Pourquoi ici, Pourquoi maintenant ?
Rendre hommage à un bon plan et aussi attirer l’œil sur les 6 enculés du voisinage de cette bonne rue Sainte-Marthe...
Lundi 8 octobre 2012 la Rôtisserie Sainte-Marthe, le restaurant aux
trois A (Alternatif, Autogéré et Associatif) a cessé d’exister après 15
ans d’activité continue. La décision, avait été prise en Assemblée
Générale Extraordinaire en Mai dernier. Elle n’avait pas été rendue
publique pour ne pas compliquer les négociations entamées par
l’association. Ce lundi 8, sous le crachin d’un matin gris, nous avons
remis les clefs de l’ancien restaurant.
La Rôtisserie est morte et ce n’est pas un suicide : elle a été
assassinée.
Nous revenons sur les raisons de cette fin d’activité non pas parce que
le crime ne devrait pas rester impuni – pour régler des comptes etc...-
mais pour que les raisons de la fin de la Rôtisserie soient connues de
tous-tes. Pour les voisin-es qui l’ont soutenue, pour les associations
qui y participaient et pour que de futurs projets bénéficient de notre
expérience.
Plusieurs crocs-en-jambe nous ont fait trébucher...
Nous avons chu face à la justice.
Cette justice qui n’a pas jugé les pratiques du spéculateur immobilier
qui s’est arrangé avec la réalité, avec le droit et avec la loi pour
acquérir le lieu. Une justice qui n’a pas évalué le préjudice pour des
associations privées de cette source de financement. Qui n’a pas évoqué
une seule fois, en 7 ans de procédure, l’avenir des 7 salariés de la
Rôtisserie ; Qui ne s’est à aucun moment demandé si c’était moral,
juste, éthique. Une justice qui s’est employée à garantir le caractère
sacré de la propriété privée. Bref une justice politique, une justice de
classe.
Une justice qui ne nous a pas donné justice et qui nous a en plus
plombés financièrement.
La gentrification du voisinage aussi nous a fait trébucher.
La Rôtisserie était le fruit d’un quartier vivant, atypique, populaire,
artistique et métissé. Elle a été pendant un temps une des âmes de ce
quartier. Mais la ville change, le bas-belleville aussi et la Rôtisserie
n’était plus en phase avec les nouveaux saint-marthois-es : plus
blanc-hes que basané-es, plus Bonobo (BOurgeois NOn BOhème) que bobos,
plus « créateurs de sens » qu’artisan-e, plus soucieux de faire
fructifier leurs mètres carrés achetés au prix de la place de la
République que de lutter contre la gentrification du quartier.
Et les croche-pieds d’une poignée de voisins
Ainsi de ces voisin-es de la Rôtisserie, en guerre avec elle depuis leur
arrivée, nous faisant la misère pour une poubelle sortie trop tôt ou
trop tard, pour une fenêtre trop ceci et des toilettes trop cela. Six
charmant-es voisin-es qui ont pétitionné auprès du maire pour se
plaindre des « éclats de voix, des rires et des bruits de vaisselle ».
Car il y avait dans notre restaurant des rires et des bruits de
vaisselle. Il fallait donc agir. Pas seulement écrire au maire, mais
aussi au commissariat, à l’hygiène, à la préfecture, à la partie adverse
de notre procédure en justice... Quel dommage que la Kommandantur ne
reçoive plus de courrier ! 6 misérables pétitionnaires, tout content-es
d’aller pousser la chansonnette dans de petits restaurants du coin, de
griller leurs sardines dans la cour ou de savourer leur café en terrasse
mais qui ne supportent pas l’idée que cette rue soit encore un espace
public où la vie peut s’immiscer, même la vie des autres. Leur but
n’était pas que nous aménagions le lieu pour qu’il leur sied mieux –
nous n’avons pas cessé de le faire ces dernières années – ni que la
Rôtisserie migre, mais qu’elle meurt. Ces 6 délateurs-rices peuvent être
heureux-ses : leur travail de sape nous a démontré qu’il n’y avait plus
de raison de batailler pour rester coûte que coûte dans ce quartier,
que le voisinage ne nous méritait pas. Ils pourront demain pétitionner
contre le restaurant suivant, contre la présence de jeunes dans le
quartier, pour obtenir des grilles aux extrémités de la rue et, le temps
d’une fête de quartier (s’ils tolèrent encore de tels désordres) ces
taxidermistes du Paris populaire se diront désolé-es de voir leur
quartier changer ainsi, lui qui était si vivant, si sympathique et bla
bla bla. Ils pourront même évoquer la Rôtisserie, quand c’était bien,
avant. Avant qu’ils ne passent toutes leurs nuits à calculer leur
plus-value immobilière, à guetter l’instant propice au coup de téléphone
au commissariat pour la moindre suspicion de tapage nocturne.
Nos auto-croque-en-jambes aussi
Et puis il y a aussi nos soucis internes qui nous ont usés. La poignée
d’associations laissant le lieu comme une porcherie ou ne payant pas
leur participation alors que les frais d’avocats, d’avoués et de
huissiers nous mettaient à genoux. Merci à l’appel de la Foret, à SOS
racisme, la Bibliothèque Libertad et d’autres qui se
reconnaîtront…….pour leurs petites escroqueries.
Il y a le trop peu d’associations disponibles quand il nous fallait des
bras, du soutien. Même si nous étions nombreux à répondre présents, ces
absences racontaient aussi qu’une partie des associations voyaient la
Rôtisserie comme un tiroir-caisse sans s’attacher au projet collectif
associatif, alternatif et d’autogestion.
Il y a eu aussi le durcissement du marché du travail et de l’accès aux
emplois aidés qui a poussé, ces dernières années des personnes à venir
bosser à la Rôtisserie pour remplir leur gamelle sans le moindre intérêt
pour notre fonctionnement en autonomie. Or on ne peut pas imposer
l’autogestion. Et l’équilibre qui faisait le fonctionnement en autonomie
des salariés le midi s’en est trouvé ébranlé. La menace permanente
d’une expulsion immédiate nous a empêché de garantir à ces salariés
qu’au moins, le temps de leur contrat, ils auraient la paix, un boulot
et un salaire.
Ces coups nous ont affaiblis, fragilisés et la justice nous a achevé.
Pourtant, la Rôtisserie a existé
Mais ce qui meurt, ce n’est pas un avorton de projet ambitieux, une idée
géniale restée sous forme d’ébauche, c’est une réalisation concrète,
une aventure dont nous sommes fier-es.
En premier lieu nous sommes fier-es d’avoir résisté pendant 5 ans à
cette expulsion imminente, fier-es de la couverture de notre lutte dans
les médias alternatifs et les réseaux militants, de la mobilisation, de
la solidarité qui s’est exprimée dans le tissu associatif et politique.
Fier-es de nos manifs de soutiens, de notre large pétition, de
l’occupation permanente jour et nuit que nous avons réussi à tenir, de
la remise sur pied en 48h de la Rôtisserie après l’incendie criminel
dont elle avait été victime.
Pendant 15 ans nous avons fait vivre ce projet.
Nous avons été ouverts tous les jours. Nous avons servis des plats frais
aux prix les plus bas, sans subvention ni entourloupe. Nous avons été
une cantine de quartier, ouverte, accueillante pour tout le monde sans
exclusive, ne faisant payer que celles et ceux qui pouvaient payer.
Nous avons permis à des dizaines de personnes de gagner leur vie en
s’organisant tel qu’elles l’entendaient pour faire tourner la Rôtisserie
le midi, sans les contrôler, sans garde-chiourme ni pointeuses. Et ça a
marché la plupart du temps. Pour nombre d’entre elles-eux ; le passage à
la Rôtisserie a aussi été l’occasion de se former, de desserrer l’étau
social, de reprendre leur marque.
Le soir, ce sont plusieurs centaines d’associations qui ont pu lever
des fonds pour leurs projets. Ces dernières années, le budget de
fonctionnement de la Rôtisserie tournait autour de 150 000 euros annuels
et dégageait le même montant de bénéfices pour ses associations.
Et nous sommes fier-es des projets qui ont été soutenus et parfois même
qui n’ont pu voir le jour que grâce à la Rôtisserie.
S’y sont croisés des associations, collectifs, syndicats, organisations
politiques qui n’avaient à priori rien en commun. De scouts aux
autonomes, de travailleurs sociaux à l’équipe du Belleville United ...
Fier-es des projets montés dans l’urgence que les règles administratives
auraient empêchés ailleurs : des fonds levés pour Haïti moins d’une
semaine après le tremblement de terre ou de l’argent pour les salariés
de Mac Do en grève dès que les caisses de grève se sont retrouvées
vides.
Il y a les maquettes de disques, les salles de répètes, les flyers de
spectacles, les frais d’avocats, les nouveaux pots d’échappements qui
ont été financés par un repas.
Il y a les spectacles qui se sont construits de soirées en soirées. Il y
a ce bout de terrain arraché aux grandes propriétés agricoles
guatémaltèques de la côte pacifique où les ouvriers agricoles ont pu
faire leurs premières réunions syndicales en sécurité. Il y a eu ces
potagers scolaires au Niger pour pousser les enfants à venir à l’école
puisqu’on pouvait y manger ; il y a cette clinique de planning familial
non discriminatoire au Tamil Nadu, ce cinéma itinérant au Bénin et la
solidarité avec les indiens insurgés du Chiapas. Il y en a des centaines
d’autres. Des projets culturels, sociaux et politiques que la
Rôtisserie a soutenus. Voilà notre fierté.
C’est aussi un fonctionnement interne transparent et collégial que
nous assumons et revendiquons. Toutes les instances de la Rôtisserie ont
toujours été ouvertes à toutes les associations. Toutes les décisions
importantes ont toujours été prises en assemblée générale, presque
toujours au consensus.
Cette expérience prouve qu’on peut financer des projets sans toujours
s’en remettre aux aides de l’Etat ou des collectivités, que l’on peut
croiser des projets, sensibilités et conceptions politiques totalement
étrangères dans un même souci d’efficacité, d’ouverture, de convivialité
et d’auto-organisation.
Nous avons revendiqué l’autogestion comme moyen, comme chemin et comme
but et nous avons le plus souvent réussi à tenir cette orientation.
Les lendemains de la Rôtisserie
Plusieurs tentatives de créer d’autres Rôtisseries ont été tentées.
Une Rôtisserie est née à Porto Alegre, dans le sud du Brésil, une autre
dans le quartier populaire de Beyoglu, à Istanbul. Aujourd’hui des
voisins imaginent un projet qui s’inspire du principe cantine de
quartier de la Rôtisserie, des associations planchent sur un projet
calqué sur le fonctionnement de la Rôtisserie le soir. Une piste existe
pour ouvrir un nouveau restaurant associatif à 50 mètres des locaux de
la Rôtisserie. Même si aucun de ces projets ne sera la Rôtisserie, nous
les soutenons tous. Comme nous soutenons tous les autres projets qui
pourraient venir de la Rôtisserie.
Inventez des spectacles plein de vie, des créations artistiques
pleines de ruptures, faîtes des cantines associatives, des bars
autogérés, organisez des collectes solidaires, créez des collectifs
militants, lancez des médias alternatifs. Résistez, créez, agissez.
La Rôtisserie est morte assassinée, vivent les Rôtisseries !
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