mardi 12 avril 2011

Abat-faim

[rédigé par Guy Debord]

Encyclopédie des Nuisances, tome I, fascicule 5
Paris, novembre 1985
 

On sait que ce terme a désigné une « pièce de résistance qu’on sert d’abord pour apaiser, abattre la première faim des convives » (Larousse). Hatzfeld et Darmesteter, dans leur dictionnaire le qualifient de « vieilli ». Mais l’histoire est maîtresse infaillible des dictionnaires. Avec les récents progrès de la technique, la totalité de la nourriture que consomme la société moderne en est venue à être constituée uniquement d’abat-faim.
L’EXTRÊME DÉGRADATION de la nourriture est une évidence qui, à l’instar de quelques autres, est en général supportée avec résignation : comme une fatalité, rançon de ce progrès que l’on n’arrête pas, ainsi que le savent ceux qu’il écrase chaque jour. Tout le monde se tait là-dessus. En haut parce que l’on ne veut pas en parler, en bas parce que l’on ne peut pas. Dans l’immense majorité de la population, qui supporte cette dégradation, même si l’on a de forts soupçons, on ne peut voir en face une réalité si déplaisante. Il n’est en effet jamais agréable d’admettre que l’on s’est laissé berner, et ceux qui ont lâché le « bifteck » — et la revendication du « bifteck » — pour l’ombre « restructurée » de la chose sont aussi peu disposés à admettre ce qu’ils ont perdu au change que ceux qui ont cru accéder au confort en acceptant des ersatz semblables dans leur habitat. Ce sont habituellement les mêmes, qui ne peuvent rien refuser de peur de démentir tout ce qu’ils ont laissé faire de leur vie.
Cependant le phénomène, mondial, qui affecte d’abord tous les pays économiquement avancés et qui réagit aussitôt sur les pays soumis à l’arriération du même processus, peut facilement être daté avec précision. Quoiqu’il ait été annoncé par des modifications graduelles, le seuil franchi dans la perte de qualité se manifeste en deux ou trois années comme brusque renversement de toutes les « habitudes alimentaires » anciennes. Ce bond antiqualitatif s’est produit en France, par exemple, autour de 1970 ; et environ dix ans plus tôt dans l’Europe du Nord, dix ans plus tard dans l’Europe du Sud. Le critère qui permet d’évaluer très simplement l’état d’avancement du processus est bien sûr le goût : celui des aliments modernes est précisément élaboré par une industrie, dite ici « agro-alimentaire », dont il résume, en tant que résultat désastreux, tous les caractères, puisque l’apparence colorée n’y garantit pas la saveur, ni la fadeur l’innocuité. C’est tout d’abord la chimie qui s’est massivement imposée dans l’agriculture et l’élevage, afin d’augmenter le rendement au détriment de toute autre considération. Ensuite l’emploi de nouvelles techniques de conservation et de stockage. Et chaque « progrès » accompli, en renversant ce que les experts de l’abat-faim appellent nos « barrières mentales », c’est-à-dire l’expérience ancienne d’une qualité et d’un goût, permet d’avancer encore plus loin dans l’industrialisation. Ainsi la congélation, et le passage rapide à la décongélation, ont d’abord servi à commercialiser des « cuisses de volailles », par exemple, composées de matière broyée et reconstituées par « formage ». À ce stade, la matière en question a encore un rapport avec son nom, « volaille », qui n’est distendu que relativement à ce que pourrait être une volaille qui aurait échappé à l’élevage industriel. Mais une fois cette forme acceptée, le contenu peut d’autant plus aisément être altéré : l’exemple vient à nouveau du Japon — ex Oriente lux — où les « pattes de crabes » et « crevettes » sont en fait produites industriellement à partir de poissons à bas prix reconstitués sous cette apparence. Voilà de quoi rendre optimiste quelqu’un comme Jacques Gueguen, « chargé de recherches à la station I.N.R.A. de Nantes », où l’on étudie les moyens de nous faire avaler des steaks à base de « matières protéiques d’origine végétale ». Celles-ci ont certes encore quelques défauts, mais l’on y remédiera : « Pour la couleur, ce n’est pas tout à fait ça, reconnaît Jacques Gueguen : “les isolats de soja sont blanc crème, avec un arôme perceptible de chou. Pour le tournesol, cela donne des fibres grises. Quant à celles du colza, elles sont jaunes, toujours avec un arrière-goût de chou. De toute façon, affirme-t-il, ces fibres sont rebroyées, recolorées et aromatisées, et vous n’y verrez que du feu, une fois que vous les retrouverez sous forme de steak de bœuf, de veau, de porc ou de dinde”. Sceptique, vous vous dites que vous ne mangerez jamais de cette viande-là. Alors, jetez un coup d’œil un peu plus attentif sur la composition de vos raviolis préférés ou du hamburger que vous venez d’acheter au rayon surgelés : un paquet bien banal, avec la photo d’un steak grillé à point reposant sur son lit de salade. Du bœuf comme les autres ? Pas tout à fait, si vous lisez ce qui est écrit sur le carton : 69 % (parfois cela peut descendre jusqu’à 65 %) de viande de bœuf hachée, “assaisonnée” avec des protéines végétales. En fait ces 31 % de protéines végétales n’ont rien d’un assaisonnement mais constituent une sorte de rembourrage additionnel à la vraie viande. » (Cosmopolitan, juin 1985.)
Mais la logique qu’il y a à nous rappeler tout ce que nous avons déjà avalé n’a pas besoin d’être aussi franchement énoncée pour être contraignante : il suffit de nous faire oublier tout ce que nous ne pouvons plus goûter. Ainsi, après que l’on a rendu la bière infecte pour qu’elle soit stockable dans n’importe quelles conditions, n’aurons-nous plus grand-chose à regretter quand on l’adaptera encore mieux aux nécessités de sa circulation marchande : « La brasserie Adelshoffen à Schiltigheim dans la banlieue de Strasbourg lance actuellement de la bière concentrée. Un volume de bière pour cinq volumes d’eau gazeuse. Grâce aux techniques modernes d’ultrafiltration, la bière n’est plus qu’un mécano dont on peut séparer chaque élément : eau, alcool, principes aromatiques… Comme Coca-Cola, Adelshoffen rêve déjà d’expédier d’Alsace vers le monde entier du sirop reconstituable sur place par des embouteilleurs locaux. […] “Cela réduit les coûts de transport et d’emballage puisque les brasseurs sont de plus en plus des revendeurs d’emballages si l’on regarde la part du prix du liquide dans le coût du produit final” explique Michel Debuf. “Le concentré de bière est un projet faramineux aux débouchés planétaires”, s’enthousiasme-t-il. Désormais un simple embouteilleur local pourra casser les monopoles des brasseries. “Avec le concentré il suffit d’une chaîne d’embouteillage pour ajouter l’eau et le gaz carbonique. Tout embouteilleur de sodas, type Coca-Cola, peut le faire.” » (Libération, 29 juillet 1985.)
Cette poursuite insensée de toute économie de temps, et des frais dans la main-d’œuvre ou le matériau (lesquels facteurs diminuent d’autant le profit) tend à faire prévaloir dans toute sa pureté abstraite la logique de la marchandise, qui, avec le temps (par exemple le temps accumulé dans l’histoire humaine pour acquérir le savoir-faire nécessaire à la fabrication d’une bonne bière) prétend ignorer le qualitatif. Lequel ne manque pas de revenir négativement, comme maladie. On y substitue donc diverses réclames idéologiques, des lois étatiques imposées soi-disant au nom de l’hygiène, ou simplement de l’apparence garantie, pour favoriser évidemment la concentration de la production ; laquelle véhiculera au mieux le poids normatif du nouveau produit infect. À la fin du processus, le monopole sur le marché vise à ne laisser de choix qu’entre l’abat-faim et la faim elle-même.
Les États-Unis ont ainsi la Food and Drugs Administration, et ici la consommation abstraite de marchandises abstraites s’est donné visiblement ses lois, quoiqu’elles ne fonctionnent pas trop bien, dans les règlements de ce qui se fait appeler « Marché Commun ». C’est même la principale réalité effective de cette institution. Toute tradition historique doit disparaître, et l’abstraction devra régner dans l’absence générale de la qualité (voir l’article Abstraction). Tous les pays n’avaient évidemment pas les mêmes caractéristiques (géographiques et culturelles) dans l’alimentation. Pour s’en tenir à l’Europe, la France avait de la mauvaise bière (sauf en Alsace), du très mauvais café, etc. Mais l’Allemagne buvait de la bonne bière, l’Espagne buvait du bon chocolat et du bon vin, l’Italie du bon café et du bon vin. La France avait du bon pain, de bons vins, de nombreux fromages, beaucoup de volaille et de bœuf. Tout doit se réduire, dans le cadre du Marché Commun, à une égalité de la marchandise polluée. Le tourisme a joué là-dedans un certain rôle, le touriste venant s’habituer sur place à la misère des marchandises que l’on avait justement polluées pour lui, comme il venait consommer tout ce qui était détérioré du fait même de sa présence. Le touriste est en effet celui qui est traité partout aussi mal que chez lui : c’est l’électeur en déplacement.
L’utilité essentielle de la marchandise moderne, qui s’est développée aux dépens de toute autre, est d’être achetée ; c’est ainsi que par un de ces miracles dont elle a le secret, et par la médiation du capital, elle peut « créer des emplois » ! Quant à son emploi à elle, son usage, il est postulé autoritairement ou évoqué fallacieusement, dans le cas des aliments en leur conservant artificiellement quelques caractéristiques de leur état ancien. Mais ces apparences s’adressent bien sûr aux sens les plus faciles à abuser : « Grâce aux nouvelles méthodes employées pour éviter la dégradation des aliments, on trouve en toute saison des fruits et des légumes qui n’apparaissaient autrefois que quelques semaines par mois sur nos marchés. Les pommes, par exemple, qu’on stocke dans de gigantesques frigorifiques. Seul gros problème, les fruits mis au froid y perdent beaucoup de leur saveur naturelle. » (Cosmopolitan, ibidem.) Autrefois, quand les mois ne comptaient que quelques semaines, il y avait un temps pour chaque chose : aujourd’hui nous manquent à la fois la réalité du temps et celle des choses. Ce sont les sens les plus directement pratiques qui sont sacrifiés : la saveur, l’odeur, le tact, sont abolis au profit des leurres qui égarent en permanence la vue et l’ouïe (voir l’article Abbé). L’usage de certains sens étant brimé (il est certain qu’il vaut mieux perdre l’odorat quand on habite une grande ville), et celui d’autres ainsi égaré, on assiste à un recul général de la sensualité, qui va de pair avec le recul extravagant de la lucidité intellectuelle ; lequel commence à la racine avec la perte de la lecture et de la plus grande partie du vocabulaire. Pour l’électeur qui conduit lui-même sa voiture et regarde la télévision, aucune sorte de goût n’a plus aucune sorte d’importance : c’est pourquoi on peut lui faire manger Findus ou voter Fabius, avaler Fabius ou élire Findus. Ses importantes activités, son envahissante passivité, ne lui laissent en effet pas le temps d’acquérir et de développer des goûts qu’opportunément la production marchande n’a elle-même pas le temps de satisfaire : cette merveilleuse adéquation entre absence d’usage et usage de l’absence définit la perte actuelle de tout critère de valeur. Nous retrouvons ainsi la significative question du temps, de ce temps partout gagné pour ne pas vivre. Ainsi le temps consacré autrefois à la préparation des repas étant aujourd’hui absorbé par la contemplation de la télévision, « les consommateurs sont de moins en moins demandeurs des bas morceaux qui exigent de longues préparations alimentaires ». Ces « bas morceaux », à l’aide desquels on confectionnait naguère nombre d’excellents plats de la cuisine populaire française, doivent maintenant être recyclés sous une apparence plus convenable à une préparation rapide : « À y regarder de (pas trop) près, à y goûter, on s’y tromperait. Cela a tout d’une entrecôte : l’aspect, le fondant, la “tendreté”. Pourtant, cela est fait de gîte, de flanchet, de collier de bœuf, bref, de ces morceaux habituellement réservés à la préparation de braisés ou de ragoûts mitonnés. Le bœuf à braiser transformé en bifteck ? C’est ce que nous préparent les chercheurs et industriels qui détruisent l’architecture de la viande, mélangent des morceaux plus ou moins finement divisés et les remettent en forme créant de la viande “restructurée”. » (Le Monde, 25 septembre 1985.) Ne doutons pas que cette restructuration étendra bien vite son champ d’action bien au-delà du domaine des bovidés : « Que l’on parvienne à confectionner des “biftecks” appétissants et tendres à partir de chair de volaille ou de porc, moins coûteuse que celle du bœuf, et “les bovins auraient leur avenir derrière eux”, comme le souligne M. Dumont. » (Ibidem.) Ce Dumont plein d’avenir est directeur du laboratoire de recherche sur la viande de l’Institut National de la Recherche Agronomique (I.N.R.A.) ; c’est donc un spécialiste de l’abat-faim, comme celui qui, à propos de la technique de « cuisson-extrusion » qui permet de fabriquer des « produits à structure alvéolaire », comme ceux destinés aux chiens et aux chats, déclare : « Pour ce qui est des applications de ce procédé en alimentation humaine, “tout reste à faire”. » (Ibidem.) Pour ce qui est de nous faire accéder à une bestialité sans instinct, beaucoup est pourtant déjà fait.
La bourgeoisie avait dit longtemps : « Il y a eu de l’histoire, mais il n’y en a plus. » (Marx.) Quand elle bureaucratise sa domination, elle ajoute : « Il y a eu du goût, mais il n’y en a plus. » Il ne doit même plus y avoir, pour chacun, cette histoire individuelle à travers laquelle il découvrait et formait ses goûts. Il faut accepter tout ce qui est là sans distinction, sans prétendre détenir par devers soi quelque critère de jugement que ce soit. Seules doivent s’entendre les proclamations des experts qui, par exemple, nous dépeignent l’avenir radieux du légume irradié et assènent déjà que « jamais les légumes n’ont été aussi bons » (l’Express, 6-12 septembre 1985). Tel est le dernier « look » de la société du spectacle, et tout « look » individuel, si branché qu’il se veuille, ne peut être branché que sur elle ; car c’est elle qui tient tout le réseau. Et ainsi cette « viande-pâtée » qui est l’abat-faim du salarié pauvre, qu’il ingère debout dans un décor de chiottes de gare, peut même se donner l’allure d’un modernisme de pointe, choisi plutôt que subi par ceux qui mangent Mac Donald et pensent Actuel.
Comment en est-on arrivé là ? Qui a voulu cela ? Autrefois, personne. Depuis les physiocrates, le projet bourgeois a été explicitement d’améliorer, quantitativement et qualitativement les produits de la terre, que l’on savait relativement plus immuables que les produits de l’industrie. Ceci a été effectivement réalisé pendant tout le XIXe siècle et au-delà. Les critiques du capitalisme se sont parfois préoccupés davantage de qualité plus grande. Fourier particulièrement, très favorable aux plaisirs et aux passions, et grand amateur de poires, attendait du règne de l’harmonie un progrès des variétés gustatives de ce fruit. Là comme ailleurs les progrès de la civilisation lui ont donné raison en réalisant le contraire. Aujourd’hui on pourrait décrire très concrètement l’état du problème en prenant une recette classique de la cuisine française et en montrant précisément ce que chacun de ses ingrédients est devenu dans la consommation courante (voir l’article Agro-alimentaire).
Les nuisances de l’abat-faim ne se bornent pas à tout ce qu’il supprime, mais s’étendent à tout ce qu’il apporte avec lui par le fait même qu’il existe, selon un schéma qui s’applique à chaque production nouvelle du vieux monde. La nourriture qui a perdu son goût se donne en tout cas pour parfaitement hygiénique, diététique, saine, par rapport aux aventures risquées dans les formes pré-scientifiques d’alimentation. Mais elle ment cyniquement. Non seulement elle contient une invraisemblable dose de poison, la tristement fameuse Union Carbide usinant par exemple ses puissants produits pour l’agriculture, mais elle favorise toutes sortes de carences dont on mesure les résultats, après la fête, dans la santé publique : comme le disait un médecin avec un sens tout scientifique de l’euphémisme, « il semble que l’intensification de la productivité agricole se réalise sans se préoccuper suffisamment de cette notion de qualité dont les oligo-éléments sont un facteur important » (H. Picard, Utilisation thérapeutique des oligo-éléments). Le licite dans le traitement de l’alimentation, quoique épouvantable, s’accompagne en prime d’une part d’illicite toléré, et du franchement illicite qui existe quand même (doses d’hormones dépassées dans le veau, antigel dans le vin, etc.) On sait que le principal cancer répandu aux États-Unis n’est pas celui qui fait ses délices des poumons du fumeur de tabac pollué ou de l’habitant des villes plus polluées encore, mais celui qui ronge les tripes d’un président Reagan, et des soupeurs de son espèce.
Cette grande pratique de l’abat-faim est également responsable de la famine chez les peuples périphériques plus absolument soumis, si l’on ose dire, au système capitaliste mondial. Le processus est simple : les cultures vivrières sont éliminées par le marché mondial, et les paysans des pays dits sous-développés sont magiquement transformés en chômeurs dans les bidonvilles en expansion galopante d’Afrique ou d’Amérique latine. On n’ignore pas que le poisson que pêchaient et mangeaient les Péruviens est maintenant accaparé par les propriétaires des économies avancées, pour en nourrir les volailles qu’ils répandent là sur le marché. Et pour effacer le goût de ce poisson, sans évidemment restaurer quelque autre goût que ce soit, il faut utiliser l’acroléine, produit chimique fort dangereux, que les habitants de Lyon, au milieu desquels on le fabrique, ne connaissent pas — tant comme consommateurs que comme voisins du producteur — ; mais qu’ils ne manqueront pas de connaître un de ces jours, sous une catastrophique lumière.
Les spécialistes de la faim dans le monde (il y en a beaucoup, et ils travaillent la main dans la main avec d’autres spécialistes qui s’emploient à faire croire qu’ici règnent les délices abondantes d’on ne sait vraiment quelle « grande bouffe ») nous communiquent les résultats de leurs calculs : la planète produirait encore bien assez de céréales pour que personne n’y souffre de la faim, mais ce qui trouble l’idylle, c’est que les « pays riches » consomment abusivement la moitié de ces céréales pour l’alimentation de leur bétail. Mais quand on connaît le goût désastreux de la viande de boucherie qui a été ainsi vite engraissée aux céréales, peut-on parler de « pays riches » ? Sûrement non. Ce n’est pas pour nous faire vivre dans le sybaritisme qu’une partie de la planète doit mourir de la famine : c’est pour nous faire vivre dans la boue. Mais l’électeur aime qu’on le flatte, en lui rappelant qu’il a le cœur un peu dur, à vivre si bien pendant que d’autres pays perdus l’engraissent avec les cadavres de leurs enfants, stricto sensu. Ce qui est tout de même agréable à l’électeur, dans ce discours, c’est qu’on lui dise qu’il vit richement. Il aime à le croire.
Non seulement le médicament, mais la nourriture, comme tant d’autres choses, est devenue un secret de l’État. Une des plus fortes objections contre la démocratie, du temps où les classes propriétaires en formulaient encore, parce qu’elles redoutaient encore, non sans raison, ce qu’une démocratie effective signifierait pour elles, était l’évocation de l’ignorance de la majorité des gens, obstacle effectivement rédhibitoire pour qu’ils connaissent et conduisent eux-mêmes leurs affaires. Aujourd’hui, elles se croient donc bien rassurées par les vaccins récemment découverts contre la démocratie, ou plutôt cette petite dose résiduelle que l’on prétend nous garantir : car les gens ignorent aussi bien ce qu’il y a dans leur assiette que les mystères de l’économie, les performances escomptées des armes stratégiques ou les subtils « choix de société » proposés afin que l’on reprenne la même et que l’on recommence.
Quand le secret s’épaissit jusque dans notre assiette, il ne faut pas croire que tout le monde ignore tout. Mais les experts, dans le spectacle, ne doivent pas répandre des vérités aussi dangereuses. Ils les taisent. Tous y trouvent leur intérêt. Et l’individu réel isolé qui ne se fie pas à son propre goût et à ses propres expériences ne peut se fier qu’à la tromperie socialement organisée. Un syndicat pourrait-il le dire ? Il ne peut dire ce qui serait irresponsable et révolutionnaire. Le syndicat défend en principe les intérêts des salariés dans le cadre du salariat. Il défendait, par exemple, « leur bifteck ». Mais c’était un bifteck abstrait (aujourd’hui, c’est quelque chose d’encore plus abstrait, « leur travail », qu’il défend, ou plutôt qu’il ne défend pas). Quand le bifteck réel a presque disparu, ces spécialistes ne l’ont pas vu disparaître, du moins officiellement. Car le bifteck qui existe encore clandestinement, celui fait d’une viande élevée sans chimie, son prix est évidemment plus élevé, et révéler sa simple existence ébranlerait fort les colonnes du temple de la « politique contractuelle ». Dans la nomenklatura occidentale, on sait cependant assez bien de quoi il retourne pour en général se payer au prix fort des aliments sains.
Dans la période qui précéda immédiatement la révolution de 1789, on se souvient combien d’émeutes populaires ont été déchaînées par suite de tentatives alors modérées de falsification du pain, et combien de hardis expérimentateurs ont été traînés tout de suite à la lanterne avant d’avoir pu expliquer leurs raisons, sûrement très fortes. À cette époque, et pendant tout le XIXe siècle, la falsification, marginale et artisanale, était pratiquée au niveau du détaillant : elle n’était pas encore remontée à la source même de la fabrication des aliments, comme elle allait le faire, avec tous les moyens de l’industrie moderne, à partir de la guerre de 1914, qui devait enfanter l’ersatz. Mais elle suscitait une juste colère. Autre temps, autres mœurs ; ou, pour le mieux dire, les bénéfices que la société de classes tire de son lourd équipement spectaculaire, en appareillage et en personnel, paient largement les frais inévitables pour accompagner l’ersatz de son indispensable complément, le bourrage de crânes. C’est ainsi que lorsqu’on a vu, il y a bientôt dix ans, le pain disparaître en France, presque partout remplacé par un pseudo-pain (farines non-panifiables, levures chimiques, fours électriques), non seulement cet événement traumatisant n’a pas déclenché quelque mouvement de protestation et de défense comme il s’en est récemment produit un en faveur de l’école dite libre, mais littéralement personne n’en a parlé. Et comble de cynisme, après nous avoir de telle manière fait passer le goût du pain, on prétend maintenant en faire un objet d’enseignement pour une nouvelle extension de la bureaucratie de la culture : « Il s’agirait de mettre en œuvre une sorte d’éducation du goût qui, peut-être, commencerait par des choses élémentaires : fabriquer son pain, identifier sa composition. Ce même pain qui pourrait faire l’objet d’une campagne, “le pain considéré comme objet du patrimoine”, comme “trésor national vivant”, diraient les Japonais. » (Jack Lang, cité par le Monde, 7-8 avril 1985.) Avec ce nouveau pain « de campagne », on ne saurait mieux nous signifier que dans ce monde l’authentique n’a plus sa place dans la vie courante et doit finir au musée.
Ce sont ainsi tous les plaisirs autrefois qualifiés de « simples » qui deviennent, par leur disparition, l’objet d’une savante muséographie. L’architecture moderne en a déjà supprimé une bonne part dans sa vaste sphère d’action. Certes, si le plaisir était fait de jouissances spectaculaires, on pourrait dire les consommateurs heureux tant qu’ils trouvent des images à brouter. La dangereuse dialectique revient pourtant par ailleurs. Car on voit bien que tout se décompose des dominations de ce monde. Alors que la critique épargne toute leur gestion, tous les résultats les tuent. C’est le syndrome de la maladie fatale de la fin du XXe siècle : la société de classes et spécialisations, par un effort constant et omniprésent, acquiert une immunisation contre tous les plaisirs. L’effondrement de ses défenses immunitaires contre tous les poisons qu’elle produit n’en sera que plus total.

Fukushima classé au même niveau que Tchernobyl

日本:多数の人々が放射能にさらされたままになっている!


Jusqu'ici, l'Agence japonaise classait l'accident au niveau 5, ce qui correspond à un "accident ayant des conséquences étendues", tandis que son homologue française l'évaluait à 6, le niveau d'un "accident grave". Le niveau 7, le plus important, correspond à un "accident majeur". Seule la catastrophe de Tchernobyl a été classée jusqu'à présent à ce degré maximal, signifiant qu'un "rejet majeur de matières radioactives" s'est produit avec "des effets considérables sur la santé et l'environnement".
Une forte secousse de magnitude 6,3 s'est produite, mardi en début d'après-midi, dans la préfecture de Fukushima. Son hypocentre était situé à seulement 10 km de profondeur. Les employés de la centrale de Fukushima-1 ont été évacués par précaution. Tepco a assuré que ses pompes électriques continuaient de fonctionner normalement pour refroidir les réacteurs nucléaires. Selon les experts, des tremblements de terre répétés pourraient provoquer des dégâts supplémentaires sur la centrale déjà gravement endommagée.
De quoi alarmer les investisseurs : à moins de deux heures de la clôture, l'indice Nikkei abandonne près de 2,1% à 9519 points. Alors que le yen grimpe, les acteurs du marché cherchent à évaluer les conséquences des suites du séisme du 11 mars sur les entreprises et l'économie japonaise.
Les usines de Toyota, qui devaient toutes redémarrer d'ici au 18 avril, pourraient encore tourner au ralenti jusqu'en juillet, selon une lettre envoyée par le directeur général de la filiale américaine, Bob Carter, au réseau de distributeurs. Aux Etats-Unis, Toyota dispose de moins de deux mois de stocks et devrait être face à des pénuries de véhicules durant l'été.
De son côté, Ford estime que ses bénéfices devraient être affectés par les interruptions de production au Japon. Même si le constructeur automobile ne dispose pas d'usine au Japon, la paralysie de ses sous-traitants dans l'archipel provoque une pénurie de certaines pièces et bloque la production du constructeur automobile américain. Ford précise que les comptes de sa branche financière, Ford Motor Credit, pourrait eux aussi pâtir de la catastrophe.
Fukushima n'est pas et ne sera pas Tchernobyl même s'il s'agit d'un accident très grave", a assuré le désinformateur Patrick Gourmelon, directeur de la radioprotection à l'IRSN (officine d'État aux ordre du complexe militaro-nucléaire). Gourmelon, un nom dont il faudra se souvenir.

L'IRSN publie l'examen radiologique des Français de retour du Japon
JAPON: contamination.japon@criirad.org
FRANCE (et autres pays):
contamination.france@criirad.org

 
Risques en France v5.pdf 

日本:多数の人々が放射能にさらされたままになっている!

vidéo d’un physicien nucléaire français

lundi 11 avril 2011

The Asturian Strike


In Spain, the summer of 1963 was marked by a second wave of worker attacks against the Franco regime. The first threatening reappearance of the Spanish proletariat -- twenty-three years after the first defeat of its revolution, following the civil war against local and international fascism -- had been the first wave of strikes in the spring of 1962. Despite the fact that any strike was illegal since Franco's victory, these strikes, which were generally victorious, extended throughout almost all of Spain; they began in the coal mines of Asturias. Between the last week of July and the end of September 1963, the Asturian miners organized a 60-day-long strike that brought together between 40,000 and 50,000 workers. Ever since the success of 1962, agitation in the Asturian mines hasn't ceased. Conflicts over working conditions and selective strikes have been continuously pursued. This time, a spontaneous strike at a single coal mine was, in a spirit of solidarity, extended everywhere in the mining regions of Asturia. The metallurgists in Miaros momentary joined, but their demands were quickly satisfied. Towards the end of the movement, several strikes exploded among the miners in southern Spain (Rio Tinto and Puertollano), and agitation won over workers in the lead-producing region (Jaen). Nevertheless, at that moment, the Asturian movement lost its force and the strike didn't spread to Catalonia (where Barcelona is the other great center of industrialization and the worker movement in Spain), the Basque country or Madrid.
The miners' demands, which were economically rather weak, concerned salaried workers because the rise in the cost of living over the course of the last 16 months had eaten away at the increases won in 1962; but they weren't limited to this one aspect alone. They also concerned working conditions and vacations; the metallurgists in Miaros had won a month of paid vacation per year; the miners immediately added this demand to theirs. Nevertheless, the principal demand of the miners concerned the right to be directly represented by their own delegates, refusing the "vertical" union [structure] of Franco, in which workers and managers are obligatorily organized together. And so the strike was directly political; it was a contestation of one of the bases of the regime that the Spanish bourgeoisie had abandoned in 1936-1939. It was an open struggle for dignity, and thus a show of force to the regime, which is detested by all Spanish workers.
The forms of the Asturian miners' strike show their independent will. Each mine shaft chose its own delegate and, through clandestine meetings, the delegates led the strike. Not recognizing the union, the strikers -- to present their demands directly -- sent the government in Madrid a group of miners stricken with silicosis. They repeated that they had no other representatives than themselves.
The solidarity of the workers in the region is constantly manifested. As in 1962, those who do not participate in the strike have experienced the insult of grains of wheat -- food for chickens, symbols of cowardice -- being thrown before their respective doors. The fisherman of Bilbao worked after their normal shifts had ended to be able to provide the miners with fish. Those miners still in possession of a small cultivated plot worked it with other comrades and shared its produce. Small businesses in the region supported the strike by individually distributing food to the workers in their neighborhoods. The Asturian miners say that the money collected abroad for them in 1962 was never distributed: it has remained with the bureaucrats in Prague (Stalinists) or Touloise (Socialists in exile) so as to finance their propaganda. They request that money be given directly to the families of the strikers.
The role of the old political organizations of the Spanish proletariat, all of which are seriously discredited by their errors during the revolution and civil war, is currently very limited, while all the others -- the anarchists, the Stalinists, the Socialists, the P.O.U.M. -- still possess clandestine networks. The most active with respect to the Asturian movement seems to have been the union alliance, constituted by anarchist militants and Socialists, but also many young workers who do not adhere to precise ideologies, on the one hand, and the Popular Liberation Front, which is a recent organization of Castro-like style and whose initial recruitments were among the intellectuals and students, on the other hand. The Communist Party is particularly scorned by the proletariat because of its policy of including all the Spanish classes -- including the monarchist bourgeoisie -- so as to peacefully and "democratically" obtain the replacement of the Francoist dictatorship. Thus, the Communist Party tends to guarantee capitalism that the politically essential changes will not risk becoming revolutionary. This political directive is well distributed in Spanish by Radio Prague.
In 1962, the Franco government, frightened by the extent of the strikes, tried to hide their very existence for as long as possible. Finally, it had to admit the existence of illegal strikes as well as salary increases. After the strike ended, the repression was limited to the deportation of a small number of militant workers. This time [in 1963], the existence of the strike was immediately recognized by the government. But it was technically justified by the global crisis in coal mines due to new sources of energy -- a crisis that is real everywhere in Europe (attested to by the recent strikes by French miners and Belgium miners in Borinage[1]) and particularly in Spain, where the extraction levels are not profitable, especially in the perspective of European economic integration. At first, the authorities responded with a series of lock-outs[2]; then they proposed a debate on the global future of the mines with the union. The miners refused such a debate. With each official reopening of the mines -- there had been several irregular and ridiculous attempts to do so; eventually there were attempted every Monday -- the managers were forced to agree that there weren't enough miners present to organize the work teams and declared a new lock-out.[3] At the same time that the government left the strike to sink itself due to the exhaustion of the workers' financial resources, it exercised all of its power to [try to] prevent an extension of the strike, which might overthrow it. The government's weapons were not only economic concessions (as in Miaros), but also an extremely violent repression by the police. Some miners were arrested and imprisoned; many of them were tortured, as well.
In tandem with this repression, which was hidden as much as possible, but which had already aroused public protests from a few Spanish intellectuals, the Franco government organized a spectacular trial of the anarchist menace. Five anarchist militants were arrested after -- or even before -- several very weak bombs exploded, [allegedly] as a protest against tourism under the dictatorship (the influx of tourists from the rest of Europe increases every year and constitutes an essential contribution to the Francoist economy). Two Spanish anarchists were garroted (a deliberately medieval punishment). Three young French people were condemned to 15 to 30 years in prison.
The extent of the Asturian struggle and the repression that still continues will certainly weigh heavily on the consequences of the crisis of Francoism. The Asturian miners occupy an unforgettable place in the history of modern Spain. In 1934, their armed insurrection allowed them to take power in the whole region; it was only after a week of military operations, principally conducted by the Spanish colonial army, that the Asturian Commune was defeated. On both sides, this armed confrontation was the prelude to general civil war, in the course of which the preceding generation of these very Asturian miners [of 1962-63] would become the famous dinamiteros[4] of the battles in Madrid and Guadalajara.
Thus, the Asturian miners of today are at the center of the contradictions of modern Spain. Their current demands are simultaneously acceptable and unacceptable. In principle, they (the right to strike and the right of union pressure to regularly increase salaries) are acceptable to modern capitalism. But in the period in which we find ourselves, the modernization of Spanish capitalism (attempted with the help of American capital) has advanced far enough that one might think that the social base of the dominant class has been profoundly modified since 1936. The predominance has passed from [land] owners to industrial capitalists. These capitalists, attempting to construct a new industry that is oriented around a competitive role in the European Common Market, have not found in the superstructure of the Franco regime a power that is adapted to their activity or their maximum profits. (The declarations of the modern faction of the Spanish clergy in favor of the strikers of 1962 express the interests of this capitalist modernization; the granting of a month's vacation is equally characteristic.) Nevertheless, it is very difficult to gently replace the power of the Franco regime, which is primarily the exercise of political power by the military caste, that is, by the repressive forces that broke the proletarian revolution [of the 1930s]. The Franco government cannot become "democratic" on its own, and since this regime remains the method of governing Spain, the demands of the miners will remain unacceptable. Any liberty for the working class is unacceptable to a power whose function is nothing other than the suppression of such liberty.
The replacement of Francoist power is thus imperiled precisely by the pressure of the working class, which the regime is currently pushing towards radical measures. The workers are the principal force that can sweep away the Francoist regime, but they will not do so in the hope of establishing a more modern capitalism and a formal democracy, as in [post-WWII] Germany or France. In Spain, memories retain a great political power. Political evolution, from the present backwards, has been hindered, indeed, placed in hibernation,[5] since Franco's victory. And so, economic evolution has once more led Spain, in special conditions, to a rendezvous with global capitalism and its problems.[6]
The current ascent of the Spanish proletariat still has not managed to produce a revolutionary organization adapted to its new possibilities, and this absence has naturally hurt the extension of the movement to all of Spain -- an extension that would suffice to destroy the Francoist regime and, along with it, all of the social order that could not surpass the level of that regime. But, at the same time, the fact that the Spanish working class is not lead by a reformist or Stalinist party aggravates the position of modern capitalist interests, reduces their margin for maneuver and ends up in an extreme contradiction. In its permanent incapacity to organize a power adapted to its ends, the Spanish dominant class pronounces against itself a judgment that [only] the proletariat can execute.
Guy Debord
[1] Debord's fellow situationist, Raoul Vaneigem, was born in Borinage; another situationist (and ex-Lettrist), Andre Frankin, was also Belgian. For strikes in Belgium, see Debord's letter to Frankin dated 24 January 1961.
[2] English in original.
[3] English in original.
[4] Spanish for "dynamiters."
[5] See "Geopolitique de l'hibernation" (The Geopolitics of Hibernation), in Internationale Situationniste, #7 (Paris, April 1962).
[6] For more on Spain in the 1970s, see Commentaries about Wildcat Spain in the Run up to the Second Revolution (1978).

(Written by Guy Debord, and enclosed in a letter to Toru Tagaki dated 28 October 1963. Not published in Debord's lifetime. Translated by NOT BORED! July 2009. Footnotes by the translator.)

État profond et Deep Politics

Le professeur Peter Dale Scott retrace l’histoire de « l’État profond » aux États-Unis, c’est-à-dire de la structure secrète qui pilote la politique extérieure et de Défense au-delà de l’apparence démocratique. Cette étude est l’occasion de mettre en lumière le groupe qui a organisé les attentats du 11-Septembre et qui se finance via le trafic mondial des drogues. Ce livre de référence est d’ores et déjà conseillé à la lecture dans les académies militaires et diplomatiques.
Il faut mettre en perspective cette construction idéologique et ses implications avec les "Révolutions Arabes" qui démentent ces stratèges de la "Guerre au Terrorisme" pris à contre-pied par l'histoire.

Réseau Voltaire: Professeur Scott, sachant que votre travail n’a pas encore la notoriété qu’il devrait avoir dans le monde francophone, pourriez-vous commencer par nous définir ce qu’est la « Politique profonde » (Deep Politics), et nous expliquer la distinction entre ce que vous appelez l’« État profond » et l’« État public » ?
Peter Dale Scott: L’expression « État profond » vient de la Turquie. Elle dut être inventée en 1996 après l’accident d’une Mercedes roulant à vive allure – voiture dont les occupants étaient un membre du parlement, une reine de beauté, un important capitaine local de la police, et le principal trafiquant de drogue de Turquie, qui était également le chef d’une organisation paramilitaire — les Loups Gris — qui assassinait des gens. Et il devint flagrant qu’il existait en Turquie une relation secrète entre la police — qui recherchait officiellement cet homme, bien qu’il soit alors dans la voiture avec un policier — et ces individus qui commettaient des crimes au nom de l’État. L’État pour lequel vous commettez des crimes n’est pas un État qui peut montrer sa main au public. C’est un État dissimulé, une structure secrète. En Turquie, ils l’ont appelé l’« État profond » [1], et j’avais depuis longtemps parlé de « Politique profonde », donc j’ai utilisé cette expression dans La Route vers le Nouveau Désordre Mondial.
J’ai défini la politique profonde comme étant l’ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement critiquées ou tues dans le discours public plus qu’elles ne sont reconnues. Donc l’expression « État profond » – inventée en Turquie – ne vient pas de moi. Elle se réfère à un gouvernement parallèle secret organisé par les appareils militaires et de renseignement, financé par la drogue, qui s’engage dans des violences illicites afin de protéger le statut et les intérêts de l’armée contre les menaces qu’incarnent les intellectuels, les religieux et occasionnellement le gouvernement constitutionnel. Dans La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, j’adapte quelque peu cette expression pour me référer à l’interface plus large, aux États-Unis, entre l’État public constitutionnellement établi d’une part, et les forces profondes en arrière plan de celui-ci : les forces de la richesse, du pouvoir et de la violence situées en dehors du gouvernement. Nous pourrions appeler cette interface la « porte de derrière » de l’État public, donnant accès à des forces obscures situées hors du cadre légal. L’analogie avec la Turquie n’est pas parfaite, car ce que nous pouvons observer aujourd’hui aux États-Unis est moins une structure parallèle qu’une vaste zone ou milieu d’interactions entre l’État public et des forces obscures invisibles. Mais cette interaction est considérable, et nous avons besoin d’une appellation telle qu’« État profond » pour la décrire.
Réseau Voltaire: Votre ouvrage, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, a été écrit lorsque le régime Bush était en place, puis réactualisé pour les besoins de la traduction française ; selon vous, l’État profond a-t-il été affaibli au profit de l’État public suite à l’élection de Barack Obama, ou au contraire s’est-il renforcé avec la crise et l’administration actuelle ?
Peter Dale Scott: Après deux années de présidence Obama, je dois conclure avec regret que l’influence de l’État profond, ou plus exactement de ce que j’appelle dans mon dernier livre « La Machine de guerre états-unienne » (American War Machine), a continué de s’étendre, comme elle l’a fait sous chaque président des États-Unis depuis Kennedy. Un signe important de cela est l’ampleur avec laquelle Obama, en dépit de sa rhétorique de campagne, a continué d’élargir le champ d’application du secret au sein du gouvernement US et de punir les lanceurs d’alertes : sa campagne contre Wikileaks et Julian Assange, qui n’a pas encore été inculpé d’un quelconque crime, est sans précédent dans l’Histoire des États-Unis. Je suspecte que la peur de la publicité qui est perceptible à Washington soit liée à la conscience que les politiques de guerre des États-Unis sont de plus en plus en décalage avec la réalité. En Afghanistan, Obama semble avoir capitulé face aux efforts du général Petraeus et d’autres généraux visant à s’assurer que les troupes US ne commenceraient pas à se retirer des zones de combat en 2011, tel qu’il avait été anticipé lorsqu’Obama autorisa une augmentation du nombre de soldats en 2009. Le dernier livre de Bob Woodward, intitulé Obama’s Wars, rapporte que durant ce long débat dans l’administration pour trancher s’il fallait décider d’une escalade militaire en Afghanistan, Leon Panetta, le directeur de la CIA, conseilla à Obama qu’« aucun président démocratique ne peut aller à l’encontre des conseils de l’armée... Donc faites-le. Faites ce qu’ils vous disent. » Obama a récemment dit à des soldats US en Afghanistan : « Vous accomplissez vos objectifs, vous réussirez votre mission ». Cet écho des témoignages antérieurs – sottement optimistes – de Petraeus illustre pourquoi il n’y a pas eu d’évaluation réaliste du déroulement de la guerre au sein de la Maison Blanche en décembre 2010, comme il avait été initialement mandaté.
À l’image de Lyndon Johnson avant lui, le Président est à présent piégé dans un bourbier qu’il n’ose pas perdre, et qui menace de s’étendre au Pakistan autant qu’au Yémen, sinon au-delà. Je suspecte que les forces profondes qui dominent les deux partis politiques sont maintenant si puissantes, si affluentes, et par dessus tout si investies dans les profits générés par la guerre, qu’un président est plus loin que jamais de remettre en cause ce pouvoir, même s’il devient de plus en plus clair que l’ère de domination mondiale des États-Unis, comme celle de la Grande-Bretagne auparavant, est sur le point d’arriver à son terme.
Dans ce contexte Obama, sans débat ou révision, a prolongé l’état d’urgence intérieur proclamé après le 11-Septembre, avec les drastiques limitations des droits civils que cela implique. Ainsi, en septembre 2010, le FBI a pris d’assaut les bureaux de défenseurs pacifiques des droits de l’homme à Minneapolis et à Chicago, se basant sur un récent jugement de la Cour Suprême en vertu duquel l’expression et l’activisme non-violents relevant du Premier Amendement constituent des crimes s’ils sont « coordonnés avec » ou « sous la direction » d’un groupe étranger désigné comme « terroriste ». Il doit alors être relevé qu’en 9 ans, le Congrès ne s’est pas une seule fois réuni pour débattre de l’état d’urgence décrété par George W. Bush en réponse au 11-Septembre, un état d’urgence qui demeure donc effectif aujourd’hui. En 2009, l’ancien député au Congrès Dan Hamburg et moi-même avons publiquement fait appel à la fois au Président Obama pour qu’il mette un terme à cette urgence, et au Congrès pour qu’il tienne les audiences requises par son statut. Mais Obama, sans discuter, a prolongé à nouveau l’urgence du 11-Septembre le 10 septembre 2009, et une nouvelle fois l’année suivante. Entre-temps, le Congrès a continué d’ignorer ses obligations statutaires.
Un député du Congrès a expliqué à l’un de ses administrés que les provisions du National Emergencies Act ont maintenant été rendues inopérantes par la COG (Continuity of Government), un programme ultrasecret destiné à organiser la direction de l’État dans le cas d’une urgence nationale. Le programme de la COG fut partiellement mis en œuvre le 11-Septembre par Dick Cheney, l’un des principaux architectes de ce programme développé dans un comité opérant en dehors du gouvernement régulier depuis 1981 [NdT : voir plus bas pour plus de détails au sujet de la COG]. S’il est vrai que les dispositions du National Emergencies Act ont été rendues inopérantes par la COG, cela indiquerait que le système constitutionnel de contre-pouvoirs ne s’applique plus aux États-Unis, et que les décrets secrets priment dorénavant sur la législation publique.
Réseau Voltaire: Dans ce contexte, pourquoi le Congrès des États-Unis ne joue-t-il pas son rôle dans la limitation des pouvoirs secrets qui fut mise en place après le Watergate ? Quelles furent les conséquences de l’éviction de Nixon et du renforcement de la supervision du Congrès sur les opérations secrètes des services de renseignement des États-Unis ?
Peter Dale Scott: La stratégie de Nixon concernant le Vietnam consista à tenter d’obtenir le soutien du côté opposé en passant des accords stratégiques autant avec l’Union soviétique qu’avec la Chine. Ceci produisit une violente opposition de la part des « faucons » aussi bien que des « colombes » au sein d’une nation profondément divisée ; et je crois que des « faucons » issus de la CIA autant que du Pentagone prirent part à la crise fabriquée du Watergate qui conduisit à la démission forcée de Nixon. À la suite du Watergate, les « colombes » au sein du Congrès dit « McGovernite » de 1974 menèrent à bien un certain nombre de réformes au nom de politiques plus ouvertes et publiques, abolissant un état d’urgence qui avait survécu depuis la guerre de Corée, et établissant les restrictions juridiques et législatives sur la CIA et sur d’autres aspects du gouvernement secret. Ces réformes produisirent en retour une mobilisation concertée afin de les renverser, et de restaurer le statu quo ante. Ce débat politique sous-tendait un désaccord au sein de la direction du pays entre ceux que l’on appelait les « négociants » et les « Prussiens », la question étant de savoir si les États-Unis, suite au fiasco du Vietnam, devaient s’efforcer de revenir à leur rôle antérieur de nation commerçante prééminente, ou s’ils devaient répondre à la défaite du Vietnam par un accroissement supplémentaire de leurs forces armées.
Cette lutte bureaucratique et idéologique fut simultanément une lutte entre les modérés et les militaristes pour le contrôle du parti Républicain. Ceci culmina dans la chute de Nixon et la redirection graduelle de la politique étrangère des États-Unis — durant la présidence Ford — de la coexistence pacifique avec l’Union soviétique vers des plans d’affaiblissement puis de destruction sous Ronald Reagan de ce que ce dernier appela « l’Empire du Mal ». Ainsi, en octobre 1975, l’implication très probable de Dick Cheney et de Donald Rumsfeld dans la révolution de palais connue par les historiens sous le nom de « Massacre d’Halloween » signifia la défaite du républicanisme modéré de Nelson Rockefeller. Essentiellement, elle signifia la réorganisation de l’équipe de Ford préparant la fin de la détente.
Dick Cheney et Donald Rumsfeld, dirigeant alors l’équipe de la Maison Blanche du Président Gerald Ford et contrôlant le secrétariat à la Défense, jouèrent un rôle décisif dans le triomphe ultime des Prussiens en éloignant Henry Kissinger et en nommant George H.W. Bush en tant que directeur de la CIA, où il mit sur pied une nouvelle estimation, plus alarmiste, de la menace soviétique (d’où l’explosion correspondante des budgets de défense et le sabordage de la Détente). Depuis lors, nous avons pu observer une influence de plus en plus importante sur l’économie politique des États-Unis de ce que Dwight D. Eisenhower appela le « complexe militaro-industriel » dans son discours historique de fin de mandat prononcée le 17 janvier 1961.
Aujourd’hui, nous sommes sous un état d’urgence nouveau et étendu, et la supervision par le Congrès des opérations secrètes de l’État profond des États-Unis est devenue presque inexistante. Par exemple, la supervision juridiquement mandatée par le Congrès des opérations secrètes de la CIA a été évitée avec succès par la création en 1981 du Joint Special Operations Command (JSOC) au Pentagone, qui incorpore simplement du personnel de la CIA dans ses opérations. Le JSOC, aujourd’hui connu sous l’appellation Special Operations Command, est devenu le centre des opérations secrètes du Pentagone, comme celles conduites sous la direction du général Stanley McChrystal avant qu’il ne soit nommé commandant des forces armées de l’OTAN en Afghanistan.
Réseau Voltaire: Dans la question précédente, vous avez brièvement évoqué le rôle important de George Bush senior dans le sabordage de la Détente voulue par Henry Kissinger. M. Bush a pourtant passé une très brève période à la tête de la CIA. Est-ce que le remplacement de George H.W. Bush par l’amiral Stansfield Turner, plus modéré, à la tête de cette Agence a accru le contrôle des opérations secrètes menées par différents éléments de l’État profond des États-Unis ?
Peter Dale Scott: Non, absolument pas. Ce fut le contraire, car certains des acteurs clés de ce que je viens d’expliquer, une fois évincés de la CIA suite à la nomination de l’amiral Turner, se trouvèrent une nouvelle « maison » en travaillant pour ce que l’on appelle le Safari Club. Le Safari Club était une organisation secrète hors registres unissant les directeurs des services de renseignement de nombreux pays — incluant la France, l’Égypte, l’Arabie saoudite, et l’Iran—. Notamment impulsée par celui qui était alors le directeur des renseignements extérieurs français, feu Alexandre de Marenches, cette organisation avait comme objectif de compléter secrètement les actions de la CIA en menant d’autres opérations anti-communistes en Afrique, en Asie centrale et au Moyen-Orient — opérations sur lesquelles le Congrès des États-Unis n’exerçait aucun contrôle—. Ensuite, en 1978, Zbigniew Brzezinski — qui ne faisait pas partie du Safari Club — supervisa un contournement de l’amiral Turner en organisant une unité spéciale au sein de la Maison-Blanche avec Robert Gates, l’actuel secrétaire à la Défense qui était alors un jeune agent opérationnel de la CIA. Sous la direction de Brzezinski, des officiers de la CIA s’allièrent à l’agence de renseignement de l’Iran, la SAVAK, afin d’envoyer des agents islamistes en Afghanistan, déstabilisant le pays d’une manière qui mena à l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1980.
La décennie suivante, marquée par l’implication secrète de la CIA en Afghanistan, fut déterminante dans la conversion de ce pays en un vivier de la culture de pavot, du trafic d’héroïne et de l’islamisme jihadiste. À ce sujet, il existe de très bons livres qui furent publiés il y a quelques années — l’un par Tim Weiner, l’autre par John Prados —. Mais du fait qu’ils se sont adressés à des officiers de la CIA qui leur ont montrés seulement une poignée de documents récemment déclassifiés, ces auteurs ne parlent pas de la drogue dans ces livres. La connexion narcotique est si profonde qu’elle n’est pas mentionnée dans les documents de la CIA rendus publics. Mais la collaboration de la CIA dirigée dès 1981 par William Casey avec la banque de la drogue appelée Bank of Credit and Commerce International (BCCI) encouragea la création d’une immense narco-économie en Afghanistan, dont les conséquences déstabilisantes contribuent à expliquer pourquoi des soldats de l’OTAN, des Afghans et des Pakistanais meurent quotidiennement dans ces contrées [2]. La BCCI fut une énorme banque de blanchiment des revenus de la drogue. Avec ses budgets, ses ressources, elle corrompait des politiciens de premier plan à travers le monde — des Présidents, des Premiers ministres...— Et une part de cet argent sale — on n’en parle pas beaucoup, mais c’est la réalité — atteignait des politiciens aux États-Unis, des politiciens des deux partis, et c’est l’une des principales raisons expliquant pourquoi nous n’avons jamais obtenu une enquête du Congrès visant la BCCI. Il y eut en fait un rapport du Sénat qui fut publié, signé par un Républicain, Hank Brown, et un Démocrate, John Kerry. Et Brown félicita Kerry pour avoir le courage d’écrire ce rapport alors que tant de personnes dans son parti étaient concernées par la BCCI. Cette dernière fut un facteur prépondérant dans la création de connexions avec des gens comme Gulbuddin Hekmatyar, qui était probablement le principal trafiquant d’héroïne au monde durant les années 1980. Il devint également le premier bénéficiaire des largesses de la CIA, complétées par une somme égale d’argent venant d’Arabie saoudite. Il y a quelque chose de terriblement néfaste dans une telle situation !
Réseau Voltaire: Une grande partie de La Route vers le Nouveau Désordre Mondial — un ouvrage vraiment très riche par le nombre et l’importance des sujets abordés — traite de la géopolitique du pétrole, de la drogue et de l’armement et la manière dont elle est menée par l’État profond des États-Unis en Asie centrale ainsi qu’au Moyen-Orient depuis la présidence Carter. Sachant que la « guerre contre le terrorisme » perdure et s’étend aujourd’hui dans plus d’une soixantaine de pays (principalement par le biais d’opérations secrètes), quels sont selon vous les véritables origines et objectifs de celle-ci ?
Peter Dale Scott: Au commencement de la « guerre contre le terrorisme », il était très clair que les conseillers stratégiques des deux partis, autant que les groupes de réflexion (think tanks) tels que le Council on Foreign Relations, étaient préoccupés par la nécessité qu’avaient selon eux les États-Unis de préserver leur domination historique sur les marchés pétroliers mondiaux. Ils produisirent des documents appuyant l’idée d’un accroissement de la force militaire des États-Unis dans la région du Golfe persique, ainsi que l’idée d’adopter des plans militaires destinés, en particulier, à s’occuper de Saddam Hussein. Aujourd’hui, la « guerre contre le terrorisme » a continué de s’étendre, alors que l’on nous dit que les militants salafistes se sont déplacés — comme il était prévisible — dans de nouvelles régions du monde, notamment en Somalie et au Yémen, afin de préparer leurs représailles. Donc la « guerre contre le terrorisme » est devenue un test pour l’actuelle doctrine stratégique des États-Unis visant à accomplir une « domination totale » [« Full-spectrum dominance  »] telle qu’elle a été définie dans l’important rapport du Pentagone intitulé Joint Vision 2020, appelant alors à assurer « la capacité des forces US, opérant seules ou épaulées par des alliés, de battre n’importe quel ennemi et de contrôler n’importe quelle situation par le biais de la gamme d’opérations militaires [disponibles] ».
Depuis la Seconde Guerre mondiale, chacune de ces escalades a été conduite par un lobby de la Défense financé à l’origine par le complexe militaro-industriel, et à présent par une demi-douzaine de fondations de droite disposant de fonds illimités. Au fil du temps, leur personnel a migré d’un groupe à un autre — l’American Security Council, le Comité sur le Danger Présent, le Projet pour le Nouveau Siècle Américain et aujourd’hui le Center for Security Policy (CSP) [3] —. Mais leurs objectifs se sont élargis au fil des ans, de maximaliser la présence militaire états-unienne jusqu’à restreindre les libertés individuelles afin d’empêcher la résurgence de tout mouvement anti-guerre aux États-Unis. (Je traite de l’expansion de cette faction de la Défense dans mon livre le plus récent, American War Machine).
Cet ordre du jour embrasse de plus en plus le Maccarthysme, pour ne pas dire le fascisme. Un certain nombre de groupes sont en train de nourrir une hystérie islamophobe rappelant l’hystérie anticommuniste des années 1950, appelant à une guerre apparemment sans fin contre l’Islam. Par exemple le CSP a récemment publié un document intitulé Shariah, The Threat to America [4], proclamant que la sharia est « la menace totalitaire prééminente de notre époque », avec des mises en garde alarmistes au sujet d’un « jihad infiltré » et d’un « jihad démographique ».
Réseau Voltaire: Cette « guerre contre le terrorisme » – dont les véritables fondements et enjeux sont loin d’être explicités par les gouvernements des pays membres de l’OTAN – a été initiée en 2001 en Afghanistan. Dans cet État, de puissants chefs de guerre alliés aux États-Unis dans les années 1980 (lorsque les moudjahidines combattaient les troupes soviétiques) sont aujourd’hui des acteurs prééminents du conflit en « AfPak » (l’entité géopolitique qui regroupe l’Afghanistan et le Pakistan). Prenons l’exemple symbolique de Gulbuddin Hekmatyar : les opinions publiques des pays de l’OTAN ne semblent pas véritablement réaliser qui est M. Hekmatyar. Pouvez-vous nous renseigner à son sujet ? Selon vous, en quoi symbolise-t-il le danger que représente une politique étrangère US qui, par manque de contrôle législatif et de visibilité publique, a notamment mené à l’explosion du trafic de drogue global ?
Peter Dale Scott: Avec peu d’agents leur étant loyaux en Afghanistan, les États-Unis décidèrent de conduire leur Opération Cyclone antisoviétique à travers les ressources de l’Inter-Services Intelligence (ISI, les services secrets pakistanais). À son tour le Pakistan, craignant les revendications des authentiques nationalistes afghans sur ses propres territoires frontaliers, dirigea le volume d’aides venant des États-Unis et de l’Arabie saoudite à deux extrémistes jouissant d’une base de soutien très restreinte en Afghanistan : Abdul Rasul Sayyaf et Gulbuddin Hekmatyar. Ce dernier, un Pachtoune Ghilzai venant du nord non Pachtoune, fut initialement entraîné à la résistance violente sous la direction des Pakistanais ; et il aurait été le seul leader afghan à reconnaître explicitement la ligne Durand définissant la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. Sayyaf autant qu’Hekmatyar compensèrent leur manque de soutien de la part des populations locales en cultivant et en exportant massivement des opiacés durant les années 1980, encore une fois avec le soutien de l’ISI. Pour cette même raison, ces deux hommes collaborèrent avec les moudjahidines étrangers — soit les ancêtres de ce qui est aujourd’hui appelé al-Qaïda — qui affluaient en Afghanistan à cette époque ; et Hekmatyar, en particulier, aurait développé une proche relation avec Oussama ben Laden. Cet afflux de fondamentalistes wahhabites et déobandis eut comme notable conséquence d’affaiblir la traditionnelle version soufie de l’islam local. Au cours de la campagne antisoviétique, les forces d’Hekmatyar tuèrent un certain nombre de personnes soutenant Ahmed Shah Massoud, la principale menace aux plans d’Hekmatyar — par ailleurs soutenus par l’ISI — de dominer l’Afghanistan postsoviétique. Après le retrait de ces derniers, la CIA — allant à l’encontre des recommandations du Département d’État — instrumentalisa également Hekmatyar afin d’empêcher la constitution d’un gouvernement de réconciliation nationale, ce qui mena à une guerre civile qui provoqua la mort de milliers de personnes au cours des années 1990. Depuis l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis en 2001, Hekmatyar a dirigé sa propre faction de combattants pour obtenir un retrait des troupes de l’OTAN ; mais il serait plus ouvert que les Talibans ne le sont pour rejoindre un gouvernement de coalition dirigé par l’actuel président Hamid Karzaï. À Washington, d’importants officiels de la défense — tels que Michael Vickers — se réfèrent encore à l’Opération Cyclone comme étant « l’action clandestine la plus couronnée de succès » dans l’histoire de la CIA. Ils ne semblent pas être préoccupés par le fait que ce programme de la CIA a contribué à générer et à déchaîner al-Qaïda — la nouvelle justification postsoviétique pour les accroissements sans équivalent des budgets de défense — et à donner à l’Afghanistan son rôle actuel de principale source mondiale d’héroïne et de hachich.

 suite

dimanche 10 avril 2011

Film sur les 30 kilomètres autour de Fukushima

Quoi de plus parlant que cette balade à Fukushima ?


Les autorités japonaises ont fait savoir que la zone d'exclusion autour de la centrale de Fukushima Dai-Ichi (n°1), actuellement de 20 kilomètres, allait être élargie. Le porte-parole du gouvernement, Yukio Edano, a estimé qu'elle pourrait être portée à 30 kilomètres en raison des risques d'accumulation de radioactivité. Le gouvernement avait jusqu'à présent résisté aux appels en ce sens de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), alors que des pays comme les Etats-Unis et l'Australie ont invité leurs ressortissants à ne pas s'approcher à moins de 80 km du site.

samedi 9 avril 2011

The Origin of the Protocols of the Elders of Zion

 The Secrets of an Anti-Semitic Manipulation


It is the most celebrated -- and the most tragic -- of the falsifications of the 20th century, at the basis of the anti-Semitic myth of the "worldwide Jewish conspiracy." The text of the Protocols of the Elders of Zion now yields up its final mystery: a Russian historian, Mikhail Lepekhine, has established the identity of its author, thanks to the Soviet archives. His work permits one to understand why it was necessary to wait so long to know this epilogue: the forger, Mathieu Golovinski -- who accomplished his task in Paris at the beginning of the century for the French representative of the Czar's political police -- became a well-known Bolshevik after the Russian Revolution of 1917. . . . The discovery of this sinister historical thumbing of the nose permits one to fill in the last lacunae in the history of an imposture that, after having ravaged Europe, still knows a flourishing life in many regions of the world.
An historian of Russian literature, Mikhail Lepekhine is one of the best experts in the "publicists" of the end of the 19th century, those people who were writers, journalists and political essayists, and who intervened in the form of lampoons, articles and books in the convulsions of Russian public life. Lepekhine's specialty is the pivotal years of the reign of Alexander III (1881-1894) and the beginning of the reign of Nicolas II (1894-1902), an agitated period that preceded the revolutionary turbulence. Former curator of the archives of the Institute of Russian Literature and historical researcher of printed matter at the library of the Russian Academy of Sciences in St. Petersburg, Mikhail Lepekhine studies the life and works of all those individuals, including those of the second and third order, most of them logged in the monumental Russian Biographical Dictionary (in 33 volumes), of which he is the editor in chief.
It was while working on one of these publicists, Mathieu Golovinski -- a son of an aristocrat, a lawyer disbarred for the embezzlement of funds, a scandal-mongering journalist and a plotter in the Russian political milieus of St. Petersburg and Paris -- that Lepekhine plunged into the history of the Protocols, which until then had not been a subject of preoccupation for him. Shifting through all the documents concerning Golovinski, he found in the 80-year-old French archives in Moscow the traces of his role in the fabrication of the famous fake. Mikhail Lepekhine quickly measured the importance of his discovery by drawing up a balance sheet of contemporary information about the Protocols, of which a French researcher, Pierre-Andre Taguieff, had recently published the most complete synthesis.[1] He came to find the missing link -- the identity of the forger -- by cross-checking two long histories: that of a small-time opportunist whose "work" was merely a brief moment in his agitated and troubled life, and that of an infamous fake of which Mathieu Golovinski was only a technical executor.
The Protocols of the Elders of Zion, sometimes subtitled Jewish Program for the Conquest of the World, is a text known in two similar versions, published in Russia, at first partially, in 1903, in the newspaper Znamia, and then, in a complete version, in 1905 and 1906. It was presented as the detailed review of twenty, secret Judeo-Masonic meetings during the course of which an "Elder of Zion" addressed himself to the leaders of the Jewish people to reveal to them a plan for the domination of humanity. Their objective: to become "masters of the world" following the destruction of the monarchies and Christian civilization. This Machiavellian plan foresaw the use of violence, ruses, war, revolution, industrial modernization and capitalism so as to put down the existing order, on the ruins of which Jewish power would install itself.
This "secret document" was quickly put into doubt by Count Alexandre du Chayla, a French aristocrat who had converted to orthodoxy and would later fight with the White Army against the Bolsheviks: in 1909, he had encountered the first publisher of the Protocols, Serge Nilus, the pope of Russian mysticism, who showed the Count the "original." Not at all convinced, the Count would later recount that he had the impression of encountering a fanatic for whom the question of the text's authenticity didn't matter. "We admit that the Protocols are fake," Nilus declared to him. "But is not God served by the discovery of the iniquity of what is being prepared? Can not God, considering our faith, transform dogs' bones into miraculous relics? Thus, he can put the betokening of truth into a lying mouth!"
The Protocols were in fact "launched" to the wider public on 8 May 1920 by The Times of London, in which an editorial entitled "The Jewish Peril: a disturbing pamphlet. Demand an inquest." evoked this "singular, short book," to which the newspaper seem to accord credit. The Times made good a little later, in August 1921, by announcing "The End of the Protocols" and publishing proof of the falsification. The Istanbul correspondent of the British daily had been conducted by a White Russian who had taken refuge in Turkey and, obviously well informed, had revealed to him that the text of the Protocols was the transfer [le decalque] of a French pamphlet against Napoleon III. A rapid verification proved the falsification: the Protocols actually took up the text of the Dialogue in Hell between Machiavelli and Montesquieu, published in Brussels in 1864 by Maurice Joly, an anti-Bonapartist lawyer who intended to show that the Emperor and his coterie were plotting to seize all power within French society. Using this forgotten text,[2] which won Maurice Joly two years in prison, the forger of the Protocols replaced "France" with "the world" and "Napoleon III" with "the Jews." The crude swindle was exploded by a simple line by line comparison of the two texts. The fake was revealed, but the mystery of its origin remained. One simply knew that the original text was drafted in French and one supposed that the fake had been fabricated at the beginning of the century, in Paris, in the milieus of the Russian political police.
It was in the archives of the Frenchman Henri Bint, an agent of the Russian services in Paris for 37 years, that Mikhail Lepekhine verified that Mathieu Golovinski was the mysterious author of the fake. Henri Bint -- receiving in Paris in 1917 a man named Serge Svatikov, an envoy from the new Russian government (led by Kerenski) who was tasked with dismantling the Czarist secret services and "debriefing," and sometimes sending back their agents -- explained to him that Mathieu Golovinski was the author of the Protocols and that he himself [Bint] had been tasked with remunerating the fabricator. The Czar's last ambassador, Basile Maklakov, being left with the archives of the embassy, which he gave to the American Hoover Foundation in 1925, Serge Svatikov bought Henri Bint's personal archives. Later breaking with the new Bolshevik leaders, Svatiko deposited the Bint archives in Prague, in the private collection of the "Foreign Russian Archives." In 1946, the Soviets seized this collection, which was added to the State archives of the Russian Federation in Moscow.
The secret of Golovinski was thus kept until the collapse of Communism and the general opening up of the archives in 1992. The anti-Semitic falsifier having become a "fellow traveler" of the Bolsheviks in 1917, the Soviets had no desire to reveal this little ruse of History, which today still seems embarrassing, since Mikhail Lepekhine's discovery -- revealed this past August by Victor Loupan in Le Figaro -- has not aroused any interest in the mainstream French press.
Thanks to his detailed knowledge of the itinerary of the author of the Protocols, Mikhail Lepekhine can today -- at the end of five years of research -- completely retrace the circumstances and objectives of the fabrication of this fake. Born on 6 March 1965 in Ivachevka, in the Simbirsk region, Mathieu Golovinski came from an aristocratic family descended from a Crusader, Count Henri de Mons. A well-bred but turbulent family: "The great uncle of Mathieu Golovinski was condemned to twenty years in exile in Siberia for his participation in the anti-monarchist conspiracy of the Decembrists, and his father, Basil, a friend of Dostoyevsky, was condemned to death and reprieved at the same as the writer, after a simulation of an execution," Mikhail Lepekhine recounts. Freed after being engaged for several years as a soldier in the war of the Caucuses, Basile died depressed in 1875, leaving little Mathieu Golovinski in the hands of his mother and a French governess who in fact an excellent speaker of French. A casual but skillful student of law (without great scruples), Mathieu Golovinski seems gifted in intrigue. The young opportunist manages to enter into contact with the Count Vorontsov-Dahkov, close to the Czar and minister to the court: convinced of the menace of a conspiracy, the Count founded -- in the aftermath of the assassination of Alexander II -- the Holy Fraternity, a secret organization that responded to terror with terror and manipulation. The Holy Fraternity was actually one of the first "fakers" of fake documents, notably fabricating fake revolutionary newspapers.
Named a functionary in St Ptersburg, Mathieu Golovinski worked in the 1890s for Constantine Pobiedonostsev, attorney general of the Holy Synod and one of the inspirers of Alexander III. A Christian militant, the orthodox dignitary set up an evangelical program among the pagan people of the Volga, the Tchauvaches, in the company of Mathieu Golovinski's uncle and Ilya Oulianov, the father of Lenin. "Constantine Pobiedonostsev was obsessed by the invasion of the state apparatus by the Jews, whom he thought to be 'more intelligent and more gifted' than the Russians," Mikhail Lepekhine explains. Through his intermediary, Mikhail Golovinski worked for the Press Department, the office tasked with influencing the newspapers by providing their directors with articles that were ready to be published, even by obliging them to pay some of his agents who -- half-informers and half -journalists -- censored the press from within and surveilled its "line." The head of the Press Department, Michel Soloviev, a fanatical anti-Semite, made Golovinski his "second editor." "Golovinski was a very facile writer. He was gifted and for five years he kept this difficult job with ease, a gifted dilettante and pleasure-lover," says Mikhail Lepekhine, who has read a number of his texts from that period.
This pleasant sinecure brutally escaped from Mathieu Golovinski: Soloviev died and Pobiedonostsev no longer had the same control over the new Czar, Nicolas II, who appeared to desire to instaurate a different style. The men in the shadows changed and Golovinski was publicly called an "informer" by Maxim Gorki. He went into exile in Paris, a town that he had long frequented and found the same type of "work" with a former member of the Holy Fraternity, Pierre Ratchovski, who led the services of the Russian political police in France. "Golovinski was particularly tasked with influencing French journalists in their treatment of the Czar's politics. Thus he happened to write articles that appeared in the large Parisian dailies under the signature of French journalists!" Mikhail Lepekhine reports. Always active, he completed his activities by publishing in 1906 (through Editions Garnier) a Russian-English dictionary plagiarized from a Russian edition; undertook medical studies for three years; and lived an easygoing life in Paris thanks to a pension that his mother continued to send him; all the while dissimulating this hyperactivity under the tranquil appearances of suburb-dweller residing in Bourg-la-Reine until 1910.
Counter-revolutionary propaganda intended for the French political elites was one of the principal activities of Ratchovski, who created a Franco-Russian League in Paris: the relations between the two countries then constituting a fundamental stake and the former member of the Holy Fraternity kept the obsessions of the orthodox ultra-reactionary clan, which wanted to convince the Czar that a Judeo-Masonic conspiracy was hiding behind the liberal and reformist current. At the time, Nicolas II -- less susceptible to this theme than his predecessors -- was preoccupied by the Western critiques that related to the Russian policies of discrimination against the Jews. Thus, Ratchovski had the idea for a maneuver intended to convince the Czar of the cogency of anti-Semitic preventive measures. Under the influence of Ivan Goremykine, a disgraced former Minister of the Interior, he especially wanted the Czar to free himself from Count Serguei Witte, leader of the modernizers within the government. Thus, it would be a question of producing decisive "proof" that the industrial and financial modernization of Russia was the expression of a Jewish plan for the domination of the world.
From whence came Ratchovski's command to Golovinski to create a fake -- one among many made by this gifted polygraph -- intended at the beginning for a single reader: the Car. Indeed, Ratchovski seemed to have imagined a skillful maneuver: knowing that the mystic Serge Nilus might become the Czar's new confessor, he thought he would pass the fake anti-Semitic manuscript to Nicolas II through this trusted intermediary. According to Mikhail Lepekhine, it was thus in Paris -- at the end of 1900 or in 1901 -- that Golovinski drafted the Protocols by making use of Maurice Joly's pamphlet against Napoleon III. But the stratagem fizzled out: Serge Nilus was not named confessor. He nevertheless kept the text, which he published in 1905 as an appendix to one of his works, The Great in the Samml. The Anti-Christ was an imminent political possibility, which was presented to the Czar and Czarina. This book explained that, ever since the French Revolution, an apocalyptic process had been at work; it threatened to end in the coming of the Anti-Christ.
"The redaction of the Protocols was only a moment in the career of Golovinski," Mikhail Lepekhine says. "I do not think that he knew the significance of his work. Thus, at the time of its elaboration, he spoke of it and read passages to a friend of his mother, Princess Catherine Radziwill. A refuge in the United States, she was the only one -- in the 1920s -- to indicate, in a Jewish journal, that Golovinski was the author of the Protocols. But she had no proof and her testimony, which included many errors, was not retained." At the time of a trial in Berne, in 1934, conducted at the request of the Federation of Jewish Communities of Switzerland, which wanted to establish the falsity of the Protocols, then being distributed by Swiss Nazis: "Golovinski's name was mentioned as much by Serge Svatikov as by the investigative journalist Vladimir Bourtsev, both witnesses cited by the plaintiffs," Pierre-Andre Taguieff adds.
Mathieu Golovinski pursued his life of intrigue in the service of the powerful people of the day who wanted to employ his talent. Returning to Russia, he worked for Ivan Tcheglovitov, Minister of Justice, then Alexander Protopopov, who became Minister of the Interior in 1916. In 1914, he also published a work of propaganda, The Black Book of German Atrocities, which was signed "Dr. Golovinski." Because he was passing himself off as a physician, without having obtained a diploma after his Parisian studies.
The fall of the Czar did not shake such a good swimmer of troubled water. In 1917, he was . . . a deputy of the Petrograd soviet: Dr Golovinski was celebrated by the revolutionaries as the first of the rare Russian physicians to have approved the Bolshevik coup d'Etat! The career of this "Red doctor" was bright: member of the People's Commissariat for Health and the Military Health College, he was an influential person in the new regime in its politics of health. He participated in the launching of the Pioneers (the members of an organization for the recruitment of young people), advisor to Trotsky for the setting up of a system for military education and, in 1918, the founder of the Institute of Physical Culture, the future training school of Soviet champions, of which he was the director. Become famous, he did not long profit from his new power and died in 1920, at the precise moment at which his Protocols began to know a great success, thanks to English, French and German translations.
The First World War, the Russian Revolution and the chaos in Germany seemed to confirm the prophecies of the anti-Semitic fake: the dramatic history in which Europe and Russia were plunged seemed to authenticate the text, of which a copy was found among the belongings of the Czarina after the massacre of the family of Nicolas II -- an indication, for some anti-Semitic White Russians, that the revolution was a "Judeo-Bolshevik" crime. The demonstration of the falsification published by the Times did not discredit the Protocols, which did not cease to be presented in Europe as the "proof" of the "international Jewish conspiracy" all through the 1930s. The fake was reprinted many times, and no longer by [explicitly] anti-Semitic organs. Thus, in France, a recognized publishing house named Grasset published it in 1921 and reprinted it many times until 1938. In the United States, the automobile manufacturer Henry Ford -- believing in their authenticity -- distributed it through his press.
Nazi propagandists exploited and distributed the Protocols. In 1923, Alfred Rosenberg devoted a study to the book and, in Mein Kampf (1925), Adolf Hitler wrote that "the Protocols of the Elders of Zion -- which the Jews officially deny with such violence -- has demonstrated in an incomparable fashion how the entire existence of this people rests upon a permanent lie," and added that "what many Jews can execute unconsciously" was clearly exposed in it. Upon their arrival in power in 1933, the Nazi leaders confided in their propaganda office the task of distributing the Protocols and defending the thesis of their authenticity.
After the end of the Second World War, the Protocols -- banned in the majority of European countries -- began a second career, due to the creation of the State of Israel. A first Arabic edition appeared in Cairo in 1951.[3] Followed by many others, in all languages, including French, in the majority of the Muslim nations. Here, the Protocols served to denounce a "Zionist conspiracy." Pierre-Andre Taguieff explains: "According to this reuse, if the proud and valorous Arabs are vanquished by the cowardly and deceptive Jews, this is due to an international conspiracy of occult forces organized by the Zionists. The Protocols constitute a reduced model of the anti-Jewish vision of the world more proper to modernity, a vision that is centered upon the theme of planetary domination. Public references to the Protocols are, for example, made in the texts and speeches of the Algerian FIS and the Palestinian Hamas," adds Taguieff, who has put together the most important bibliography of recent editions of the unsinkable fake.
This bibliography does not cease to grow and is not limited to the Arab countries. The text has publicly reappeared in many ex-communist States -- it is freely sold in Moscow and has recently been printed in great quantities in India, Japan and Latin America. Far from being hidden in obscure places, as was previously the case in Europe, it is now, for example, sold in certain bookstores in Buenos Aires. In such countries, the survival of the text has not been affected by the end of the Second World War, just as the demonstration of the plagiarism that fashioned it did not hinder its utilization against against "Judeo-Bolshevism." The force of this "anti-Semitic Nostradamus" transcends all rational refutation. Pierre-Andre Taguieff sees in it the most efficacious expression of the "modern political myth" of the "Jewish dominator": "Through its structure -- the revelation of the secret of the Jews by a confidential text that is attributed to them -- the text of the Protocols[4] satisfies a need for explanation, by giving a meaning to the indecipherable movement of History, the progress of which it simplifies by designating a unique enemy. It permits one to legitimate, by presenting them as preventive self-defense, all the actions taken against an enemy that is absolute, diabolical and mortal, and that dissimulates itself under multiple forms: democracy, liberalism, Communism, capitalism, republicanism, etc. The success and longevity of the Protocols, originally fabricated for limited stakes in the Russian court, paradoxically derives from the text's lack of precision, which can easily be adapted to all the contexts of crisis, in which the meaning of the events is undecided, indeterminable. From whence comes its permanent reuses."

[1] Author's note: The Protocols of the Elders of Zion, by Pierre-Andre Taguieff. Volume I: A Fake and its Uses in the World (408 pp.); Volume II Studies and Documents (816 pp.). Berg International, 1992.
[2] Translator's note: The question remains: how the Russians get a hold of a book that had been banned and destroyed back in the 1860s, and had not been reprinted since then? Obviously, someone had a copy. How did it get into the Russians' hands?
[3]Note by "The Practice of History and Negationist Corruption" (which posted this article online): The first Arabic editions of the Protocols date from the 1920s and their distribution "played a decisive role in the anti-Jewish impregnation of the political and cultural elites of the Arab countries"; Pierre-Andre Taguieff, The Protocols of the Elders of Zion, Volume I, p. 295. The year 1951 marks the first translation made by Islamic Arabs (the preceding Arabic translations were made by Christian Arabs). See Bernard Lewis, Semites and anti-Semites, Presses Pocket, 1991, p.258.
[4] Translator's note: this explanation, which we find both metaphysical and ahistorical, does not account for 1) the delay in producing such a document (it would have been far more useful if it was fabricated during the construction of canonical Christianity in the Fifth, Sixth or Seventh Centuries); and 2) the necessity of plagiarizing from preexisting sources, especially a book like Joly's Dialogue in Hell. We find Michel Bounan's explanation far more convincing: "In truth, anti-Semitism is to social critique what the Protocols is to Maurice Joly's book: not a crackpot theory, as the naive ones do not cease to repeat, but the police counterfeit of revolutionary agitation. This is the reason for its popular success: it speaks the most dangerous language of the country so as to divert the river. Anti-Semitic propaganda is diffused everywhere there emerges the awareness of the permanent conspiracy of the modern State for the maintenance of order, a conspiracy that not only includes the State apparatus itself and the economic forces of which it is the instrument, but fake [and] spectacular opposition, the entirety of the press and the media, the labor market and the organized debasement of all public life."

(Written by Eric Conan and published in L'Express on 16 November 1999. Translated from the French by NOT BORED! November 2007. Footnotes as noted.)

Fukushima est entré en fusion


Le 6 avril, Reuters a signalé que "le noyau du réacteur nucléaire de Fukushima au Japon est entré en fusion et a traversé la cuve du réacteur,"déclare le républicain Edward Markey lors d’une audience à la Chambre à propos de la catastrophe :
"J’ai été informé par la Commission de Réglementation Nucléaire (CNR) que le noyau a tellement chauffé qu’une partie de celui-ci a probablement fondu dans la cuve du réacteur."
Promouvant avec inconscience la prolifération nucléaire, la Commission de Réglementation Nucléaire américaine est tristement célèbre pour dissimulation et déni de ses effets nocifs. En conséquence, leurs rares aveux confirment vraiment une réelle fusion du cœur dans un ou plusieurs réacteurs, signifiant qu’énormément de rayonnement est relâché de manière incontrôlable dans l’atmosphère, l’eau et le sol, sur une vaste zone.
C’est le scénario cauchemar ultime qui se déroule actuellement, mais ne vous attendez pas à de grands reportages dans les médias ou des explications des représentants du gouvernement.
Néanmoins, le 6 avril, les écrivains du New York Times Matthew Wald et Andrew Pollack ont mis en gros titre "Le coeur du réacteur touché fuit probablement, annoncent les États-Unis " :
" La CNR américaine a déclaré mercredi qu’une partie du cœur d’un réacteur japonais touché avait probablement fui de sa cuve en acier vers le fond de la structure de confinement, impliquant que le dommage était encore pire qu’on ne le pensait."
Bien pire, en fait, parce que le matériau du coeur en fusion brûle ensuite de manière incontrôlée à travers la fondation en béton, ce qui signifie que tous les paris sont ouverts.
Le 5 avril, James Glanz et William Broad ont titré ainsi le Times : " Les Etats-Unis voient une panoplie de nouvelles menaces à la centrale nucléaire du Japon" : Des ingénieurs américains ont prévenu "que la centrale nucléaire en difficulté.... est confrontée à un large éventail de nouvelles menaces qui pourraient persister indéfiniment, et qui dans certains cas, devraient augmenter en raison des mesures mêmes prises pour garder la centrale stable, selon un rapport confidentiel du CNR.
Les menaces identifiées comprennent :
Possibilité d’autres explosions en raison de l’hydrogène et l’oxygène de l’eau de mer utilisés pour refroidir les réacteurs, qui pourraient avoir fait plus de mal que de bien. Selon l’ancienne conceptrice de réacteur, Margaret Harding :
«Si j’étais dans les chaussures des japonais, je serais très réticente pour avoir des tonnes et des tonnes d’eau dans un contenant dont l’intégrité structurelle n’a pas été vérifiée depuis le tremblement de terre», et très probablement sérieusement endommagé.
En raison de préoccupations au sujet de dommages graves au cœur du réacteur, CNR a recommandé que du bore soit ajouté à l’eau de refroidissement pour modérer l’absorption des neutrons.
Les barres de combustible usé exposées/ non protégées dans les unités 1, 2, 3 et 4 présentent des dangers extrêmes. Par ailleurs, des explosions ont soufflé dans l’atmosphère du matériau nucléaire "jusqu’à presque deux kilomètres des unités", indiquant de beaucoup plus grands dégâts que précédemment dévoilés.
David Lochbaum de l’Union of Concerned Scientists (UCS) (union des scientifiques inquiets) estime : " Ceci brosse un tableau très différent, et suggère que les choses sont bien pires. Ils pourraient avoir encore plus de dégâts à longue échéance, si certaines de ces choses ne fonctionnent pas pour eux .... Ils ont eu beaucoup de choses désagréables (à manipuler), et un faux pas pourrait rendre la situation bien bien pire. "
D’autres experts pensent que la criticité a été atteinte, ce qui pose de bien plus grands dangers que révélés.
Pourtant, le gouvernement et les fonctionnaires de TEPCO prétendent toujours "pas de risque immédiat pour une explosion d’hydrogène " ou un dommage grave pour la santé humaine. En fait, les niveaux de danger sont maintenant extrêmes. Plus à ce sujet ci-dessous.
Même le CNR a admis que l’eau salée a "sévèrement restreint" et probablement bloqué les circuits. En outre, à l’intérieur du noyau, "il n’y a probablement pas de niveau d’eau (il est donc) difficile de déterminer la mesure du refroidissement qui a accès au carburant." Peut-être aucun, et trois réacteurs ou plus sont touchés, un ou plusieurs en fusion.
Opinions d’experts indépendants
Le 4 avril, le géoscientifique et expert international en radioactivité Leuren Moret, a déclaré lors d’une interview par Alfred Lambremont Webre qu’Obama et le Premier ministre canadien Stephen Harper vont cacher les effets d’une guerre nucléaire tectonique sur l’Amérique du Nord par les retombées de Fukushima.
En fait, les cartes de radioactivité de l’Institut norvégien pour la recherche atmosphérique (NILU) confirment une contamination sur la côte ouest, le Midwest et l’Ouest du Canada, et dans certaines régions plus élevée qu’au Japon.
De I’iode-131 radioactif dans l’eau de pluie échantillonné près de San Francisco a été trouvé à plus de 18.000 fois au-dessus des normes fédérales de l’eau potable. Les échantillons de l’Idaho, du Minnesota, de l’Ohio,de la Pennsylvanie et du Massachusetts ont montré de l’iode-131 jusqu’à 181 fois supérieur à la norme, et qui devrait augmenter. Il fait aussi son apparition dans le lait.
En conséquence, les mesures mobiles dans certaines parties de l’Amérique et le Canada ont été suspendues jusqu’à nouvel avis pour dissimuler la gravité de la catastrophe.
Moret a cité deux éminents scientifiques en nucléaire qui ont déclaré publiquement que le nord du Japon (un tiers du pays) est inhabitable et doit être évacué. Marion Fulk est l’un des scientifiques du projet Manhattan qui a aidé à développer la bombe à hydrogène. Il a également été expert en retombées sur l’atmosphère américaine quand les tests ci-dessus ont été effectués.
Le Dr Chris Busby est l’autre, le spécialiste des rayonnements ionisants. Le 30 Mars, il a dit à la télévision Russia Today que la contamination de Fukushima causera au moins 417 000 nouveaux cancers.
Moret a appelé Fukushima une opération "false flag" pour affaiblir un rival économique, nuire à l’économie, l’agriculture et la pêche, et compromettre sa détente avec la Chine. Par rapport à Tchernobyl, Fukushima libére énormément plus de rayonnement, peut-être de trop énormes quantités pour imaginer les effets potentiellement catastrophiques sur le monde.
En réponse, le Japon, l’Amérique et le Canada sont dans le déni. Les niveaux acceptables d’exposition au rayonnement ont été élevés. Les tests atmosphériques américains et canadiens ont été suspendus. Les autorités de l’État ont dit aux médecins de Californie de ne pas donner de l’iode pour les patients concernés. Mesurer le rayonnement dans le lait a également été arrêté.
La contamination se répand de l’Arctique à l’équateur. Les isotopes radioactifs à longue durée de vie provoqueront des ravages sur la santé humaine et l’environnement pour des générations. Moret a dit que les formes de vie développées sur des milliards d’années seront détruits dans un siècle.
Le 29 mars, un article de Chris Busby de Rense.com s’intitulait "Démolir les experts nucléaires" :
"Ce que ces gens ont en commun c’est l’ignorance. (beaucoup de ceux) qui apparaissent (dans les grands médias) et pontifient n’ont pas vraiment fait de recherche sur la question du rayonnement et de la santé. Ou s’ils l’ont fait, ils ont.... raté toutes les études clés et les références. (D’autres sont) réellement méchants en disant qu’on n’a rien à craindre de Fukushima, rien comme Tchernobyl ou Three Mile Island.
En fait, Fukushima est déjà bien supérieur aux deux autres et ira de plus en plus mal avec les disséminations de rayonnement qui se poursuivent et s’étendent. Busby citait Joseph Conrad en disant : «après que tous les cris se sont tus, le silence sinistre des faits demeurent."
" «Je crois que (l’éventail des) experts charlatans", a déclaré Busby, "sont pénalement irresponsables, car leurs conseils mèneront à des millions de morts .... J’espère qu’ils seront envoyés en prison où ils pourront avoir beaucoup de temps pour lire les preuves scientifiques (montrant) que leur avis était fondé sur l’analyse mathématique de l’air léger. "
Il a cité le regretté professeur John Gofman, un grand expert responsable américain de l’énergie atomique à la Commission, qui a démissionné, en disant :
"L’industrie nucléaire est une guerre contre l’humanité." Jusqu’à présent, en fait, il a gagné. On est entré dans un "endgame" qui décidera si oui ou non l’humanité survivra.

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