mercredi 9 mai 2012

Sortir de l’économie ?


Voici un texte de Jappe du 25 mai 2011 sorti d'un PDF articulé en trois parties et tiré d'un débat public à Bourges.

Nous avons choisi ce seul extrait car il est facile à aborder et résume assez bien la "Théorie de la Valeur" défendu par Jappe, qui dit préférer l'expression "Critique du Fétichisme de la Marchandise" probablement trop Debordiste pour plaire à ses amis...
Serge Latouche et ses amis du MAUSS sont mieux connu en France, depuis les années 80 au moins, ils animent le courant "Anti-utilirariste".
Un an plus tard la situation en Grèce (21 nazi au parlement) ne semble pas leur donner raison quant aux directions à prendre pour survivre à cet effondrement du capitalisme "à la Grecque". C'est bien la principale faiblesse de leurs analyses respectives des chemins possibles pour vivre dans fin du capitalisme. Le "localisme" de survie est une impasse flagrante, il faut penser en "réseaux".
 


Deuxième partie: l’exposé d’Anselm Jappe


Je vais commencer comme disait la rhétorique ancienne, par une captatio bene volentiae. Je suis content de revenir à Bourges. Comme disait Serge il est effectivement notable qu’une ville relativement petite et qui plus est sans université, trouve toujours un public si large pour discuter. Je pense que si on faisait statistiquement le rapport entre les gens intéressés par ce genre de débat de fond et le nombre d’habitants, peut-être que Bourges est une des capitales intellectuelles de la France !
Je mentionne aussi que l’année dernière nous avions discuté jusqu’à minuit dans le cadre de ces rencontres, j’avais parlé de manière générale du mouvement de la décroissance, j’avais expliqué que je pouvais m’en sentir proche mais j’avais aussi exprimé mes critiques, donc je ne vais pas répéter cela cette année. En plus le texte que j’avais lu a été publié dans mon livre Crédit à mort. Vous savez peut-être, j’ai participé à l’élaboration de ce que l’on appelle la critique de la valeur, il serait peut-être mieux d’ailleurs de l’appeler la critique du fétichisme de la marchandise, une analyse qui se veut radicale du capitalisme contemporain et qui part d’une relecture qui se veut rigoureuse d’une partie seulement de l’œuvre de Marx.
C’est sur cette base que dans Crédit à mort j’ai exprimé également des critiques à d’autres formes contemporaines de critiques sociales, par exemple au marxisme traditionnel, aux thèses de Jean-Claude Michéa, au discours altermondialiste simplement porté contre le néolibéralisme, etc. Je pense que parmi l’ensemble de ces critiques, la décroissance est tout de même une des rares tentatives contemporaines pour trouver une véritable sortie de la crise contemporaine du capitalisme. Je ne vais pas également expliquer ici pourquoi il faut sortir de la croissance économique parce que je ferai vraiment ce que l’on appelle en anglais « prêcher aux sauvés », je pense qu’ici à peu près tout le monde est d’accord. Je voudrais donc ici un peu creuser cette idée de « l’invention de l’économie » portée par Serge Latouche et dégager quelques lignes pour savoir comment « sortir de l’économie », en reprenant ce terme au bulletin Sortir de l’économie que certains ici continuent à rédiger depuis quelques années7. Je vais donc commenter un peu ce sujet et dire pourquoi il faut je pense parfois aller plus loin dans la même direction, il faudrait d’une certaine façon continuer à radicaliser cette critique de l’économie.
Je pense d’abord que Serge Latouche et moi sommes d’accord sur le fait que l’économie n’est pas un fait naturel et transhistorique, ce n’est pas quelque chose qui existe depuis toujours. L’économie c’est quelque chose qui dans une époque historique est venu au monde et qui peut donc également disparaître. Naturellement comme toujours il faut s’entendre sur le mot. Si on entend par « économie » le fait même que l’homme doit faire quelque chose pour assurer sa survie matérielle, l’économie évidemment ne peut pas disparaître. Mais si on l’utilise dans ce sens-là, le mot pratiquement n’a aucun sens spécifique, cela ne veut rien dire. C’est comme avec le terme de « travail » ou avec d’autres mots.
L’économie est donc quelque chose de plus spécifique, c’est une certaine manière d’organiser la reproduction matérielle des êtres humains et c’est cette certaine manière qui tourne autour des catégories comme le travail, l’argent, l’investissement, le retour sur investissement, c’est- à-dire quelque chose qui quand même ne fait pas partie de la nature humaine, car la plupart des sociétés humaines ont vécu sans économie, la vie sociale n’y était pas structurée par l’échange ou le travail. On penser que même jusqu’au XXe siècle, la plus grande partie de l’humanité a vécu à la marge de l’économie. D’ailleurs Marx au début du Capital ridiculisait l’économiste David Ricardo qui pensait que l’échange était quelque chose de transhistorique et naturel, comme s’il y avait déjà de l’échange entre les chasseurs préhistoriques et les pécheurs préhistoriques. En fait Ricardo, le fondateur de l’économie politique, avait déjà rétroprojeté les catégories de l’économie des modernes sur des sociétés complètement différentes. Marx au contraire, si on en fait une lecture rigoureuse, a bien démontré que les catégories économiques comme le travail, l’argent, le capital, la valeur, sont des catégories spécifiquement capitalistes et modernes. Toute la première partie du Capital est ainsi une critique de la marchandise, de la valeur, de l’argent et du travail. Ce ne sont donc pas des données évidentes, parce qu’elles font partie de la seule formation sociale capitaliste.
Malheureusement même parmi les marxistes très peu de monde ont bien lu ou ont pris au sérieux cette affirmation de Marx, et tous les marxistes pratiquement comme tous les économistes bourgeois, ont pratiquement présupposé explicitement ou tacitement que l’argent, la marchandise, la valeur et le travail sont des données plus ou moins éternelles, ou
au moins qu’elles font partie de toute vie sociale développée, et que le seul sujet de débat n’est que celui tournant autour d’une lutte historique sur leur distribution et redistribution. Ce que les marxistes mettaient en question ce n’était donc pas l’existence de la valeur, le fait que l’activité sociale prenne la forme de la valeur marchande, tout l’intérêt de ce débat se déplaçait vers la seule distribution de la plus-value que l’on appelle encore la survaleur en fonction des deux traductions françaises existantes. Tout ce que l’on appelle la lutte des classes, qui était le concept central du marxisme traditionnel, est juste une lutte autour de la
meilleure ou de la plus juste distribution de ces catégories qui n’ont donc plus été mise radicalement en question. Une société meilleure, c’est-à-dire socialiste, était en général imaginée comme une distribution plus juste de l’argent, du travail, de la marchandise, etc. Un dépassement de ces catégories était tout au plus promis pour un avenir très lointain, un
communisme évidemment toujours repoussé aux calendes grecques.
En rupture avec cette éternisation de l’économie dans nos vies, c’est-à-dire cette conception de l’économie comme faisant soit disant partie de la nature humaine, il a été très salutaire durant les dernières décennies de voir que pour plusieurs auteurs, l’économie a été quand même quelque chose qui est venu au monde récemment, notamment au travers de la construction d’un discours économique qui est venu s’établir essentiellement au XVIIe siècle.
Un des premiers à mettre en avant cela a été l’anthropologue Louis Dumont, mais il y a eu aussi Karl Polanyi, Marshall Sahlins, Marcel Mauss, etc. Ces auteurs ont développé une sensibilité majeure pour ces questionnements sur l’économie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ces auteurs qui étaient plus ou moins à gauche comme Polanyi ou Mauss, n’étaient pas marxistes.
Alors invention de l’économie cela peut signifier deux choses. Invention d’une science et d’un discours, et c’est surtout sur ce thème qu’insiste Serge Latouche dans son ouvrage. C’est aussi la mise en place d’une pratique réelle et je vais essayer de davantage insister sur ce deuxième aspect. Je reprends tout d’abord brièvement le premier aspect. Le discours sur l’économie a émergé essentiellement à partir du XVIIe siècle, et ce n’est pas par hasard, en Angleterre et dans des pays qui vont connaître un peu plus tard la révolution industrielle. De
même que la révolution industrielle a été assurément le plus grand changement pour l’humanité depuis la révolution néolithique, on peut dire aussi que probablement la nouvelle
conception de l’être humain comme un simple « homo oeconomicus », l’être humain relevant d’un simple être économique, a probablement été le plus grand changement dans la conception de l’être humain depuis l’antiquité. Je ne veux pas rester trop longtemps sur ce thème, mais il est évident que toute réflexion avant l’apparition de cette économie politique était une réflexion éthique, morale, qui essentiellement partait de l’idée que l’être humain était par nature mauvais et qu’il fallait faire un véritable effort pour le rendre meilleur. Dans ce cadre mental l’idée de quelque chose de meilleur existait. La philosophie et la religion avant le XVIIe siècle tournaient ainsi autour de ce thème central, comment améliorer l’être humain ? La révolution de l’économie politique émerge dans ce cadre mental pour le dépasser, ce dépassement consiste d’une certaine manière à se déclarer vaincu, il faut abandonner cette bataille de l’amélioration de l’être humain, prendre l’humain pour tel qu’il est, et dire que la méchanceté de l’être humain même si elle est avérée peut quand même avoir des conséquences directes extrêmement positives parce qu’elle peut enrichir l’être humain.
Cela a même été présenté comme une doctrine morale. Ainsi Adam Smith n’a pas seulement
écrit la Richesse des nations mais également et très étrangement, une théorie morale dans son livre La théorie des sentiments moraux. L’économie était donc aussi pour lui une certaine conception de l’être humain. Mais bien avant Adam Smith le personnage central de cette émergence de l’économie comme discours était quand même Bernard de Mandeville, et si on peut en effet appeler l’économie comme le fait Serge Latouche, une « science sinistre », Mandeville est évidemment un représentant par excellence de cette science sinistre. Dans la Fable des abeilles, cet auteur affirme que ce sont simplement les vices et la méchanceté humaine qui font que tout le monde s’active et crée de la richesse. D’après lui si les abeilles de sa fable prenaient vraiment à la lettre cette injonction d’être vertueux, ascétique, d’observer le temps de la contemplation et de la prière, il n’y aurait alors jamais de création de richesse.
Tout le discours de Mandeville consiste à proclamer « vive le vice ! », car c’est seulement du vice privé que naîtra le bonheur public, c’était d’ailleurs là le sous-titre de son œuvre. Mandeville est donc véritablement une figure centrale, on a pensé parfois qu’il était un satyre comme par exemple Jonathan Swift dans son fameux discours qui recommandait aux pauvres irlandais de manger leurs enfants, mais par ailleurs on connaît des lettres de Mandeville et d’autres, qui montrent que Mandeville était absolument sérieux dans sa fable. Il n’y a donc absolument rien de satyrique chez Mandeville. Nous pouvons bien sûr retracer une filiation directe entre Mandeville le véritable fondateur de l’anthropologie moderne et l’idéologie néolibérale, mais nous pouvons également établir une ligne directe qui va de Mandeville jusqu’à Sade qui était quelqu’un de véritablement cynique8. Le marquis de Sade ne fait en effet que tirer les conséquences extrêmes de cette idée de Mandeville qu’il n’existe aucune morale, et donc chacun est absolument libre de faire ce qu’il veut et que le meilleur gagne !
D’ailleurs le marquis de Sade qui passe aussi pour un héros de la liberté, se réfère explicitement dans ses écrits aux économistes et aux libéraux.
Au travers de ces différents auteurs, nous avons donc eu probablement la plus grande révolution dans la conception de l’être humain, qui d’un être moral passe à un être qui doit
travailler et consommer. A ce sujet Serge Latouche a cité tout à l’heure le discours de Baldassare Castiglione, mais Castiglione traçait d’ailleurs le portrait complètement idéalisé d’un monde qui même à l’époque n’existait pas comme tel. Je trouve également très caractéristique une autre anecdote que raconte le moraliste du XVIIIe siècle, Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort dans ses Maximes et pensées, caractères et anecdotes. Quelques années avant la Révolution française, nous sommes en France nous sommes dans la philosophie des Lumières, mais en Espagne pas du tout, et Chamfort raconte cette petite histoire d’un Français en voyage à Madrid et qui veut visiter le palais royal. Un guide lui fait visiter et lui présente une pièce en lui montrant qu’à cet endroit se trouve le cabinet du roi d’Espagne. Le Français qui cherche à faire un compliment lui répond « Ah c’est ici que travaille votre grand roi ! », mais le guide s’offense immédiatement, « Travailler ? Mais notre roi ne travaille pas ». Et le Français répond « à mais chez nous aussi le roi travaille pour le bonheur de son peuple ». Et le guide se fâche plus encore : « Vous offensez notre monarque, notre monarque est un seigneur ce n’est pas quelqu’un qui travaille comme un serf ». Cette situation montre une équivoque totale entre ces différentes conceptions négative et positive du travail, entre le Français qui est déjà dans cet esprit moderne et l’Espagnol encore évidemment attaché aux vieilles vertus de la noblesse pour laquelle il ne faut surtout pas travailler.
Je suis donc jusqu’ici assez d’accord avec l’ouvrage de Serge Latouche, L’invention de l’économie. Ma critique porte essentiellement sur la question qu’il ne suffit pas de changer de définition, de conception, de vision du monde, il ne suffit pas de parler d’invention de l’économie ou de la déconstruire, parce que l’économie n’est pas qu’une affaire d’imaginaire, ou pas seulement. L’économie est quelque chose qui s’est réellement implantée dans nos vies et dans le monde. Et d’une certaine manière le discours économique ce n’est pas quelque chose qui est inventé par des théoriciens qui seraient seulement méchants, il me semble que le discours économique est venu avec un changement dans la pratique réelle. Aujourd’hui nous entendons de nombreux discours qui me semblent donner trop de poids à la seule question de la construction du discours économique. Cette question a été celle posée par Cornélius Castoriadis, on la retrouve dans la critique de l’utilitarisme au sein de la revue du MAUSS autour d’Alain Caillé, on la trouve aussi chez un auteur comme Jean-Claude Michéa, et d’une autre manière on la retrouve aussi dans la théorie sur les épistèmes de Michel Foucault. Pour ces auteurs, il semble que l’histoire humaine soit essentiellement une question de théories, un jour arrive, nous ne savons pas bien pourquoi, une nouvelle théorie, une nouvelle vision du monde ou un nouveau paradigme émergent et commencent à être acceptés par les gens qui vont alors se comporter selon ce nouveau paradigme. Cela me fait toujours penser à la fameuse phrase de Marx et d’Engels dans la préface à L’idéologie allemande où ils critiquent d’autres philosophes de l’époque, les Jeunes hégéliens, quand ils ironisent sur ceux qui pensent que pour ne plus se noyer il suffirait de se libérer de l’idée de l’apesanteur. Une fois que l’on s’est ôté de la tête l’idée de l’apesanteur, on ne va plus se noyer. Si l’on transfère cela dans le domaine de l’économie, il semble que si les hommes réussissaient à s’enlever de la tête cette idée de l’économie, alors nous allons en finir avec l’économie dans la vie de tous les jours. Et nous trouvons quelques phrases dans ce sens dans L’invention de l’économie où Serge Latouche parle par exemple de l’économie comme d’une « trouvaille de l’esprit humain », une « construction de l’imaginaire un schéma de représentation», ou quelques pages plus loin « selon Castoriadis, c’est sur le terrain de la représentation que se joue le drame de l’invention de l’économie », ou encore par rapport aux artisans du Moyen Âge, que leurs vies besogneuses et laborieuses, matérielles et monétaires de se passer sous la bannière de ce « paradigme nouveau ». Serge disait tout à l’heure en citant Marc Twain, que quand on a un marteau dans la tête on voit tout sous la forme d’un clou. Aujourd’hui nous voyons tout sous forme d’économie. Si on ne pense sécheresse on ne pense qu’à l’argent perdu, etc. Mais il me semble que la société capitaliste ce n’est pas seulement que de l’ordre de l’esprit, dans une société où règne le fétichisme de la marchandise, cela est devenu finalement une réalité.
Ce n’est donc pas seulement une mauvaise interprétation du monde, le fétichisme n’est pas un simple voile jeté sur le monde que l’on pourrait enlever, d’une certaine manière notre représentation fétichiste du monde est aussi une traduction d’une certaine réalité fétichiste. En disant cela, probablement que quelqu’un va me dire qu’ici dans ce que je raconte on ne fait que retourner au matérialisme historique, c’est-à-dire à cette idée qu’il y a d’abord la production matérielle et que au fond toutes les idées ne sont que le reflet de cette réalité productive première. Ce matérialisme historique a été le cheval de bataille du marxisme traditionnel, et il se trouve en partie chez Marx et Engels mais pas sous une forme si extrême.
Il est certain qu’il faut aujourd’hui se libérer de cet héritage du matérialisme historique. Il est évident que dans la formation des sociétés, la simple production matérielle n’est pas toujours le facteur premier. On ne peut pas dire que la philosophie, la religion ou le droit sont une espèce de travestissement de la seule réalité qui serait celle de la production matérielle. Je suis absolument d’accord que nous allons nous libérer de cette espèce de poids du matérialisme historique. Mais j’ai l’impression dans les auteurs que j’ai cités, Jean-Claude Michéa, le groupe du MAUSS, Karl Polanyi, etc., que souvent on renverse simplement le schéma base- superstructure du sablier marxiste dont on reste prisonnier, que l’on retombe simplement dans le contraire du matérialisme historique, dans une forme d'idéalisme qui dit qu’essentiellement ce sont des idées des êtres humains qui gouvernent le monde. Et ce sont finalement les idées de quelques-uns, des philosophes, des grands penseurs, des juristes, etc., qui peu à peu trouvent d’autres acteurs qui vont les traduire dans la réalité. Il me semble qu’il nous faut dépasser les deux termes de cette dichotomie, en faveur de ce que Marx appelle le fétichisme.
Le fétichisme, par exemple celui de la marchandise mais aussi les autres formes de fétichisme, le fétichisme religieux, le fétichisme de la terre dans la société féodale, etc., n’est pas une simple mystification de la réalité comme souvent on le pense. Le fétichisme est une société où les hommes font leur propre histoire mais sans le savoir. Marx quand il se référait au terme de fétichisme se référait au terme religieux, c’est-à-dire le « stade » que l’on croyait être à cette époque le plus primitif de la religion, où le « sauvage » adore les idoles parce qu’il ne sait pas que c’est lui qui a créé ces idoles qu’il a investi de ses propres pouvoirs. Les hommes pensent dépendre de ce qu’ils ont pourtant eux-mêmes créé. Le fétichisme de la marchandise ce n’est donc pas du tout une forme d’adoration affective de la marchandise, il faut vraiment le prendre à la lettre, la marchandise, les marchandises sont pour nous des dieux dont les volontés nous échappent. Par exemple quand on dit, les marché n’ont pas voulu, les bourses ont voulu cela, etc., il semble que nous parlions de divinités complètement autonomes, alors que quand même c’est nous qui faisons le marché. Je pense donc que cette idée d’une constitution fétichiste de la société se situe au-delà des deux pôles, idée et matière du matérialisme historique et de son simple renversement, sans pour autant présupposer quelque chose de déterministe puisque c’est l’être humain qui constitue le fétichisme, mais il n’y a pas non plus des êtres humains qui tirent les ficelles comme pour un certain marxisme traditionnel qui pense toujours qu’il y a toujours des dominants, des classes dominantes, qui organisent d’une manière consciente la société. Pour décrire la société capitaliste il faut je pense dépasser le concept de domination directe qui a été central dans le marxisme traditionnel. Le fétichisme constitue une forme de domination plus spécifique à la formation sociale capitaliste.
La naissance de la pensée économique est donc étroitement liée à la naissance de la réalité économique, sans que l’on puisse déterminer qui de la poule ou de l’œuf est le premier.
Ce sont d’une certaine manière toujours deux choses qui se sont poussés l’un l’autre, mais pas dans le sens banal d’une action réciproque, car il y a des facteurs historiques qui quand ils restent isolés ne peuvent pas avoir beaucoup d’importance, mais il y a des moments historiques où ils commencent à se regrouper et à dépasser un certain seuil. Ainsi en Europe
avant la naissance de l’économie politique comme science, un pas décisif a déjà été franchi vers le XIVe siècle, c’est d’ailleurs à ce moment-là que se détermine l’exception européenne.
Car l’Europe auparavant n’était qu’une partie du monde. Son organisation, son niveau technologique, etc., n’étaient pas très différents de l’empire chinois par exemple. Le véritable saut qualitatif a été opéré au XIVe siècle, notamment au travers de la naissance d’une mentalité du travail dans les monastères, les moines chrétiens ayant été les premiers à donner une conception positive au travail par rapport à toute l’idéologie de la noblesse qui déteste le travail. Désormais travailler manuellement et durement faisait partie d’une vie chrétienne, comme dans la règle de Saint Benoît par exemple. Les monastères ont aussi utilisé cette invention de l’horloge, afin de respecter les horaires pour travailler et pour prier. Ce premier pas est matériel on peut dire aussi idéel si l’on veut, mais ce n’est pas comme si c’était une théorie admise dans le monde. Cependant en tant que telle, dans cet isolement social au sein de ce qui constitué la société plus vaste du Moyen Âge, cette mentalité du travail chez les moines n’aurait pas eu le même effet si cette mentalité du travail n’avait pas rencontré d’autres facteurs matériels. Probablement que ce n’était pas la croissance des marchés, le développement d’une mentalité plus ouverte ou des découvertes géographiques, etc., c’est comme l’a montré Robert Kurz, la révolution des armes à feu qui a fait dépasser un certain seuil qualitatif dans l’émergence de l’économie, de la société capitaliste en Europe. On peut dire que le capitalisme occidental naît déjà avec la force destructrice des armes à feu au XIVe siècle, car avec elles commencent une dynamique qui n’était pas voulue, inventée ou imaginée par personne, une dynamique qui se met en place dans le dos des individus. La guerre étant désormais une affaire de technologie assez coûteuse, c’est-à-dire de machines de guerre et de forteresses pouvant résister aux canons et non plus celle du courage du guerrier, les souverains ne pouvaient donc plus demander aux chevaliers de faire la guerre dans le cadre des liens vassaliques, ils devaient désormais payer des artisans, des ingénieurs et des ouvriers pour fabriquer ces armes à feu et construire ces nouvelles forteresses. Les souverains ont désormais des besoins d’argent importants, c’est à cette époque que les Etats vont commencer à lever des impôts toujours plus élevés sous une forme monétaire, afin également de payer les nouveaux spécialistes de cette guerre hors des rapports vassaliques, les soldats qui selon l’étymologie touchent une solde pour faire la guerre. Le soldat est le premier salarié du monde moderne, qui ne doit pas être payé en nature mais en argent. Soldat qui quitte son travail s’il n’est pas payé. Nous avons là véritablement chez le mercenaire et plus encore avec le condottiere qui organise les soldats, le modèle du salarié capitaliste en tant qu’entrepreneur de la mort. Pour financer toute cette nouvelle forme de la guerre, les Etats commencent donc à prélever des impôts sous forme principalement monétaire, on met la pression sur les paysans et les artisans qui doivent désormais davantage s’engager dans le travail pour arriver à payer des impôts toujours plus élevés. Ainsi la véritable naissance des Etats à la fin du Moyen Âge est liée à cette nouvelle logique de la guerre, auparavant jusqu’au milieu du Moyen Âge le pouvoir était une couche assez superficielle par rapport à ce qui va apparaître au XIVe siècle, existant seulement à partir de la cour royale, mais à partir du XVe siècle le rôle économique de l’État commence à croître de manière importante au travers de cette nouvelle forme de la guerre. Même tout l’or qui afflue des territoires découverts en Amérique ou de la Chine sert essentiellement à financer la nouvelle forme de la guerre. Le capitalisme est donc dès le début une économie de guerre.

Comme on le voit, l’émergence historique de l’économie ce n’est donc pas une simple idéologie de philosophes, de juristes, d’économistes, etc., que l’on peut déconstruire mais un fait historique réel qui n’a pas été voulu ou projeté par personne. Et c’est à partir de ce besoin croissant d’argent que les Etats commencent à instituer les premières manufactures, c’est alors que la politique économique devient centrale dans la conduite de la politique de l’État. C’est donc dans le cadre de cette réalité-là qu’est naît au XVIIe siècle cette forme de réflexion que nous appelons l’économie politique. J’insiste sur ce fait car ce n’est pas seulement une question d’historiographie, si nous voulons sortir de l’économie, il faut certes se libérer de l’emprise de l’idéologie économique mais ce n’est pas suffisant et nécessaire, il faut aussi sortir très concrètement l’économie de nos vies et de notre réalité.
Qu’est-ce que cela veut dire que sortir de l’économie ? Cela ne peut pas signifier sortir de la production matérielle ou du moins pas complètement. Cela veut dire sortir de ce qui délimite l’économie, c’est-à-dire le travail, l’argent, la valeur. C’est-à-dire une forme de vie sociale particulière et assez récente. Toute économie moderne est une économie d’argent, auparavant dans toutes les sociétés précapitalistes les besoins étaient satisfaits avec une sorte de « production » locale, les familles n’échangeaient que des excédents très particuliers contre de l’argent. L’argent avait une fonction très limitée, complètement marginale, il était la médiation d’abord pour l’échange des produits de luxe. Tout cela a complètement changé dans la société capitaliste, dans cette société l’argent n’est plus une médiation, l’argent n’est plus un instrument ou un simple moyen de circulation, mais devient le véritable but de la société capitaliste, la production matérielle y est désormais une espèce de mal nécessaire qui permet de réaliser le seul but véritable, celui de transformer cent euros en cent dix euros.
C’est l’exact contraire d’une production orientée selon les besoins. Ces besoins ne sont pratiquement qu’une espèce de prétexte pour réaliser la seule production qui importe, celle de la production de davantage de valeur qui s’exprime de manière visible dans la multiplication de l’argent. Là où existe l’argent dans cette forme, il y a nécessairement une croissance, parce que tandis que l’on peut échanger un besoin contre un autre, il n’y a pas de sens à échanger cent euros contre cent euros, là où chacun échange de l’argent chacun le fait pour avoir plus d’argent à la fin du processus. Toute société où l’argent est central dans le processus économique, est une société de croissance, nous ne pouvons pas avoir une société
décroissante sans sortir complètement de l’argent. Mais vous allez peut-être me dire que quand même l’argent a toujours existé, et que dans les temps préhistoriques nous échangions déjà des cauris de coquillages, etc., mais ce n’est pas là la question. Il faut distinguer des formes historiques différentes d’argent. L’argent qui nous concerne nous les modernes, c’est l’argent en tant qu’argent comme le dit Marx, c’est l’argent qui représente une quantité de travail, il est donc lié à la double nature de tout travail. Et cela n’est spécifique qu’à la seule société capitaliste. Marx explique que dans la société capitaliste, chaque travail a deux côtés, deux faces, d’un côté ce que le travail crée, par exemple une table. Mais ce même travail dans son autre face a également une face abstraite, car chaque travail est considéré qu’au travers du temps considéré comme nécessaire pour l’exécuter, et cela absolument sans tenir compte de ce que l’on fait. Si par exemple dans la société capitaliste une table a dix fois la valeur d’un livre, c’est simplement parce que dix fois plus de temps en moyenne sociale a été nécessaire.
L’échange d’argent dans la société capitaliste est donc essentiellement un échange de quantités de travail, quantités qui sont par définition indifférentes à ce que l’on produit. C’est là aussi ce qui fait le caractère si destructeur de la production dans la société capitaliste, car la production est donc indifférente à son contenu. Ce n’est pas une question de méchanceté psychologique, comme celle d’un entrepreneur qui préfère fabriquer des bombes plutôt que des jouets, c’est simplement un système fétichiste anonyme et impersonnel où pratiquement ce qui contient plus de valeur gagne sur ce qui contient moins de valeur. Et la valeur n’est que l’expression du travail, toute société capitaliste est donc nécessairement une société du travail, l’émergence historique du travail qui n’existait pas dans les sociétés précapitalistes, est bien expliqué dans le chapitre sur « L’invention du travail » dans le livre de Serge Latouche. Car le travail n’est pas lui aussi une donnée transhistorique, le travail est venu au monde avec l’économie à partir à partir de la fin du Moyen Âge. Évidemment les hommes et les femmes ont toujours fait quelque chose pour vivre, mais le travail, travailler, signifie mettre toutes les activités sur le même plan en faisant abstraction de leur contenu. Travail et travail abstrait c’est à peu près la même chose. Le travail est aussi peu naturel et éternel que l’économie, cela veut dire aussi qu’aujourd’hui aucune défense du travail en tant que tel n’a de sens politique. Il nous faut changer complètement la forme de la synthèse sociale qui ne doit plus passer par le travail. Ce qu’il faut aujourd’hui demander, c’est que la société d’une certaine manière fasse un calcul sur le besoin ou le désir et cherche quelles activités sont nécessaires pour les satisfaire. Savoir aussi quel degré de technologie et d’effort est souhaitable pour réaliser certains besoins, savoir dans chaque cas si cela vaut la peine ou pas.
Cela peut être des questions assez pragmatiques. Mais il est complètement insensé de demander de donner du travail aux gens sans se poser la question de savoir en quoi il consiste.
Tous les gouvernements font par exemple de grands programmes de relance dans l’immobilier, mais cela n’a aucun sens de continuer à construire des maisons dans des pays où la population est stable, peut-être on pourrait bâtir e manière plus qualitative, reconstruire les maisons existantes, mais pourquoi construire des villes entières comme l’on a fait récemment dans la dernière décennie en Espagne, pour seulement avoir du travail. Toute la critique de la croissance doit donc être nécessairement une critique du travail, mais cela ne doit pas être nécessairement un éloge de la paresse. C’est vrai qu’il faut critiquer le culte du travail dans notre société mais pas du tout pour simplement laisser le travail aux machines, c’est-à-dire au profit d’une automatisation du processus de production. Même une activité fatigante peut avoir un côté enrichissant pour l’être humain, comme le travail dans l’agriculture. Mais il faut que chaque activité même fatigante soit nécessaire ou liée à la réalisation d’un but positif pour l’individu, tandis que dans la société capitaliste l’on travaille seulement pour gagner de l’argent, pratiquement sans égard pour le contenu du travail, parce que le travail est d’abord une médiation sociale. Sortir de l’économie ne doit donc pas seulement et nécessairement signifier sortir du culte du travail, car il faut sortir de l’idée et de la réalité présente qui fait que le travail est la base de la vie sociale et individuelle. Il faut dégager une autre organisation des activités sociales qui dépasse complètement ce concept englobant du travail. Je pourrai poursuivre sur cette question, mais il serait peut-être intéressant de passer au débat et voir ce que vous avez envie d’approfondir comme thème.


            Anselm Jappe

Sortir de l’économie ?
 (ou plutôt comment l’économie a été inventée…)
Un débat avec Serge Latouche et Anselm Jappe

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