mercredi 10 février 2010

Roms, gitans, manouches au pays des françois

Conférence de presse sur la répression des Roms dijonnais
Le 23 février à 18h, au Cinéma Eldorado, 21 rue Alfred de Musset à Dijon.
«Des mois de prison pour rien ! Les dessous de la chasse aux Roms à Dijon : Délation, répression, propagande xénophobe et “nettoyage” des villes…»
En avril 2009, une dizaine de ressortissants roumains sont arrêtés ou poursuivis à Dijon sous des accusations de recel, d’escroquerie à la CAF et à la CPAM ou encore d’aide au séjour irrégulier. Ces arrestations permettent à l’époque de semer la peur chez les autres Roms, de légitimer les discours discriminants sur des personnes qui vivraient «d’escroquerie permanente» et de justifier la répression institutionnelle mise en œuvre pour les faire partir de la ville et vider les squats. Aujourd’hui la procédure judiciaire est en pleine déroute et la plupart des Roms inculpés viennent d’obtenir un non-lieu sans même qu’un procès soit requis, après avoir pourtant passé parfois des mois en prison et sous contrôle judiciaire. À l’heure où une certaine presse locale se déchaîne pour dénoncer le «problème Rom», et où le harcèlement policier s’intensifie de nouveau contre la centaine de Roms qui occupent les anciennes casernes, il est nécessaire de revenir sur les tenants et aboutissants d’un montage policier, politique et médiatique exemplaire des dispositifs répressifs employés contre les populations «indésirables» à Dijon.
Cette conférence de presse publique sera plus généralement l’occasion de faire le point sur la situation et la répression des Roms à Dijon ainsi que sur les initiatives de solidarité possibles.
Conférence de presse à l’initiative de la Caisse de solidarité dijonnaise
Avec la présence de Maître Samuel Estève et Maître Dominique Clemang, avocats des ex-mis en examen, ainsi que celle du collectif «Soutien Roms» dijonnais.

À Dijon, chasse aux Roms et propagande xénophobe, ça suffit !

Caisse de Solidarité dijonnaise (contact), 10 février 2010.
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Suite 
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révélations sur la répression des roms à dijon

Une contre-enqûete à lire et diffuser et un retour sur les luttes :
Un numéro spécial du journal "blabla" http://www.brassicanigra.org/articl...
- comment une dizaine de ressortissants roumains ont été arrêtés en avril 2009, suite à des dénonciations d’un président d’association culturelle franco-roumaine proche des autorités.
- comment Dijon a été la seule ville en France ou des Roms se sont retrouvés des mois en prison pour avoir touché en toute légalité des aides de la CAF et de la CPAM ou pour avoir accueilli des Roms quelques jours chez eux.
- comment l’affaire a été exploitée pour semer la peur chez les autres Roms présent à Dijon, pour légitimer les discours discriminants d’élus sur de personnes qui vivraient « d’escroquerie permanente » et pour justifier la répression institutionnelle mise en oeuvre pour les faire partir de la ville et vider les squats.
Après des mois de prisons et de contrôle judiciaire pour certains, et des non-lieux qui ont fini par arriver fin janvier sans même qu’un procès soit requis, la contre-enquête proposée dans ce journal démonte et analyse point par point les différents chefs d’inculpations à l’encontre des Roms arrêtés en avril dernier : "escroquerie à la CAF ET CPAM", "recel", "aide au séjour irrégulier", ainsi que que les motifs politiques qui les recouvrent et les dessous de cette affaire. Elle analyse la construction d’un dispositif répressif global et les connexions entre les différents acteurs : Mairie, Préfecture et police, services sociaux, justice, médias locaux, jusqu’à certains associatifs qui s’affichaient pourtant comme "relais" auprès des Roms à Dijon.
Ce dossier revient aussi sur les luttes et initiatives de solidarité depuis plus d’un an, contre la xénophobie, pour le logement et l’accès à des conditions de vie décentes. Il dénonce le harcèlement policier actuel dans les habitations des Roms à Dijon et notamment à la Caserne occupée par une centaine de personnes. Il contient divers encarts détaillés sur les barrages légaux et institutionnels que rencontrent les Roms et ressortissants roumains, ainsi qu’une interview d’une des ex-inculpées.
Autant d’infos que vous ne risquez pas de trouver dans le Bien public* !

* Quotidien local qui a publié une série d’article propageant la version policière sur cette affaire, en titrant notamment "Oui, il y a un problème Rom"
- L’intégralité des articles en ligne : http://www.brassicanigra.org/articl...
- La version mise en page au format PDF pour lecture et photocopie/distribution light : http://www.brassicanigra.org/IMG/pd...
- La version mise en page au format PDF pour photocopie/distribution grande qualité : http://www.brassicanigra.org/IMG/pd...
 
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Les Tsiganes en France se partagent en plusieurs groupes



1-Les Manouches, les Sinti,sont européen mais d'origine indienne ils sont installés en France depuis plusieurs siècles. Parmi eux des noms célèbres, Django Reinhart pour la musique, Torino Zigler pour la peinture, les Bouglione, les Zavata, pour le cirque. Les Manouches sont dans la région de la Loire parmi les plus modestes, certains vivent encore avec des véhicules hippomobiles. (2005)
Les Manouches d'Alsace ont crée des écoles de musique et contribuent à la richesse de cette culture inépuisable.

2- Les Gitans qu'ils soient andalous ou catalans ont connu une influence espagnole importante et ont marqué très fortement de leur personnalité la musique et la danse du flamenco. Ils résident plus au sud et vivent avec difficultés une sédentarisation forcée qui est bien souvent un échec.


3- Les Roms ou Rroms Les Roms sont un peuple européen d'origine indienne, dont les ancêtres sont venus de la moyenne vallée du Gange, en Inde du Nord, il y a environ 1000 ans. Ils sont aujourd'hui dispersés dans le monde entier, surtout sur notre continent. Parvenus en Europe par l'Asie Mineure et le Bosphore, ils se sont installés d'abord dans les Balkans, puis dans les Carpates et petit à petit dans tous pays européens, de la Grèce à la Finlande et de la Russie à l'Europe occidentale . Qu'ils soient Kalderas, Lovara, Curara,ils ont vécu en Europe Centrale. Conservateurs des traditions certains sont de grands voyageurs.En France on rencontre surtout des Roms Kalderas.

Kaj sasto te aves!

Les Yéniches. Les Yéniches sont un groupe ethnique européen. Certains se disent d'origine celtique mais la thèse est très contestée, tout comme celle qui en fait les descendants de commerçants juifs itinérants. Ils sont nombreux sur le Département de la Loire. Leur origine est encore mal connue, Au moment de la guerre de trente ans ils auraient à la suite d'événements historiques, quittés le Palatinat et adoptés le mode de vie des Tsiganes ( période palatine 1618-1623). De nombreux mariages eurent lieu entre les Manouches et les Yéniches au cours des siècles.
C'est en 1714 qu'on trouve le premier document avec le nom de "Yéniche". 

 
Mais pour tous, le voyage est d'abord un état d'esprit. 


Aujourd'hui les chercheurs semblent unanimes à reconnaître l'origine indienne des Tsiganes.
Les linguistes ont confirmé que la langue des tsiganes était proche du sanskrit" hindi-rajasthani" et qu'elle s'était enrichie, au cours de leurs voyages de mots empruntés aux vocabulaires des pays traversés.
On ne connaît pas les raisons qui ont déterminé leur départ de l'Inde vers le IXe et Xe siècle. Leurs premières migrations les ont conduits du nord de l'Indus vers l'Iran, la Grèce et l'Europe via l'Empire byzantin.
La présence des Tsiganes est clairement attestée à Constantinople en 1150. Une longue implantation dans l'Empire byzantin a soumis leur langue à une influence importante du grec.

C'est en août 1419 qu'ils sont signalés en France à Châtillon-sur-Chalaronne, au pays de Bresse.
C'est déjà au XIVe siècle que les Roms commencèrent à venir en Europe centrale. Pour beaucoup d'historiens, ce siècle est qualifié de "siècle d'or des Roms en Europe", puisque les Roms étaient reçus par des aristocrates, obtenaient des sauf-conduits de protection, bénéficiaient de différents privilèges. 
L'un de ces sauf-conduits de protection est une véritable pièce de conviction en ce qui concerne le séjour des Roms sur le territoire tchèque.
Il fut édité, le 17 avril 1423 au Château de Spis, par Sigismond, empereur romain et roi tchèque. Il est dit dans le texte de ce sauf-conduit qui fut conservé jusqu'à nos jours:

"Nous, Sigismond, roi hongrois, tchèque, dalmatien, croate..., notre Ladislav, seigneur fidèle, chef de son peuple tsigane, nous a demandé humblement de solliciter notre indulgence exceptionnelle. Nous vous prions donc de bien vouloir tenir compte de cette supplique et de ne pas refuser cette lettre. Or, si Ladislav mentionné plus-haut et ses gens apparaissent à un quelconque endroit de notre empire, en ville ou à la campagne, vous êtes prié de lui faire preuve de la même fidélité que vous avez à notre égard. Protégez-les pour que Ladislav et son peuple puissent séjourner sans préjudice entre vos murs. S'il y a parmi eux un ivrogne ou un bagarreur, nous voulons et ordonnons que Ladislav soit le seul à avoir le droit de juger, de punir, de pardonner, et de l'exclure de votre cercle..."

Les Tsiganes ont emmené ce sauf-conduit en France.
Et comme il fut édité en Bohème, les français appelaient les nouveaux venus, les Bohémiens.

Guy Debord: «trésor national» quel aveu de la tyrannie, foutre !

Cette tyrannie  qui se vantait de liquider mai68 reconnaît Guy Debord comme Théoricien patrimoine de la France alors que sa vie durant il fut censuré et falsifié par ces ordures.
Que sa vie durant il a dénoncé et combattu leur système de mort.
Que sa vie durant il  a soutenu le combat révolutionnaire partout ou il s'exprimait.

Guy Debord: des mécènes privés à la rescousse d'un «trésor national»  
Il manque plus d'un million d'euros pour conserver les archives de Guy Debord sur le sol français... Sans quoi il faudra traverser l'atlantique pour consulter la somme de documents réunie par l'écrivain entre 1950 et 1994.
Rappel des faits : l'université américaine de Yale avait proposé à la veuve de l'auteur, Alice Becker-Ho, entre deux et trois millions d'euros pour acquérir le fonds dans son centre de recherche sur les avant-gardes. En février 2009, Christine Albanel, alors ministre de la Culture, s'était opposée à ce que ces documents quittent la France, les classant « trésor national ». L'état disposait ainsi de trente mois pour faire une offre équivalente à celle de Yale, et garder les manuscrits à la Bibliothèque Nationale de France. Benoît Forgeot, le libraire qu'Alice Debord avait chargé de mener la transaction avec Yale, s'était félicité de ce que « l'Etat accueille désormais l'enfant terrible ».
Un an plus tard, il semble que l'Etat ait du mal à suivre financièrement cette politique patrimoniale. Un « avis d'appel au mécénat d'entreprise » portant sur 1.080.000 euros est paru au Journal Officiel du 4 février. Ceci pourrait indiquer que Bruno Racine, directeur de la BNF, a réuni plus de la moitié de la somme requise. Mais pour le reste, il faudra que le privé mette la main à la poche.
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Les archives de l'écrivain et philosophe situationniste Guy Debord devaient quitter la France pour l'université américaine de Yale qui souhaitait les acquérir. L'état français en a décidé autrement: ce fonds, classé «trésor national» par le ministère de la Culture et de la Communication, va rejoindre la BNF, qui se chargera de le mettre en valeur. 
Le fonds comprend la quasi-intégralité des archives de Debord (1931-1994), notamment  le manuscrit de «La Société du spectacle» (1967), l'un des textes fondateurs de l'Internationale situationniste, qui prône une critique radicale du mode de société occidental.
L'ensemble, classé et trié par Guy Debord avant son suicide en 1994, puis par sa veuve, Alice Debord, faisait l'objet d'une demande d'exportation vers les États-Unis, où l'Université de Yale, qui possède déjà un centre de recherche sur les avant-gardes, souhaitait s'en porter acquéreur.
Le libraire Benoît Forgeot, qui a inventorié ce fonds, précisait qu'Alice Debord souhaitait avant tout que l'ensemble des documents «soit conservé en un seul lieu, à la disposition des chercheurs, que ces archives soient montrées, confrontées». La proposition de Yale lui semblait répondre à ces impératifs.

Saisie par le ministère de la Culture, la Commission consultative des trésors nationaux a rendu un avis négatif à l'exportation, considérant que «cet ensemble s'avère unique pour l'étude de la genèse de l'œuvre de Guy Debord, l'un des penseurs contemporains les plus importants et capital dans l'histoire des idées de la seconde moitié du XXe siècle».
Avis suivi par le ministère qui a refusé le certificat d'exportation par arrêté du 29 janvier, publié au Journal officiel du 12 février.
L'état dispose  d'un délai de trente mois pour parvenir à un accord avec Alice Debord, détentrice des droits moraux du philosophe, pour acquérir le fonds. Après accord, les archives seront considérées comme trésor national de manière pérenne et devraient rejoindre le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (BNF).
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Artcurial organise le 16 décembre à l'hôtel Marcel-Dassault, une vente aux enchères qui comportera la correspondance de Guy Debord avec l'historien Jean-François Martos, auteur de l'« Histoire de l'Internationale situationniste ».
Jean-François Martos avait déjà publié ces lettres dans un livre avant qu'il ne soit retirées des librairies et interdit par la veuve de l'écrivain, Alice Becker-Ho. Cette vente interviendra presque un an jour pour jour après que le ministère de la Culture alors dirigé par Christine Albanel ne fasse classer les archives de l'agitateur « trésor national », en réponse à la convoitise de l'Université américaine de Yale.

Debord Encore
Situationniste.net 

Crédit à Mort

Crédit à mort
           (Revue Lignes n°30, La crise comme méthode de gouvernement, Paris, octobre 2009)

        « Le site du Guardian pointait vendredi que l'immeuble de Time Square, au cœur de Manhattan, affichant sur son fronton le montant de la dette publique américaine, n'a plus assez de place pour loger la quantité astronomique de milliards de dollars, précisément 10 299 020 383, une énormité due notamment au financement du plan Paulson et à la mise sous perfusion des agences Freddie Mac et Fannie Mae. Il a même fallu éliminer le symbole '$', qui occupait la dernière case de l'affichage, pour que le passant puisse boire ce chiffre jusqu'à la lie 1. » Qui veut s’en souvenir maintenant ? La grande peur d’octobre dernier semble déjà plus loin que la « grande peur » du début de la Révolution française. 
Il y a un an pourtant, on avait l’impression que des voies d’eau s’étaient grandes ouvertes et que le navire coulait à pic. On avait même l’impression que tout le monde, sans le dire, s’y attendait depuis longtemps. Les experts s’interrogeaient ouvertement sur la solvabilité des États même les plus puissants, et les journaux évoquaient en première page la possibilité d’une faillite en chaîne des caisses d’épargne en France. Les conseils de famille discutaient pour savoir s’il était nécessaire de retirer tout l’argent de la banque et de le garder chez soi ; des usagers des trains se demandaient, en achetant un billet à l’avance, si ceux-ci circuleraient encore deux semaines plus tard. 
Le président américain George Bush s’adressait à la nation, pour parler de la crise financière, en des termes semblables à ceux employés après le 11 septembre 2001, et Le Monde intitulait son magazine d’octobre 2008 : « La fin d’un monde ». Tous les commentateurs étaient d’accords pour estimer que ce qui était en train de se passer n’était pas une simple turbulence passagère des marchés financiers, mais la pire crise depuis la Deuxième Guerre Mondiale, ou depuis 1929.
Il était bien étonnant de constater que les mêmes, du top manager au RMiste, qui, jusqu’à la crise, semblaient convaincus que la vie capitaliste ordinaire continuerait à fonctionner durant un temps indéfini, pourraient se faire si vite à l’idée d’une crise majeure. L’impression générale de se sentir au bord d’un précipice était d’autant plus surprenante qu’il ne s’agissait alors, en principe, que d’une crise financière dont le citoyen moyen n’avait connaissance que par les médias. Pas de licenciements de masse, pas d’interruptions dans la distribution des produits de première nécessité, pas de caisses automatiques qui ne distribuent plus de billets de banque, pas de commerçants qui refusent les cartes de crédit. Pas encore de crise « visible », donc. Et pourtant, une atmosphère de fin de règne. Ce qui ne s’explique qu’en supposant que, déjà, avant la crise, tout un chacun sentait vaguement, mais sans vouloir s’en rendre entièrement compte, qu’il avançait sur une mince couche de glace, ou sur une corde tendue. Quand la crise a éclaté, aucun individu contemporain n’a été, au fond, davantage surpris qu’un gros fumeur à qui l’on apprend qu’il a le cancer. Sans que cela apparût clairement, la sensation était déjà largement répandue que cela ne pouvait plus continuer « comme ça ». Mais peut-être faut-il s’étonner davantage encore de la célébrité avec laquelle les médias ont mis l’apocalypse au rancart, pour recommencer à s’occuper des pêcheurs d’huîtres ou des frasques de Berlusconi. S’étonner des économistes qui annoncent avec aplomb que c’est déjà fini et que tout ira à nouveau pour le mieux ; des épargnants qui s’approchent à nouveau de leur banque sans la moindre crainte de la trouver fermée ; du citoyen moyen pour qui la crise se résume à des vacances plus courtes cette année...
Même les experts qui nous expliquent benoîtement que rien ne s’est passé et que rien de fâcheux n’arrivera, devraient s’inquiéter, et tenir pour suspect un soulagement et un oubli aussi subits. Mais eux aussi continuent à faire comme le malade du cancer qui fume ostensiblement pour se démontrer que sa santé est excellente. Eux aussi se sont déjà habitués à faire avec. Pendant des décennies, un taux de croissance économique insuffisamment élevé était tenu pour une catastrophe nationale – aujourd’hui, la croissance est, pour la première fois depuis soixante ans, vraiment négative. Qu’à cela ne tienne : la croissance sera de retour dès l’année prochaine – ils l’assurent, imperturbables.
Rien de nouveau sous la couche d’ozone trouée : ni la science officielle, ni la conscience quotidienne ne parviennent à imaginer quelque chose de différent de ce qu’ils connaissent déjà – du capitalisme donc et du capitalisme encore. Celui-ci peut traverser un orage, il peut montrer des « excès », les temps prochains peuvent être durs, mais les responsables en tireront les leçons : les Américains, d’ailleurs, ont enfin élu un président raisonnable, et les réformes nécessaires vont être adoptées – après la pluie, le beau temps ! Il n’est guère surprenant que les optimistes appointés, les seuls normalement autorisés à s’exprimer dans les institutions et les médias, annoncent ainsi à chaque hirondelle le retour du printemps. Que pourraient-ils dire d’autre ?
Mais au plus fort de la crise de 2008, les médias se sentirent obligés de donner de temps à autre la parole à ceux qui en offraient une interprétation « anticapitaliste », donc à ceux qui présentaient cette crise comme la manifestation d’un dysfonctionnement plus profond, et qui ne manquaient donc pas d’en appeler à des « changements radicaux ». Tandis que le « Nouveau parti anticapitaliste » et ses congénères claironnaient, évidemment, qu’il « n’est pas question de payer leur crise », en sortant de leurs caves les tracts qui restaient de manifestations d’il y a dix, vingt ou trente ans, les représentants les plus connus de ce qui est considéré aujourd’hui comme une critique implacable de la société contemporaine – c’est-à- dire les Badiou, Zizek, Negri – ont eu droit à des tribunes plus longues que d’habitude dans la presse, ou se sont de toute manière sentis le vent en poupe. Ceci est tout de même quelque peu surprenant, la possibilité d’une crise majeure du capitalisme, non provoquée par une résistance des « exploités » ou de la « multitude », mais par un enrayement de la machine – sans aucun responsable donc – n’étant pas du tout prévue dans leurs analyses. Et en effet, eux aussi ont expliqué, à leur manière, qu’il faut circuler et qu’il n’y a rien à voir ; que c’est une crise comme une autre, qui passera comme les autres ont passé, parce que la crise est le fondement normal du capitalisme. Mais ce qu’ils appellent la crise – l’effondrement des bourses, la déflation mondiale – n’est en vérité qu’un ensemble de phénomènes secondaires.
Ce sont les manifestations visibles, l’expression en surface de la crise véritable, de cette crise véritable qu’eux-mêmes ne réussissent pas à penser. Les adversaires déclarés du capitalisme – gauche « extrême » ou « radicale », marxistes de diverses obédiences, « objecteurs de croissance » ou écologistes « radicaux » – s’acharnent presque tous à croire à l’éternité du capitalisme et de ses catégories, davantage parfois que certains de ses apologistes 2.
Cette critique du capitalisme ne s’en prend qu’à la finance, considérée comme la seule responsable de la crise. L’« économie réelle » serait saine et ce serait seulement une finance ayant échappé à tout contrôle qui mettrait en danger l’économie mondiale. De là que l’explication la plus expéditive, mais qui est aussi la plus répandue, en attribue toute la responsabilité à l’« avidité » d’une poignée de spéculateurs qui auraient joué avec l’argent de tous comme s’ils étaient au casino. Et, en effet, ramener les arcanes de l’économie capitaliste, lorsque celle-ci se met à fonctionner mal, aux agissements d’une conspiration de méchants s’inscrit dans une tradition longue et dangereuse. C’en serait la pire des issues possibles que de désigner une nouvelle fois des boucs émissaires, la « haute finance juive » ou autre, à la vindicte du « peuple honnête » des travailleurs et des épargnants. Et il n’est pas beaucoup plus sérieux d’opposer un « mauvais » capitalisme « anglo-saxon », prédateur et sans bornes, à un « bon » capitalisme « continental », considéré comme plus responsable. On a vu qu’il n’y a guère plus que des nuances pour les distinguer. Tous ceux qui appellent maintenant à « réguler davantage » les marchés financiers, de l’association ATTAC à Sarkozy, ne voient dans les folies des bourses qu’un « excès », une excroissance sur un corps sain.
L’« anticapitalisme » de la gauche radicale n’est qu’un « antilibéralisme ». La seule alternative au capitalisme qu’elle ait jamais pu concevoir était constituée des dictatures à économie dirigée de l’Est et du Sud du monde ; depuis que celles-ci on fait banqueroute, ont changé de cap ou sont devenues complètement indéfendables, le seul choix laissé à ces anticapitalistes est un choix entre différents modèles de capitalisme : entre libéralisme et keynésianisme, entre modèle continental et modèle anglo-saxon, entre turbo-capitalisme financiarisé et économie de marché sociale, entre jubilation des bourses et « création d’emplois ». Il peut y avoir différents modes de valorisation de la valeur, d’accumulation du capital, de transformation de l’argent en plus d’argent ; et c’est surtout la distribution des fruits de ce mode de production qui peut changer, profitant davantage à certains groupes sociaux plutôt qu’à d’autres. La crise sera même utile au capitalisme, prévoient-ils : les capitaux en excès seront dévalorisés, et on sait depuis Schumpeter que la « destruction créatrice » est la loi fondamentale du capitalisme. Impossible d’imaginer – si l’on veut éviter d’être taxé d’utopiste niais, ou d’émule de Pol Pot, c’est-à-dire de partisan des seules alternatives au capitalisme que la conscience dominante sache encore évoquer – que l’humanité puisse vivre autrement qu’avec la valorisation de la valeur, l’accumulation du capital et la transformation d’argent en plus d’argent. Il peut y avoir une limite externe à la croissance du capitalisme, sous forme d’épuisement des ressources et de destruction des bases naturelles ; mais en tant que forme de reproduction sociale, le capitalisme serait indépassable.
Ce que Le Figaro déclare ouvertement, les néo-marxistes, les bourdieusiens, les altermondialistes et les décroissants le disent avec des périphrases : le marché est naturel aux hommes. Les anticapitalistes-antilibéraux proposent simplement de retourner au capitalisme « social » des années soixante (indûment idéalisé, cela va de soi), au plein-emploi et aux salaires élevés, à l’Etat social et à l’Ecole « ascenseur social » ; d’aucuns voudraient y ajouter un peu d’écologie, de volontariat ou même de la « décroissance ». En vérité, ils doivent espérer que le capitalisme reprendra bientôt ses esprits et recommencera à tourner à plein régime pour pouvoir réaliser leurs beaux programmes onéreux .
La crise actuelle représente à leurs yeux l’occasion rêvée de trouver enfin des oreilles attentives aux propositions qui sont les leurs depuis longtemps. La crise sera salutaire : elle constituera certes une petite saignée pour certains, elle n’en forcera pas moins les hommes et les institutions à revoir leurs habitudes nocives. Ainsi, chacun de ces critiques bienveillants espère apporter de l’eau à son moulin : régulation des marchés financiers, limitation des primes des managers, abolition des « paradis fiscaux », mesures de redistribution, et surtout un « capitalisme vert » comme moteur d’un nouveau régime d’accumulation et générateur d’emplois. L’affaire est entendue : la crise est l’occasion d’une amélioration du capitalisme, pas d’une rupture avec lui. Même sur ce plan-là, ils risquent cependant d’être déçus. Dans le contexte de la crise, des réactions tout à fait opposées sont en train de se produire. Ainsi, pour dépasser la crise, on peut prôner des mesures écologiques (comme le promettent Obama ou Sarkozy) ou, au contraire, s’attaquer aux protections existantes elles-mêmes au nom de la « relance de la croissance » et de la « création de postes de travail » (comme le fait Berlusconi, comme le demande l’industrie, surtout celles du bâtiment et de l’automobile, et une partie considérable du public) 3. Et que dire lorsque des ouvriers licenciés, pour obtenir de meilleures conditions de départ, menacent de déverser des produits toxiques dans une rivière, comme c’est déjà arrivé plusieurs fois en France ? Est-ce qu’on verra des écologistes en venir aux mains avec des ouvriéristes ? La gauche « radicale » devra maintenant se décider : soit passer à une critique du capitalisme tout court, même s’il ne se proclame plus néolibéral, soit participer à la gestion d’un capitalisme qui a incorporé une partie des critiques adressées à ses « excès ».
Certains observateurs semblent aller plus loin, qui parlent d’un capitalisme qui détruit le monde et est en train de s’autodétruire. Ces cris d’alarme ne dénotent-ils pas une prise de conscience face aux désastres du capitalisme, autant quand il marche « normalement » que dans ses périodes de crise ? Cependant, ces attaques ne sont dirigées, dans la plupart des cas, que contre la récente phase « dérégulée » et « sauvage » du capitalisme, la phase néolibérale, et pas du tout contre le régime d’accumulation capitalise en tant que tel, contre la logique tautologique qui commande de transformer un euro en deux euros et qui consomme le monde concret comme simple matériel pour cet accroissement de la forme-valeur. Selon eux, un retour au capitalisme « sage », parce que « régulé » et soumis à la « politique », devrait logiquement résoudre le problème.
Est-ce donc que le discours « anti-néolibéral » nie qu’il y ait une crise actuelle ? Non, mais il ne veut que guérir les symptômes de la maladie. D’ailleurs, l’incapacité générale d’imaginer que la crise puisse déboucher sur autre chose que le capitalisme encore et toujours forme un contraste frappant avec la perception vague, mais persistante et universelle, de vivre dans une crise permanente. Depuis des décennies, l’atmosphère est au pessimisme. Les jeunes savent, et acceptent avec résignation, qu’ils vivront plus mal que leurs parents et que les nécessités de base – travail, logement – seront de plus en plus difficiles à obtenir et à conserver. L’impression générale est de glisser le long d’une pente. Le seul espoir est de ne pas glisser trop vite, mais non de pouvoir vraiment remonter. Il y a la sensation diffuse que la fête est finie et que les années de vaches maigres vont commencer, une sensation souvent accompagnée de la conviction que la génération précédente (celle des « baby-boomers ») a tout dévoré et peu laissé à ses enfants. La plupart des jeunes en France, au moins parmi ceux qui décrochent quelque diplôme, sont encore convaincus qu’ils réussiront à trouver un trou pour survivre, sur le plan économique : mais rien de plus. On ne peut plus parler d’une crise propre à certains secteurs au profit d’autres qui, eux, seraient en progression : l’effondrement boursier, en 2001, de la « nouvelle économie », pourtant présentée pendant des années comme le nouveau moteur du capitalisme, le démontre. Et nous n’assistons pas à la dévalorisation de quelques métiers au profit d’autres, comme lorsque les maréchaux-ferrants on été remplacés par les garagistes, et comme la manie des « requalifications » voudrait encore nous le faire croire. Maintenant, il s’agit d’une dévalorisation générale de presque toutes les activités humaines, visible dans l’appauvrissement rapide et inattendu des « classes moyennes ». Si l’on y joint la conscience, désormais bien ancrée dans toutes les têtes, des désastres environnementaux présents et à venir et de l’épuisement des ressources, il est possible de dire que la très grande majorité regarde aujourd’hui le futur avec crainte.
Ce qui peut paraître étrange, c’est le fait que l’impression, si répandue, d’une aggravation générale des conditions de vie s’accompagne souvent de la conviction que le capitalisme fonctionne à plein régime, que la mondialisation bat son plein, qu’il y a plus de richesse que jamais. Le monde serait en crise, mais pas le capitalisme, ou, comme l’affirment Luc Boltanski et Eve Chiapello au début de leur ouvrage Le Nouvel esprit du capitalisme, paru en 1999 : le capitalisme est en expansion, c’est la situation sociale et économique de nombreuses personnes qui se dégrade. Ainsi, le capitalisme est perçu comme une partie de la société opposée au reste, comme l’ensemble des hommes qui détiennent l’argent accumulé, et non comme un rapport social qui englobe tous les membres de la société actuelle.
Certains, qui se croient plus avisés, voient même dans le discours de la crise une simple invention : des industriels pour baisser les salaires et augmenter les profits, ou de la « domination » elle-même, pour justifier l’état d’urgence planétaire que les crises, passées et actuelles, ont servi et servent souvent de légitimation à l’Etat, surtout depuis que celui-ci ne présente plus de projet « positif », mais se limite à gérer les urgences, en mettant lui-même en relief tout ce qui ne va pas (à la différence de la propagande du passé, vouée au « tout le monde est heureux grâce à la sagesse du gouvernement »). Sa tâche est de créer les conditions-cadres du seul but admis, de la seule finalité reconnue de la société mondiale contemporaine, où que ce soit (sauf en Corée du Nord, en Iran et dans quelques autres pays musulmans) : permettre aux individus un maximum de consommation de marchandises et d’« épanouissement personnel ». Si les crises n’existaient pas, les États les inventeraient, c’est vrai. Mais seulement les crises secondaires, pas celles qui en menace les fondements. Durant cette crise, on eut plus que jamais l’impression que les « classes dominantes » ne dominaient pas grand-chose, qu’elles étaient au contraire elles-mêmes dominées par le « sujet automate » (Marx) du capital.
 Une critique du capitalisme contemporain très différente de celles évoquées jusqu’ici a cependant été avancée. Elle demande : et si la financiarisation, loin d’avoir ruiné l’économie réelle, l’avait, au contraire, aidée à survivre au-delà de sa date de péremption ? Si elle avait donné du souffle à un corps moribond ? Pourquoi est-on si sûr que le capitalisme lui-même échappe au cycle de la naissance, de la croissance et de la mort ?
Ne pourrait-il pas contenir des limites intrinsèques à son développement, des limites qui ne résident pas seulement dans l’existence d’un ennemi déclaré (le prolétariat, les peuples opprimés), ni dans le seul épuisement des ressources naturelles ?
Pendant la crise, il était de nouveau à la mode de citer Marx. Mais le penseur allemand n’a pas seulement parlé de luttes des classes. Il a également prévu la possibilité qu’un jour la machine capitaliste s’arrête seule, que sa dynamique s’épuise. Pourquoi ? La production capitaliste de marchandises contient, dès l’origine, une contradiction interne, une véritable bombe à retardement située dans ses fondements mêmes. On ne peut faire fructifier le capital, et donc l’accumuler, qu’en exploitant la force de travail. Mais le travailleur, pour engendrer un profit pour son employeur, doit être équipé des outils nécessaires, et aujourd’hui des technologies de pointe. Il en résulte une course continuelle – concurrence oblige – dans l’emploi des technologies. Chaque fois, le premier employeur à avoir recours à de nouvelles technologies y gagne, parce que ses ouvriers produisent davantage que ceux qui ne disposent pas de ces outils. Mais le système entier y perd, parce que les technologies remplacent le travail humain. La valeur de chaque marchandise singulière contient donc des parts toujours plus minces de travail humain – qui est cependant la seule source de survaleur, et donc du profit. Le développement de la technologie diminue les profits dans leur totalité. Cependant, pendant un siècle et demi, l’élargissement de la production de marchandises à l’échelle globale a pu compenser cette tendance à la diminution de la valeur de chaque marchandise particulière.
Depuis les années 1960, ce mécanisme – qui déjà n’était pas autre chose qu’une fuite en avant permanente – s’est enrayé. Les gains de productivité permis par la micro-électronique ont, paradoxalement, mis en crise le capitalisme. Des investissements toujours plus gigantesques étaient nécessaires pour faire travailler, selon les standards de productivité du marché mondial, le peu d’ouvriers restants. L’accumulation réelle du capital menaçait de s’arrêter. C’est à ce moment que le « capital fictif », comme l’appela Marx, prit son envol. L’abandon de la convertibilité du dollar en or, en 1971, a éliminé la dernière soupape de sécurité, le dernier ancrage à l’accumulation réelle. Le crédit n’est pas autre chose qu’une anticipation des gains futurs espérés. Mais lorsque la production de valeur, et donc de survaleur, dans l’économie réelle stagne (ce qui n’a rien à voir avec une stagnation de la production de choses – mais le capitalisme tourne autour de la production de survaleur, et non de produits en tant que valeurs d’usage), il n’y a que la finance qui permette aux propriétaires de capital de faire les profits désormais impossibles à obtenir dans l’économie réelle. La montée du néolibéralisme à partir de 1980 n’était pas une sale manœuvre des capitalistes les plus avides, un coup d’Etat monté avec la complicité de politiciens complaisants, comme veut le croire la gauche « radicale ». Le néolibéralisme était, au contraire, la seule manière possible de prolonger encore un peu le système capitaliste que personne ne voulait sérieusement mettre en question dans ses fondements, ni à droite ni à gauche. Un grand nombre d’entreprises et d’individus ont pu garder longtemps une illusion de prospérité grâce au crédit. Maintenant, cette béquille s’est également cassée. Mais le retour au keynésianisme, évoqué un peu partout, sera tout à fait impossible : il n’y a plus assez d’argent « réel » à la disposition des États. Pour le moment, les « décideurs » ont renvoyé encore un peu le Mane, Thecel, Pharès en ajoutant un autre zéro derrière les chiffres fantasques écrits sur les écrans et auxquels ne correspond plus rien. Les prêts accordés pour sauver les banques sont dix fois supérieurs aux trous qui faisaient trembler les marchés il y a vingt ans – mais la production réelle (disons, banalement, le PIB) a augmenté environ de 20-30 % ! La « croissance économique » des années 1980 et 1990 n’avait plus une base autonome, mais était due aux bulles financières. Et lorsque ces bulles auront crevé il n’y aura pas d’« assainissement » après lequel tout pourra repartir. Pourquoi ce système ne s’est-il pas encore écroulé complètement ? A quoi doit-il sa survie provisoire ? Essentiellement, au crédit. Face aux difficultés croissantes, au long du siècle, de financer la valorisation de la force de travail, donc d’investir en capital fixe, le recours à des crédits toujours plus massifs n’était pas une aberration, mais était inévitable. Même pendant le règne des monétaristes néolibéraux, l’endettement a augmenté fortement. Que ce crédit soit privé ou public, interne ou externe ne change pas beaucoup à l’affaire.
L’évolution continuelle et irréversible de la technologie creuse en permanence l’écart entre le rôle de la force de travail – qui, répétons-le, est la seule source de la valeur et de la survaleur – et le rôle, toujours plus important, des instruments de travail, qui doivent être payés avec la survaleur obtenue par l’exploitation de la force de travail. Par conséquent, le recours au crédit ne peut qu’augmenter au cours des années et évoluer vers un point de non-retour. Le crédit, qui est un profit consommé avant d’avoir été réalisé, peut reporter le moment où le capitalisme atteint ses limites systémiques, mais il ne peut pas l’abolir. Même le plus bel acharnement thérapeutique doit se terminer un jour. l’exemple d’un pays comme le Brésil, où il est possible d’acheter un téléphone portable et le payer en dix versements, où l’entretien de la voiture peut être réglé en trois fois, et où les stations d’essence ne se font pas concurrence sur les prix du carburant, mais sur l’encaissement des chèques – à 90, 180 jours...
Le crédit ne prolonge pas seulement la vie du système en tant que tel, mais également celle des consommateurs. On sait que l’endettement privé a atteint des chiffres énormes, par exemple 15 000 € pour chaque famille italienne, et beaucoup plus aux États-Unis. Et surtout, il augmente rapidement. On peut prendre conscience de l’avenir de ce genre de vie avec payer en dix versements, où l’entretien de la voiture peut être réglé en trois fois, et où les stations d’essence ne se font pas concurrence sur les prix du carburant, mais sur l’encaissement des chèques – à 90, 180 jours...
Certains parviennent à s’extasier devant cette « virtualisation » du monde et lui pronostiquent un grand avenir. Mais seule une conscience entièrement post-modernisée est capable de croire qu’une virtualisation sans bases réelles pourra durer toujours. Quelques-uns ont voulu mettre en discussion et « déconstruire » le concept même d’« économie réelle ». Il est sûr que cela arrangerait beaucoup de monde de démontrer que la fiction vaut autant que la réalité, tout en étant beaucoup plus ouverte à nos désirs. Il n’est cependant pas nécessaire d’être un grand prophète pour prévoir que les « dénis de la réalité » prononcés avec des sourires suffisants depuis trente ans n’ont plus beaucoup d’avenir dans une époque de crises « réelles ». L’éditorial du Monde déjà cité disait avec raison : « Retour au réel par la case désastre. »
Ce point de vue radical sur la crise – et pour la formulation duquel nous sommes toujours débiteurs des analyses de Robert Kurz – annonce donc d’abord que, même sur le plan strictement économique, la crise ne fait que commencer. Il continue à exister de très nombreuses banques et grandes entreprises qui cachent leur situation désastreuse en falsifiant leurs bilans, et on parle, parmi d’autres faillites à venir, d’un prochain effondrement du système des cartes de crédit aux États-Unis. Les sommes astronomiques jetées par les États dans l’économie, en abandonnant d’un jour à l’autre la dogmatique monétariste au nom de laquelle on avait poussé des millions de personnes vers la misère, et les annonces d’une régulation majeure n’ont rien à voir avec un retour au keynésianisme et à l’Etat social d’antan.
Il ne s’agit pas d’investissements dans les infrastructures, du genre « New Deal », ni d’une création de pouvoir d’achat populaire. Ces sommes ont du coup fait augmenter la dette publique des États-Unis de 20 %, mais elles n’ont suffit qu’à éviter l’effondrement immédiat du système de crédit. Pour une véritable « relance de l’économie », il faudrait des sommes encore beaucoup plus gigantesques et qui, en l’état actuel, ne peuvent être obtenues qu’en créant de l’argent par décret, ce qui ne pourra aboutir qu’à une hyperinflation mondiale. Une brève croissance alimentée par l’inflation aboutirait à une crise plus grande encore, parce qu’on ne voit nulle part de nouvelles formes possibles d’accumulation qui, après une « stimulation » initiale exercée par l’Etat, seraient à même de produire une croissance qui reposerait ensuite sur ses propres bases.
Mais la crise n’est pas seulement économique. Quand il n’y a plus d’argent, rien ne marche plus. Au long du XXe siècle, le capitalisme a englobé, pour étendre la sphère de la valorisation de la valeur, des secteurs toujours plus larges de la vie : de l’éducation des enfants à la garde des anciens, de la cuisine à la culture, du chauffage aux transports. On y a vu un progrès, au nom de l’« efficacité » ou de la « liberté des individus » affranchis des liens familiaux et communautaires. Maintenant, on en voit les conséquences : tout s’écroule s’il n’est pas « finançable ». Et ce n’est pas seulement de l’argent que tout dépend, mais pire encore : du crédit. Quand la reproduction réelle est à la traîne du « capital fictif » et que les entreprises, les institutions et des Etats entiers ne survivent que grâce à leurs cotations en bourse, chaque crise financière, bien loin de ne regarder que ceux qui jouent à la bourse, finit par affecter d’innombrables hommes dans leur vie la plus quotidienne et intime. Les nombreux Américains qui avaient accepté des retraites en actions et qui se retrouvent après les cracks sans rien pour leur vieillesse ont été parmi les premiers à goûter de cette mort à crédit. Ce n’était que le début ; quand la crise se répercutera réellement sur la réalité – quand une brutale hausse du chômage et de la précarisation s’accompagnera d’une forte chute dans les recettes de l’Etat –, on verra des secteurs entiers de la vie sociale abandonnés à l’art de survivre au jour le jour.
Les différentes crises – économique, écologique, énergétique – ne sont pas simplement « contemporaines » ou « liées » : elles sont l’expression d’une crise fondamentale, celle de la forme-valeur, de la forme abstraite, vide, qui s’impose à tout contenu dans une société basée sur le travail abstrait et sa représentation dans la valeur d’une marchandise. C’est tout un mode de vie, de production et de pensée, vieux d’au moins deux cent cinquante ans, qui ne semble plus capable d’assurer la survie de l’humanité. Peut-être n’y aura-t-il pas un « vendredi noir » comme en 1929, un « jour du Jugement ». Mais il y a de bonnes raisons de penser que nous sommes en train de vivre la fin d’une longue époque historique 4.
L’époque où l’activité productrice et les produits ne servent pas à satisfaire des besoins, mais à alimenter le cycle incessant du travail qui valorise le capital et du capital qui emploie du travail. La marchandise et le travail, l’argent et la régulation étatique, la concurrence et le marché : derrière les crises financières qui se répètent depuis plus de vingt ans, chaque fois plus graves, se profile la crise de toutes ces catégories. Qui, il est toujours bon de le rappeler, ne font pas partie de l’existence humaine partout et toujours. Elles ont pris possession de la vie humaine au cours des derniers siècles, et elles pourront donner lieu à quelque chose d’autre : de meilleur ou de pire encore. Peut-être y aura-t-il une petite reprise pendant les prochains mois, ou même pendant quelques années 5. Mais la fin du travail, du vendre, du se vendre et de l’acheter, la fin du marché et de l’Etat – toutes catégories qui ne sont nullement naturelles et qui disparaîtront un jour, ainsi qu’elles ont remplacé elles-mêmes d’autres formes de vie sociale – est un procès de longue durée. La crise actuelle n’en est ni le début, ni la conclusion, mais une étape importante.
Mais pourquoi cette critique, qui est à peu près la seule à se trouver confirmée par la crise récente, suscite-t-elle si peu d’attention ? Essentiellement parce que personne ne peut vraiment imaginer la fin du capitalisme. L’idée même suscite une peur bleue. Tout le monde pense qu’il a trop peu d’argent, mais chacun se sent menacé dans son existence, même sur le plan psychique, si l’argent fait mine de se dévaloriser et de perdre son rôle dans la vie sociale.
Dans la crise, les sujets s’accrochent plus que jamais aux seules formes de socialisation qu’ils connaissent. Il y a un accord général au moins sur une chose : il faut toujours continuer à vendre, à se vendre et à acheter. Voilà pourquoi il est si difficile de réagir à cette crise ou de s’organiser pour y faire face : parce que ce n’est pas eux contre nous. Il faudrait combattre le « sujet automate » du capital, qui habite également dans chacun de nous, et donc une partie de nos habitudes, goûts, paresses, inclinations, narcissismes, vanités, égoïsmes... Personne ne veut regarder le monstre en face. Combien de délires propose-t-on, plutôt que de mettre en question le travail et la marchandise, ou simplement la voiture !
Des « grands scientifiques » déraisonnent sur des satellites géants capables de renvoyer une partie des rayons du soleil ou des appareils capables de refroidir les océans. On propose « de produire des légumes dans des serres hydroponiques ou même aéroponiques » et de fabriquer de la viande « directement à partir de cellules souches » ; et d’aller chercher les ressources défaillantes, littéralement, sur la lune : « Elle recèle, entre autres, un million de tonnes d'hélium 3, le carburant idéal pour la fusion nucléaire. Une tonne d'hélium 3 devrait valoir environ 6 milliards de dollars,  l'énergie qu'elle peut fournir. Et ce n'est qu'une des raisons pour lesquelles tant de pays se concentrent sur un retour à la lune 6 ». Dans le même esprit, on propose de « s’adapter » aux changements climatiques au lieu de les combattre 7. Plutôt que de sortir de la « terreur économique », on redouble la menace : « Plus que jamais les organisations et les humains qui sauront, voudront et pourront s‟adapter ont un avenir économique et social. Les tenants de l‟immobilisme pourraient perdre toute employabilité 8 », et donc disparaître du monde. Malthus l’avait déjà dit : la faim est le meilleur éducateur au travail. Tout ce qui ne sert pas à la valorisation du capital est un luxe, et dans des temps de crise le luxe n’est plus de mise. Ce n’est pas une perversion, c’est tout à fait logique dans une société qui a fait de la transformation d’argent en davantage d’argent son principe vital.
Tableau apocalyptique, nous rétorquera-t-on : on nous annonce la fin du capitalisme depuis qu’il est né, à chaque difficulté qu’il rencontre. Il resurgit cependant après chaque crise, comme le phénix renaît de ses cendres. En même temps, chaque fois il a changé, et il est très différent aujourd’hui de ce qu’il était en 1800, ou en 1850, ou en 1930. N’assistons-nous pas à une autre mutation de ce genre, où il changerait pour persister mieux ? Pourquoi cette crise serait-elle plus grave que toute autre depuis plus de 200 ans ? Le capitalisme ne pourrait- il pas continuer à exister sous des formes atypiques, entre catastrophes et guerres ? La crise ne serait-elle pas la forme éternelle de son existence, voire de celle des sociétés historiques en général ? Dresser la liste de tous les dysfonctionnements du capitalisme actuel ne peut constituer – ainsi poursuit l’objection – la preuve de sa crise finale que lorsque la brève période fordiste de stabilité est prise pour le seul fonctionnement possible du capitalisme, et toutes ses autres formes d’existence pour des déviations. Les guerres civiles en Afrique et la reféodalisation en Russie, le fondamentalisme islamiste et la précarisation en Europe démontreraient seulement qu’il était impossible d’étendre le modèle fordiste, en tant que tel, au monde entier, mais non la faillite du capitalisme, qui en tant que système mondial consisterait justement dans la coexistence de toutes ces formes, dont chacune, dans son contexte, serait utile au système mondial. Le capitalisme pourrait aussi marcher très différemment que dans l’Europe des années soixante : cela ne ferait que démontrer sa flexibilité. Les destructions qu’il cause, de l’atomisation des individus et de la dissolution de la famille jusqu’aux maladies psychiques et physiques et à la pollution, ne seraient pas nécessairement un symptôme de crise – ils créeraient des besoins et des secteurs de marché toujours neufs qui font marcher l’accumulation.
Mais cette objection ne tient pas : ce qu’elle décrit, c’est la naissance et la perpétuation de formes toujours changeantes de domination et d’exploitation, mais non l’émergence de nouveaux modèles d’accumulation capitaliste. Les formes « non classiques » de création de profit ne peuvent fonctionner qu’en tant que participation indirecte au marché mondial, donc en parasitant les circuits globaux de la valeur (par exemple : en vendant cher la drogue aux pays riches, certains pays du « Sud » dirigent vers eux une partie de la « véritable » survaleur
obtenue dans les pays riches). Si la création de valeur dans les centres industriels devait s’éteindre tout à fait, il en serait fait aussi des barons de la drogue et des trafiquants d’enfants. Ils pourraient alors tout au plus forcer leurs sujets à créer de nouveau pour leurs patrons un surplus agricole, matériel. Mais même les défenseurs les plus convaincus de l’éternité du capitalisme n’oseraient plus appeler cela un nouveau modèle d’accumulation capitaliste.
Plus généralement, il faut toujours se souvenir que les services et les réparations ne productifs. Ce n’est pas seulement la théorie de Marx qui le dit (et sur ce point encore plus que sur les autres, elle n’est pas arrivée jusqu’au marxistes), mais même l’expérience de tous les jours : en temps de récession, culture et éducation, préservation de la nature et santé, subventions aux associations et défense du patrimoine, loin de pouvoir servir de « moteur de croissance », sont les premiers à être sacrifiés par « manque de finances ».
Bien sûr, on ne peut pas « démontrer » abstraitement que nous assistons à la fin de la société marchande pluriséculaire. Mais certaines tendances récentes sont effectivement nouvelles. Une limite externe a été atteinte, avec l’épuisement des ressources – et surtout de la ressource la plus importante et la moins remplaçable : l’eau –, comme avec les changements irréversibles du climat, les espèces naturelles perdues, les paysages disparus. Le capitalisme se dirige également vers une limite interne, parce que sa ligne de développement est linéaire, cumulative et irréversible, et non cyclique et répétitive comme d’autres formes de production. Il est la seule société ayant jamais existé qui contient à sa base une contradiction dynamique, et pas seulement un antagonisme : la transformation du travail en valeur est vouée historiquement à l’épuisement à cause des technologies qui remplacent le travail.
Les sujets vivant dans cette époque de crise externe et interne subissent aussi un détraquement des structures psychiques qui ont longtemps défini ce qu’est l’homme. Ces nouveaux sujets imprévisibles se trouvent en même temps dans la position de gérer des potentiels de destruction inouïs. Finalement, la réduction de la création de valeur dans le monde entier comporte le fait que, pour la première fois, il existe – et partout – des populations en excès, superflues, qui ne servent même plus à être exploitées. Du point de vue de la valorisation de la valeur, c’est l’humanité qui commence à être un luxe superflu, une dépense à éliminer, un « excédent » – et ici on peut parler d’un facteur tout à fait nouveau dans l’histoire !
Malheureusement, la « crise » n’entraîne pas derrière elle une « émancipation » garantie. Il existe beaucoup de gens en colère parce qu’ils ont perdu leur argent, ou leur maison, ou leur travail. Mais cette colère, à la différence de ce que la gauche radicale a toujours cru, n’a rien d’émancipateur en tant que tel. La crise actuelle ne semble pas propice à l’émergence de tentatives émancipatrices (au moins dans une première phase), mais au sauve- qui-peut. D’ailleurs, elle ne semble pas plus propice aux grandes manœuvres de rétablissement de l’ordre capitaliste, aux totalitarismes, aux nouveaux régimes d’accumulation sous la férule. Ce qui s’annonce a plutôt l’air d’être une barbarie à petit feu, et pas toujours évidente. Plutôt qu’au grand clash, on peut s’attendre à une spirale descendant à l’infini, une morosité perpétuelle laissant le temps de s’y habituer. On assistera assurément à une diffusion spectaculaire de l’art de survivre de mille manières et de s’adapter à tout, plutôt qu’à un vaste mouvement de réflexion et de solidarité, où tous mettent leurs intérêts personnels de côté, oublient les aspects négatifs de leur socialisation et construisent ensemble une société plus humaine. Afin qu’une telle chose arrive, il devrait d’abord se passer une révolution anthropologique. On peut difficilement affirmer que les crises et les écroulements en cours faciliteront une telle révolution. Et même si la crise comporte une « décroissance » forcée, celle-ci ne va pas nécessairement dans le bon sens. La crise ne frappe pas en premier lieu les secteurs « inutiles » du point de vue de la vie humaine, mais les secteurs « inutiles » de l’accumulation du capital. Ce ne sont pas les armements qu’on réduira, mais les dépenses de santé – et une fois qu’on a accepté la logique de la valeur, il est assez incohérent de protester contre. Commencer alors avec de petites choses, l’aide entre voisins, les systèmes locaux d’échange, le potager dans le jardin, le bénévolat dans les associations, les « AMAP » ? Souvent, c’est sympathique. Mais vouloir contrecarrer l’effondrement du système mondial avec ces moyens équivaut à vouloir vider la mer avec une cuillère.
Sur quoi débouchent ces considérations désabusées ? Au moins sur un peu de lucidité. On peut ainsi éviter de faire partie des populistes de tout bord qui se bornent à pester contre les banques, la finance et les bourses et contre ceux qui sont censés les contrôler. Ce populisme aboutira facilement à la chasse aux « ennemis du peuple », en bas (immigrés) et en haut (spéculateurs) 9, en évitant toute critique contre les véritables bases du capitalisme, qui apparaissent au contraire comme la civilisation à sauvegarder : le travail, l’argent, la marchandise, le capital, l’Etat. Cela provoque effectivement le vertige d’envisager la fin d’un mode de vie où nous sommes tous engloutis jusqu’au cou et qui, maintenant, est en train de sombrer sans que personne ne l’ait décidé, en nous laissant dans un paysage de ruines. Tous les antagonistes prétendus d’antan, le prolétariat et la capital, le travail et l’argent accumulé risquent de disparaître ensemble, enlacés dans leur agonie : c’est la base commune de leurs conflits qui est en train de disparaître.
Pour sortir de la situation, il faut un si grand bond dans l’inconnu que tout le monde – et on le comprend ! – s’y refuse d’abord. Mais le fait de vivre à une telle lisière d’époque est aussi une chance inouïe, malgré tout. Donc : que la crise s’aggrave 10 ! Il ne s’agit pas de « sauver » « notre » économie et « notre » mode de vie, mais de les pousser à disparaître plus vite, tout en donnant lieu à quelque chose de meilleur. Prenons l’exemple des longs conflits récents dans l’éducation et l’Université : plutôt que de se plaindre des crédits réduits pour l’éducation et la recherche, ne vaudrait-il pas mieux mettre en question le fait même qu’il n’y ait pas d’éducation et de recherche si elles ne sont pas « rentables » ? Est-ce qu’on doit renoncer à vivre parce que l’accumulation du capital ne marche plus ?
Finalement, la sortie ! est le titre d’un tableau de Paul Klee. Déjà pendant la brève crise d’octobre 2008, on avait un peu l’impression que le couvercle était en train de sauter : on commençait à discuter ouvertement des méfaits et des limites du capitalisme. On peut alors avoir confiance, malgré tout, dans le fait que pendant une grave crise prolongée les langues vont se délier, les tabous et les interdits fondre, de nombreuses personnes mettre spontanément en question ce qu’ils considéraient jusqu’à la veille comme « naturel » ou « inévitable » et commencer à poser les questions les plus simples et les moins souvent soulevées : pourquoi y a-t-il crise s’il n’y a que trop de moyens de production ? Pourquoi mourir de détresse, si tout le nécessaire (et même beaucoup plus) est là ? Pourquoi accepter que tout [ce] qui ne sert pas à l’accumulation s’arrête ? Faut-il renoncer à tout ce qui n’est pas payable ? Peut-être que, malgré tout, comme dans les fables, le mot qui sera dit rompra l’enchantement.
Anselm Jappe, philosophe, enseigne actuellement l'esthétique à l'école d'art de Frosinone (Italie). Il a publié plusieurs essais : Guy Debord, Editions Denoël, 2001 (1993) ; Les Aventures de la marchandise - Pour une nouvelle critique de la valeur, Éditions Denoël, 2003. Avec Robert Kurz : Les Habits neufs de l'Empire - Remarques sur Negri, Hardt et Rufin, Éditions Lignes, 2003 ; L'avant-garde inacceptable - Réflexions sur Guy Debord, Éditions Lignes, 2004. Ancien membre du groupe Krisis (Nuremberg) – auteurs du Manifeste contre le travail [téléchargement libre sur www.infokiosques.net], 1999, trad. Fr. Editions Léo Scheer, 2002, rééd. 10/18, 2004 – Anselm Jappe publie de nombreux articles dans divers revues et journaux dont Iride (Florence), Il manifesto (Rome), L'indice (Milan), Mania
(Barcelone), Lignes (Paris) et Exit ! (Allemagne).
1   E. Fottorino, « Retour au réel par la case désastre », Le Monde 11. 10. 2008
2 « Les cent cinquante intervenants (dont une soixantaine d‟étrangers) qui se sont exprimés les 4, 5 et 6 juillet lors des 9e Rencontres d‟Aix-en-Provence, organisées par le Cercle des économistes, ont, dans leur immense majorité, tenu des propos plus alarmistes. Il y a d‟abord ces chiffres, terrifiants, de l‟Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). D‟avril 2008 à avril 2009, le chômage a crû de 40 % dans les pays les plus riches. De 2007 à 2010, il devrait même y avoir 26 millions de chômeurs en plus, un bond de 80 %, sans précédent en si peu de temps. “Le plus gros de la détérioration reste à venir”, a mis en garde Martine Durand, responsable de l‟emploi. Or, selon Patrick Artus (banque Natixis), “les emplois perdus le sont de façon irréversible”. » (Frédéric Lemaître, « Et si la crise économique ne faisait que commencer ? », Le Monde, 6. 7. 2009.)
3 « On prône les « reconversions » (changer de croyance pour changer d‟activité) en vue d‟une plus grande sobriété, on accuse le « tout à la bagnole », le gaspillage des ressources, l‟envahissement de la vie par le travail aliéné, la malédiction du progrès. Mais, dès que la machine se grippe, que le secteur automobile entre en crise, que la publicité déserte les journaux et menace leur équilibre financier, que le chômage touche un nombre important de salariés, le ton change et les vieilles certitudes refont surface », a écrit Gilbert Rist le 26. 11. 2008 dans un blog proche de la « décroissance ».
4 A peu près le seul à avoir affirmé dans les grands médias que le capitalisme était arrivé, après 500 ans, à sa dernière étape et que quelque chose de nouveau allait se mettre en place a été Immanuel Wallerstein (voir son article « Le capitalisme touche à sa fin » dans Le Monde du 11. 10. 2008). Cependant, il ne voit dans la crise actuelle rien d’autre que l’éclatement d’une bulle spéculative, qui remonte aux années 1970 ; il la compare à d’autres crises du passé. S’il prévoit une « phase de chaos politique », de « crise systémique » et la fin du capitalisme dans les prochaines décennies, c’est à cause du rapport changé entre « centre » et « périphérie ». Son interprétation est donc très différente de celle que nous proposons ici.
5 Pendant les dernières décennies, après chaque crise, on a assisté à une « reprise » – surtout des indices boursiers – qui semble démontrer que tout cela n’est qu’une question de cycles, de hauts et de bas. Mais aucune de ces « reprises » n’était le fruit d’un nouveau mode de production utilisant massivement du travail de manière rentable. Ce n’étaient que des croissances fictives de valeur, obtenues en vendant et achetant des titres et en investissant parfois ce capital fictif dans la consommation ou l’achat des services – ce qui a créé chaque fois des bulles financières encore plus grandes et encore plus dénuées de fondement, surtout dans le secteur immobilier.
6 En guise de punition, on livre ici au public le nom de l’auteur de ces propos : « Plus de croissance est en nous », par Xavier Alexandre, Le Monde du 30. 11. 2008, « Chroniques d’abonnés ».
7 « S’adapter au changement climatique plutôt que de le limiter ? », Le Monde du 21. 08. 2009, sur l’étude que le « Centre de consensus » [!] de Copenhague a confiée à la fondation scientifique italienne « Enrico Mattei », liée au groupe pétrolier italien ENI.
8 Même punition que pour l’autre : « Le prévisible déclin du salariat », par Camille Sée, Le Monde du 09. 08. 2009, « Chronique d’abonnés ».
9 Autant la gauche qu’une certaine droite ont protesté (au moins aux Etats-Unis) contre le sauvetage des banques.
10 F. Partant, Que la crise s'aggrave, Paris, Solin, 1978.


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Crédit a mort.pdf



Texte copieux et certainement l'un des meilleurs sur la crise depuis 2007.


Antijuifs et Antisionistes

Une série de textes sur la mécanique réelle de ces abjectes mais efficaces falsifications.

Les lois réprimant l'antisémitisme ont abouti au déguisement des faussaires, et pour les mêmes raisons: hier antisémites et aujourd'hui antisionistes...
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Les Protocoles mis à nu par leurs historiens même
« Désigner le mûrier pour s’en prendre au frêne » [« Un vieux proverbe chinois, toujours en usage, décrit la méthode, qu’on peut nommer “culturelle indirecte”, d’aborder les problèmes brûlants. Les Chinois nomment cela l’art “de désigner le mûrier pour s’en prendre au frêne” (on sait que souvent le minuscule mûrier s’agrippe et se blottit à l’ombre du grand frêne). », Claude Roy, Sur la Chine, « Mort du poète Mao », Idées/Gallimard, 1979.]


Norman Cohn a pu écrire de Nilus, l’éditeur des Protocoles des sages de Sion, qu’il avait « pavé le chemin du plus grand massacre de l’histoire mondiale » [Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « Conspiration » juive et les Protocoles des sages de Sion, Paris, Gallimard, 1967.]. L’élucidation des procédés et des buts, tout comme l’identification des auteurs et des propagandistes de cette fable meurtrière, n’est donc pas sans intérêt, et se révèle parfois d’une brûlante actualité, cette « mystification mondiale » [C’est le titre d’un chapitre de L’Apocalypse de notre temps, d’Henri Rollin (éd. Allia).] continuant à être largement diffusée dans de nombreuses parties du monde.
Pierre-André Taguieff a récemment publié un article intitulé « Qui a fabriqué des textes antijuifs ? » [Marianne, numéro du 19 décembre 2009 au 1er janvier 2010.] Il y expose notamment une « nouvelle hypothèse sur les origines des Protocoles », avancée récemment par l’historien Cesare De Michelis, et soutenue par son confrère Michael Hagemeister. Selon ces auteurs, c’est au prix de « certaines invraisemblances dans la reconstruction historique » que Rollin et Cohn en « étaient arrivés à expliquer l’origine du faux par un complot politico-policier au sein de la cour impériale, et à orienter ainsi l’historiographie des Protocoles vers les habitudes de pensée proprement conspiratoires [sic], privilégiant les intrigues et l’imputation de visées secrètes aux acteurs. » La police politique du tsar ne serait « pour rien dans la fabrication du faux ». Il conviendrait plutôt de l’attribuer à des « écrivains antisémites et réactionnaires », « en vue de discréditer le mouvement sioniste – qui commençait alors à prendre de l’importance. » La fabrication policière, qu’on croyait bien établie, est ainsi réduite par Taguieff au rang d’ « hypothèse ». Les partisans de la « nouvelle hypothèse » ont d’ailleurs réponse à toutes les objections. Le manuscrit français des Protocoles ? [Selon quelques témoins d’époque comme pour l’historien Lepekhine, Golovinski aurait rédigé les Protocoles à Paris pour le compte de Ratchkovski, chef de l’Okhrana.] Il n’a jamais été retrouvé. Il n’aurait donc jamais existé. Les références à l’actualité politique et économique française ? Un leurre destiné à égarer le lecteur sur une fausse piste, la piste parisienne. Les témoignages de la princesse Radziwill et du comte du Chayla ? De la désinformation pure et simple. Seuls de mauvais esprits remarqueront que de telles suppositions rappellent à s’y méprendre « les habitudes de pensée proprement conspiratoires, privilégiant les intrigues et l’imputation de visées secrètes aux acteurs », que Taguieff croit déceler chez Rollin ou Cohn.
Ce surprenant article de Taguieff intrigue autant par ce qu’il ne dit pas que par ce qu’il dit. Pour apprécier à leur juste valeur ses propos, il faut se reporter à ce qu’il écrivait des origines de la mystification dans Les Protocoles des sages de Sion. Faux et usages d’un faux [Nouvelle édition, Berg et Fayard, 2004.]. On pouvait encore y lire des affirmations d’une tonalité quelque peu différente, et en tout cas moins circonspecte : « il importe de mentionner que la question de l’identité du rédacteur des Protocoles a reçu une réponse qui, fondée sur la découverte de nouvelles archives en Russie, peut paraître indiscutable : l’historien russe Mikhaïl Lepekhine, après avoir découvert et analysé un corpus de documents réunis par un agent de l’Okhrana à Paris, Henri Bint (proche collaborateur de Ratchkovski), a établi que l’auteur du faux n’était autre que Matthieu Golovinski, déjà désigné comme tel par des témoins de l’époque. » Les erreurs de datation d’Henriette Hurblut et Catherine Radziwill, qu’Hagemeister tient pour une mythomane doublée d’un faussaire [Michael Hagemeister, The Protocols of the Elders of Zion : Beetween History and Fiction, vol. 35, n° 1, été 2008.], s’expliquent aisément : « les deux témoins avaient grosso modo confondu la date de fabrication du faux avec celle de la publication par Serge A. Nilus. » Quant aux buts de la mystification, Taguieff cite Bourtsev, « fin connaisseur du département de la Police et des services secrets russes » : « Le but est clair : attribuer aux Juifs le plus de crimes possibles, et justifier de cette façon les pogroms juifs. » Et Taguieff d’ajouter : « à travers cette mystification, il s’agissait surtout de mettre en œuvre une stratégie de diversion, consistant à imputer tous les malheurs de la Russie à une bande de conspirateurs ethniquement définis. »
Comment l’identité du faussaire hier encore « établie » par Lepekhine est-elle soudain devenue une simple « hypothèse » ? Taguieff escamote cette intéressante question. Observons d’ailleurs que l’historien russe n’est pas cité une seule fois dans l’article de Marianne. Il n’est plus question, en termes vagues (embarrassés ?), que « de récents travaux russes », dus à on ne sait quel chercheur. Hagemeister (un « expert reconnu du célèbre faux », selon Taguieff) est plus disert au sujet de son confrère russe : « Comme la sensationnelle découverte de l’auteur des Protocoles par Lepekhine l’a montré, dans ce domaine de la « faction » [mot-valise issu de la contraction de « fact » et de « fiction »], personne ne demande de preuve – il n’y en a pas. Cela permet aussi de faire carrière – Lepekhine, inconnu par le passé, est devenu un “historien de premier plan”, du jour au lendemain. » En somme, Lepekhine, ancien conservateur des archives de l’Institut de littérature russe, chercheur en histoire des imprimés de la bibliothèque de l’Académie des sciences de Russie à Saint-Pétersbourg, et directeur d’édition du Dictionnaire biographique russe en 33 volumes [Eric Conan, « Les secrets d’une manipulation antisémite », L’Express, 16 novembre 1999.], ne serait en réalité que l’auteur, avide de publicité, d’un scoop, voire un faussaire (« personne ne demande de preuve – il n’y en a pas »). On le voit, l’accusation, bien que formulée en termes enveloppés, va loin. Qu’y a-t-il donc dans les archives consultées par Lepekhine ? Aurait-il été le seul à y avoir eu accès ? Et, dans ce cas, pourquoi ?
Quoi qu’il en soit, la prévention d’Hagemeister s’explique aisément pour des motifs d’ordre plus général. On sait que, selon l’historien allemand, Lepekhine s’est fourvoyé à la suite de tant d’autres dans l’élaboration d’un contre mythe (le complot policier) opposé au mythe (le complot juif). La New German Critique, éditeur d’Hagemeister, est d’ailleurs visiblement axée sur le refus des « théories du complot ». Et l’on devine que cet élément conspiratif constitue, pour Taguieff, le vice caché de la conception classique sur les origines des Protocoles (« les habitudes de pensée proprement conspiratoires »). Il convient ici de relever que la conception policière de l’histoire et sa dénonciation présentent un air de parenté. Elles ne sont que la face et le revers d’une même médaille, celle d’une conception a priori, totalisante, voire totalitaire, de l’histoire. Si pour les uns, il y a toujours un complot derrière chaque évènement, pour les autres, il n’y en a jamais. Pour les uns, qui n’adhère pas automatiquement à la conception policière de l’histoire ne peut-être que désinformé ou victime d’un désinformateur ; pour les autres, qui dénonce un complot ne peut-être qu’un tenant paranoïaque de ladite conception policière. Cependant, c’est plutôt chez les uns et les autres que nous frappe l’aspect paranoïaque inhérent à leur systématisation. Qui n’y adhère pas est forcément malfaisant ou fou. 
Le marxisme orthodoxe et le psychanalysme nous avait déjà éclairés sur cette prétention à l’irréfutabilité (et quiconque a subi le psittacisme d’un militant ou le solipsisme d’un(e) analysé(e)-analysant(e) ne comprendra que trop aisément cela) [Il est indispensable de rappeler ici que Marx lui-même fut le premier adversaire de ce dogmatisme. « En 1877, il s’empressait de désavouer les soi-disant “marxistes” russes qui avaient transfiguré sa méthode en une “théorie philosophico-historique” et en un “passe-partout universel”. », Kostas Papaïoannou, L’Idéologie froide, Pauvert 1977. Quant à Freud, il récusait par avance les soi-disant « freudiens » armés de leur « passe-partout universel » en observant à propos des recherches sur l’hystérie de Breuer : « Vous aurez aussi sans doute, et à bon droit, l’impression que les recherches de Breuer ne pouvaient vous donner qu’une théorie incomplète et une explication insuffisante des faits observés. Mais des théories parfaites ne tombent pas ainsi du ciel, et vous vous méfieriez à plus forte raison de l’homme qui, dès le début de ses observations, vous présenterait une théorie sans lacune et complètement parachevée. Une telle théorie ne saurait être qu’un produit de la spéculation et non le fruit d’une étude sans parti pris de la réalité. » (Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, 1981).]. Quant aux spécialistes de la « science » économique, les applications désastreuses de leurs dogmes « néolibéraux » n’ont plus grand-chose à envier aux grands bonds en arrière de la « science prolétarienne ». Comme l’observait Nietzsche, « ce n'est pas le doute mais la certitude qui rend fou ».
A l’opposé de ce fétichisme théorique, commun aux partisans de la conception policière de l’histoire et à nombre de ses adversaires, nous faisons nôtre l’attitude du mathématicien Edouard Kouznetsov : « Il ressentait une jubilation visible, face aux garde-chiourme du K.G.B., avec leur assurance de brutes, leurs certitudes de béton, leur dogmatisme de dogues policiers, à se souvenir que, même en arithmétique formelle, Gödel a démontré que “si un système est consistant, il n’est pas complet”. Et le prisonnier, loin des livres et des facultés, résume en quatre lignes, avec une élégance et une clarté parfaites, la démonstration complexe que Gödel expose en trente pages serrées dans sa Philosophy of Mathematics : “Tout ensemble conceptuel suffisamment étendu, écrit Kouznetsov, inclut nécessairement des questions auxquelles on ne peut répondre qu’en élargissant cet ensemble, ce qui exclut par définition l’existence d’un système clos absolument logique.” » [Claude Roy, Permis de séjour (1977-1982), Gallimard, 1984.]
On nous dira que tout cela nous éloigne des Protocoles, et aussi que l’utilisation du théorème de Gödel hors de son contexte scientifique n’est qu’une analogie. Mais s’il s’agit bien, en effet, d’une image, c’est, croyons-nous, une image qui aide à voir juste. A cette différence près que l’hypothèse « anti-complotiste » au sujet des Protocoles est un « système conceptuel » excluant « nécessairement des questions auxquelles on ne peut répondre qu’en élargissant cet ensemble. » Pour comprendre les Protocoles, il ne faut pas exclure a priori l’explication policière comme relevant du « contre mythe » et il faut élargir l’ensemble de l’histoire de cette « mystification mondiale » à son devenir historique pour en comprendre la vérité. En l’occurrence, le débat sur les origines des Protocoles, rouvert par divers historiens, pour faire pièce à ce qui leur apparaît comme de « néfastes habitudes conspiratoires », n’est qu’un rideau de fumée occultant l’essentiel. Quels que soient les auteurs originels des Protocoles, leurs intentions premières, demeure ce fait vérifiable : la diffusion mondiale et continue des Protocoles ne peut s’expliquer par la seule fantaisie délirante de quelques sectes antisémites [De la même façon, un groupe terroriste, formé initialement d’authentiques militants, peut, après avoir été infiltré, devenir un organisme contrôlé et utilisé avec profit par la police, comme le montre l’histoire des Brigades rouges.]. Comme l’a démontré Rollin, les Protocoles ont été la pièce maîtresse d’une machine de guerre étatique, industrielle et médiatique. Le rôle joué par les pouvoirs établis dans la diffusion des Protocoles nous semble tout à fait démontré. Michel Bounan a résumé le cœur de la question en ces termes : on devra observer que les Protocoles « n’ont pas été initialement diffusés par la rumeur publique mais par les bons soins du métropolite de Moscou et par deux policiers-éditeurs ; que le parti national-socialiste allemand qui s’en est inspiré n’a pas été porté au pouvoir par de folles émeutes mais par les industriels allemands qui l’ont financé ; que l’ouvrage d’Henri Rollin révélant l’origine des Protocoles n’a pas été détruit par la “paranoïa collective”, mais saisi et détruit par une police d’Etat ; que les Protocoles n’ont pas été propagés aux Etats-Unis par une folle rumeur mais par l’industriel Ford, qui savait faire travailler à son profit d’autres infirmes ; qu’enfin ce livre n’est pas un “misérable faux grossier”, une “névrose collective en plein XXe siècle”, mais une manœuvre policière rationnelle, le fer de lance d’une guerre contre-révolutionnaire. » [Michel Bounan, L’Etat retors, Allia, 1997.]
On conçoit sans peine qu’une telle explication des Protocoles paraîtra tout à fait inacceptable à des historiens qui tiennent l’antisémitisme de ce faux pour une manifestation d’antisionisme et l’explication par la « guerre contre-révolutionnaire » pour un symptôme de « complotisme » (ces historiens abandonnant dans les poubelles de l’histoire les luttes de classes et la révolution sociale). C’est que les historiens sont, eux aussi, les fils de leur temps. Guy Debord observait peu après les célébrations consensuelles du Bicentenaire de la révolution française : « L’histoire de toute époque passée est évidemment liée aux connaissances, aux expériences aux découvertes du présent. Il y a aussi une continuelle dialectique de l’un à l’autre de ces termes, qui favorise leur reconsidération et enrichissement. Mais pourtant, dans certains moments de régression, on peut très facilement organiser plutôt l’oubli du passé, sa réécriture réductrice ; obtenir l’augmentation cumulative non des découvertes réelles, mais au contraire des légendes ridicules étant utiles à des intérêts dominants, des ignorances voulues, etc. ; et elle relit tout son passé avec les yeux et les techniques de ses plus récents progrès. » [Lettre à Pascal Dumontier, 24 octobre 1989 (Guy Debord, Correspondance, volume VII, Fayard, 2008.] A cet égard, nul doute que l’histoire des Protocoles, tels que la relit une frange de l’historiographie actuelle doit beaucoup à la conception de l’antisionisme comme une simple variété d’antisémitisme [Même si l’antisionisme, notamment dans sa version islamo-gauchiste, relève parfois de l’antisémitisme pur et simple et doit donc, sous cet aspect, être impitoyablement critiqué.] et à la dénonciation de quelques complots contemporains comme des manifestations de paranoïa.
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