lundi 31 octobre 2011

L'argent est-il devenu obsolète ?

Médias et instances officielles nous y préparent : dans les prochains mois, voire semaines, une nouvelle crise financière mondiale va se déclencher, et elle sera pire qu'en 2008. On parle ouvertement des catastrophes et désastres. Mais qu'est-ce qui va arriver après ? Quelles seront nos vies après un écroulement des banques et des finances publiques à vaste échelle ? Actuellement, toutes les finances européennes et nord-américaines risquent de sombrer ensemble, sans sauveur possible.

 

Mais à quel moment le krach boursier ne sera-t-il plus une nouvelle apprise dans les médias, mais un événement dont on s'apercevra en sortant dans la rue ? Réponse : quand l'argent perdra sa fonction habituelle. Soit en se faisant rare (déflation), soit en circulant en quantités énormes, mais dévalorisées (inflation). Dans les deux cas, la circulation des marchandises et des services ralentira jusqu'à pouvoir s'arrêter complètement : leurs possesseurs ne trouveront pas qui pourra les payer en argent "valable" qui leur permet à leur tour d'acheter d'autres marchandises et services. Ils vont donc les garder pour eux.
On aura des magasins pleins, mais sans clients, des usines en état de fonctionner parfaitement, mais sans personne qui y travaille, des écoles où les professeurs ne se rendent plus, parce qu'ils seront restés depuis des mois sans salaire. On se rendra alors compte d'une vérité qui est tellement évidente qu'on ne la voyait plus : il n'existe aucune crise dans la production elle-même. La productivité en tous les secteurs augmente continuellement. Les surfaces cultivables pourraient nourrir toute la population du globe, et les ateliers et usines produisent même beaucoup plus que ce qui est nécessaire, souhaitable et soutenable. Les misères du monde ne sont pas dues, comme au Moyen Age, à des catastrophes naturelles, mais à une espèce d'ensorcellement qui sépare les hommes de leurs produits.
Ce qui ne fonctionne plus, c'est l'"interface" qui se pose entre les hommes et ce qu'ils produisent : l'argent. La crise nous confronte avec le paradoxe fondateur de la société capitaliste : la production des biens et services n'y est pas un but, mais seulement un moyen. Le seul but est la multiplication de l'argent, c'est d'investir un euro pour en tirer deux.
Cependant, les contempteurs du capitalisme financier nous assurent que la finance, le crédit et les Bourses ne sont que des excroissances sur un corps économique sain. Une fois la bulle crevée, il y aura des turbulences et des faillites, mais finalement ce ne sera qu'une tempête salutaire et on recommencera ensuite avec une économie réelle plus solide. Vraiment ? Aujourd'hui, nous obtenons presque tout contre payement. Si le supermarché, la compagnie d'électricité, la pompe à essence et l'hôpital n'acceptent alors que de l'argent comptant, et s'il n'y en a plus beaucoup, nous arrivons vite à la détresse. Si nous sommes assez nombreux, nous pouvons encore prendre d'assaut le supermarché, ou nous brancher directement sur le réseau électrique.
Mais quand le supermarché ne sera plus approvisionné, et la centrale électrique s'arrêtera faute de pouvoir payer ses travailleurs et ses fournisseurs, que faire ? On pourrait organiser des trocs, des formes de solidarité nouvelles, des échanges directs : ce sera même une belle occasion pour renouveler le lien social. Mais qui peut croire qu'on y parviendra en très peu de temps et à une large échelle, au milieu du chaos et des pillages ? On ira à la campagne, disent certains, pour s'approprier directement des ressources premières. Dommage que la Communauté européenne ait payé pendant des décennies les paysans pour couper leurs arbres, arracher leurs vignes et abattre leur bétail... Après l'écroulement des pays de l'Est, des millions de personnes ont survécu grâce à des parents qui vivent à la campagne et aux petits potagers. Qui pourra en dire autant en France ou en Allemagne ?
Il n'est pas sûr qu'on arrivera à ces extrêmes. Mais même un écroulement partiel du système financier nous confrontera avec les conséquences du fait que nous nous sommes consignés, mains et poings liés, à l'argent, en lui confiant la tâche exclusive d'assurer le fonctionnement de la société. L'argent a existé depuis l'aube de l'histoire, nous assure-t-on : mais dans les sociétés pré-capitalistes, il ne jouait qu'un rôle marginal. Ce n'est que dans les dernières décennies que nous sommes arrivés au point que presque chaque manifestation de la vie passe par l'argent et que l'argent se soit infiltré dans les moindres recoins de l'existence individuelle et collective.
Mais l'argent n'est réel que lorsqu'il est le représentant d'un travail vraiment exécuté et de la valeur que ce travail a créée. Le reste de l'argent n'est qu'une fiction qui se base sur la seule confiance mutuelle des acteurs, confiance qui peut s'évaporer. Nous assistons à un phénomène pas prévu par la science économique : non à la crise d'une monnaie, et de l'économie qu'elle représente, à l'avantage d'une autre, plus forte. L'euro, le dollar et le yen sont tous en crise, et les rares pays encore notés AAA par les agences de notation ne pourront pas, à eux seuls, sauver l'économie mondiale. Aucune des recettes économiques proposées ne marche, nulle part. Le marché fonctionne aussi peu que l'Etat, l'austérité aussi peu que la relance, le keynésianisme aussi peu que le monétarisme.
Nous assistons donc à une dévalorisation de l'argent en tant que tel, à la perte de son rôle, à son obsolescence. Mais non par une décision consciente d'une humanité finalement lasse de ce que déjà Sophocle appelait "la plus funeste des inventions des hommes", mais en tant que processus non maîtrisé, chaotique et extrêmement dangereux. C'est comme si l'on enlevait la chaise roulante à quelqu'un après lui avoir ôté longtemps l'usage naturel de ses jambes. L'argent est notre fétiche : un dieu que nous avons créé nous-mêmes, mais duquel nous croyons dépendre et auquel nous sommes prêts à tout sacrifier pour apaiser ses colères...
Personne ne peut dire honnêtement qu'il sait comment organiser la vie des dizaines de millions de personnes quand l'argent aura perdu sa fonction. Il serait bien d'admettre au moins le problème. Il faut peut-être se préparer à l'après-argent comme à l'après-pétrole.
Anselm Jappe

samedi 29 octobre 2011

Sur l’incendie de Saint-Laurent-du-Pont

Le texte devait figurer dans le n°13 de lInternationale Situationniste, il n’a resurgi que dans le volume des Œuvres de Guy Debord publié chez Gallimard en 2006. Texte inédit de Guy Debord consacré à l’incendie du «5-7» à Saint-Laurent-du-Pont, où brûlèrent 146 jeunes, le 1er novembre 1970.
Sur ces "Catastrophes" Lire: Pailleron

L’embrasement instantané du dancing de Saint-Laurent-du-Pont, où 146 personnes furent brûlées vives le 1er novembre 1970, a certainement causé une vive émotion en France, mais la nature même de cette émotion a été fort mal analysée, sur le moment et depuis, par les multiples commentaires. On a, bien sûr, relevé la carence des autorités à propos des consignes de sécurité : un peu partout, celles-ci sont bien conçues et minutieusement rédigées, mais les faire respecter serait une tout autre affaire, car effectivement appliquées elles entraveraient plus ou moins gravement la réalisation du profit, c’est-à-dire le but exclusif de l’entreprise, tant sur les lieux de production que dans les diverses usines de distribution ou consommation des loisirs. On a aussi noté le caractère dangereux des matériaux modernes, et la propension des horribles décors à devenir décors de l’horreur : « On sait que le plafond en polyester, le revêtement en matière plastique des murs, les sièges gonflables, ont brûlé comme de la paille et coupé la retraite des danseurs, les surprenant dans leur course contre la mort » (Le Figaro, 2-11-70). Cette fois-ci les loisirs de l’ennui ont révélé, peut-on dire, un cas extrême et localisé de la pollution générale, et de son prix. Au-delà de ce mécontentement courant envers les spécialistes, solidaires, qui se réservent le monopole de la protection de la société comme celui de la construction de tous les édifices, beaucoup ont été sensibles à l’horreur particulière de la sortie interdite à tous ceux qui fuyaient, déjà enflammés ou près de l’être, par un portillon spécialement aménagé pour ne s ‘ouvrir que vers l’intérieur, et pour se bloquer après le passage de chaque individu : il s’agissait d’éviter que quelqu’un puisse entrer sans payer. 
La pancarte des parents des victimes manifestant un mois plus tard sur place : « Ils ont payé pour entrer, ils devaient pouvoir sortir » semble une évidence en termes humains ; mais il convient de ne pas oublier qu’elle ne l’est pas du point de vue de l’économie politique, et entre ces deux projets la question est seulement de savoir qui sera le plus fort, voilà tout. En effet, entrer et payer est la nécessité absolue du système marchand, la seule qu’il veuille et la seule dont il se préoccupe. Entrer sans payer, c’est le mettre à mort. Se plaire ou non à l’intérieur du guet-apens climatisé, voilà tout ce qui n’a pour lui nulle importance, et pas même de réalité. À Saint-Laurent-du-Pont l’insécurité des gens n’était que le sous-produit peu encombrant, la même monnaie, l’à-côté négligeable de la sécurité de la marchandise.

Mais tout ceci - que ce soit une classe qui se trouve responsable de tels accidents - est banal, encore qu’en ce moment les hommes commencent à trouver étonnantes et corrigibles les banalités régnantes qui les mutilent et qui les tuent. Cependant l’hécatombe de Saint-Laurent-du-Pont a été plus profondément ressentie qu’une quantité d’autres catastrophes, rupture d’un barrage ou chute d’un avion. L’importance du fait, comme toujours, se lit d’abord dans les mensonges ou les réticences dont l’information spectaculaire le couvre.
Personne n’a pu envisager de truquer le nombre des victimes, comme à Gdynia, à Mexico, rue Gay-Lussac. Mais, pour atténuer autant que possible la violence du fait brut, on a paradoxalement caché le nombre des survivants. Quelques personnes, au moment où le bûcher prit, se promenaient hors de l’édifice, quelques autres purent tout de suite franchir la porte. On n’a pas voulu citer le chiffre précis de ceux qui ont pu sortir, pour le mettre en face du nombre de ceux qui restèrent bloqués dedans. Ainsi beaucoup de naïfs ont pu croire qu’il y avait eu tout de même des dizaines de rescapés, voire plus. Cependant, quelque temps après, la gendarmerie menant son enquête recueillit le témoignage d’une trentaine de personnes ayant l’habitude de fréquenter le dancing « Cinq-Sept ». Il va de soi qu’étaient à plus forte raison compris dans ce nombre tous ceux qui y furent présents cette nuit-là. En soustrayant les six ou huit qui étaient déjà à l’extérieur, on peut conclure qu’une dizaine, au plus, de ceux qui étaient à l’intérieur, en sortirent. Il en brûla quinze fois plus. En quoi cette mort en masse se différencie-t-elle de ce qui peut advenir à des groupes humains semblables rassemblés par hasard dans un grand magasin ou dans un train ? Les morts de Saint-Laurent-du-Pont étaient presque exclusivement des jeunes, et en majorité des garçons et des filles de seize à vingt ans. En outre, ils étaient pour la plupart des pauvres, des jeunes travailleurs, dont beaucoup d’enfants de travailleurs immigrés.
La soirée à Saint-Laurent-du-Pont, le samedi, était un exemple du genre de vie que l’abondance marchande offre à la jeunesse et aux travailleurs : plusieurs ont des voitures, et on peut aller en groupe se payer l’entrée d’un local en toc ; y être ensemble. Ce n’était pas sortir de la solitude et de l’ennui ; mais un moment de l’ennui qui était censé être plus amusant. C’est à cette jeunesse qui n’accepte plus ses conditions d’existence que l’on offrait justement, dans l’Isère, comme salaire de son travail hebdomadaire, sa nourriture, de l’essence et les plaisirs de Saint-Laurent-du-Pont. Que voulaient-ils donc ? Ceux que l’on matraque ailleurs ont brûlé ici. Quand la population de Saint-Laurent-du-Pont, quelques jours après, a trouvé bon de se solidariser avec son maire, momentanément sanctionné, les petites entreprises du pays ont décidé une heure de grève, mais, remarque Le Monde du 8-9 novembre, « dans l’entreprise la plus importante de la commune, une usine de laminage à froid (...) le personnel n’a pas été unanime (...) en outre, la pétition mise en circulation a été proposée à la signature des seuls électeurs, écartant ainsi les jeunes gens de moins de vingt et un ans. Ceux-ci ont été d’autant plus sensibles à cette discrimination que les victimes de l’incendie du « 5-7 » ont été pour la plupart des jeunes gens de moins de vingt et un ans. »
La discrimination est beaucoup plus grave, et ses causes sont profondes. Les trois journalistes du Figaro qui ont signé ensemble le reportage publié le 2 novembre rapportent en ces termes le témoignage d’un des rescapés, Jean-Luc Bastard, sur ce qui s’est passé à la porte : « On a tout fait pour en sauver le plus possible. On tirait les bras et les jambes qui étaient là devant nous. Avec nos vestons trempés dans le ruisseau proche du dancing, nous avons étouffé les flammes sur les vêtements de ceux que nous parvenions à dégager. Des automobilistes se sont arrêtés sur le bord de la route et nous ont regardé. Certains se sont amusés et riaient de nous voir faire, refusant de participer au secours.Il n’y en a que deux ou trois qui nous ont aidés. » (Souligné par nous.) Quand d’autres journaux ont cité ultérieurement ce témoin, ce qu’il a dit des automobilistes qui refusaient de secourir ces jeunes gens et riaient de les voir brûler a été, comme par hasard, supprimé. C’était pourtant, de bien loin, l’information la plus sensationnelle. Le journalisme moderne sait sacrifier les impératifs étroitement professionnels pour soutenir les intérêts généraux de la société qui le produit ; et le feu appelle le feu. En tout cas, on voit que les journalistes méritent peu le blâme, rapporté par Le Monde du 10 novembre en style particulièrement malheureux, « d’avoir échauffé les esprits ». Les automobilistes de la région savaient bien que ce funèbre dancing était un lieu de consommation de la jeunesse- donc des voyous drogués, de la pègre paresseuse- et ceux des adultes qui ont renoncé à la vie- bien plus nombreux que les capitalistes et les quelques couches sociales privilégiées : toutes les victimes du système qui estiment qu’il ne leur reste plus, comme être et propriété, que l’aliénation à laquelle ils se sont identifiés, détestent furieusement la jeunesse : ils l’envient d’être plus libre qu’eux (tout porte à croire que la majorité des électeurs sont également monogames) et de moins courber la tête. Cette haine de la jeunesse, qui n’est qu’une figure passagère de la haine plus motivée qui est en train de réapparaître avec le retour de la lutte de classe, atteint cependant, parce que la totalité des aspects de la vie va être cette fois explicitement mise en jeu dans la révolution, une violence inconnue au temps où une illusion de communauté nationale ou humaine était encore ressentie entre des classes en conflit. Un bourgeois contemporain de Thiers eût sans doute secouru un ouvrier sortant en flammes d’un bâtiment qui brûle. Beaucoup de colons d’Afrique du Nord, au moins jusqu’aux années 50, l’eussent fait pour un Arabe. Mais la haine qu’inspire en ce moment la jeunesse est d’une qualité tout à fait exceptionnelle. Et ceci ne provient que très superficiellement de la propagande gouvernementale diffusée dans ce but par les mass-média. Les résignés de l’automutilation ne détestent pas les affirmations révolutionnaires de la jeunesse parce qu’ils seraient faussement informés à leur propos par le spectacle ; mais bien plus profondément parce qu’ils sont spectateurs. À l’excellente formule qu’un groupe de jeunes révolutionnaires a énoncée depuis lors – « Nous ne sommes pas contre les vieux, mais contre ce qui les a fait vieillir » -, les résignés pourraient répondre sincèrement, s’ils l’osaient : « Nous ne sommes pas contre les jeunes mais contre ce qui les fait vivre. » Dans ce qui s’est passé à Saint-Laurent-du-Pont, comme depuis dans la photo, affichée sur les murs de Paris, du visage détruit de Richard Deshaies ; on peut lire déjà, évident comme un pavé ou une charge de C.R.S., le climat de la guerre civile.
La violence a toujours existé dans la société de classes, mais l’actuelle génération révolutionnaire a seulement commencé à refaire voir, dans les entreprises et dans les rues, que la violence peut exister des deux côtés : d’où le scandale et les inquiétudes télévisées du gouvernement. Le prolétariat et la jeunesse savent maintenant qu’ils font peur ; et les jeunes ouvriers, au C.E.T. comme à l’usine, sont les plus jeunes des jeunes et les plus prolétaires des prolétaires. Parce qu’ils font peur, on les pourchasse. Et par cela même, ils doivent apprendre à faire peur plus efficacement, à vaincre leurs adversaires. À Saint-Étienne, à La Courneuve, des cafetiers les abattent. Il s’agit chaque fois de « leur donner une leçon » ; et c’est effectivement une leçon que, par dizaines de milliers, ils méditent. Les rescapés de Saint-Laurent-du-Pont restaient trop peu nombreux, et trop accablés du coup, pour continuer à s’en prendre au propriétaire survivant du dancing, après avoir de prime abord, dans une juste colère, fait mine de lyncher le profiteur. S’ils l’avaient fait, on eût sans doute enregistré bien des blâmes dispensés par les journalistes de gauche et les bureaucrates trotskistes. Pourtant, comme dit une chanson de la vieille Révolution française, à propos du massacre du gouverneur de la Bastille : « Comment peut-on trouver du mal à ça. »
Il y a bien cent ans que la jeunesse n’a pas été si résolue à détruire le vieux monde, et jamais dans l’histoire elle n’a été si intelligente. (La poésie qui est dans l’I.S. peut être lue maintenant par une jeune fille de quatorze ans ; sur ce point le souhait de Lautréamont est comblé). Mais finalement ce n’est pas la jeunesse, en tant qu’état passager, qui menace l’ordre social : c’est la critique révolutionnaire moderne, en actes et en théorie, dont l’expansion rapide se manifeste partout à dater d’un moment historique que nous venons de vivre. Elle commence dans la jeunesse d’un moment, mais elle ne vieillira pas. Le phénomène qui s’amplifie chaque année, n’a rien de cyclique : il est cumulatif. C’est l’histoire qui est aux portes de la société de classes, c’est sa mort. Ceux qui répriment la jeunesse se défendent en réalité contre la révolution prolétarienne et cet amalgame les condamne. La panique fondamentale des propriétaires de la société en face de la jeunesse est fondée sur un froid calcul, tout simple mais que l’on voudrait garder caché derrière l’étalage de tant d’analyses stupides et d’exhortations pompeuses : d’ici douze à quinze ans seulement, les jeunes seront adultes, les adultes seront vieux, les vieux seront morts. On conçoit aisément que les responsables de la classe au pouvoir ont absolument besoin de renverser en peu d’années, la baisse tendancielle de leur taux de contrôle sur la société. Et ils commencent à penser qu’ils ne la renverseront pas.

 Guy Debord

Tapuscrit inédit de 7 pages rédigé en 1971 pour le n°13 de la revue I.S qui ne parut jamais.
Une version PDF commenté par PMO

vendredi 28 octobre 2011

Les nanoparticules, c’est bon pour l’industrie de la contrainte


« Des chercheurs du CEA et de l’Université Joseph-Fourier ont mis en évidence que des nanoparticules de dioxyde de titane (nano-TiO2) altèrent une barrière physiologique essentielle pour la protection du cerveau : la barrière hémato-encéphalique. (…) Ces résultats suggèrent que la présence de nano-TiO2 pourrait être à l’origine d’une inflammation cérébro-vasculaire. Ils suggèrent également qu’une exposition chronique, in vivo, à ces nanoparticules pourrait entraîner leur accumulation dans le cerveau avec un risque de perturbation de certaines fonctions cérébrales. »


Dans ce communiqué du 26 octobre 2011, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) confirme, huit ans après, les informations de Pièces et main d’œuvre : les nanoparticules fournissent à l’industrie du cancer et des maladies neurodégénératives sa prochaine épidémie.
Depuis 2003 et le premier numéro du bulletin Aujourd’hui le nanomonde,(1) nous dénonçons les promoteurs grenoblois des nanotechnologies – Destot, Fioraso, Vallini, Therme et tout le techno-gratin – qui investissent dans les progrès de l’empoisonnement et dans le cercle mortifère de la croissance économique : plus de toxiques innovants égale plus de malades résolument modernes, donc plus de recherche de pointe pour découvrir les traitements du futur.
Ce 26 octobre 2011, le Commissariat à l’énergie atomique, qui pilote la recherche française en nanotechnologies, admet que nous avions raison. Michel Destot, maire PS-CEA de Grenoble, ne commentera pas le communiqué de son ancienne maison. Lui, l’ingénieur atomiste qui n’a toujours pas réagi à la catastrophe nucléaire de Fukushima, n’avouera pas ses mensonges de 2006, lorsqu’il proclamait en tribune, pour l’inauguration de Minatec : « Car enfin ! de quoi parlons-nous ? D’une révolution technologique majeure porteuse de nombreuses promesses pour notre santé, notre qualité de vie, l’avenir environnemental de la planète, etc. »
Au CEA, il faut distinguer les équipes qui produisent les cancers – après le nucléaire, les nanoparticules – et celles qui prétendent les guérir. C’est pourquoi on n’entendra pas non plus les responsables de Clinatec, la clinique expérimentale du CEA-Minatec destinée à nous mettre « des nanos dans le cerveau »(2) , à propos du communiqué alarmant de leurs collègues. Comprenez bien : le dioxyde de titane nanométrique, dont on produit deux millions de tonnes par an dans le monde, pour en truffer les crèmes solaires, le dentifrice, les peintures murales, le béton et les vitrages autonettoyants, fait en ce moment son chemin dans des millions de cerveaux, promettant aux bidouilleurs de Clinatec des débouchés inespérés. Un fabuleux marché pour leurs implants électroniques cérébraux destinés à corriger les symptômes de la maladie de Parkinson, d’Alzheimer, et des désordres psychologiques provoqués par les agressions chimiques. Après les pesticides et les métaux lourds, place aux nanoparticules (au fait, l’étude du CEA porte sur le dioxyde de titane, mais nous vous en annonçons autant pour les nanotubes de carbone, encore plus répandus dans notre environnement).
Ayant contaminé l’environnement au point de déclencher des pandémies de cancers et de maladies neurodégénératives, les docteurs Mabuse du CEA vous proposent leurs dernières innovations neurotechnologiques pour piloter votre cerveau et vous soumettre à la contrainte électronique, au prétexte de vous soigner. Voilà pourquoi, depuis plus de dix ans, nous dénonçons les nécrotechnologies et le chantage à la santé des technarques qu’il faudra bien, un jour, juger pour leurs malfaisances.



Notes:
- (1) Cf Aujourd’hui le nanomonde. Nanotechnologies, un projet de société totalitaire. Pièces et main d’œuvre (Editions L’Echappée, 2008)
- (2) Pour en savoir plus sur Clinatec et les neurotechnologies, lire L’industrie de la contrainte, Pièces et main d’œuvre & Frédéric Gaillard (Editions L’Echappée, oct. 2011)
 

samedi 22 octobre 2011

Le réveil en Amérique


Une situation radicale est un réveil collectif (…) Dans de telles situations, les gens s’ouvrent à de nouvelles perspectives, remettent en question leurs opinions, et commencent à y voir clair dans les escroqueries habituelles. (…) Les gens apprennent plus de choses sur la société en une semaine que pendant des années passées à étudier les “sciences sociales” à l’université ou à se faire endoctriner par des campagnes à répétition de “sensibilisation” progressiste. (...) Tout semble possible, et beaucoup de choses le deviennent effectivement. Les gens n’arrivent pas à croire qu’ils ont tant supporté auparavant, “en ce temps-là”. (…) La consommation passive est remplacée par la communication active. Des étrangers entrent en conversation animée dans la rue. Les débats ne s’arrêtent jamais, des nouveaux venus remplaçant continuellement ceux qui partent pour se livrer à d’autres activités ou pour essayer de prendre un peu de sommeil, bien qu’ils soient généralement trop excités pour dormir longtemps. Tandis que certains succombent aux démagogues, d’autres commencent à faire leurs propres propositions ou à prendre leurs propres initiatives. Des spectateurs sont attirés dans le tourbillon et connaissent des transformations d’une rapidité étonnante. (…) Les situations radicales sont ces moments rares où le changement qualitatif devient vraiment possible. Bien loin d’être anormales, elles laissent voir à quel point nous sommes, la plupart du temps, anormalement refoulés. À la lumière de celles-ci, notre vie “normale” ressemble au somnambulisme.
Ken Knabb, La joie de la révolution


Le mouvement des “occupations” qui se répand à travers le pays depuis quatre semaines est d’ores et déjà l’explosion radicale la plus significative en Amérique depuis les années 60. Et il ne fait que commencer. Cela a démarré le 17 septembre lorsque plus de 2000 personnes se sont rassemblées à New York pour “occuper Wall Street” afin de protester contre la domination toujours plus évidente d’une élite économique ultra-minoritaire sur les 99% de la population. Les participants occupèrent un parc près de Wall Street (rebaptisé Place de la Liberté en guise de salut envers l’occupation de la Place Tahrir en Égypte) et formèrent une assemblée générale qui fut reconduite chaque jour suivant. Bien qu’au départ totalement ignorée par les principaux médias, cette action inspira rapidement des mouvements d’occupation similaires dans des centaines de villes à travers le pays et d’autres dans le monde entier.
La classe dominante ne sachant pas d’où venaient les coups qui la frappaient s’est mise immédiatement sur la défensive tandis que les médias serviles tentaient de déprécier le mouvement en lui reprochant de ne pas avoir de revendications précises et d’être incapable de formuler un programme. Les participants ont bien sûr exprimé de nombreux griefs, assez évidents pour qui a prêté un peu d’attention à ce qui se passe dans le monde. Mais ils ont sagement évité de se limiter à une ou quelques revendications précises, parce qu’il est devenu de plus en plus évident que chaque aspect du système pose problème et que tous ces problèmes sont liés.
Au contraire, reconnaissant que la participation populaire est le moyen essentiel pour parvenir à une solution réelle, l’assemblée de New York a émis une proposition d’une simplicité désarmante quoiqu’éminemment subversive, incitant les peuples du monde à “exercer votre droit de vous assembler pacifiquement ; occuper l’espace public ; créer un processus pour aborder les problèmes qui se posent et faire naître des solutions accessibles à tous. (...) Rejoignez nous et faites vous entendre !”

Ce mouvement laisse tout aussi désemparés tous les “radicaux” doctrinaires qui restent à distance, prédisant frileusement qu’il sera récupéré ou lui reprochant de ne pas avoir adopté d’emblée les positions les plus radicales. Ils devraient pourtant savoir que la dynamique des mouvements sociaux est bien plus importante que leurs positions idéologiques affirmées. Les révolutions sont nées de processus complexes de débats sociaux et d’interactions qui atteignent une masse critique et déclenchent une réaction en chaîne — processus fort semblables à ce que nous vivons en ce moment. Le slogan des 99% n’est peut être pas une “analyse de classe” très précise, mais c’est une approximation suffisante pour commencer ; une excellente manière pour couper court à tout le jargon sociologique traditionnel et souligner le fait qu’une vaste majorité de gens est asservie à un système régit par et pour une petite minorité dominante. Et il cible justement les institutions économiques plutôt que les politiciens qui n’en sont que les laquais. Les griefs innombrables ne constituent peut-être pas un programme cohérent mais, pris dans leur ensemble, ils impliquent la nécessité d’une transformation fondamentale du système. La nature de cette transformation se clarifiera à mesure que la lutte se développera. Si ce mouvement finit par contraindre le système à adopter quelques réformes importantes — dans un esprit de “New Deal” — ce sera toujours ça de pris, et cela créera les conditions permettant de pousser les choses plus avant, plus facilement. Et si le système se montre incapable de produire de telles réformes, cela forcera les gens à chercher des alternatives plus radicales.
Quant à la “récupération”, il y aura évidemment de nombreuses tentatives de manipuler ce mouvement ou d’en prendre les rênes. Mais je ne pense pas qu’elles y parviennent facilement. Dès le début, ce mouvement des occupations à été résolument participatif et anti-hiérarchique. Les décisions des assemblées générales sont prises de manière scrupuleusement démocratique, le plus souvent par consensus. Un procédé qui peut parfois être pesant mais qui a le mérite de rendre les manipulations presque impossibles. En fait, la vraie menace est tout autre : L’exemple de la démocratie directe menace toutes les hiérarchies et divisions sociales y compris celles qui existent entre les travailleurs et les bureaucraties syndicales, entre les chefferies politiques et leurs adhérents. C’est pourquoi tant de politiciens et de bureaucrates syndicaux essaient de prendre le train en marche. C’est une preuve de notre force et non de notre faiblesse. (C’est lorsque nous nous laissons couillonner à monter dans leurs wagons que la récupération réussit). Les assemblées peuvent, bien sûr, admettre de collaborer avec tel ou tel groupe politique pour une manifestation ou avec tel syndicat pour une grève, mais la plupart prennent soin que la distinction reste claire, et presque toutes se sont franchement tenues à distance des deux principaux partis.
Bien que ce mouvement soit éclectique et ouvert à tous, on peut dire sans risque d’erreur que son esprit est très fortement anti-autoritaire, tirant son inspiration non seulement des récents mouvements populaires d’Argentine, Tunisie, Egypte, Grèce, Espagne et autres pays, mais aussi des théories et tactiques anarchistes et situationnistes. Comme l’éditeur d’ “Adbusters” [Casseurs de pub] (un des groupes qui ont contribué à déclencher le mouvement) le fait remarquer : “Nous ne sommes pas inspirés seulement par le récent printemps arabe. Nous avons étudié le mouvement situationniste. Ce sont les gens qui ont fait naître ce que beaucoup considèrent comme la première révolution globale, en 1968, quand le soulèvement de Paris inspira des insurrections dans le monde entier. Soudain les universités et les villes explosaient. C’était dû à un petit groupe de gens, les situationnistes, qui furent comme la colonne vertébrale philosophique du mouvement. Un des personnages clé était Guy Debord qui a écrit La société du spectacle. L’idée était que si vous avez un “meme” assez puissant — autrement dit, une idée assez forte — et que le moment est mûr, ça suffit à déclencher une révolution. C’est de ce mouvement que nous sommes issus.”
De fait, la révolte de mai 68 en France fut aussi un “mouvement des occupations”. L’un de ses aspects les plus remarquables fut l’occupation de la Sorbonne et de nombreux autres bâtiments publics, qui inspirèrent l’occupation des usines dans tout le pays par plus de dix millions de grévistes. (Inutile de dire que nous sommes encore très loin de cela, qui ne pourrait se produire que si les travailleurs américains échappaient à la tutelle de leurs bureaucraties syndicales et menaient une action collective de leur propre chef, comme cela se passa en France.)
Alors que le mouvement se répand dans des centaines de villes, il est important de noter que chaque nouvelle occupation et assemblée reste totalement autonome. Bien qu’inspirées par l’occupation de Wall Street, elles ont toutes été créées par des gens dans leurs propres communautés. Aucune personne ou groupe extérieur n’a de contrôle sur ces assemblées. Ce qui est bien ainsi. Lorsque les assemblées locales sentiront la nécessité pratique de se coordonner, elles le feront. En attendant, la prolifération de groupes et d’actions autonomes est plus saine et plus fructueuse que cette “unité” ordonnée d’en haut à laquelle nous appellent sans relâche les bureaucrates. Plus saine, parce qu’elle rend la répression plus difficile : si l’occupation dans une ville est écrasée (ou récupérée) le mouvement sera toujours vivant dans des centaines d’autres. Plus fructueuse, parce que cette diversité permet l’expérience et la comparaison d’un plus grand nombre d’idées et de tactiques. Chaque assemblée a son propre mode de fonctionnement. Certaines pratiquent le consensus, d’autres le vote majoritaire, d’autres encore une combinaison des deux (par exemple : une pratique du “consensus modifié” qui ne requiert que 90% d’accord). Certaines restent strictement respectueuses de la loi, d’autres s’engagent dans diverses sortes de désobéissance civile. Elles créent différents comités ou groupes de travail pour s’occuper de questions précises, et diverses méthodes pour s’assurer de la loyauté des délégués et porte-paroles. Elles décident de la manière de se comporter avec les médias, la police et les provocateurs, et de la façon de se comporter avec d’autres groupes. Bien des modes d’organisation sont possibles ; l’essentiel c’est que les choses restent transparentes, démocratiques et participatives, et que toute tendance à la hiérarchisation ou à la manipulation soit immédiatement démasquée et rejetée.
Un autre aspect intéressant de ce mouvement est que, en contraste avec de précédents mouvements radicaux qui consistaient en une réunion pour une action un jour précis puis se dispersaient, les occupations actuelles s’installent en permanence. Elles s’installent dans le long terme, pour avoir le temps de laisser pousser des racines et expérimenter toutes sortes de possibilités. Il faut y participer pour comprendre ce qui s’y passe. Tout le monde ne peut pas passer des nuits à occuper des lieux, mais presque tous peuvent prendre part aux assemblées. Sur le site Occupy Together on peut se renseigner sur les occupations en cours et celles qui sont programmées dans plus de mille villes aux USA et plusieurs centaines dans le monde.

Les occupations rassemblent toutes sortes de gens venant de milieux très différents. Cela peut être une expérience nouvelle et possiblement déstabilisante pour certains, mais il est impressionnant de voir à quel point les barrières tombent lorsqu’on travaille en commun à un projet collectif passionnant. Les méthodes du consensus peuvent, au début, sembler fastidieuses, en particulier si l’assemblée utilise la technique du “micro populaire” (où l’assemblée répète à voix haute chaque phrase de celui qui parle afin que tous puissent entendre). Mais elles ont l’avantage d’encourager les gens à parler brièvement et ne pas s’éloigner du sujet, et après un petit moment, on prend le rythme et on commence à apprécier le fait que chacun se concentre sur chaque phrase et que chacun ait une chance de s’exprimer et voir ses préoccupations trouver une écoute respectueuse chez les autres.
Au fil de ce processus, on commence à goûter une nouvelle vie ; la vie que nous pourrions avoir si nous n’étions pas coincés dans un système social aussi absurde qu’anachronique. Tant de choses se passent, si vite, qu’on trouve à peine les mots pour le dire. Ce qu’on ressent, c’est : “Je n’arrive pas à y croire ! Finalement, ça y est — ou au moins ça pourrait y être — ce que nous attendions depuis si longtemps, le réveil humain dont nous rêvions mais dont nous doutions qu’il se produise de notre vivant.” Maintenant c’est là et je sais que je ne suis pas le seul à verser des larmes de joie. Une femme prenant la parole dans la première assemblée d’Oakland dit : “Je suis venue ici aujourd’hui, non seulement pour changer le monde, mais pour me changer moi-même”. Je pense que chacun des présents comprit ce qu’elle voulait dire. Dans ce splendide nouveau monde, nous sommes tous des débutants. Nous allons tous faire des tas d’erreurs. Il faut bien s’y attendre. Mais ça ne fait rien. Oui, c’est nouveau pour nous. Mais dans ces conditions nous apprendrons vite. À la même assemblée quelqu’un brandissait un écriteau qui disait : “Il y a plus de raisons d’être enthousiaste que d’avoir peur”.

15 octobre 2011

Version française de The Awakening in America. Traduit de l’américain par Gédicus et Ken Knabb.

Anti-copyright.

mercredi 19 octobre 2011

L’anticapitalisme des anarchistes et des anarcho-syndicalistes espagnols dans les années trente

De la « lucha por Barcelona » à « el elogio del trabajo »:

Le vendredi 18 novembre à 21 heures à Bourges, dans la salle « La soupe aux choux » (en haut du restaurant Le Guillotin près de la place Gordaine), les Giménologues présenteront un exposé illustré de photos projetées autour du projet de communisme libertaire en Espagne, à travers les collectivisations industrielles à Barcelone et le début de socialisation rurale en Aragon ; et poseront la question :
 
Qu’est-ce qui est en jeu dans l’étrange tentative de reconstruire le monde autour d’un centre que ses occupants ne cherchent qu’à fuir : le travail ?


« CNT Métal »
 
Nous aborderons notamment le matériau dont s’est servi Michael Seidman pour son livre « Ouvriers contre le travail à Barcelone et Paris pendant les fronts populaires ».
 
 
« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. […] Cette folie est l’amour du travail la passion moribonde du travail poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. […] L’Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes […] Pour l’Espagnol, chez qui l’animal primitif n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages »[1].
 
[1] Paul Lafargue, « Le droit à la paresse » 1880.

 
Remarque:
 
Les Giménologues ont publié l'ouvrage autour des souvenirs du milicien anarchiste Antoine Gimenez qui combattit dans la colonne Durruti durant la Guerre d'Espagne, « Les Fils de la nuit. Souvenirs de la guerre d'Espagne » (L'insomniaque-Giménologues, 2006. Le livre épuisé en Français - il existe des traductions, espagnole et italienne - est disponible sur leur site). On pourra consulter également la postface des auteurs à ce livre qui constitue une importante réflexion autocritique pour le mouvement anarchiste dont nous sommes : Postface des Giménologues et Les anarchistes ou l'abolition impossible de l'argent sans dépasser le travail. Pendant trop longtemps le mouvement anarchiste a comme le marxisme traditionnel (au sens de Moishe Postone), naturalisé les catégories capitalistes et leurs formes sociales correspondantes, et en particulier le travail. Notre capacité à instituer une autre forme de vie sociale, au-delà de la valeur c'est-à-dire de la société capitaliste-marchande, ne pourra se faire qu'à l'aune de cette auto-réflexivité critique là. Il faut encore faire remarquer sur ce point l'extraordinaire livre de Michael Seidman « Ouvriers contre le travail » (paru chez Senonevero) dont vous nous conseillons la lecture. Ce n'est pas le genre de bouquin qui nous fait perdre du temps.
 

vendredi 14 octobre 2011

Sur la vie et sur la Mort de Philippe Labbey


 

Philippe Labbey est mort fin août 2011, il avait 48 ans.

Oui, Philippe Labbey portait «son suicide à la boutonnière» et c'est même pour cela que ce gamin maigrelet arrivé tout droit de sa Normandie avait attiré notre attention. Il allait avoir 16 ans et moi 20, nouveau venu dans le quartier il se lia rapidement avec un groupe d’homosexuels que nous connaissions du collège  Pailleron-poubelle du secteur. Viré du lycée en seconde il commençait à traîner entre banlieue et Paris, libertaire de cœur et poète dans l’âme il cultivait  ivresses et dérives. 
Premier touché par la grande vague Punk de 1977, à une époque ou nous fricotions déjà avec «l'Autonomie parisienne», son vieux Perfecto pourrit était un vrai collector hérité de son grand frère, si élimé et si déchiré qu'il était la tenue Punk idéal, un must. Le lascar avait un look gavroche kepun.

Malgré son jeune age il n'était plus un Bisounours depuis longtemps, une vie familiale chaotique et la zermi façon «pays d'Auge» l'avait marqué au fer rouge, nous étions faits pour nous entendre et passer rapidement à l'action. 

Lecteur de Rimbaud, Genet, Cioran, des textes du FHAR mais aussi Debord, Marx et Bakounine. Philippe écoutait le My Way de Syd Vicious en boucle dans l'appartement familiale ou sa grande sœur, une quasi-sainte, essayait de tenir sa nombreuse famille, c'est sur ses épaules que reposaient le présent et l'avenir de ses jeunes frères et sœurs.  L'époque était résolument au No Futur ce qui implique un certain nombre de galères, dans le désordre :  La dope (la Fac de Vincennes était proche), quelques larcins du coté des pharmacies (une spécialité d'époque), des balades en voitures empruntées, donc police vos papiers qui s'ajouta à une surveillance policière «politique» déjà en route...

Une série de modestes braquages et quelques longs mois de pension à Fleury-Mérogis ou il fêtera ses 20 ans ( comme beaucoup d'autres il donnera son sang, seul moyen en prison de boire un verre de vin... Le sang collecté dans les prisons française était à cette époque celui d'une population carcérale contaminée pour un tiers par un cocktail HIV/VHC-B à l'origine de l'affaire du Sang Contaminé ) clôturent ces débuts agités, après sa sortie Philippe fait une formation de comptabilité, trouve un job qu'il gardera toute sa vie et s’installe à Paris du coté de la rue Blanche pas très loin de sa sœur Régine Labbey  (Amie de la liberté, Activiste d'ACT-UP de la première heure et de plus portée volontaire pour exercer son métier d'infirmière auprès des malades HIV, un accompagnement à la mort à l'époque et celui de ses proches. Elle était lesbienne militante de la cause des femmes, mère d'une petite fille et l'une des première femmes adhérant à ACT-UP avec Isabelle. Aînée de 3 ans de Philippe elle entretenait des relations quasi-fusionnelles avec son frère, leur liens étaient complexes et son décès acheva de laminer un Philippe encore non-remis du décès de Cleews.  DCD par suicide revendiqué, en 1998 à Paris.  Régine avait  lu "Suicide mode d'emploi" depuis 1982 elle me l'avait taxé et son métier lui avait appris le reste...). C'est à cette époque (1987) que nous reprenons nos relations ce qui nous conduira entre autre activités à la création d'Act-Up Paris en 1989. ( sur les sept de la première réunion informelle, trois étaient des "nôtres" : Pierre, Cleews et Philippe... Les quatre autres étaient menés par le louche Didier Lestrade,  journaliste degôche qui révélera sa vraie nature en contestant l'élection de Cleews à la présidence d'Act-Up Paris,  inondant alors la presse Gay d'insultes et de mensonges, nous qualifiant de Robespierristes, Ténors enragés, Ultra-révolutionnaires, il visait particulièrement Cleews et Philippe. Ce merdeux ne digérait pas d'avoir perdu son confortable siège de président soporifique mais l'Affaire du sang contaminé vérifiai nos analyses et la queue basse il du se résoudre à passer la main. )

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De la révolte immédiate a l'intelligence critique de son époque.
Du Debordisme a la défense catégorielle des homosexuels.

On s'use vite lorsque l'on engage le combat dans cette insupportable époque, Philippe était de ceux qui ont osés, qui osent se soulever pour le meilleur et pour le pire. Comme le répètent inlassablement le «communiqué  officiel» de la juste-ligne-gay, lui-même repris en coupé-collé sans un mot de plus: Il était homosexuel militant et ne sera connu que pour cela. Ainsi en a décidé le Spectacle et Philippe l'a finalement bien mérité. Il ne voulait plus rien d'autre depuis longtemps, bien avant la mort de Cleews Vellay (1994) son ami de cœur et la rencontre de sa vie.
C'est en décembre 1993 avec «La capote sur l'Obélisque» que tout se termine pour lui, la société du spectacle l'a rattrapé, figé comme un insecte dans l'ambre. C'est donc seulement pour cela qu'il restera provisoirement dans les mémoires médiatiques. On y ajoute rapidement son rôle conjoint dans la création du Centre Gai et Lesbien de Paris (relooké depuis LGBT) qu'il présidera longtemps. Ces deux événements sont liés aux Financements dont il s'est fait le prisonnier volontaire, pouvait-il encore garder une âme, sa liberté, sa conscience ?
La poignée de main d'un Pierre Berger est peut-être "gluante", encore faut-il accepter de la serrer, Cleews lui refusait celle des ministres devant les médiats, Bernard Kouchner s'en souvient encore... 
C'est en effet une "poignée de mains" de trop (celle d'un ancien Premier Ministre degoooche en 1991) qui marque une première rupture entre Philippe et moi. La réaction ultra-violente de Cleews à cette insupportable trahison manifestait son émancipation définitive de son compagnon et mentor, et son ralliement à une "Ligne Dure" que j'étais encore le seul à défendre (voir lettres et télégrammes). 
Sauvé de l'impasse Khmer-Gay par le film testament de Guy Debord, il avait finaudement préparé ce reportage avec Cleews et bien choisi le Borsalino (oublié ou taxé dans un bar...), il espérait que Guy et Alice Debord le remarquerait...
Bien joué man ! 
Philippe Labbey
Sans illusions sur Act-Up Paris après la mort de Cleews il rédige en 1996 le définitif Fin D'Act-Up Paris qui est son meilleur texte avec Demandez le Programme début 1991 (1ere remise en cause de l'équipe D.Lestrade avant la montée vers la présidence de Cleews Vellay) et  Mauvais Sang en 1989, et qui recadre notre action dans le temps en abandonnant enfin la coquille vide de l'organisation aux charognards étatistes et, à leurs suiveurs fonctionnarisés dans l'esclavage salarié, au juste prix de leur trahison permanente. 
«Je peux bien crever maintenant que Debord m'a immortalisé» me dit-il en 1995  après avoir visionné le film. Sur ce point il a tenue parole, jamais plus il n'a quitté le train-train de la minuscule  Cause Gay parisienne, sa messe était dite
Qu'elles sont loin les cavalcades nocturnes bombes de peintures et gyrophares de keufs... 
Nous étions définitivement brouillés depuis 1996/97.
Régine Labbey à 20 ans

Cleews Vellay in Debord film



Argent et homosexualité, un thème à explorer...

Scalpel à 33 ans







lundi 10 octobre 2011

Examen critique de l'ouvrage de Jean-Claude Michéa

 

 " L'Empire du moindre mal " » 

Selon certains, le capitalisme, également appelé économie de marché plus démocratie, est en train de vivre actuellement une phase de grande expansion. Selon d’autres, ces triomphes ne sont qu’une fuite en avant qui masque sa situation chaque jour plus précaire. Mais tous sont d’accord pour dire que nous vivons une phase historique de très grands changements qui ne ressemble à aucune autre. Tous, sauf ceux qui ont fait de la critique du capitalisme leur métier. On aurait pu espérer que la fin définitive du « socialisme d’État » en 1989 eût également mis un terme au genre de marxisme lié, d’une manière ou d’une autre, à la modernisation « de rattrapage » qui a eu lieu dans les « États ouvriers ». Le champ semblait désormais libre pour l’élaboration d’une nouvelle critique sociale, à la hauteur du capitalisme postmoderne et capable de reprendre les questions de base. Mais l’appauvrissement rapide des classes moyennes, évolution que presque personne n’avait prévue, a redonné une vigueur inattendue à des récriminations qui ne reprochent au système capitaliste que les injustices de la distribution et les dommages collatéraux qu’il produit, sans jamais mettre sérieusement en question son existence même et la vie qu’il crée. C’est souvent en prenant appui sur les concepts les plus périmés du marxisme traditionnel que trotskistes électoraux, négristes et autres citoyennistes présentent leur requête de gestion différente de l’évolution de la société industrielle capitaliste. Ici, la critique sociale se réduit essentiellement au dualisme entre exploiteurs et exploités, dominants et dominés, conservateurs et progressistes, droite et gauche, méchants et bons. Donc, rien de nouveau sous le soleil. Les fronts sont toujours les mêmes. Et un Marx réduit au pourfendeur des « profits immoraux » jouit alors de nouveau d’un droit de présence dans les grands média.

Heureusement, en marge de cette confrontation médiatico-électorale entre libéralisme et altermondialisme - version modernisée de la social-démocratie -, d’autres formes de critique sociale ont commencé à se formuler. Dégagés de l’obligation de lancer des slogans pour rassembler des foules, certains auteurs ont notamment pris la liberté de focaliser leur critique sur le statut réel des sujets créés par le capitalisme et de mettre en doute le mythe d’une gauche, ou d’une extrême gauche, héroïquement opposée à un capital toujours désireux d’annuler les « conquêtes des travailleurs » ou des « minorités ». Malgré leurs très grandes différences, voire oppositions, sur de nombreux points, on peut retrouver cette perspective chez des auteurs comme Luc Boltanski, Serge Latouche (et plus en général les auteurs liés au thème de la « décroissance »), Dany-Robert Dufour, Annie Lebrun, Jaime Semprun ou Jean-Claude Michéa, pour se limiter à des auteurs français. Leurs sources sont très variées et vont des idées situationnistes jusqu’à la psychanalyse lacanienne, du surréalisme à l’écologie. En même temps, on commence à assister à la diffusion d’une critique qui a son point de départ dans une reprise des catégories de la critique de l’économie politique formulée par Marx (le Marx « ésotérique ») : c’est la critique de la valeur et du fétichisme de la marchandise. J’en ai exposé l’essentiel dans mon livre Les aventures de la marchandise[2]. Il est encourageant de pouvoir constater un début d’échanges entre ces différentes approches qui aboutira peut-être un jour à une nouvelle critique sociale capable d’unir l’acuité de la description phénoménologique à la rigueur des analyses de fond.
C’est dans ce sens que je me propose de commenter une partie de l’œuvre de Jean-Claude Michéa. On y trouve des aspects auxquels non seulement on peut souscrire sans réserve, mais qui ouvrent en outre des véritables perspectives nouvelles pour la compréhension de l’« apocalypse de notre temps » et pour lesquels il faut lui savoir gré. En revanche, il y a d’autres développements sur lesquels on ne peut qu’exprimer, du point de vue de la critique de la valeur, un désaccord, parfois même très fort. Et c’est un bon signe pour les nouvelles conditions de la critique : il n’existe plus une échelle unique pour déterminer si une pensée est proche ou éloignée d’une autre, on ne doit plus s’inscrire obligatoirement dans un des partis de la réflexion qui font que ceux qui partagent les opinions sur « a » les partagent forcément aussi sur « b ».
 
La thèse principale de Michéa ne peut que paraître provocatrice pour un militant de la gauche : il décrit « la gauche » comme une forme du libéralisme. Cependant, cette amère constatation est effectivement essentielle pour comprendre l’histoire du capitalisme. Au début de Les Aventures de la marchandise, j’ai écrit que Marx, avec une partie de son œuvre (la partie « exotérique »), a été « le théoricien de la modernisation, le “ dissident du libéralisme politique ” (Kurz), un représentant des Lumières qui voulait perfectionner la société industrielle sous la direction du prolétariat » (p. 12). Michéa a absolument raison de souligner que le capitalisme n’est pas conservateur par son essence et que l’esprit bourgeois n’est pas égal au capitalisme. Il analyse avec acuité la contribution que beaucoup des combats de la gauche post-soixante-huitarde ont fournie à la modernisation du capitalisme, comme le culte de la jeunesse, du nomadisme et des hommes sans qualités et sans liens (dont Deleuze a été le chantre le plus excessif)[3]. Il pointe les ambiguïtés de la « philosophie du soupçon » et de la « démolition des héros », et plus généralement les ravages de l’éducation contemporaine. En même temps, on comprend que sa critique des Lumières est toujours conduite au nom du « projet moderne d’émancipation » et n’a rien à voir avec un simple regret nostalgique du monde qui fut, y compris son ordre social – regret qui commence à se répandre, même dans certaines niches de la critique anti-industrielle. Michéa combat la conviction que la croissance des forces productives renversera les rapports de production dans un sens émancipateur et il voit, à raison, dans les théories d’A. Negri et de ses suiveurs un avatar de cette illusion qui dure depuis deux siècles.
 
Finalement, la grande force de Michéa, c’est d’insister sur la nécessité d’une réforme morale pour sortir du bourbier de la société marchande. Ce thème est rarement abordé par ceux qui se veulent des ennemis du système, parce que l’exigence morale suppose que chacun est capable de faire un effort personnel pour se dérober partiellement au système, au lieu de se concevoir comme sa simple victime. Des meilleures pages de Michéa se dégage, comme d’ailleurs chez son inspirateur Christopher Lasch, un véritable air de « sagesse », où le personnel rejoint l’universel.
 
Cependant, les théories de Michéa suscitent au moins deux grandes objections. La première concerne son refus de reconnaître la centralité de la critique de l’économie politique pour comprendre la société capitaliste. La deuxième, qui d’une certaine manière en découle, touche à la place centrale que les concepts de « common decency » et de « peuple » occupent dans sa réflexion.
 
Il est communément admis que le « matérialisme historique » constitue un des piliers de la pensée de Marx et du marxisme entier. Cette affirmation n’est pas fausse, même si Marx et Engels ont peu à peu approfondi les premières définitions un peu simplistes qu’ils en avaient données dans leurs œuvres de jeunesse L’Idéologie allemande et Misère de la philosophie, auxquelles se réfère Michéa (EMM 63[4]). L’explication matérialiste de l’histoire a signifié une grande rupture avec toute historiographie précédente, et un certain unilatéralisme, que le matérialisme historique a toujours gardé même chez Marx lui-même, est aussi dû à cette nécessité de soutenir avec vigueur une perspective entièrement nouvelle (en effet, les libéraux n’avaient jamais appliqué leur anthropologie de l’égoïsme à l’histoire). La fossilisation de l’œuvre de Marx dans le marxisme ultérieur, devenu l’idéologie officielle d’un mouvement ouvrier qui agissait désormais à l’intérieur des catégories capitalistes de base qui n’étaient plus mises en question, a également transformé l’intuition matérialiste originelle en article de foi et en dénonciation obsessionnelle de l’« idéalisme bourgeois ». Mais à la différence de ce que pense Michéa (EMM 69), l’explication matérialiste de l’histoire n’est pas logiquement identique à la croyance dans le progrès, sur laquelle d’ailleurs le vieux Marx commençait à avoir des doutes. Le matérialisme historique a plutôt partie liée avec le schéma « base » versus « superstructure », selon lequel les activités de production et reproduction matérielles, d’un côté, et tout le reste de l’existence humaine, de l’autre, se trouvent dans une relation de cause à effet. L’activité économique serait, toujours et partout, au centre de la vie humaine. C’est le constat, dès lors, de l’importance indéniable d’autres facteurs, tels que le langage, la psychologie ou la religion qui a valu au marxisme, et à Marx lui-même, le reproche d’« économisme » et a poussé beaucoup d’intellectuels partis de Marx – comme Castoriadis ou Habermas – à ravaler le marxisme au rang de « science auxiliaire », encore utile pour comprendre certains mécanismes économiques, mais absolument inadéquate pour saisir la complexité de la vie moderne.

Un des points forts de la critique de la valeur est d’avoir rompu radicalement avec la dichotomie de base/superstructure – non au nom d’une « pluralité » supposée de facteurs, mais en prenant appui sur la critique marxienne du fétichisme. Le fétichisme de la marchandise n’est pas une fausse conscience, une mystification, mais une forme d’existence sociale totale, qui se situe en amont de toute séparation entre reproduction matérielle et facteurs mentaux, parce qu’il détermine les formes mêmes de la pensée et de l’agir. Il partage ces traits avec d’autres formes de fétichisme, telle la conscience religieuse. Il pourrait ainsi être caractérisé comme un a priori – qui cependant n’est pas ontologique comme chez Kant, mais historique et sujet à évolution. Cette interrogation sur les codes généraux de chaque époque historique sauvegarde en même temps, contre la fragmentation introduite par l’approche poststructuraliste et postmoderne, une perspective unitaire. Le développement de cette approche en est encore à ses débuts, mais on peut indiquer, comme exemple de son pouvoir heuristique, le regard qu’il permet de jeter sur la naissance du capitalisme aux XIVe et XVe siècles
[5] : il y a un lien entre les débuts d’une vision positive du travail dans les monastères le long du Moyen Âge, la substitution du « temps abstrait » au « temps concret » (et la construction des premières horloges), les innovations techniques et l’invention des armes à feu – cette dernière était à l’origine du besoin énorme d’argent des États naissants, qui a impulsé la transformation des économies de subsistance en économies monétaires. Il est impossible d’établir dans ce cas une hiérarchie entre des facteurs « idéaux » (la conception du temps, la mentalité de travail) et les facteurs matériels ou technologiques ; en même temps, il ne s’agit pas d’une simple coïncidence entre éléments indépendants. L’aptitude à l’abstraction et à la quantification semble constituer ici ce fétichisme, ce code a priori, cette forme de conscience générale sans lesquels les innovations technologiques ou les découvertes géographiques n’auraient pas eu le même impact – et vice-versa.
 
Ce « dépassement » du matérialisme historique – une véritable Aufhebung au sens hégélien – n’est pas une tâche aisée ; il s’agit plutôt d’un travail de longue haleine. Malheureusement, le rejet – très justifié – de la vulgate matérialiste a conduit beaucoup d’esprits, à partir des années soixante, à saisir simplement l’autre alternative du dilemme traditionnel et à retourner à des formes d’explication « idéaliste » de l’histoire. C’est le cas de l’œuvre de M. Foucault avec ses « épistémès » venus de nulle part, ainsi que du « déconstructivisme ». Michéa, lui aussi, tient à se démarquer explicitement du « matérialisme historique » (EMM 63). Il semble ainsi que le capitalisme et la société libérale existent parce que quelqu’un les a imaginés et que quelqu’un d’autre s’est appliqué à mettre en pratique ces idées. Le capitalisme serait, selon Michéa, « d’abord une métaphysique (et seulement ensuite le système réellement existant engendré par la volonté politique d’expérimenter cette métaphysique) » (IAS 130, italiques dans l’original). Il écrit dans son dernier livre : « Je soutiens, en effet, que le mouvement historique qui transforme en profondeur les sociétés modernes doit être fondamentalement compris comme l’accomplissement logique (ou la vérité) du projet philosophique libéral, tel qu’il s’est progressivement défini depuis le XVIIe siècle » (EMM 14, italiques dans l’original). Le libéralisme a été voulu avant d’être mis en œuvre et, depuis plus de deux siècles, les « élites politiques occidentales » ont entrepris de « matérialiser les dogmes à l’échelle du monde entier » (EMM 68)[6].
Or, il est juste de mettre en relief que le capitalisme possède des racines métaphysiques et n’est pas seulement, comme il se présente lui-même, un projet rationnel de domination du monde, issu des Lumières et par définition au-delà de toute métaphysique et de toute religion. On peut démontrer, au contraire, que la valeur économique et son auto-valorisation permanente n’ont pas seulement pris la place des anciens dieux auxquels il fallait sacrifier, mais que la valeur (et donc le travail, le capital, l’argent, etc.) ont des origines directes dans les anciennes métaphysiques. Ils sont en bonne partie des sécularisations de ce qui  dans le passé se présentait ouvertement comme religieux. Walter Benjamin a été un des premiers à faire des réflexions intéressantes à ce propos[7].
Mais chez Michéa il s’agit de quelque chose d’autre : il affirme que les conditions pour la naissance du capitalisme avaient déjà été réunies plusieurs fois dans l’histoire et que le capitalisme n’est donc pas la « conséquence inéluctable du degré de développement objectif » (IAS 63), parce qu’il fallait aussi une certaine « configuration politique et philosophique » (IAS 64). Cependant, il ne décrit pas un processus anonyme, où les actes sociaux et les idées sont les deux faces de la même forme fétichiste, mais il nous présente une philosophie qui a été, selon lui, capable de remodeler la réalité. Sa thèse est exposée avec clarté : les horreurs des guerres de religion aux XVIe et XVIIe siècles ont fait naître le projet libéral de bâtir une société qui ne demande plus aux hommes d’être bons, mais seulement de respecter certaines règles qui leur permettent de suivre leur intérêt propre. Mais c’est ici que surgit un problème : si un siècle de massacres au nom de la religion peut effectivement expliquer la philosophie d’un Hobbes ou d’un Spinoza, il n’explique pas du tout la persistance de cette pensée une fois les guerres de religion terminées. Le trauma a été trop durable ? L’histoire démontre cependant que les idées tombent très vite dans l’oubli dès que disparaît le contexte qui les a fait naître. Lorsque le libéralisme a commencé à remporter ses véritables triomphes, au début du XIXe siècle, il y avait maintes choses beaucoup plus présentes à l’esprit des contemporains que les guerres de religion. Il y a alors deux possibilités : ou le libéralisme a gagné parce qu’il était « en phase » avec les « nécessités » du capital, une fois que celui-ci était devenu la forme prédominante de reproduction sociale. Ou il faut attribuer un rôle déterminant aux idées et aux « élites » capables de les imposer par la force et la ruse. Cette deuxième hypothèse conduit ainsi vers une explication du capitalisme comme conspiration permanente des grands seigneurs méchants contre le bon peuple. Michéa refuse explicitement les « théories du complot », mais on se demande si ainsi elles ne risquent pas de rentrer par la fenêtre.
On peut appliquer au rôle des idées – par exemple, le « projet d’organiser scientifiquement l’humanité » (EMM 67) auquel Michéa attribue un grand rôle en ce qui concerne la naissance de l’Union soviétique – l’argument que Michéa oppose très justement à ceux qui attribuent un rôle décisif aux inventions technologiques (et qui n’existent pas seulement dans le champ marxiste – il suffit de penser à M. McLuhan) : des inventions comme la machine à vapeur ont été faites plusieurs fois dans l’histoire, mais encore fallait-il que toutes les autres conditions – sociales et « de mentalité » – fussent réunies avant que ces inventions pussent être adoptées et développer leur potentiel. Ce raisonnement vaut aussi pour les idées : pourquoi une pensée qui existait, ou qui aurait pu exister, depuis longtemps, a-t-elle commencé à jouer son rôle historique en ce moment précis ? Déjà Campanella voulait faire diriger sa « Cité du soleil » par des prêtres- scientifiques. 
Finalement, Michéa a raison de critiquer la projection rétrospective des catégories économiques modernes sur les sociétés précapitalistes, comme le fit Engels dans ses dernières œuvres. Mais le « matérialisme historique » n’est pas seulement né dans la société moderne, il dit aussi la vérité sur celle-ci : c’est le développement capitaliste lui-même qui a effectivement soumis la totalité de l’existence humaine aux impératifs économiques – ou directement, ou indirectement avec la création d’idéologies et de sphères de vie qui doivent assurer le fonctionnement de la machine économique. Le totalitarisme de la marchandise a donc réalisé le matérialisme énoncé par le marxisme. Cette constatation prend tout son sens lorsqu’on considère que la domination de l’économie capitaliste n’est pas un projet qui serait éthiquement injuste, mais rationnel et réalisable – il est plutôt la quintessence de l’irrationnel et de l’autodestruction. Et ceux qui dénoncent l’« économisme » de Marx croient découvrir une insuffisance de la théorie de Marx, quand en vérité ils nient le défaut principal de la réalité capitaliste : son « économisme réellement existant ».
Souvent, on jette avec l’eau sale de l’« économisme » toute la critique de l’économie politique. Pour une critique sociale qui se veut radicale, il est fondamental de reconnaître dans les catégories de base de la société capitaliste – la marchandise, la valeur, le travail, l’argent, le capital, la concurrence, le marché, la croissance – des catégories appartenant à la seule modernité capitaliste, et non des éléments indispensables à toute vie en société. Il ne suffit pas de critiquer les seules idées dominantes et de croire que le système fonctionne essentiellement en manipulant les consciences des gens. La critique de la « représentation économique du monde » (IAS 53) est prioritaire selon Michéa – mais il ne s’agit pas seulement de la « représentation », c’est-à-dire de la prédominance de l’économie dans les têtes. Il faut surtout battre en brèche la domination réelle de l’économie, qui frappe également ceux qui la détestent. On peut souvent constater dans les milieux « critiques » la conviction que le capitalisme entrerait en crise si seulement il perdait l’approbation de ses sujets[8]. Mais la crise écologique démontre clairement la dissociation totale entre la conscience et ce que les mécanismes anonymes de la concurrence nous forcent à faire tous les jours. Ces discours – pour ne pas parler des théories déconstructivistes, pour lesquelles agir sur les représentations est la seule façon d’agir tout court, parce que les représentations sont la seule réalité – finissent toujours par nous ramener à la fameuse phrase du début de L’Idéologie allemande, où Marx et Engels se moquent des jeunes hégéliens (véritable chaînon manquant entre les sophistes et les postmodernes) qui croient que les hommes se noient parce qu’ils ne réussissent pas à se libérer de l’idée de la pesanteur…

 Anselm Jappe


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[1] L’empire du moindre mal, éd. Climats 2007

[2] Éditions Denoël, 2003. Voir également le Manifeste contre le travail (éd. 10/18) et les écrits de Robert Kurz traduits en français (Lire Marx, éd. La Balustrade ; Avis aux naufragés, éd. Lignes ; Critique de la démocratie balistique, éd. Mille et une nuits), ainsi que Le temps, le travail et la domination sociale, de Moishe Postone,  à paraître prochainement chez Fayard.

[3] Le passage du libertaire au libéral explique en effet bien l’expérience de ma génération et les conséquences inattendues des meilleures intentions. Je me souviens de l’époque (j’étais lycéen en Allemagne dans les années soixante-dix) où nous (les jeunes d’extrême gauche, les anarchistes, les freaks, soucieux surtout de n’être pas « bourgeois ») nous sentions courageux parce que nous soutenions que chacun n’est mû que par son intérêt personnel et qu’en dernière raison on fait tout par égoïsme, même ce qui se présente comme un acte de générosité (on le fait alors pour sa réputation). Cela nous semblait provocateur et « progressiste » : nous mettions à nu l’hypocrisie bourgeoise. En effet, il était assez juste de s’opposer aux assertions – encore très courantes – selon lesquelles les enseignants n’opéraient que pour le bien des élèves, que les parents se sacrifiaient pour les enfants, que l’État pensait à ses citoyens, que les fonctionnaires publics n’agissaient que par leur sens du devoir et que nous devions donc en retour à ces figures d’autorité de la gratitude et de la confiance, parce que même lorsque leurs actes ne nous convenaient et ne nous convainquaient pas du tout, cela n’était dû qu’à notre manque de maturité. Certains enseignants nous accusaient d’« ingratitude ». Cela me faisait tomber des nuages. Nous aurions dû éprouver de la gratitude pour ceux qui avaient gâché notre jeunesse pour nous « adapter » (mot-clef de nos discours) à un système méprisable ? Mais nous ne nous arrêtions pas au fait de découvrir les intérêts propres de nos tuteurs. Les échos qui nous parvenaient du matérialisme historique et de la psychanalyse, encore mal vus de l’idéologie officielle, nous conduisaient à démolir avec une espèce de joie méchante toute l’idéologie « bourgeoise » de l’altruisme, sans nous laisser apercevoir qu’avec une telle anthropologie pessimiste il serait assez difficile de construire cette société émancipée qui restait notre horizon politique. Ainsi, nous avons involontairement anticipé sur un stade du développement capitaliste qui alors était encore à venir : le libéralisme pur et dur, libre du tribut hypocrite que ses prédécesseurs payaient encore à la « vertu ». Le culte que certains vouaient à Sade constituait également une manière de célébrer l’égoïsme le plus total au nom de l’émancipation (voir mon article « Sade, prochain de qui ? » in Illusio n° 4, 2007).
[4] EMM = L’Empire du moindre mal, Climats, 2007 ; IAS = Impasse Adam Smith, Climats, 2002.

[5] Michéa, lui aussi, se propose d’expliquer la naissance de cette « exception occidentale » (EMM 20) – mais en faisant débuter sa genèse au XVIIe siècle, ce qui est décidemment trop tard.

[6] Il faudrait aussi remarquer que les libéraux d’aujourd’hui n’ont pas du tout le droit de se revendiquer de penseurs comme Tocqueville. Certaines des considérations de celui-ci comptent parmi les meilleures mises en garde jamais faites contre les dangers du totalitarisme « doux » d’une société parfaitement libérale et marchande.

[7] W. Benjamin, « Kapitalismus als Religion », en français en ??? 

[8] Il apparaît donc très douteux que, comme l’affirme Michéa, « le système capitaliste développé s’effondrerait d’un seul coup [ !] si les individus n’intériorisaient pas en masse, et à chaque instant, l’imaginaire de la croissance illimitée, du progrès technologique et de la consommation comme manière de vivre et fondement de l’image de soi » (« Conversation avec Jean-Claude Michéa », dans À contretemps n° 31, p. 8). En effet, il dit ailleurs très justement que « nous sommes globalement libres de critiquer le film que le système a décidé de nous projeter […] mais nous n’avons strictement aucun droit d’en modifier le scénario » (idem, p. 10).

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