jeudi 5 janvier 2012

A propos des polices politiques et de leurs méthodes


Cette prose édifiante de Didier Daeninckx est tirée  d'un site web aujourd'hui curieusement disparu: http://www.amnistia.net  Mais redirigé Publicitaire ...
Ces textes complètent agréablement le suivant: Sans Nuances




Ce soir mardi 3 avril à 20 heures 30 (un soir très lointain...), dans son magazine Secrets d'actualités, la chaîne M6 diffuse un documentaire sur la véritable paranoïa qui s'est emparée des plus hautes instances de l'État, à partir d'octobre 1980, quand le citoyen Michel Colucci, plus connu sous son nom de clown de Coluche, a décidé de se présenter aux élections présidentielles et que les premiers sondages lui ont donné entre 15 et 17% des voix! L’Élysée, alors empêtré dans l'affaire des "diamants de Giscard", a chargé le ministre de l'Intérieur de l'époque, Christian Bonnet, de décourager le comique. Par tous les moyens.
Le commissaire des Renseignements Généraux chargé d'organiser la surveillance, le harcèlement, les campagnes de calomnie, de rumeurs, la déstabilisation du candidat libre, en utilisant jusqu'aux menaces de mort, n'est pas un inconnu pour amnistia.net. Il s'appelle Guy Dauvé, et cette opération couronnée de succès sera la touche finale qu'il apportera à une carrière exceptionnelle débutée au service de l'État pétainiste, puis qui s'est épanouie sous les Républiques gaulliste et giscardienne dans l'ombre de son maître, Maurice Papon. J'avais eu l'occasion, en 1997, de brosser rapidement son itinéraire "professionnel" dans Le Goût de la vérité, réponse à Gilles Perrault.
Guy Dauvé a passé le concours de commissaire au printemps 1943 et a été affecté en octobre de la même année à la première Brigade Spéciale dirigée par Labaume, comme en témoignent les archives du procès de ce dernier qui s'est tenu en mai 1945 (les historiens pourront utilement se reporter à la cote AN, Z6 61, dossier 968). Avant la guerre, le travail de la première section consistait à s'informer sur "les mouvements d'extrême-gauche: socialiste, communiste, anarchiste et sur le cadre syndical de ces partis". A compter de 1941, c'est pour le compte du chef de la Gestapo en France, Boemelburg, que la section des Brigades Spéciales infiltre, détruit la résistance communiste. Dans le journal Franc-Tireur, Madeleine Jacob présentait ainsi le chef de la première Brigade Spéciale:
"Le commissaire principal Labaume était quelque chose comme le Führer des indicateurs chargé de prospecter, si l'on peut dire, les milieux d'extrême-gauche, considérant que cela lui concède des droits à l'indulgence. Un beau tableau de chasse. Aux cinq victimes de son indicateur Rastelli, condamné à mort, il ajoute Picant, Cadras, Politzer, Jacques Solomon, et les nombreux déportés qui lui doivent d'avoir pendant des années, pourri lentement dans les camps allemands".
Une grande partie de ceux qui avaient fait leurs preuves dans la répression anti-communiste aux côtés des Allemands, furent appelés à la rescousse dès les débuts de la guerre froide. Guy Dauvé, lui n'avait pas quitté son service et continuait à tenir ses fiches dans son bureau dont les fenêtres ouvraient sur le Marché aux Fleurs. En 1955, alors que des troubles faisaient des dizaines de morts à Casablanca, il fut envoyé en mission au Maroc pour déterminer la structure des mouvements d'opposition à l'administration coloniale. N'ayant jamais caché ses idées d'extrême-droite ni son combat pour l'Algérie française, il est l'année suivante à Alger quadrillée par les hordes de parachutistes de Massu et Bigeard qui mettent un peuple à la Question.

De retour à Paris, il est avec ses hommes, l'un des plus acharnés dans la traque des responsables du FLN algérien. C'est par centaines que les militants indépendantistes qui tombent dans ses filets sont durement interrogés, et parqués dans des camps comme celui de Thol, dans l'Ain, que Guy Dauvé visitera, pour les besoins du service, à plusieurs reprises. Une description minutieuse de ce camp sera faite au tout début de1962 dans Le Nouveau Candide, l'hebdomadaire d'extrême-droite créé par les services d'espionnage de Constantin Melnik, le supérieur de Guy Dauvé qui a la charge des RG. Jacques Peyrolles, le "journaliste" qui prolongeait idéologiquement le travail des policiers était promis, lui aussi, à une brillante carrière sous son nom d'emprunt de Gilles Perrault (Le roi de l’antifascisme pour bisounours, sincère comme un scorpion).
En octobre 1961, les hommes de Guy Dauvé participent aux rafles, à l'effroyable répression qui ensanglante Paris. "Les Algériens criaient comme des primitifs" avait-il l'habitude de dire. Quelques semaines plus tard, Guy Dauvé reçoit la médaille du Mérite Civil. Le préfet de police, Maurice Papon, lui remet un mot manuscrit qu'il fera encadrer et gardera précieusement jusqu'à la fin de sa vie: "Je sais tout ce que vous avez fait. Votre chef en est fier et vous remercie". Un peu plus tard, il recevra la Légion d'Honneur.                          
Une partie de son travail consistait également à surveiller la presse. Le Canard Enchaîné lui consacrera quelques articulets, et Dauvé menacera à plusieurs reprises de sortir des photos montrant des journalistes dans des situations à l'époque compromettantes. Pour se décontracter, Guy Dauvé écrit un roman que la Série Noire de Marcel Duhamel refuse alors qu'elle publie, sous pseudonyme, un autre célèbre commissaire des RG, Michel Baroin. Les événements de 1968 relancent sa carrière, et il devient un collaborateur précieux de Raymond Marcellin, ce ministre de la police parti en guerre contre l'ennemi intérieur. Infiltrations, manipulations, créations de groupes politiques faux-semblants, de journaux attrape-tout...
Bien avant l'affaire des Irlandais de Vincennes de Barril, des faux époux Thurenge d'Hernu ou des vrais-faux passeports de Pasqua, l'imagination est au pouvoir sur l'Ile de la Cité!
Pendant ce temps là, le fils de Guy Dauvé, qui a pris le pseudonyme de Jean Barrot pour ne pas être identifié par son père (vraiment ? ou par ses dupes ...) , milite à l'ultra-gauche. D'une curieuse manière, puisque c'est essentiellement par son canal que sera assurée la promotion des écrits négationnistes de Paul Rassinier et les textes de banalisation du génocide comme Auschwitz ou le Grand Alibi. A l'insu de son père (encore !), Gilles Dauvé animera un groupe de solidarité avec Puig Antich, un anarchiste espagnol assassiné par Franco, et des réunions auront pour cadre le domicile du commissaire des RG... Beau comme de l'antique! Au moment de l'affaire Faurisson, Gilles Dauvé écrira ou participera à la rédaction de multiples textes négationnistes qui seront publiés dans La Guerre Sociale ou Le Frondeur. Il poursuivra, sur un mode mineur, discrètement révisionniste pourrait-on dire, dans La Banquise de Serge Quadruppani.
 
En 1980, Guy Dauvé se lance dans la destruction de l'objectif Coluche. L'arrivée de la gauche au pouvoir coïncide avec son départ à la retraite. Il pantoufle pendant plusieurs années à la direction des services de sécurité d'une importante entreprise. Il ne rechigne pas à donner un coup de main à ses anciens maîtres quand il s'agit de porter des valises sensibles d'un point à un autre du territoire.
En 1996, c'est le nom du fils de Guy Dauvé qui court dans les gazettes. Le Monde du 8 juin révèle que le porte-parole de Ras l'Front, Gilles Perrault, celui-là même qui visitait les prisonniers de papa à Thol en 1961, a accordé une préface blanchissant Gilles Dauvé de son passé négationniste. Pour faire bonne mesure, Serge Quadruppani qui défendait le "non-antisémite" Faurisson à pleines pages dans ses livres, bénéficie de la même machine à laver. Personne ne remarque, à ce moment, que Gilles Perrault a déjà œuvré pour ses protégés, sept ans plus tôt, en préfaçant L'anti-terrorisme en France un livre de Serge Quadruppani nourri aux sources les plus mystérieuses...
Aujourd'hui, l'auteur de cet ouvrage s'est éloigné de l'ultra-gauche, s'est rapproché un temps de la mouvance libertaire pour se réclamer maintenant du situationnisme. Guy Debord, le fondateur de l'Internationale Situationniste a laissé derrière lui une critique du livre de Quadruppani et de son préfacier Perrault, sous la forme d'une lettre à Jean-François Martos datée du 24 février 1990. On peut y lire:
"J'avais lu Quadruppani. C'est évidemment un désinformateur, et peut-être 'version b'. Au moins à la frontière? C'est-à-dire manipulé par ses dangereuses fréquentations, policières, ou repenties, et aussi son préfacier"... il terminait ainsi le paragraphe consacré à celui qui se réclame de son message: "Ote ta moustache, on t'a reconnu... Bourrique!"
Jean-François Martos, Correspondance avec Guy Debord, Le fin mot de l'Histoire, 2000.

Un dialogue qu'on pourrait placer dans la bouche de... Coluche!

Didier Daeninckx
 
En 1996, dans une brochure au titre mensonger, "Libertaires et ultra-gauche contre le révisionnisme", (préface de Gilles Perrault) l'un d'eux, Gilles Dauvé, admettra que son ancien ami Pierre Guillaume avait choisi de s'attaquer au "mythe" des chambres à gaz, mais qu'il "aurait pu aussi briser un interdit majeur comme la pédophilie". Dans une première version de son texte, il n'hésitait pas à écrire que "les chambres à gaz" sont pour lui "un gigantesque détail de l'histoire de la seconde guerre mondiale"!
L'interpellation de Michel Caignet dans le cadre de la filière pédophile Toro Bravo, en 1996, avait fortement inquiété les activistes de La Vieille Taupe. Pour Pierre Guillaume, (qui un temps inspira les "théoriciens" de La Banquise ou de Mordicus), cela ne pouvait tomber plus mal puisqu'il était alors occupé à orchestrer l'affaire Garaudy et son soutien par l'abbé Pierre. En témoignent deux lettres datées du printemps 1996. Pierre Guillaume s'adresse à celui qui l'édite depuis seize ans, Charles Corlet et qui vient de refuser l'impression du deuxième tirage des Mythes fondateurs de la politique israélienne de Garaudy, en raison des ennuis judiciaires que le texte suscite, mais aussi à cause d'un client peu discret amené par La Vieille Taupe, Michel Caignet. En réponse, Pierre Guillaume argue qu'il ne connaît même pas le nom de la revue éditée ("une revue d'hétérophobes sexuels... Gay quelque chose...) ni ses créateurs. Une lecture attentive de ses propres courriers aurait pu lui épargner ce mensonge : onze ans plus tôt, il ne faisait pas mystère de ses relations suivies avec Michel Caignet, comme le prouve la circulaire de La Vieille Taupe de décembre 1985:
"... l'auteur et moi étions convenus que le Professeur Faurisson relirait les épreuves et superviserait l'édition. A la réception des épreuves, celui-ci a émis de très graves critiques sur le travail effectué par Michel Caignet (étudiant à la Sorbonne, prépare un doctorat de linguistique allemande et anglaise)".
La raison de cette soudaine amnésie résidait vraisemblablement dans la pression exercée par les Renseignements Généraux sur l'éditeur. Après la défection de Corlet, la réédition du livre de Roger Garaudy fut assurée par une officine parisienne d'extrême-droite, la Librairie Roumaine du Savoir dont le tenancier, lui, ne semble pas apprécier la jeunesse. Le 4 février 1998, la 10e chambre correctionnelle de Paris l'a condamné à 2 mois de prison avec sursis et 6.000 francs d'amende pour avoir menacé, à l'aide d'un pistolet à grenaille offert par son ami Pierre Guillaume, une étudiante qui protestait contre l'exposition en vitrine des livres de Garaudy...
Georges Orwell avait pressenti l'horreur qui nous frappe aujourd'hui. Dans un article sur le roman noir américain "Rafles and Miss Blandish", il écrivait en 1944 :

"L'interconnexion du sadisme, du masochisme, du culte de la réussite, du culte de la puissance, du nationalisme et du totalitarisme forme un immense sujet dont on a encore à peine écorné les angles; et l'on considère même comme assez peu délicat d'en mentionner l'existence".
"Libertaires et ultra-gauche contre le négationnisme". Première version du texte de Gilles Dauvé. Le "gigantesque détail de la Seconde guerre mondiale" sera à l'origine de la destruction du tirage par l'éditeur, en juin 1996. 
Didier Daeninckx

Nous avions publié ces textes depuis longtemps mais en seconde partie d'une trop longue page ici: http://debord-encore.blogspot.com/p/rien.html
Il serait étonnant que ceux qui défendent ces gens soient simplement des imbéciles honnêtes mais bien plutôt des complices des mêmes réseaux  qui dirigent depuis des lustres l'ensemble des organisations libertaires et gauchistes...
Ce qui explique les choix toujours mauvais de ces organisations (analyses archaïques, journaux ringards, sites merdiques...) pour la liberté mais parfait pour le maintient de l'ordre.

mardi 3 janvier 2012

Sans Nuances


La sortie du livre Le Temps du SIDA  du Docteur Michel Bounan en 1992 sur le HIV a été l'occasion d'une désinformation et censure déguisée. En effet le livre fut refusé par de nombreux éditeurs avant de trouver enfin sa place aux éditions Allia.
Par la suite une cabale destinée a effrayer les lecteurs potentiels d'un tel livre (Qui développait alors une analyse sociale et historique de l'épidémie en s'appuyant sur la théorie critique des situationnistes) fut menée dans tout l'espace médiatique français. Michel Bounan, rapidement soutenue par Guy Debord (il devint son ami et son dernier médecin) découvrit au centre de cette opération l’inoxydable Serge Quadruppani, alors Directeur de publication du journal MORDICUS mais aussi ami et complice du fils du célèbre commissaire Dauvé. Ancien RG politique en charge des gauchistes et collaborateur notoire et efficace qui fit l'admiration de la Police SS de Paris du temps de sa jeunesse pour la qualité de ses Filoches (filatures).
Ce très brave homme faisait organiser dans son propre appartement de l’Île de la Cité les réunions politiques des amis "Ultra-Gauche" de son fils adoré, (qui changeât son nom en Barrot...) lui-même est d’ailleurs toujours copain avec les milieux anarchistes-bisounours  (qui louent le sérieux de ses analyses) mais se disant "Communiste", un vrai conte de fées...
Serge Quadruppani est surtout connu comme l'importateur principal du Révisionnisme-négationnisme dans les milieux dit "Ultra-Gauche" et "libertaires". Cinq années de dur labeur avec son pote Dauvé/Barrot et pas moins de trois revues (La guerre sociale, le brise-glace, la banquise) au début des années 1980 inondèrent les librairies gauchistes de leur prose inspirée par les Chambres à gaz et leur négation. Guy Debord avait écrit quelques vérités sur SQ à propos de son livre L’antiterrorisme en France, il s'agissait des Moustaches d'une Bourrique (Lire: Cette Mauvaise Réputation). Le beau serge est aussi auteur de policiers romans ou l'inverse...
Le gauchiste Didier Daeninckx lui aussi auteur de Polars, s’inquiétât de leur présence chez son éditeur et réagit sainement en dévoilant le CV des deux acolytes. Démasqués en partie les deux rédigèrent pour leur défense un curieux texte (Les ennemis de ma grand-mère ne sont pas les amis de mon grand-père ou peut être  "Les Ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis" ) plusieurs fois remanié et signé par d'autres pour faire nombre.
Daeninckx cru voir ici une infiltration fascisante des milieux gauchistes-libertaires mais ne compris pas les buts de cette  Désinformation très professionnelle. Il est depuis victime des "Réseaux Ad Hoc" qui cherchent à le discréditer.

L'opération contre Le Temps du SIDA consistait à utiliser le journal Mordicus pour torpiller le livre. Un long et ennuyeux article de deux pages sur le SIDA signé d'un complice de SQ devait compléter un article venimeux de SQ accusant le livre d'Homophobie et Bounan de charlatanisme, de quoi effrayer le militant bien pensant. Pour faire plus vrai deux petits articles de l'ACS enrobaient le tout de façon a présenter un plus grand pluralisme tout en noyant le poisson/poison dans une mer de radicalité sincère et de critique bien pensée. Du beau travail il faut le reconnaître mais cependant les membres de l'ACS qui étaient aussi ceux d'ACT UP Paris n'approuvaient pas le texte de Quadruppani et continuèrent à défendre le livre de Michel Bounan.
Ni Philippe Labbey (Le premier à conseiller le livre) ni Cleews Vellay, (pourtant homosexuels militants et dirigeants d'ACT UP Paris) ne virent la moindre homophobie ou le moindre charlatanisme dans cet excellent livre qui fut même distribué par Guy Debord dans les squats du 19°. Il fallut pourtant à Michel Bounan écrire pas moins de deux livres ( L’État retors et  La Vie innommable) pour révéler l'ensemble de l'opération dont était victime le Temps du SIDA, seul livre porteur d'une analyse sociale radicale de l'épidémie de SIDA.
Vingt années ont passées et il est facile de mesurer aujourd'hui la grande inquiétude des autorités étatiques pour qu'elles décident d'entreprendre des manœuvres aussi visibles.
La question qui angoissait tant nos ennemis portait sur les liens entre Guy Debord et Michel Bounan d'une part et les Autonomes de l'ACS présent dans Mordicus comme dans les squats et surtout à la tête de l'organisation montante que devenait alors ACT UP Paris présidée par Cleews Vellay de 1992 à 1994.

Comprenant l'enjeu et devinant la raison d’être du journal Mordicus et de l'équipe qui le contrôlait réellement derrière un habillage de démocratie directe de façade, plusieurs membres de l'ACS restèrent le plus longtemps possible dans les réunions rédactionnelles de Mordicus. Situation inconfortable mais instructive et parfois cocasse de ceux qui savent qu'ont sait qu'ils savent...
En ces temps déjà révolus l'hombre de Guy Debord était vraiment partout ou il le fallait...
                                                                                                                 Scalpel
Texte de SCALPEL


Nous reproduisons les seuls 2 articles de l'ACS parues dans le numéro 5 de Mordicus. Ni l'infamie de serge Quadruppani ni le lourdingue article de commande de Françoise la délicieuse  ne méritent d’êtres  ici.
Version PDF

Texte d'Isabelle Simon

Texte de 1999/2000

lundi 2 janvier 2012

Comment arrêter de Travailler en 10 points

Texte détournant le banal "Comment arrêter de fumer en 10 points" présent dans de nombreuses usines à salariat.

Composé par Isabelle Simon comme contribution de l'ACS au journal Mordicus N°O

La vengeance

La vengeance Poème de Philippe Labbey qui parut dans Mordicus N° 2. Il n'est même pas certain que Philippe ait mis les pieds une seule fois dans les locaux du journal mais il proposa ce poème comme contribution aux textes proposés par notre groupe l' ACS au journal. Le texte fut publié à son grand étonnement, c'est qu'a l'époque les débuts d'ACT UP Paris prenaient beaucoup de nos vies....
Nombreux étaient ceux qui ne comprenaient pas pourquoi nous étions présents dans  différents projets en apparence spécifiques (un journal, ACT UP, les squats, les manifs et même brièvement les "Radios Libres") mais pour nous la réponse était évidente.

dimanche 1 janvier 2012

Avoir pour but la vérité pratique


Alors que circulent des tonnes d'inexactitudes et de désinformations sur les Situationnistes et ceux qui s'inspirent de leurs théories il parait nécessaire de rappeler quelques banalités pourtant trop peu connues...
Le texte date de 1967.
Bananier 2012


EN ESSAYANT de présenter aux nouvelles forces révolutionnaires un modèle de cohérence théorico-pratique, l’I.S. se trouve à chaque instant en mesure et en demeure de sanctionner, par l’exclusion ou la rupture, les manquements, les insuffisances, les compromissions de ceux qui en font — ou reconnaissent en elle — le stade expérimental le plus avancé de leur projet commun. Si la génération insurgée, résolue à fonder une société nouvelle, se montre, au départ de principes premiers et indiscutables, attentive à briser toute tentative de récupération, ce n’est nullement par goût de la pureté mais par simple réflexe d’autodéfense. Venant d’organisations qui préfigurent dans leurs traits essentiels le type d’organisation sociale à venir, la moindre des exigences consiste à ne pas tolérer des gens que le pouvoir s’entend à tolérer parfaitement.
Sous son aspect positif, la réponse « exclusion » et « rupture » pose la question de l’adhésion à l’I.S. et de l’alliance avec les groupes et les individus autonomes. Dans sa définition minimum des organisations révolutionnaires, la 7e Conférence a insisté notamment sur le point suivant : « Une organisation révolutionnaire refuse toute reproduction en elle-même des conditions hiérarchiques du monde dominant. La seule limite de la participation à sa démocratie totale, c’est la reconnaissance et l’auto-appropriation par tous ses membres de la cohérence de sa critique : cette cohérence doit être dans la théorie critique proprement dite, et dans le rapport entre cette théorie et l’activité pratique. Elle critique radicalement toute idéologie en tant que pouvoir séparé des idées et idées du pouvoir séparé ».
La cohérence de la critique et la critique de l’incohérence sont un seul et même mouvement, condamné à se détruire et à se figer en idéologie dès l’instant où la séparation s’introduit entre les différents groupes d’une fédération, entre individus d’une organisation, entre la théorie et la pratique d’un membre de cette organisation. Dans la lutte globale où nous sommes engagés, céder d’un pouce sur le front de la cohérence, c’est laisser la séparation l’emporter sur toute la ligne. Voilà qui incite à la plus grande prudence : à ne jamais tenir notre cohérence pour acquise, à rester lucide sur les dangers qui la menacent dans l’unité fondamentale des conduites individuelles et collectives, à prévenir et à éviter ces dangers.
Qu’une fraction secrète ait pu se former parmi nous, mais aussi qu’elle se soit trouvée rapidement démasquée, indique assez la rigueur et le manque de rigueur dont nous avons fait preuve dans la transparence des rapports inter-subjectits. En d’autres termes, cela signifie que le rayonnement de l’I.S. tient essentiellement en ceci : elle est capable de faire un exemple, à la fois dans le sens négatif, en montrant ses faiblesses et en les corrigeant, et dans le sens positif, en tirant de ses corrections de nouvelles exigences. Nous avons souvent répété qu’il importait de ne pas se tromper sur les personnes ; il faut le prouver sans cesse et accroître du même coup l’impossibilité de se tromper sur nous. Et ce qui vaut pour les personnes vaut également pour les groupes.
On connaît le mot de Socrate à l’un des jeunes gens auxquels il s’adressait : « Parle un peu que je te voie ». Nous sommes en mesure d’éviter ce genre de Socrate et ce genre de jeunes gens si le caractère exemplaire de notre activité assure la force d’irradiation de notre présence dans et contre le spectacle dominant. Aux caïds de la récupération et aux minables qui vont s’entendre de conserve pour nous présenter comme un groupe dirigeant, il convient d’opposer l’exemple anti-hiérarchique d’une radicalisation permanente ; ne rien dissimuler de nos expériences, établir par la diffusion de nos méthodes, de nos thèses critiques, de nos procédés d’agitation, la plus grande transparence sur la réalité du projet collectif de libération de la vie quotidienne.
L’I.S. doit agir comme un axe qui, recevant son mouvement des impulsions révolutionnaires du monde entier, précipite, de façon unitaire, la tournure radicale des événements.
À la différence des secteurs retardataires qui s’obstinent à rechercher avant tout l’unité tactique (les Fronts communs, nationaux, populaires), l’I.S. et des organisations autonomes alliées se rencontreront seulement dans la recherche d’une unité organique, considérant que l’unité tactique n’a d’efficacité que là où l’unité organique est possible. Groupe ou individu, il faut que chacun vive à la vitesse de radicalisation des événements afin de les radicaliser à son tour. La cohérence révolutionnaire n’est rien d’autre.
Assurément, nous sommes encore loin d’une telle harmonie de progression, mais nous y sommes engagés tout aussi sûrement. Des premiers principes à leur réalisation, il y a l’histoire des groupes et des individus, qui est aussi celle de leurs retards possibles. Seule la transparence dans la participation réelle arrête la menace qui pèse sur la cohérence : la transformation du retard en séparation. Tout ce qui nous sépare encore de la réalisation du projet situationniste tient à l’hostilité du vieux monde où nous vivons, mais la conscience de ces séparations contient déjà ce qui va les résoudre.
Or, c’est précisément dans la lutte engagée contre les séparations que le retard apparaît à des degrés divers ; c’est là que la non-conscience du retard obscurcit la conscience des séparations, introduit l’incohérence. Quand la conscience pourrit, l’idéologie suinte. On les a vus garder par devers soi, l’un (Kotányi) les résultats de ses analyses, les communiquant au compte-goutte avec la supériorité d’une clepsydre sur le temps, les autres (exclus de la dernière averse), leurs manques à tous égards, faisant le paon bien que la queue n’y soit pas. L’attentisme mystique et l’œcuménisme égalitaire avaient la même odeur. Passez donc, grotesque muscade, saltimbanques des malaises incurables.
La notion de retard appartient au mode ludique, elle rejoint celle de meneur de jeu. De même que la dissimulation du retard, ou la dissimulation d’expériences, recrée la notion de prestige, tend à transformer le meneur de jeu en chef, engendre les conduites stéréotypées, le rôle avec ses séquelles névrotiques, ses attitudes tourmentées, son inhumanité, de même la transparence permet d’entrer dans le projet commun avec l’innocence calculée des joueurs phalanstériens rivalisant entre eux (composite), changeant d’occupation (papillonne), ambitionnant d’atteindre à la radicalité la plus poussée (cabaliste). Mais l’esprit de légèreté passe par l’intelligence des rapports de lourdeur. Il implique la lucidité sur les capacités de chacun.
Des capacités, nous ne voulons rien savoir hors de l’usage révolutionnaire qui s’en peut faire, usage qui prend son sens dans la vie quotidienne. Le problème n’est pas que certains vivent, pensent, baisent, tirent, parlent mieux que d’autres, mais bien qu’aucun camarade ne vive, ne pense, ne baise, ne tire ou ne parle si mal qu’il en vienne à dissimuler ses retards, à jouer les minorités brimées, et à réclamer, au nom même de la plus-value qu’il accorde aux autres par ses propres insuffisances, une démocratie de l’impuissance où il affirmerait évidemment sa maîtrise. En d’autres termes, il faut pour le moins que chaque révolutionnaire ait la passion de défendre ce qu’il a de plus cher : sa volonté de réalisation individuelle, le désir de libérer sa propre vie quotidienne.
Si quelqu’un renonce à engager la totalité de ses capacités — et par conséquent à les développer — dans le combat pour sa créativité, ses rêves, ses passions, de sorte qu’y renonçant il renonce par le fait à lui-même, il s’interdit aussitôt de parler en son nom et, a fortiori au nom d’un groupe qui porte en lui les chances de réalisation de tous les individus. Son goût du sacrifice, son choix de l’inauthentique, l’exclusion ou la rupture ne font que les concrétiser publiquement, avec la logique de la transparence à laquelle il a manqué.
Sur l’adhésion, sur l’alliance, l’exemple de la participation réelle au projet révolutionnaire décide souverainement. La conscience des retards, la lutte contre les séparations, la passion d’atteindre à plus de cohérence, tel est ce qui doit fonder entre nous, comme entre l’I.S. et les groupes autonomes ou les fédérations futures, une confiance objective. Il y a tout lieu d’espérer que nos alliés rivaliseront avec nous dans la radicalisation des conditions révolutionnaires, comme nous attendrons que rivalisent avec les situationnistes ceux qui auront choisi de les rejoindre. Tout permet de supposer qu’à un certain degré d’extension de la conscience révolutionnaire, chaque groupe aura atteint une cohérence telle que la qualité de meneur de jeu de tous les participants et le caractère dérisoire des retards laisseront aux individus le droit de varier dans leurs options et de changer d’organisation selon leurs affinités passionnelles. Mais la prééminence momentanée de l’I.S. est un fait dont il faut aussi tenir compte, une heureuse disgrâce, comme le sourire ambigu du chat-tigre des révolutions invisibles.
Parce que l’Internationale dispose aujourd’hui d’une richesse théorique et pratique qui n’augmente qu’une fois partagée, appropriée et renouvelée par les éléments révolutionnaires (jusqu’à ce que l’I.S. et les groupes autonomes disparaissent à leur tour dans la richesse révolutionnaire), elle se doit d’accueillir seulement ceux qui le désirent en connaissance de cause, c’est-à-dire quiconque a fait la preuve que parlant et agissant pour lui-même, il parle et agit au nom de beaucoup ; soit en créant par sa praxis poétique (tract, émeute, film, agitation, livre) un regroupement des forces subversives, soit en se trouvant seul détenteur de la cohérence dans l’expérience de radicalisation d’un groupe. L’opportunité du passage à l’I.S. devient dès lors une question de tactique à débattre : ou le groupe est assez fort pour céder un des meneurs de jeu, ou son échec est tel que les meneurs de jeu sont seuls à décider, ou le meneur de jeu n’a pas réussi, par suite de circonstances objectives inéluctables, à former un groupe.
Partout où le nouveau prolétariat expérimente son émancipation, l’autonomie dans la cohérence révolutionnaire est le premier pas vers l’autogestion généralisée. La lucidité que nous nous efforçons d’entretenir sur nous-mêmes et sur le monde enseigne qu’il n’y a, dans la pratique de l’organisation, ni précision ni avertissement superflus. Sur la question de la liberté, l’erreur de détail est déjà une vérité d’État.
In Revue I.S. n° 11 Octobre 1967

On est loin de cette Autonomie de pacotille des Ouvriéristes de Tarnac (Opéraîstes ça fait plusss pop pour faire passer l'embrouille chez les Bisounours...) 
On trouve ici la source de l'Autonomie qui c'est exprimée par exemple de 1989 à 1994 dans Act-Up paris... 
Et fut reconnue pour telle par Guy Debord  dans son film testament de 1994.

Lire aussi par exemple dans le N° 12 de la même revue:  La question del’organisation pour l’I.S. (avril 1968)
Et ceci encore moins connu: Documents Situationnistes

"Un produit direct de cette illusion sélective, à l’extérieur, a été la reconnaissance mythologique de pseudo-groupes autonomes, situés glorieusement au niveau de l’I.S., alors qu’ils n’en étaient que les débiles admirateurs (donc, forcément, à court terme, les malhonnêtes détracteurs). Il me semble que nous ne pouvons pas reconnaître de groupe autonome sans milieu de travail pratique autonome ; ni la réussite durable d’un groupe autonome sans action unie avec les ouvriers (sans bien sûr que ceci retombe au-dessous de notre « définition minimum des organisations révolutionnaires »). Toutes sortes d’expériences récentes ont montré le confusionnisme récupéré du terme « anarchiste », et il me semble que nous devons partout nous y opposer..."
Guy Debord

samedi 31 décembre 2011

Une Bonne Année 2012 ?

 Petit papa Guéant ne veut pas de "trublions" pour le Réveillon

 

 

Alors Soyez Sages !!! 

Voitures incendiées: l’État impuissant face aux racailles ?

"La décision de Claude Guéant de limiter les ventes de carburant au détail à l’approche du Nouvel An symbolise l’impuissance du gouvernement à faire respecter l’ordre public face à des racailles qui depuis Mai68 brûlent chaque année en toute impunité (et simplement pour se distraire) des centaines de voitures..."

Pour le passage à la nouvelle année, les forces de l'ordre seront sur le qui-vive. Au total, 60.000 policiers, gendarmes, pompiers et secouristes seront mobilisés le soir de la Saint-Sylvestre, dont 10.000 pour la seule Ile-de-France. Si, comme chaque année, des voitures seront incendiées, aucun chiffre ne sera communiqué, a précisé samedi Claude Guéant qui reconduit la mesure prise par son prédécesseur Brice Hortefeux en 2010...
La police surveillera en priorité la Seine-Saint Denis et le Val-de-Marne, ce dernier département étant recordman du plus fort taux de voitures brûlées.
94 en Force ! 
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mercredi 28 décembre 2011

Le dernier avatar de la classe moyenne

  De la « petite-bourgeoisie » au capital humain universel 1

 

Depuis le milieu des années 1980, le paysage théorique mondial est dominé, en particulier à gauche, par le discours postmoderne. La critique de l’économie politique a cédé le pas à la critique du langage, et l’analyse des conditions matérielles objectives à l’arbitraire de l’interprétation subjective ; la gauche, en lieu et place de son traditionnel économisme, a adopté un culturalisme non moins réducteur ; enfin, les conflits sociaux se résument désormais à un simulacre médiatique. Dans le même temps, toutefois, la situation a changé du tout au tout. En Occident, la crise économique menace désormais de vastes couches sociales qui jusqu’ici avaient été épargnées. En conséquence, la question sociale effectue son grand retour dans le discours intellectuel.

Mais les interprétations demeurent étrangement vagues, sans force et presque anachroniques. La dichotomie riches/pauvres, si elle apparaît de plus en plus présente dans le discours, attend toujours d’être conceptualisée ; et le fait que la vieille notion marxiste de « classe » revienne au goût du jour est davantage un signe d’impuissance qu’autre chose. Selon l’interprétation traditionnelle, la « classe capitaliste » profite du fait qu’elle détient la « propriété privée des moyens de production » pour exploiter la « classe ouvrière » productrice de la survaleur. Or, aucun de ces concepts n’est pertinent face aux problèmes actuels. En effet, la pauvreté aujourd’hui ne découle plus de l’exploitation dans le travail, mais de l’exclusion hors de la sphère du travail. Ceux qu’emploie encore la production capitaliste proprement dite font même figure de privilégiés. La société ne définit plus les masses « dangereuses » qui lui posent problème comme regroupant les individus en fonction de leur « position dans le procès de production », mais en fonction de celle qu’ils occupent dans les sphères secondaires et dérivées de la circulation et de la distribution. Ces masses comprennent chômeurs de longue durée et bénéficiaires de prestations sociales, mais aussi employés sous-payés du secteur des services externalisés, auto-entrepreneurs pauvres, vendeurs ambulants et autres chiffonniers. Du point de vue des normes en vigueur en matière de droit du travail, ces formes de reproduction s’avèrent de plus en plus entachées d’irrégularité, d’insécurité et souvent même d’illégalité ; en outre, l’embauche y est sporadique, et les maigres revenus qu’elles apportent frisent le minimum vital, quand ils ne tombent pas carrément en dessous.
  A l’inverse, il n’existe plus non plus de « classe capitaliste » au vieux sens du terme, c’est-à-dire se définissant par la classique « propriété des moyens de production ». Que l’on considère l’appareil étatique avec ses infrastructures ou les grandes entreprises désormais transnationales, le capital semble être devenu d’une certaine façon socialisé et anonyme, et il n’est plus possible de mettre un visage sur la forme abstraite qu’il a revêtu. Aujourd’hui, « le capital » n’est pas une classe de propriétaires juridiques ; c’est le principe universel qui détermine la vie et les comportements de chacun des membres de la société, non seulement en tant que contrainte extérieure mais également jusque dans leur subjectivité même.
Au cours de la crise, et par le biais du processus de crise, s’accomplit une fois de plus une transformation structurelle de la société capitaliste dissolvant les vieilles strates sociales qui paraissaient claires. La crise prend sa source dans le fait que les forces productives nouvelles de la microélectronique ont fait se volatiliser le travail humain, c’est-à-dire la substance même du capital. A mesure que s’accélère la diminution du nombre de travailleurs dans l’industrie, la survaleur réelle est produite en quantités toujours moindres. Investir dans la création de nouveaux sites industriels n’étant plus rentable, les masses de capitaux se réfugient dans la sphère de la finance spéculative. Et tandis que des segments de population toujours plus importants sont éjectés hors de la production et réduits à la pauvreté, un simulacre d’accumulation capitaliste se poursuit via les bulles financières.
Ce processus n’a rien de nouveau : il façonne depuis plus de vingt ans le développement du capitalisme mondial. La nouveauté, en revanche, c’est que désormais les classes moyennes des pays occidentaux sont à leur tour menacées par le rouleau compresseur. L’essayiste américaine Barbara Ehrenreich avait évoqué dès 1989 la « peur de tomber » des classes moyennes[2]. Mais la question disparut ensuite – et durant une bonne décennie – derrière les chimères engendrées à la fois par la finance spéculative et par l’essor des NTIC et d’internet. L’effondrement de la Nouvelle Économie à partir de 2000 et l’éclatement en série de bulles financières qui secoua l’Asie, l’Europe et même, partiellement, les États-Unis, ont ravivé brutalement chez les classes moyennes la peur du déclassement.
Mais qui sont donc les « classes moyennes » et quel rôle social jouent-elles ? Au XIXe siècle déjà, le découpage des classes sociales n’était pas si évident. Entre les capitalistes possédant les moyens de production et les prolétaires ne possédant que leurs bras, venait s’insérer ce qu’on appelait la « petite bourgeoisie », catégorie ancienne dont les représentants étaient des propriétaires de petits moyens de production (boutiques, ateliers, etc.) qui produisaient généralement eux-mêmes, ou avec l’aide de membres de la famille, des produits vendus sur le marché. Les marxistes orthodoxes espéraient que ces « petits bourgeois » disparaîtraient peu à peu du fait de la concurrence des grandes entreprises capitalistes, et viendraient grossir les rangs du salariat industriel, de sorte que la société finirait par être entièrement polarisée autour des deux grandes classes antagonistes : la bourgeoisie et le prolétariat.
Cependant, au tournant du XXe siècle, la social-démocratie allemande fut le théâtre d’un débat célèbre entre Eduard Bernstein et Karl Kautsky[3] au sujet de la « nouvelle classe moyenne ». L’enjeu en était un certain nombre de fonctions techniques, économiques et intellectuelles ayant émergé au cours du déploiement de la société capitaliste. La rationalisation croissante de la production et l’expansion concomitante des infrastructures (administration, ingénierie, éducation et formation, santé, médias et communication publics, instituts de recherche, etc.) entraînèrent l’essor d’une catégorie « ni chair ni poisson » n’entrant plus dans les schémas traditionnels. On ne pouvait en effet définir ses membres comme des capitalistes : ils ne possédaient pas assez d’argent ; d’un autre côté, n’étant pas propriétaire de leurs moyens de production, n’ayant d’indépendance que formelle et restant largement tributaires du salariat, ils ne se rattachaient pas non plus à la petite bourgeoisie classique ; enfin, ils n’appartenaient pas davantage au prolétariat dans la mesure où ils n’étaient pas employés comme « producteurs directs » mais comme agents de l’expansion capitaliste des forces productives à travers toutes les sphères de l’existence.

Il y avait certes déjà des fonctionnaires au XIXe siècle, que l’on songe aux enseignants et autres agents de l’Etat ou à ces cadres d’entreprises que Marx a décrits comme une « hiérarchie complète de sous-officiers et d’officiers » du capital[4]. Cette catégorie sociale était cependant si peu nombreuse qu’on pouvait difficilement la qualifier de « classe ». C’est seulement plus tard, lorsque les exigences propres au capitalisme du XXe siècle réclamèrent massivement ces fonctions, qu’elle put constituer une nouvelle classe moyenne. Dans la polémique qui divisa les marxistes au début de cette évolution, Kautsky s’efforçait de faire entrer la nouvelle classe dans le schéma traditionnel et de la compter, d’une façon ou d’une autre, dans les rangs du prolétariat, tandis que Bernstein voyait dans ce phénomène social une stabilisation du capitalisme qui rendait envisageable un réformisme modéré.
D’abord, et pendant longtemps, il sembla que Bernstein avait vu juste. La nouvelle classe moyenne s’éloigna en effet de plus en plus de la classe ouvrière traditionnelle, non seulement de par le contenu et le lieu de son activité, mais également sur le plan économique. Barbara Ehrenreich retient pour critère d’appartenance à cette classe le fait que le « statut social [soit] basé sur l’éducation plutôt que sur la détention de capital ou d’autres avoirs ». Les qualifications supérieures obtenues par cette éducation particulièrement longue (parfois jusqu’à l’âge de trente ans ou plus) et dévorant des ressources considérables, accrurent la valeur de la force de travail bien plus fortement que les autres variations moyennes.
C’est dans ce contexte que naquit le terme lourd de conséquences de « capital humain ». Employés des secteurs de l’ingénierie, du marketing ou des ressources humaines, membres des professions libérales (médecins, avocats, etc.) et fonctionnaires (enseignants, chercheurs, travailleurs sociaux, etc.) « sont », d’une certain façon, doublement du capital. D’abord, leurs compétences leur confèrent le rôle stratégique d’encadrer et d’organiser le travail des autres à fins de valoriser le capital ; en outre, et particulièrement s’ils sont travailleurs indépendants ou cadres, ils ont tendance à considérer leur propre qualification, et donc leur propre personne, comme du « capital humain » : en bons capitalistes, ils s’efforcent de s’« auto-valoriser ». Le capital que détient la nouvelle classe moyenne ne consiste ni en numéraire ni en moyens de production, mais en aptitude à organiser le procès de valorisation à un haut degré de rationalisation scientifique et technologique.
Nombre de nouvelles fonctions du même genre firent leur apparition tout au long du XXe siècle, et les effectifs de la nouvelle classe moyenne augmentèrent en permanence. En particulier, le boom de l’après-Seconde Guerre mondiale, combiné à celui de l’industrie des loisirs et des nouvelles formes de production fordiste, impulsa un élan supplémentaire à cette évolution ; en témoigne le fait que, dans la plupart des pays, la proportion d’étudiants s’accrut sans cesse à chaque génération. Cependant, si le mouvement étudiant qui balaya le monde entier en 1968 établit définitivement l’importance croissante de ces catégories sociales, il constitua en même temps un premier symptôme de la crise. L’expansion de la classe moyenne avait jusqu’ici stabilisé le capitalisme exactement comme Bernstein l’avait prédit et amené des réformes graduelles, mais un processus de déstabilisation s’était désormais mis en branle.
 
Quoique le chômage massif et structurel engendré par la troisième révolution industrielle et par la mondialisation du capital parut d’abord affecter essentiellement la production industrielle, il devint bientôt évident que la nouvelle classe moyenne ne serait pas épargnée. A bien des égards, l’essor de cette classe avait été intimement lié à celui des infrastructures publiques, de l’éducation et de la bureaucratie propre à l’Etat-providence. Or, la crise de la valorisation frappant le secteur industriel enfonçait les budgets nationaux dans des difficultés financières de plus en plus graves. Partant, de nombreuses réalisations considérées jusqu’alors avec fierté, faisaient soudain figure de luxes inutiles et encombrants.
« Dégraisser l’Etat » devint le mot d’ordre ; on tailla dans les dépenses relatives à l’éducation, à la culture, à la santé et à nombre d’autres institutions publiques ; le démantèlement de l’Etat-providence avait commencé. Dans les grandes entreprises même, des pans entiers de main d’œuvre qualifiée furent victimes de la rationalisation des activités. Pour finir, le krach de la Nouvelle Économie acheva de dévaluer jusqu’aux compétences des spécialistes de la haute technologie. Aujourd’hui, on ne peut plus ignorer que l’essor de la nouvelle classe moyenne ne disposait d’aucune base capitaliste propre mais dépendait de la redistribution de la survaleur issue des secteurs industriels. A mesure que la production de survaleur sociale réelle entrait dans une crise structurelle du fait de la troisième révolution industrielle, un à un les secteurs secondaires de la nouvelle classe moyenne furent privés de leur terreau nourricier.
Il n’en résulte pas seulement un chômage en hausse chez les diplômés. En raison de la vague de privatisations et d’externalisations, ce sont aussi les qualifications de ce « capital humain » qui se voient dévaluées et leur statut qui se dégrade. Pigistes miséreux et autres professionnels « free-lance » des médias, des cabinets d’avocats ou encore des écoles et des cliniques privées, ne constituent plus des exceptions : désormais, ils sont la règle. Néanmoins, il se pourrait qu’en définitive Kautsky aussi se soit trompé. Car si la nouvelle classe moyenne « tombe » effectivement, elle n’en rejoint pas pour autant le prolétariat industriel traditionnel des producteurs directs, lequel ne représente plus qu’une minorité qui disparaît peu à peu. Paradoxalement, la « prolétarisation » des diplômés va de pair avec une « déprolétarisation » de la production.
Ainsi, la dévaluation des qualifications s’accompagne d’une extension objective du concept de « capital humain ». A contre-courant du déclin de la nouvelle classe moyenne, la société tout entière est le théâtre d’une sorte de « em(petit)bourgeoisement » inédit qui s’accélère avec la transformation des appareils industriels ou infrastructurels en gigantesques organisations anonymes. Les « moyens de production indépendants » rétrécissent jusqu’à rencontrer la peau des individus : chacun devient son propre « capital humain », qui n’est rien de plus que son corps nu. Il en résulte un contact direct entre l’individu atomisé et l’économie de la valeur, dont les déficits et les bulles financières entretiennent un simulacre de reproduction. Plus grands sont les écarts de revenus entre riches et pauvres dans cette économie de bulles financières, et plus les différences structurelles entre les classes vont s’effacer au sein de la reproduction capitaliste. Il n’y a donc aucun sens à vouloir – comme le font un certain nombre d’idéologues de cette classe moyenne en déclin qui fut jadis nouvelle – reprendre à son compte une « lutte des classes du prolétariat » d’une époque révolue. Aujourd’hui, l’émancipation sociale exige de dépasser la forme sociale qui nous est commune à tous [5]. Le système de production marchande ne nous offre que des différences quantitatives de richesse abstraite, essentielles certes lorsque la survie est en jeu, mais stériles en termes d’émancipation. Un Bill Gates n’est ni plus ni moins « petit-bourgeois » que n’importe quel auto-entrepreneur pauvre : leur attitude envers le monde est identique et ils ont les mêmes mots d’ordre. Avec, aux lèvres, le vocabulaire du marché universel et de l’« auto-valorisation », ils franchissent ensemble les portes de la barbarie.
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http://palim-psao.over-blog.fr
[1] Paru dans Folha de São Paulo, 2004 : http://www.exit-online.org/link.php?tabelle=autoren&posnr=176.
[2] Barbara Ehrenreich, Fear of Falling: The Inner Life of the Middle Class, 1989.
[3] Eduard Bernstein (1850-1932), théoricien socialiste et militant du SPD, initia à partir des années 1890 un vaste mouvement de réinterprétation du marxisme, au cours duquel il rencontra l’opposition, entre autres, de Karl Kautsky (1854-1938), théoricien, secrétaire d’Engels et gardien du dogme.

[4] Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, 1848.
[5] Kurz pense ici à la forme de socialisation par le travail dans sa double nature concrète et abstraite, socialisation constitutive dans la seule société capitaliste d'une médiation sociale qui totalise à elle seule toute une société (formation sociale), la valeur qui se valorise (le capital comme sujet automate) au travers de la survaleur relative (note de Palim Psao).

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