jeudi 15 septembre 2011

« Ouvriers contre le travail »


Ce texte est une présentation critique (parue sur libcom) de la traduction française publiée en 2010 chez Senonevero du livre, si intéressant d'un point de vue historique, de Michael Seidman « Workers against work », « Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les fronts populaires ». Professeur d'histoire à l'université de Caroline du Nord Wilmington aux Etats-Unis, spécialiste de l'histoire contemporaine française, cet auteur a également publié en 2004, « The Imaginary Revolution. Parisians Students and Workers in 1968 ».  A partir d'une critique du fétichisme moderne (critique de la valeur), le texte suivant pointe toutefois de manière pertinente, certaines des limites théoriques et pratiques du livre « Ouvriers contre le travail ». On ne peut pourtant qu'espérer que naissent mille autres projets de traduction des ouvrages et textes de Michael Seidman.

Michael Seidman, « Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les fronts populaires », Senonevero, Marseille, 2010, 362 p.
 
Cette traduction française d’un livre paru aux États-Unis en 1990 a le mérite de traiter d’un élément souvent négligé de l’histoire du mouvement ouvrier. Michael Seidman étudie en effet la question de la résistance ouvrière au travail dans des contextes où le pouvoir est exercé en partie par les organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier. Son but dit-il est de : « mettre en évidence les raisons de la séparation entre les ouvriers et les idéologies ouvrières, la nature de l’autorité sur le lieu de travail, et le rôle répressif de l’État dans les sociétés industrielles modernes ». Pour cela il dresse une étude historique comparée de Paris et de Barcelone pendant les fronts populaires. Selon lui les historiens de ces fronts populaires s’en sont trop tenus au niveau politique et n’ont pas suffisamment étudiés les rapports de classes tels qu’ils se nouent de façon concrètes, et notamment sur le terrain des résistances ouvrières au travail et des conflits qu’elles génèrent.
Seidman décrit à Barcelone une bourgeoisie traditionnaliste et peu dynamique qui n’a que faiblement développé l’économie et ne s‘est pas émancipée de l’emprise conservatrice de l’Eglise et de l’armée. Dans le même temps les organisations ouvrières catalanes sont écartées par un pouvoir répressif de toute possibilité d’intégration réformiste à la société. L’auteur rapproche en partie la situation des organisations révolutionnaires catalanes à celle des bolchéviks en Russie en ce qu’elles se proposent de réaliser, en plus de leur propre projet, une industrialisation et une modernisation des structures sociales qui dans d’autres pays a été réalisée par la bourgeoisie.
Les organisations catalanes/espagnoles, avec toutes leurs différences, partageraient globalement une même idéologie glorifiant le travail et la même volonté d’établir (sous leur direction) un contrôle ouvrier démocratique qui dirigerait le développement et la modernisation des forces productives.
Mais, comme le note Seidman, ce que ces organisations négligent c’est la possibilité que les ouvriers n’adhèrent pas à leur projet productiviste et que la démocratie ouvrière ne fasse pas bon ménage avec celui-ci. Et il montre justement que pour beaucoup de travailleurs la révolution ou le front populaire sont vécus comme une situation qui renforce leurs possibilités de résister à un système visant à obtenir d’eux le plus de travail possible : « Pendant les fronts populaires, les ouvriers se révoltaient contre un ensemble de disciplines, y compris celles imposées par les organisations ouvrières. Les salariés souhaitaient certainement contrôler leurs lieux de travail, mais généralement afin d’y travailler moins. ».
Cette résistance se manifeste par les moyens suivants : coulage, absentéisme, indiscipline, grèves, sabotage, etc…Ce à quoi les organisations répondent d’une part par la propagande (glorification du travail et des ouvriers en tant que producteurs comme nécessaires au succès de la révolution ou de la république, etc…), mais aussi, celle-ci ne suffisant pas, par des mesures coercitives diverses : travail aux pièces, contrôle des arrêts maladies, renforcement des pouvoirs de l’encadrement etc,.
 Les organisations ouvrières considèrent en effet que, puisque la direction est aux mains de représentants ouvriers, la résistance au travail est contraire à la conscience de classe, qui relèverait de l’adhésion active au projet d’un développement économique sous direction ouvrière. Pour beaucoup d’ouvriers cependant, la conscience de classe relève aussi (ou plutôt) du rejet de la condition de prolétaire et de la résistance à toute exploitation. Ils considèrent que le changement de direction, en particulier si celle-ci cherche à les faire travailler autant ou davantage, ne change pas fondamentalement leur vécu des contraintes et de l’autorité subie dans le cadre du travail.
 
Seidman décrit ensuite une situation différente à Paris, où une bourgeoisie puissante et dynamique a conduit avec succès le développement d’une industrie moderne ainsi que la modernisation des structures sociales françaises (séparation de l’Église et de l’État, etc…). Elle limite l’intensité de la lute des classes en acceptant de partager une partie du pouvoir avec des organisations ouvrières qui ont de leur côté progressivement abandonné dans leur majorité la perspective révolutionnaire.

Les syndicats et partis français partagent toutefois avec les organisations espagnoles la même idéologie productiviste valorisant les travailleurs en tant que producteurs. Mais, plutôt qu’un contrôle ouvrier direct des moyens de production, elles cherchent à obtenir une production plus efficace et une distribution plus équitable au moyen d’un contrôle de l’État sur une économie nationalisée.

Mais, à la différence de Barcelone, le contrôle de l’industrie est resté aux mains de ses propriétaires et le front populaire en France ne conduit pas une guerre. Aussi, les organisations ouvrières françaises peuvent encourager les revendications de consommation et de loisirs et accordent la semaine de quarante heures et les congés payés. Les efforts des organisations ouvrières pour surmonter la résistance des ouvriers au travail existent aussi à Paris mais portent plutôt sur le terrain de la propagande et des incitations consuméristes que sur la contrainte.
 
Pour Seidman : « L’importance de la résistance [au travail] dans deux villes européennes majeures durant la quatrième décennie du XXéme siècle nous montre que les refus du travail ne doivent pas être relégués à des comportements d’une classe ouvrière « arriérée » ou « archaïque » […] on peut interpréter la résistance elle-même comme indiquant une utopie ouvrière dans laquelle le travail salarié serait réduit à son minimum. ».

Et il précise ainsi ses conclusions en fin d’ouvrage : « Ainsi l’analyse des résistances contribue à la compréhension d’une fonction clé de l’État dans les société industrielle, et mène à la conclusion que l’une des fonctions les plus vitales de l’État consiste à faire travailler les travailleurs. (…) Le développement et l’utilisation du pouvoir d’État à Barcelone et Paris durant les fronts populaires ont amené le doute sur la promesse des utopistes du lieu de travail, à savoir que dans le socialisme ou le communisme libertaire, l’État disparaîtrait. En acceptant le travail sans le critiquer, avec la croyance qu’il procure du sens aux ouvriers, les utopistes productivistes ont conclu que l’État serait superflu lorsque les travailleurs auraient pris le contrôle des forces productives. Toutefois l’expérience historique réelle de la gauche au pouvoir à Paris et Barcelone met en cause une telle vision. En dépit de la présence au gouvernement des partis et syndicats de la classe ouvrière, les ouvriers ont continué de résister aux contraintes de l’espace et du temps du travail, provoquant ainsi l’intervention de l’ État pour accroitre la production. Les historiens pourraient conclure que l’État pourra être aboli seulement lorsque l’utopie cybernétique de Lafargue sera réalisé ».
 
Selon nous Seidman a parfaitement raison de souligner que l’adoption insuffisamment critique du mode capitaliste d’organisation et de direction du travail ne pouvait qu’entrer en contradiction avec les conceptions démocratiques du mouvement ouvrier. Cependant son explication de cette faiblesse du mouvement ouvrier classique et les conclusions qu’il en tire sont selon nous insuffisantes et problématiques.
 
Pour lui c’est la reprise trop peu critique de l’idéologie des lumières sur la question du travail qui expliquerait la faiblesse des organisations ouvrières sur cette question. C’est sans doute en partie vrai, mais n’est qu’une explication partielle qui passe selon nous à côté de l’essentiel. Une critique conséquente du travail impliquerait de comprendre les relations nouées dans le procès de travail comme soumis à ce que l’on peut appeler le fétichisme du capital, la tendance qu’ont les relations capitalistes à apparaître comme un fait naturel. En effet la productivité du travail combiné des travailleurs, rassemblés et dirigés par le capital, apparaissant comme productivité du capital lui-même, les dirigeants qui incarnent le pouvoir de commandement du capital et l’organisation du travail qu’ils imposent apparaissent eux-aussi comme nécessaires à cette productivité. Aussi, lorsque les organisations ouvrières à Paris et à Barcelone, ne mettent pas en œuvre une critique théorique et pratique de ce fétichisme, elles se condamnent à jouer ce rôle d’incarnation d’une direction du travail qui reproduit la subordination des travailleurs et leur situation de prolétaires, prise dans la reproduction générale du capital. Ce fétichisme n’a pas une existence seulement idéologique. Il se concrétise en des rapports de classes, dans des contradictions propres à la reproduction des rapports capitalistes et dans lesquels est imbriqué le mouvement ouvrier. Ce qui explique une pratique contradictoire du prolétariat et de ses organisations, participant à la fois de la contestation et de la reproduction des rapports capitalistes. Les fronts populaires en France et en Espagne, chacun à leur façon, sont deux exemples de réalisations historiques de cette activité contradictoire du prolétariat. Activité qui est d’une certaine manière contre le capital mais en participant de sa reproduction lorsque ce dernier n’est pas surmonté comme fétichisme se réalisant concrètement dans le procès de production (et dans les autres moments du mouvement d’ensemble de reproduction du Capital).

Échouant à éclairer sa description concrète des rapports de classes par une analyse qui l’intègre à une conception plus globale du mode de reproduction des rapports capitalistes, Seidman en est réduit à traiter de la critique du travail en opposant à une utopie productiviste glorifiant le travail une autre utopie de la libération du travail par la seule mécanisation.
 
Anonyme  
 
  

mardi 13 septembre 2011

Médicalisation de la santé:


Pour une réappropriation collective du corps

La médicalisation de la santé passe par la définition d’un bien être prédéfini et par la réduction de la Médecine à une activité technique. La place de la santé dans la société est une question politique qui doit être repensée afin de regagner une autonomie salutaire.

Le concept de bien être, volontairement large [Dans sa définition de la santé, l’OMS se réfère à un état de bien-être complet psychologique, sociale et physique], élaboré en 1947 par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) signe le début de l’ère de la médicalisation de la santé avec la production de recommandations, de repères et de normes. Cette reprise en main du corps est orchestrée par l’État et soutenue par le corps médical.
Traditionnellement conservateur, le corps médical vient pourtant de perdre son pouvoir décisionnel à l’Hôpital (depuis la loi HPST). Il devient un simple rouage dans un système hyper hiérarchisé au service de politiques bureaucratiques. Ceci s’explique par la nature compétitive du milieu médical — course à la publication, jeu d’influences — où les vocations disparaissent au profit d’une médecine « technicisée ».
Une médecine institutionnalisée
Étonnant paradoxe, il devient aujourd’hui un rempart et une victime de l’évaluation et des normes d’accréditations industrielles qui envahissent le quotidien et justifient les traitements médicaux onéreux proposés par l’industrie du soin (pharmaceutique, diététique). Mais comment quantifier des choses qui sont par essence intimes, personnelles et subjectives pour juger de la qualité de « politiques » mises en place.
Reconquérir l’autonomie
Il faudrait en fait faire une pleine place aux patient-es et aux patients, en considérant la maladie et son vécu, le sentiment d’infantilisation parfois ressenti. Cette vision de la médecine « aliénante » s’oppose à la conception libertaire du corps et des rapports sociaux et aboutit à un profond mal être. Ce mal être s’inscrit dans l’organisation des structures de soin. En effet, la société capitaliste définit le bien être comme un mythe individuel à atteindre sans tenir compte des aspirations profondes de chacun. La notion de santé doit être repensée collectivement afin de pouvoir définir ce qui relève d’une prise en charge de « simples » aléas de la vie.
Par le biais de son institutionnalisation, la médecine s’éloigne de la maladie et du corps et s’attaque au mode de vie, associant jugement de valeur et culpabilisation. En effet, cette prise en charge s’accompagne d’un contrôle accru sur l’application des politiques de santé. Ivan Illich fut l’un des premiers à rendre compte des dégâts qu’allait provoquer la médicalisation à outrance de l’existence [Ivan Illich, Némésis médicale, Seuil, 1975] par le transfert du soin de la communauté proche à des institutions contribuant à mutiler l’autonomie et la prise en charge des individus au profit d’experts. Malgré cela, l’infaillibilité du pouvoir médical est remise en question quotidiennement par les malades qui s’informent et se prennent en charge eux-mêmes [Un des combats menés notamment par l’association Act-up  Paris avec des malades séropositifs].
Ce constat plus ou moins partagé doit nous inviter à persévérer en ce sens pour se défaire des idoles d’une santé « parfaite » et considérer la souffrance et la mort comme inhérentes à la condition humaine sans jamais cessez de faire reculer l’aliénation et l’exploitation dans laquelle la société capitaliste et industrielle veut nous condamner.
Claude 
Alternative libertaire, septembre 2011.

lundi 12 septembre 2011

Captifs au bureau

Desserrer les contraintes économiques liées au travail, essayer de le faire collectivement en leur substituant d’autres interactions, d’autres rapports entre les gens au quotidien. Se libérer du travail en cherchant d’autres façons de subvenir à ses besoins, voire reconsidérer ces besoins en chemin, approfondir des solidarités en puisant ses forces sur ce temps libéré, voilà en somme l’idée générale.
 
Une idée simple, mais qui se heurte à l’ambiguïté des situations quotidiennes. Au doute qui subsiste dans l’isolement, et malgré l’obstination à penser le monde à rebours de ce qu’il est officiellement, à faire œuvre de volonté plutôt que se laisser traverser par lui. Il est en effet plus simple de vivre couché que debout, c’est-à-dire dans notre société capitaliste aspirer au travail, et si possible un travail intéressant, plutôt que de refuser les gratifications qui vont avec le travail, du moins quand votre parcours s’obstine à faire de vous un « employable »… comme c’est mon cas.
 
Dans une telle position je reste étranger aussi bien aux peines du chômeur involontaire, qu’à l’insatisfaction du travailleur en quête de reconnaissance, ou d’évolution de carrière. Rat avec les oiseaux, oiseau avec les rats, mon isolement me protège, mais aussi m’expose à une vague angoisse d’anomie qui peut survenir chaque fois que l’ambiance au travail est par trop conviviale, et qu’il m’apparaît que certains croient plus que ce j’imaginais à l’utilité de ce qu’ils font, que je reste seul avec mes convictions qui ne m’aident plus vraiment à m’orienter, à savoir ce que je dois faire. Malgré la clarté que l’on peut donner à certaines explications générales, il me semble alors impossible d’être certain de ce qui se passe vraiment dans la tête des gens qui travaillent, à quel point ils aiment vraiment ce qu’ils font. Et c’est devenu aussi finalement ma propre situation : ne plus savoir ce qu’on pense vraiment, à force d’efforts pour se rendre conforme aux situations.
 
D’un côté, je suis acculé à reconnaître ma différence : là où il s’agit pour moi de compromis à faire, pour d’autres il s’agit d’abord de se sentir à l’aise dans le monde qui les entoure en s’y adaptant. D’un autre côté, il y a aussi quelque chance pour que cette confusion sur mes propres sentiments ne me soit pas propre, mais constitue un fond commun qu’il nous faut oser exprimer, afin d’en sortir, de retrouver une joie de vivre, une disponibilité au monde. Car il m’est apparu finalement que cette tristesse à aller au travail avait de moins en moins de justification, qu’il était de moins en moins possible d’y déployer mes propres activités, à l’abri dans les angles morts des comptes-rendus d’activité falsifiés. Il m’est apparu aussi qu’au fur et à mesure que mon fils grandissait, sa spontanéité et sa curiosité envers le monde finira bientôt par me questionner et me laisser sans réponse sur ce que je fais vraiment. Gagner de l’argent ? Oui, mais pas seulement. Jusqu’à quel point y suis-je obligé ? Car à part de l’argent, je ramène aussi à la maison un silence, une monumentale fatigue, une gêne, un pessimisme (même si contenu), peut-être aussi une forme de malhonnêteté et de mensonge qui peut avoir ses propres effets nocifs sur un enfant. J’aurais beau jeu d’incriminer l’économie, si je ne suis plus en mesure d’y résister, même partiellement (et peu importe avec quelle efficacité), alors je reste au milieu du gué, et ce n’est plus seulement moi qui suis concerné par mon indécision, mais mes proches.
 
La vie quotidienne avec les collègues
 
L’« ambiance » a beau être « bonne » (comme on dit, sans jamais préciser ce que c’est qu’une bonne ambiance) et la compagnie des autres agréables, parfois même enjouée, les années ont passé et certaines choses demeurent inchangées, me gênent, me blesse. Tandis que je m’efforce de passer outre, les même constats d’accablement ressurgissent toujours, et même parmi les personnes que j’apprécie vraiment. En premier lieu, la base des conversations entre collègues, qui sont les jugements sur autrui, finit toujours par adopter l’unique critère de la compétence des personnes. On peut tout passer à quelqu’un du moment qu’il « assure », qu’il soit compétent dans son travail, qu’il soit efficace, sans quoi il finira toujours par être jugé négativement, parce qu’il devient une gêne pour les autres. Et je constate cela sans ressentiment aucun, n’ayant jamais eu ce problème de ne pas arriver à exécuter le travail que l’on attendait de moi, et le seul reproche que l’on ne m’aura jamais fait c’est celui ne pas paraître « motivé », c’est-à-dire finalement ne pas assez bien jouer la comédie que l’on joue tous, de toute façon, au travail. Et c’est là la deuxième chose qui demeure insupportable, après toutes ces années passées à travailler, c’est cette façon commune de prendre sur soi le plus souvent, et quand ça va mal et que l’on ne peut pas faire autrement qu’exprimer quelque chose de négatif (horreur), ne jamais incriminer le travail en lui-même, mais le chef et (trop souvent) le collègue qui n’a pas fait correctement son travail, que sais-je encore, mais jamais la situation elle-même de captivité dans laquelle nous nous trouvons collectivement, et qui est là pourtant notre véritable point commun à nous tous, compétents et incompétents.
 
Face à ces deux constantes de la vie quotidienne au bureau, je reste irrémédiablement isolé. En vouloir au faible, au lent, dans un tel contexte, je n’y arrive pas, c’est plus fort que moi. Au travail, j’apprécierai toujours chez autrui la nonchalance, la maladresse, l’échec, l’incompétence, le travail salopé, qui est tellement plus difficile à faire que le travail bien fait ! Je n’arrive pas non plus à penser que, si ça va mal, c’est la faute de quelqu’un en particulier. La métaphore de la prison est parlante : peut-on vraiment se reprocher de mal y vivre ? Non, et encore moins le reprocher aux autres. Il ne s’agit que de survie. Bien-sûr je comprends que certains puissent apprécier ce qu’ils font, vouloir construire quelque chose de « collectif », je reconnais même qu’il peut parfois y avoir quelque chose d’authentiquement vivant, parfois, dans les relations que nous avons entre nous, entre collègues. Mais que l’on puisse s’en tenir là me sidère, surtout les jours où je constate un zèle généralisé, une agitation collective de chacun, lorsqu’il est tendu vers les petits objectifs de sa tâche, peu importe son caractère dérisoire puisque l’on est sommé de le faire, et que c’est tellement plus simple de le faire. Du moment que l’on ne puisse rien nous reprocher. D’où aussi l’acharnement à clarifier sans arrêt le contenu des tâches. D’où aussi le fait que la rationalisation sans fin ne rencontre jamais d’opposition véritable, puisqu’elle est vécue comme la garantie qu’il est encore possible de « bien faire son travail » et donc que l’on nous foute la paix. Mais l’effort au travail est une foutaise, tellement la situation de travail est le résultat d’une gigantesque machinerie sociale apte à soumettre n’importe qui.
 
Un jour nous avons eu une discussion sur la prison : certains la trouvaient trop confortable, du moins c’est ce qu’ils soupçonnaient. Cette affirmation était à première vue aberrante et même révoltante, mais elle avait selon moi un sens caché : le refus de prendre à bras le corps une réalité simple, à savoir que la captivité, c’était déjà notre vie, que le simple fait de sortir de ces bureaux pour rentrer chez nous, au milieu de l’après-midi, nous était impossible comme si des murs invisibles nous séparaient du monde extérieur. En arriver à être jaloux de la condition des prisonniers dans les prisons officielles, et tenir cette conversation sur notre lieu de travail, c’était implicitement dire que nous qui étions réputés libres, nous vivions réellement en captivité et que notre prison était nos bureaux, notre travail. Mais ce constat pour moi évident n’enlève rien au caractère déprimant d’une telle dénégation face à sa propre condition. Là où le véritable prisonnier ne saurait se mentir sur son enfermement, nous, travailleurs au bureau, devons cheminer longuement avant de plonger en nous-mêmes pour nous avouer notre absence de liberté.
 
Bien-sûr, le meilleur outil de cette dénégation, c’est le calcul. Un mal pour un bien, et un étalon de mesure tiré du conformisme et de l’imitation morbide. Dans le calcul économique, la souffrance au travail est naturalisée sous la notion de « coût », puis son caractère propre, ce qui s’éprouve négativement, est effacé par l’abstraction au principe d’un étalon commun, qui additionne, soustrait et divise des expériences pourtant incommensurables. Il ne reste alors qu’une grandeur par quoi tout est rapporté au même signe : le temps, l’argent. Mais toute cette morbidité, en étant collective, prend un autre sens. Elle est retournée positivement en un lien social, un sentiment d’appartenance à un grand tout abstrait (la « société »), mais peu importe cette abstraction, ce sentiment est réel et il est partagé. Et on continue à le rechercher. Cette mutilation que nous avons tous en commun fonde notre communauté de travailleurs. « Car chacun d’entre nous est là seul dans son trou de travail, à causer avec son voisin du trou d’à côté, à aimer sentir près de lui un être vivant qui court les mêmes mutilations que lui. » (Sortir de l’économie, n°1). Petits économistes de notre propre misère, nous avons appris, comme travailleurs, à nous objectiver nous-mêmes au numérateur d’un calcul coût-avantage de ce qui n’est plus une vie, mais une mise en rapport abstraite de nos propres horaires de captativité avec ceux d’autrui, qui fait de même de son côté, le tout assurant que l’approvisionnement des magasins soit fait, que la clé dans notre poche ouvre bien le gite où nous dormirons le soir. Quoique difficilement.
 
Et l’on ne pourra même pas s’avouer les uns aux autres, le lendemain, pourquoi l’on est si fatigués d’être là, d’être revenu quand même, la peur au ventre, les chiffres plein la tête du loyer, de la nounou, du casse tête de l’argent dans lequel on tourne tous en rond, et duquel il y a toujours quelqu’un au bureau pour clamer la triste et dérisoire sortie : « et si je jouais et gagnais au loto, là, plus de problème ! ». Et alors, même, on en vient à savoir apprécier les interstices où se loge la sociabilité artificielle mais reposante des conversations dérisoires entre collèges : car il y a en nous une vrai détente, un vrai soulagement, de se sentir alors quand même vivant, d’être là. On revient à notre bureau et là c’est tellement simple de s’occuper puisque, finalement, tout a été prévu, organisé. Ce travail est pour nous, on s’y loge, on retrouve son fauteuil, son écran, ses icônes. C’est que l’on habite ici aussi, désormais. On est respecté, il y a le confort, l’espace des bureaux (plus grands que nos appartements où tout s’entasse), le café, il subsiste des restes d’intimités, la superficialité des rapports humains favorise le colloque intérieur, les sentiments à nos proches, qui deviennent alors d’autant plus chers que, peut-être, ils savent reconnaître cette douleur de travailler, douleur qu’à présent, nous supportons finalement pas trop mal. A croire que nous sommes courageux. Avons surmonté quelque chose qui se nomme « aller travailler ». Et c’est pourquoi -ce n’est pas si exagéré malgré tout ce qui a été dit précédemment- on finit par se sentir chanceux de pouvoir compter sur ce salaire à la fin du mois, qui va tomber c’est sûr. Il suffit de refaire la même chose le lendemain, et c’est facile, oui.

La maison qui pue: Anonyme

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dimanche 11 septembre 2011

Le Travail est un crime

 
Le Travail est un crime


Si nous ne travaillons pas à l’effondrement du capitalisme, nous travaillons à l’effondre-ment de l’humanité !
Voilà pourquoi nous allons saboter consciemment chaque entreprise capitaliste. Chaque patron essuiera des pertes par notre fait. Là, où nous, jeunes révoltés, sommes obligés de travailler, les matières premières, les machines et les produits seront obligatoirement mis hors d’usage. À chaque instant les dents sauteront de l’engrenage, les couteaux et les ciseaux casseront, les outils les plus indispensables disparaîtront – et nous nous communiquerons nos recettes et nos moyens.
Nous ne voulons pas crever à cause du capitalisme: voilà pourquoi le capitalisme doit crever à cause de nous. Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l’esclavage. Le capitalisme existe par le travail des travailleurs, voilà pourquoi nous ne voulons pas être des travailleurs et pourquoi nous allons saboter le travail.

Titre original du texte de Herman Schuurman:
Werken is Misdaad, De Orkaan [L’Ouragan], Utrecht, 1924.
Republié par Uitgeverij de Dolle Hond [Le Chien Enragé], Amsterdam, 1999

Petit rappel sur le 11/9



Texte de 2001
Puisque tout ce qu’on prend dans la main, c’est du vent,
Puisque tout n’est que ruine, désespoir,
Pense : ce qui est n’est pas
Et ce qu’on dit n’être pas est là !


OMAR KHAYYÂM

 film catastrophe
1.     Une propagande de guerre

    Le 11 septembre 2001, les médias du monde entier, instantanément mobilisés dans l’une des plus vastes opérations de propagande jamais menées, rivalisaient d’amateurisme, de crédulité, de fanatisme, dans l’annonce d’une Apocalypse terroriste.

    Quelques heures ont suffi pour que l’ordre soit partout transmis de divulguer le nom du « suspect numéro un », sur la base de ces extravagants documents prétendument « abandonnés par un kamikaze sur un parking d’aéroport ». Oussama Ben Laden et sa « nébuleuse » islamiste radicale étaient alors présentés comme le Mal absolu, l’Adversaire démoniaque contre la folie duquel la plus violente réaction est toujours justifiable.

    « Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple, avait jailli sur l’écran. (…) Le programme des Deux Minutes de la Haine variait d’un jour à l’autre, mais il n’y en avait pas dans lequel Goldstein ne fût la principale figure. Il était le traître fondamental (…). Quelque part, on ne savait où, il vivait encore et ourdissait des conspirations. Peut-être au-delà des mers, sous la protection des maîtres étrangers qui le payaient. Peut-être, comme on le murmurait parfois, dans l’Océania même, en quelque lieu secret. »

    George Orwell, 1984

    L’image de Ben Laden – Goldstein se confond ici avec celle d’un autre monstre qui réside dans les entrailles de la terre, l’Antéchrist, ce vieux dragon, Satan. Par le moyen de cet universel matraquage idéologique et policier qui permet d’en apprécier toute la modernité, c’est l’antique manichéisme apocalyptique, historiquement à l’origine de l’islam aussi bien que du christianisme, qui s’impose encore une fois comme la religion d’une époque de décadence, de malheur, d’ignorance et d’esclavage, cette fois-ci à l’échelle mondiale. C’est alors que se multiplient les faux prophètes et les pseudo-messies se dénonçant mutuellement comme agents de Satan à exterminer, c’est alors que d’ubuesques dirigeants se proclament les champions du bonheur de ceux qu’ils oppriment.

    « Notre nation a été choisie par Dieu pour être un modèle. »

    George W. Bush, le 28 août 2000

    « Le drame épouvantable des Derniers Jours n’avait rien d’une chimère à échéance plus ou moins vague ou lointaine : c’était une prédiction infaillible et que l’on sentait, presque à chaque instant, sur le point de se réaliser. »
    Norman Cohn, Les Fanatiques de l’Apocalypse


2.     Un terrorisme intégré

    Comme les démons de l’imaginaire médiéval, les terroristes kamikazes étaient ce qu’on appelle des « modèles d’intégration ». Leur mission nécessitait qu’ils se fondent dans la population américaine, qu’ils partagent son quotidien, son travail, ses loisirs, son mode de vie, bref qu’ils se transforment en bons Américains patriotes et industrieux. Ce qui ne les a pas empêchés d’être surveillés de près par les services de l’État américain dont c’est la fonction, informés de longue date sur les réelles intentions des terroristes par des services alliés. D’ailleurs, dans un monde surveillé par Echelon et ses multiples avatars, sur un terrain préparé par cinquante ans de guerre secrète contre la menace dite communiste, un réseau occulte de comploteurs fanatiques surpassant les services qui dès l’origine lui ont permis d’exister est une absurdité logique autant qu’une impossibilité pratique. Aussi, accorder la moindre crédibilité au déficient scénario élaboré par de cyniques menteurs à l’intention de spectateurs abrutis et serviles, ce n’est rien d’autre que faire preuve d’un acte de foi.

    C’est ainsi que les imbéciles ignorent, et que les tartuffes feignent d’ignorer, qu’un complot contre l’État est une chose trop importante pour être laissée aux ennemis de l’État – a fortiori quand ce complot peut avoir l’ampleur qu’on a vue le 11 septembre.

    « Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes pleines de vent ; il suffit de parler leur langage pour pénétrer dans leur rang. »
    Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu

    Pour être efficacement contrôlés, les islamistes d’un réseau comme Al Qaeda doivent obéir aveuglément à des chefs qui doivent être eux-mêmes formés et financés par les services de protection de quelques États, et peut-être convaincus par une étrange mentalité schizophrénique d’œuvrer ainsi pour leur propre cause perverse. C’est ici que de bons Saoudiens patriotes et industrieux se transforment en terroristes kamikazes.

3.     À qui profite le crime ?

    Ce phénomène de fusion n’est contre-nature qu’en apparence ; il est d’abord le résultat d’une réelle communauté d’intérêts strictement économiques, au premier rang desquels figure le pétrole. C’est ainsi que les « représailles » contre l’Afghanistan, planifiées plusieurs mois avant lecasus belli du 11 septembre, avaient pour but de repeindre la façade du pouvoir central afghan, pour négocier avec lui à moindres frais la construction et la protection du pipe-line américano-saoudien qui charriera l’or noir ouzbek et turkmène vers le Pakistan – à moindres frais, c’est-à-dire sans davantage poursuivre l’expérience malheureuse des Talibans encageurs de femmes, et sans Massoud. Les profits que certains escomptent de l’exploitation des derniers grands gisements pétrolifères connus sont sans commune mesure avec les profits spéculatifs annexes que les mêmes, ou d’autres, ont engrangé le 11 septembre par un banal délit d’initiés.

    La principale conséquence politique est tout aussi limpide : l’administration de l’État américain, arrivée au pouvoir par la première non-élection réelle de l’histoire de ce pays, s’est vue légitimée nationalement et internationalement par la mise en scène de la tragédie burlesque d’un singe de foire déguisé en chef de guerre qui prend la tête d’une croisade universelle. Ainsi solidement étayée, cette administration pouvait commencer à faire passer le maximum de son programme, ultra-libéral en matière d’économie et ultra-répressif en matière de liberté publique, dans le minimum de temps, quitte à museler temporairement le Congrès, dernière baudruche démocratique des Etats-Unis, en organisant la « psychose de l’anthrax ».

    Par effet de ricochet, ce sont les dirigeants du monde entier, sommés par les événements de former un bloc soudé autour de leurs homologues américains, qui profitent de l’aubaine pour faire passer le maximum localement possible du même programme, allant jusqu’à importer en kit la « psychose de l’anthrax », comme en France et en Allemagne, ou en inventant une variante nationale, comme le camion-suicide fantôme en Italie. Tous se hâtent de se donner les moyens d’en finir avec le vaste mouvement de rejet qui les inquiète tant et qui, de Seattle à Téhéran, de Pretoria àTizi-Ouzou, recherche ses moyens et ses buts ; et tous se hâtent de savourer leur éphémère triomphe.

    C’est ce chœur de cyniques jubilations, qui exprime la solidarité internationale d’une classe pleinement consciente de l’étendue de sa domination, qui est le scandale central devant être partout tu et caché.

    « Le secret domine ce monde, et d’aboGuy Debord, Commentaires sur la société du spectaclerd comme secret de la domination. »
    Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle


4.     Des « théories de la conspiration »

    Les événements ont révélé d’eux-mêmes l’existence d’une gigantesque conspiration. Pour maintenir les populations dans la passivité, il suffit de brouiller leurs capacités à discerner qui complote réellement contre qui. Différents scénarios se développent alors spontanément, qui adaptent la thèse officielle, qui n’est autre que la « théorie » de la conspiration islamiste, à différents publics préalablement conditionnés à telle ou telle version. Les islamistes peuvent ainsi croire que ce sont les chrétiens qui conspirent contre le monde musulman, ou plutôt perpétuer l’ancienne « théorie » de la conspiration juive. La gauche radicale peut élaborer la « théorie » d’une conspiration fasciste ou d’un complot de la CIA – alors même que son point de vue exige de comprendre les événements dans leur globalité et leur mouvement.

    Tous ces fragiles échafaudages se basent sur un usage parfois subtil de vérités partielles. Ainsi certaines fractions des multiples services secrets américains, saoudiens et pakistanais, et peut-être des services spéciaux de quelques compagnies pétrolières, ont été selon toute probabilité les artificiers de l’exécution de Massoud et des attentats du 11 septembre ; mais des islamistes manipulés n’en ont pas moins joué un rôle déterminant. De même, il est tout à fait vraisemblable que des groupes fascistes aient participé au déclenchement de la « psychose de l’anthrax » aux Etats-Unis. Mais seule une relation de complicité fondamentale, soudant organiquement tous les profiteurs de ce nouveau massacre, émerge clairement de ces brumes délétères.

    Les diverses « théories de la conspiration » ont pour résultat d’émietter la vérité, puis d’en intégrer chaque parcelle au sein d’une pseudo-globalité tissée d’erreurs balourdes et de mensonges paranoïdes, qui s’écroule d’elle-même dès qu’on la confronte à la réalité. Elles sont ensuite utilisées dans divers milieux pour réfuter instantanément, par le seul bruit de leur nom, toute critique authentique que n’auraient pas suffi à faire disparaître les diverses agences de l’organisation du silence. Par exemple, on pourrait dire un jour, si cela paraissait souhaitable, que ce film développe une théorie de la conspiration ; ou bien, c’est la même chose, une ridicule paranoïa.

5.     Une nouvelle époque

    Les attentats du 11 septembre ne peuvent se comprendre que situés à la fin d’un processus transitoire complexe qui s’est massivement mis en branle il y a une dizaine d’années. L’année 1991, en effet, a été marquée publiquement par la guerre du Golfe et la dissolution de l’U.R.S.S., qui imposaient durablement au monde l’hégémonie militaire et économique des Etats-Unis, et elle a aussi été marquée, secrètement, par les débuts de la « sale guerre » en Algérie – l’État-laboratoire où était expérimentée, avant d’être systématisée, la variante islamiste du terrorisme d’État moderne, renouvelant ainsi une technique de gouvernement mise en pratique pour la première fois dans l’Italie de l’après-68, et qui s’est depuis imposée mondialement.

    Ce sont les mêmes gens, à quelques changements de génération près, qui règnent aujourd’hui aux Etats-Unis comme en Algérie, en Italie et ailleurs. Mais ils ont retenu les leçons de dix années d’exercice du pouvoir : ils ont compris que l’augmentation de leurs profits nécessite désormais un règne mondial de terreur et d’obscurantisme ; ils savent à présent mieux ce qui les enrichit, ce qui les renforce, l’usage qu’ils peuvent faire des moyens qu’ils se sont donnés, et ce que les populations maintenues sous hypnose sont prêtes à croire et à subir.

    La provocation du 11 septembre a inauguré un XXIe siècle qui d’ores et déjà s’apprête à y ressembler trait pour trait : un film catastrophe réalisé par des idiots, plein de bruit obscurantiste et de fureur terroriste, qui ne signifie rien.

samedi 10 septembre 2011

58% des Français doutent de la version officielle des attentats du 11-Septembre


Dix ans de désinformation 2001/2011
Sondage H.E.C. Junior Conseil pour ReOpen911



"Oui, nous avons reçu des documents de nos amis américains. Comme d'autres pays occidentaux apparemment", a précisé cette source, confirmant partiellement des informations de Paris Match et de France Info. Des documents menaçants pour la France, trouvés par les Américains dans la planque d'Oussama Ben Laden, ont été transmis à Paris, a déclaré à l'AFP vendredi une source interne au renseignement français qui évoque toutefois des menaces "décousues".

10 ans après, quel regard les Français portent-ils sur les événements du 11 septembre 2001 ? Grâce aux donations de ses membres et sympathisants, l'association ReOpen911 a pu faire réaliser un sondage sur ce sujet par un organisme indépendant et nous avons le plaisir de vous en présenter aujourd’hui les résultats.

A ce jour, deux enquêtes de ce genre étaient disponibles en France: L’une 
réalisée par TNS Sofres/Logica pour le NouvelObs.com, et l’autre par WorldPublicOpinion dans 17 pays dont la France. Toutes deux dataient de septembre 2008, il y a trois ans déjà, et les questions alors posées ne permettaient pas de mesurer le degré de scepticisme de la population française à l'égard de la thèse officielle du complot.
(HEC Paris)
Pour le 10ème anniversaire des attentats du 11-Septembre, l'association ReOpen911 a donc commandé une enquête d'opinion à HEC Junior Conseil (HEC Paris), une Junior-Entreprise classée au 1er rang de son secteur par l'Expansion en 2009 et finaliste du prix d’excellence C.N.J.I. chaque année depuis 2004. Le sondage fut réalisé en juin 2011 auprès d'un échantillon représentatif de la population française [1]

Le sondage est riche d'enseignements sur l'opinion des Français au sujet du 11 septembre 2001.
 Les chiffres clefs:
  • 58% des sondés expriment des doutes sur la version officielle, contre seulement 31% qui n’ont pas de doutes.
  • Près de la moitié des sondés (49%) envisagent que les autorités américaines aient pu délibérément laisser les attentats se produire.
  • Un tiers (34%) envisagent que les autorités américaines aient pu être impliquées dans la réalisation des attentats.  
  • 49% se déclarent favorables à une enquête indépendante pour en savoir plus sur ces évènements.
     Les chiffres clefs:

  • 58% des sondés expriment des doutes sur la version officielle, contre seulement 31% qui n’ont pas de doutes.
  • Près de la moitié des sondés (49%) envisagent que les autorités américaines aient pu délibérément laisser les attentats se produire.
  • Un tiers (34%) envisagent que les autorités américaines aient pu être impliquées dans la réalisation des attentats.  
  • 49% se déclarent favorables à une enquête indépendante pour en savoir plus sur ces évènements.
  • Seuls 28% des Français considèrent que les médias ont informé de la manière la plus complète possible sur les attentats du 11-Septembre.
  • Seuls 14% des Français savent que trois tours se sont totalement effondrées le 11 septembre 2001.
  • favorables à une enquête indépendante pour en savoir plus sur ces évènements.
  • Seuls 28% des Français considèrent que les médias ont informé de la manière la plus complète possible sur les attentats du 11-Septembre.
  • Seuls 14% des Français savent que trois tours se sont totalement effondrées le 11 septembre 2001.

jeudi 8 septembre 2011

Le capital face à sa dynamique historique

Le capitalisme semble décidément susciter une foi inébranlable, y compris dans les rangs de la gauche. Aussi violentes que soient les crises qui se succèdent, chacun est convaincu que le phénix renaîtra toujours de ses cendres avant de s’envoler pour une nouvelle phase de croissance. En attendant, nul ne peut nier qu’un effondrement unique dans l’histoire soit actuellement en train de se produire. Une nouvelle dépression économique mondiale aux conséquences imprévisibles a beau nous attendre au tournant, tous se bornent à demander : quand la crise finira-t-elle ? et quel visage le capitalisme prendra-t-il ensuite ? De minuscules espérances qui s’appuient sur une conception du capitalisme comme « éternel retour du même ». Les mécanismes fondamentaux régissant la production de valeur demeureraient inchangés. Surviennent les révolutions technologiques et les bouleversements sociaux, changent les « rapports de forces » et apparaissent de nouvelles puissances hégémoniques : il ne faudrait y voir qu’« événements » superficiels composant une ribambelle infinie de hauts et de bas. Selon ce point de vue, la crise aurait un rôle purement fonctionnel dans le capitalisme : en dévalorisant le capital excédentaire, elle « corrigerait les marchés » et ferait place nette pour une nouvelle phase d’accumulation.
Appréhender les choses de cette façon revient toutefois à ne pas prendre au sérieux la dynamique interne du capitalisme. C’est pourquoi une autre compréhension a été élaborée, en vertu de laquelle la valorisation n’est véritablement possible qu’à travers de la dynamique historique d’un accroissement constant des forces productives. Ce qui ne se traduit pas simplement par des mutations d’ordre technologique : au cours de cette évolution, les conditions de la production de valeur vont également subir des changements décisifs. En définitive, le capitalisme n’est donc pas l’« éternel retour du même », mais un processus historique irréversible se dirigeant vers un climax. Car, tout au long du développement singulier du capitalisme, le taux de profit perd graduellement de son amplitude, le moteur de ce phénomène étant l’élimination de la force de travail vivante, rendue superflue en masses toujours plus conséquentes du fait de l’introduction, dans le procès de production, des appareillages technico-scientifiques. L’ennui, c’est que le travail constitue la substance même du capital : lui seul est en mesure de produire une véritable survaleur (ou plus-value). Pour le capitalisme, l’unique moyen de compenser cette contradiction interne réside dans l’expansion du crédit, autrement dit dans l’anticipation d’une survaleur future. Mais même cet effet boule de neige rencontre aujourd’hui ses limites à mesure que les profits escomptés apparaissent de plus en plus éloignés dans l’avenir. Quant aux crises, considérées sous cet angle, loin d’avoir fonction de simple « correction », elles accélèrent au contraire le mouvement historique qui nous précipite vers la limite intrinsèque à la production de valeur.
Reste la question de la nature de la nouvelle crise économique mondiale que nous vivons. On reproche aux tenants du second point de vue de vouloir se contenter d’attendre la fin du capitalisme. Cependant, buter sur une limite interne n’a jamais constitué un gage d’émancipation sociale, et, en l’occurrence, son seul effet serait de plonger la société mondiale dans le chaos. Par conséquent, à l’heure où le capitalisme re-décolle une fois de plus après avoir été soi-disant « corrigé », ce sont plutôt les défenseurs du premier point de vue qui prêtent le flanc à l’accusation de se réfugier dans un attentisme naïf. Une attitude partagée, d’ailleurs, aussi bien par une large fraction de la gauche que par la classe dirigeante.
Et si ça ne se passait pas selon leurs vœux ? Dans la mesure où aucune nouvelle source de création de valeur n’est découverte, il ne restera de la théorie de la « correction » des marchés qu’une formule creuse. Or, on ne voit nulle part surgir de nouveau secteur de production susceptible de nécessiter dans l’avenir une main d’œuvre massive. Pour les légions d’attentistes, le réveil risque de s’avérer brutal. Ils en viendront peut-être enfin à se demander : qu’y a-t-il après le capitalisme ? La pure et simple étatisation des catégories capitalistes ne faisant plus partie des options envisageables mais appartenant déjà à l’histoire, une chose est sûre : surmonter cette crise par des voies civilisées requerra probablement davantage d’effort que l’attente de la prochaine phase de croissance.
 
  Robert Kurz  Exit 
 
- Crédit à mort (Anselm Jappe).
- Tous contre la finance ? (Anselm Jappe)
- C'est la faute à qui ? (Anselm Jappe)
- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (par Robert Kurz, 2008)
- Le vilain spéculateur (par Robert Kurz, 2003)

mardi 6 septembre 2011

La précarisation et le morcellement du temps

 La précarisation et le morcellement du temps

« Nous ne faisons aucune différence entre le temps, le temps tout court, et le temps de travail. Ces distinctions nous sont étrangères. »
Franz Kafka, Le Château
« Jamais encore K. n’avait vu son existence et son service aussi intimement mêles ; ils l’étaient si bien que parfois K. pouvait croire que l’existence était devenue service et le service existence. »
Franz Kafka, Le Château
Les stratégies économiques et les techniques de gouvernement néolibéral des conduites convergent vers un même objectif : le contrôle du temps. La discontinuité de l’emploi produit une précarisation du temps et la précarisation du temps a comme conséquence son morcellement. On ne sait pas quand on sera employé ni quand on ne le sera plus, combien de temps on touchera des allocations ou le RSA. Il devient difficile de distinguer le temps de repos du temps de l’activité. Se débrancher complètement de l’emploi et de ses impératifs devient problématique. La vie se déroule suivant des temps fragmentés, hétérogènes incohérents et dénués de sens.
Les salariés à l’emploi discontinu vivent une multiplicité de temporalités, sur des rythmes et avec des vitesses éclatées. Ils passent d’un emploi à un autre, d’un emploi à l’attente d’un emploi, de l’emploi au chômage, du chômage à une formation, d’une formation à un temps partiel.
Ce morcellement du temps requiert une aptitude subjective à la disponibilité. Si les salariés à l’emploi discontinu ne sont pas employés en permanence, ils doivent être en permanence disponibles. Le chômeur doit être disponible, souple, adaptable aux temporalités et aux rythmes de l’entreprise, au marché de l’emploi et aux institutions qui régulent les mouvements de la force de travail.
L’emploi et la disponibilité « bouffent le temps », « il n’y a plus de temps », « le temps manque », témoignent différents participants à nos ateliers. Ce manque de temps, ou plutôt ce temps investi dans l’emploi morcelé et dans la recherche d’emploi, implique autant un appauvrissement économique qu’un appauvrissement de la subjectivité. L’emploi du temps ne régit plus seulement le temps de l’emploi. Cette exploitation du temps envahit chaque heure de l’individu, qu’il soit employé ou au chômage. Les chômeurs, les bénéficiaires du RSA, ont perdu la maîtrise relative du temps, gagnée par des luttes qui s’étaient organisées, depuis la naissance du mouvement ouvrier, précisément autour de la réduction du temps de travail. Comparées aux dispositifs disciplinaires du fordisme, les politiques néolibérales introduisent des dispositifs très inventifs pour quadriller le temps. Le fordisme rythmait la vie par la répétition régulière des tâches : 8 heures d’emploi, 8 heures de vie consacrées à d’autres activités humaines, 8 heures de sommeil ; une succession implacablement répétitive des périodes de travail et de repos hebdomadaires, une année de labeur rompue par le retour attendu des vacances d’été, de Noël, de Pâques. Le symbole de ce temps régulier voué au travail était Harold Lloyd accroché aux aiguilles d’une horloge géante.
Les politiques néolibérales fabriquent des blocs de modes d’existence discontinus qui ne connaissent plus ces réconfortantes et névrotiques régularités temporelles et spatiales. Le temps est morcelé. L’espace est dispersé. Dans le fordisme, le capital était relativement immobilisé dans l’espace national, dans les usines et le système bancaire. Comme les anges, il s’est dégagé des contraintes matérielles, il saute les frontières et impose son mouvement, ses accélérations, ses arrêts aux salariés et à la société toute entière.
On aurait pu espérer que la rupture de la circularité et de la régularité du temps disciplinaire libérerait le temps comme espace du possible, de décision, de choix, de la liberté. Il n’en n’est rien. On constate qu’en réalité, décision, choix et liberté s’exercent dans un cadre qui ne présente pas de véritables alternatives. Plus que jamais « le temps est de l’argent » : il est encore et toujours la source de la valorisation du capital. Dans l’économie néolibérale, il n’est plus question seulement du temps de l’emploi, mais du « temps tout court », comme le dit Kafka, c’est-à-dire d’une multiplicité de temporalités, de rythmes, de vitesses qui empiètent sur la « vie », sur les « styles de vie » des individus.
Isabelle Stengers parle d’« alternatives infernales » pour en dire le manque : « Si vous voulez gagner plus, vous devez travailler plus », « étant donné la dette de l’État, le choix porte, ou bien, sur moins de services, ou bien sur plus de remboursements pour payer les intérêts de la dette », et ainsi de suite. Le choix, la décision, la liberté ouvrent sur des alternatives qui ne sont pas de véritables alternatives, sur des alternatives préétablies. Comme le récitent les mythologies néolibérales : « il n’y a pas d’alternatives » au marché, à l’emploi, à la finance. Le monde et son devenir sont figés dans un éternel présent sans profondeur.
Tout en imposant un état de mobilisation totale et de changement continu, la société néolibérale ne libère pas de temps de vie, ne favorise aucunement la création de nouveaux possibles. Mobilisation générale à l’emploi, adaptation permanente aux marchés et consommation régissent les éventuels temps libres gagnés par ailleurs. Ce qui est volé, ce n’est pas le temps de travail mais l’avenir, le devenir mêmes des sociétés. L’espérance est préemptée.
L’emprise grandissante des entreprises et des institutions sur les rythmes, les accélérations, les arrêts, les reprises de la production, de l’emploi, mais aussi de la vie sociale de chacun, produit paradoxalement une uniformisation et une homogénéisation de la subjectivité.
L’appauvrissement de la subjectivité est d’abord et surtout un appauvrissement du temps, une neutralisation du temps comme source de changement, de métamorphose, de création de possibles.
Pour fabriquer une pièce de théâtre, un film, une forme de vie ou une action politique, nous avons besoin du temps comme matière première fondamentale. Nous avons besoin d’une certaine emprise sur notre temps. Il importe de disposer de temps, d’en profiter, mais aussi d’en gaspiller. Les temps vides, les temps de suspensions et de ruptures, les temps non finalisés, les temps d’hésitation sont les conditions de toutes les productions artistiques, sociales ou politiques. Ce sont précisément les temps que les politiques néolibérales s’emploient à neutraliser. La seule temporalité connue et reconnue par cette doxa est celle du temps de l’emploi et du temps de la recherche d’emploi.
Le conflit des intermittents est, à ce propos, exemplaire.
Dans la recherche menée entre 2004 et 2005 sur les conditions de travail, d’emploi et de chômage des intermittents, un musicien nous avait dit qu’à son avis, le conflit sur l’assurance- chômage des intermittents était un conflit qui portait sur le temps. Son discours peut être résumé de cette façon : « L’assurance-chômage ne nous donne pas des allocations, elle nous donne du temps », le temps aussi de ne rien faire, de se reposer, de lire, de voir, de chercher, de flâner.
Cet intermittent renverse la formule de Benjamin Franklin « Le temps, c’est de l’argent », en « L’argent, c’est du temps ». Il confirme l’intuition de Marcel Duchamp : « Mon capital, c’est le temps, pas l’argent. » Le conflit porte toujours sur le temps, mais il ne se limite plus au « temps de travail ». Il investit aussi le temps subjectif, le temps de la vie.
La perception du temps. Entre la contrainte d’être toujours disponible et le temps libre... pour travailler.
« S’ils t’appellent à 8 heures pour être à Nantes dans l’heure, alors on se réveille, pas de petit déjeuner et hop... ! Partir. Et grosso modo, sur les premières années, c’est, voilà tout... C’est la disponibilité... toujours disponible. » (un journaliste reporter d’images). Dans la précédente recherche sur les intermittents nous avions constaté que la disponibilité était l’une des caractéristiques du salarié intermittent.
Les pigistes subissent la même contrainte. La disponibilité est également ce que Pôle emploi demande aux chômeurs du régime général et la CAF aux bénéficiaires du RSA : il leur faut être disponibles à tout moment, pour un emploi ou une recherche d’emploi, pour un entretien d’embauche ou pour une convocation à l’antenne dont ils dépendent, pour un stage. Si les individus ne travaillent pas tout le temps, tout leur temps est mobilisable pour l’emploi ou pour son ersatz, la recherche d’emploi. Il nous a paru pertinent de revenir sur ce que signifient ces deux termes militaires : « mobilisation » et « disponibilité », introduits dans le vocabulaire de l’emploi, en analysant les entretiens avec des pigistes de la presse écrite et audiovisuelle.
Si le journaliste pigiste connaît une forte discontinuité entre deux piges, la continuité de son activité se manifeste avant tout dans l’astreinte de facto, même en l’absence d’une obligation contractuelle. Pour que le temps de la vie soit envahi par le temps de l’emploi, il n’est pas nécessaire d’être employé, il suffit d’être « dispo », comme on dit aussi des pièces en magasin. La disponibilité à se mobiliser soudainement pour satisfaire toute exigence de tout employeur est la valeur ajoutée du pigiste et du travailleur précaire.
« Être disponible » : l’expression signifie que l’horizon temporel du pigiste est en permanence bouché par la possibilité, par l’éventualité d’un emploi. La vie des salariés à l’emploi discontinu doit se soumettre à cette éventualité.
« Il y a un truc qui m’énervait à mort : le week-end en télé. On savait qu’il y avait besoin d’un CDD – c’est systématique –, et on nous prévenait le vendredi pour le samedi. Tu te dis : pourquoi ? Outre le fait que c’est pour maintenir une certaine dépendance, que tu dois dire oui du jour au lendemain – pendant combien d’années tu acceptes ou pas d’annuler ton week-end... Moi, c’est un truc qui m’a toujours rendue folle. » (une journaliste pigiste dans l’audiovisuel et la presse écrite).
La pige imprévisible, la pige qui arrive à la dernière minute, s’appelle en jargon pigiste la « pige pompier » car si personne ne peut prévoir le départ d’un feu, l’incendie est toujours possible. Il faut donc être prêt à intervenir 24 heures sur 24 et se préparer à l’intervention. Mais le seul feu envisageable dans l’économie néolibérale est celui d’un emploi.
« Oui, c’est vrai, il y a la ′′pige pompier′′. J’ai plein d’expériences de canards pour lesquels j’ai bossé, c’est la même chose à chaque fois. Je proposais des sujets, on me disait non, et puis on me rappelait à 14 heures en me disant : ′′ Es-tu libre à 16 heures pour faire tel truc ? ′′ Donc soit on teste ta réactivité soit on te donne un truc pourri que personne ne veut. C’est vraiment un bizutage. Après on te donne des trucs chiants, il y a une vraie progression. Ce qui n’exclut pas le côté pompier ; faire des trucs au dernier moment, c’est notre valeur ajoutée en tant que pigistes. » (un journaliste pigiste en presse écrite).
La disponibilité, le fait d’être toujours connecté au réseau, de n’être jamais off, est motivée par la peur d’être oublié, par la peur de la concurrence d’autres pigistes plus disponibles, plus soumis aux exigences de la mobilisation à l’emploi.
« On a toujours la peur de ne rien trouver après, de perdre les contacts. C’est vraiment ça, l’histoire du portable toujours allumé, de jeter la caméra si mon portable sonne. C’est vrai qu’on a toujours ce truc-là que, si je m’arrête, ils vont m’oublier. Si je pars une semaine en vacances, est- ce que ce ne serait pas un stagiaire qui va me piquer ma place ? Ou un autre pigiste qui va montrer sa tête et qui va être plus super que moi... C’est clair, je pense que le lien de subordination, c’est vraiment ça : on se sent obligés d’être tout le temps disponibles. » (un journaliste reporter d’images).
La peur d’être oublié, la crainte de perdre les contacts se double de la culpabilité de ne pas faire tout ce qu’il faut pour être disponible. Peur et culpabilité sont les deux passions stratégiques du gouvernement néolibéral des conduites. Elles fonctionnent aussi bien au niveau macro que micro en politique.
« Ce qui est pénible, en étant pigiste, c’est que dans la tête, tu n’es jamais off, quoi. On culpabilise quand on n’est pas sur un ordinateur… » (un journaliste pigiste en presse écrite).
Ici, la disponibilité est un comportement indubitablement contraint. Mais il s’agit d’une contrainte qui vient à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. L’impératif catégorique de l’économie se double d’un impératif subjectif que le pigiste impose à lui-même – à ses engagements, à ses projets. Les modalités d’assujettissement et de contrôle ont changé radicalement Aujourd’hui, le sujet est fabriqué, convoqué et mobilisé pour supporter les coûts économiques et existentiels de l’emploi précaire et discontinu.
La sollicitation de la responsabilité individuelle, dans une situation où il n’y a pas de choix, puisque il n’y a pas d’alternatives, affecte, on s’en doute, négativement la subjectivité. C’est parmi les salariés à l’emploi discontinu qui subissent de façon encore plus aiguë l’injonction à être sujet responsable, entrepreneur de soi, qu’on peut constater la déception et la frustration qu’engendre l’échec de ce programme d’émancipation mensonger.
L’organisation de l’emploi discontinu, les conditions de précarité, les styles de vie qu’ils impliquent sollicitent sans discontinuité la subjectivité individuelle de chacun. L’individu doit négocier sans cesse avec soi-même. Il doit arbitrer continuellement entre son moi et son surmoi économique (« Est-ce que je travaille ou est-ce que je prends des vacances ? Est-ce que je branche le téléphone et me rends disponible à toute sollicitation ou est-ce que je coupe la communication et me rends indisponible ? Est-ce que je réponds à la convocation de Pôle emploi ou pas ? Et à mon prochain rendez-vous de suivi individuel, je dis la vérité ou je triche ? »). L’individu isolé, face à une organisation du travail qui semble posséder la puissance d’un fait naturel, est renvoyé non seulement à la concurrence avec les autres (« On fait des remplacements, donc on espère toujours que – c’est hyper pervers –, tu espères que les autres seront un peu malades dans la rédaction et, voilà, on arrive avec une bonne grippe et on la diffuse. »), mais aussi à la concurrence avec soi-même. La décision, le choix, l’autonomie dont chacun est supposé être porteur, finissent par créer un être coupé de tout agencement social, apeuré et coupable.
Cette négociation permanente avec soi est la modalité spécifique de contrôle propre aux sociétés néolibérales. Comme dans le système fordiste, la norme demeure extérieure, elle est toujours produite par le dispositif socio-économique, mais elle se manifeste comme si l’individu était sa source, comme si elle venait du sujet lui-même.
Comme le dit un réalisateur au RSA, cité dans le texte sur le suivi individuel, il faut que l’ordre et le commandement viennent de l’individu lui-même, car « c’est bien toi qui commande ! », car « c’est bien toi le patron de toi-même ! ». L’injonction à être sujet, à se donner des ordres, à négocier en permanence avec soi-même, produit ce que Alain Ehrenberg a défini comme la « fatigue d’être soi ».
La promesse d’autonomie que la rupture des temps réguliers et circulaires semblait annoncer n’est pas tenue. Elle est renversée en son contraire, comme l’énonce une journaliste pigiste de la presse écrite : « La liberté d’hybride, il y a une espèce de contradiction dans ce sentiment d’autonomie... Et en même temps l’autonomie est cassée... On ne profite pas pleinement de cette liberté ».
L’appauvrissement économique n’est qu’une face de la précarisation, l’autre face est l’appauvrissement de la subjectivité. L’organisation et le quadrillage du temps produisent une misère et une fragilité de la subjectivité dès l’instant où elle se soumet, volontairement ou non, aux nouvelles techniques de management.
Le pigiste est soumis à un chantage et sa capacité de dire non est très limitée. S’il ne répond pas à la demande, s’il n’est pas disponible, la sanction ne tarde pas.
« Si tu es malade ou si tu dis non parce que tu as un mariage ou peu importe, tu te retrouves rétrogradé sur le planning. Être rétrogradé signifie quand même que ton téléphone sonne moins souvent, les effets sont immédiats. Besoin d’être en permanence en capacité de dire oui ! Être disponible, quasiment la veille pour le lendemain. Enfin, pour ce que j’ai vécu à France 3, et c’est pareil à France Info. C’est presque ça... la veille pour le lendemain ».
« Même malade, on va travailler. On espère que la dame qu’on voit en face de nous, qui a déjà deux mômes... Allez, le troisième... Ha, ha ! [Rires] Parce qu’on ne fait que des remplacements de congés de maternité ou de maladie ; ce sont les deux choses, et après... Vacances, honnêtement... Quand tu veux vraiment, c’est du plaisir... Mais cela n’existe presque pas ».
Être disponible ne signifie pas seulement être mobilisable, mais aussi être disponible pour faire ce que les permanents rechignent à faire ou refusent.
« Ça change quand tu es en CDD, tout ce qui est actu super chaude, actu difficile, tout ce qui est hommes politiques, tout ce que les CDI ne veulent plus faire – ils ont raison ! –, c’est pour nous. Grosso modo, je me suis retrouvé la semaine dernière à faire quatre reportages dans la même journée. Ça, ce n’est pas bon, ce sont des trucs illégaux, mais ce n’est pas trop grave. J’ai été JRI sur trois sujets et rédacteur pour un quatrième sujet, parce qu’une autre Région avait besoin d’un sujet qui se déroule dans la Région. Logiquement, je n’aurais pas dû accepter, parce qu’on a quand même des plafonds horaires ; je crois douze heures maximum... Eh bien ! J’en ai fait quinze ou seize. Le lendemain, on est sur la scène à 8 heures ; ça, c’est pour qui est en CDD... En tant que JRI, tu portes quand même dix kilos sur l’épaule, sur trois-quatre heures. Cela a été quand même un cas exceptionnel, de faire quatre reportages pendant une journée, mais ça veut dire trois- quatre heures avec une caméra sur l’épaule... Maladie, pour moi, ça ne veut plus rien dire. Honnêtement, c’est le coup de fil qui compte ».
Les pigistes, comme tout salarié à emploi discontinu, essayent d’organiser une temporalité par ailleurs en permanence déstructurée par l’organisation du travail centrée sur l’emploi précaire. La structuration de ces temporalités fragmentées, imprévisibles, hétérogènes, constitue un surplus d’investissement subjectif qui pèse sur les épaules du salarié.
« Tu ne peux pas travailler après 20 heures, c’est physique, je n’arrive plus... Les week-ends, ça devient difficile. Mais voilà, après on se met des règles, personnellement, individuellement. Mais il y a toujours cette idée que, nous, on n’est jamais en vacances, on n’est jamais en week-end. Si tu arrives à bien gérer, ça va. Oui, c’est un avantage [d’être pigiste] ; sinon, c’est pénible ».
Le travail précaire représente un point de vue privilégié à partir duquel on peut critiquer la prétendue société du temps libre. Dans les faits, la société néolibérale n’offre aucun temps libre : le temps est colonisé, les heures sont saturées. S’il n’est pas rempli par l’emploi, le temps est occupé par la consommation, les médias, les produits culturels. La libération du temps reste à faire. Elle est un processus, un résultat, un objectif à atteindre. L’astreinte consiste, nous l’avons vu, d’abord dans l’impossibilité de dire non aux propositions d’emploi. Pour autant, il est néanmoins possible au pigiste de dégager du temps libre, qu’il consacrera à ses projets personnels. Hélas, comme son temps d’emploi commandé, ses temps de travail choisis sont morcelés, arrachés à l’emploi et à sa disponibilité qu’il suppose.
« Sauf, quand même, une petite note en bémol. Une des difficultés qu’on a est de trouver le jour – le fameux temps libre – ensemble. La grande difficulté est qu’on n’a pas le choix de notre temps libre. Voilà. Notre temps libre, il est imposé par les rédactions ».
Comme en témoignait un intermittent dans la recherche précédente, les plages de temps libre sont découpées à l’intérieur d’une même journée. Elles ne s’étalent plus sur des durées cohérentes, selon la régularité et la circularité des rythmes fordistes. Le morcellement du temps est pratiqué à l’intérieur de chaque journée de façon variable et imprévisible. Les intermittents comme les pigistes remplissent ces heures, ces jours ou ces vacances de l’emploi pour mettre en œuvre des projets personnels.
« Moi, j’essaye, et, bon, c’est mon cas, je m’éclate sur ce que je fais, et E. m’a beaucoup aidé là- dessus. Je suis en train de monter un film entier de deux heures et quinze minutes, que j’ai financé moi-même, que j’ai tourné moi-même et que j’ai monté presque en couple avec E. L’avantage, c’est que, quand tu es pigiste, tu sais que tu vas avoir du temps libre pour avancer sur d’autres projets, et peut-être qu’un jour sur ce film-là... Peut-être qu’il te permettra un jour, s’il est vendu... »
« Honnêtement, quand je faisais encore mes études, j’ai été à la fois surveillant et éducateur sportif spécialisé. Je gagnais presque 2 000 euros par mois, que je ne gagne plus maintenant en tant que pigiste... Voilà, je le fais aussi par passion ; il y a la passion du terrain. Temps libre, c’est un cas à part, parce que je veux absolument faire sortir ce film... Ça fait deux ans, à part six jours de congés à l’étranger, dans ma famille, je n’ai jamais pris un week-end, pas une grasse mat... Ah ! Pour la vie sociale... Et en nombre d’amis, ça fait beaucoup moins. Mais, ça ne m’a pas fait arrêter de faire des ′′ménages′′ [des piges alimentaires]  ».
« Par exemple, planifier des vacances est extrêmement compliqué, parce que tu dois réussir à caler une date où seront finies les choses qu’on a en cours. Et même si on se prend deux semaines de vacances, évidemment, lorsqu’on revient, le lendemain matin, on n’a pas forcement de commandes. Donc, c’est assez difficile à gérer. Il faut réussir – pendant les temps où on n’a pas de commande effective –, justement, à bosser sur les projets pour essayer de les vendre ».
Comment les dispositifs d’assurance-chômage précarisent le temps chez les intermittents
Dans la partie de l’étude portant spécifiquement sur les intermittents, nous constatons que le nouveau protocole induit aussi une perte de repères temporels. Il est impossible à l’intermittent de prévoir, de se projeter dans l’avenir, d’anticiper. Les sujets s’installent dans un éternel présent, un présent sans profondeur, aussi bien du point de vue économique que sur celui de la production et de l’existence. On peut reprendre la proposition de Laurence Parisot, présidente du Medef, et dire que ce n’est pas seulement l’emploi qui devient précaire, mais aussi l’amour, la vie qui deviennent précaire.
Les temporalités précarisées ne sont pas seulement celles de l’emploi et de l’indemnisation, ce qui était prévisible. Ce sont aussi les temps du repos, les temps de formations, les temps de ne rien faire, les temps pour soi, les temps du travail bénévole et gratuit qui s’émiettent, s’éparpillent et se dispersent. La précarisation est transversale et déstabilise tous les temps de la vie.
En même temps que les emplois deviennent rares, de courte durée, mal rémunérés, on constate qu’augmente la pression de la part des institutions pour que l’intermittent investisse du temps dans sa recherche ou dans la création de son propre emploi. Ainsi, comme pour ceux qui ont "droit au RSA" (c’est à dire en dépendent), les incitations, directes ou indirectes, à se déclarer autoentrepreneur sont en augmentation continue.
Le cas du nouveau protocole est exemplaire de la manière dont les réformes néolibérales introduisent une précarisation du temps, une perte de repères temporels qui rejaillissent directement sur les pratiques de production et qui affectent en profondeur la subjectivité.
La réforme des Annexes 8 et 10 du régime général d’assurance-chômage : les trois piliers techniques qui alimentent la précarisation du temps.
1. La fin de l’annualisation et le raccourcissement de la période de référence
La période de référence est la période au cours de laquelle un intermittent doit avoir effectué au minimum 507 heures de travail pour ouvrir des droits à l’assurance-chômage.
Depuis 2003, il n’y a plus de période de référence fixe. Elle coulisse au gré des emplois de l’intermittent. Par ailleurs elle est passée de 365 jours à 304 jours ou à 319 jours.
Ces deux modifications font des ravages, car elles ne prennent pas en compte un élément essentiel des pratiques culturelles : une certaine saisonnalité des productions qu’elles soient du domaine du spectacle vivant ou de celui du spectacle enregistré. En effet, il y a moins de tournages en hiver, la saison des théâtres se déroule de septembre à mai et la saison des spectacles de rue d’avril à octobre. Ainsi un intermittent qui travaille dans le secteur du spectacle de rue, s’il ouvre des droits en novembre, passera quasi systématiquement quatre à cinqmois sans travailler et aura épuisé au moins la moitié de son capital de jours indemnisables lorsque commencera la saison des spectacles de rue. Il sera un peu comme les paysans du Moyen Âge ne parvenant pas à faire la jointure entre deux récoltes. Il lui faudrait travailler 507 heures en quatre mois, ce qui est aussi impossible que de faire pousser du blé dans le même temps. Il aura donc toute chance de se retrouver en fin de droits avant d’être en mesure d’en ouvrir de nouveaux. La conséquence de ces deux changements est la perte de l’horizon de la temporalité. Beaucoup d’intermittents disent comme celui-ci :
« En douze mois, cela devenait de plus en plus difficile, d’avoir 507 heures mais en 304 ou en 319 jours, je n’y arrive pas et je n’arrête pas de rentrer et de sortir du système. Comme je n’ai pas droit au RSA et que l’AFD [1], on n’y a droit qu’une fois dans sa vie, je reste souvent trois ou quatre mois sans revenus. Alors, non seulement je me mets à accepter des boulots que je n’aurais jamais acceptés avant, soit parce que ce n’est pas intéressant soit parce que c’est trop mal payé. Mais aussi, je suis tout le temps angoissé ».
2. La façon dont s’écoule le capital de jours indemnisables
Lorsque l’intermittent ouvre des droits, il obtient un capital de 243 jours indemnisables. Le système d’indemnisation d’avant le protocole de 2003, reposait sur un principe mutualiste résumé par l’axiome : « un jour non travaillé est un jour indemnisé ». Ce n’est actuellement plus le cas, et les 243 jours indemnisables s’écoulent plus ou moins rapidement, suivant que l’on travaille peu ou beaucoup. On ne connaît pas le moment où l’indemnisation va s’arrêter, ce qui entraîne une précarisation flagrante des conditions de vie et du temps.
D’abord, tout le monde ne sait pas quand il va travailler dans les mois à venir. Mais ensuite, quand bien même parviendraient-ils à anticiper leur calendrier, tous les intermittents ne connaissent pas la règle de calcul à appliquer pour connaître le nombre de jours indemnisés dans le mois donc l’ampleur du glissement de leur date de fin de droits.
Beaucoup ne savent donc pas quand ils arriveront en fin de droits ni exactement quelle somme ils vont percevoir de l’allocation chômage à la fin du mois, s’ils ont travaillé.
« Je suis arrivé en fin de droits, j’étais persuadé d’avoir les heures pour ouvrir les droits, mais Pôle emploi me dit que les dernières heures que j’ai faites en mars ne comptent pas pour mon ouverture de droits car elles arrivent après ma fin de droits. Pourtant, sur le relevé d’indemnisation de février, ils me disaient qu’il me restait 10 jours à percevoir et j’ai travaillé le 9 et le 10 mars. Maintenant ils me disent qu’en fait il ne me restait que 7 jours à percevoir et alors je me retrouve sans rien, car j’ai déjà eu l’AFD la dernière fois. Pouvez-vous me confirmer ça ? »
3. La fin de la prise en compte des heures effectuées au régime général
Avant 2003, il était possible de cumuler des heures de régime général et des heures d’intermittence pour une ouverture de droits en Annexes 8 ou 10. Cette disposition permettait de faire des petits boulots pour compléter une fin de mois et aussi d’obtenir une indemnisation chômage. Cette disposition n’existe plus. Cependant, la commission de la Coordination, recevant les intermittents pour les conseiller sur les Conséquences de l’application du protocole (CAP), constate que de plus en plus de gens exercent à côté des métiers hors du champ de l’intermittence (dans la restauration, dans la vente, etc.).
Non seulement, ces heures ne sont pas prises en compte, mais Pôle emploi s’en sert pour ouvrir abusivement des droits au régime général, pour une durée moindre (122 jours, en général) et à un taux beaucoup plus bas. Ce n’est pas seulement l’indemnisation qui est dévalorisée, c’est l’ensemble du temps de l’intermittent qui se trouve par ce tour de passe- passe dévalué.
Aux yeux de l’assurance-chômage, les temps de l’emploi ont des valeurs hétérogènes. Ils ouvrent à des droits différents, le temps de l’emploi intermittent, assurant des droits au chômage plus favorables que les temps de l’emploi non intermittent. Pôle emploi utilise tous les moyens pour déclasser le temps de l’emploi des intermittents, au lieu d’aligner le temps de l’emploi qui ouvre des droits au régime général sur le premier, comme le demandaient les coordinations d’intermittents pendant les grèves de 2003.
« Je suis régisseur de plateau, c’est ma première ouverture de droits. En août j’ai travaillé un mois aux impôts, en novembre j’avais plus de 507 heures, je suis allé déposer une demande d’allocation chômage. Ils m’ont ouvert des droits au régime général (122 jours à 23,90 euros) à compter de fin août, en disant qu’à ce moment-là j’y avais déjà droit. Mais moi je ne leur ai rien demandé ! »
La précarisation des temporalités hors emploi
Ces temporalités ne sont pas considérées comme des temps d’emploi et pourtant elles constituent les ressources qui le rendent possible.
1. Le temps du travail personnel
De plus en plus, les temporalités dédiées à l’emploi « alimentaire » (et à sa recherche) empiètent sur d’autres temporalités, notamment celles du travail personnel. Avant, il y avait une régularité de l’horizon temporel, une période de référence d’un an égale à la période d’indemnisation, ainsi les intermittents avaient la possibilité de prévoir, de s’organiser, de programmer leur temps de travail personnel. L’imprévisibilité et l’incertitude liées à la précarisation du temps poussent à accepter des emplois que l’on aurait pu refuser, mais handicape le travail personnel. Une violoniste nous disait : « Je suis obligée d’accepter tout ce qui se présente et je n’ai plus le temps de travailler mon instrument. Et je deviens de moins en moins performante, de moins en moins apte à faire un remplacement au pied levé, donc à avoir du travail ».
2. Le temps de la formation permanente
Les intermittents ont moins de temps pour suivre une formation permanente. L’intermittent qui n’a plus que 304 jours ou 319 jours pour faire ses 507 heures, va logiquement hésiter à sacrifier 3 ou 4 semaines de sa période d’indemnisation pour suivre un stage. En effet, les jours passés en formation ne gèlent pas l’indemnisation. En conséquence de quoi quatre semaines de stages réduisent la période de référence d’autant. Ce n’est plus en 304 ou 319 jours que l’intermittent devra faire ses heures, mais en 276 ou 291 jours. A contrario, si l’on n’est pas indemnisé par Pôle emploi et que l’on suit une formation dite « professionnalisante », les heures vont compter pour la prochaine ouverture de droits.
« De novembre à décembre, j’ai effectué une formation permis poids lourd et super lourd en plan de formation. Cette formation a été financée en majorité par l’Afdas [2]. Durant cette formation les Assedic m’ont indemnisé. Lors de ma déclaration à Pôle emploi des dates de ma formation, j’ai demandé si une partie des heures compteront comme temps de travail. On m’a répondu que seulement le tiers des heures compteront. Et maintenant que j’ai fait la formation, ils me disent que non parce que j’étais indemnisé. Cela m’a pris du temps, et maintenant, je n’arriverai pas à avoir mes heures avant la fin de mon indemnisation. »
3. Le temps de prendre soin de soi et des autres
De plus en plus d’intermittents viennent à la permanence CAP [3] pour avoir des renseignements, aussi bien sur le congé maternité, les arrêts maladie et les indemnités de la Sécurité sociale que sur les conséquences de ces arrêts de travail sur leurs allocations chômages.
« Je suis intermittente (comédienne échassière) et enceinte de 4 mois. (...) En lisant les conditions d’ouverture des droits sur le site Ameli [le site de la Caisse primaire d’assurance maladie], j’ai réalisé que bien qu’ayant cotisé à la sécu depuis plus de 10 ans je ne remplis pas les conditions nécessaires à l’ouverture de droits. (...)
Je suis allée, ce matin, à la Sécu et l’agent qui m’a reçue m’a annoncé que mon dossier allait être refusé. Je suis allée sur votre site, cela m’a rendu un peu d’espoir, mais je ne suis pas certaine d’avoir bien compris les données. Que pensez-vous de ma situation ? Ai-je des droits ? Si oui, comment puis-je les faire valoir efficacement ? De plus, que se passe-t-il après le congé maternité ? J’ai entendu dire que si le congé maternité n’était pas indemnisé par la Sécu, il ne serait pas pris en compte par Pôle emploi ».
C’est en effet le cas. Il arrive donc que des intermittents, pour cause de maladie ou de maternité se trouvent sans aucun revenu. Certains, sachant qu’ils ne seront pas indemnisés par la Sécurité sociale, préfèrent faire le choix de ne pas déclarer leurs arrêts de travail à Pôle Emploi afin de continuer ainsi de percevoir leurs allocations chômage. D’autres le font pour pouvoir continuer à être disponible pour un éventuel engagement et ne pas perdre tout lien avec le milieu en courant le risque que leur état de santé s’aggrave. D’autres, non indemnisés par la Sécu, vont demander à leur médecin d’écourter la durée de leur arrêt afin de retrouver leurs allocations chômage, avec les conséquences que l’on peut imaginer pour leur santé.
4. Les rythmes de la création
Le nouveau protocole pousse les intermittents à produire plus dans des délais plus courts. L’accélération et l’intensification des rythmes de création se font aux dépens de sa qualité.
« On est obligés de produire de plus en plus, mais on n’a pas toujours l’inspiration. Je suis un peu à sec. On n’est pas une machine à produire. On ne peut pas être tout le temps dans la création. Il faut du temps pour se renouveler et la nécessité d’accélérer la production tue la possibilité de se renouveler... Il y a, depuis 2003, la panique de travailler n’importe où et n’importe comment... Je suis obligée de faire trois créations par an » (une danseuse).
Comme le disait une intermittente, le temps de s’arrêter, le temps de sortir, d’aller voir d’autres spectacles, le temps de ne rien faire, le temps de faire autre chose se réduit ou disparaît. Ces temporalités non immédiatement productives constituent pourtant les conditions de toute création.
5. Le temps d’expérimenter
Le raccourcissement du temps dans lequel « on peut faire ses heures », entraîne la diminution de l’activité gratuite, du travail bénévole qui permettait souvent de faire des « choses plus intéressantes que de courir les cachets alimentaires ». La réduction de la période de référence entraîne une diminution du temps soustrait à l’emploi et à la recherche d’emploi. C’est autant de moins pour l’expérimentation, le travail choisi, l’activité désintéressée, les temps vides, qui, il faut le reconnaître, étaient, en grand partie financés par les allocations chômage.
« Pour trouver des choses intéressantes à faire, il faut chercher dans les bords. Mais dans les marges, il n’y a pas d’argent et nous n’avons plus le temps de travailler gratuitement ou mal payé. J’ai travaillé au noir sur un film d’une réalisatrice dont je suis les projets depuis longtemps et ça m’a pris dix semaines, pendant lesquelles je n’ai pas cherché du travail... Dans les nouvelles conditions d’indemnisation dixsemaines sans être déclarée, c’est beaucoup...Ce n’est plus possible » (une réalisatrice et monteuse).
Il n’y a plus de temps pour « travailler gratuitement », pour « essayer des trucs », pour rendre service à des amis, pour s’engager dans des « projets risqués » qui n’ont pas trouvé de financement.
« Il est de plus en plus difficile d’avoir du temps. Je ne peux pas payer mes acteurs, car je ne suis pas subventionnée. Pour pouvoir travailler dans ces conditions, il faut du temps que les personnes qui travaillent avec moi mettent à disposition gratuitement. Maintenant, les gens qui veulent êtres indemnisés ont de moins de moins de temps pour faire des projets non rémunérés. Ils travaillent ailleurs pour faire leurs heures, mais ils tiennent à travailler avec moi, mais pour ça il faut du temps... » (une metteuse en scène).
6. Les temps de la « création »
« La part la plus sublime de la création, et la plus impossible à cerner, même par tâtonnements, je veux dire le temps, se trouve là emprisonnée dans les réseaux de sordides intérêts marchands. »
Kafka
Sous l’aimable euphémisme de « professionnalisation », les politiques culturelles visent à normaliser le temps de la production artistique de la même façon que les politiques sociales visent la normalisation du temps de chômage, en le réduisant exclusivement à la recherche ou à la formation en vue d’un éventuel emploi. Ce que la logique du capitalisme néolibéral appelle « temps morts », ce sont en réalité les temps vivants, les temps de l’invention. Cette conception du temps est une contradiction majeure du capitalisme cognitif, du capitalisme culturel, des industries créatives, de la prétendue société de la connaissance ; en considérant les « temps non finalisés » comme « temps morts », elle brise son ressort : la création. La chasse à ces temps de suspensions, aux temps vides, aux temps d’hésitation, font que « on n’est jamais dans le présent de la création », c’est-à-dire que l’intermittent ne dispose plus de ce temps où l’inattendu peut se produire, l’invention advenir, mais dans un présent vide où l’artiste est invité à reproduire sans cesse ses mêmes recettes. Dans cette logique, on comprend que les artistes aient des carrières rapides, calquées sur le modèle du show business, basées sur une idée, une trouvaille répétée ensuite ad nauseam, jusqu’à son remplacement par un autre « plus jeune, plus fou » comme le dit la chanson.
La précarisation du temps (l’invasion du temps de l’emploi, la disponibilité aux demandes des producteurs, la subordination aux obligations administratives, la disparition progressive de la multiplicité des temporalités de l’intermittence) rejaillit directement sur le travail, sur la qualité artistique ou du moins sur l’engagement nécessaire dans un travail. Au lieu d’être impliqués dans le présent, au lieu de vivre dans le risque délibéré de la création, les intermittents ici réunis en ateliers subissent une temporalité qui est celle de l’emploi, celle de l’administration et de l’indemnisation.
« Avec toutes ces contraintes économiques et culturelles (introduites depuis 2003), avec toutes ces exigences, tu n’es à aucun moment dans le présent. Dans l’écriture, j’ai regardé mon emploi du temps, je n’ai jamais eu 15 jours d’affilée, où je pouvais me consacrer uniquement à l’écriture. Il y a toujours un dossier à rendre, un visuel à envoyer, un budget à finir, un rendez-vous administratif... 20 000 petits machins qui font que... » (un metteur en scène).
« Et c’est quelque chose qui s’accentue... On est de moins en moins dans le présent et de plus en plus dans la projection » (une comédienne).
« Et de plus en plus lointaine. L’écart qui se crée entre le présent et l’avenir rend les choses de plus en plus fragiles... » (une danseuse).
« Ce n’est pas le présent de ce que tu es en train de faire qui peut avoir du sens pour le marché, c’est quelque chose qui doit venir, qui n’est pas encore là... C’est un truc infernal » (une comédienne).
« Toutes ces contraintes te font sortir du moment présent. Or, s’il y a une spécificité du spectacle vivant, c’est bien que c’est une pratique du présent, que ce soit dans les répétitions ou les représentations... Le rôle du présent dans le vivant, c’est essentiel. Mais, c’est comme si le “ici et maintenant” était en train de se réduire, de disparaître, même pour les interprètes... Alors que tu es en train de travailler à une chose, tu dois penser à la suite, que ce soit comme interprète ou comme porteur de projets. Un travail qui se projette dans un autre travail futur, c’est comme s’il n’existait pas. On se projette tout le temps. Si dans les mois qui suivent, tu n’as rien de prévu, comment vas-tu faire ? Il faut se dépêcher de trouver un contrat, formuler un projet, en parler autour, etc. Et la sensation du présent, ce qui se vit dans le présent, se réduit de plus en plus » (une autre comédienne).
Un cameraman pigiste, nous rapporte la même expérience, vécue pendant un reportage :
« Le téléphone... le téléphone ne s’éteint jamais plus, c’est comme ça, pendant le tournage. J’arrête aussi la caméra pour aller répondre au téléphone, pour signer pour une semaine de contrat ».
Si son téléphone demeure allumé, si son attention demeure en alerte pour autre chose que pour le travail pour lequel il est payé, on peut se demander : que regarde-t-il dans l’œilleton de sa caméra ? Quel type d’images produit-il ? Des images déconnectées du réel, saturées de sa préoccupation, de ne pas perdre une possibilité d’un emploi.
Ce pigiste porte sa disponibilité à l’emploi sur lui, avec son téléphone allumé dans sa poche. Le téléphone portable est le dispositif technologique de la disponibilité, que, dans certaines entreprises la direction fournit gratuitement aux cadres afin de les savoir toujours connectés, toujours mobilisables. Ici, ce n’est même pas une injonction, mais une nécessité du salarié pour l’emploi discontinu qu’il assure lui-même.
Le manque de temps dans la production, la précarisation existentielle, les impératifs de production, entraînent une standardisation, des contenus et des formes, des créations.
« Ce qui s’est précarisé, ce ne sont pas seulement les intermittents, mais toute la chaîne de production... Les formes, les manières de filmer, les manières de monter se rétrécissent, s’uniformisent... Les façons de faire, de penser, de raconter se normalisent, s’homogénéisent de plus en plus... » (une réalisatrice et monteuse).
La précarisation et le morcellement du temps rejaillissent aussi sur les modalités de production. Le changement des règles d’indemnisation, oblige les intermittents à optimiser leur emploi du temps. Les resserrements actuels des budgets consacrés à la culture ne sont pas sans conséquences non plus. Les temps morcelés deviennent une caractéristique de la façon de travailler de nombreuses compagnies et des intermittents.
« J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de travail au long cours. Des gens rentrent dans un projet qui dure un an, deux ans. Quand il y a du fric, on peut faire des choses, dégotter une semaine de résidence, puis on arrête et on se revoit si quelqu’un d’autre trouve les moyens d’être ensemble. Des projets très étendus dans le temps, pas forcément avec des temps de travail effectif plus longs. L’intérêt, c’est qu’il y a des temps de maturation entre les sessions de travail – mais sans aucune garantie qu’il y aura un prochain temps de travail. Je croise de plus en plus de gens qui sont dans des espèces de nomadisme sur un projet. Ils vont d’un lieu à un autre lieu, de résidence en résidence, pas forcément avec de l’argent – déjà, s’il y a un lieu, un accueil, c’est pas mal. Ce qui est corrélatif à cela, c’est que l’on voit de plus en plus des ′′étapes′′ de travail parce que les équipes ont des processus de travail qui durent deux ans, trois ans. Cela pose la question : qu’est-ce que c’est que montrer une étape de travail ? Même avant le protocole de 2003, ça me posait un problème. Mais c’est peut-être une autre discussion... ».
Le temps de création dont parlent les intermittents est un temps suspendu. C’est un temps qui interrompt le cours du temps chronologique, pour ouvrir à une durée, à une temporalité qui est celle de la création politique, sociale ou esthétique. Le présent dont se sentent privés les intermittents réunis en atelier n’est pas sans durée, comme saint Augustin l’observait déjà, le présent comme durée contient la coexistence des temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Les politiques néolibérales assèchent ce présent non chronologique, le siphonnent de tous ces possibles et de ses promesses pour le convertir en un présent chronologique, un présent qui est la répétition infinie du même.
L’accélération du temps, produite par l’application du protocole (plus de contrats, plus d’emplois, plus de cachets dans un délai de temps réduit), implique un appauvrissement du temps. Dans ce sens strict, nous pouvons affirmer que les temporalités néolibérales sont antiproductives. Le capitalisme « cognitif », les industries créatives, de la même manière les nouvelles méthodes de gestions des chômeurs et de ceux ayant droit au RSA sont, à la lettre, des systèmes d’antiproduction, puisqu’ils ne connaissent et n’acceptent qu’une temporalité : le temps de l’emploi ou de sa recherche.
Chassé-croisé temporel des intermittents et des permanents
Dans l’audiovisuel, on observe un chassé-croisé des pratiques des emplois exigées des intermittents et de celles exigées des permanents. Les permanents doivent désormais se soumettre à l’injonction de disponibilité, à la souplesse et à l’adaptation propre jusqu’alors à l’emploi discontinu. Dans le même temps, les intermittents se retrouvent, nous l’avons vu, à être disponibles en permanence, avec ou sans emploi.
« Dans le secteur audiovisuel, il y a une évolution très clairement perceptible du côté des permanents. Autrefois les permanents compensaient la fixité du travail par un certain confort, une régularité de salaire et des modalités d’emploi qui leur permettaient d’organiser leur vie relativement à l’avance, en particulier pour ceux qui avaient une vie de famille, des enfants, etc. Or, depuis quelques mois, on leur impose le même rythme, la même instabilité qu’aux intermittents. C’est-à-dire que dans la plupart des boîtes dans lesquelles je bosse, on leur annonce le vendredi soir quel sera le planning de la semaine suivante. En plus, on leur impose des cadences infernales, comme finir à 3 heures du matin, recommencer le lendemain et le surlendemain à faire des implantations à 5 heures du matin en ne respectant pas les rythmes de sommeil, etc. Or, les intermittents, quand ils n’ont pas envie de faire un boulot, ils ont toujours la ressource de dire qu’ils ne sont pas libres parce qu’ils ont un autre engagement. C’est un moyen de dire non sans se brouiller avec l’employeur, avec même le petit gain lié au fait d’apparaître comme quelqu’un de très demandé. C’est ce que me disait un collègue permanent qui craque complètement à cause des rythmes qu’on lui impose : “Toi, au moins, tu peux toujours dire que tu n’es pas libre. Nous, on ne peut absolument rien dire”. Donc ils subissent totalement la chose. Et moi qui suis intermittente et qui passe d’une boîte à une autre, je les vois, je parle avec eux et je constate qu’ils décrivent tous la même souffrance. Une souffrance de permanents ».
Dans l’audiovisuel, les entreprises « grignotent du temps » à leurs salariés. Les heures qui autrefois faisaient partie de la journée de travail (le temps du voyage, des préparations) sont systématiquement sorties du calcul du temps de travail. Ces temporalités « non directement productives » ne sont plus rémunérées, mais, deviennent à la charge de l’intermittent. Autrefois les déplacements étaient prévus avec une marge de confort. Aujourd’hui l’aller et le retour d’un tournage se fait la même journée, afin d’économiser une nuit d’hôtel et les défraiements afférents. On rogne sur les temps de récupération ou de pause :
« Pour les CDI les dimanches sont payés 25 % de plus et ils donnent droit à une journée de récupération. Historiquement la transcription pour l’intermittence était jusqu’ici : puisqu’il n’est pas question pour un intermittent de journées de récupération, on vous paie les dimanches doubles. Souvent, les intermittents eux-mêmes ne connaissent pas l’origine de cette norme salariale. Donc quand on leur dit : “Les dimanches doubles, c’est trop, c’est exagéré, 150 % c’est déjà bien”, certains sont tentés de dire oui... De plus, les techniciens non ′′artistiques′′, depuis toujours, ont opté pour une autre position : ils ont accepté les dimanches à 25 % comme les permanents, sans bénéficier de l’équivalent de la récupération. Là, les employeurs ont proposé 150 % pour tout le monde, en se disant les techniciens vont être contents, et chez les “artistiques”, les traitements étant divers et inégaux depuis toujours, certains vont trouver cela avantageux, être intéressés à accepter ».
« Cette nouvelle convention, tente de calquer la journée de l’intermittent sur celle du permanent et de lui appliquer les règles qui encadrent la permanence : par exemple, le permanent n’est pas payé pour se rendre de chez lui à son lieu de travail, donc idem pour nous, l’intermittent ne serait plus rémunéré sur ce qu’ils définissent comme un temps de trajet. Ce n’est qu’un exemple, mais il y en aurait plein d’autres du même type à citer, concernant les temps de déplacement, de voyage, etc. ».
Double travail
Le nouveau protocole avec ses règles compliquées et ses nombreux pièges, requiert une attention et une vigilance accrues. Il faut dégager tout du temps pour suivre l’évolution de la réglementation et pour s’assurer de ses droits.
« La brièveté de la période d’indemnisation, décalage, glissement, tout ça... engagent à être constamment vigilant aux évolutions de son dossier. Cela devient une occupation parallèle qui demande un certain savoir-faire. Quand on ′′ s’y connaît en protocoles ′′, on vous appelle pour vous demander des renseignements. Par exemple : un directeur de structure qui m’emploie comme enseignante m’appelle expressément pour que je lui explique le numéro d’objet, comment il doit déclarer ses ateliers dorénavant...Je lui conseille de demander aux Assedic ou à son syndicat, il dit qu’il préfère passer par moi, je suis sûrement plus au courant puisque je suis la première concernée... Une activité qui prend du temps, comme travailler ».
Pour les salariés-employeurs les nouvelles règles d’octroi des subventions, la nécessité de répondre aux exigences para-artistiques des bailleurs de fonds, l’empilement des diverses démarches administratives de contrôles quantitatifs, font exploser le temps dédié à l’administration.
« En quelques années le temps du travail administratif a plus que doublé, je passe un temps fou à rédiger, deux fois par an, des rapports d’activités, à remplir des papiers pour des subventions, à contrôler la comptabilité... Quand on a commencé, ce temps était une fraction négligeable du temps de création proprement dit, maintenant il sont à part égales » (un metteur en scène).
« Ce que j’ai pu vérifier, c’est que plus je travaille, moins je gagne. Je voulais tout arrêter, ça ne menait nulle part, et c’est pour ça que j’ai pris un travail d’administration à côté » (une danseuse).
En conclusion, la gestion du temps constitue donc une partie importante de la préoccupation des intermittents comme des pigistes : le fait de « travailler tout le temps » a comme première conséquence le fait que « on n’a plus le temps ». Cette contention du temps investi dans un emploi, nous l’avons vu antiproductif, détermine contrairement au slogan « Travailler plus pour gagner plus », à la fois un appauvrissement économique et un appauvrissement subjectif. Ce resserrement conditionne à son tour la pratique artistique qui s’uniformise et s’appauvrit.
Dette objective et dette subjective, des droits sociaux à la dette) issus d’une recherche collective sur la précarité et ses enjeux.
Notes:
[1] Allocation de fin de droits : c’est un vestige du fonds mis en place par le gouvernement, en 2004, suite au mouvement. Elle est censée « rattraper » les intermittents qui n’ont pas 507 heures en 304 ou 319 jours, mais qui les ont en 365 jours. C’est une allocation d’un montant forfaitaire de 30 euros, qui est allouée pour une durée qui varie selon des critères d’ancienneté dans l’indemnisation. Les critères en sont tellement restrictifs que peu d’intermittents en bénéficient.
[2] L’Afdas est tout à la fois Opca (Organisme paritaire collecteur agréé), Opacif (Organisme paritaire collecteur agréé gestionnaire du congé individuel de formation) et direction de la formation des intermittents du spectacle.
[3] CAP : conséquences de l’application du protocole Unedic ; accueil et d’information sur le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle.

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