jeudi 18 août 2011

Le « retour de l’Etat » comme administrateur de la crise


Là où il y a communication, il n'y a pas d'État




Les partis de gauches attribuent la crise économique mondiale actuelle à des causes politiques. Le néolibéralisme avec sa dérégulation totale du marché et en particulier le déchaînement des marchés des capitaux auraient échoué. Maintenant, ils prétendent que nous nous approchons d'une ère de règlementation et de contrôle par l'Etat et notre tâche serait d'influencer les formes qu'elle prendra. La demande principale est de revenir avant l'influence du capital financier et d’obtenir un renforcement de l'économie réelle, qui devrait à son tour être réformée tant écologiquement que socialement. La réussite de cela, on la traite avant tout comme une simple question de rapports de force et de mobilisation politique.

Cependant cette analyse oublie le caractère fondamental de la crise mondiale. Même si elle a été précipitée par un accident financier du marché, ses causes doivent être trouvées tout à fait ailleurs. L'épanouissement immense des marchés des capitaux au cours des trente dernières années n'a pas été causé par des décisions politiques obstinées ou incorrectes, mais est l'expression d'une crise structurelle de la valorisation de capital, une crise qui a commencé par la fin du boom du fordisme de l'après-guerre. Par la réorganisation fondamentale des conditions de travail et des rapports de production au cours de la troisième révolution industrielle (automatisation, flexibilisation et précarisation du travail, les chaînes transnationales de création de valeur, etc.), nous avons vu apparaître une rationalisation massive du travail dans les secteurs capitalistes centraux.

Cela a considérablement sapé la base de la valorisation du capital, qui consiste dans l'exploitation continuellement croissante de la capacité de travail. Cela a à son tour mené à la déviation de plus en plus de capital sur les marchés financiers : le capital ne pouvait plus trouver des occasions suffisantes pour sa valorisation dans « l'économie réelle » et une bulle gigantesque sans garantie de « capital fictif » (Marx) a été gonflée. Sans cette déviation qui a permis le report de la crise d'accumulation du capital, l'économie mondiale se serait effondrée il y a longtemps. Cependant, le prix de cela était l'accumulation d'un potentiel de crise de plus en plus grand. Il n’est ainsi pas étonnant que l'accident soit venu : ce qui a plutôt besoin d’une explication est que cela pouvait être prolongé pendant si longtemps. C'était seulement possible parce qu'au niveau de l’Etat et au-delà au niveau transnational, la politique a principalement visé le soutien de la dynamique des marchés financiers et a ainsi réagi au début de chaque crise (celles du Mexique, en Asie, en Russie, celle de la « Nouvelle Économie ») de la même façon : avec la création de crédit supplémentaire, pour inciter l'inflation d'une nouvelle bulle. Le modèle de ces réactions est la preuve que la raison structurale du processus de crise se trouve au-delà de la portée de la politique, car elle résulte d'une contradiction fondamentale dans la dynamique interne historique du capitalisme, lui-même un pré-requis à toute action consciente. Le capitalisme crée des forces productives immenses et des potentiels de richesse [matérielle] qui permettrait une bonne vie pour chacun (vraiment pour chacun). Cette richesse n'est cependant pas compatible avec le but autoréférentiel d'exploiter le travail vivant, parce qu'il rend de plus en plus de travail superflu. Cela ne peut se terminer que par déterminer un processus fondamental de crise, qui sape non seulement les bases de la valorisation du capital, mais en même temps les rapports sociaux de reproduction sociale dont il dépend, avec les bases naturelles de la vie. L'inflation des marchés financiers n'est pas la cause de la crise, mais un de ses symptômes. Elle montre que l'accumulation capitaliste peut seulement fonctionner précairement comme un appendice au capital fictif.

Dans ce contexte le contenu réel du très évoqué « retour de l'Etat » devient clair. Malgré tout l'intérêt de pure forme pour la « régulation » et le retour à « l'économie réelle », la défense des marchés financiers gonflant une nouvelle bulle de spéculation et du crédit continuera à rester au centre de toute politique d'administration de la crise. Même les partis de gauche des sociaux-démocrates, des syndicalistes et des représentants d'ATTAC doivent nécessairement exiger que les banques soient sauvées. Les seules différences sont couchées dans le détail - c'est-à-dire si vraiment elles devraient être nationalisées qui devrait en assumer le coût. Cette dernière question est cependant déjà résolue : les coûts sont si énormes qu'ils peuvent seulement être couverts par l'emprunt public massif. Tout le reste (« imposer les riches », les coupes dans les salaires des patrons, la responsabilité privée des banquiers, etc.) est simplement symbolique. Mais la fonction que ces demandes accomplissent dans le débat politique est régressive, parce qu'elles servent seulement à dénoncer des boucs émissaires et répandre l'idée d’une atrocité morale, masquant ainsi les vraies dimensions de la crise.

Seulement l'emprunt public massif pour sauver le système financier suggère - même s'il réussit précairement à ajourner le délai du processus de crise avec une montée violente d'argent - que dans les années suivantes beaucoup d'aspects de la reproduction sociale seront plus encore réduits parce que l'on ne peut plus les considérer « financièrement viables ». Mais les sommes qui seront nécessairement dégagées pour rembourser les dettes amassées ne seront jamais économisées par les politiques restrictives d'austérité. Il n'est pas de fait possible non plus que je ce sois la masse des salariés, des précaires et des chômeurs qui puisse les  payer. Ce sont ces ouvriers, précaire et chômeurs cependant qui sentiront le plus intensément les effets des «  renflouements », parce que la dette servira d'une restriction brutale de chaque politique future, et peu importe quel parti ou tendance aura à faire cela. Car tandis qu'il y aura des limites à l'emprunt public futur, le fardeau des paiements d'intérêts grandira massivement. Les conséquences sont évidentes : la politique se concentrera en premier lieu sur le maintien « des fonctions appropriées au système » et celles-ci sont, en plus des marchés financiers, les cœurs restants et « les groupes » de valorisation productive du capital, avec l'infrastructure et le personnel qu'ils exigent. L'infrastructure générale, la protection sociale, les services médicaux publics seront démantelés plus encore, les salaires et les pensions de retraite seront diminués (par des coupes et suite à l'inflation) et le nombre des précarisés et des gens  « superflus » continuera à grandir. L'administration de la crise, pour eux, signifie des cuisines de distribution de soupes, la discipline autoritaire et l'exclusion. Même les partis politiques qui arrivent au pouvoir avec des promesses comme la volonté des réformes sociales et environnementales suivent cette logique de l'administration politique de la crise.

 Le débat actuel sur les réformes est une farce, parce qu'il suggère une perspective pour laquelle les bases matérielles ne sont plus présentes. Pendant les périodes de boom du capitalisme et particulièrement dans les temps du boom Fordiste de l'après-guerre, une amélioration relative de la vie - et des conditions de vie - était possible dans la structure de capitalisme, parce que la dynamique de croissance du mouvement de la valorisation provoquait une pression pour intégrer un nombre croissant de gens dans le système de production de marchandises et de travail.  Depuis, de plus en plus d’entre eux ont été rendus « superflus » du point de vue du capital, la fonction de « la politique de réforme » est réduite à l'organisation et à la facilitation de la fragmentation croissante, sociale et régionale de la société. Cette tendance deviendra plus visible dans le nouveau développement de la crise. Une nouvelle perspective pour l'émancipation sociale peut seulement être formulée en opposition cohérente à la politique de démantèlement de l'administration de la crise : par la tentative cohérente de faire que les points de vue de la richesse matérielle et de la satisfaction de besoins sensuels s'appliquent à chacun. Seulement alors les luttes des travailleurs comme celles des « superflus » contre l'abattage du social et des infrastructures ou celles qui visent à l'appropriation directe et collective des ressources sociales (le logement, des espaces culturels et sociaux, etc.), pourront avoir une nouvelle perspective d'émancipation. Tant que la richesse peut seulement être pensée dans la valeur - et la forme marchandise - l'accès à la richesse matérielle apparaît possible seulement via le détour par l’argent, les restrictions et les folies de cette forme continueront à la fin à être présupposées et acceptées. C’est dans cette forme valeur que les fermetures à grande échelle d'installations de production dans lequel des choses utiles et raisonnables (comme la bonne alimentation) apparaissent « inévitables », pendant qu'en même temps on luttera pour l'entretien et l'agrandissement de la production d'auto avec acharnement, quoique les effets d'empoisonnement du climat soient connus depuis longtemps. Ceci bloque la seule sortie du cours autodestructif de la société de marchandises, un processus qui commence dans nos têtes, comme bien entendu dans nos actions. Notre tâche est de passer à travers ce blocus.


10 août 2009. Norbert Trenkle, membre du groupe allemand Krisis.


Traduction (en amateur) 23 novembre 2009 : Clément.



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