vendredi 16 septembre 2011

AU-DELÀ DE LA CULTURE


L'homme occidental a créé le chaos en privilégiant ses dons d'analyse aux dépens de ses dons d'intégration de l'expérience.
Grâce aux modèles, nous observons et nous vérifions le fonctionnement des phénomènes. Les hommes s'identifient étroitement aux modèles qui façonnent leur comportement. Tous les modèles théoriques sont incomplets. Par définition, ce sont des abstractions, et ils omettent donc fatalement certains faits. Les éléments censurés sont aussi importants, si ce n'est plus, que les éléments non censurés, car ce sont ces omissions qui donnent structure et forme au système.
En occident, on se préoccupe davantage du contenu et de la signification du modèle que de sa construction, de sa structure, de son fonctionnement et des objectifs qu'il est supposé atteindre.
La planification qui aboutit au découpage de nos activités nous permet de nous concentrer sur une chose à la fois, mais nie l'importance du contexte.
L'espace et son organisation indiquent l'importance d'une personne et sa place dans la hiérarchie. La possibilité de décider de son emploi du temps indique que quelqu'un est arrivé.
Les entreprises commerciales et les administrations subordonnent l'homme à l'organisation, et y parviennent en grande partie grâce à la manière dont elles manipulent les systèmes spatiotemporels.
De nombreux Américains font l'erreur habituelle de confondre leur programme avec la réalité et de retrancher de la vie leur personne. Oublier l'existence du contexte limite notre perception des événements, ce qui influence de façon subtile et profonde notre mode de pensée en le cloisonnant.
Les enfants mais aussi les personnes de tous âges ont une capacité naturelle à apprendre. Bien plus, la connaissance apporte sa propre récompense. Comme on mange ou on fait l'amour, on peut être poussé à apprendre par plaisir. Pourtant la chose s'est déformée dans l'esprit des enseignants qui ont confondus l'étude avec ce qu'ils appellent l'éducation. Ils croient généralement que l'école a le monopole du savoir, et que leur travail consiste à l'inculquer aux enfants. Pendant des millions d'années, les hommes ont appris sans écoles.
Les systèmes techniques sont extériorisés, c'est à dire projeté, et sont poursuivis en dehors du corps.
Une des particularité du phénomène de transfert est que le modèle projeté est considéré comme seul réel et appliqué sans discrimination à des situations nouvelles.
Les projections fragmentent la vie et rendent l'homme étranger à ses actes.
L'image qu'on a des autres est composée en grande partie de projections de divers éléments de sa propre personnalité, ainsi que de ses propres besoins psychiques, qui sont traités comme s'ils étaient innés.
De nos jours, l'homme est constamment en contact avec des inconnus car ses projections ont à la fois élargi son champ d'action et rétréci son univers ; il lui est donc nécessaire de dépasser sa propre culture, ce qui n'est possible qu'en rendant explicites les règles qui l'ordonnent.
Le langage n'est pas un système qui transmet des pensées ou des significations d'un cerveau à un autre, mais un système qui organise l'information et qui délivre des pensées et des réponses à d'autres organismes. On peut communiquer de diverses façons, mais il est impossible de l'implanter dans l'esprit des autres.
Il est très facile et très naturel de considérer les choses de son propre point de vue et d'interpréter un événement comme si ce point de vue était le même partout au monde.
Le lien qui nous attache au travail est très fort. En fait, la réussite professionnelle implique en général une existence entièrement consacrée au travail, et une vie familiale et personnelle reléguée au second plan. Établir des relations profondes avec les autres nous demande un temps très long.
Il n'est jamais possible de comprendre à fond un être humain autre que soi ; et aucun individu ne se comprendra vraiment lui-même. la tache est trop ardue et le temps manque pour démonter tous les mécanismes et les examiner. C'est par là que commence la sagesse dans les relations humaines. Se connaître et comprendre les autres sont deux opérations étroitement liées. Pour connaître les autres il faut d'abord se connaître, et les autres alors vous aident à mieux vous connaître.
Les informations doivent toujours être interprétées dans un contexte. D'ailleurs, elles forment très souvent une partie essentielle du contexte dans lequel le message purement verbal prend son sens. Un contexte n'a jamais de sens spécifique. Et pourtant le sens d'une communication dépend toujours de son contexte.
Sans contexte, le code est incomplet car il ne renferme qu'une partie du message. Un événement est généralement beaucoup plus complexe et riche que les mots qui servent à le décrire. En outre, le système écrit est une abstraction du système verbal et fonctionne comme un système de rappel de paroles. Dans l'opération d'abstraction, à la différence de l'opération de mesure, on retient certaines choses et on ignore inconsciemment les autres.
Ce que l'homme choisit de percevoir, consciemment ou inconsciemment, est ce qui donne signification et structure à son univers. Bien plus, ce qu'il perçoit est déjà ce "qu'il compte faire".
Il est important dans un dialogue de parvenir à se connaître suffisamment pour bien définir ce que chaque personne prend en considération et ce qu'elle néglige. Ceci nous permet de comprendre la relation que la signification entretient avec le contexte. La mise en contexte est un moyen important de faire face à la très grande complexité des transactions humaines et d'éviter l'enlisement du système par dépassement de capacité.
Dans la vie, le code, le contexte et la signification ne peuvent être considérés que comme les différents aspects d'un fait unique.
Les communications riches en contexte agissent comme force d'unification et de cohésion, elles sont durable. Les communications pauvres en contexte n'unifient pas, mais elles peuvent changer facilement et rapidement.
L'instabilité des systèmes faibles en contexte est tout à fait nouvelle pour l'humanité. Bien plus, nous n'avons pas emmagasiné l'expérience qui nous indiquerait le comportement à adopter face à un changement aussi rapide.
La culture française est un mélange inextricable d'institutions et de situations dont le contexte est alternativement riche ou pauvre. Il n'est pas toujours possible pour un étranger de savoir s'y retrouver.
Chaque culture n'est pas seulement un ensemble intégré, mais possède ses propres règles d'apprentissage. Celles-ci sont renforcées par des modèles différents d'organisation globale. Comprendre une culture différente consiste en grande partie à connaître son mode d'organisation, et à savoir comment s'y prendre pour en acquérir la connaissance dans cette culture-là. On n'y parvient pas si l'on s'obstine à se servir de modèles d'enseignement hérités de sa propre culture.
Ceux dont l'action se soumet à des règles et à des autorités sont lents à percevoir la réalité d'un autre système. Projetant ce qu'on leur a enseigné dans le passé, ils adaptent le monde à leur propre modèle.
On n'acquiert pas une pratique en combinant des éléments appris par cœur selon des règles qu'il faut se rappeler en cours d'action. L'opération est trop lente et trop complexe. On apprend par unités globales, qui s'insèrent dans un contexte de situations et peuvent être mémorisées comme des ensembles.
Dans le monde occidental, la négation et la non-reconnaissance des besoins standards de l'homme ont provoqué des déformations inouïes dans notre mode de vie, nos valeurs et le développement de notre personnalité.
Le temps est le principe d'organisation dominant de notre culture. Il s'impose comme une contrainte extérieure, qui étend ses tentacules dans tous les plis et replis de nos actes les plus intimes. Notre système temporel a beaucoup contribué à aliéner l'homme occidental. La maladie peut être due à un désir d'échapper aux contraintes du temps, de retrouver et de redécouvrir son propre rythme, mais à quel prix.
Si quelque chose peut changer la vie, c'est bien la perception du temps. Le temps n'est pas une "simple convention", mais l'un des systèmes les plus fondamentaux qui ordonne l'existence. Sans unification des horaires, la société industrielle n'aurait pas vu le jour. L'horaire est sacré, tout le monde doit s'y plier.
L'éducation influence les processus mentaux, ainsi que le choix de nos solutions. Je ne me réfère pas au contenu de l'éducation mais à la structure des méthodes qui emprisonnent la pensée dans des moules.
L'intelligence n'est pas née avec l'homme et le cerveau mammifère n'a pas commencé à fonctionner avec la scolarisation. Il a évolué sur des millions d'années, en résolvant dans le réel les problèmes de lutte pour la vie.
La vérité est imprimée sur une page, la réalité est image. Tout nous conditionne à l'appauvrissement et à la banalisation de nos informations sensorielles. Nous vivons manipulés par le monde fragmenté et artificiel de la publicité et de la propagande. Le médium est réellement le message.
Le cerveau créateur est un mécanisme qui oublie. Nous ne nous rendons pas compte de l'importance de l'oubli.
L'entraînement ou l'accoutumance modifie l'organisation de l'activité cérébrale dans un sens qui permet au cerveau d'effectuer des taches familières sans avoir recours aux procédés d'analyse, ce qui revient à dire que la tâche relève d'un stéréotype. Nos écoles, nos universités et nos institutions reposent en grande partie sur cette ressource de l'accoutumance.
Les études menées dans le monde entier sur les groupes d'affaires, les équipes sportives et même les armées ont révélé l'existence d'un chiffre idéal pour une équipe de travail. Ce chiffre idéal se situe entre huit et douze individus. Il est possible à huit ou douze personnes de se connaître suffisamment pour exploiter au maximum les ressources du groupe. Dans les groupes dépassant ce nombre, il devient très difficile d'établir un réseau de communication entre tous les individus. On les enferme dans des catégories qui déclenchent le processus de dépersonnalisation. La participation et l'engagement se relâchent, la mobilité en souffre, la direction du groupe se fait manipulatrice et politique.
Dans les écoles on a remplacé le désir naturel d'apprendre par la discipline, qu'on a intégré à la culture. Par une profonde méconnaissance de la biologie des primates, les écoles font du plus intelligent des primates une créature aliénée qui s'ennuie.
Ne pas avoir compris l'importance du jeu dans le développement des êtres humains a eu des conséquences incalculables, car non seulement le jeu est essentiel pour apprendre, mais (contrairement à d'autres pulsions) il est une fin en soi.
La vie scolaire est une excellente préparation à l'acceptation de la bureaucratie adulte: son but est moins la transmission des connaissances que l'enseignement du respect de l'autorité, l'assimilation de ses techniques et le maintien de l'ordre.
Les élèves remuants sont définitivement classés dans la catégorie des "agités", regardés comme des phénomènes et souvent drogués. Les phénomène sont peut-être bien ceux qui parviennent à rester tranquilles sur leurs chaises, et témoignent de l'incroyable faculté d'adaptation de l'espèce humaine. La position assise dans un espace exigu est l'une des pires tortures que l'on puisse infliger à l'espèce humaine.
Nous avons idolâtré l'organisation au détriment de l'individu, introduisant ainsi de force ce dernier dans des moules qui ne lui convenaient pas.
Le savoir est absolument nécessaire pour assurer la survie à la fois de l'individu, de la culture et de l'espèce. Seul l'homme ne grandit, ne mûrit et n'évolue que grâce au désir de savoir. On a trouvé le moyen de transformer l'une des activité humaine les plus enrichissantes qui soient en une expérience pénible, ennuyeuse, monotone, fragmentaire, étroite et abrutissante.
Nous, qui avons été formés par la culture occidentale, sommes convaincus de détenir la vérité que Dieu nous a communiquée par satellite, et tout ce qui ne s'y conforme pas n'est que superstition et déformation qui révèlent des systèmes de pensée inférieurs ou moins évolués. Et cela nous donne le droit de les délivrer de leur obscurantisme pour en faire nos égaux. L'éclatant succès que notre technologie a remporté sur le monde physique a aveuglé Européens et Américains sur les difficultés de leurs propre existences, et leur a donné un sentiment de supériorité totalement injustifié à l'égard de ceux qui n'ont pas atteint le même développement technologique. La science est notre nouvelle religion. Ses affirmations et ses rites ont, pour la plupart, valeur de dogmes.
Le système américain est implicitement très gratifiant pour ceux qui ont des facilités d'expression et d'élocution ainsi que pour ceux qui savent manier les chiffres, puisque rien d'autre ne paie. Aussi, les étudiants sont-ils souvent largués, surmenés, ou rejetés du système, non par manque de dons ou d'intelligence, mais par inadéquation de leurs talents particuliers avec le système.
Par leur nature même, les administrations n'ont ni conscience, ni mémoire, ni esprit. Elles ne servent que leurs intérêts propres, sont amorales et irrationnelles. Ce n'est pas l'injustice sociale mise sur le compte des leaders politiques qui causent les révolutions. C'est quand la bureaucratie se mue en une machine écrasante, inefficace, incapable de répondre aux besoins du public, que les gouvernements tombent.
Les paradigmes culturels font obstacle à la compréhension, parce que chacun de nous est doté par la culture de solides œillères, d'idées préconçues implicites et dissimulées qui contrôlent nos pensées et empêchent la mise à jour des processus culturels.
Il est impossible de dépasser sa propre culture, sans découvrir d'abord ses principaux axiomes cachés et ses croyances implicites sur ce qu'est la vie et la façon de la vivre, de la concevoir, de l'analyser, d'en parler, de la décrire et de la changer. Parce que les cultures sont des entités systématiques (composées de systèmes associés, dans lesquels chaque élément est en relation fonctionnelle et réciproque avec les autres éléments) qui sont fortement reliées au contexte, il est difficile de les décrire de l'extérieur. Une culture donnée ne peut être comprise simplement en termes de contenu et de parties. Il faut connaître l'agencement des parties en un tout, le fonctionnement des systèmes et des dynamismes principaux et la nature de leurs relations. Et ceci nous mène à un point capital : il est impossible de parler convenablement d'une culture uniquement de l'intérieur ou de l'extérieur sans se référer à une autre culture. Les personnes qui possèdent une double culture, ainsi que les situations de contacts culturels, augmentent les occasions de comparaison. Il existe deux autres situations qui mettent à découvert la structure cachée d'une culture : l'éducation des enfants, qui nécessite des explications, et l'écroulement des institutions culturelles traditionnelles tel qu'il se produit en ce moment. La tâche est loin d'être simple. Cependant, la compréhension de nous-même et du monde que nous avons créé, et qui à son tour nous crée, est peut-être la seule tâche vraiment importante que doive affronter aujourd'hui l'humanité.

1979, Edward T. Hall (extraits).


jeudi 15 septembre 2011

« Ouvriers contre le travail »


Ce texte est une présentation critique (parue sur libcom) de la traduction française publiée en 2010 chez Senonevero du livre, si intéressant d'un point de vue historique, de Michael Seidman « Workers against work », « Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les fronts populaires ». Professeur d'histoire à l'université de Caroline du Nord Wilmington aux Etats-Unis, spécialiste de l'histoire contemporaine française, cet auteur a également publié en 2004, « The Imaginary Revolution. Parisians Students and Workers in 1968 ».  A partir d'une critique du fétichisme moderne (critique de la valeur), le texte suivant pointe toutefois de manière pertinente, certaines des limites théoriques et pratiques du livre « Ouvriers contre le travail ». On ne peut pourtant qu'espérer que naissent mille autres projets de traduction des ouvrages et textes de Michael Seidman.

Michael Seidman, « Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les fronts populaires », Senonevero, Marseille, 2010, 362 p.
 
Cette traduction française d’un livre paru aux États-Unis en 1990 a le mérite de traiter d’un élément souvent négligé de l’histoire du mouvement ouvrier. Michael Seidman étudie en effet la question de la résistance ouvrière au travail dans des contextes où le pouvoir est exercé en partie par les organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier. Son but dit-il est de : « mettre en évidence les raisons de la séparation entre les ouvriers et les idéologies ouvrières, la nature de l’autorité sur le lieu de travail, et le rôle répressif de l’État dans les sociétés industrielles modernes ». Pour cela il dresse une étude historique comparée de Paris et de Barcelone pendant les fronts populaires. Selon lui les historiens de ces fronts populaires s’en sont trop tenus au niveau politique et n’ont pas suffisamment étudiés les rapports de classes tels qu’ils se nouent de façon concrètes, et notamment sur le terrain des résistances ouvrières au travail et des conflits qu’elles génèrent.
Seidman décrit à Barcelone une bourgeoisie traditionnaliste et peu dynamique qui n’a que faiblement développé l’économie et ne s‘est pas émancipée de l’emprise conservatrice de l’Eglise et de l’armée. Dans le même temps les organisations ouvrières catalanes sont écartées par un pouvoir répressif de toute possibilité d’intégration réformiste à la société. L’auteur rapproche en partie la situation des organisations révolutionnaires catalanes à celle des bolchéviks en Russie en ce qu’elles se proposent de réaliser, en plus de leur propre projet, une industrialisation et une modernisation des structures sociales qui dans d’autres pays a été réalisée par la bourgeoisie.
Les organisations catalanes/espagnoles, avec toutes leurs différences, partageraient globalement une même idéologie glorifiant le travail et la même volonté d’établir (sous leur direction) un contrôle ouvrier démocratique qui dirigerait le développement et la modernisation des forces productives.
Mais, comme le note Seidman, ce que ces organisations négligent c’est la possibilité que les ouvriers n’adhèrent pas à leur projet productiviste et que la démocratie ouvrière ne fasse pas bon ménage avec celui-ci. Et il montre justement que pour beaucoup de travailleurs la révolution ou le front populaire sont vécus comme une situation qui renforce leurs possibilités de résister à un système visant à obtenir d’eux le plus de travail possible : « Pendant les fronts populaires, les ouvriers se révoltaient contre un ensemble de disciplines, y compris celles imposées par les organisations ouvrières. Les salariés souhaitaient certainement contrôler leurs lieux de travail, mais généralement afin d’y travailler moins. ».
Cette résistance se manifeste par les moyens suivants : coulage, absentéisme, indiscipline, grèves, sabotage, etc…Ce à quoi les organisations répondent d’une part par la propagande (glorification du travail et des ouvriers en tant que producteurs comme nécessaires au succès de la révolution ou de la république, etc…), mais aussi, celle-ci ne suffisant pas, par des mesures coercitives diverses : travail aux pièces, contrôle des arrêts maladies, renforcement des pouvoirs de l’encadrement etc,.
 Les organisations ouvrières considèrent en effet que, puisque la direction est aux mains de représentants ouvriers, la résistance au travail est contraire à la conscience de classe, qui relèverait de l’adhésion active au projet d’un développement économique sous direction ouvrière. Pour beaucoup d’ouvriers cependant, la conscience de classe relève aussi (ou plutôt) du rejet de la condition de prolétaire et de la résistance à toute exploitation. Ils considèrent que le changement de direction, en particulier si celle-ci cherche à les faire travailler autant ou davantage, ne change pas fondamentalement leur vécu des contraintes et de l’autorité subie dans le cadre du travail.
 
Seidman décrit ensuite une situation différente à Paris, où une bourgeoisie puissante et dynamique a conduit avec succès le développement d’une industrie moderne ainsi que la modernisation des structures sociales françaises (séparation de l’Église et de l’État, etc…). Elle limite l’intensité de la lute des classes en acceptant de partager une partie du pouvoir avec des organisations ouvrières qui ont de leur côté progressivement abandonné dans leur majorité la perspective révolutionnaire.

Les syndicats et partis français partagent toutefois avec les organisations espagnoles la même idéologie productiviste valorisant les travailleurs en tant que producteurs. Mais, plutôt qu’un contrôle ouvrier direct des moyens de production, elles cherchent à obtenir une production plus efficace et une distribution plus équitable au moyen d’un contrôle de l’État sur une économie nationalisée.

Mais, à la différence de Barcelone, le contrôle de l’industrie est resté aux mains de ses propriétaires et le front populaire en France ne conduit pas une guerre. Aussi, les organisations ouvrières françaises peuvent encourager les revendications de consommation et de loisirs et accordent la semaine de quarante heures et les congés payés. Les efforts des organisations ouvrières pour surmonter la résistance des ouvriers au travail existent aussi à Paris mais portent plutôt sur le terrain de la propagande et des incitations consuméristes que sur la contrainte.
 
Pour Seidman : « L’importance de la résistance [au travail] dans deux villes européennes majeures durant la quatrième décennie du XXéme siècle nous montre que les refus du travail ne doivent pas être relégués à des comportements d’une classe ouvrière « arriérée » ou « archaïque » […] on peut interpréter la résistance elle-même comme indiquant une utopie ouvrière dans laquelle le travail salarié serait réduit à son minimum. ».

Et il précise ainsi ses conclusions en fin d’ouvrage : « Ainsi l’analyse des résistances contribue à la compréhension d’une fonction clé de l’État dans les société industrielle, et mène à la conclusion que l’une des fonctions les plus vitales de l’État consiste à faire travailler les travailleurs. (…) Le développement et l’utilisation du pouvoir d’État à Barcelone et Paris durant les fronts populaires ont amené le doute sur la promesse des utopistes du lieu de travail, à savoir que dans le socialisme ou le communisme libertaire, l’État disparaîtrait. En acceptant le travail sans le critiquer, avec la croyance qu’il procure du sens aux ouvriers, les utopistes productivistes ont conclu que l’État serait superflu lorsque les travailleurs auraient pris le contrôle des forces productives. Toutefois l’expérience historique réelle de la gauche au pouvoir à Paris et Barcelone met en cause une telle vision. En dépit de la présence au gouvernement des partis et syndicats de la classe ouvrière, les ouvriers ont continué de résister aux contraintes de l’espace et du temps du travail, provoquant ainsi l’intervention de l’ État pour accroitre la production. Les historiens pourraient conclure que l’État pourra être aboli seulement lorsque l’utopie cybernétique de Lafargue sera réalisé ».
 
Selon nous Seidman a parfaitement raison de souligner que l’adoption insuffisamment critique du mode capitaliste d’organisation et de direction du travail ne pouvait qu’entrer en contradiction avec les conceptions démocratiques du mouvement ouvrier. Cependant son explication de cette faiblesse du mouvement ouvrier classique et les conclusions qu’il en tire sont selon nous insuffisantes et problématiques.
 
Pour lui c’est la reprise trop peu critique de l’idéologie des lumières sur la question du travail qui expliquerait la faiblesse des organisations ouvrières sur cette question. C’est sans doute en partie vrai, mais n’est qu’une explication partielle qui passe selon nous à côté de l’essentiel. Une critique conséquente du travail impliquerait de comprendre les relations nouées dans le procès de travail comme soumis à ce que l’on peut appeler le fétichisme du capital, la tendance qu’ont les relations capitalistes à apparaître comme un fait naturel. En effet la productivité du travail combiné des travailleurs, rassemblés et dirigés par le capital, apparaissant comme productivité du capital lui-même, les dirigeants qui incarnent le pouvoir de commandement du capital et l’organisation du travail qu’ils imposent apparaissent eux-aussi comme nécessaires à cette productivité. Aussi, lorsque les organisations ouvrières à Paris et à Barcelone, ne mettent pas en œuvre une critique théorique et pratique de ce fétichisme, elles se condamnent à jouer ce rôle d’incarnation d’une direction du travail qui reproduit la subordination des travailleurs et leur situation de prolétaires, prise dans la reproduction générale du capital. Ce fétichisme n’a pas une existence seulement idéologique. Il se concrétise en des rapports de classes, dans des contradictions propres à la reproduction des rapports capitalistes et dans lesquels est imbriqué le mouvement ouvrier. Ce qui explique une pratique contradictoire du prolétariat et de ses organisations, participant à la fois de la contestation et de la reproduction des rapports capitalistes. Les fronts populaires en France et en Espagne, chacun à leur façon, sont deux exemples de réalisations historiques de cette activité contradictoire du prolétariat. Activité qui est d’une certaine manière contre le capital mais en participant de sa reproduction lorsque ce dernier n’est pas surmonté comme fétichisme se réalisant concrètement dans le procès de production (et dans les autres moments du mouvement d’ensemble de reproduction du Capital).

Échouant à éclairer sa description concrète des rapports de classes par une analyse qui l’intègre à une conception plus globale du mode de reproduction des rapports capitalistes, Seidman en est réduit à traiter de la critique du travail en opposant à une utopie productiviste glorifiant le travail une autre utopie de la libération du travail par la seule mécanisation.
 
Anonyme  
 
  

mardi 13 septembre 2011

Médicalisation de la santé:


Pour une réappropriation collective du corps

La médicalisation de la santé passe par la définition d’un bien être prédéfini et par la réduction de la Médecine à une activité technique. La place de la santé dans la société est une question politique qui doit être repensée afin de regagner une autonomie salutaire.

Le concept de bien être, volontairement large [Dans sa définition de la santé, l’OMS se réfère à un état de bien-être complet psychologique, sociale et physique], élaboré en 1947 par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) signe le début de l’ère de la médicalisation de la santé avec la production de recommandations, de repères et de normes. Cette reprise en main du corps est orchestrée par l’État et soutenue par le corps médical.
Traditionnellement conservateur, le corps médical vient pourtant de perdre son pouvoir décisionnel à l’Hôpital (depuis la loi HPST). Il devient un simple rouage dans un système hyper hiérarchisé au service de politiques bureaucratiques. Ceci s’explique par la nature compétitive du milieu médical — course à la publication, jeu d’influences — où les vocations disparaissent au profit d’une médecine « technicisée ».
Une médecine institutionnalisée
Étonnant paradoxe, il devient aujourd’hui un rempart et une victime de l’évaluation et des normes d’accréditations industrielles qui envahissent le quotidien et justifient les traitements médicaux onéreux proposés par l’industrie du soin (pharmaceutique, diététique). Mais comment quantifier des choses qui sont par essence intimes, personnelles et subjectives pour juger de la qualité de « politiques » mises en place.
Reconquérir l’autonomie
Il faudrait en fait faire une pleine place aux patient-es et aux patients, en considérant la maladie et son vécu, le sentiment d’infantilisation parfois ressenti. Cette vision de la médecine « aliénante » s’oppose à la conception libertaire du corps et des rapports sociaux et aboutit à un profond mal être. Ce mal être s’inscrit dans l’organisation des structures de soin. En effet, la société capitaliste définit le bien être comme un mythe individuel à atteindre sans tenir compte des aspirations profondes de chacun. La notion de santé doit être repensée collectivement afin de pouvoir définir ce qui relève d’une prise en charge de « simples » aléas de la vie.
Par le biais de son institutionnalisation, la médecine s’éloigne de la maladie et du corps et s’attaque au mode de vie, associant jugement de valeur et culpabilisation. En effet, cette prise en charge s’accompagne d’un contrôle accru sur l’application des politiques de santé. Ivan Illich fut l’un des premiers à rendre compte des dégâts qu’allait provoquer la médicalisation à outrance de l’existence [Ivan Illich, Némésis médicale, Seuil, 1975] par le transfert du soin de la communauté proche à des institutions contribuant à mutiler l’autonomie et la prise en charge des individus au profit d’experts. Malgré cela, l’infaillibilité du pouvoir médical est remise en question quotidiennement par les malades qui s’informent et se prennent en charge eux-mêmes [Un des combats menés notamment par l’association Act-up  Paris avec des malades séropositifs].
Ce constat plus ou moins partagé doit nous inviter à persévérer en ce sens pour se défaire des idoles d’une santé « parfaite » et considérer la souffrance et la mort comme inhérentes à la condition humaine sans jamais cessez de faire reculer l’aliénation et l’exploitation dans laquelle la société capitaliste et industrielle veut nous condamner.
Claude 
Alternative libertaire, septembre 2011.

lundi 12 septembre 2011

Captifs au bureau

Desserrer les contraintes économiques liées au travail, essayer de le faire collectivement en leur substituant d’autres interactions, d’autres rapports entre les gens au quotidien. Se libérer du travail en cherchant d’autres façons de subvenir à ses besoins, voire reconsidérer ces besoins en chemin, approfondir des solidarités en puisant ses forces sur ce temps libéré, voilà en somme l’idée générale.
 
Une idée simple, mais qui se heurte à l’ambiguïté des situations quotidiennes. Au doute qui subsiste dans l’isolement, et malgré l’obstination à penser le monde à rebours de ce qu’il est officiellement, à faire œuvre de volonté plutôt que se laisser traverser par lui. Il est en effet plus simple de vivre couché que debout, c’est-à-dire dans notre société capitaliste aspirer au travail, et si possible un travail intéressant, plutôt que de refuser les gratifications qui vont avec le travail, du moins quand votre parcours s’obstine à faire de vous un « employable »… comme c’est mon cas.
 
Dans une telle position je reste étranger aussi bien aux peines du chômeur involontaire, qu’à l’insatisfaction du travailleur en quête de reconnaissance, ou d’évolution de carrière. Rat avec les oiseaux, oiseau avec les rats, mon isolement me protège, mais aussi m’expose à une vague angoisse d’anomie qui peut survenir chaque fois que l’ambiance au travail est par trop conviviale, et qu’il m’apparaît que certains croient plus que ce j’imaginais à l’utilité de ce qu’ils font, que je reste seul avec mes convictions qui ne m’aident plus vraiment à m’orienter, à savoir ce que je dois faire. Malgré la clarté que l’on peut donner à certaines explications générales, il me semble alors impossible d’être certain de ce qui se passe vraiment dans la tête des gens qui travaillent, à quel point ils aiment vraiment ce qu’ils font. Et c’est devenu aussi finalement ma propre situation : ne plus savoir ce qu’on pense vraiment, à force d’efforts pour se rendre conforme aux situations.
 
D’un côté, je suis acculé à reconnaître ma différence : là où il s’agit pour moi de compromis à faire, pour d’autres il s’agit d’abord de se sentir à l’aise dans le monde qui les entoure en s’y adaptant. D’un autre côté, il y a aussi quelque chance pour que cette confusion sur mes propres sentiments ne me soit pas propre, mais constitue un fond commun qu’il nous faut oser exprimer, afin d’en sortir, de retrouver une joie de vivre, une disponibilité au monde. Car il m’est apparu finalement que cette tristesse à aller au travail avait de moins en moins de justification, qu’il était de moins en moins possible d’y déployer mes propres activités, à l’abri dans les angles morts des comptes-rendus d’activité falsifiés. Il m’est apparu aussi qu’au fur et à mesure que mon fils grandissait, sa spontanéité et sa curiosité envers le monde finira bientôt par me questionner et me laisser sans réponse sur ce que je fais vraiment. Gagner de l’argent ? Oui, mais pas seulement. Jusqu’à quel point y suis-je obligé ? Car à part de l’argent, je ramène aussi à la maison un silence, une monumentale fatigue, une gêne, un pessimisme (même si contenu), peut-être aussi une forme de malhonnêteté et de mensonge qui peut avoir ses propres effets nocifs sur un enfant. J’aurais beau jeu d’incriminer l’économie, si je ne suis plus en mesure d’y résister, même partiellement (et peu importe avec quelle efficacité), alors je reste au milieu du gué, et ce n’est plus seulement moi qui suis concerné par mon indécision, mais mes proches.
 
La vie quotidienne avec les collègues
 
L’« ambiance » a beau être « bonne » (comme on dit, sans jamais préciser ce que c’est qu’une bonne ambiance) et la compagnie des autres agréables, parfois même enjouée, les années ont passé et certaines choses demeurent inchangées, me gênent, me blesse. Tandis que je m’efforce de passer outre, les même constats d’accablement ressurgissent toujours, et même parmi les personnes que j’apprécie vraiment. En premier lieu, la base des conversations entre collègues, qui sont les jugements sur autrui, finit toujours par adopter l’unique critère de la compétence des personnes. On peut tout passer à quelqu’un du moment qu’il « assure », qu’il soit compétent dans son travail, qu’il soit efficace, sans quoi il finira toujours par être jugé négativement, parce qu’il devient une gêne pour les autres. Et je constate cela sans ressentiment aucun, n’ayant jamais eu ce problème de ne pas arriver à exécuter le travail que l’on attendait de moi, et le seul reproche que l’on ne m’aura jamais fait c’est celui ne pas paraître « motivé », c’est-à-dire finalement ne pas assez bien jouer la comédie que l’on joue tous, de toute façon, au travail. Et c’est là la deuxième chose qui demeure insupportable, après toutes ces années passées à travailler, c’est cette façon commune de prendre sur soi le plus souvent, et quand ça va mal et que l’on ne peut pas faire autrement qu’exprimer quelque chose de négatif (horreur), ne jamais incriminer le travail en lui-même, mais le chef et (trop souvent) le collègue qui n’a pas fait correctement son travail, que sais-je encore, mais jamais la situation elle-même de captivité dans laquelle nous nous trouvons collectivement, et qui est là pourtant notre véritable point commun à nous tous, compétents et incompétents.
 
Face à ces deux constantes de la vie quotidienne au bureau, je reste irrémédiablement isolé. En vouloir au faible, au lent, dans un tel contexte, je n’y arrive pas, c’est plus fort que moi. Au travail, j’apprécierai toujours chez autrui la nonchalance, la maladresse, l’échec, l’incompétence, le travail salopé, qui est tellement plus difficile à faire que le travail bien fait ! Je n’arrive pas non plus à penser que, si ça va mal, c’est la faute de quelqu’un en particulier. La métaphore de la prison est parlante : peut-on vraiment se reprocher de mal y vivre ? Non, et encore moins le reprocher aux autres. Il ne s’agit que de survie. Bien-sûr je comprends que certains puissent apprécier ce qu’ils font, vouloir construire quelque chose de « collectif », je reconnais même qu’il peut parfois y avoir quelque chose d’authentiquement vivant, parfois, dans les relations que nous avons entre nous, entre collègues. Mais que l’on puisse s’en tenir là me sidère, surtout les jours où je constate un zèle généralisé, une agitation collective de chacun, lorsqu’il est tendu vers les petits objectifs de sa tâche, peu importe son caractère dérisoire puisque l’on est sommé de le faire, et que c’est tellement plus simple de le faire. Du moment que l’on ne puisse rien nous reprocher. D’où aussi l’acharnement à clarifier sans arrêt le contenu des tâches. D’où aussi le fait que la rationalisation sans fin ne rencontre jamais d’opposition véritable, puisqu’elle est vécue comme la garantie qu’il est encore possible de « bien faire son travail » et donc que l’on nous foute la paix. Mais l’effort au travail est une foutaise, tellement la situation de travail est le résultat d’une gigantesque machinerie sociale apte à soumettre n’importe qui.
 
Un jour nous avons eu une discussion sur la prison : certains la trouvaient trop confortable, du moins c’est ce qu’ils soupçonnaient. Cette affirmation était à première vue aberrante et même révoltante, mais elle avait selon moi un sens caché : le refus de prendre à bras le corps une réalité simple, à savoir que la captivité, c’était déjà notre vie, que le simple fait de sortir de ces bureaux pour rentrer chez nous, au milieu de l’après-midi, nous était impossible comme si des murs invisibles nous séparaient du monde extérieur. En arriver à être jaloux de la condition des prisonniers dans les prisons officielles, et tenir cette conversation sur notre lieu de travail, c’était implicitement dire que nous qui étions réputés libres, nous vivions réellement en captivité et que notre prison était nos bureaux, notre travail. Mais ce constat pour moi évident n’enlève rien au caractère déprimant d’une telle dénégation face à sa propre condition. Là où le véritable prisonnier ne saurait se mentir sur son enfermement, nous, travailleurs au bureau, devons cheminer longuement avant de plonger en nous-mêmes pour nous avouer notre absence de liberté.
 
Bien-sûr, le meilleur outil de cette dénégation, c’est le calcul. Un mal pour un bien, et un étalon de mesure tiré du conformisme et de l’imitation morbide. Dans le calcul économique, la souffrance au travail est naturalisée sous la notion de « coût », puis son caractère propre, ce qui s’éprouve négativement, est effacé par l’abstraction au principe d’un étalon commun, qui additionne, soustrait et divise des expériences pourtant incommensurables. Il ne reste alors qu’une grandeur par quoi tout est rapporté au même signe : le temps, l’argent. Mais toute cette morbidité, en étant collective, prend un autre sens. Elle est retournée positivement en un lien social, un sentiment d’appartenance à un grand tout abstrait (la « société »), mais peu importe cette abstraction, ce sentiment est réel et il est partagé. Et on continue à le rechercher. Cette mutilation que nous avons tous en commun fonde notre communauté de travailleurs. « Car chacun d’entre nous est là seul dans son trou de travail, à causer avec son voisin du trou d’à côté, à aimer sentir près de lui un être vivant qui court les mêmes mutilations que lui. » (Sortir de l’économie, n°1). Petits économistes de notre propre misère, nous avons appris, comme travailleurs, à nous objectiver nous-mêmes au numérateur d’un calcul coût-avantage de ce qui n’est plus une vie, mais une mise en rapport abstraite de nos propres horaires de captativité avec ceux d’autrui, qui fait de même de son côté, le tout assurant que l’approvisionnement des magasins soit fait, que la clé dans notre poche ouvre bien le gite où nous dormirons le soir. Quoique difficilement.
 
Et l’on ne pourra même pas s’avouer les uns aux autres, le lendemain, pourquoi l’on est si fatigués d’être là, d’être revenu quand même, la peur au ventre, les chiffres plein la tête du loyer, de la nounou, du casse tête de l’argent dans lequel on tourne tous en rond, et duquel il y a toujours quelqu’un au bureau pour clamer la triste et dérisoire sortie : « et si je jouais et gagnais au loto, là, plus de problème ! ». Et alors, même, on en vient à savoir apprécier les interstices où se loge la sociabilité artificielle mais reposante des conversations dérisoires entre collèges : car il y a en nous une vrai détente, un vrai soulagement, de se sentir alors quand même vivant, d’être là. On revient à notre bureau et là c’est tellement simple de s’occuper puisque, finalement, tout a été prévu, organisé. Ce travail est pour nous, on s’y loge, on retrouve son fauteuil, son écran, ses icônes. C’est que l’on habite ici aussi, désormais. On est respecté, il y a le confort, l’espace des bureaux (plus grands que nos appartements où tout s’entasse), le café, il subsiste des restes d’intimités, la superficialité des rapports humains favorise le colloque intérieur, les sentiments à nos proches, qui deviennent alors d’autant plus chers que, peut-être, ils savent reconnaître cette douleur de travailler, douleur qu’à présent, nous supportons finalement pas trop mal. A croire que nous sommes courageux. Avons surmonté quelque chose qui se nomme « aller travailler ». Et c’est pourquoi -ce n’est pas si exagéré malgré tout ce qui a été dit précédemment- on finit par se sentir chanceux de pouvoir compter sur ce salaire à la fin du mois, qui va tomber c’est sûr. Il suffit de refaire la même chose le lendemain, et c’est facile, oui.

La maison qui pue: Anonyme

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dimanche 11 septembre 2011

Le Travail est un crime

 
Le Travail est un crime


Si nous ne travaillons pas à l’effondrement du capitalisme, nous travaillons à l’effondre-ment de l’humanité !
Voilà pourquoi nous allons saboter consciemment chaque entreprise capitaliste. Chaque patron essuiera des pertes par notre fait. Là, où nous, jeunes révoltés, sommes obligés de travailler, les matières premières, les machines et les produits seront obligatoirement mis hors d’usage. À chaque instant les dents sauteront de l’engrenage, les couteaux et les ciseaux casseront, les outils les plus indispensables disparaîtront – et nous nous communiquerons nos recettes et nos moyens.
Nous ne voulons pas crever à cause du capitalisme: voilà pourquoi le capitalisme doit crever à cause de nous. Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l’esclavage. Le capitalisme existe par le travail des travailleurs, voilà pourquoi nous ne voulons pas être des travailleurs et pourquoi nous allons saboter le travail.

Titre original du texte de Herman Schuurman:
Werken is Misdaad, De Orkaan [L’Ouragan], Utrecht, 1924.
Republié par Uitgeverij de Dolle Hond [Le Chien Enragé], Amsterdam, 1999

Petit rappel sur le 11/9



Texte de 2001
Puisque tout ce qu’on prend dans la main, c’est du vent,
Puisque tout n’est que ruine, désespoir,
Pense : ce qui est n’est pas
Et ce qu’on dit n’être pas est là !


OMAR KHAYYÂM

 film catastrophe
1.     Une propagande de guerre

    Le 11 septembre 2001, les médias du monde entier, instantanément mobilisés dans l’une des plus vastes opérations de propagande jamais menées, rivalisaient d’amateurisme, de crédulité, de fanatisme, dans l’annonce d’une Apocalypse terroriste.

    Quelques heures ont suffi pour que l’ordre soit partout transmis de divulguer le nom du « suspect numéro un », sur la base de ces extravagants documents prétendument « abandonnés par un kamikaze sur un parking d’aéroport ». Oussama Ben Laden et sa « nébuleuse » islamiste radicale étaient alors présentés comme le Mal absolu, l’Adversaire démoniaque contre la folie duquel la plus violente réaction est toujours justifiable.

    « Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple, avait jailli sur l’écran. (…) Le programme des Deux Minutes de la Haine variait d’un jour à l’autre, mais il n’y en avait pas dans lequel Goldstein ne fût la principale figure. Il était le traître fondamental (…). Quelque part, on ne savait où, il vivait encore et ourdissait des conspirations. Peut-être au-delà des mers, sous la protection des maîtres étrangers qui le payaient. Peut-être, comme on le murmurait parfois, dans l’Océania même, en quelque lieu secret. »

    George Orwell, 1984

    L’image de Ben Laden – Goldstein se confond ici avec celle d’un autre monstre qui réside dans les entrailles de la terre, l’Antéchrist, ce vieux dragon, Satan. Par le moyen de cet universel matraquage idéologique et policier qui permet d’en apprécier toute la modernité, c’est l’antique manichéisme apocalyptique, historiquement à l’origine de l’islam aussi bien que du christianisme, qui s’impose encore une fois comme la religion d’une époque de décadence, de malheur, d’ignorance et d’esclavage, cette fois-ci à l’échelle mondiale. C’est alors que se multiplient les faux prophètes et les pseudo-messies se dénonçant mutuellement comme agents de Satan à exterminer, c’est alors que d’ubuesques dirigeants se proclament les champions du bonheur de ceux qu’ils oppriment.

    « Notre nation a été choisie par Dieu pour être un modèle. »

    George W. Bush, le 28 août 2000

    « Le drame épouvantable des Derniers Jours n’avait rien d’une chimère à échéance plus ou moins vague ou lointaine : c’était une prédiction infaillible et que l’on sentait, presque à chaque instant, sur le point de se réaliser. »
    Norman Cohn, Les Fanatiques de l’Apocalypse


2.     Un terrorisme intégré

    Comme les démons de l’imaginaire médiéval, les terroristes kamikazes étaient ce qu’on appelle des « modèles d’intégration ». Leur mission nécessitait qu’ils se fondent dans la population américaine, qu’ils partagent son quotidien, son travail, ses loisirs, son mode de vie, bref qu’ils se transforment en bons Américains patriotes et industrieux. Ce qui ne les a pas empêchés d’être surveillés de près par les services de l’État américain dont c’est la fonction, informés de longue date sur les réelles intentions des terroristes par des services alliés. D’ailleurs, dans un monde surveillé par Echelon et ses multiples avatars, sur un terrain préparé par cinquante ans de guerre secrète contre la menace dite communiste, un réseau occulte de comploteurs fanatiques surpassant les services qui dès l’origine lui ont permis d’exister est une absurdité logique autant qu’une impossibilité pratique. Aussi, accorder la moindre crédibilité au déficient scénario élaboré par de cyniques menteurs à l’intention de spectateurs abrutis et serviles, ce n’est rien d’autre que faire preuve d’un acte de foi.

    C’est ainsi que les imbéciles ignorent, et que les tartuffes feignent d’ignorer, qu’un complot contre l’État est une chose trop importante pour être laissée aux ennemis de l’État – a fortiori quand ce complot peut avoir l’ampleur qu’on a vue le 11 septembre.

    « Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes pleines de vent ; il suffit de parler leur langage pour pénétrer dans leur rang. »
    Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu

    Pour être efficacement contrôlés, les islamistes d’un réseau comme Al Qaeda doivent obéir aveuglément à des chefs qui doivent être eux-mêmes formés et financés par les services de protection de quelques États, et peut-être convaincus par une étrange mentalité schizophrénique d’œuvrer ainsi pour leur propre cause perverse. C’est ici que de bons Saoudiens patriotes et industrieux se transforment en terroristes kamikazes.

3.     À qui profite le crime ?

    Ce phénomène de fusion n’est contre-nature qu’en apparence ; il est d’abord le résultat d’une réelle communauté d’intérêts strictement économiques, au premier rang desquels figure le pétrole. C’est ainsi que les « représailles » contre l’Afghanistan, planifiées plusieurs mois avant lecasus belli du 11 septembre, avaient pour but de repeindre la façade du pouvoir central afghan, pour négocier avec lui à moindres frais la construction et la protection du pipe-line américano-saoudien qui charriera l’or noir ouzbek et turkmène vers le Pakistan – à moindres frais, c’est-à-dire sans davantage poursuivre l’expérience malheureuse des Talibans encageurs de femmes, et sans Massoud. Les profits que certains escomptent de l’exploitation des derniers grands gisements pétrolifères connus sont sans commune mesure avec les profits spéculatifs annexes que les mêmes, ou d’autres, ont engrangé le 11 septembre par un banal délit d’initiés.

    La principale conséquence politique est tout aussi limpide : l’administration de l’État américain, arrivée au pouvoir par la première non-élection réelle de l’histoire de ce pays, s’est vue légitimée nationalement et internationalement par la mise en scène de la tragédie burlesque d’un singe de foire déguisé en chef de guerre qui prend la tête d’une croisade universelle. Ainsi solidement étayée, cette administration pouvait commencer à faire passer le maximum de son programme, ultra-libéral en matière d’économie et ultra-répressif en matière de liberté publique, dans le minimum de temps, quitte à museler temporairement le Congrès, dernière baudruche démocratique des Etats-Unis, en organisant la « psychose de l’anthrax ».

    Par effet de ricochet, ce sont les dirigeants du monde entier, sommés par les événements de former un bloc soudé autour de leurs homologues américains, qui profitent de l’aubaine pour faire passer le maximum localement possible du même programme, allant jusqu’à importer en kit la « psychose de l’anthrax », comme en France et en Allemagne, ou en inventant une variante nationale, comme le camion-suicide fantôme en Italie. Tous se hâtent de se donner les moyens d’en finir avec le vaste mouvement de rejet qui les inquiète tant et qui, de Seattle à Téhéran, de Pretoria àTizi-Ouzou, recherche ses moyens et ses buts ; et tous se hâtent de savourer leur éphémère triomphe.

    C’est ce chœur de cyniques jubilations, qui exprime la solidarité internationale d’une classe pleinement consciente de l’étendue de sa domination, qui est le scandale central devant être partout tu et caché.

    « Le secret domine ce monde, et d’aboGuy Debord, Commentaires sur la société du spectaclerd comme secret de la domination. »
    Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle


4.     Des « théories de la conspiration »

    Les événements ont révélé d’eux-mêmes l’existence d’une gigantesque conspiration. Pour maintenir les populations dans la passivité, il suffit de brouiller leurs capacités à discerner qui complote réellement contre qui. Différents scénarios se développent alors spontanément, qui adaptent la thèse officielle, qui n’est autre que la « théorie » de la conspiration islamiste, à différents publics préalablement conditionnés à telle ou telle version. Les islamistes peuvent ainsi croire que ce sont les chrétiens qui conspirent contre le monde musulman, ou plutôt perpétuer l’ancienne « théorie » de la conspiration juive. La gauche radicale peut élaborer la « théorie » d’une conspiration fasciste ou d’un complot de la CIA – alors même que son point de vue exige de comprendre les événements dans leur globalité et leur mouvement.

    Tous ces fragiles échafaudages se basent sur un usage parfois subtil de vérités partielles. Ainsi certaines fractions des multiples services secrets américains, saoudiens et pakistanais, et peut-être des services spéciaux de quelques compagnies pétrolières, ont été selon toute probabilité les artificiers de l’exécution de Massoud et des attentats du 11 septembre ; mais des islamistes manipulés n’en ont pas moins joué un rôle déterminant. De même, il est tout à fait vraisemblable que des groupes fascistes aient participé au déclenchement de la « psychose de l’anthrax » aux Etats-Unis. Mais seule une relation de complicité fondamentale, soudant organiquement tous les profiteurs de ce nouveau massacre, émerge clairement de ces brumes délétères.

    Les diverses « théories de la conspiration » ont pour résultat d’émietter la vérité, puis d’en intégrer chaque parcelle au sein d’une pseudo-globalité tissée d’erreurs balourdes et de mensonges paranoïdes, qui s’écroule d’elle-même dès qu’on la confronte à la réalité. Elles sont ensuite utilisées dans divers milieux pour réfuter instantanément, par le seul bruit de leur nom, toute critique authentique que n’auraient pas suffi à faire disparaître les diverses agences de l’organisation du silence. Par exemple, on pourrait dire un jour, si cela paraissait souhaitable, que ce film développe une théorie de la conspiration ; ou bien, c’est la même chose, une ridicule paranoïa.

5.     Une nouvelle époque

    Les attentats du 11 septembre ne peuvent se comprendre que situés à la fin d’un processus transitoire complexe qui s’est massivement mis en branle il y a une dizaine d’années. L’année 1991, en effet, a été marquée publiquement par la guerre du Golfe et la dissolution de l’U.R.S.S., qui imposaient durablement au monde l’hégémonie militaire et économique des Etats-Unis, et elle a aussi été marquée, secrètement, par les débuts de la « sale guerre » en Algérie – l’État-laboratoire où était expérimentée, avant d’être systématisée, la variante islamiste du terrorisme d’État moderne, renouvelant ainsi une technique de gouvernement mise en pratique pour la première fois dans l’Italie de l’après-68, et qui s’est depuis imposée mondialement.

    Ce sont les mêmes gens, à quelques changements de génération près, qui règnent aujourd’hui aux Etats-Unis comme en Algérie, en Italie et ailleurs. Mais ils ont retenu les leçons de dix années d’exercice du pouvoir : ils ont compris que l’augmentation de leurs profits nécessite désormais un règne mondial de terreur et d’obscurantisme ; ils savent à présent mieux ce qui les enrichit, ce qui les renforce, l’usage qu’ils peuvent faire des moyens qu’ils se sont donnés, et ce que les populations maintenues sous hypnose sont prêtes à croire et à subir.

    La provocation du 11 septembre a inauguré un XXIe siècle qui d’ores et déjà s’apprête à y ressembler trait pour trait : un film catastrophe réalisé par des idiots, plein de bruit obscurantiste et de fureur terroriste, qui ne signifie rien.

samedi 10 septembre 2011

58% des Français doutent de la version officielle des attentats du 11-Septembre


Dix ans de désinformation 2001/2011
Sondage H.E.C. Junior Conseil pour ReOpen911



"Oui, nous avons reçu des documents de nos amis américains. Comme d'autres pays occidentaux apparemment", a précisé cette source, confirmant partiellement des informations de Paris Match et de France Info. Des documents menaçants pour la France, trouvés par les Américains dans la planque d'Oussama Ben Laden, ont été transmis à Paris, a déclaré à l'AFP vendredi une source interne au renseignement français qui évoque toutefois des menaces "décousues".

10 ans après, quel regard les Français portent-ils sur les événements du 11 septembre 2001 ? Grâce aux donations de ses membres et sympathisants, l'association ReOpen911 a pu faire réaliser un sondage sur ce sujet par un organisme indépendant et nous avons le plaisir de vous en présenter aujourd’hui les résultats.

A ce jour, deux enquêtes de ce genre étaient disponibles en France: L’une 
réalisée par TNS Sofres/Logica pour le NouvelObs.com, et l’autre par WorldPublicOpinion dans 17 pays dont la France. Toutes deux dataient de septembre 2008, il y a trois ans déjà, et les questions alors posées ne permettaient pas de mesurer le degré de scepticisme de la population française à l'égard de la thèse officielle du complot.
(HEC Paris)
Pour le 10ème anniversaire des attentats du 11-Septembre, l'association ReOpen911 a donc commandé une enquête d'opinion à HEC Junior Conseil (HEC Paris), une Junior-Entreprise classée au 1er rang de son secteur par l'Expansion en 2009 et finaliste du prix d’excellence C.N.J.I. chaque année depuis 2004. Le sondage fut réalisé en juin 2011 auprès d'un échantillon représentatif de la population française [1]

Le sondage est riche d'enseignements sur l'opinion des Français au sujet du 11 septembre 2001.
 Les chiffres clefs:
  • 58% des sondés expriment des doutes sur la version officielle, contre seulement 31% qui n’ont pas de doutes.
  • Près de la moitié des sondés (49%) envisagent que les autorités américaines aient pu délibérément laisser les attentats se produire.
  • Un tiers (34%) envisagent que les autorités américaines aient pu être impliquées dans la réalisation des attentats.  
  • 49% se déclarent favorables à une enquête indépendante pour en savoir plus sur ces évènements.
     Les chiffres clefs:

  • 58% des sondés expriment des doutes sur la version officielle, contre seulement 31% qui n’ont pas de doutes.
  • Près de la moitié des sondés (49%) envisagent que les autorités américaines aient pu délibérément laisser les attentats se produire.
  • Un tiers (34%) envisagent que les autorités américaines aient pu être impliquées dans la réalisation des attentats.  
  • 49% se déclarent favorables à une enquête indépendante pour en savoir plus sur ces évènements.
  • Seuls 28% des Français considèrent que les médias ont informé de la manière la plus complète possible sur les attentats du 11-Septembre.
  • Seuls 14% des Français savent que trois tours se sont totalement effondrées le 11 septembre 2001.
  • favorables à une enquête indépendante pour en savoir plus sur ces évènements.
  • Seuls 28% des Français considèrent que les médias ont informé de la manière la plus complète possible sur les attentats du 11-Septembre.
  • Seuls 14% des Français savent que trois tours se sont totalement effondrées le 11 septembre 2001.

jeudi 8 septembre 2011

Le capital face à sa dynamique historique

Le capitalisme semble décidément susciter une foi inébranlable, y compris dans les rangs de la gauche. Aussi violentes que soient les crises qui se succèdent, chacun est convaincu que le phénix renaîtra toujours de ses cendres avant de s’envoler pour une nouvelle phase de croissance. En attendant, nul ne peut nier qu’un effondrement unique dans l’histoire soit actuellement en train de se produire. Une nouvelle dépression économique mondiale aux conséquences imprévisibles a beau nous attendre au tournant, tous se bornent à demander : quand la crise finira-t-elle ? et quel visage le capitalisme prendra-t-il ensuite ? De minuscules espérances qui s’appuient sur une conception du capitalisme comme « éternel retour du même ». Les mécanismes fondamentaux régissant la production de valeur demeureraient inchangés. Surviennent les révolutions technologiques et les bouleversements sociaux, changent les « rapports de forces » et apparaissent de nouvelles puissances hégémoniques : il ne faudrait y voir qu’« événements » superficiels composant une ribambelle infinie de hauts et de bas. Selon ce point de vue, la crise aurait un rôle purement fonctionnel dans le capitalisme : en dévalorisant le capital excédentaire, elle « corrigerait les marchés » et ferait place nette pour une nouvelle phase d’accumulation.
Appréhender les choses de cette façon revient toutefois à ne pas prendre au sérieux la dynamique interne du capitalisme. C’est pourquoi une autre compréhension a été élaborée, en vertu de laquelle la valorisation n’est véritablement possible qu’à travers de la dynamique historique d’un accroissement constant des forces productives. Ce qui ne se traduit pas simplement par des mutations d’ordre technologique : au cours de cette évolution, les conditions de la production de valeur vont également subir des changements décisifs. En définitive, le capitalisme n’est donc pas l’« éternel retour du même », mais un processus historique irréversible se dirigeant vers un climax. Car, tout au long du développement singulier du capitalisme, le taux de profit perd graduellement de son amplitude, le moteur de ce phénomène étant l’élimination de la force de travail vivante, rendue superflue en masses toujours plus conséquentes du fait de l’introduction, dans le procès de production, des appareillages technico-scientifiques. L’ennui, c’est que le travail constitue la substance même du capital : lui seul est en mesure de produire une véritable survaleur (ou plus-value). Pour le capitalisme, l’unique moyen de compenser cette contradiction interne réside dans l’expansion du crédit, autrement dit dans l’anticipation d’une survaleur future. Mais même cet effet boule de neige rencontre aujourd’hui ses limites à mesure que les profits escomptés apparaissent de plus en plus éloignés dans l’avenir. Quant aux crises, considérées sous cet angle, loin d’avoir fonction de simple « correction », elles accélèrent au contraire le mouvement historique qui nous précipite vers la limite intrinsèque à la production de valeur.
Reste la question de la nature de la nouvelle crise économique mondiale que nous vivons. On reproche aux tenants du second point de vue de vouloir se contenter d’attendre la fin du capitalisme. Cependant, buter sur une limite interne n’a jamais constitué un gage d’émancipation sociale, et, en l’occurrence, son seul effet serait de plonger la société mondiale dans le chaos. Par conséquent, à l’heure où le capitalisme re-décolle une fois de plus après avoir été soi-disant « corrigé », ce sont plutôt les défenseurs du premier point de vue qui prêtent le flanc à l’accusation de se réfugier dans un attentisme naïf. Une attitude partagée, d’ailleurs, aussi bien par une large fraction de la gauche que par la classe dirigeante.
Et si ça ne se passait pas selon leurs vœux ? Dans la mesure où aucune nouvelle source de création de valeur n’est découverte, il ne restera de la théorie de la « correction » des marchés qu’une formule creuse. Or, on ne voit nulle part surgir de nouveau secteur de production susceptible de nécessiter dans l’avenir une main d’œuvre massive. Pour les légions d’attentistes, le réveil risque de s’avérer brutal. Ils en viendront peut-être enfin à se demander : qu’y a-t-il après le capitalisme ? La pure et simple étatisation des catégories capitalistes ne faisant plus partie des options envisageables mais appartenant déjà à l’histoire, une chose est sûre : surmonter cette crise par des voies civilisées requerra probablement davantage d’effort que l’attente de la prochaine phase de croissance.
 
  Robert Kurz  Exit 
 
- Crédit à mort (Anselm Jappe).
- Tous contre la finance ? (Anselm Jappe)
- C'est la faute à qui ? (Anselm Jappe)
- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (par Robert Kurz, 2008)
- Le vilain spéculateur (par Robert Kurz, 2003)

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