondiale contre l'économie. A la fois contre celle qui, depuis des millénaires, est fondée sur l'exploitation de la nature et de l'homme et contre un capitalisme rafistolé qui va tenter de se sauver en investissant dans les énergies naturelles et en nous faisant payer très cher ce qui une fois les nouveaux moyens de production créés est gratuit, comme le vent, le soleil, la puissance végétale et tellurique. Si nous ne sortons pas de la réalité économique en créant une réalité humaine, nous permettrons, une fois de plus, à la barbarie marchande de se perpétuer.
La moralisation du profit est un leurre et une imposture. Il faut rompre résolument avec un système économique qui a toujours propagé la ruine et la destruction sous couvert d'apporter à l'homme un bien être aléatoire dans le malheur constant. Il faut que les relations humaines supplantent les relations commerciales et les annulent. La désobéissance civile consiste à passer outre aux décisions d'un État escroquant les citoyens pour renflouer les escroqueries du capitalisme financier. Pourquoi payer à l'État-bankster des impôts destinés vainement à combler le gouffre des malversations alors que nous pouvons les affecter dans chaque collectivité locale à l'autofinancement des énergies gratuites?
La démocratie directe des assemblées autogérées est en droit d'ignorer les diktats de la démocratie parlementaire corrompue. La désobéissance civile envers un État qui nous spolie est un droit. À nous de tirer parti de la mutation en cours pour constituer des collectivités où le désir de vivre l'emporte sur la tyrannie de l'argent et du pouvoir. Nous n'avons à nous soucier ni d'une dette étatique qui couvre une gigantesque escroquerie du bien public, ni de ce mécanisme de profit que l'on appelle la «croissance».
Désormais, l'objectif des collectivités locales doit être de produire pour elles mêmes et par elles mêmes les biens d'utilité sociale, répondant aux besoins de tous, à des besoins authentiques, non aux besoins préfabriqués par la propagande consumériste.
La crise des années 30 était une crise économique. Celle à laquelle nous sommes confrontés est une implosion de l'économie, en tant que système de gestion. C'est l'effondrement de la civilisation marchande et l'émergence d'une civilisation humaine. Nous sommes dans le trouble d'une mutation où les repères du vieux monde patriarcal disparaissent, alors qu'apparaissent à peine et dans une grande confusion les jalons d'un style de vie véritablement humain et une alliance avec la nature, mettant fin à son exploitation, à son pillage, à son viol.
Le pire serait l'absence de conscience du vivant, le manque d'intelligence sensible, la violence sans conscience, car rien n'est plus profitable aux mafias affairistes que le chaos, le désespoir, la révolte suicidaire et ce nihilisme que propage la cupidité mercantile où l'argent, jusque dans sa dévaluation précipitée, s'impose comme la seule valeur.
J'ignore combien de temps prendra la mutation en cours (le moins longtemps possible, j'espère, car j'aimerais y assister). Je ne doute pas, en revanche, que la nouvelle alliance avec les forces de la vie et de la nature propage l'égalité et la gratuité. Il faut aller au delà de l'indignation que provoque l'appropriation marchande de l'eau, de l'air, de la terre, de l'environnement, des végétaux, des animaux, et mettre en œuvre des collectifs capables de gérer les ressources naturelles au profit des intérêts humains et non marchands. Ce mouvement de réappropriation prévisible a un nom. C'est l'autogestion, une expérience maintes fois esquissée dans uni contexte historique hostile, et qui apparaît désormais, en raison de l'implosion de la société marchande, comme la seule solution individuelle et sociale.
Aucun dialogue n'est possible ni souhaitable avec le pouvoir. Celui-ci a toujours agi unilatéralement, en organisant le chaos, en propageant la peur, en emprisonnant les individus et les collectivités dans un repli égoïste et aveugle. Nous allons, par la force des choses, réinventer des réseaux solidaires, des assemblées d'intervention en faveur de tous et de chacun, passant outre aux diktats de l'État et de ses hiérarchies politico-mafieuses. La voix de la poésie vécue va balayer les derniers échos du discours où les mots sont à la solde du profit.
Le temps de l'écoulement, de l'usure, de la fatigue, du dépérissement est un temps déterminé par l'activité laborieuse qui, régnant sur toutes les autres, les corrompt. Le temps du désir, de l'amour, de la création a une densité qui rompt avec le temps de la survie, rythmée par le travail. Au temps identifié à l'argent va succéder un temps du désir, un au delà du miroir, où commencent des territoires inexplorés.
Je ne suis ni pessimiste, ni optimiste. Je tente de rester fidèle à un principe: désirer tout, ne rien attendre.
«Le désir d'une vie autre est déjà cette vie là.»

vendredi 26 août 2011

Pourquoi j’ai cambriolé


Messieurs,

Vous savez maintenant qui je suis : un révolté vivant du produit des cambriolages. De plus j’ai incendié plusieurs hôtels et défendu ma liberté contre l’agression d’agents du pouvoir. J’ai mis à nu toute mon existence de lutte ; je la soumets comme un problème à vos intelligences. Ne reconnaissant à personne le droit de me juger, je n’implore ni pardon, ni indulgence. Je ne sollicite pas ceux que je hais et méprise. Vous êtes les plus forts ! Disposez de moi comme vous l’entendrez, envoyez-moi au bagne ou à l’échafaud, peu m’importe ! Mais avant de nous séparer, laissez-moi vous dire un dernier mot.
Puis que vous me reprochez surtout d’être un voleur, il est utile de définir ce qu’est le vol.
À mon avis, le vol est un besoin de prendre que ressent tout homme pour satisfaire ses appétits. Or ce besoin se manifeste en toute chose : depuis les astres qui naissent et meurent pareils à des êtres, jusqu’à l’insecte qui évolue dans l’espace, si petit, si infime que nos yeux ont de la peine à le distinguer. La vie n’est que vols et massacres. Les plantes, les bêtes s’entre-dévorent pour subsister. L’un ne naît que pour servir de pâture à l’autre ; malgré le degré de civilisation, de perfectibilité pour mieux dire, où il est arrivé, l’homme ne faillit pas à cette loi ; il ne peut s’y soustraire sous peine de mort. Il tue et les plantes et les bêtes pour s’en nourrir. Roi des animaux, il est insatiable.
En outre des objets alimentaires qui lui assurent la vie, l’homme se nourrit aussi d’air, d’eau et de lumière. Or a-t-on jamais vu deux hommes se quereller, s’égorger pour le partage de ces aliments ? Pas que je sache. Cependant ce sont les plus précieux sans lesquels un homme ne peut vivre. On peut demeurer plusieurs jours sans absorber de substances pour lesquelles nous nous faisons esclaves. Peut-on en faire autant de l’air ? Pas même un quart d’heure. L’eau compte pour trois quarts du poids de notre organisme et nous est indispensable pour entretenir l’élasticité de nos tissus ; sans la chaleur, sans le soleil, la vie serait tout à fait impossible.
Or tout homme prend, vole ces aliments. Lui en fait-on un crime, un délit ? Non certes ! Pourquoi réserve-t-on le reste ? Parce que ce reste exige une dépense d’effort, une somme de travail. Mais le travail est le propre d’une société, c’est-à-dire l’association de tous les individus pour conquérir, avec peu d’efforts, beaucoup de bien-être. Est-ce bien là l’image de ce qui existe ? Vos institutions sont-elles basées sur un tel mode d’organisation ? La vérité démontre le contraire. Plus un homme travaille, moins il gagne ; moins il produit, plus il bénéficie. Le mérite n’est donc pas considéré. Les audacieux seuls s’emparent du pouvoir et s’empressent de légaliser leurs rapines. Du haut en bas de l’échelle sociale tout n’est que friponnerie d’une part et idiotie de l’autre. Comment voulez-vous que, pénétré de ces vérités, j’aie respecté un tel état de choses ?
Un marchand d’alcool, un patron de bordel s’enrichit, alors qu’un homme de génie va crever de misère sur un grabat d’hôpital. Le boulanger qui pétrit le pain en manque ; le cordonnier qui confectionne des milliers de chaussures montre ses orteils, le tisserand qui fabrique des stocks de vêtements n’en a pas pour se couvrir ; le maçon qui construit des châteaux et des palais manque d’air dans un infect taudis. Ceux qui produisent tout n’ont rien, et ceux qui ne produisent rien ont tout.
Un tel état de choses ne peut que produire l’antagonisme entre les classes laborieuses et la classe possédante, c’est-à-dire fainéante. La lutte surgit et la haine porte ses coups.
Vous appelez un homme « voleur et bandit », vous appliquez contre lui les rigueurs de la loi sans vous demander s’il pouvait être autre chose. A-t-on jamais vu un rentier se faire cambrioleur ? J’avoue ne pas en connaître. Mais moi qui ne suis ni rentier ni propriétaire, qui ne suis qu’un homme ne possédant que ses bras et son cerveau pour assurer sa conservation, il m’a fallu tenir une autre conduite. La société ne m’accordait que trois moyens d’existence : le travail, la mendicité, le vol. Le travail, loin de me répugner, me plaît, l’homme ne peut même pas se passer de travailler ; ses muscles, son cerveau possèdent une somme d’énergie à dépenser. Ce qui m’a répugné, c’est de suer sang et eau pour l’aumône d’un salaire, c’est de créer des richesses dont j’aurais été frustré. En un mot, il m’a répugné de me livrer à la prostitution du travail. La mendicité c’est l’avilissement, la négation de toute dignité. Tout homme a droit au banquet de la vie.
Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend.
Le vol c’est la restitution, la reprise de possession. Plutôt que d’être cloîtré dans une usine, comme dans un bagne ; plutôt que mendier ce à quoi j’avais droit, j’ai préféré m’insurger et combattre pied à pied mes ennemis en faisant la guerre aux riches, en attaquant leurs biens. Certes, je conçois que vous auriez préféré que je me soumette à vos lois ; qu’ouvrier docile et avachi j’eusse créé des richesses en échange d’un salaire dérisoire et, lorsque le corps usé et le cerveau abêti, je m’en fusse crever au coin d’une rue. Alors vous ne m’appelleriez pas « bandit cynique », mais « honnête ouvrier ». Usant de la flatterie, vous m’auriez même accordé la médaille du travail. Les prêtres promettent un paradis à leurs dupes ; vous, vous êtes moins abstraits, vous leur offrez un chiffon de papier.
Je vous remercie beaucoup de tant de bonté, de tant de gratitude, messieurs. Je préfère être un cynique conscient de mes droits qu’un automate, qu’une cariatide.
Dès que j’eus possession de ma conscience, je me livrai au vol sans aucun scrupule. Je ne coupe pas dans votre prétendue morale, qui prône le respect de la propriété comme une vertu, alors qu’en réalité il n’y a de pires voleurs que les propriétaires.
Estimez-vous heureux, messieurs, que ce préjugé ait pris racine dans le peuple, car c’est là votre meilleur gendarme. Connaissant l’impuissance de la loi, de la force pour mieux dire, vous en avez fait le plus solide de vos protecteurs. Mais prenez-y garde ; tout n’a qu’un temps. Tout ce qui est construit, édifié par la ruse et la force, la ruse et la force peuvent le démolir.
Le peuple évolue tous les jours. Voyez-vous qu’instruits de ces vérités, conscients de leurs droits, tous les meurt-de-faim, tous les gueux, en un mot, toutes vos victimes, s’armant d’une pince-monseigneur aillent livrer l’assaut à vos demeures pour reprendre leurs richesses, qu’ils ont créées et que vous leur avez volées. Croyez-vous qu’ils en seraient plus malheureux ? J’ai l’idée du contraire. S’ils y réfléchissent bien, ils préféreraient courir tous les risques plutôt que de vous engraisser en gémissant dans la misère. La prison... le bagne... l’échafaud ! dira-t-on. Mais que sont ces perspectives en comparaison d’une vie d’abruti, faite de toutes les souffrances. Le mineur qui dispute son pain aux entrailles de la terre, ne voyant jamais luire le soleil, peut périr d’un instant à l’autre, victime d’une explosion de grisou ; le couvreur qui pérégrine sur les toitures peut faire une chute et se réduire en miettes ; le marin connaît le jour de son départ, mais il ignore s’il reviendra au port. Bon nombre d’autres ouvriers contractent des maladies fatales dans l’exercice de leur métier, s’épuisent, s’empoisonnent, se tuent à créer pour vous ; il n’est pas jusqu’aux gendarmes, aux policiers, vos valets qui, pour un os que vous leur donnez à ronger, trouvent parfois la mort dans la lutte qu’ils entreprennent contre vos ennemis.
Entêtés dans votre égoïsme étroit, vous demeurez sceptiques à l’égard de cette vision, n’est-ce pas ? Le peuple a peur, semblez-vous dire. Nous le gouvernons par la crainte de la répression ; s’il crie, nous le jetterons en prison ; s’il bronche, nous le déporterons au bagne ; s’il agit, nous le guillotinerons ! Mauvais calcul, messieurs, croyez-m’en. Les peines que vous infligerez ne sont pas un remède contre les actes de révolte. La répression, bien loin d’être un remède, voire un palliatif n’est qu’une aggravation du mal.
Les mesures correctives ne peuvent que semer la haine et la vengeance. C’est un cycle fatal. Du reste, depuis que vous tranchez des têtes, depuis que vous peuplez les prisons et les bagnes, avez-vous empêché la haine de se manifester ? Dites ! Répondez ! Les faits démontrent votre impuissance. Pour ma part, je savais pertinemment que ma conduite ne pouvait avoir pour moi d’autre issue que le bagne ou l’échafaud. Vous devez voir que ce n’est pas ce qui m’a empêché d’agir. Si je me suis livré au vol, ça n’a pas été une question de gains, de livres, mais une question de principe, de droit J’ai préféré conserver ma liberté, mon indépendance, ma dignité d’homme, que me faire l’artisan de la fortune d’un maître. En termes plus crus, sans euphémisme, j’ai préféré être voleur que volé.
Certes, moi aussi je réprouve le fait par lequel un homme s’empare violemment et avec ruse du fruit du labeur d’autrui. Mais c’est précisément pour cela que j’ai fait la guerre aux riches, voleurs du bien des pauvres. Moi aussi je voudrais vivre dans une société où le vol serait banni. Je n’approuve et n’ai usé du vol que comme moyen de révolte propre à combattre le plus inique de tous les vols : la propriété individuelle.
Pour détruire un effet, il faut au préalable en détruire la cause. S’il y a vol, ce n’est que parce qu’il y a abondance d’une part et disette de l’autre ; que parce que tout n’appartient qu’à quelques-uns. La lutte ne disparaîtra que lorsque les hommes mettront en commun leurs joies et leurs peines, leurs travaux et leurs richesses ; que lorsque tout appartiendra à tous.
Anarchiste révolutionnaire j’ai fait ma révolution
Vienne l’Anarchie
Alexandre Marius Jacob.
Germinal le 19 mars 1905


jeudi 25 août 2011

Fukushima: Le vrai visage du capitalisme

Andreas Exner est rédacteur pour le magazine autrichien Streifzüge consacré à la critique de la valeur. Il est connu également pour son engagement écologiste. Il a notamment eu une longue correspondance avec André Gorz. Le texte suivant a été publié en allemand en mars 2011.

Cette horreur n’en finit pas. Fukushima, 11-septembre de notre système énergétique fondé sur l’utilisation du nucléaire et des combustibles fossiles. Le cauchemar d’un monde qui ne s’intéresse qu’au profit et à l’argent apparaît en résumé dans ce terrifiant réacteur nucléaire, émetteur d’invisibles et mortels rayonnements. Au vu des images et des informations qui nous parviennent du Japon, on croirait assister à un film catastrophe. L’idée que nous nous faisions du potentiel destructeur inhérent au capital semble s’être soudain matérialisée. Quelqu’un a fait remarquer un jour que nous avions moins de difficultés à nous représenter la destruction et les souffrances de populations entières que la vie dans une société fondée sur les notions de partage, d’attention, de coopération. Comment pourrait-il en être autrement ? Le monde ne se montre-t-il pas tel que nous le concevons ? Et de toute éternité nous l’avons conçu ainsi, puisque c’est ainsi qu’il nous apparaît.
Le capitalisme et ses innombrables atrocités nous semblent plus crédibles qu’aucune alternative : nous croyons au capital, funeste promesse d’une croissance infinie, et cyniquement nous lui rendons grâce, comme si la domination de l’homme sur l’homme et sur la nature participait à la grandeur de l’homme. Sans le capitalisme, dit-on, les forces productives n’auraient pas connu un développement aussi faramineux. Sans le capitalisme, nous habiterions encore de sombres masures de pierre et passerions nos journées à trimer sur des terres ingrates. Sans le capitalisme, il n’y aurait ni téléphones portables ni internet. Sans le capitalisme, nous serions incapables de soigner les cancers causés par les rayonnements radioactifs s’échappant de nos centrales. Et l’on en conclut que, sans le capitalisme, la vie serait bien pire.
Quel est le prix à payer pour atteindre une société de partage, d’attention et de coopération ? un autre Fukushima ? deux autres ? trois, quatre, cent autres Fukushima ? C’est une folie, évidemment. Et pourtant, nous avons érigé cette folie en système.
 
Une richesse au goût amer
 
Mettre les bienfaits supposés du capital en regard de l’invraisemblable lot de souffrances qu’il a causées, cause encore et continuera à causer tant que nous ne l’arrêterons pas, constitue une tâche déplaisante mais nécessaire. En l’occurrence, les innovations techniques imaginées par l’esprit humain et mises en œuvre par le capital au mépris des besoins matériels et des limites écologiques, quand ce n’est pas purement et simplement contre l’homme, ne peuvent même pas être portées au crédit du capital. Génie et inventivité ont toujours jailli partout où les hommes se sont associés et sans qu’il soit jamais nécessaire de les payer pour cela. En revanche, on peut imputer au capital la machine à faire de l’argent dans le seul but de faire de l’argent, machine implacable et totalement dépourvue de sens (mais pas d’objectifs) qui a soumis toute chose à sa loi à partir du moment où l’argent est devenu la forme dominante de « richesse » – un mot que l’on ose à peine prononcer dans ce monde qui a épousé la forme de l’argent. Mais cet argent qui constitue la forme inquestionnée de la « richesse », cette économie de marché qui dicte aux gens la manière incontournable dont ils doivent organiser leur existence, sont en réalité la cause de souffrances énormes et inutiles, en même temps que l’obstacle à tout changement.
Qu’entend-on par « capital » ? Le fait que certains hommes se voient contraints de vendre leur force de travail car c’est leur seul moyen d’existence ; que d’autres achètent cette force de travail car ils possèdent les moyens de production : les machines, les usines, les matières premières, la terre. La vente et l’achat, l’argent et le marché font le lien, constituent les rapports sociaux entre les uns et les autres. Marché et capital sont deux aspects d’un seul et même système. Le marché est la sphère où le capital réalise ses profits par le biais d’honnêtes ventes et s’approprie sans difficulté, par d’innocents achats, tout ce qui est nécessaire à l’exploitation : produits de la nature et matériel humain, métaux, énergie, terre et travail.
L’État, quant à lui, garantit que cela continuera éternellement : en gratifiant les travailleurs de quelques « prestations sociales », afin qu’ils se résignent à leur sort et se disent même que tout ne va pas si mal ; en envoyant de temps à autres la police et l’armée dès que quelqu’un relève la tête ; en contrôlant toujours davantage tous les aspects de l’existence, afin d’écraser dans l’œuf toute inquiétude, toute résistance, toute ébauche de société différente qui ne pourrait pas être absorbée et utilisée par le système. L’État est loin de se résumer à la police, l’armée, la justice et le gouvernement ; il faut lui inclure tout l’ensemble formé par les syndicats, les écoles et les universités, les entreprises, les journaux, les chaînes de télé, les associations, les ONG, les partis politiques, etc. – en un mot, les mille organisations chargées de maintenir le statu quo et de prévenir, par la terreur et la persuasion, toute remise en cause du capitalisme.
 
Des siècles de souffrance
Depuis ses premiers balbutiements, la forme de rapports sociaux que l’on désigne sous le nom de capital porte en germe la dévastation. Figures du désastre : en Europe occidentale, l’expulsion des paysans hors de leurs terres dès l’aube des temps modernes ; dans les pays du bloc « communiste » (en réalité, des capitalismes d’Etat), une modernisation de rattrapage qui se solda par des millions de morts ; l’expropriation et le déplacement forcés des habitants des ex-colonies consécutivement à l’obtention d’une indépendance toute formelle ; la suppression de terres agricoles qui nourrissaient d’immenses populations afin de faire place aux besoins consuméristes des classes moyennes autochtones en plein essor ; la réduction massive des Africains en esclavage ; la soumission de plus en plus rigoureuse des femmes à la loi masculine par la négation pure et simple de leurs droits à l’émancipation, à l’instruction et aux positions de pouvoir ; le pillage des colonies, la stigmatisation raciste de leurs habitants et la restructuration de leurs appareils étatiques pour servir les besoins du capital ; la destruction ciblée de l’artisanat, aussi bien en Europe que dans les colonies ; l’embrigadement des populations dans l’armée, les workhouses, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, l’école, la ville planifiée ; et l’élimination de tous ceux qui ne parvenaient pas à s’adapter, ou le refusaient obstinément, se rebellaient et tentaient de bâtir autre chose : une société humaine fondée sur le partage et la coopération.
La dévastation gagne du terrain partout où s’installe le capital : à travers ses crises à répétition comme aussi ses périodes de prospérité, qui ne font qu’accroître la violence de la crise suivante et créent chez une partie des salariés un illusoire sentiment d’opulence reposant sur la consommation de marchandises, lesquelles servent à compenser le manque de liberté et à rétribuer les services rendus à l’ordre capitaliste ; à travers la misère de ceux que le capital refoule en masse vers les bidonvilles, les sweatshops et les usines ; à travers les guerres et autres campagnes d’extermination menées par le capital et son vassal, l’Etat. Tantôt la dévastation résulte d’un froid calcul, comme lors du putsch néolibéral de 1973 contre le président chilien Allende, tantôt on est à la limite de la démence, comme avec la « stratégie du fou » de Richard Nixon[2] vers la fin de la guerre du Vietnam, avec les milliers de soldats de 14-18 se précipitant ensemble à travers le no man’s land de mines et de grenades vers une mort certaine, avec enfin les moments de pure aliénation de l’Allemagne nazie finissante, quand l’assassinat des Juifs prenait le pas y compris sur les considérations militaires.
Le désastre planétaire que nous appelons capital n’apparaît pas encore dans toute son ampleur. Quantité de choses que la plupart de nos contemporains considèrent comme des « progrès » ou des « bienfaits » du capitalisme, comportent un héritage mortel dont le vrai visage ne se montrera pas avant des années, des décennies ou des siècles : le changement climatique, les déchets nucléaires, les substances toxiques, les OGM, l’exode rural, les zones mortes de l’océan, sans oublier une infrastructure qui, compte tenu des procédés de production, des passions humaines et des institutions qui lui sont liés, forme un ensemble dangereusement dépendant d’un système énergétique mortifère. Ledit système énergétique doit de toute façon faire face, dans un avenir proche, à un complet effondrement des ressources, qui n’épargnera pas celles indispensables aux centrales nucléaires. Mais d’ici là, il est encore capable de faire de la vie sur terre un enfer sans issue, si nous n’intervenons pas pour y mettre un terme.
 
D’Hiroshima à Fukushima
Si le Japon opta pour le nucléaire, c’est notamment parce que le pays, passé par une phase de modernisation capitaliste, ne disposait pas sur son territoire des capacités de production d’énergie nécessaires à ses besoins. Au début de la Seconde Guerre mondiale, le boycott américain menaçait le Japon. Craignant par-dessus tout d’être privé d’approvisionnement en pétrole, sur lequel s’appuyait déjà un système capital-marché-Etat en plein essor, le Japon répliqua par une brutale politique d’expansion impérialiste. Au bout du compte, l’indicible kyrielle de souffrances que fut la guerre mondiale s’acheva lorsque les Etats-Unis, se retranchant derrière l’absconse logique de mort des nécessités militaires, mirent l’énergie de l’atome au service de la pure destruction qui reste aujourd’hui encore associée aux noms d’Hiroshima et Nagasaki. Et cette fin était aussi un commencement, celui de l’industrie nucléaire civile qui s’imposa, d’abord avec moult hésitation, puis de façon toujours plus enthousiaste à partir des années 1980, et fournit au capital japonais et au mode de vie de ses salariés des quantités d’énergie sans cesse croissantes.
Ce qui débuta à Hiroshima ne conduisait pas inéluctablement à Fukushima. Bien que la catastrophe actuelle, d’autant plus insupportable que ce sont les hommes eux-mêmes qui en sont responsables, nous frappe et nous bouleverse au plus haut point, il est cependant un fait encore plus terrifiant mais dont la plupart d’entre nous n’ont pas encore pleinement pris conscience, à savoir que Fukushima constituera à terme un infime détail dans le paysage d’horreur et de dévastation que le capital nous prépare, si nous ne l’arrêtons pas. Au Fukushima du nord-est de Honshu, Japon, succèdera un « Fukushima du charbon » qui aggravera encore le dérèglement climatique – bien qu’il soit dès maintenant réclamé à grands cris par les défenseurs du système, au titre d’une « alternative propre » au nucléaire. Par ailleurs, nous vivons d’ores et déjà un « Fukushima de la biomasse » qui se traduit par une stupéfiante mainmise sur les terres du monde entier, arrachant à de vastes populations leurs moyens de subsistance – mais que les défenseurs du système brandissent néanmoins comme une source d’« énergie verte illimitée ». A ne pas confondre avec le « Fukushima des matières premières » que signifierait la mise en œuvre des énergies renouvelables sur une vaste échelle : exploitation de la planète jusqu’au dernier gramme de métal, destruction des conditions propices à la vie jusques et y compris dans les dernières zones protégées, et éradication des résistances à l’avènement du vide mental absolu – quoiqu’évidemment, aux dires de leurs nombreux zélateurs, ces énergies permettraient de rassasier l’immense soif du système capitaliste. Tournant en boucle sur les écrans de télé, le désastre qui a nom capital plonge le spectateur dans l’épouvante et l’apathie.
 
Fukushima est partout. Fukushima est le capitalisme
Mettre fin au règne du capital, du marché et de l’Etat est une solution. Elle permettrait la fondation d’une société nouvelle basée sur le partage et la coopération, une forme sociale susceptible de perdurer aussi longtemps que l’espèce humaine. Mieux : si nous voulons que l’espèce ait un avenir durable – et pourquoi pas la belle vie ? – il n’y a d’autre solution que d’établir cette société de partage et de coopération. Et c’est urgent.
  Andreas Exner[1]
Autres textes en français: http://www.streifzuege.org/navi/francais
 
[1] Paru dans la revue allemande Streifzüge n°51, mars 2011 : http://www.streifzuege.org/2011/fukushima-kapitalismus. (Ndt)
[2] Madman-Taktik : Espérant ainsi accélérer les négociations, Nixon imagina de faire croire aux communistes qu’il était assez fou pour recourir à la bombe atomique. (Ndt)

WikiLeaks: 35000 documents publiés


Depuis le 25 avril dernier, et la révélation des dossiers détaillés de 779 détenus du camp de Guantánamo, WikiLeaks s’était fait silencieux. Le site lanceur d’alerte fait son retour aujourd’hui, avec la publication de plus de 35 000 câbles diplomatiques américains faisant partie des 250 000 documents annoncés en novembre 2010 lors du « Cablegate ». La France est plutôt bien servie : 2 331 de ces câbles concernent ses relations avec les États-Unis. De quoi donner du travail aux amateurs des secrets des soirées de l’ambassadeur.
Hasard du calendrier ou non, Daniel Domscheit-Berg a confessé au journal allemand Der Spiegel, dimanche, avoir détruit 3500 documents secrets en sa possession. Cet ancien porte-parole de l’organisation, parti l’année dernière créer le rival OpenLeaks, explique qu’il l’aurait fait pour « s’assurer que les sources ne soient pas compromises ».
Parmi ces 3500 documents obtenus par WikiLeaks entre janvier et août 2010, des informations de taille : La liste des personnes interdites de vol aux États-Unis, des données détaillées concernant des groupes néo-nazis ainsi que des dizaines de milliers d’emails du parti national-démocrate allemand, et surtout 5 Go de documents concernant la Bank of America. Ces derniers, promis de longue date par Julian Assange, étaient effectivement restés lettre morte. Ils étaient censés être le prochain gros coup de WikiLeaks. Domscheit-Berg prétend toutefois qu’aucun document concernant la banque américaine ne se trouvait parmi ceux en sa possession. 

Dans un long communiqué, Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, n’a pas tardé à réagir en accusant son ex bras droit d’être de mèche avec la CIA. Depuis leur séparation, la protection des sources est l’un des points de désaccord entre Assange et Domscheit-Berg. OpenLeaks est d’ailleurs censé offrir davantage de garanties en termes de sécurité pour ces derniers. Un point qui a crée des remous la semaine dernière au dernier Chaos Communication Camp, le plus grand rassemblement de hackers européens. Questionné sur la fiabilité de la structure de son site, Domscheit-Berg a mis au défi les personnes présentes de pirater OpenLeaks. Beaucoup y ont vu une façon de crédibiliser la nouvelle plateforme sur leur dos et s’en sont énervés. Le Chaos Computer Club, l’influent groupe de hackers allemand dont fait partie Domscheit-Berg, a été jusqu’à le renvoyer. C’est pourtant lors du même évènement qu’Andy Müller-Maguhn, le porte-parole du CCC, était sensé tenter de conclure sa médiation qu’il entretient depuis 11 mois entre Assange et Domscheit-Berg pour la remise des documents dérobés.

Toute médiation semblant aujourd’hui définitivement impossible, les relations entre les deux sites rivaux ne devraient pas aller en s’arrangeant. Mais c’est surtout leur crédibilité qui est sérieusement remise en cause. L’idée de transparence totale se conjugue en effet mal avec celle de la destruction de documents. Pas sûr que les 35 000 câbles publiés par WikiLeaks parviennent à faire oublier cette affaire dans l’immédiat.

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