jeudi 11 mars 2010

1907 : la révolte des vignerons

La Proclamation des Gueux
 


Qui sommes-nous ?
Nous sommes ceux qui travaillent et qui n'ont pas le sou.                        
Nous sommes les proprios décavés ou ruinés, les ouvriers sans travail ou peu s'en faut, les commerçants dans la purée ou aux abois. Nos sommes ceux qui crèvent la faim.
Nous sommes ceux qui ont du vin à vendre et qui ne trouvent pas toujours à le donner ; nous sommes ceux qui ont des bras à louer et qui ne peuvent guère les employer ; nous sommes ceux qui ont des boutiques dont les clients paient sans argent. Nous sommes ceux qui crèvent de faim.
Nous sommes ceux qui sont endettés, les uns jusqu'au cou, les autres par dessus la tête : tous ceux qui paient mal et tous ceux qui ne paient plus. Nous sommes ceux qui ont quelque crédit, ceux qui n'en ont guère et ceux qui n'en ont pas. Nous sommes ceux qui crèvent de faim.
Nous sommes ceux qui doivent partout : au boulanger, à l'épicier, au percepteur et au cordonier ; ceux qu'éconduisent les prêteurs, que relancent les huissiers et ceux que traquent les collecteurs d'impôts. Nous sommes ceux qui voudraient vivre en honnêtes gens et qui sont acculés aux expédients et à la misère. Nous sommes ceux qui crèvent de faim.
Nous sommes ceux qui aiment la République, ceux qui la détestent et ceux qui s'en foutent, nous sommes ses ardents défenseurs ou ses adversaires déclarés : radicaux ou conservateurs, modérés ou syndicalistes, socialistes ou réactionnaires, nous sommes ceux qui ont leur jugeotte et aussi leurs opinions. Mais nous avons un ventre et nous sommes ceux qui crèvent de faim.
Nous sommes ceux enfin dont chaque espoir s'est traduit par plus de misère. Nous sommes ceux qui, rivés au sol, demandent à ce sol leur pitance ; c'est par nous que la terre est belle et verdoyante ; par nous elle produit plus qu'en tout autre temps. Nous sommes ceux qui la fécondent par leurs soins, leurs efforts, leur travail et leur peine. Hélas, parmi les gueux, nous sommes les plus gueux. Nous sommes ceux qui crèvent de faim.
Nous sommes enfin des miséreux, des miséreux qui ont femmes et enfants et qui ne peuvent pas vivre de l'air du temps. Nous sommes ceux qui ont des vignes au soleil et des outils au bout des bras, ceux qui veulent manger en travaillant et œux qui ont droit à la vie. Nous sommes ceux qui crèvent de faim.

Cela fait maintenant plus de 90 ans que se sont produits les événements dont nous allons parler, manifestations de colère, de désespoir, mais aussi d'une immense solidarité entre tous les départements viticoles du midi. Des dizaines de milliers de manifestants se retrouvent chaque semaine dans une grande ville pour y clamer leur révolte devant une situation qu'ils ne comprennent plus, des villages entiers défilent derrière des banderoles et des panneaux où l'humour, politesse du désespoir, masque une profonde amertume : le vin du midi ne se vend pas, les cours se sont effondrés depuis quatre ans, ils sont ruinés.
Le mouvement, échappant aux cadres politiques traditionnels, est parti de deux villages: Argelliers, dans l'Aude, mais aussi la commune de Baixas, qui en février 1907 décide sous l'impulsion de son maire Tarrius de pratiquer la grève de l'impôt. Très vite le mouvement fait tache d'huile et se donne un porte-parole dont l'éloquence entraînera les foules: Marcellin Albert, d'Argelliers. Le premier grand meeting a lieu à Coursan le 14 avril, et chaque dimanche on prendra l'habitude de se retrouver, de plus en plus nombreux et solidaires, pour atteindre le chiffre de 500 000 personnes (800 000 pour certains) à Montpellier, le 9 juin.
Devant l'absence de résultats, la lutte se durcit, entraînant la répression gouvernementale menée par Clémenceau, qui fait arrêter les principaux dirigeants du mouvement. La révolte pacifique et souriante devient alors émeute, souvent sous l'impulsion de provocateurs (une tactique qui depuis a fait ses preuves !). L'armée intervient de plus en plus brutalement, et le drame se produit à Narbonne le 19 et le 20 juin : six manifestants sont tués. Peu à peu le mouvement se calmera, le gouvernement ayant pris, trop tard, les mesures d'apaisement qui s'imposaient. Cette révolte de "Gueux", ainsi que les appelait Marcellin Albert, n'a jamais disparu des mémoires, où elle demeure, un peu à la manière de la Croisade des Albigeois au moyen-âge, le symbole du combat de tout un peuple contre un centralisme aveugle et despotique venu du nord. 
Pendant des siècles, depuis l'essor démographique de l'an mil, la situation de la viticulture avait été à peu près la même : on produisait du vin pour la consommation familiale, pour celle du seigneur ou de l'abbaye dont on dépendait, plus rarement pour l'exportation. La vigne était cultivée par les plus pauvres, sur des coteaux ainsi que sur les plateaux non irrigués. Quant au "regatiu", il était essentiellement réservé aux cultures céréalières.
Pourtant, au XVIIIe siècle, on note déjà une première tentation de monoculture viticole: les paysans du Roussillon et du Fenouillèdes, constatant que leurs vins sont appréciés et se vendent nettement mieux que leurs blés, plantent des vignes non seulement sur les terres incultes, mais aussi de façon clandestine car c'est contraire aux lois en vigueur, sur les bonnes terres. L'abbé Marcé, curé de Corneilla-la-Rivière, dans un ouvrage d'agronomie paru en 1785, condamne d'ailleurs cette évolution, estimant que "l'appat d'une récolte plus abondante est préjudiciable au propriétaire, parce que souvent son vin tourne et qu 'il ne retire pas l'argent des frais et du travail, préjudiciable à la patrie parce que ces vins discréditent les bons. "
Il est vrai que certains vins ont une réputation bien établie depuis le Moyen-Age, à l'image du Rivesaltes (on en avait expédié en 1445 pour les fêtes que le roi de Navarre avait organisées en l'honneur de son gendre, le comte de Foix). Quant aux vins de Collioure, leur réputation est encore plus ancienne, puisqu'elle pourrait remonter à l'Antiquité. Cependant, dès le XVIIIe siècle, le Roussillon connaît des difficultés pour la commercialisation de son vin, et les viticulteurs sont nombreux à exiger d'importants droits de douane sur les vins espagnols. Certains cahiers de doléances se font l'écho de leurs préoccupations, notamment ceux de Rivesaltes, de Salses et de Clairà. Voici par exemple un extrait du cahier de Salses:
"Nos vins qui passoient autrefois en Espagne ni passent plus aujourd'huy à cause du droit de dix livres par charge d'entrée imposé par le Roy d'Espagne. Ce débouché nous étant fermé, le Port Vendres sembloit nous en ouvrir un non moins favorable et il le feroit sans doutte si nottre monarque mettoit sur le vin d'Espagne le même droit que celluy-ci a mis sur le vin de France du moins dans les ports du Roussillon et du Languedoc. Il n'est pas d'autre moyen pour vendre cette denrée, la seule qui, par la quantité des espèces qu'elle nous fait entrer, peut restaurer et revivifier la province... "
Il semble bien qu'on ait eu affaire, à partir de 1780, à la première grande crise viticole, qui se poursuivra jusqu'en 1789. En 1782, la baisse des prix est évaluée à 66 % et il faut donner le vin à vil prix, ou encore le convertir en eau-de-vie. Toujours en 1782, seuls 60 000 hectolitres sur 260 000 produits sont exportés, soit moins du quart de la production.
Dans la première moitié du XIXe siècle, même si la viticulture continue de grignoter du terrain, on ne peut pas encore parler de véritable essor, trop d'éléments s'y opposent :
- Le prix des céréales, beaucoup plus élevé dans notre région que dans le reste de la France, notamment sous l'Empire, incite les agriculteurs à en développer la production, même si la commercialisation de leurs blés est parfois difficile.
- Le protectionnisme, s'il rend difficiles les importations de vins étrangers, est surtout nuisible à l'exportation de nos vins, frappés de droits excessifs.
- la modernisation des techniques se fait très lentement, et presque uniquement dans les grands domaines. Pour la taille, le sécateur commence à se répandre sous la Restauration, mais c'est surtout la serpette (podadora) qui est utilisée, et les raisins sont encore foulés dans le trull.
- ajoutons enfin le poids des tracasseries administratives, telles que le ban des vendanges ou encore un édit royal de 1832 qui interdit toute nouvelle plantation de vigne sans une "permission expresse de sa Majesté".
Deux éléments vont être essentiels pour le grand démarrage viticole, et tous deux se produisent sous le Second Empire: c'est d'abord l'alignement du prix du blé des P.O. sur l'ensemble des blés français, qui va entraîner un rapide effondrement de la céréaliculture ; ainsi passe-t-on de 95 000 hectares cultivés en 1852 à 62 000 en 1882. C'est ensuite et surtout le libre-échange, lié à l'ouverture de nombreuses routes et à la croissance du chemin de fer. Donc, à cette époque, on transforme en vignes de nombreux hectares de terres irrigables et l'on multiplie les plantations de vignobles de l'aspre. Voici d'ailleurs quelques chiffres assez éloquents sur les surfaces plantées en vigne dans le département :


1816: 30 000 ha 1863: 51 490 ha
1829: 39 526 ha 1875 : 57 674 ha
1849 : 47 930 ha 1878: 68 253 ha
Ces chiffres sont d'autant plus éloquents qu'il faut penser que, pendant cette même période, les régions trop montagneuses, qui fournissaient un vin de faible degré, ont dû abandonner la viticulture, ne pouvant résister à la concurrence commerciale (Conflent, Vallespir).
La commercialisation du vin dans les P.-O. se crée de façon très empirique. Les intermédiaires de toutes sortes se multiplient ; des centaines de courtiers sillonnent les campagnes, ce qui rend très coûteux le système commercial. Les gros négociants prospèrent sous le Second Empire: à Rivesaltes, ils étaient dix en 1856, ils sont quarante-cinq en 1872. Face à ces négociants, les viticulteurs, inorganisés, sont incapables de lutter et sont obligés d'accepter les prix qu'on veut bien leur proposer. Mais qu'importe, pour l'instant tout va bien: entre 1852 et 1882, le produit des vignes est passé de 9 400 000 francs à 68 150 000 francs, somme qui correspond à 80,2 % du produit agricole végétal du département. On en est bien arrivé au stade de la monoculture avec tous les risques que présente à long terme une semblable situation.


LA CRISE DU PHYLLOXERA
Ce petit puceron jaune venu de l'Amérique va jouer un rôle capital dans l'évolution viticole et, nous le verrons, il est indirectement une des causes des événements ultérieurs. Il apparaît pour la première fois en 1863 dans le Gard et, pendant plus de quinze ans, va dévaster le Gard, I'Hérault et une partie de l'Aude, tout en épargnant les Pyrénées Orientales. Dans les premières années, la maladie est donc une mine d'or pour le département : les prix flambent et l'hecto dépasse fréquemment 40 francs. Voilà pourquoi, en quelques années, le vignoble roussillonnais se développe à un rythme accéléré: de 1863 à 1882, on est passé de 51 490 à 76 030 hectares, soit une progression d'environ 50 % en moins de vingt ans.
Mais, à partir de 1878,1'insecte fait son apparition, très exactement le 23 février, sur les ceps d'une vigne proche de Prades. Certes, à cette époque on sait comment lutter contre le phylloxéra, mais i'invasion sera catastrophique, car on est encore inorganisé et on n'a ni le courage, ni l'argent nécessaire pour arracher les vignes malades et les remplacer par des souches américaines sur lesquelles on greffera des cépages traditionnels. Reconstituer sa vigne demande d'importants capitaux, et ce sera beaucoup plus facile pour les gros propriétaires que pour les petits.
La chute est brutale : de 76 000 hectares en 1882, on est passé à 42 640 en 1891. Pourtant, on a mis tant d'espoirs dans le vin que le vignoble ne tarde pas à se reconstituer, même si l'on n'atteint plus les chiffres d'avant la crise : en 1896, on est revenu à 55 282 hectares et à 69 027 en 1903. Mais la prospérité n'est retrouvée qu'en apparence, et les viticulteurs, souvent désemparés, constatent que les problèmes prennent un malin plaisir à se multiplier.
L'utilisation des plants américian, avec les travaux de greffe et de taille, représente une véritable rupture avec la vieille routine. Ces nouveaux plants sont très sensibles aux maladies, contre lesquelles il faut lutter sans répit, à grand renfort de soufre et de sulfate de cuivre. Donc, les coûts ont énormément augmenté, mais les viticulteurs croient avoir trouvé le moyen de s'en sortir en accroissant les rendements, en multipliant les plants à gros rendements, mais à faible degré. En 1878, les vins titrant moins de 11° représentaient environ la moitié de la production des P.-O. En 1904, ils en représentent plus des deux tiers. Les rendements sont passés de 19,5 hl/ha en 1882 à 43,85 hl/ha en 1897.
Et puis il y a toujours cette multitude d'intermédiaires douteux, ces courtiers redoutables qui achètent la production aux cours les plus bas. ll y a aussi la concurrence des grands domaines (36 % de la production de tout le midi viticole en 1907) qui sont sortis renforcés par la crise phylloxérique et peuvent se permettre de laisser baisser les prix pour mieux écouler la totalité de leurs stocks. Face à tout cela, un seul remède: I'union, l'entraide, dont certains commencent à sentir la nécessité. Le syndicalisme agricole voit le jour en 1886, mais à cette époque il a surtout pour but l'achat des produits nécessaires à la viticulture, afin de s'opposer aux marges bénéficiaires des intermédiaires. C'est à peu près dans le même esprit que naîtra, en 1907, le Syndicat Professionnel Viticole et Agricole de la Vallée de l'Agly et de la rive gauche de la Têt. De son côté, le Crédit Agricole Mutuel voit le jour en 1901, à l'initiative des membres du syndicat agricole de Montner. Enfin, juste avant les événements du printemps 1907, naissent les deux premières coopératives, à Bompas et à Baixas.
Mais il est déjà trop tard pour certains, que la mévente des vins depuis 1904 achève de ruiner. 
 L'année 1903 avait fait naître de grands espoirs chez les vignerons. En stagnation depuis trois ou quatre ans, le prix moyen de l'hectolitre venait de remonter fortement pour atteindre presque 26 francs. Mais très vite, il faudra déchanter: dès 1904, le cour moyen descend sous les 12 francs, et il ne remontera plus jusqu'en 1907, année où il descend même à 10 francs. Après avoir cru à un accident, les viticulteurs comprennent que l'ère des profits est terminée, et qu'ils n'arrivent même plus à compenser l'argent investi dans la production. Les plus gros tiennent le coup, les petits sont pratiquement ruinés. C'est l'incompréhension, puis le désespoir, puis enfin la colère contre l'état, jugé principal responsable de cette immense faillite. 




FRAUDE OU SURPRODUCTION ?
Beaucoup des éléments que nous avons développés plus haut expliquent en partie la chute des cours, mais ne suffisent pas à expliquer le maintien pendant plus de quatre ans des prix à un niveau aussi bas. Selon qu'on s'adresse au gouvernement ou aux divers porte-parole des viticulteurs, les explications sont opposées. Pour le ministre des Finances Caillaux, interpellé en février 1907 à la Chambre des Députés par Emmanuel Brousse (député des P.-O.), pas de problèmes: les Pyrénées-Orientales produisent trop de ce qu'on appelle "des gros vins", c'est-à dire des vins d'un degré élevé utilisés pour couper les vins trop faibles originaires des autres régions de France. Ainsi déclare-t-il:
"Sans doute, il faut réprimer la fraude et le Gouvernement ne manquera pas à son devoir, mais il faut essayer d'épurer et d 'alléger la production en la débarrassant, pour partie, des gros vins qui encombrent le marché"
Certes il y a du vrai dans les propos du ministre, et en particulier on pourra reprocher aux viticulteurs du Midi de n'avoir pas fait grand-chose pour améliorer la qualité de leurs produits. On l'a vu, dans le souci de recontituer le vignoble le plus rapidement possible après l'épisode phylloxérique, on a privilégié le rendement par rapport à la qualité. On n'a pas songé à mettre en valeur les qualités propres de nos vins, on s'est dit que le degré alcoolique suffirait à assumer l'écoulement des produits. Pour cela, on a fait rétablir un certain protectionnisme en frappant de droits élevés les gros vins d'Espagne et d'Italie, mais on n'a pas pensé que l'Algérie pourrait facilement jouer le même rôle, en bénéficiant de prix à la production et de frais de transports beaucoup plus réduits. Un dixième des vins écoulés en France entre 1901 et 1907 viennent de l'importation, la plupart étant originaires d'Algérie.
Plutôt que de surproduction, il serait sans doute préférable de parler de mauvaise adaptation au marché. Car le vin est un produit très demandé. "Boisson hygiénique", il est jugé indispensable aux travailleurs manuels, auxquels il apporte un supplément d'énergie. Au début du XXe siècle, la consommation annuelle par habitant est supérieure à 120 litres. Il y a bien la concurrence du cidre, comme l'ont dit certains qui ont remarqué que les mauvaises années vinicoles correspondaient à de fortes récoltes de cidre. Mais cela ne suffit pas à contrecarrer la diffusion du vin sur l'ensemble du territoire .
Mais tous ces arguments ne tiennent guère après la récolte de 1906. Cette fois-ci, plus question de parler de surproduction, puisque l'on a produit 760 000 hectolitres de moins que l'année précédente dans les P.-O. Le vignoble a souffert de gelées dont les vignerons se sont dit qu'elles auraient au moins l'avantage de faire remonter les prix. Mais lorsque les courtiers viennent proposer leurs prix, rien n'a changé, c'est même pire qu'avant : 9 francs pour les vins de 11°, 12 francs pour ceux de 13°. Le prix moyen se situe à moins de dix francs. Il y a donc bien une autre explication à la mévente des vins du Midi, et ce ne peut être que la fraude.
Il est vrai que la fraude est partout présente et bénéficie de larges complaisances de la part des autorités, que certains ont même été jusqu'à accuser d'organiser et d'encourager toutes sortes de manœuvres illégales ou légales consistant à casser le marché du vin. Tous les moyens sont bons: mouillage (addition d'eau aux vins forts), vinage (addition d'alcool aux vins faibles, aux piquettes), chaptalisation (importants ajouts de sucre), confection de vin à partir de raisins secs. On fabriquait même du vin sans raisin que les Parisiens achetaient sans sourciller et qui était fait d'un savant melange d'eau, de tannin, de glucose, d'alcool, de crème de tartre et d'extraits divers. Un article du journal "Le Socialiste des Pyrénées-Orientales" en janvier 1906 donne quelques exemples assez évocateurs des diverses fraudes commises avec la bénédiction des services douaniers:
Voici d 'abord une "cuvée spéciale" expédiée en 1904 par un négociant du Bitterois dans un wagon foudre de 150 hectolitres:
- vin naturel: 3 demi-muids
- vin artificiel de sucre: 8 demi-muids
- vin de rebut ou de lies: 11 demi-muids - eau de puits, acides divers: 3 demi-muids
Autre exemple, celui d'un vin saisi chez un marchand en gros parce qu'impropre à la consommation et que l'on revend aux enchères au lieu de le détruire ! L'auteur de l'article nous donne aussi la recette la plus courante pour produire du vin de sucre titrant à huit degrés:
- eau: 100 litres, chauffée à 30-35°
- sucre: 10 kilos
- lies de vin: 80 grammes que l'on peurt rem placer par des levures!)
- glycérine: 50 grammes
- tannin: 15 grammes
- colorants artificiels ou bois de sureau
Le sucre est le principal accusé, et l'on va même jusqu'à accuser le gouvernement de refuser toute nouvelle règlementation sous la pression des gros betteraviers du nord de la France, dont l'industrie est devenue très prospère tout au long du XlXe siècle.
Fraude, surproduction, importations, mauvais choix économique, impuissance des producteurs face aux négociants et aux propriétaires de grands domaines: autant de raisons qui s'ajoutent pour expliquer la ruine de la viticulture méridionale et poussent les uns et les autres à s'unir pour manifester leur colère, pour essayer de s'en sortir s'il en est encore temps.



LE DÉBUT DE LA LUTTE ET LES RÉACTIONS POLITIQUES
Nous l'avons dit au début, le mouvement dans le département part de Baixas avec, en février 1907 deux décisions importantes: d'une part la création d'une coopérative "socialiste" intitulée "Les Prolé taires Vignerons de Baixas". D'autre part, le mot d'ordre de grève de l'impôt lancé par les Baixanenc et leur maire Tarrius. Cette lutte coïncide avec celle des Audois d'Argelliers et leur leader Marcellin Albert, qui va prendre la tête d'un mouvement qui fait tache d'huile, même s'il embarrasse de nombreux politiciens.
Depuis 1899, la France était gouvernée par le bloc des gauches, soudés autour des radicaux; mais de nombreuses grèves ouvrières ont rompu cette alliance, entraînant les socialistes dans l'opposition à partir de 1906. Ce qui gêne beaucoup le gouvernement dans les premières manifestations viticoles, c'est de les voir soutenues sans réserve par l'opposition de droite, notamment les royalistes; c'est de voir aussi qu'elles regroupaient des gens d'intérêts aussi divers que les ouvriers agricoles et les grands propriétaires, bref qu'elles échappent à la distinction déjà traditionnelle entre la gauche et la droite. Même gêne chez les socialistes (où ne se sont pas encore opérés les clivages qui, à l'issue de la guerre de 1914-18 et de la révolution russe, donneront naissance au parti communiste): le journal "Le Socialiste des P.-O." ne parle que rarement du mouvement, et lui adresse parfois des critiques; il n'aime pas du tout les coopératives, et s'il ne peut pas attaquer directement celle de Baixas qui s'est proclamée socialiste, il s'en prend à plusieurs reprises à une coopérative de l'Aude, à laquelle il reproche de s'accommoder du capitalisme. Et s'il évoque les débats parlementaires suscités par la question viticole, c'est pour ironiser sur les discours d'Emmanuel Brousse, auquel il reproche d'employer des arguments révolutionnaires qui ne devraient pas se trouver dans le bouche d'un député bourgeois ! Certes, l'attitude des socialistes des P. O. n'est pas aussi hostile au mouvement que dans le Gard, mais elle est loin de l'engagement montré au même moment par les socialistes de l'Aude, en particulier ceux de la région narbonnaise.
Pour leur part, les royalistes, qui ne rêvent que de revanche depuis les lois anticléricales des années précédentes, suivent avec espoir le développement des choses. Pour "L'Eclair", journal royaliste de Montpellier, "les populations du Midi commencent à comprendre que la république n'est qu'un leurre et, en fait de fraude, laplus monstrueuse des falsifications." Même son de cloche avec "le Roussillon" autre journal royaliste, qui voit là "le début d'une période de régence populaire."
Les spécialistes pensent que c'est d'ailleurs sous l'impulsion de la droite et des grands propriétaires que le thème de la fraude a été mis ainsi en valeur, laissant dans l'ombre les autres causes du malaise viticole. Mais qu'importe au comité d'Argelliers : que les uns ou les autres soutiennent ou non leur lutte, celle-ci va se développer, entraînant une foule de plus en plus nombreuse. Ils n'étaient qu'un millier au premier meeting de Coursan, le dimanche 14 avril, ils sont 10 000 le dimanche suivant, à Capestang, 30 000 à Lézignan le 28 avril et 80 000 à Narbonne le 5 mai, pour un meeting qui réunit pour la première fois les communes de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales.
Et ce n'est pas fini : le 12 mai ils se retrouvent à 150 000 à Béziers; ils sont 180 000 à Perpignan le 19, 250 000 à Carcassonne le 26. Le mouvement a enfin gagné le Gard, et ils sont 300 000 à Nîmes le 2 juin. Enfin l'apothéose, de 500 000 à 800 000 personnes à Montpellier, le 9 juin. 

Chaque commune défile derrière des pancartes ou des bannières dont la plupart condamnent la fraude. Certains, plus imaginatifs, ont réalisé de véritables allégories, des sortes de chefs-chef-d'œuvre d'un nouvel art populaire. En voici quelques-unes dont nous avons emprunté la description à l'ouvrage "Au Pays des Gueux", écrit dès 1907 par César Boyer et J. Payret, l'un des plus précieux témoignages sur les événements de ce printemps chaud.

La commune de Fitou promène une pancarte qui représente d'un côté un gros fraudeur ventru et cossu, de l'autre un petit fraudeur hâve et dépenaillé. Au-dessus du gros fraudeur, on lit ces vers écrits au vitriol :
En vendant du jus de la Seine
Coloré avec du poison
J'ai réussi sans nulle peine
A ramasser des millions.
Me créant un nom authentique
En ma qualité de fraudeur
Pour récompenser ma tactique
L'on m'a remis la Croix d'Honneur.
En dessous du petit fraudeur, ces quelques mots:
"J'avais vendu quarante sous d'allumettes pour procurer du pain à mes enfants. Cela m 'a valu 300 francs d'amende et six mois de prison !"
Le pain est un des thèmes préférés des illustrateurs, à l'image de ceux de Peyriac-sur-Mer, qui ont dessiné l'intérieur d'une boulangerie où un viticulteur vient d'entrer pour demander du pain. Mais la boulangère répond avec un geste autoritaire: "Pas d'argent, pas de pain". Saint-Genis-le-Bas (Hérault) a choisi le thème, lui aussi très prisé, du vigneron qui menace de sa fourche le percepteur alors que celui-ci veut faire saisir ses meubles. La légende précise: "Plus d'impôt si la misère ne cesse"
Les manifestants roussillonnais ont pour leur part multiplié les branche de pin et d'amandier, destinées à rappeler les propos tenus quelques jours auparavant par le préfet du département: "Mais enfin, jusques à quand les viticulteurs s 'entêteront ils à ne pas arracher leurs vignes ? Qu 'ils plantent des pins et des amandiers ! " Les commerçants perpignanais ont dépouillé un pin au square des Platanes et chacun porte une petite branche à sa boutonnière. Les gens de Thuir brandissent une fourche aux branches garnies de pin et d'amandier.
Il serait fastidieux d'énumérer les slogans brandis par chacune des 84 communes du département. Retenons cependant quelques-uns des plus éloquents: Rivesaltes, qui a réuni 3000 manifestants, présente une immense pancarte montrant un tonneau écrasé par un gigantesque pain de sucre ; également quelques inscriptions en catalan, dans une orthographe qui n'a bien sûr rien de normatif :
- Lou gat mostre pas las oungles finse qu'en ten pas manasté.
- Fem mes badalls que routs.
Cases-de-Pena a rédigé son texte en français: "La France est bien belle mais la faim est cruelle, on leur fera voir si c'est du battage ; c'est pas des pins que l'on demande, c'est du pain qu 'il nous faut."
Opoul a mélangé français et catalan: "Viticulteurs, restons unis. Cargols sensa pas es de mal mastaga."
A Caramany, on s'est contenté d'écrire avec humour: "La faim justifie les moyens".
Saint-Estève a dessiné une guillotine avec la mention "Tous y passeront; vivre en travaillant ou mourir en combattant; la France s'arrête-t-elle ou commence la vigne ?".
La pancarte de Palau-del-Vidre est également très remarquée, avec l'inscription "La fam treou lou lloup d'al bosc".
Sant-André a dessiné une énorme betterave avec en dessous ces mots: "Voila l'ennemi. Balayons les fraudeurs et leurs complices !"
Après avoir défilé calmement dans les rues de Perpignan, on revient à la Promenade des Platanes, pour y écouter les discours des nombreux orateurs. Puis c'est le retour. On se donne rendez-vous pour le dimanche suivant à Carcassonne, et chacun rentre, qui à pied, qui en charrette, tandis que les Héraultais et la Audois assiègent calmement les wagons à bestiaux qui les ramèneront chez eux. L'atmosphère a toujours été bon enfant, les autorités municipales ont participé au meeting, l'armée ne s'est pas montrée. Qui aurait pu croire qu'un mois plus tard une manifestation presque identique tournerait au massacre ? 
La grande manifestation de Montpellier incite les dirigeants du mouvement vigneron à durcir l'action, d'autant que la fameuse loi Caillaux, qui devrait réprimer la fraude, n'est toujours pas votée et que le gouvernement fait la sourde oreille devant une lutte qui lui paraît essentiellement politique. Il est vrai que les royalistes se déchaînent de plus belle et que la plupart des socialistes se sont enfin ralliés à la révolte des gueux: pour les socialistes des P.-O., il semble que la manifestation de Perpignan leur ait ouvert les yeux, et dès lors la défense des vignerons va devenir leur principale préoccupation.
Bref, comme il faut porter la lutte à un échelon plus élevé, le 10 juin le Comité d'Argelliers lance le mot d'ordre de démission des municipalités: il proclame aussi la généralisation de la grève de l'impôt tant que les vignerons n'auront pas obtenu satisfaction. Même si Marcellin Albert continue à jouer un rôle important, il semble que le maire socialiste de Narbonne, le docteur Ferroul, soit devenu maintenant l'élément moteur du combat et de son durcissement. Clémenceau, président du conseil depuis la fin de l'année 1906, décide d'utiliser face à ce qui est devenu une révolte, des méthodes répressives: l'occupation militaire du midi et l'arrestation des principaux dirigeants du mouvement, qui vient le 15 juin de constituer des fédérations de départements viticoles.
L'arrestation de Ferroul, véritable provocation, entraîne la formation le 19 juin d'une manifestation quasi spontanée à Narbonne. L'atmosphère est tendue, les soldats sont victimes d'injures et de jets de pierres qui parraissent le fait de provocateurs. La tension monte jusqu'au moment où éclatent les premiers coups de feu. On reprochera en particulier aux soldats d'avoir tiré sur la terrasse d'un café ou encore d'avoir tué de deux balles dans le dos un enfant de quinze ans. Entre le 19 et le 20 juin, six civils sont tués à Narbonne. La flambée de violence gagne Perpignan où la Préfecture est incendiée à l'instigation d'un militant monarchiste, et aussi Montpellier, où les émeutes se développent, ou encore Lodève, où l'on séquestre le sous-préfet. Heureusement, l'armée refuse parfois de suivre les consignes répressives: l'exemple le plus célèbre est celui de la révolte du 17e régiment d'infanterie, composé essentiellement de jeunes gens du midi, et qui était cantonné à Agde (on les punira en les envoyant en Tunisie). A noter aussi à Paulhan l'interception par les manifestants du 142e régiment d'infanterie.
Le gouvernement comprend qu'il faut calmer au plus tôt les esprits. Une série de mesures va y parvenir, et notamment la promulgation, le 29 juin, de la loi "tendant à prévenir le mouillage des vins et les abus du sucrage". On met aussi en liberté provisoire les membres du comité d'Argelliers, et l'on décide de ne pas recouvrer les arriérés d'impôts pour les contribuables qui ne peuvent les acquitter. Ces mesures tardives sont pourtant suffisantes à éteindre peu à peu le mouvement, et l'on peut dire qu'en juillet le calme est à peu près revenu.
Les viticulteurs ont compris que leur salut passait nécessairement par l'union. D'où la création dès septembre 1907, de l'importante Confédération Générale des Vignerons du Midi, qui s'intéressera essentiellement aux problèmes de la commercialisation. Le mouvement coopératif se développe, avec comme objectif de loger et de vinifier la récolte, de garantir la vente du produit tout en respectant la propriété de chacun. La crise s'atténue car, après une année 1908 également catastrophique pour les ventes (9 francs l'hecto), les cours du vin remontent : 36 francs en 1910, 22 francs en 1911, 26 francs en 1912.
Pourtant, il faut bien le reconnaître, les problèmes de fond n'ont pas été résolus, car la fraude n'était sans doute pas la cause profonde des difficultés viticoles. Il n'est donc pas étonnant de voir se reproduire des crises souvent mêlées de violence, dont le drame de Montredon est le dernier exemple connu. Mentionnons entre autres la crise de 1934-1936, avec un effondrement des cours sans précédent, puisqu'ils atteignent environ cinq francs l'hecto en 1935. Il faut dire qu'à cette époque le vin d'Algérie arrive dans des navires-citernes, tandis que dans le midi se constituent des stocks dont on ne sait que faire.
On commence à comprendre la vraie nature du problème, et l'on en vient à des mesures plus radicales: interdiction des forts rendements, primes à l'arrachage, fixation d'un degré minimal et interdiction du sucrage. De telles mesures n'étaient pas du goût de tous et ne le sont toujours pas forcément aujourd'hui. Il est pourtant vrai que le seul moyen d'assurer des débouchés aux vins du midi, et notamment à ceux des P.-O., c'est de développer la qualité des produits.
C'est d'ailleurs ce que l'on a compris dans notre département ces dernières années, et les vins d'A.O.C. (appellation d'origine contrôlée) l'emportent de plus en plus sur les vins de consommation courante, et constituent avec les V.D.N. (vins doux naturels) la richesse essentielle de notre viticulture. Grâce à ce phénomène, et aussi à une commercialisation plus dynamique, on peut espérer ne plus avoir à verser ces larmes de sang répandues par les vignerons de 1907. 
Jean Tosti 
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mercredi 10 mars 2010

Karl Liebknecht

Karl Liebknecht était le fils du président du Parti Social-démocrate d'avant la première guerre mondiale. Lors du vote des crédits de guerre en Décembre 1914, il était le seul à voter contre les crédits. Dans une lettre aux socialistes anglais il affirme que la lutte contre la guerre doit continuer et que la solidarité est plus importante que jamais. Un an plus tard il dit clairement qui est l'ennemi véritable : L'ennemi principal est dans notre pays ! Quand on vote à nouveau des crédits de guerre en Décembre 1915, Liebknecht n'est plus seul à s'opposer. Seulement, le vote des autre opposants n'est pas suivi d'actes. Seul la Ligue Spartacus organise vraiment le combat contre la guerre.
Le 1er Mai 1916, il a parlé au Rassemblement contre la guerre sur la Potsdamer Platz à Berlin. Bien que Député, il fut immédiatement arrêté, puis condamné pour haute trahison. C'est la Révolution de Novembre 1918 qui le libérera.

Que veut la Ligue Spartakus ?

En ce moment nous devons avoir des idées claires des objectifs de notre politique. Nous avons besoin d'une compréhension très nette de la marche de la révolution, de nous rendre compte de ce qui s'est passé jusqu'ici pour voir en quoi consistera notre tâche future.
Jusqu'ici la révolution allemande n'a été qu'une tentative en vue de mettre fin à la guerre et de surmonter ses conséquences. C'est pourquoi son premier acte a été de conclure un armistice avec les puissances ennemies et de renverser les leaders de l'ancien régime. La tâche de tous les révolutionnaires consiste maintenant à renforcer et à élargir ces conquêtes.
Nous voyons que l'armistice au sujet duquel le gouvernement actuel négocie avec les puissances adverses est utilisé par ces dernières pour étrangler l'Allemagne. Mais c'est contraire aux buts du prolétariat, car un tel traitement n'est pas compatible avec l'idéal d'une paix digne et durable.
Le but du prolétariat allemand, comme celui du prolétariat mondial, n'est pas une paix provisoire, fondée sur la violence mais une paix durable, fondée sur le droit. Ce n'est pas celui du gouvernement actuel qui, conformément à sa nature, s'efforce uniquement de conclure avec les gouvernements impérialistes des pays de l'Entente une paix provisoire : il ne veut pas toucher aux fondements du capital.
Remise d'une caserne au conseil des ouvriers et soldats
Remise d'une caserne au conseil des ouvriers et soldats
Aussi longtemps que le capitalisme se maintiendra, les guerres - tous les socialistes le savent fort bien - seront inévitables. Quelles sont les causes de la guerre mondiale ? La domination du capitalisme signifie l'exploitation du prolétariat, elle signifie une extension croissante du capitalisme sur le marché mondial. Ici s'opposent violemment les forces capitalistes des différents groupes nationaux, et ce conflit économique mène inéluctablement à un affrontement des forces politiques et militaires, à la guerre. On veut maintenant essayer de nous apaiser avec l'idée de la Société des nations, qui doit amener une paix durable entre les peuples. En tant que socialistes, nous savons parfaitement qu'un tel organisme n'est rien d'autre qu'une alliance entre les classes dirigeantes des différents pays, une alliance qui ne peut dissimuler son caractère capitaliste, qui est dirigée contre le prolétariat et incapable de garantir une paix durable.
La concurrence, qui est à la base du régime capitaliste, signifie pour nous socialistes un fratricide, nous voulons au contraire une communauté internationale des hommes. Seul le prolétariat aspire à une paix durable et digne ; jamais l'impérialisme de l'Entente ne pourra donner cette paix au prolétariat allemand, ce dernier l'obtiendra de ses frères en France, en Amérique et en Italie. Mettre fin à la guerre mondiale par une paix durable et digne cela n'est possible que grâce à l'action du prolétariat international. C'est ce que nous enseigne notre doctrine socialiste de base.
Maintenant, après cette immense tuerie, il s'agit en vérité de créer une oeuvre qui soit d'une seule coulée. L'humanité entière à été jetée dans le creuset brûlant de la guerre mondiale. Le prolétariat a le marteau en main pour forger un monde nouveau.
Ce n'est pas seulement de la guerre et des ravages que souffre le prolétariat, mais du régime capitaliste lui-même, qui est la vraie cause de la guerre. Supprimer le régime capitaliste, c'est la seule voie de salut pour le prolétariat, la seule qui lui permette d'échapper à son sombre destin.
Comment ce but peut-il être atteint ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de se rendre clairement compte que seul le prolétariat peut, par son action propre, se libérer de l'esclavage. On nous dit : l'Assemblée nationale est la voie qui mène à la liberté. Mais l'Assemblée nationale n'est rien d'autre qu'une démocratie politique formelle, non la démocratie que le socialisme a toujours exigée. Le bulletin de vote n'est sûrement pas le levier avec lequel on peut soulever et renverser le régime capitaliste. Nous savons qu'un grand nombre de pays, par exemple la France, l'Amérique, la Suisse, possèdent depuis longtemps cette démocratie formelle. Mais dans ces démocraties, c'est également le règne du capital.
Il est évident qu'aux élections à l'Assemblée nationale l'influence du capital, sa supériorité économique, se fera sentir au plus haut degré. De grandes masses de la population se mettront, sous la pression et l'influence de cette supériorité, en contradiction avec leurs véritables intérêts, et donneront leurs voix à leurs adversaires. Pour cette raison déjà, l'élection d'une Assemblée nationale ne sera jamais une victoire de la volonté socialiste. Il est tout à fait faux de croire que la démocratie parlementaire formelle crée les conditions propres à la réalisation du socialisme. C'est au contraire le socialisme réalisé qui est la condition fondamentale de l'existence d'une démocratie véritable. Le prolétariat révolutionnaire allemand ne peut rien espérer d'une résurrection de l'ancien Reichstag sous la forme nouvelle de l'Assemblée nationale, car celle-ci aura le même caractère que la vieille « boutique de bavardages » de la Koenigsplatz. Nous y retrouverons sûrement tous les vieux messieurs qui s'efforçaient, avant et pendant la guerre, de déterminer d'une façon aussi fatale le sort du peuple allemand. Et il est également probable que dans cette Assemblée nationale les partis bourgeois auront la majorité. Mais même si cela ne devait pas être le cas, même si l'Assemblée nationale devait, avec une majorité socialiste, décider la socialisation de l'économie allemande, une telle décision parlementaire restera un simple chiffon de papier et se heurtera à une résistance acharnée de la part des capitalistes. Ce n'est pas au Parlement et avec ses méthodes qu'on peut réaliser le socialisme ; ici le facteur déterminant, c'est la lutte révolutionnaire du prolétariat, qui, grâce à elle seule, sera en mesure de fonder une société selon ses désirs.
La société capitaliste n'est rien d'autre que la domination plus ou moins voilée de la violence. Elle tend maintenant à revenir à la légalité de l'ordre précèdent, à discréditer et à annuler la révolution que le prolétariat a faite, considérée comme une action illégale, une sorte de malentendu historique. Mais ce n'est pas en vain que le prolétariat a supporté les plus lourds sacrifices pendant la guerre : nous, les pionniers de la révolution, nous ne nous laisserons pas mettre à l'écart. Nous resterons à notre poste jusqu'à ce que nous ayons instauré le règne du socialisme.
Le pouvoir politique dont le prolétariat s'est emparé le 9 novembre lui a déjà été arraché en partie, et on lui a arraché avant tout le pouvoir de placer aux postes les plus élevés de l'administration les hommes jouissant de sa confiance. De même le militarisme, contre la domination duquel nous nous sommes élevés, est toujours en vie. Nous connaissons parfaitement les causes qui ont abouti à chasser le prolétariat de ses positions. Nous savons que les conseils de soldats, au début de la révolution, n'ont pas toujours clairement compris la situation. Il s'est glissé dans leurs rangs de nombreux calculateurs rusés, des révolutionnaires d'occasion, des lâches qui, après l'effondrement de l'ancien régime, pour sauver leur existence menacée se sont ralliés au nouveau. Dans de nombreux cas, les conseils de soldats ont confié à de tels individus des postes importants, faisant ainsi du renard le gardien du poulailler. D'autre part, le gouvernement actuel a rétabli l'ancien grand état-major et rendu ainsi le pouvoir aux officiers.
Si maintenant partout en Allemagne règne le chaos, la faute n'en incombe pas à la révolution, qui s'est efforcée de supprimer le pouvoir des classes dirigeantes, mais à ces classes dirigeantes elles-mêmes et à l'incendie de la guerre allumé par elles. « L'ordre et le calme doivent régner », nous crie la bourgeoisie, et elle pense que le prolétariat doit capituler pour que l'ordre et le calme soient rétablis, qu'il remette son pouvoir entre les mains de ceux qui sous le masque de la révolution, préparent maintenant la contre-révolution. Assurément un mouvement révolutionnaire ne peut se dérouler sur un parquet ciré, il y a des échardes et des copeaux dans la lutte pour une société nouvelle - pour une paix durable.
En rendant aux généraux le haut commandement de l'armée en vue de procéder à la démobilisation, le gouvernement a rendu celle-ci plus difficile. Elle se serait certainement déroulée de façon plus ordonnée si l'on s'en était remis à la libre discipline des soldats. En revanche, les généraux, armés de l'autorité du gouvernement du peuple, ont essayé par tous les moyens de susciter chez les soldats la haine du gouvernement. Ils ont, de leur propre autorité, dissout les conseils de soldats, interdit dès les premiers jours de la révolution le drapeau rouge et fait enlever ce drapeau des bâtiments publics. Tout cela doit être mis au compte du gouvernement qui, pour maintenir l' « ordre » de la bourgeoisie, étouffe la révolution, au besoin dans le sang.
Et l'on ose prétendre que c'est nous qui voulons la terreur, la guerre civile, l'effusion de sang, on ose nous suggérer de renoncer à notre tâche révolutionnaire afin que l'ordre de nos adversaires soit rétabli ! Ce n'est pas nous qui voulons l'effusion de sang. Mais il est certain que la réaction, dès qu'elle en aura la possibilité, n'hésitera pas un instant à étouffer la révolution dans le sang. Rappelons-nous la cruauté et l'infamie dont elle s'est rendue coupable il n'y a pas si longtemps encore. En Ukraine, elle s'est livrée à un travail de bourreau ; en Finlande, elle a assassiné des milliers d'ouvriers. Telles sont les taches de sang sur les mains de l'impérialisme allemand, dont les porte-parole nous accusent aujourd'hui dans leur presse mensongère, nous socialistes, de vouloir la terreur et la guerre civile.
Non ! Nous voulons que la transformation de la société et de l'économie s'accomplisse dans l'ordre. Et s'il devait y avoir désordre et guerre civile, la faute en incomberait uniquement à ceux qui ont toujours renforcé et élargi leur domination et leur profit par les armes et qui veulent aujourd'hui encore mettre le prolétariat sous leur joug.
Ainsi ce n'est pas à la violence et à l'effusion de sang que nous appelons le prolétariat, mais à l'action révolutionnaire énergique pour prendre en main la reconstruction du monde. Nous appelons les masses des soldats et des prolétaires à travailler vigoureusement à la formation des conseils de soldats et d'ouvriers. Nous les appelons à désarmer les classes dirigeantes et à s'armer elles-mêmes pour défendre la révolution et assurer la victoire du socialisme. C'est seulement ainsi que nous pourrons garantir le maintien et le développement de la révolution dans l'intérêt des classes opprimées. Le prolétariat révolutionnaire ne doit plus hésiter un seul instant à écarter les éléments bourgeois de toutes leurs positions politiques et sociales ; il doit prendre lui-même tout le pouvoir entre ses mains. Assurément nous aurons besoin, pour mener à bien la socialisation de la vie économique, de la collaboration des intellectuels bourgeois, des spécialistes, des ingénieurs, mais ils travailleront sous le contrôle du prolétariat.
De toutes ces tâches pressantes de la révolution, aucune n'a encore été entreprise par le gouvernement actuel. En revanche, il a tout fait pour freiner la révolution. Et maintenant nous apprenons qu'avec sa collaboration des conseils de paysans ont été formés dans les campagnes, dans cette couche de la population qui a toujours été l'adversaire le plus rétrograde et le plus acharné du prolétariat, en particulier du prolétariat rural. A toutes ces machinations les révolutionnaires doivent s'opposer énergiquement. Ils doivent faire usage de leur pouvoir et s'engager résolument dans la voie du socialisme.
Le premier pas dans ce sens consistera à mettre les dépôts d'armes et toute l'industrie des armements sous le contrôle du prolétariat. Ensuite, les grandes entreprises industrielles et agricoles devront être transférées à la collectivité. Il ne fait aucune doute que cette transformation socialiste de la production, étant donné le degré de centralisation de cette branche de l'économie en Allemagne, pourra être accomplie assez rapidement. Nous possédons en outre un système de coopératives très développé, auquel est intéressée également et avant tout la classe moyenne. Cela aussi constitue un facteur favorable à une réalisation efficace du socialisme.
Nous savons parfaitement que cette socialisation sera un processus de longue durée, nous ne nous dissimulons nullement les difficultés auxquelles nous nous heurterons dans cette tâche, surtout dans la situation dangereuse où notre peuple se trouve actuellement. Mais qui peut croire sérieusement que les hommes peuvent choisir à leur gré le moment propice à une révolution et à la réalisation du socialisme ? La marche de l'histoire, ce n'est vraiment pas cela ! Il ne s'agit pas de déclarer : pour aujourd'hui et demain la révolution socialiste ne nous convient pas, mais après-demain, quand nous y serons mieux préparés, quand nous aurons de nouveau du pain et des matières premières et que notre mode de production capitaliste sera de nouveau en pleine marche, alors nous serons prêts à discuter de la réalisation du socialisme. Non, c'est là une conception absolument fausse et ridicule de la nature de l'évolution historique.
On ne peut ni choisir le moment propice pour une révolution ni reporter cette révolution à la date qui nous convient. Car les révolutions ne sont au fond rien d'autre que de grandes crises sociales élémentaires, dont l'éclatement et le déroulement ne dépendent pas d'individus isolés et qui, passant par-dessus leur tête se déchargent comme de formidables orages ! Déjà Marx nous à enseigné que la révolution sociale doit venir au cours d'une crise du capitalisme. Eh bien, cette guerre est précisément une crise et c'est pourquoi l'heure du socialisme a sonné.
A la veille de la révolution, au cours de cette fameuse nuit de vendredi à samedi, les dirigeants des partis sociaux-démocrates ne se doutaient pas que la révolution était imminente. Ils ne voulaient pas croire que la fermentation révolutionnaire dans les masses des soldats et des ouvriers avait progressé à ce point. Mais lorsqu'ils apprirent que la grande bataille avait déjà commencé, ils accoururent tous : sinon, ils auraient couru le risque d'être débordés par le mouvement.
Le moment décisif est arrivé. Stupides et débiles sont ceux qui le considèrent comme inopportun et regrettent qu'il soit arrivé juste maintenant. Tout dépend de notre résolution, de notre volonté révolutionnaire. La grande tâche à laquelle nous nous sommes préparés si longtemps exige maintenant d'être accomplie. La révolution est là, elle doit être ! Il ne s'agit plus de se demander qui, mais seulement comment ? La question est posée et, du fait que la situation dans laquelle nous nous trouvons est difficile, il ne faut pas conclure que le moment n'est pas venu de faire la révolution.
Je répète que nous ne méconnaissons nullement les difficultés de l'heure présente. Avant tout, nous sommes conscients de ce que le peuple allemand ne possède encore aucune expérience, aucune tradition révolutionnaire. Mais d'autre part la tâche de la socialisation est essentiellement facilitée au prolétariat allemand par toutes sortes de circonstances. Les adversaires de notre programme nous objectent que, dans une situation aussi menaçante que celle d'aujourd'hui, où nous sommes aux prises avec le chômage, avec la pénurie de denrées alimentaires et de matières premières, il est impossible d'entreprendre la socialisation de l'économie. Mais le gouvernement de la classe capitaliste n'a-t-il pas, précisément au cours de la guerre, par conséquent dans une situation pour le moins aussi dangereuse, pris des mesures économiques extrêmement énergiques qui ont transformé de fond en comble la production et la consommation ? Et toutes ces mesures ont été prises pour servir les buts de guerre, dans l'intérêt des militaristes et des classes dirigeantes, pour leur permettre de se maintenir.
Les mesures d'économie de guerre n'ont pu être appliquées que grâce à l'autodiscipline du peuple allemand : à l'époque, cette autodiscipline était au service du génocide et contraire aux intérêts du peuple. Maintenant, où elle doit servir les intérêts du peuple, elle sera en mesure de réaliser des transformations beaucoup plus profondes que jamais auparavant. Au service du socialisme, elle créera la socialisation. Ce sont précisément les sociaux-patriotes qui ont qualifié ces mesures économiques de socialisme de guerre et Scheidemann, serviteur zélé de la dictature militaire, les défendit avec enthousiasme. Eh bien, nous devons en tout cas considérer ce socialisme de guerre comme une transformation de notre vie économique - qui préparera la voie à la réalisation de la véritable socialisation sous le signe du socialisme.
Celle-ci est inévitable : elle doit venir précisément parce qu'il nous faut surmonter le désordre dont on se plaint tant actuellement. Mais ce désordre est insurmontable aussi longtemps que les dirigeants d'hier, les forces économiques et politiques du capitalisme, resteront à la barre : ce sont eux qui ont provoqué ce chaos.
C'était le devoir du gouvernement d'intervenir et d'agir rapidement et énergiquement. Mais il n'a pas fait avancer d'un pas la socialisation. Qu'a-t-il fait pour résoudre le problème du ravitaillement ? Il dit au peuple : « Il faut que tu sois bien sage et que tu te conduises convenablement, alors Wilson t'enverra des denrées alimentaires. » C'est ce que nous dit jour après jour la bourgeoisie toute entière, et ceux qui, il y a quelques mois encore, ne trouvaient pas de termes assez injurieux pour couvrir de boue le président des Etats-Unis s'enthousiasment maintenant pour lui et tombent pleins d'admiration à ses pieds - afin de recevoir de lui des denrées alimentaires. Oui, certes, Wilson et ses amis nous aideront peut-être, mais seulement dans la mesure où cette aide correspondra aux intérêts du capitalisme de l'Entente. Maintenant, tous les ennemis déclarés ou dissimulés de la révolution prolétarienne s'empressent de glorifier Wilson comme un ami du peuple allemand ; or, c'est ce Wilson humanitaire qui a approuvé les cruelles conditions d'armistice imposées par Foch et contribué à accroître à l'infini la misère du peuple. Non, nous ne croyons pas un seul instant, nous, socialistes révolutionnaires, au mensonge de l'humanitarisme de Wilson, lequel ne fait et ne peut rien faire d'autre que de représenter de façon intelligente les intérêts du capital de l'Entente. A quoi sert, en vérité, ce mensonge que colportent maintenant la bourgeoisie et les sociaux-patriotes ? A persuader le prolétariat d'abandonner le pouvoir qu'il a conquis par la révolution.
Nous ne tomberons pas dans le piège. Nous plaçons notre politique socialiste sur le sol de granit du prolétariat allemand, sur le sol de granit du socialisme international. Il ne convient ni à la dignité ni à la tâche révolutionnaire du prolétariat que nous, qui avons commencé la révolution sociale, nous fassions appel à la bienveillance du capital de l'Entente : nous comptons sur la solidarité révolutionnaire et la combativité des prolétaires de France, d'Angleterre, d'Italie et d'Amérique. Les pusillanimes et les incrédules, qui sont dénués de tout esprit socialiste, nous disent que nous sommes fous d'attendre qu'une révolution socialiste éclate dans les pays sortis vainqueurs de la guerre. Qu'en est-il exactement ? Bien entendu, il serait stupide de penser qu'à l'instant, comme sur un mot d'ordre, la révolution va éclater dans les pays de l'Entente. La révolution mondiale, notre but et notre espoir, est un processus historique bien trop vaste pour qu'il éclate, coup sur coup, en quelques jours ou en quelques semaines. Les socialistes russes ont prédit la révolution allemande comme conséquence nécessaire de la révolution russe. Mais un an encore après que cette révolution eut éclaté, tout était calme chez nous, jusqu'à ce qu'enfin l'heure sonne.
Il est compréhensible que règne en ce moment chez les peuples de l'Entente une certaine ivresse de la victoire. La joie causée par l'écrasement du militarisme allemand, par la libération de la France et de la Belgique est si grande que nous ne devons pas attendre, pour le moment, un écho révolutionnaire du côté de la classe ouvrière de nos anciens ennemis. En outre, la censure qui règne encore dans les pays de l'Entente imposera brutalement silence à quiconque appellera à se rallier au prolétariat révolutionnaire. De même il ne faut pas oublier que la politique de trahison criminelle des sociaux-patriotes a eu pour résultat de briser pendant la guerre les liens internationaux du prolétariat.
En fait, quelle révolution attendons-nous des socialistes français, anglais, italiens et américains ? Quel but et quel caractère cette révolution doit-elle avoir ? Celle du 9 novembre s'est donné pour tâche, dans son premier stade, l'établissement d'une république démocratique, elle avait un programme bourgeois, et nous savons très bien qu'en réalité elle n'est pas allée plus loin, au stade actuel de son développement. Mais ce n'est nullement une révolution de ce genre que nous attendons du prolétariat des pays de l'Entente, pour cette bonne raison que la France, l'Angleterre, l'Amérique et l'Italie jouissent, depuis longtemps déjà, depuis des décennies et même des siècles, de ces libertés démocratiques pour lesquelles nous nous sommes battus le 9 novembre. Ces pays ont une constitution républicaine, précisément ce que l'Assemblée nationale tant vantée doit d'abord nous accorder, car la royauté en Angleterre, en Italie, n'est plus qu'un décor sans importance, une simple façade. Ainsi nous ne pouvons attendre du prolétariat des pays de l'Entente aucune autre révolution que sociale, mais, même si cette attente est justifiée, pouvons-nous demander au prolétariat des autres pays qu'il fasse la révolution sociale, aussi longtemps que nous ne l'aurons pas faite nous-mêmes ? C'est à nous de faire le premier pas dans ce sens. Plus vite et plus énergiquement le prolétariat allemand donnera le bon exemple, plus vite et plus énergiquement notre révolution évoluera vers le socialisme, et plus vite le prolétariat des pays de l'Entente nous suivra.
Mais pour que ce grand projet du socialisme aboutisse, il est indispensable que le prolétariat conserve le pouvoir politique. Maintenant il n'y a plus à hésiter, c'est l'un ou l'autre : ou le capitalisme bourgeois se maintient et continue de faire le bonheur de l'humanité avec son exploitation et son esclavage salarial et le danger de guerre qu'il fait régner en permanence, ou le prolétariat prend conscience de sa tâche historique et de son intérêt de classe qui le pousse à abolir définitivement toute domination de classe.
Maintenant, on s'efforce, du côté social-patriote et bourgeois, de détourner le peuple de cette mission historique qui est la sienne en lui faisant un tableau horrible des dangers de la révolution, en lui dépeignant sous les couleurs les plus sombres la misère et la ruine, les bouleversements dont serait accompagnée la transformation des conditions sociales. Mais cette peinture en noir est peine perdue ! Ces conditions elles-mêmes, l'incapacité où se trouve le capitalisme de rétablir la vie économique, qu'il a lui-même détruite, c'est cela qui pousse le peuple inéluctablement dans la voie de la révolution sociale. Si nous considérons les grands mouvements de grève de ces derniers jours, nous voyons clairement que, même en pleine révolution, le conflit entre le patronat et le salariat est toujours vivant. La lutte de classe prolétarienne se poursuivra aussi longtemps que la bourgeoisie se maintiendra sur les ruines de son ancienne domination et elle ne s'arrêtera que lorsque la révolution sociale aura triomphé.
C'est ce que veut la Ligue Spartakus.
Maintenant, on attaque les gens de Spartakus par tous les moyens imaginables. La presse de la bourgeoisie et des sociaux-patriotes, du Vorwärts à la Kreuzzeitung, regorge des mensonges les plus éhontés, des déformations les plus scandaleuses et des pires calomnies. De quoi ne nous accuse-t-on pas ? De proclamer la terreur, de vouloir déclencher une affreuse guerre civile, de nous préparer à l'insurrection armée ; en un mot, d'être les chiens sanglants les plus dangereux et les plus dénués de conscience qu'il y ait au monde, mensonges faciles à percer. Lorsqu'au début du conflit mondial je groupai autour de moi une petite poignée de révolutionnaires courageux et dévoués pour lutter contre la guerre et l'ivresse guerrière, on nous attaqua de tous côtés, on nous traqua et on nous jeta au cachot. Et lorsque je déclarai ouvertement et à haute voix ce qu'à l'époque personne n'osait dire et que très peu de gens voulaient admettre, à savoir que l'Allemagne et ses chefs politiques et militaires étaient responsables de la guerre, on m'accusa d'être un vulgaire traître, un agent payé par l'Entente, un sans-patrie qui voulait la ruine de l'Allemagne. Il eût été plus commode pour nous de nous taire ou de faire chorus avec le chauvinisme et le militarisme. Mais nous avons préféré dire la vérité, sans nous soucier du danger auquel nous nous exposions. Maintenant, tous, et même ceux qui à l'époque se sont déchaînés contre nous, se rendent compte que nous avions raison. Maintenant après la défaite et les premiers jours de la révolution, les yeux du peuple se sont dessillés, de sorte qu'il comprend qu'il a été précipité dans le malheur par ses princes, ses pangermanistes, ses impérialistes et ses sociaux-patriotes. Et maintenant que nous élevons à nouveau la voix pour montrer au peuple allemand la seule voie qui puisse le mener à la vraie liberté et à une paix durable, les mêmes hommes qui à l'époque nous décrièrent, nous et la vérité, reprennent leur vieille campagne de mensonges et de calomnies. Mais ils pourront baver et hurler tant qu'ils voudront et nous courir après comme des chiens qui aboient, nous suivrons imperturbablement notre voie droite, celle de la révolution et du socialisme, en nous disant : « Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur ! » Car nous ne savons que trop bien que les mêmes traîtres et criminels qui, en 1914, ont trompé le prolétariat allemand, lui promettant la victoire et la conquête, lui demandant de « tenir jusqu'au bout » et concluant la honteuse union sacrée entre le capital et le travail ceux-là mêmes qui ont essayé d'étouffer la lutte révolutionnaire du prolétariat et réprimé chaque grève comme grève sauvage avec l'aide de leur appareil syndical et des autorités, ce sont eux qui maintenant, en 1918, parlent de nouveau de trêve nationale et proclament la solidarité de tous les partis en vue de la reconstruction de notre Etat.
C'est à cette nouvelle union du prolétariat et de la bourgeoisie à cette continuation traîtresse du mensonge de 1914 que doit servir l'Assemblée nationale. Voilà ce que doit être sa véritable tâche. C'est avec son aide qu'on se propose d'étouffer pour la seconde fois la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat. Mais nous comprenons qu'en vérité derrière l'Assemblée nationale se tient le vieil impérialisme allemand qui, malgré la défaite de l'Allemagne n'est pas mort. Non, il n'est pas mort, et s'il reste en vie le prolétariat sera frustré des fruits de sa révolution.
Cela ne doit pas être. Le fer est encore chaud, il nous faut le battre. Maintenant ou jamais ! Ou bien nous retombons dans le vieux marais du passé, dont nous avons essayé de nous échapper dans un sursaut révolutionnaire, ou bien nous poursuivons la lutte jusqu'à la victoire, jusqu'à la libération de toute l'humanité de la malédiction de l'esclavage. Pour que nous puissions achever victorieusement cette grande oeuvre - la tâche la plus importante et la plus noble qui se soit jamais posée à la civilisation humaine - le prolétariat allemand doit instaurer sa dictature.
Discours prononcé lors d'un rassemblement dans la « Hasenheide » à Berlin
23 Décembre 1918


Déclaration au Reichstag du 2 Décembre 1914 contre le vote des crédits de guerre
Au sujet du projet qui nous est soumis, nous déclarons:
Il s'agit d'une guerre impérialiste, particulièrement du côté allemand, qui a pour but des conquêtes de grand style. Il s'agit, du point de vue de la course aux armements, dans le meilleur des cas d'une guerre préventive provoquée par le parti de la guerre allemand et autrichien dans l'ombre du semi-absolutisme et de la diplomatie secrète, guerre dont l'opportunité est apparue favorable au moment où d'importants crédits militaires allemands ont été obtenus et un progrès technique réalisé. Il s'agit également d'une entreprise bonapartiste en vue de la destruction et de la démoralisation du mouvement ouvrier. L'attentat de Sarajevo a été choisi comme prétexte démagogique. L'ultimatum autrichien du 23 juillet à la Serbie était la guerre, la guerre voulue. Tous les efforts de paix ultérieurs n'étaient que simple décor et subterfuges diplomatiques, qu'ils fussent entrepris sérieusement ou non par ceux qui y participèrent. C'est ce que nous ont appris avec une netteté croissante ces quatre derniers mois.
Cette guerre n'a pas été déclenchée pour le bien du peuple allemand. Ce n'est pas une guerre pour la défense du territoire et de la liberté. Ce n'est pas une guerre pour une plus haute « civilisation » - les plus grands pays européens de même « civilisation » se battent entre eux, et cela précisément parce que ce sont des pays de même « civilisation », c'est-à-dire de « civilisation » capitaliste. Sous la bannière trompeuse d'une guerre de nationalités et de races on poursuit une guerre où l'on trouve dans chaque camp le mélange le plus confus de races et de nationalités. Le mot d'ordre: « contre le tsarisme » n'a eu d'autre but que de mobiliser les instincts les plus nobles du peuple allemand, ses traditions révolutionnaires, au service des buts de guerre, de la haine entre les peuples. L'Allemagne, dont le gouvernement s'est tenu prêt à apporter au tsar sanglant une aide militaire contre la grande révolution russe, l'Allemagne, où la masse du peuple est économiquement exploitée, politiquement opprimée, où les minorités nationales sont étranglées par des lois d'exception, n'a aucune vocation à jouer au libérateur des peuples. La libération du peuple russe doit être l'œuvre du peuple russe lui-même, tout comme la libération du peuple allemand ne peut être le résultat des tentatives de bienfaisance d'autres États, mais l'œuvre du peuple allemand lui-même.
Pour mener à bien les manœuvres scandaleuses grâce auxquelles la guerre a été déclenchée et en vue d'interdire toute opposition et de faire croire à l'unanimité chauvine du peuple allemand, l'état de siège a été proclamé, la liberté de presse et de réunion supprimée le prolétariat en lutte désarmé et contraint à une « union sacrée » au plus haut point unilatérale, qui - mal dissimulée derrière des « aveux » accessoires - n'est qu'une forme stylistique de la paix des cimetières.
Une énergie d'autant moindre a été déployée pour atténuer l'effroyable disette qui a frappé la majeure partie de la population. Même en ces temps difficiles, le gouvernement n'a pu se résoudre à prendre les mesures nécessaires sans tenir compte des objections de ceux qui mettent leur intérêt personnel, aujourd'hui comme toujours, au-dessus de celui des masses.
Quant à la façon dont la guerre est menée, elle suscite notre opposition farouche.
La proclamation du principe: « Nécessité fait loi » est la négation même de tout droit international
Nous protestons contre la violation de la neutralité du Luxembourg et de la Belgique, violation de traités solennels, invasion d'un peuple pacifique. Toutes les tentatives faites ultérieurement pour l'excuser ont échoué.
Nous condamnons le traitement cruel infligé à la population civile des territoires occupés. La dévastation de localités entières, l'arrestation et l'exécution d'innocents pris comme otages, le massacre d'individus désarmés, sans égard à l'âge ni au sexe, qui ont eu lieu en représailles d'actes de désespoir et de légitime défense, justifient la plus sévère condamnation. La même faute commise par d'autres armées ne peut servir d'excuse.
Nous regrettons les anomalies que manifeste encore le traitement des prisonniers de guerre dans tous les pays, l'Allemagne y compris. Nous exigeons dans cette question, comme pour le traitement des ressortissants civils des pays ennemis, une réglementation internationale immédiate dans un esprit humanitaire et sous le contrôle des neutres. Nous rejetons le principe des représailles.
Nous nous opposons résolument à toute annexion qui heurte le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et ne sert que les intérêts capitalistes. Loin d'être une assurance de paix, toute paix aboutissant à des conquêtes ouvrira une ère de course aux armements aggravée et portera dans son sein une nouvelle guerre.
Nous sympathisons avec les enfants du peuple qui accomplissent sur le champ de bataille des exploits surhumains en vaillance, en privations et en abnégation. Nous sommes avec eux comme avec notre propre chair et notre propre sang, dont nous demanderons, le moment venu, un compte impitoyable. Mais nous condamnons d'autant plus cette guerre; notre devoir vis-à-vis du peuple allemand et de l'humanité tout entière, vis-à-vis du prolétariat international auquel il appartient indissolublement, nous oblige à nous opposer de toutes nos forces à cet entredéchirement des peuples.
Nous exigeons la conclusion d'une paix rapide et honorable. Nous remercions nos amis des pays neutres de leurs précieuses initiatives dans ce sens et saluons les efforts de paix des puissances non belligérantes, dont le rejet ne sert que les buts de la politique d'annexions et des capitalistes de l'industrie des armements intéressés à une longue durée de la guerre.
Nous mettons les gouvernements et les classes dirigeantes de tous les pays belligérants en garde contre la poursuite de ce carnage et appelons les masses laborieuses de ces pays à en imposer la cessation. Seule une paix née sur le terrain de la solidarité internationale peut être une paix sûre. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous à nouveau malgré tout !
En élevant une protestation contre la guerre, ses responsables et ceux qui la mènent, contre la politique générale qui l'a provoquée, contre les plans d'annexion, contre la violation de la neutralité de la Belgique, contre la dictature militaire, contre l'oubli des devoirs politiques et sociaux dont les classes dirigeantes se rendent coupables aussi et surtout maintenant, nous refusons les crédits demandés.

1 Cette déclaration, soumise par Liebknecht au groupe social-démocrate pour être lue à la séance du Reichstag du 2 décembre 1914 fut rejetée par le groupe, et son inscription dans le sténogramme des débats refusée.

L'illégalisme anarchiste dans l'histoire

Le camarade Soudy a l'entraînement 
 
"Il n'est pas exagéré de dire que tout anarchiste qui accepte d'être exploité au compte d'un patron particulier ou du patron-État, commet un acte de traîtrise à l'égard des idées anarchistes. En effet, dans tous les cas, il renforce la domination et l'exploitation, il contribue à maintenir l'archisme en existence. Sans doute, prenant conscience de ses inconséquences, il s'efforce de racheter ou de réparer sa façon de se conduire en faisant de la propagande; mais quelle que soit la propagande que fasse un exploité, il demeure toujours  un complice de l'exploiteur, un coopérateur au système d'exploitation qui régit les conditions dans lesquelles a lieu la production." E.Armand

C’est en relatant le parcours de Rirette Maîtrejan, gérante du journal L’anarchie avec Viktor Kibaltchiche — le futur Victor Serge —, dans le Paris des années 1900-1910, qu’Anne Steiner nous amène à la découverte de ces « en-dehors ». Ayant souvent connu la misère ouvrière, le renoncement et la « lâcheté » du « troupeau », ils sont révoltés. Refusant les normes bourgeoises et le salariat, ils expérimentent de nouveaux rapports sociaux, des modes de consommation et d’échanges différents. Cette exigence de « vivre en anarchistes », tout de suite, certains la paieront de leur liberté ou de leur vie, entraînés par la spirale suicidaire de la bande à Bonnot. Ce ne sont pas des brutes assoiffées de sang telles qu’on a pu les décrire mais, pour la plupart, des êtres sensibles, végétariens de surcroît...
Ils apprendront que la réalisation du « moi » ne peut se faire aux dépens de la vie de l’autre, que la société se défend férocement et que, même dans leurs rangs, l’être humain reste bien décevant. Le travail de l’auteur est remarquable, brossant le contexte de l’époque, étayant constamment ses propos par des références, tout en gardant un style alerte et prenant.
L’épopée de la Bande à Bonnot
 Jules Bonnot, ouvrier mécanicien, militant illégaliste a été le premier à utiliser des automobiles en réalisant l’épopée de la bande à Bonnot. Il se spécialisa dans le vol des voitures et il tînt tête, durant six mois, à toutes les polices de France. Dans une époque de misère, d’injustice, de luttes sociales sans merci, les premiers criminels en auto vont inscrire en lettres de sang une histoire qui tiendra en haleine une France apeurée devant tant d’audace et désespérée par l’échec de la police.
Jules Joseph Bonnot est né à Pont-de-Roide (Doubs) le 14 octobre 1876. Sa mère décède le 23 janvier 1887 à Besançon alors qu’il n'a que dix ans. Le père de Jules, ouvrier fondeur, analphabète, doit alors assumer seul l’éducation du garçon. Les études de ce dernier se passant mal, il abandonne vite l’école. À quatorze ans, il entre en apprentissage. Le travail est pénible et il se dispute souvent avec ses patrons successifs. En 1891, à quinze ans, Bonnot est condamné pour la première fois pour pêche avec engin prohibé, puis en 1895 suite à une bagarre dans un bal. Il se marie après son service militaire en 1901 avec Sophie, une jeune couturière, avec laquelle il part pour Genève. Son frère aîné se suicide par pendaison en 1903 suite à un amour déçu.
C'est à cette époque que Bonnot commence à militer pour l’anarchisme. Il se fait renvoyer des chemins de fer de Bellegarde suite à son engagement politique et plus personne n’accepte de l’engager, il est triquard. Il décide alors de partir pour la Suisse. Il trouve un poste de mécanicien à Genève et sa femme tombe enceinte. Mais son enfant, Émilie, meurt quelques jours après l’accouchement. Bonnot milite toujours pour l’anarchisme et acquiert une réputation d’agitateur. Il est alors expulsé de Suisse. Ses dons en mécanique lui permettent cependant de retrouver rapidement un emploi chez un grand constructeur automobile de Lyon. En février 1904 sa femme accouche d’un second enfant. Les convictions politiques de Bonnot a Saint-Étienne restent vivaces : dénonçant les injustices et menant des grèves, il s’attire les foudres des patrons. Il décide alors de quitter Lyon pour Saint-Étienne.
À Saint-Étienne, il est mécanicien dans une firme reconnue. Il loge avec sa famille chez le secrétaire de son syndicat, Besson, qui devient l’amant de sa femme. Pour échapper à la colère de Bonnot, Besson part en Suisse avec Sophie et son enfant. Son engagement est toujours plus fort. Sa fuite lui a fait perdre son emploi et il devient, comme bien d’autres à cette époque, un chômeur miséreux. De 1906 à 1907, il ouvre deux ateliers de mécanique à Lyon, tout en commettant quelques casses avec Platano, son bras droit. En 1910, il se rend à Londres et devient chauffeur de Arthur Conan Doyle, père de Sherlock Holmes, grâce à ses talents de chauffeur qui lui seront utiles dans son aventure illégaliste.
Fin 1910, Bonnot est de retour à Lyon et utilise l’automobile  De Dion-Bouton comme technique criminelle rapide, une innovation, bien avant ceux de Chicago. La police le recherche et il quitte précipitamment Lyon avec Platano. En cours de route Platano s'est grièvement blessé avec son revolver par accident, et il doit l’achever pour lui éviter de souffrir.  Fin novembre 1911, Bonnot rencontre au siège du journal l'Anarchie, dirigé par Victor Serge, plusieurs anarchistes qui vont devenir ses complices, dont les deux principaux, Octave Garnier et Raymond Callemin dit « Raymond-la-science », d’autres qui joueront un rôle  dans l’affaire, Élie Monnier dit « Simentoff » (ou Symentoff), Édouard Carouy, André Soudy, ainsi qu’Eugène Dieudonné, dont le rôle exact n’a jamais réellement été établi. Adeptes de la reprise individuelle, tous ont déjà commis de menus larcins, et brûlent de passer à l’étape supérieure. L’arrivée de Bonnot joue un rôle de déclencheur. Bien que l’idée de chef répugne aux anarchistes, Bonnot, plus âgé, plus expérimenté dans le crime, va  jouer un rôle de leader.
Le 14 décembre 1911, Bonnot, Garnier et Callemin volent une automobile qu’ils comptent utiliser pour leurs projets. Utilisant ses connaissances des différents modèles, Bonnot a choisi une Delaunay-Belleville verte et noire de 12 CV, modèle 1910, marque de luxe qu’il sait fiable et rapide.
Le 21 décembre 1911, à 9h, devant le 148 rue Ordener à Paris, Bonnot, Garnier, Callemin et peut-être un quatrième homme se présentent à la rencontre d’Ernest Caby, garçon de recette de la Société générale, et de son garde du corps, Alfred Peemans. Lorsqu’ils les aperçoivent, Garnier et Callemin se précipitent hors de la voiture, Bonnot restant au volant. Garnier fait feu à deux reprises sur l’encaisseur qui s’effondre, grièvement blessé. Callemin ramasse sa sacoche, et tous deux s’enfuient en direction de la voiture, malgré l’intervention de passants que Bonnot tente de disperser en tirant en l’air. Une fois Callemin et Garnier montés à l’intérieur, Bonnot démarre, mais Callemin fait tomber la sacoche dans le caniveau. Il descend pour la récupérer, aperçoit quelqu’un qui court dans sa direction, sur lequel il tire sans le toucher, puis récupère son butin et remonte dans la voiture. Selon plusieurs témoins, un quatrième homme serait intervenu à ce moment. Enfin, Bonnot démarre, et la bande prend la fuite.
C’est la première fois qu’une voiture est utilisée pour commettre un braquage, et l’événement a un retentissement considérable, accru par la blessure grave de l’encaisseur. Le lendemain l’événement fait la une des journaux. La bande déchante pourtant en découvrant le butin qui n’est que de quelques titres et de 5000 francs. Ils abandonnent leur voiture à Dieppe puis reviennent à Paris. Callemin, parti en Belgique pour tenter en vain de négocier les titres, les rejoint bientôt. Pendant ce temps la police découvre que le braquage est lié au milieu anarchiste, nouvelle qui, lorsqu’elle transpire dans la presse, augmente encore le retentissement de l’affaire.
Une semaine environ après le braquage de la Société générale, Garnier et Callemin trouvent refuge quelques jours chez Victor Serge et sa maîtresse Rirette Maitrejean. Bien que n’approuvant pas les méthodes de la bande, ils les hébergent par solidarité. Peu après le départ de Garnier et Callemin, la police, enquêtant toujours parmi les anarchistes connus, perquisitionne le domicile de Victor Serge. Le couple est arrêté, officiellement pour détention d’armes trouvées dans un paquet laissé par un ami anarchiste. La presse présente Victor Serge comme le « cerveau » de la bande, estimant que sans lui la capture des autres est imminente. L’événement a en fait  l’effet inverse : de jeunes anarchistes comme René Valet et André Soudy, révoltés par cette arrestation, vont par la suite se joindre au groupe illégaliste.

Autres vols et braquages
La Bande continue son périple ; le 31 décembre 1911 à Gand, Bonnot, Garnier et Carouy tentent de voler une voiture. Ils sont surpris par le chauffeur mais Garnier assomme celui-ci, puis tue au revolver un veilleur de nuit alerté par le bruit. Le 3 janvier 1912, à Thiais, Carouy, en compagnie de Marius Metge, assassine un rentier et sa femme de chambre au cours d’un cambriolage. Rien n’indique que ce double meurtre ait été concerté avec Bonnot et ses autres complices, mais du fait de la participation de Carouy au coup de Gand, la justice va le confondre avec les autres crimes de la bande. Le 27 février 1912, Bonnot, Callemin et Garnier volent une nouvelle Delaunay-Belleville. Un agent de police qui tente de les interpeller en raison de la conduite dangereuse de Bonnot dans Paris est abattu par Garnier (par coïncidence l’agent s’appelait également Garnier). Ce meurtre d’un agent de la force publique augmente encore la fureur de la presse et de l’opinion, qui exigent la capture de la bande. Le lendemain à Pontoise, le trio tente de dévaliser le coffre-fort d’un notaire. Surpris par celui-ci, ils sont contraints de s’enfuir en abandonnant le butin.
Pendant ce temps, Eugène Dieudonné est arrêté. Dieudonné nie toute participation aux activités criminelles de la bande, bien qu’il admette connaître Bonnot et les autres et reconnaisse ses sympathies anarchistes. Il est accusé de participation au braquage de la rue Ordener par le garçon de recettes de la Société générale, qui avait dans un premier temps reconnu Carouy puis Garnier sur les photos qui lui avaient été présentées.
Le 19 mars 1912, une lettre publiée dans Le Matin fait sensation. Dans celle-ci, Garnier provoque les forces de police qu’il met au défi de l’arrêter. Il ne se fait pourtant pas d’illusion sur son sort : je sais que je serai vaincu que je serai le plus faible, écrit-il, mais je compte bien faire payé (sic) cher votre victoire. Il innocente Dieudonné, affirmant être l’auteur des crimes dont celui-ci est accusé. La lettre est signée par une empreinte digitale que la police reconnaît comme authentique.
Le 25 mars 1912, le trio habituel Bonnot, Garnier, Callemin, accompagnés de Monnier, Valet et Soudy, se prépare à voler une limousine De Dion-Bouton dont ils ont appris qu’elle devait être livrée sur la Côte d'Azur. L’attaque se passe à Montgeron. Bonnot placé au milieu de la route agite un mouchoir. Lorsque la voiture s’arrête, le reste de la bande surgit. Croyant que le chauffeur allait sortir une arme, Garnier et Callemin l’abattent, ainsi que le propriétaire de la voiture. Selon celui-ci, qui survit à ses blessures, Bonnot aurait crié au milieu de la fusillade « Arrêtez ! Vous êtes fous ! Arrêtez ! ». Dans la foulée, la bande décide de se rendre à la succursale de la Société générale à Chantilly pour un braquage improvisé. Surgissant dans la banque, Garnier, Callemin, Valet et Monnier abattent deux employés, entassent des rouleaux d’or et billets de banque dans un sac, puis regagnent la voiture que Bonnot fait promptement démarrer. Les gendarmes sont alertés, mais ne disposant que de vélos et de chevaux, ils doivent laisser la bande s’enfuir. Après ce dernier braquage, la police va progressivement mettre fin aux activités de la bande. Le 30 mars 1912, Soudy est arrêté. Le 4 avril 1912, c’est le tour de Carouy. Le 7 avril 1912, les policiers capturent Callemin, résultat important celui-ci étant l’un des protagonistes les plus importants avec Garnier et Bonnot. Le 24 avril 1912, Monnier est également arrêté.
Le 24 avril 1912, Louis Jouin, numéro 2 de la sûreté nationale qui est chargé de l’affaire, perquisitionne à Ivry-sur-Seine au domicile d’un sympathisant anarchiste. Dans une chambre, il a la surprise de reconnaître Bonnot, qui le tue à coup de revolver puis parvient à s’enfuir. Blessé au cours de la fusillade, Bonnot se rend chez un pharmacien pour se faire soigner. Il explique au pharmacien qu’il est tombé d’une échelle, mais celui-ci fait le rapprochement avec l’affaire d’Ivry et prévient les autorités. La police peut ainsi avoir une idée approximative de l’endroit où se trouve Bonnot et passe la région au peigne fin. Le 27 avril 1912, elle le surprend dans sa cachette de Choisy-le-Roi. Bonnot a le temps de se retrancher dans sa maison, et le chef de la Sûreté préfère faire cerner les alentours et attendre les renforts plutôt que de donner l’assaut. Un long siège commence, mené en personne par le préfet de police, Louis Lépine et sous le commandement du capitaine Pierre Riondet et du lieutenant Félix Fontan de la garde républicaine. De plus en plus de troupes diverses arrivent (jusqu’à un régiment de Zouaves avec sa mitrailleuse Hotchkiss dernier cri), ainsi que de nombreux badauds venus assister au « spectacle ». Bonnot sort de temps en temps sur le perron pour tirer sur ses ennemis ; il est évidemment accueilli par des salves de tir mais parvient à chaque fois à s’en sortir indemne. Tandis que le temps passe et que la police tergiverse sur la façon de mettre fin au siège, il se désintéresse peu à peu de ses assaillants pour se mettre à écrire son testament. Finalement, le lieutenant Félix Fontan décide de faire sauter la maison à la dynamite. Grièvement blessé dans l’explosion, Bonnot prend encore le temps de terminer son testament en affirmant l’innocence de plusieurs personnes dont Dieudonné. Lorsque les policiers emmenés par Guichard donnent l’assaut, il parvient encore à les accueillir à coup de revolver avant d’être blessé. Il décède peu après en arrivant à l’Hôtel-Dieu de Paris.
Après Bonnot, les deux derniers membres de la bande en liberté sont Valet et surtout Garnier, auteur de la plupart des meurtres. Le 14 mai 1912, ils sont localisés dans un pavillon de Nogent-sur-Marne. Les policiers espèrent réaliser une arrestation « en douceur », mais manquant de discrétion, ils sont repérés par Valet et Garnier qui se retranchent dans la maison. Un nouveau siège commence, pratiquement identique à celui de Choisy, avec un très grand nombre de policiers et militaires et une foule de badauds venue suivre les opérations. Pendant plus de 9 heures, Valet et Garnier tiennent en respect une petite armée de forces de l’ordre. Finalement, un régiment de dragons parvient à faire sauter la villa. La police, ayant donné l’assaut, achève les deux hommes et doit ensuite se battre avec la foule pour récupérer les corps que celle-ci voulait réduire en bouillie!
Le procès des membres survivants de la bande à Bonnot a lieu en février 1913. Les principaux accusés sont Callemin, Carouy, Metge, Soudy, Monnier, Dieudonné, Victor Serge, auxquels s’ajoutent diverses personnes accusées d’avoir aidé la bande à différents titres. Callemin est le principal membre survivant ; il utilise le tribunal comme une tribune pour exprimer sa révolte. Il nie les faits qui lui sont reprochés, mais de telle façon qu’il ne laisse guère de doute sur sa culpabilité. Carouy et Metge sont surtout jugés pour le double meurtre de Thiais ; ils nient mais leurs empreintes digitales les accusent sans équivoque. À Monnier et Soudy est reprochée leur participation au hold-up de Chantilly, dont les témoins les reconnaissent formellement. Victor Serge est présenté au début du procès comme la tête pensante de la bande, ce qu’il nie énergiquement, montrant qu’il n’a à aucun moment profité de leurs vols.
Le seul cas véritablement douteux est celui de Dieudonné, accusé de participation au braquage de la rue Ordener. Bonnot et Garnier ont affirmé son innocence avant de mourir. Dieudonné dispose de plus d’un alibi étayé de preuves, montrant qu’il était à Nancy au moment des faits. Contre lui pèsent les témoignages de plusieurs témoins, dont celui de l’encaisseur de recettes dévalisé par la bande.
À l’issue du procès, Callemin, Monnier, Soudy et Dieudonné sont condamnés à mort. Carouy et Metge sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité (Carouy se suicidera par la suite dans sa cellule). Victor Serge est condamné à 5 ans de prison ; il est parvenu à se disculper de l’accusation d’avoir été le « cerveau » de la bande à Bonnot, mais est condamné pour les revolvers retrouvés à son domicile au cours de son arrestation. À l’annonce du verdict, Callemin prend la parole. Alors qu’au cours des débats il avait nié avoir participé au hold-up de la rue Ordener, il s’accuse, et affirme que Dieudonné est innocent. Cette déclaration va être utilisée par le défenseur de Dieudonné, maître Vincent de Moro Giafferi, pour présenter un recours en grâce auprès du président Raymond Poincaré. Celui-ci commue la peine de Dieudonné en travaux forcés à perpétuité. Quant aux trois autres condamnés à la peine capitale, ils sont guillotinés le 21 avril 1913, devant la Prison de la Santé à Paris.
Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, en mai 1968, la salle Cavaillès de la Sorbonne fut rebaptisée salle Jules-Bonnot par les membres du Comité d’occupation Enragés anarchistes et situationnistes. Cf. Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, Paris, Gallimard, 1968 ; et Internationale situationniste, n°12, 1969, p. 22.

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