mercredi 1 septembre 2010

Preuves de l’inexistence de Censor, par son auteur

IDE LA PHÉNOMÉNOLOGIE



« Dans les dix dernières années, par exemple, et en considérant l’ensemble des pays démocratiques, il nous semble qu’une censure intelligente n’aurait eu à interdire que trois ou quatre livres. Mais ces livres-là, il eût fallu les faire disparaître absolument, par tous les moyens… il ne s’agit pas de critiquer leurs auteurs, mais de les anéantir… nous devons traiter les auteurs de certains livres en perturbateurs du repos public, néfastes pour notre civilisation, qu’ils ne veulent pas réformer, mais détruire. »
« Avez-vous lu La Trompette du Jugement Dernier contre Hegel, l’Athée et l’Antéchrist ? Si vous ne le savez pas encore je peux vous dire, sous le sceau du secret, que c’est de Bauer et Marx. J’ai vraiment ri de bon cœur en lisant la chose. »
G. JUNGLettre à Arnold Ruge (décembre 1841).                                               

CEUX QUI jusqu’à présent ont regretté de ne pas savoir qui était l’auteur du Véridique Rapport, vont maintenant regretter de le savoir. Ceux qui se scandalisaient de l’anonymat de Censor, auront lieu de se scandaliser à présent de bien pire. Ceux qui ont fait l’éloge de Censor en croyant se faire bien voir d’un puissant, n’en seront pas fiers ; et ceux qui jusqu’ici avaient préféré prudemment se taire, pour ne prendre position que lorsqu’ils connaîtraient le nom de l’auteur, auront donné toute la mesure de tout ce que laisse passer leur opportunisme, comme de la peureuse hésitation dont ils croient se faire une forteresse quand ils sont dans l’embarras.
En 1841, sous couleur de dénoncer Hegel en tant qu’athée, Marx et Bauer écrivirent et publièrent un pamphlet anonyme, dirigé en fait contre la droite hégélienne, mais qui, par le ton et le style, paraissait émaner de l’extrême-droite métaphysique d’alors. Le pamphlet1 montrait en réalité tous les menaçants traits révolutionnaires dont la dialectique hégélienne était porteuse dans cette époque, et se trouve être ainsi le premier document qui établit la mort de la métaphysique, et la « destruction de toutes les lois de l’État » venant comme sa conséquence.
Aujourd’hui, il ne s’agissait plus de démontrer le caractère athée et révolutionnaire de la dialectique hégélienne ; mais il s’agissait de savoir si, dans la classe dominante, existe une pensée stratégique capable de concevoir des perspectives pour le capitalisme. J’ai fait la preuve que cette pensée n’existe pas. J’ai usé de la méthode suivante : si le pouvoir de classe possédait aujourd’hui une pensée et un projet touchant la conservation de l’ordre dominant, quoique tout cela se traduise dans la pratique avec l’infortune que l’on sait, qu’est-ce que ce pourrait bien être ? Tout le monde a pu constater, en toute occasion, que les représentants du pouvoir ne disent jamais rien de sérieux, même pas sur les affaires qui les touchent de plus près ; mais l’on pouvait se demander ce qu’ils se disent entre eux, loin du public.
J’ai donc écrit, et fait publier au mois d’août, sous le pseudonyme de Censor, 520 exemplaires du désormais fameux Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie. Ce pamphlet a été envoyé aux ministres, parlementaires, industriels, syndicalistes, ainsi qu’aux journalistes les plus respectés par l’opinion publique. Le Véridique Rapport a suscité tout de suite un grand intérêt et une vaste discussion, qui continue aujourd’hui encore.
Mais sur un point au moins tous se sont montrés unanimes, car tous ont cru que Censor existait, et ils se sont aventurés jusqu’à reconnaître en lui telle ou telle personnalité de l’économie ou de la politique (de Guido Carli à Cesare Merzagora, de Giovanni Malagodi jusqu’à Raffaele Mattioli lui-même, qui selon certains journalistes aurait dirigé d’outre-tombe « l’opération Censor »).
Tous se sont trompés : Censor n’existe pas. Et bien que son monde existe encore, la classe qu’il représente n’a plus la force de produire un bourgeois d’une telle lucidité et d’un tel cynisme. « Voilà ce qui fait la valeur à certains égards exceptionnelle du pamphlet de Censor — a écrit Giorgio Bocca — : c’est un des rares, rarissimes exemples de cette culture de droite qui chez nous n’existe pas, ou bien n’a pas le courage de se manifester. » Attribuant le Véridique Rapport à Merzagora, Enzo Magri a écrit qu’« assurément il s’agit du plus cynique diagnostic politico-économique qui ait jamais été fait en Italie… La logique en est de fer, contraignante. L’analyse rigoureuse et impitoyable de Censor ne laisse place à aucun doute. »
En dépit de ce lucide cynisme de Censor, ou peut-être justement à cause de lui, banquiers et financiers ont salué mon pamphlet avec intérêt ; un bon nombre de ministres, parlementaires et hauts fonctionnaires de l’État ont courtoisement remercié le premier éditeur du Véridique Rapport. Certains journalistes n’ont pas réussi à cacher leur admiration, ni même leur stupéfaction, parce que la vérité est une des rares choses capables de susciter leur étonnement et leur dépit, mais aussi parce que Censor détruisait d’un seul coup ce fragile château de mensonges qu’ils avaient construit patiemment, mais maladroitement, tout au long de ces dernières années, par exemple sur la cruciale question des bombes de 1969. Mais comment peut-on prétendre que des journalistes incapables de comprendre de qui provient ce Véridique Rapport seraient en revanche capables de comprendre ce qui depuis des années advient dans ce pays ? Ou de qui provenaient les bombes du 12 décembre 1969 ?
Giorgio Bocca a tout de même honnêtement reconnu que « ce livre dit plus de choses vraies et terribles sur l’automne chaud et sur les conspirations noires que toute la littérature révolutionnaire » ; mais ce faisant il admet implicitement qu’il ne connaît pas les publications effectivement révolutionnaires, parce que, la vérité sur les bombes du 12 décembre 1969, je l’ai publiée exactement une semaine après, le 19 décembre2.
Plus irrité que tous les autres, le pauvre Massimo Riva note, dans les colonnes du Corriere della Sera, que « cette personnalité influente laisse transparaître qu’elle a connaissance d’importantes données particulières qui renforceraient la thèse du massacre d’État » ; et il laisse échapper, consterné, ce cri du cœur : « Comment ne pas voir un signe de la décadence des institutions dans cette incapacité de leurs commis à les servir en silence ? » Enzo Magri ajoute : « L’anonyme auteur soutient la thèse du massacre d’État. Et la logique en est de fer, contraignante. » L’embarras, parfois bruyant et parfois silencieux, dans lequel ce livre a plongé la classe dirigeante italienne et tous les partis, est complet, désolant. Dans le cas de l’« opération Censor », il n’est pas douteux que les propriétaires du spectacle social ont été à leur tour victimes des apparences.
Voici quelques autres exemples de cette « phénoménologie de l’erreur » : « Censor… est un conservateur éclairé et de race, un grand tuteur de la bourgeoisie, un commis du capital privé… En lisant le livre on devine bien des choses quant à l’identité de Censor. » (Carlo Rossella, Panorama) — « Ce pamphlet est certainement une provocation salutaire, un “assez !” signifié à l’onction progressiste… Un authentique événement, une nouveauté dont on devra se réjouir, au nom de la culture, même si l’on n’est pas d’accord. » (Europa Domani) — « Qui est Censor ? … Sa philosophie libérale, le penchant au mépris et à la réprimande envers les politiciens, comme aussi le caractère hautain du grand bourgeois possédant une très vaste expérience dans le domaine économique, émanent de chaque page de son écrit. » (Enzo Magri, L’Europeo) — « Censor a fait connaître son Véridique Rapport dans les plus mauvaises conditions : 520 exemplaires en tout, publiés par un éditeur dont c’est la première expérience, et distribués en plein mois d’août. Et pourtant le succès a été immédiat. Peut-être parce que la thèse de l’auteur est apparue à beaucoup suggestive. » (L’Espresso) — « En dépit de son “conservatisme”, Censor voit d’un œil bienveillant les communistes et le compromis historique, comptant que ces nouveaux équilibres politiques vont servir à maintenir debout le capitalisme. » (Corriere d’Informazione) — « Paru il y a peu de mois dans une édition numérotée, ce libelle est justement arrivé tout de suite à une réimpression dans un tirage commercial. Mais c’est en même temps juste et injuste, parce qu’il est rare et précieux, donc insolite dans notre édition ; d’autre part il est exemplaire, comme un modèle qui mérite d’être proposé à une plus large attention… Censor fait un parti à lui tout seul : il pourrait être le vrai gentilhomme d’une ancienne frappe, qui se trouve avoir conjugé dans sa vie les goûts culturels et les intérêts économiques, mais en gardant toujours sauve la décence de la vie et de la pensée, avec un style de comportement et une morale, la vraie. » (Vittorio Gorresio, La Stampa) — « La lecture révèle un conservateur à la culture vaste et très raffinée… Nous voudrions en savoir plus ; nous voudrions avoir les preuves de tout ce que l’anonyme soutient. Et jusque-là nous retiendrons que Censor a lui-même une dette envers l’opinion publique : celle de l’aider davantage à obtenir les preuves ; celle de parler clair jusqu’au fond sans se limiter à jeter le pavé dans la mare. » (Gianni Mazzoleni, Il Resto del Carlino). 


IIDE L’ONTOLOGIE

« Le premier devoir de la presse est maintenant de miner toutes les bases de l’ordre politique établi. »
KARL MARXNouvelle Gazette rhénane (14 février 1849).
« Je pense avec plaisir à notre existence à Cologne. Nous ne nous sommes pas compromis. C’est là l’essentiel ! Depuis Frédéric le Grand, personne n’a jamais traité le peuple allemand en canaille comme la Nouvelle Gazette rhénane. »
GEORG WEERTHLettre à Marx (28 avril 1851).
LE PAMPHLET ANONYME de Marx et Bauer fit naturellement scandale ; mais après peu de semaines la provenance « de droite » fut mise en doute, et l’imposture subversive de Marx apparut alors dans toute sa menaçante réalité. Un siècle et demi plus tard, six mois n’ont pas suffi à l’Italie pour s’apercevoir de l’inexistence de Censor, et pour démontrer de cette manière, sinon d’autres, son émancipation de la métaphysique.
Tout comme saint Anselme prétendait donner la preuve, dite ontologique, de l’existence de Dieu, en considérant que si un Être d’une perfection infinie est concevable, il n’est pas alors concevable que cet Être manque de la qualité fondamentale d’exister ; de la même façon, mais un millénaire après, la bourgeoisie italienne a candidement cru qu’un bourgeois aussi parfait que Censor lui est apparu, puisqu’il a toutes les qualités qui lui manquent — sincérité, rationalité, culture, etc. — ne pouvait donc manquer de la qualité d’exister. Et par là de concourir à son salut.
Pourquoi nos bourgeois décadents ont-ils cru si facilement à l’existence d’un allié comme Censor ? C’est bien simple : ils y ont cru parce qu’ils en ont besoin. Et pourtant, selon Vittorio Gorresio, « la seule personne qu’il eût été possible d’identifier comme l’auteur de ce Véridique Rapport, ce serait Raffaele Mattioli, malheureusement disparu ». Mais si pour concevoir un bourgeois comme Censor on a été obligé de l’inventer, voilà la meilleure preuve du fait que, dans notre classe dirigeante, personne n’existe qui puisse se flatter d’avoir les qualités que l’on a voulu attribuer à Censor.
Si maintenant l’on peut rétrospectivement s’étonner de ce que, pendant tant de mois, personne parmi tous ceux qui ont écrit là-dessus n’ait mis publiquement en doute l’existence de Censor, il n’est pas moins surprenant de constater que beaucoup de bourgeois « progressistes » et une partie de la gauche non stalinienne ont applaudi le Véridique Rapport, « quoique de droite, et même justement parce qu’il est de droite », comme l’a dit Giorgio Bocca. En tout cas, Censor appartiendrait à une droite qui n’apparaît pas plus cynique qu’elle ne l’est effectivement, mais qui assurément parle plus cyniquement qu’elle n’a jamais osé le faire ; il est en effet suffisant de considérer quelle épouvantable extrémité a accepté, et même admiré, la bourgeoisie italienne dans son actuelle déroute, pour comprendre toute l’ampleur de celle-ci. Cela vaut donc la peine de reprendre ici quelques passages du Véridique Rapport, qui en donnent la mesure exacte.
« Nous ne chercherons donc pas à prouver que la société actuelle est désirable… Nous dirons… que cette société nous convient parce qu’elle est là, et que nous voulons la maintenir pour maintenir notre pouvoir sur elle » (page 11). « Il n’existe aujourd’hui qu’un péril au monde, du point de vue de la défense de notre société, et c’est que les travailleurs parviennent à se parler de leur condition et de leurs aspirations sans intermédiaires ; tous les autres périls sont annexes, ou bien procèdent directement de la situation précaire dans laquelle nous place, à de multiples égards, ce premier problème, tu et inavoué » (page 11). « … nous perdrions toute raison de gérer un monde dans lequel se trouveraient supprimés nos avantages objectifs… Les capitalistes ne doivent pas oublier qu’ils sont aussi des hommes, et qu’en tant que tels ils ne peuvent admettre la dégradation incontrôlée de tous les hommes, et donc des conditions personnelles de vie dont ils jouissent en propre » (page 15). « Toutes les formes de société qui ont dominé dans l’histoire se sont imposées aux masses, qu’elles devaient tout simplement faire travailler, par la force et par l’illusion. Le plus grand succès de notre civilisation moderne est d’avoir su mettre au service de ses dirigeants une incomparable puissance d’illusion » (page 22). « Ce que cette société produit, il n’y a plus qu’à le regarder. Certains nous demandent, mus par un sentimentalisme parfaitement hors du sujet : “Faut-il aussi l’aimer ?” La question est vaine, ou plutôt, si l’on admet que poser une telle question de n’importe quel point de vue transcendant la société réelle serait une pure absurdité, il reste à remarquer que la question est effectivement vaine, en ce sens qu’elle a déjà pleinement trouvé sa réponse, dès qu’on la pose dans les termes de la société réelle, c’est-à-dire en termes de classes sociales, en se demandant qui devrait aimer cette production ? Ceux qui s’en approprient la plus-value aiment nécessairement une forme donnée de la production. Quant aux autres, pourquoi l’aimeraient-ils ? » (page 24). « Nos ouvriers ne décident à aucun degré de ce qu’ils produisent. Et c’est bien heureux, car on peut se demander ce qu’ils décideraient de produire, étant ce qu’ils sont ? À coup sûr, et quelle que soit la variété infinie des réponses concevables, une seule vérité est constante : c’est qu’ils ne produiraient assurément pas ce qui convient à la société que nous gérons » (page 24). « On doit pouvoir choisir entre deux députés, puisque l’on doit pouvoir choisir entre deux marchandises équivalentes » (page 36). « Des esprits et des cœurs découragés, parce que depuis quelques dizaines d’années ils avaient pris la fin des troubles d’un temps pour la fin du temps des troubles, nous demanderont peut-être s’il faut se résigner à voir toute assurance victorieusement conquise être sans cesse remise en question, et si la crise dans la société est donc destinée à durer toujours ? Nous répondrons froidement que oui… Notre monde n’est pas fait pour les ouvriers, ni pour les autres couches de salariés pauvres que le raisonnement doit en fait ramener à cette simple catégorie “prolétarienne”. Mais notre monde doit aussi, chaque jour, être fait par eux, sous notre commandement. Voilà la contradiction fondamentale avec laquelle nous devons vivre » (page 38). « Et justement parce que nous osons admettre que les ouvriers italiens, qui ont prononcé l’offensive de la guerre sociale, sont nos ennemis, nous savons que le parti communiste est notre soutien » (page 128). « Car nous n’oublions pas un instant que du moins les ouvriers, quand ils travaillent et ne s’insurgent pas, sont la plus utile des réalités de ce monde, et méritent notre respect ; car c’est eux qui, en quelque sorte, sous notre direction avisée, produisent notre richesse, id est notre pouvoir » (page 144). « On sait désormais que cette abondance des objets fabriqués exige avec d’autant plus d’urgence la délimitation d’une élite, élite qui justement se tienne à l’abri de cette abondance-là, et recueille le peu qui est réellement précieux… La loi qui domine cela, c’est que, bien sûr, tout ce que l’on distribue aux pauvres ne peut jamais être que la pauvreté : voitures qui ne peuvent circuler parce qu’elles sont trop, salaires en monnaie inflationniste, viande du bétail engraissé en quelques semaines par une alimentation chimique » (page 155). « Nous désignerons… notre modèle de société qualitative… dans la République de Venise. Voilà la plus belle classe dominante de l’histoire : personne ne lui résistait, ni ne prétendait lui demander des comptes… C’était un terrorisme tempéré par le bonheur, le bonheur de chacun dans sa place » (page 163).
On pourrait continuer à citer bien d’autres vérités contenues dans le Véridique Rapport. Ce sont des vérités si simples, du reste, que n’importe qui est obligé de les admettre, une fois qu’elles sont dites ; mais ce sont des vérités assez atroces pour qu’aucun dirigeant, jusqu’ici, n’ait voulu les dire : ce sont les vérités de ce monde ; et si elles ne plaisent pas, c’est ce monde qu’il faut transformer. Et puisque personne, entre tous ceux qui ont écrit de longs articles sur Censor, n’a protesté contre aucune de ces atrocités, selon le principe « qui ne dit rien consent », toutes ces belles salopes les ont acceptées3. Il faudra s’en souvenir.
Si ces virtuoses admirateurs de Censor avaient été intelligents, ils auraient pensé tout de suite qu’un tel pamphlet ne pouvait être écrit que du point de vue de la révolution sociale (cui prodest ?) ; et s’ils avaient été au-dessous de cette intelligence, mais tout de même moins débiles et moins désespérés, ils auraient dû pour le moins conclure que Censor, en tant que bourgeois, est fort imprudent et complètement irréaliste, puisque son projet central de reconstitution d’une élite dirigeante digne de ce nom est très évidemment la plus impossible des utopies. « L’opération Censor », et la stupidité illimitée qu’elle a révélée4, a montré ceci dans la plus pure lumière expérimentale à quiconque aurait par hasard pu nourrir la plus petite illusion à ce propos. Mais tous ces ingénus porte-parole de la décadence, en entendant parler d’une élite, rêvaient déjà d’en faire partie.


IIIDE L’HISTOIRE

« Présents d’hospitalité à nos ennemis : la mort en cadeau. »
ARCHILOQUEFragments.
« Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. »
CHATEAUBRIAND, Mémoires d’Outre-Tombe.
QUE L’ON NE me croie pas mû par quelque hostilité particulière envers l’Italie : je suis internationaliste5.
Que me proposais-je en écrivant un pareil livre et en inventant un tel personnage ? Je me proposais, en fait, de nuire au capitalisme italien, qui est l’élément le plus faible et le plus bête de la domination de classe dans le monde ; et de nuire, plus particulièrement, à tous ceux qui se sont engagés dans la malheureuse entreprise de son sauvetage, comme la bourgeoisie néo-capitaliste et le parti dit communiste.
À qui pouvait servir semblable Véridique Rapport ? Voilà ce que personne ne s’est demandé. À la droite, comme le montre bien l’article que lui a consacré Il Borghese, il n’a fait que nuire. Pour la démocratie chrétienne et les autres partis bourgeois de gouvernement, « l’opération Censor » a été plus fâcheuse encore que leurs énormes erreurs et leurs provocations éhontées, puisqu’elle en a apporté une dénonciation définitive. Pour la gauche stalino-bureaucratique, ce pamphlet est aussi nuisible que cent grèves sauvages, parce qu’il démontre irréfutablement quelles sont ses visées effectives dans l’Italie d’aujourd’hui : le silence forcé que seule la presse du P.C.I., par ailleurs si docile à recueillir les directives du ministre de l’Intérieur, lui a jusqu’à présent réservé, en est la meilleure preuve.
En réalité, tous les partis en ont souffert ensemble, parce que tous sont complices. Mais avec cette opération, le misérable État italien, qui dans ces années ne nous a rien épargné ; sous lequel les bombes et les assassinés ne se comptent plus ; par qui depuis 1969 les ouvriers et presque toute la population ont été continuellement provoqués, trompés et insultés avec l’approbation de la bourgeoisie et l’aimable silence du parti stalinien ; cet État des provocateurs a été enfin à son tour provoqué.
Dans ce Véridique Rapport, il n’y a que des vérités ; vérités que toutefois la pensée capitaliste, non seulement n’a plus le courage de dire, mais n’a même plus la force de penser. On devrait donc se demander : à qui nuit la vérité ? Et à qui profite-t-elle ? La vérité a toujours été, dans l’histoire humaine, l’ennemi public numéro un de tout pouvoir, et l’alliée principale des exploités : et les staliniens le savent mieux que tous, car plus que tous ils se sont fait une spécialité de la combattre, en Russie et partout.
Que voulais-je prouver en publiant ce pamphlet ? J’ai voulu avant tout prouver que la carte du « compromis historique » est la carte du capitalisme le moins arriéré, celui qui a tout de même assez d’intelligence pour avoir compris que le parti dit communiste et les bureaucraties syndicales sont ses meilleurs alliés dans l’affrontement social permanent qui l’oppose aux travailleurs ; et ceci je n’ai pas voulu le démontrer aux capitalistes, qui par expérience ne le savent que trop, mais aux travailleurs. Le fait que les bourgeois aient tant pris au sérieux la proposition, avancée par Censor, de conclure sans plus attendre le « compromis historique », démontre qu’en effet ils pensent qu’il faut le conclure : « Censor est sérieux — a écrit l’Europeo —, si sérieux que son pamphlet peut certainement être considéré comme un réel et authentique manifeste de la droite politique et économique italienne » ; « que Censor soit sérieux, sans s’égarer dans les hypocrisies et salamalecs, on le comprend tout de suite », a écrit Il Giorno.
J’ai voulu prouver, d’autre part, que le parti de la révolution sociale peut désormais comprendre le parti de la réaction stalino-bourgeoise beaucoup mieux que celui-ci n’est capable de se comprendre lui-même ; et j’ai prouvé que le parti de la réaction ne peut ni comprendre ni seulement reconnaître le parti de la révolution, même pas quand ce dernier s’avance à ce point pour lui nuire.
Ce que les ouvriers italiens sont en train d’apprendre, c’est tout simplement ce que leurs camarades portugais ont appris depuis peu ; et ce que les ouvriers révolutionnaires français ont compris en 1968, et ce que le prolétariat russe ou tchécoslovaque a toujours su, exploité comme il l’est par l’immonde capitalisme bureaucratique qui domine ces pays : et c’est que les bureaucrates soi-disant « communistes » et syndicalistes ne sont pas du tout disposés à accepter l’abolition de l’exploitation capitaliste du travail, en aucun pays du monde ; et, en particulier, qu’ils sont en Italie les meilleurs serviteurs de notre désastreux capitalisme, à qui ils offrent leurs bons offices pour lui épargner la banqueroute.
Dans le déclin et la chute du capitalisme italien, Censor n’est rien d’autre que l’image renversée, comme dans un miroir, de la révolution italienne ; et l’extrémisme lucide de ce bourgeois inexistant donne la mesure de celui du courant révolutionnaire qui l’a inventé : la différence tient toute dans le fait que ce courant révolutionnaire existe, et Censor non.
Les ministres de l’Intérieur de tous les pays, comme aussi bien les bureaucrates des partis dits communistes, ressentent la même colère impuissante devant la réapparition du mouvement révolutionnaire moderne. En Italie, où le P.C.I. espère utiliser les luttes de classes pour participer au pouvoir, et cherche désespérément l’ouverture, cette colère ne peut être que plus grande. Car si déjà, à ce point, les révolutionnaires peuvent nuire au pouvoir, qui tout seul déjà se nuit grandement à lui-même, regardez le Portugal : il y a un an et demi que nous empêchons tout pouvoir étatique de s’y constituer réellement. Le « compromis historique », cette Sainte-Alliance entre les bourgeois et les bureaucrates staliniens, que l’on se propose aujourd’hui d’introniser en Italie, règne déjà au Portugal depuis le 25 avril 1974 : il règne mais ne gouverne pas. Voyez ce piteux résultat, cet échec ridicule !
Où veux-je en arriver ? Naturellement, au triomphe de mon parti. Et mon parti, c’est le parti de l’organisation autonome des assemblées ouvrières, qui assument tous les pouvoirs de décision et d’exécution ; c’est le parti des conseils ouvriers révolutionnaires, aux délégués révocables à tout instant par la base, le seul parti qui combatte partout toutes les classes dominantes bourgeoises et bureaucratiques ; le parti qui, chaque fois qu’il se manifeste, entreprend de réaliser l’abolition ds classes et de l’État, du travail salarié et de la marchandise, et de tout leur spectacle. Et je n’en servirai jamais d’autre.   
    Décembre 1975
GIANFRANCO SANGUINETTI
 
[Traduit de l’italien par Guy Debord. Éditions Champ Libre, Paris, janvier 1976]

Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie                           


1. Die Posaune des Jüngsten Gerichts über Hegel den Atheisten und Antichristen. Ein Ultimatum (Leipzig, 1841).
2. Dans le manifeste, diffusé à Milan, intitulé Le Reichstag brûle.
3. Ces bourgeois et ces journalistes, qui ont préféré se scandaliser de l’anonymat de Censor plutôt que des vérités contenues dans son Rapport, sont en effet les mêmes qui, jusqu’à présent, n’ont pas éprouvé la moindre gêne à commettre ou à couvrir les méfaits et les monstrueuses erreurs du pouvoir, dont même le cynique Censor aurait honte, s’il existait. L’inexistence de Censor, si manifeste pour quiconque aurait su lire avec un grain de sel ce que j’ai écrit, mais que personne n’a envisagée pendant si longtemps, prouve donc définitivement l’inexistence du personnel politique, aussi bien que des intellectuels bourgeois et bureaucratiques d’Italie. Que la majorité de nos journalistes ne sache pas écrire, on le savait ; maintenant on sait qu’ils ne savent même pas lire.
Aucun événement contemporain n’a montré un peuple aussi stupide ; et puisqu’il n’est pas possible que les Italiens le soient à ce point, voilà la meilleure preuve de ce que ce sont d’autres qui parlent à leur place : et le prolétariat italien doit donc prendre directement en mains ses affaires, pour ne pas laisser un instant de plus le monopole de son gouvernement et de sa parole à des imbéciles d’une si épouvantable incompétence.
4. Je tiens à faire observer que je ne me suis pas abaissé à tromper subtilement le public « qualifié » auquel j’ai envoyé le Véridique Rapport : n’importe quelle personne d’une moyenne culture aurait tout de suite relevé avec une grande facilité que, par exemple, la lettre attribuée à Louis XVIII est en fait un très célèbre faux littéraire de Paul-Louis Courier ; que celle attribuée à un diplomate russe est un passage très reconnaissable d’une œuvre fort connue de Nietzsche ; qu’abondent de longs détournements de Tocqueville, et qu’une page entière est reprise de La Véritable Scission dans l’Internationale (Paris, 1972, Éditions Champ Libre) ; et mille autres évidentes désinvoltures. La dernière phrase du Véridique Rapport, à elle seule, est une énormité proprement swiftienne. Et pourtant personne n’a remarqué tout cela, pour en tirer la seule conclusion possible.
5. Si quelque chose pouvait consoler les intellectuels et les politiciens italiens d’avoir à ce point fait la preuve de leur incompétence, ce serait de considérer que, dans ce cas, leur police les vaut bien. Quelque temps avant de donner à imprimer le Véridique Rapport, je sortais tout juste de prison, où l’on m’avait jeté, en mars 1975, sous l’extravagante imputation de détention de stocks d’armes de guerre, stocks dont la fantomatique existence n’a du reste jamais été approchée au delà de l’énoncé pleinement fantaisiste de cette accusation. Cet acte d’arbitraire avait au moins permis d’opérer quatre perquisitions successives dans deux de mes domiciles ; et les policiers qui s’en chargèrent n’ont pourtant rien relevé de notable dans le manuscrit, quasiment achevé, de mon pamphlet, qu’ils lisaient avec une indiscrète stupidité. À ce moment, une directive du Ministère de l’Intérieur orchestrait une campagne de calomnies dans la presque totalité de la presse, jusqu’aux staliniens et leurs imitateurs gauchistes, présentant l’Internationale situationniste comme la force occulte, à la fois anarchiste et fasciste, qui organisait le terrorisme dans toute l’Italie.

Je m’honore d’avoir appartenu à l’Internationale situationniste qui, par des moyens tout autres, a déchaîné dans le monde une subversion plus authentique et plus vaste. Mais il se trouve que l’I.S. s’est dissoute en 1972, du fait même du succès de son opération historique, accomplissant au juste moment ce qu’elle avait promis : « Nous allons nous dissoudre dans la population. » (I.S. n° 7, avril 1962.) J’ai d’ailleurs contresigné l’acte de cette dissolution avec Guy Debord, l’auteur bien connu de La Société du Spectacle, en avril 1972 (cf. La Véritable Scission dans l’Internationale). Il est donc parfaitement vain de monter de telles machinations policières, quand elles ont toute une période historique de retard ! Si l’on tient absolument à trouver aujourd’hui la critique situationniste en œuvre, c’est surtout dans les usines révolutionnaires du Portugal qu’il faut la chercher.

Coupures de presse relatives à Censor
 [Traduit de l’italien par Guy Debord. Éditions Champ Libre, Paris, janvier 1976]


« QUE DIT de si intéressant ce mystérieux Censor ? … “Cette société nous convient parce qu’elle est là, et nous voulons la maintenir pour maintenir notre pouvoir sur elle.” Quelle société est celle de Censor ? C’est la société capitaliste qui s’étend de San Francisco à Vladivostok, la société dans laquelle les détenteurs ou les contrôleurs du capital réussissent à faire travailler les masses par la force ou par une “incomparable puissance d’illusion”… La partie finale du pamphlet est d’un absolu cynisme aristocratique. » 
— Il Giorno, 31 août 1975.
« La vie et les expériences de Censor sont intimement liées à celles du capitalisme le plus éclairé de notre pays. » — Panorama, 11 septembre 1975.
« Et arrivé là on se demande qui peut bien être ce Censor si introduit dans le secret des choses… C’est ainsi que ce qu’on lit plus loin à propos de l’automne chaud, de la stratégie de la tension, des bombes et du massacre de la Piazza Fontana, ne peut que laisser interdit, vu l’autorité que l’anonyme s’est déjà acquise quand il aborde ce point, mais aussi à cause de la gravité de ses affirmations… Jusqu’à présent la thèse du “massacre d’État” n’avait été soutenue que par des groupes d’ultra-gauche ; le parti communiste italien lui-même, officiellement, est bien tiède à la faire sienne. Mais il est stupéfiant qu’elle soit publiquement avalisée maintenant par un conservateur convaincu, dont l’unique souci est celui de sauver le capitalisme en Italie. » 
— Il Resto del Carlino, 11 septembre 1975.
« Un petit volume à tirage limité théorise les motifs pour lesquels le grand capital national recherche l’entente avec le P.C.I… Qui l’a écrit, cela n’a pas grande importance, mais par contre le livre en a une, du seul fait qu’il reflète les idées de ces Italiens qui croient, par le compromis historique, sauver la bourgeoisie et eux-mêmes. »
— Il Borghese, 15 septembre 1975.
« Un réel et authentique manifeste de la droite politique et économique italienne… Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il s’agit du plus cynique diagnostic politico-économique qui ait jamais été fait en Italie… Certes, observe Censor, certains demandent à propos de cette production d’aujourd’hui : “Faut-il aussi l’aimer ?” … Le problème n’a même pas de sens. Car le capitalisme n’aime évidemment pas la production, mais tout simplement la plus-value qu’il en retire. »
— Europeo, 18 septembre 1975.
« Un nouvel anonyme est apparu sur la scène de notre littérature politique : il se cache sous le pseudonyme de “Censor”, mais il ne cache pas ses idées conservatrices… regarde d’un œil bienveillant les communistes et le compromis historique. » 
— Corriere d’Informazione, 19 septembre 1975.
« Et voici où se manifesterait l’anti-conformisme de Censor. Au lieu de redouter l’entente avec les forces communistes, les bourgeois avisés doivent s’allier avec le P.C.I. afin d’en utiliser l’incomparable “puissance d’illusion” vis-à-vis des travailleurs, pour le soutien de la domination traditionnelle de la bourgeoisie marchande. La vraie menace contre les équilibres actuels ne venant pas du parti communiste, mais de la possibilité révolutionnaire d’une rébellion générale des masses contre leur condamnation au travail salarié… Une vision mystique du pouvoir, au reste, semble être la lumière qui guide la pensée de Censor… La clé psychanalytique peut sans doute fournir l’interprétation la plus heureuse du ressort qui a provoqué ce “véridique rapport” : on pourrait parler de complexe du protagoniste… »
— Corriere della Sera, 27 septembre 1975.
« Le dernier écrivain anonyme à succès se nomme Censor… incapable de se défendre, la bourgeoisie doit conclure une alliance avec le P.C.I. pour sauver le système capitaliste. Mais si elle ne le fait pas tout de suite l’orgie révolutionnaire des prolétaires balaiera les structures éprouvantes de cette société. » 
— L’Espresso, 5 octobre 1975.
« On peut ne pas partager la conception élitiste et le cynisme aristocratique qui sont nés, chez Censor, de sa longue familiarité avec Machiavel, Alfieri, Clausewitz, et tant de catégories conceptuelles de la littérature classique. On peut estimer pour le moins singulier un discours entièrement énoncé du point de vue de ceux qui ont le pouvoir réel et le problème de le répartir le moins possible… Et pourtant c’est une bonne chose, dans tous les sens, que Censor ait reproposé un déchiffrement idéologique de droite, une théorie de la restauration par les réformes et les suppressions à coups d’épée. » 
— Europa-Domani, 15 octobre 1975.
« C’est en somme une construction parfaite, d’une très grande valeur littéraire par son style qui, tout en restant impeccablement soutenu, ne manque pas d’être toujours aimable, c’est-à-dire accessible… faisant aussi justice des interrogations qui figurent sur la bande de l’éditeur, où l’on défie de deviner qui est Censor : “Un conservateur éclairé ? Un réactionnaire cynique ? Un tenant de la gauche déguisé ?” Ce sont des questions qui stimulent la curiosité des lecteurs, mais on peut tranquillement les repousser, ne laissant sauve que la première, et seulement en partie… dans le sens que les lumières chez lui prévalent de beaucoup sur son éventuelle préférence pour la conservation. Ses concepts sont dialectiques, ses recommandations sont tournées vers le dynamisme… et même je trouve que ses constantes et précises références culturelles sont le témoignage d’un esprit de progrès, justement dans la mesure où la culture est progrès, sans adjectifs. 
  — La Stampa, 31 octobre 1975.
« Paru à peu d’exemplaires au mois d’août, le Rapport cynique et raffiné suscita un tourbillon d’interprétations… Est-ce un homme de droite ou de gauche ? Que souhaite-t-il vraiment ? … Si quelqu’un avait consciemment cherché à créer un semblable succès, et s’il y était parvenu, il serait un génie. » 
— Epoca, 15 novembre 1975.
« Censor… si politique qu’il fait penser à un “grand commis” du parti communiste… cela a tout l’air d’être une subtile opération du P.C.I. » 
— Il Giornale, 26 novembre 1975.

Déclaration des « Éditions Champ Libre »


[rédigée par Guy Debord] — Le Monde, Paris, 24 février 1976[Éditions Champ Libre, Correspondance. Volume I. Éditions Champ Libre, Paris, octobre 1978]



GIANFRANCO SANGUINETTI, Italien, auteur d’un Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, dont les Éditions Champ Libre ont publié le 8 janvier la traduction, se présentant le 11 février à la frontière française, a été refoulé en application d’une décision dite de « refus de séjour », prise le 21 juillet 1971 par le Ministre de l’Intérieur Marcellin. On sait que cette sorte de manifestation administrative de la raison d’État, n’ayant besoin d’aucune sanction judiciaire, est également sans recours, et donc vaut perpétuellement. Que des régimes de l’Europe veuillent bien changer un peu dans la continuité, voilà ce qui reste naturellement sans effet pour des gens qui les contestent tous également.
Nous avons modestement conscience du fait qu’il n’est que juste de recourir à la publicité pour mettre sous les yeux du lecteur, à tout instant occupé de tant d’autres informations si pertinentes et si brûlantes, d’un intérêt si constamment universel, et qui toutes le touchent de si près, un simple phénomène particulier qui n’intéresse que quelques personnes privées.
Nous n’avons pas, en effet, l’outrecuidance d’insinuer que la critique du capitalisme pourrait concerner dans leur ensemble nos contemporains, leurs travaux et leurs subsistances, leurs idées et leurs plaisirs. Même comme sujet de discussions savantes réservées à un petit nombre d’experts, nous n’ignorons certes pas que la justesse de ce concept a été longuement controversée ; et qu’enfin le capitalisme, en tant qu’hypothèse, n’est plus tellement contemporain : car la Pensée de Vincennes a récemment bondi bien au delà, quand les mieux recyclés de ses professeurs ont décidé la dissolution de l’histoire et, ce qui est pour eux plus riche de conséquences, l’interdiction du critère de vérité dans le discours.
D’ailleurs, nous ne sommes pas trop assurés qu’il existe quelque part une entité géographique, et dans une faible mesure économique, appelée Italie. Et à ce dernier sens les éminents responsables du Marché Commun, alors même que le principe de la libre circulation des marchandises est autrement leur affaire que celui de la libre circulation des personnes, ont bien d’autres raisons d’en douter.
L’existence effective de Gianfranco Sanguinetti lui-même est au plus haut point discutable, soit en tant que personnalité éventuelle d’un samizdat occidental, soit comme cible de quelque Goulag libéral-avancé. Si nous nous permettions d’affirmer positivement la réalité de son existence, de ses écrits ou de diverses anodines persécutions policières qui en découlent, en nous fondant uniquement sur l’ampleur d’une rumeur publique demeurée, elle aussi, au delà de nos frontières, on pourrait certainement nous rétorquer que personne ici n’en a jamais entendu parler ; et nous sentons tout le poids d’une telle objection.
Nous dirons aussi franchement que nous connaissons nombre de personnes estimables, ou même travaillant dans la presse d’information ou dans la distribution des livres, et qui ne cachent pas qu’elles ont été amenées à conclure que les Éditions Champ Libre n’existaient pas non plus ; et pour notre part nous ne prétendons pas avoir la hardiesse de trancher une question si obscure, contre l’honnête conviction de tant d’hommes compétents, en nous appuyant seulement sur nos désirs contingents et nos intérêts bornés.
Après tout cela, nous ne nous permettrons pas de laisser ouverte cette question de savoir si le monde où nous sommes, et dont vous lisez chaque jour les toutes dernières informations, existe vraiment ? Nous sommes en mesure d’assurer qu’il existe encore pour le moment.

« Tu as très justement reconnu mon style dans le communiqué sur la dernière aventure frontalière de Sanguinetti, et parfois ailleurs […] » GUY DEBORD, lettre à Jaime Semprun, 26 décembre 1976.

mardi 31 août 2010

Dispensing with Clausewitz

Once employed by the political consultancy group Devine Mulvey, and now pursuing a graduate degree at the Center for Curatorial Studies at Bard College, Gene McHugh says he is interested in "questioning the applicability of [Guy] Debord's own conception of resistance (particularly detournement) in an age of networked, topological communication." Perhaps "Debord's strategies of resistance do not in fact jive with our version of the society of the spectacle."[1]Then why keep bringing him up? Like so many before him, McHugh needs to both cite Debord (an obligation at this point) and put Debord behind him so that he (McHugh) can continue to do what he is doing "in good faith.[2] "McHugh's article on the Radical Software Group's version of Debord's cabinet game Kriegspiel -- which drew a cease and desist letter, alleging copyright infringement, from a lawyer retained by Debord's widow, Alice Becker-Ho, in April 2008 -- attacks Debord's relevance on two fronts.
First, McHugh asserts that "detournement, that famous cornerstone of Situationism [sic] . . . is itself, by now, a familiar concept in Internet culture [. . .] The second major Situationist tactic, derive, or the arbitrary drifting through urban space, has become a primary tool of online capitalism [. . .] At least some of his [Debord's] strategies of countering it [the spectacle] have been effectively incorporated into the internal logic of communications media today."
Commonly repeated though they are, these claims are largely meaningless. First, the Situationist International evolved and progressed over time, so much so that there were three distinct periods in its existence. Detournement and derive were important, even "cornerstone," concepts, yes, but in the SI's first period (1957-1961). And so, while it may be true that the spectacle of today has apparently recuperated detournement and derive, this says nothing about the status of the weapons forged and used during the SI's second period (1962-1966), when theoretical critique replaced artistic experimentation, nor during the SI's third period (1967-1971), when the SI concentrated on strictly political interventions in France and elsewhere. But has the spectacle really recuperated detournement and derive? McHugh refers to certain forms of communication that have been recuperated. But what about their content? It is quite clear that there has been no "incorporation" of Debord's primary themes (alienation, dispossession and decomposition) into the language of the spectacle, even at this late date.
The second move McHugh makes is to claim that Debord's Kriegspiel, rather than recuperated, has been revealed to be unworthy of recuperation. Building upon remarks made by the RSG's Alexander Galloway, who claimed in Cabinet[3] magazine that Kriegspiel had "more in common with Napoleon's 1806 Battle of Jena than Debord's own 1968 Battle of Paris," McHugh tries to call attention to "the blatant anachronism of the Clausewitzian theories underlying [Debord's game] and the accompanying lack of a substantive formal connection to the asymmetrical warfare that Debord himself experienced in May 1968 [. . .] The tactical apparatus of both the 'Game of War' [by the RSG] and Kriegspiel crumbles when viewed through the lens of postmodern military theorization." According to McHugh, Debord (and thus Galloway's version of the game) "neglects to represent how communication has in fact been used by more recent resistance groups such as guerrilla armies, terrorist cells, and hackers unleashing computer viruses." Thus, McHugh concludes, Alice Becker-Ho isn't to be criticized for exerting copyright control over a work by her husband, but for going after an infringement that actually demonstrates the "futility" of her husband's work, not its potency.
It is ludicrous to imagine that Guy Debord was the either the "Napoleon" (the military leader) or the "Clausewitz" (the military historian) of "the Battle of Paris." Debord was simply one person among many at the barricades of the rue Gay Lassac,[4] in the occupied Sorbonne and, later, in the national library occupied by the situs and Enrages. He was never "in command." Furthermore, the May 1968 movement in Paris (and elsewhere in France) was not some kind of military battle, i.e, an instance of "asymmetrical warfare" between cops and protestors. Such a notion both exaggerates the degree of organization that the May movement had reached (unlike the Paris Commune, it did not possess an armed guard) and trivializes the stakes of the contest (the "battlefields" of May 1968 weren't simply a few student-dominated streets in Paris, but the factories, ports and transportation systems of the entire country, as well).
It is even worse to imply on the basis of such flimsy claims that Debord himself -- despite or perhaps precisely because of his very participation in/leadership of the May 1968 movement -- did not realize that it had little or nothing to do with classical military theory (Clausewitz) and that May 1968 was in fact an early postmodern instance of "nonhierarchical dispersion," "networked opposition" and "cutting-edge warfare." Perhaps this is why General Debord lost the Battle of Paris? In McHugh's hypothesis, Debord had been clueless about truly contemporary warfare ever since 1968: in 1977, when he designed Kriegspiel, and again in 1987, when he defended it in a book co-authored with Alice Becker-Ho. It simply took Alex Galloway's failed attempt to bring Debord's Kriegspiel into the age of computers to reveal the game's fatal weaknesses.
But of course Guy Debord did not live and write in the era before the advent of "more recent resistance groups such as guerrilla armies, terrorist cells, and hackers unleashing computer viruses." Guerrilla armies and terrorist cells were active in the 1970s, when Kriegspiel was created, and Debord spent a good deal of time discussing them both in his Preface to the 4th Italian Edition of the Society of the Spectacle (1979) and his Comments on the Society of the Spectacle (1988). And though he knew nothing of hackers or viruses, Debord deliberately constructed his Comments so that it could not be read by computers. Parts of it are "deliberately confused."[5]
More to the point, Debord's interest in Clausewitz was neither superficial nor short-lived. As far as we can tell, it began in the early 1970s, when Gerard Lebovici showed Debord a copy of Clausewitz's book. In a letter dated 21 February 1974, and speaking with respect to the developments then taking place in Portugal, Debord -- always one to move with the times -- proclaimed that, "At this stage and to speak schematically, the basic theoreticians to retrieve and develop are no longer Hegel, Marx and Lautreamont, but Thucydides, Machiavelli and Clausewitz."[6] It was presumably this turn from critique to strategy that led Debord to create his Kriegspiel three years later. Between 1984 and 1989, Debord devoted a great deal of time and energy to helping Editions Gerard Lebovici publish Jean-Pierre Baudet's translation of Clausewitz's Vom Kriege,[7] which had previously appeared in French, but never unabridged or translated well. Debord not only "recommended" the book for publication, he also fact-checked, copyedited and proofread the manuscript himself. He insisted that Baudet's translation be illustrated with maps from the time, and even went to the National Library and managed to locate seven suitable examples.
McHugh and Galloway, by contrast, know nothing about Clausewitz. The former speaks of "Clausewitzian theories," as if Clausewitz were a source of theories, instead of a rare and fine example of dialectical thinking about theory; and the later speaks of the "Clausewitzian mentality" -- the mentality of "resistance" -- as if Clausewitz's theories [sic] were actually a mind-set that always and only sees two alternatives (attack or be defeated). Together, these two "budding anarchists"[8] reject Guy Debord (and Carl von Clausewitz, too) in favor of the well-known military theorist Roland Barthes (!), who wrote "there is only one way left to escape the alienation of present-day society: to retreat ahead of it." But won't such a "retreat" be a series of defeats, ending in a rout? No, it will be a "'hypertrophic' forward escape," says McHugh; it will "push technology into a hypertrophic state, further than it is meant to go."
What successes can this "postmodern military theorization" claim? (I mean, in reality, not in cyberspace or on university curriculum vitae.) Under the name "Revolution in Military Affairs," this theorization called for the single-minded use of "shock and awe," airpower, and small teams of special forces -- and the rejection of such "traditional" (Clausewitzian) theories and practices such as diplomacy, ground troops and the use of overwhelming force -- in America's attacks on the Taliban in Afghanistan in October 2001 and in America's second war against Iraq in March 2003. This same theorization was utilized in Israel's war against Hezbollah in southern Lebanon in 2006.[9] In each of these cases, "postmodern military theorization" did not lead to spectacular victories, but to humiliating defeats. And yet, here are McHugh and Galloway -- claiming to be speaking in the name of effectiveness in combating the spectacle -- blithely continuing to advocate this "theorization" of warfare as if it were more relevant than Debord and his "merely nostalgic" Kriegspiel![10] The similarity of these postmodernists to Bush, Cheney and Rumsfield is striking: all have little or no actual knowledge of warfare, and all see "war" as an end in itself, as a "network," as something fundamentally open-ended and impossible to terminate, and not as a means to a political end.
[1] "Battle Code: Guy Debord's Game of War and the Radical Software Group," Artforum International (November 2008), pp. 167-168. Earlier in the year, Book Forum (an off-shoot of Artforum) published an article that contains at least 50 incorrect, slanderous or otherwise objectionable statements about Guy Debord and Kriegspiel.
[2] Note the following passage, which appears in our essay The Society of the Virtual Spectacle:
Following a pattern established in the 1970s by Michel Foucault and Jean Baudrillard, Giroux only mentions Guy Debord and his "pioneering" theory of the society of the spectacle so as to say that, since the 1960s, the spectacle has changed so much that Debord's theory is no longer relevant. Debord and "older notions of the spectacle" could not possibly account for "the emergence of new media and image-based media technologies" such as "camcorders, cellular camera-phones, satellite television, digital recorders and the Internet" because none of it existed in 1967. Either these gadgets are so fundamentally different from radio, TV and the cinema, or the "new media" exist in such great quantities, that "a structural transformation of everyday life" has taken place: these media "have revolutionized the relationship between the specificity of an event and its public display." And while "neither the concept of the spectacle nor the practice of terrorism itself is new," there has been a new and completely unprecedented "merging of the spectacle, terrorism, war and politics." There is, in sum, "a new regime of the spectacle in which screen culture and visual politics create spectacular events just as much as they record them."
Lest we suspect that this "new" spectacle seems an awful lot like the "old" spectacle, and that is it not true that "critical discourses of the spectacle need to be revised so as to provide the theoretical tools required to fully understand how the spectacle has changed," Giroux contrasts "the terrorism of the spectacle" (the old, surpassed reality) with "the spectacle of terrorism" (the new one). While the former was based in "fascist culture and late capitalism's culture of commodification," the later is rooted in "a new notion of the subject forged in social relations largely constructed around fear and terror." And, while the former was dominated by "consensus," "a sense of unity," "solidarity," "illusion" and "depoliticization" (as if the Cold War never existed!), the later is dominated by "a theatrics of fear and shock," "politicization," and "the image added with the thrill of the real." The key idea is that "the spectacle of terrorism undercuts the primacy of consumerism, challenges state power and uses the image to construct a new type of politics organized around the modalities of death, hysteria, panic and violence" (emphasis added).
To dismiss Debord in this way requires two operations, neither of which is intellectually honest. First, Giroux must primarily rely upon summaries of Debord's The Society of the Spectacle produced by other academics, and not on a direct confrontation with the text itself. Not surprisingly, such summaries are completely inadequate and have an agenda that Giroux shares: "The image had replaced the commodity as the basic unit of capitalism; rather than arguing that commodities remained the sine qua non of domination, he insisted, as Eugene L. Arva points out, that in the current era, 'the system of mediation by representation (the world of the spectacle, if you wish) has come to bear more relevance than commodities themselves.'" Second, Giroux must pretend that Debord never wrote another word about the spectacle after 1967: "Debord could not have imagined either how the second media revolution would play out, with its multiple producers, distributors and consumers; or how a post-9/11 war on terrorism would shift, especially in the United States, from an emphasis on consumerism to an equally absorbing obsession with war and its politically regressive corollaries of fear, anxiety and insecurity." And so, for Giroux, neither the Comments on the Society of the Spectacle (and its remarks on computerized networks), nor the preface to the fourth Italian edition of The Society of the Spectacle (and its remarks on the spectacle of terrorism in Italy during the 1970s), ever existed.
With Guy Debord and his inconvenient insistence on the commodity out of the way, Giroux can get to where he wants to go (where he has always been?), which is a completely uncritical embrace of the "new" media and Leftist politics: "Radically new modes of communication and resistance based upon the new media are on full display [sic] in the global justice movements, in the emergence of bloggers holding corporate and government powers more accountable, and in the new kinds of cultural and political struggles waged by the Zapatistas, the Seattle protesters, and various new social movements held together through the informational networks provided by the Internet and the Web." Unlike Debord, obsessed as he was with social revolution, "theorists such as Thomas Keenan, Mark Poster, Douglas Kellner and Jacques Derrida are right in suggesting that new electronic technologies and media publics 'remove restrictions on the horizon of possible communications' and, in doing so, suggest new possibilities for engaging the media as a democratic force both for critique and for positive intervention and change."
[3] I would like to quote from this article, but it is not available anywhere on-line.                                                    
[4] See Debord's letter to Michel Prigent dated 29 August 1981.
[5] See letter to Pierre Besson dated 31 October 1989.
[6] Letter to Eduardo Rothe dated 21 February 1974.
[7] See letters to Floriana Lebovici dated 20 November 1984, January 1988 and 19 March 1988.
[8] "If Debord's strategies of resistance do not in fact jive with our version of the society of the spectacle, what is a budding anarchist to do?" McHugh asks with respect to Alex Galloway.
[9] See our review of Eyal Weizman's Hollow Land.
[10] Note added 21 December 2008: note well the following article, published on 19 December 2008 by Haaretz under the title "U.S. report: Hezbollah fought Israel better than any Arab army."
A new report from the U.S. Army War College warns that the American military must learn the lessons of the Second Lebanon War, in which Hezbollah operated more like a conventional army than a guerrilla organization.
The report, "The 2006 Lebanon Campaign and the Future of Warfare: Implications for Army and Defense Policy," warns against placing too heavy an emphasis on classic guerrilla warfare, and raises the possibility of further non-state actors following the Lebanese militant group's example.
"Hezbollah's 2006 campaign in southern Lebanon has been receiving increasing attention as a prominent recent example of a non-state actor fighting a Westernized state," the authors of the report state. "In particular, critics of irregular-warfare transformation often cite the 2006 case as evidence that non-state actors can nevertheless wage conventional warfare in state-like ways."
The authors of the report, Dr. Stephen D. Biddle and Jeffrey A. Friedman, state that changes made by the U.S. Army in conducting urban warfare against guerrilla fighters in Iraq could compromise the military's ability to deal with other enemies in the future.
The authors give a high grade to Hezbollah's performance in the 2006 war, describing it as more effective than that of any Arab army that confronted Israel in the Jewish state's history, and that Hezbollah militants wounded more Israelis per fighter than any previous Arab effort.
Unlike a traditional guerrilla force, however, Hezbollah emphasized holding territory and digging in to bunkers, instead of the usual tactic of hiding among civilian populations. Likewise, the militant organization's discipline and coordination highly resembled those of conventional armies.
This combination of conventional and guerrilla tactics, the report claims, places new challenges before the U.S. Army. It calls for preparing the military for asymmetrical urban warfare, while at the same time working closely with civilian populations. It also calls for reducing military activity likely to harm the image of the U.S.
The report indicates that no army can be ideally prepared to deal with both kinds of enemy, conventional and guerrilla, simultaneously, and that in light of the discrepancies between the lessons of the Second Lebanon War and the current U.S. experience in Iraq and Afghanistan, serious challenges confront military planners.
While fighting in Iraq and Afghanistan demands the ability to defeat guerrilla forces, the example of Lebanon may inspire enemies of the U.S. to adopt more conventional methods.

NEGATIVITE BRISEE

Remarques sur la critique de l’Aufklärung
chez Adorno et Horkheimer
                                                                                                       
L’Aufklärung n’a jamais été critiquée plus radicalement que dans la Dialectique de la raison – ni avant ni après la parution de cet ouvrage. C’est ce qui fait l’actualité permanente ainsi que la fascination (oscillant entre identification enthousiaste et refus farouche) que le livre exerce jusqu’à aujourd’hui. Manifestement, la Dialectique de la raison marque une limite de la critique devant laquelle la conscience bourgeoise recule, car elle devrait alors se mettre en question fondamentalement. Les deux auteurs eux-mêmes ont toujours éprouvé une certaine appréhension devant les conséquences de leur pensée. Horkheimer finit même par retourner dans le giron de l’Aufklärung et de la démocratie occidentale. Et si Adorno n’a jamais révoqué sa critique, on trouve chez lui aussi, dans ses œuvres tardives, d’évidentes traces de freinage. Au fond, la Dialectique de la raison constitue le témoignage d’une critique qui, prenant peur d’elle-même, se rétracte toujours partiellement. Tout au moins en partie, son mouvement argumentatif n’est pas inhérent à la dialectique de la chose mais va jusqu’à résister à celle-ci. Je vais ici essayer de le montrer et d’en dévoiler les causes – en tant que condition préalable pour que la critique de l’Aufklärung soit pensée jusque dans ses conséquences ultimes.
1
La critique de l’Aufklärung faite par Horkheimer et Adorno vise essentiellement le formalisme de la raison tel qu’on le trouve exprimé le plus purement chez Kant, c’est-à-dire l’indifférence de la raison à l’égard de tout contenu particulier et la subordination de la matière sous la forme que la raison suppose. Dans ce formalisme réside l’origine de l’hybris du sujet à l’égard de l’objet, hybris qui constitue tout à la fois la prison du sujet : aussi longtemps que l’objet qui est affirmé essentiellement comme identique à la nature extérieure et (surtout) intérieure n’apparaît que comme quelque chose qui doit être soumis, le sujet ne pourra se libérer, lui, de la contrainte aveugle de la seconde nature : la domination. La raison formaliste se révèle donc comme principe de domination, le contraire de l’émancipation. Et c’est précisément en cela qu’elle se révèle étroitement liée à son prétendu adversaire, la « contre-Aufklärung » ou l’irrationalisme. Ceux-ci ne sont nullement « ce qui est radicalement différent » et encore moins quelque résidu de la pensée d’avant l’Aufklärung ; ils représentent le côté obscur de la raison et lui sont inséparablement liés.
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Cet article a paru en décembre 2002 dans la revue allemande Krisis « Contributions à une critique de la société marchande ». Texte traduit de l’allemand par Wolfgang Kukulies et Luc Mercier.
 

dimanche 29 août 2010

A critique of neo-anarchism

A strategic analysis of the problem

Anarchism -- real anarchism, revolutionary anarchism -- was destroyed by the "Communists" (first the Leninists, then the Stalinists) in the 1920s and 1930s: from the suppression of the Kronstadt rebellion in 1921 to the defeat of the Spanish Revolution in 1937, anarchists were "shot by both sides." Whatever remnants of anarchism that still subsisted after the 1930s were unable to deal with the theoretical and practical problems posed by modern fascism, the bureaucratization of the world and later (in the 1940s and early 1950s) the birth of prosperous, consumption-based capitalism. By 1955, revolutionary anarchism was completely dead. One might argue that it has remained dead since then, but it might be more charitable to say that it was partially revived by the various post-Marxist revolutionary movements of the 1950s/1960s (Socialisme ou Barbarie, the Situationist International, the Japanese Zengakuren and a few others).
For all too many contemporary anarchists (one might more accurately call them neo-anarchists), "anarchism" suddenly reappeared -- after an absence of almost 60 years! -- in Chiapas in 1994 and/or Seattle in 1999. But real anarchism had been dead for so long that no one would recognize it if they saw it, and neither of these two events were really anarchist, that is to say, neither of them were true proletarian movements. The former was a kind of watered-down Maoism, while the second was a concentrated or "ultra" Leftism. Nevertheless, because these events were significant and (more importantly) could be portrayed as "revolutionary" by the bourgeois press, the last 13 years have seen "anarchism" sprout everywhere. So many books are written about it, so many talks and speeches and conferences are given about it -- one might think that the State is actually tottering and about to fall! But of course, the State isn't tottering (at least not for these reasons) and anarchism, rather than being everywhere, is actually nowhere. What remains is watered-down Maoism and concentrated Leftism. Have doubts? Just look at A.N.S.W.E.R., the International Action Center, and all the other "Communist" front groups, which completely dominate this country's pathetic anti-war movement, as well as many of the pro-immigration and anti-police brutality groups, the release-Mumia groups, et al.
Note well that many neo-anarchists are completely fixated on the anarchists and anarchist movements of the early twentieth century -- endless and empty recollections of Sacco and Vanzetti, the glory days of the Spanish Civil War, etc etc -- and know absolutely nothing about any of the revolutionary events of the mid- and late-Twentieth Century. Note well the complete stupefaction when someone mentions the events that took place in East Berlin (1953), Budapest (1956), Belgium (1962), Paris (1968), Lisbon (1974), Bologna (1977), Gdansk (1980) etc. All the neo-anarchists know about is Spain and Seattle, Seattle and Spain. (Sometimes they also know about Argentina and Venezuuela, but their interest is either Zapatista chic or barely disguised admiration for Leninism.)
Over the course of the intervening period, the Left was never truly de-Stalinized (much like the old East Germany); it never really dealt with its roots in and continuing attachment to Social Democracy and "Communism." And so the neo-anarchists of today are actually Leftists who have simply learned that it is "not cool" to be Marxists and so describe themselves as "anti-authoritarians" instead. But the leopard dies with its spots and the neo-anarchists' underlying Leftism shines through in their unshakeable preoccupation with commodities, corporations and globalization, and their marginalization of the State and its much more significant crimes: concentration camps, secret prison-systems, extraordinary renditions and the systematic use of torture, et al. (Unlike the revolutionary anarchists of Spain, the neo-anarchists and other Leftists of today are also completely blind to the role that religion plays in the State's domination of this planet.)
If neo-anarchists are against the war in Iraq, they shout "No blood for oil!" as if oil -- the commodity, the oil companies, etc -- account for all of Bush/Cheney's motivations for going to war. The idea that the war was fought to strengthen the American presidency to the point of totalitarianism completely escapes them. Note as well the neo-anarchists' complete lack of interest in finding out the truth about all the various events that are cynically lumped together under the rubric of "September 11th." Like all Leftists, they are content to dismiss the 911 Truth Movement as "conspiracy theorists" and "wingnuts." Why? It speaks directly of the State and its secret/security services, which are beyond the narrow focus of commodity-obsessed "former"-Marxists.                                              
This is why we are so relentlessly hostile to people who are stupid enough to lump "Situationism" (and its slogans) in with Leftism and/or with the art world, whether it is with institutional art or street art. The Situationist International was one of the very few groups in the world that was anti-capitalist and anti-"Communist." Despite what the contributors, editors and/or publishers involved in, say, Realizing the Impossible: Art against Authority (AK Press 2007), the situationist movement was not an "art movement." The situationists were -- especially after 1962, and even more so during and after 1968 -- a revolutionary organization that hated "artists" and Leftists as much as they hated capitalists and Stalinists.


Some practical observations

As we pushed and defended our right to critique the pseudo-Situationists, neo-anarchists and Leftists who either contributed to the Realizing the Impossible book, published it or agreed to be part of a panel that would discuss it -- we confined our comments to a single "thread" on the website of the New York City "Independent Media Center" -- something striking happened. Though all of the comments claimed 1) that the Situationist International was a marginal group, no longer worthy of attention, 2) that the events that are remembered and praised by situationists are also marginal and not worth any attention, and 3) that we personally are marginal and not worthy of any attention, these people did not ignore this thread and move on to something else, as one would fully expect from the dismissive attitudes (and ridiculously ignorant opinions) that they expressed. Quite the contrary, they kept returning to it and posting what they claimed were "comments."
It is very significant that literally none of these "comments" -- and there were several dozen of them in total -- responded to or even acknowledged the existence of our "strategic critique" of neo-anarchism. Instead, there was a stream of increasingly virulent personal attacks on us. As if to prove Guy Debord right when he wrote the following in 1978 --
Passions that are forced to remain faraway are generally malevolent. The contemporary spectator appears to perpetually watch for the fleeting occasion to make his opinion known on a great variety of things he knows nothing about, but in every case he only expresses his dominant emotions: omniform envy, ambition without means and pretension without illusion. Because these are the traits that massively express a system of production that cannot dream of making consumers more successfully than it makes merchandise. This desperate mediocrity regularly hastens to say anything at all with authority, so as to resemble the authorities, who also say anything at all. This mediocrity systematically forgets the obvious, dogmatizes from the rumors that it has itself invented and blindly talks nonsense about its own falsifications.
-- the maliciousness, bad faith and self-righteousness of these anonymous comments (which broke all the rules established by the "IMC," if not the laws against libel, as well) were far beyond any scorn we might have shown for the ignorant neo-anarchists and Leftists to whom we objected in general, not as individual people (we certainly did not mention any individual's name). Such is the "mindset" of the neo-anarchists and Leftists: push them too hard on the intellectual or theoretical levels, and they become truly vicious on the personal level. Their resemblance to Communists is striking.
It is the way that they throw mud that is truly significant: though they claim to be courageous and "moral" -- and they are certainly very moralizing -- they will not identify themselves, they will not speak in their own names, they will act like a gang of thugs. They believe they have "safety in numbers" and act as if their numbers are safe. We are convinced that any specific individual who dares to speak out against them will be attacked in this same fashion, though the content and tone of the calumnies might be different from, perhaps less gruesome than, the ones that have been hurled against us: "you are not constructive, you are negative, you undermine our solidarity, you give comfort to our enemies," etc. etc. Raoul Vaneigem was right: it is the individual as such that is shameful to the neo-anarchists, Leftists and other "collectivists," even those who speak of "the rights of individuals"; and when an individual "attacks" them, they try to shame that individual any way they can, so that the individual in question will feel humiliated and "go away." And so attack them, we say, but do not underestimate their intellectual dishonesty or their taste for blood.                                    

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