dimanche 28 février 2010

Documents Situationnistes 7

Documents sur l’édition de la correspondance de Guy Debord
            ALICE DEBORD ; PATRICK MOSCONI, Autour de l’héritage de Guy Debord (Le Monde, 1er novembre 1996)

            Comme de l’huile sur le feu (septembre 1997), préface de Jean-François  Martos à sa Correspondance avec Guy Debord

            JEAN-FRANÇOIS MARTOS, Sur l’interdiction de ma « Correspondance avec Guy Debord » (septembre 1999)

            Avertissement d’Alice Debord au premier volume de la Correspondance de Guy Debord

            À propos d’« Une étrange guerre »

            Présentation du deuxième volume de la Correspondance de Guy Debord, par Alice Debord


    Au courrier du « Monde »
    Autour de l’héritage de Guy Debord

    Le Monde, 1er novembre 1996


Dans les couloirs de l’édition, on entend évoquer depuis peu, pour des raisons commerciales mal dissimulées, des questions d’héritages et de légitimité autour de Debord et de son œuvre. Il n’y a pas de problème d’héritage Debord. Il n’y a qu’un problème Debord. Plus que jamais, on sait à quel point il gêne et empêche de danser en rond tous les négationnistes-staliniens-prolongés, tous les néo-penseurs-de-la-politique — correctement — révisée et une poignée de gauchistes-repentis.
Mais voilà, il n’y a rien à faire fructifier, ni réhabiliter, ni embellir, ni falsifier. Il n’y a pour finir que Debord, son art et son temps tels qu’il les a  révélés, et c’est évidemment beaucoup plus que n’en peuvent supporter tous ces gens. Quant à ceux — très peu — qui se sont trouvés effectivement, à un moment ou à un autre, sur sa route, on a bien vu comment ils ont continué seuls, et ce qu’ils sont devenus. Ils le savent d’ailleurs mieux que personne et préféreront le faire oublier.  Si l’on parle encore d’eux, c’est naturellement grâce à Debord, et non le contraire. Il n’y a pas d’héritiers. C’est Debord qui doit hériter de Debord. On y veille.
        ALICE DEBORD, PATRICK MOSCONI,
     __________________________
    Comme de l’huile sur le feu

    Jean-François Martos, Correspondance avec Guy Debord
    Le fin mot de l’Histoire, Paris, 23 septembre 1998


    « Que ceux qui ignorent apprennent, que ceux qui savent aiment à se ressouvenir. »
        (HÉNAULT)

 LES LETTRES de Madame de Sévigné, qui n’étaient pas destinées à être publiées, sont le premier exemple, en France, d’une correspondance privée devenant « œuvre littéraire ». On sait qu’il fallut pour cela les édulcorer, et que sa petite-fille, puis le gendre de celle-ci, brûlèrent l’ensemble de ces lettres afin d’effacer toute trace de leur contenu originel. Ce n’est que deux siècles, ou presque, après sa mort, que les lettres de Marie de Rabutin-Chantal furent rétablies dans une édition non maspérisée, c’est-à-dire dans leur vérité initiale, grâce à une copie retrouvée.

Plus récemment, et pour rester dans la pratique artisanale, un universitaire pouvait introduire une fausse lettre d’un peintre, évoquant un tableau, dans les archives de ce dernier conservées à la Tate Gallery, et ce afin d’authentifier un faux du même, Giacometti en l’occurrence, pour une vente aux enchères.

De la même façon, mais à plus grande échelle, les archives du KGB continuent de distiller d’étranges nouvelles ou de surprenants documents sur d’estimables personnes, généralement considérées comme exemptes de telle ou telle ignominie. C’est que les néo-staliniens, version repentie ou recyclée, tentent de faire oublier leur propre ignominie originelle en faisant circuler l’idée que, finalement tout le monde a eu les mains sales. Les révélations ad hoc sur George Orwell, véhiculées en 1996 par le Guardian, s’inscrivent dans une même perspective.

Si aucune de ces mésaventures ne risque d’arriver à la présente correspondance, ce n’est pas, pour ne citer que la première, parce que toutes les conventions d’un quelconque « genre littéraire » ont été heureusement ruinées depuis belle lurette : c’est d’abord, et cette raison vaut naturellement pour les suivantes, parce que je publie cette correspondance avec Guy Debord de mon vivant.

Éviter une édition tardive, c’est savoir ne pas se borner au nécessaire témoignage historique, quand partout fait rage la debordologie à son stade intégré — il suffit de voir derrière quel micro, devant quelle caméra, dans quel journal, bref de quel cloaque parlent ceux qui aujourd’hui citent Guy Debord ouvertement ou par la bande, et à tout propos, après l’avoir délibérément ignoré jusque-là ; mais toujours dans le même but.

Intervenir dans le présent offre aussi l’intérêt non négligeable d’attiser plusieurs sujets encore brûlants. Et au-delà de cette évidence qu’une correspondance est à elle-même son propre but, ces lettres constituent objectivement une espèce de rapport, relatif notamment aux diverses façons de mieux perturber une si misérable époque.

On n’est jamais si bien servi que par soi-même : si ce n’est qu’en 1932 que l’on put commencer à lire en français la correspondance entre Marx et Engels, le lecteur aura sensiblement moins attendu pour la présente. Comme je m’en suis occupé, il peut être sûr de son contenu : les aléas de l’écriture virtuelle, comme ses rectificatifs bien réels, n’auront aucune prise en la matière. En outre, l’état actuel de délabrement de l’édition fait que les éditeurs sont de moins en moins adéquats, quand ils ne sont pas franchement douteux ; aussi est-il souvent judicieux de s’auto-éditer chaque fois que cela est possible.

Parmi le tombereau d’inepties sur le sujet, je relève au hasard, dans Le Monde du 16 mars 1997, sous la signature d’un certain Jacques Buob : « Jacques Chirac, qui a conservé le même conseiller en communication, Jacques Pilhan (lui adjoignant, outre sa fille Claude, le secrétaire général de l’Élysée Dominique de Villepin), s’est engagé sur la même voie de la politique spectacle. (…) Voilà la méthode Pilhan, enfant de Guy Debord et de Jacques Séguéla. Tout y est : refuser l’initiative aux médias, ne pas leur laisser le choix du lieu, ni du moment, ni du sujet, créer un effet d’attente et de curiosité, (…) Pour lui, en bon ex-situationniste, l’important, c’est l’image. » Cette insinuation lourdaude d’un « ex-situationniste » conseillant Jacques Chirac ne tient évidemment pas une seconde. Il suffit de consulter le tableau précis et complet des effectifs de l’I.S. dans L’Internationale situationniste, publié par Jean-Jacques Raspaud et Jean-Pierre Voyer aux Éditions Champ Libre en 1972. Mais Guy Debord lui-même n’avait-il pas auparavant été dénoncé comme l’inspirateur secret de François Mitterrand, comme agent du KGB, ou membre de la CIA ?
Et son livre, La Société du spectacle, n’avait-il pas été condamné comme étant « le guide secret de la conduite de tous les gouvernements constitués depuis sa parution » (Préface à la quatrième édition italienne de « La Société du spectacle ») ? Un moraliste-pessimiste affirmait plaisamment : « Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie. » Faut-il pour autant seguire il suo corso, e lasciar dir le genti ? On peut avoir beaucoup de détracteurs, et même être assassiné de quatre balles dans la tête au fond d’un parking, comme Gérard Lebovici.

 Je ne doute pas un instant que l’on soit parfaitement fondé à réagir, et ce à chaque fois qu’on l’estime utile, ou nécessaire. « Toutes les billevesées de la métaphysique ne valent pas un argument ad hominem » (Diderot). La critique ad hominem est au cœur de l’intention stratégique de « Cette mauvaise réputation… » (Gallimard), livre contre ses détracteurs par lequel Guy Debord visait, en 1993, à torpiller la suite prévisible. Il y affirmait, s’en prenant là à Georgina Dufoix : « il n’est en fin de compte pas difficile, si l’on y pense avec une vigilance suffisante, de supprimer radicalement par avance, grâce à de tels contre-feux, beaucoup des pires possibilités qui auraient autrement pu être abandonnées à la calomnie. »

 La critique ad hominem se montre aussi comme chez elle, tout au long de cette Correspondance avec Guy Debord. Dans plusieurs cas, les mêmes personnages se retrouveront épinglés publiquement, par exemple dans « Cette mauvaise réputation… » ; mais ce sera alors, à la différence d’un dialogue épistolaire qui progresse dans le temps, dans la formulation qui convient au public le plus large.

 De la même façon, le lecteur attentif se doutera que quelques individus, ou quelques aspects de l’époque, évoqués dans telle ou telle lettre, ont pu inspirer — mais c’est nécessairement plus implicite — certains passages ou se reflètent dans certaines conclusions des Commentaires sur la société du spectacle. Je resterai volontairement très vague à ce propos : aujourd’hui encore, il faut « surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui ».

 Enfin, j’ai souvent constaté que l’abandon de la critique ad hominem est le prélude à l’abandon de toute critique, quand il n’est pas l’indice de la transformation ultérieure de tel ou tel subversif affiché en renégat. Ceux qui voulaient d’abord éviter que la critique s’applique à eux-mêmes, qui avaient encore quelque chose à défendre dans le spectacle, n’ont jamais été en peine de justifier cet abandon initial (aux attaques « superficielles » ou aux « questions de personnes », cet extrémisme-modérantiste saura opposer son sens de la mesure contre ce qui est excessif, comme le sérieux de sa pseudo-objectivité). Mais que serait la critique radicale sans argument ad hominem ? Ceux-là ont préféré oublier que « la théorie est capable de saisir les masses lorsqu’elle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem lorsqu’elle devient radicale. Être radical, c’est saisir les choses à leur racine. Or, pour l’homme, la racine, c’est l’homme lui-même. » (Marx)

Les débuts de l’aventure situationniste avaient surtout rencontré le silence, tout au plus ses excès étaient taxés de folie. À partir de 1968, le phénomène commence à être pris au sérieux : le confusionnisme et la calomnie sont alors de mise, comme d’ailleurs une surveillance croissante… Qu’en est-il aujourd’hui ? Le désastre extrême où nous a plongé la démocratie spectaculaire, en confirmant encore plus lourdement les conclusions de Guy Debord, a en bonne part convaincu l’ennemi de la vérité de ses jugements. Le système dominant, qui navigue à vue, aimerait bien avoir l’usage d’un tel sens stratégique, qui lui fait tant défaut. En même temps, il lui faut intensifier le brouillage de la théorie critique, en la banalisant, en la morcelant, en la falsifiant et en la stérilisant 1. Car il sait que la situation n’a jamais été aussi objectivement révolutionnaire, qu’il doit surtout éviter tout réveil de la subversion, et qu’il est partout des colères éparses qui ne demandent qu’à s’affranchir de leurs limites. « L’atmosphère à Gjirokastër est folle. La révolte populaire se transforme en anarchie totale, il n’y a plus de police, plus d’État, plus de règle. La ville s’enthousiasme, s’épanouit, se prend au jeu de la rébellion. » (Le Monde du 11 mars 1997)

Lors de la disparition d’Alexandre le Grand on a pu dire, à propos des Diadoques, qu’à la mort du lion les hyènes se partagent son empire. Il n’y a rien de tel pour Guy Debord, rien à partager ni à hériter : les hyènes du spectacle se servent mal des idées qu’elles récupèrent, et les précautions ont été prises pour qu’elles ne puissent faire usage de quelques autres. Elles pourront tout au plus profiter encore quelque temps de l’éparpillement de la négation. Le destin de la théorie du spectacle appartient d’abord à ceux qui savent être « de leur temps », qui cherchent et expérimentent dans l’époque, à ceux qui vont retrouver individuellement et collectivement les idées d’anti-hiérarchie, de cohérence, de contestation globale, à ces hommes et femmes nouveaux qui se chargeront de reprendre la vieille question de l’auto-émancipation ; et même au-delà, à l’humanité prolétarisée, lorsqu’elle entreprendra la liquidation sociale, supprimant et réalisant la philosophie et l’art.

 De certaines morts, on a dit qu’elles faisaient honte à la vie. Comment ne pas penser alors à Guy Debord, lui qui sut si bien rendre la honte de cette vie plus honteuse encore en la livrant à la publicité ? Et pour moi, « peut-il y avoir de la honte ou de la mesure dans le regret d’une tête si chère ? » (Horace)

Le lecteur verra aussi dans ces pages comment commence une amitié, et comment elle s’arrête. Ce qui a joué également, et qui transparaît, je pense, dans cette correspondance, c’est le sens de l’amitié qu’avait Guy Debord : non pas un simple rapport politique au sens traditionnel du mot, c’est-à-dire coupé du reste de la vie courante, mais bien plutôt une relation où chaque aspect mis en jeu trouve sa vérité par référence à l’ensemble de la vie que l’on s’est choisie ; et finalement, cette relation est naturellement une critique de la politique. C’est alors seulement que la sensation de l’écoulement du temps peut se diluer - le vin aidant - dans la qualité d’un moment, par la passion partagée d’un projet commun.«Et quelques rencontres, seules, furent comme des signaux venus d’une vie plus intense, qui n’a pas été vraiment trouvée.»

Je tiens à dissiper ici la fâcheuse impression que pourrait avoir le lecteur, en s’étonnant de constater parfois quelque lacune, ou plutôt une espèce de discontinuité dans cette correspondance. Qu’il n’aille pas l’imaginer tronquée : c’est que le dialogue continue alors, évidemment, mais cette fois de vive voix. Et lorsqu’on se voit, à quoi bon s’écrire ?

 Thoreau dit quelque part que « la plupart des hommes vivent dans un désespoir tranquille ». Voilà ce qu’il faut ruiner. Rien n’est éternel, et encore moins le sommeil des masses. Une autre vie est possible, libre de toute aliénation. Quant à moi, je trouve plutôt exaltant d’avoir brûlé tous les ponts, pour avancer à marches forcées sous le canon du temps.
                                                                                                         (septembre 1997)
        JEAN-FRANÇOIS MARTOS


    1. « Tous debordiens : Léotard, le président, la droite de droite et celle de gauche, les ministères, les finances, tous débordisés de pied en cap. Debord a pourfendu le capitalisme, le communisme, le gauchisme ; l’extrême droite, on n’en parle pas ; l’Église, c’est une évidence ; les institutions, cela va de soi, les impostures révolutionnaires, ce fut comme une mission, le travail, la réputation, les patrons, les papes et les sous-papes, et ils l’adorent. (…) Aujourd’hui, sa pensée est réduite à ce qu’elle dénonce. Ses ennemis sont prévus par le logiciel. Il y a un désir de Debord qui dit tout. Accidents d’auto sous le tunnel, momeries papales, servent de leurre. On n’y apprend rien. » — Francis Marmande, Debord d’abord (Le Monde du 26 septembre 1997). [Note de J.-F.M.]

    Jean-François Martos
    Sur l’interdiction de ma « Correspondance avec Guy Debord »
    Le fin mot de l’Histoire, Paris, décembre 1999

 

    « Dire à voix haute ce qui est. »

         (ROSA LUXEMBOURG)
   


 À LA FIN SEPTEMBRE 1998, j’ai publié ma correspondance avec Guy Debord. L’éditeur Fayard, en parfaite complicité avec Alice Debord, déclencha aussitôt un procès pour interdire mon livre. Cet éditeur venait d’acheter, par une avance sur droits de 480.000 francs, une « Correspondance complète de Guy Debord ».

 Un premier « référé d’heure à heure », réclamant la saisie et de copieux dommages et intérêts, fut refusé par le juge, ce qui permit au livre de circuler quelque temps librement. Puis, Fayard et Alice Debord ayant fait appel de cette décision, l’interdiction fut ordonnée le 16 décembre 1998, et confirmée par le jugement au fond du 13 janvier de l’année suivante.

 Pour mieux saisir le sens d’une telle mesure, il faut d’abord rappeler la pratique de Guy Debord, et des situationnistes, en matière d’anti-copyright : « Tous les textes publiés dans “Internationale Situationniste” peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés, même sans indication d’origine. » Cette mention figure en tête de chacun des douze numéros de la revue dont Guy Debord fut directeur de publication. Elle signifie aussi que la propriété intellectuelle ou artistique est dénuée de fondement dans un mouvement qui avait d’emblée épousé la cause de la dévaluation de l’art (la peinture industrielle fut par exemple ce procédé par lequel les situationnistes ont cherché à dévaloriser l’usage traditionnel de la peinture : l’inflation quantitative de ces interminables rouleaux de toile peints à l’aide de machines visait à détruire la valeur marchande de l’art). Cette position fut évidemment maintenue tout au long de sa vie par Guy Debord : « Je ne défends certes pas le principe de la propriété littéraire. Comme disait Brecht, “toute chose appartient à qui l’améliore.” » (Correspondance avec Guy Debord)

Même lorsqu’il s’agissait d’ennemis, c’est une semblable cohérence qui doit être soulignée. Dans une réponse publique à une lettre adressée à Guy Debord par un éditeur stalinien, l’I.S. a ainsi pu affirmer : « Les révolutionnaires, quant à eux, ont toujours pu reproduire tout ce qu’ils voulaient des textes de l’I.S. : et nous ne nous sommes jamais opposés en aucune façon aux multiples éditions-pirates, faites dans dix pays, de nos textes et de nos livres. Mais la maison d’édition Feltrinelli n’est même pas digne de l’édition-pirate. Et même vous, par ailleurs, si vous passiez outre à notre refus, vous pouvez être assurés que nous ne nous y opposerions par aucune voie juridique et bourgeoise. » (Correspondance avec un éditeur) Une lettre de l’I.S. cosignée par Guy Debord, et s’attaquant cette fois aux falsifications de l’éditeur De Donato, déclare pareillement : « Il est sûr que l’organisation révolutionnaire au nom de laquelle nous parlons ne s’abaissera pas à engager contre toi une quelconque poursuite devant la justice bourgeoise. » (Les faux de De Donato, publié dans Internazionale Situazionista n° 1). Lorsque Guy Debord dut faire une unique exception à la règle qu’il s’était fixée (quelques journaux l’ayant accusé d’avoir assassiné, ou fait assassiner, son ami Gérard Lebovici), c’est néanmoins en ces termes qu’il s’exprima : « J’ai toujours négligé la presse. Jamais je n’ai tenté d’y exercer un droit de réponse, et moins encore aurais-je voulu intenter une action en justice contre des gens qui n’ont pas cessé de me diffamer, aussi loin que ma mémoire remonte. » (Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici) Ou encore, et il s’en prenait là au mauvais traitement infligé à La Société du spectacle par une kyrielle de traducteurs spécialement indélicats : « Ce traitement n’est pas non plus particulièrement réservé aux ouvrages subversifs, parce que dans ce cas les falsificateurs au moins n’ont pas à craindre d’être assignés par l’auteur devant les tribunaux. » (Préface à la quatrième édition italienne de « La Société du spectacle »)

 L’anti-copyright ne se conçoit pas sans le rejet de la justice bourgeoise. Aux misérables conventions de la propriété littéraire, qui voudraient réduire toute expression, et donc la théorie critique, à une simple valeur d’échange, les situationnistes ont toujours opposé la seule appropriation qui vaille, celle de la valeur d’usage de cette théorie, par ceux qui seuls peuvent en vérifier l’effectivité en la pratiquant.

 L’ensemble de ce qui précède montre déjà suffisamment que l’interdiction de mon livre s’inscrit en contradiction totale avec l’esprit même et la pensée de Guy Debord. Mais ce n’est pas tout, puisque celui-ci a également affirmé (je venais alors de terminer l’Histoire de l’I.S., qu’il m’avait demandé d’écrire) : « Comme il est bien possible que tu deviennes l’historien qui “fait autorité” sur ces questions, et comme les menteurs persisteront sûrement dans des inventions imprévisibles, je te fais maintenant une liste rapide de la totalité de [mes] pseudonymes : c’est-à-dire que tout autre serait ultérieurement inventé (…) » (lettre de Guy Debord à Jean-François Martos du 27 juillet 1988, publiée dans Correspondance avec Guy Debord). Ou encore, et il faut noter qu’il s’agit là de la dernière lettre qu’il m’a écrite : « Je te remercie, encore une fois, pour les documents que tu me transmets. Et je n’oublie pas plusieurs années, durant lesquelles je n’avais réellement gardé de contact avec personne d’autre ; et combien a été précieuse alors cette seule aide. (…) Comme tu es, par excellence, mon historien (car je me méfie beaucoup des autres, on le sait bien), je te communique un texte semi-confidentiel (…) » (lettre de Guy Debord à Jean-François Martos du 26 décembre 1990, publiée dans Correspondance avec Guy Debord).
Il est clair que de fréquentes informations, ou des documents, m’étaient communiqués par Guy Debord pour que je les rende publics ultérieurement. La justice peut interdire l’historien, elle n’interdira pas le jugement de l’Histoire.

 Si la volonté de ne pas prendre en considération les notions de propriété littéraire ou de copyright émerge très tôt (le détournement, « se heurtant de front à toutes les conventions mondaines et juridiques », est ainsi caractérisé en 1956, dans le n° 8 de Les Lèvres nues : « Dans son ensemble, l’héritage littéraire et artistique de l’humanité doit être utilisé à des fins de propagande partisane (…) À vrai dire, il faut en finir avec toute notion de propriété personnelle en cette matière. ») chez Guy Debord, on a vu que cette même volonté s’est affirmée sans aucune exception pendant près de quarante ans, et ce par conséquent bien au-delà de la date à laquelle il avait rédigé son testament (1973). Cette volonté était si forte chez lui qu’elle était également devenue celle de son principal éditeur et ami, Gérard Lebovici. En 1980 par exemple, ce dernier écrivait aux Éditions Nautilus : « Nous laissons toute liberté à tous les éditeurs-pirates pour faire toutes leurs bêtises, qui ne nous engagent en rien. » (Correspondance de Champ Libre Vol. I). Aucune édition-pirate d’un livre de Debord n’a jamais été contestée ni poursuivie ; certaines furent seulement critiquées, lorsqu’il le fallait. La critique est une arme de révolutionnaires, la poursuite judiciaire est une arme de possédants. Les termes du testament de 1973, invoqué lors du procès, n’entrent aucunement en contradiction avec tout ce qui précède : la cession de droits que Guy Debord possédait lui-même de son vivant n’implique en aucune manière la modification de l’usage que Debord en faisait lui-même de son vivant. Personne ne conteste qu’Alice Debord ait hérité de droits : ce qui est contesté c’est l’usage qu’elle en fait.

Présumant qu’Alice Debord défendait toujours nos positions communes antérieures, je ne pouvais certes imaginer un tel retournement, où elle prendrait le rôle de « l’intervenante volontaire » dans un procès contre moi. C’est dans un tel contexte qu’il faut goûter pleinement cette bouffonnerie venant se pavaner dans un journal : « Dans les couloirs de l’édition, on entend évoquer depuis peu, pour des raisons commerciales mal dissimulées, des questions d’héritages et de légitimité autour de Debord et de son œuvre. Il n’y a pas de problème d’héritage Debord. Il n’y a qu’un problème Debord. (…) il n’y a rien à faire fructifier (…) Il n’y a pas d’héritiers. C’est Debord qui doit hériter de Debord. » (Alice Debord et Patrick Mosconi, Le Monde du 1er novembre 1996).

L’assignation en référé d’heure à heure affirme : « Fin septembre 1998, Madame Alice Debord a eu la surprise de découvrir en librairie un ouvrage de Jean-François Martos intitulé “Correspondance avec Guy Debord” (…) ». N’est-ce pas feindre l’étonnement que de se prétendre surpris par la publication de ma correspondance ? Je ne parle pas seulement là du fait que la publication de correspondances ait été une constante, chez les situationnistes et autres radicaux, comme arme d’intervention critique dans les débats du moment (il suffit par exemple de parcourir les volumes de la Correspondance des Éditions Champ Libre, comme diverses publications situationnistes, ou encore le Débat d’orientation de l’ex-Internationale situationniste, d’ailleurs spontanément édité par d’autres). Mais aussi, tout simplement, je dirai qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que je fasse ce que j’ai toujours fait. J’ai ainsi publié, en 1971, Les ouvriers italiens et la révolte de Reggio de Calabre, traduction d’une brochure de la section italienne de l’I.S. J’ai réédité en 1972 le Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale, texte de Guy Debord de 1957 ; et ensuite, vers 1976, Pour la forme, livre d’Asger Jorn à l’origine édité par l’Internationale situationniste en 1958. Ces textes étaient joyeusement édités à perte, ayant pour seul but de répandre des vérités critiques.

Lorsque je l’ai rencontré, Guy Debord se montra naturellement heureux de voir pratiqué ce qu’il avait toujours encouragé. Je ne crois d’ailleurs pas avoir eu là de grand mérite, car nous étions alors nombreux à assurer la reproduction et la distribution d’écrits subversifs. Plus généralement l’état d’esprit était tel, en matière d’édition révolutionnaire, que personne ne s’avisait de venir chicaner sur des questions de copyright ou de propriété littéraire, sous peine d’être la risée générale ou d’essuyer des insultes. Il est vrai qu’à l’époque, la restauration qui suivit Mai 68 n’avait pas encore parachevé sa glaciation, aussi les marchands n’osaient-ils pas trop la ramener.

 Toujours dans le domaine de l’édition contestataire ou radicale d’alors, j’ajouterai un exemple encore plus frappant de cet état d’esprit. En 1976, lorsque Mustapha Khayati voulut s’opposer à la réédition par Champ Libre de La Misère en milieu étudiant, Gérard Lebovici lui répondit : « J’ai en effet décidé de rééditer La Misère en milieu étudiant, sans demander votre avis, pas plus que celui de son premier éditeur, l’U.n.e.f. Si vous aviez été, en toute indépendance, le seul auteur de cet opuscule, je vous aurais tout de même répondu (…) que toutes ces tentatives de censure obscurantistes seront toujours à traiter avec le même mépris. (…) Votre nostalgique prétention est vaine envers un document qui appartient à l’histoire (…) ». Cette lettre, publiée dans le Volume I de la Correspondance des Éditions Champ Libre, était ainsi commentée par Guy Debord dans ce même volume : « Tu as très justement reconnu mon style (…) dans la lettre aux ratgebistes signée de Lebovici, qui n’est pas sous cette forme écrite par moi, mais où il a placé nombre d’éléments de réponse que je lui avais fournis. » Que penserait Guy Debord 2 des censeurs obscurantistes d’aujourd’hui, qui n’ont même pas écrit ce qu’ils interdisent ? Quel au-delà du mépris leur réserverait-il ?

Alice Debord n’a donc pas à se déclarer surprise de la publication de ma correspondance. C’est bien plutôt moi qui suis surpris de son revirement.Entre autres arguments l’éditeur Fayard, défendant son bout de gras, a mis en avant le préjudice commercial qu’il aurait subi. Bien qu’étant totalement indifférent aux querelles d’épiciers, je répondrai à ce propos, puisque l’on m’attaque, que mon édition n’avait aucunement la possibilité, ni même d’ailleurs l’intention, de nuire à celle de Fayard ; et pas seulement parce que ma Correspondance avec Guy Debord est un projet bien distinct, dans la forme, la disposition du contenu, les visées, d’une Correspondance complète de Guy Debord en six volumes. Mais aussi parce que seul un fragment, présenté, ordonné et annoté différemment, peut être commun à mon édition et au tome VI de celle à venir de Fayard, lequel tome, aux dires du contrat, ne devrait pas paraître avant 2004 au plus tôt. C’est pourquoi tout lecteur intéressé par la correspondance de Guy Debord en général (ce qu’il pourra y trouver est une autre question, que j’évoque plus loin) se procurera ce sixième volume, qu’il ait ou non lu ma propre édition. Plus encore, une lecture de mon livre ne peut que contribuer à aiguiser positivement l’intérêt du lecteur pour une correspondance plus élargie, ce qui rend encore plus absurdes les angoisses commerciales de Fayard se lamentant que « les lecteurs potentiels ne sont pas si nombreux ». Voilà qui traduit plutôt l’étrange manque de confiance de cet éditeur dans sa publication à venir.

J’ai d’ailleurs toujours pensé qu’en ces domaines diversité ne nuit pas. Je me souviens par exemple qu’en 1980, lorsque j’ai publié ma traduction de Du terrorisme et de l’État, de Gianfranco Sanguinetti, paraissait simultanément une édition grenobloise. Chacune des deux publications sut trouver son chemin parmi ses lecteurs (une notable partie s’étant même procuré les deux éditions pour les comparer), et je me suis dit tranquillement que la meilleure gagnerait.

 Pour en revenir à ce Goliath de l’édition qui veut me faire passer pour le David qui vient l’abattre, menaçant son réseau de distribution avec un livre différent auto-édité à trois mille exemplaires et auto-diffusé principalement dans quelques librairies parisiennes, je dois dire que, sans mésestimer mes capacités, j’aurais trouvé parfaitement risible une si époustouflante accusation s’il ne s’était agi d’une affaire si sinistrement sérieuse.

 Quant à « l’exclusivité » d’Alice Debord et de Fayard que je n’aurai pas respecté par ma « publication intempestive » (ai-je jamais cherché à être convenable ?), je rappellerai simplement que la critique radicale ne raisonne pas en termes d’exclusivité mais de nécessité historique. C’est naturellement là une nécessité qui exclut l’exclusivité.

 J’ai également été accusé de « contrefaçon », et là je dois avouer que je trouve cette accusation résolument swiftienne. En publiant simplement ma correspondance à ma façon, j’ai donc réussi à « contrefaire » des années à l’avance un livre non encore publié et, je le répète, forcément autre (« L’Éditeur confie à Madame Alice Debord et Monsieur Patrick Mosconi, qui acceptent, le soin d’écrire le texte original d’un livre (…) », affirme le contrat). On pourra peut-être bientôt, selon une conception si remarquablement avancée de la contrefaçon, interdire n’importe lequel des livres qui paraissent, sous prétexte que les suivants seront eux aussi composés de lettres de l’alphabet. Et pourquoi pas, puisque l’on voit aujourd’hui des producteurs de cinéma acheter à l’avance des paysages pour des films qu’ils envisagent de faire tourner, déniant le droit à d’autres d’y filmer quoi que ce soit sous peine d’être traîné devant un tribunal.

Un autre grief qui m’est reproché mérite une attention particulière : je n’ai « pas hésité à publier (…) plusieurs photographies de Guy Debord, dont une où il est représenté avec Madame Alice Debord dans une scène d’intimité familiale, les seins nus. Cette reproduction constitue une atteinte intolérable à l’intimité de la vie privée de Madame Debord et à son droit à l’image. » (Assignation à jour fixe) Je remarquerai d’abord que l’utilisation de photographies de personnes privées est constante à travers toute la vie de Guy Debord, et qu’elle ne s’est jamais souciée de notions telles que la propriété artistique ou intellectuelle. La désinvolture délibérée avec laquelle les photographies ont été publiées dans les diverses publications situationnistes traduit notamment le refus d’une distinction entre vie publique et vie privée, distinction qui n’a jamais eu cours en milieu radical. Nombre d’individus ont été exclus d’organisations et leur exclusion annoncée comme telle en raison de faits relevant de ce que le Droit considère comme étant la « vie privée ».
Les situationnistes ont résumé leur point de vue en définissant la vie privée comme « une vie privée de tout ». Si donc cette distinction n’avait pas cours, ce n’est pas par négligence mais bien d’une façon consciente et délibérée : et il est tout à fait surprenant et insolite de voir Madame Debord invoquer à présent publiquement, pour les besoins de sa mauvaise cause, une distinction qu’elle avait auparavant toujours traitée avec le plus grand mépris. Il en va de même de la notion « d’intimité familiale », invoquée à présent et passant il n’y a pas si longtemps pour parfaitement risible. Enfin, alors qu’elle apparaît publiquement nue et dans des positions « suggestives » dans le film La société du spectacle, Alice Debord est malvenue de venir s’offusquer pudibondement des photographies, sous cet angle parfaitement anodines d’ailleurs, que j’ai publiées. Mais l’essentiel n’est bien sûr pas là : si j’ai publié ces photographies, c’est d’abord, tout simplement, parce qu’elles font partie intégrante de la correspondance, et qu’elles y sont commentées. Mais c’est aussi parce que ce type de document présente en même temps une signification bien particulière, clairement exprimée par Guy Debord : « Le tome second [du Panégyrique] contient une série de preuves iconographiques. Les tromperies dominantes de l’époque sont en passe de faire oublier que la vérité peut se voir aussi dans les images. L’image qui n’a pas été intentionnellement séparée de sa signification ajoute beaucoup de précision et de certitude au savoir. (…) L’illustration authentique éclaire le discours vrai (…) On saura donc enfin quelle était mon apparence à différents âges ; et quel genre de visages m’a toujours entouré : et quels lieux j’ai habités. Ces circonstancesrassemblées et considérées pourront parfaire le jugement. » Lorsque cette vérité, ce savoir, le jugement sont rendus impossibles par un usage abusif et aberrant du « droit à l’image », c’est la nécessité du témoignage authentique et de l’information vraie, et donc finalement l’histoire, qui passent à la trappe.

À propos du refus par Guy Debord des notions de copyright et de propriété littéraire, le jugement du 13 janvier 1999 décrète : « de son vivant Guy Debord a adopté une position davantage philosophique — relevant de sa manière d’appréhender son vécu —, que juridique ». Dans cette logique du séparé, qui oppose un Debord philosophique à un Debord juridique, je vois surtout qu’il importe d’affirmer un Debord amuseur pour la galerie, dont les positions publiquement proclamées sa vie durant ne devraient aucunement être prises au sérieux. Quand on sait que la cohérence entre la théorie et la pratique fut au centre de l’activité révolutionnaire de Guy Debord, je vois aussi à quoi sert une telle affirmation, et quels intérêts, pas seulement économiques, elle exprime.

Dans la même décision du 13 janvier, les juges considèrent que la qualité de destinataire d’une lettre ne rend pas celui-ci propriétaire du contenu intellectuel de la dite lettre, dont il ne possède que l’entité matérielle. Voilà qui est aller bien vite en besogne : outre le fait que ces lettres appartiennent à l’histoire, c’est à nouveau la logique de la séparation qui est ici à l’œuvre. En effet, le destinataire d’une lettre n’est pas seulement le détenteur de son support matériel : en tant que destinataire, il est très souvent l’inspirateur de la lettre, soit au sens où son correspondant lui répond et se situe sur le terrain qu’il avait lui-même défini, soit au sens où son correspondant loue par exemple ses qualités personnelles, ou encore le critique (ou toute autre interaction qui constitue la dynamique même d’une correspondance). Dès lors, le destinataire d’une lettre est, à ce titre comme aussi au titre d’auteur des lettres qu’il adresse en retour, à considérer comme coauteur d’une correspondance qui est, elle, à considérer comme un tout. La séparation artificielle d’une correspondance, qui est par définition une réalité vivante et intersubjective, afin de constituer des fragments de réalité auxquels on peut dès lors trouver de légitimes propriétaires pouvant user et abuser de leurs droits, est la violation flagrante d’une telle réalité, et doit être considérée comme destruction volontaire du contenu réel de cette correspondance.

Mon édition est manifestement, jusqu’à nouvel ordre, la seule que l’on puisse qualifier de rigoureusement « complète » (ce qui n’a pu être publié, on imagine assez aisément pourquoi, représentant une part infime), à l’intérieur du cadre qu’elle s’est fixé comme dans la période qu’il parcourt. Cette édition livre au lecteur tout ce qui est disponible pour lire les lettres, c’est-à-dire pour les comprendre, à savoir notamment toutes les lettres de et à Guy Debord. L’édition prévue par Fayard (l’Assignation devant la Cour d’Appel affirme : « la correspondance de Guy Debord est très volumineuse, et ne pourrait être publiée telle quelle sans sélection (…) » ; c’est moi qui souligne) est manifestement une édition qui se veut intégrale, au sens de la chronologie, mais incomplète par principe même, puisqu’elle ne contiendra, très vraisemblablement, que les lettres écrites par Guy Debord, et ni celles auxquelles il répond ni celles qui répondent aux siennes : nous aurions alors l’illustration d’une conception parfaitement falsifiante de toute correspondance. Le lecteur ne pourrait plus lire c’est-à-dire comprendre les lettres qu’il tiendra entre ses mains, et celles-ci, devenues simple objet de collection, perdraient une grande partie de leur lisibilité (la succession incompréhensible et unilatérale qu’est une non-correspondance s’intitulant fallacieusement Correspondance complète). Est-ce ainsi que l’ennemi du fétichisme finirait en fétiche ?
En 1972, les Éditions Champ libre ont publié un livre dont la couverture est constituée par l’inscription suivante, au recto et en pleine page : La véritable scission dans l’Internationale, circulaire publique de l’Internationale  situationniste, Paris, 1972. Il s’agit du détournement, y compris dans le graphisme,  de la couverture d’une brochure de la première Internationale, reproduite symétriquement au verso de ce même livre de Champ Libre, et toujours en pleine page :
Les prétendues scissions dans l’Internationale, circulaire privée du Conseil général  de l’Association Internationale des Travailleurs, Genève, 1872. Ce détournement de  couverture fut, naturellement, reproduit tel quel lors de la deuxième édition de ce  livre par Champ Libre, en 1981, et de même ensuite lors d’une troisième édition,  pirate cette fois. Quelle ne fut pas ma stupéfaction en tombant sur l’édition de  1998, par Fayard, du même livre : le détournement avait complètement disparu, et le  titre, amputé, transformé en La Veritable Scission (ce qui n’empêche pas cette  édition d’affirmer : « Le texte qu’on lira ici est celui de l’édition originale »).

Ce qui est déjà parfaitement intolérable pour un texte historique prend toute son  ampleur quand on connaît l’importance centrale du concept de détournement chez Guy  Debord (comme sa volonté clairement exprimée ici dans l’Avertissement pour la  troisième édition française de « La Société du Spectacle » : « Le livre, auquel je  n’ai jamais changé un seul mot, a été réédité dès 1971 (…) La présente édition, elle  aussi, est restée rigoureusement identique à celle de 1967. La même règle commandera  d’ailleurs, tout naturellement, la réédition de l’ensemble de mes livres chez  Gallimard. Je ne suis pas quelqu’un qui se corrige. »).

Dans la préface à mon livre interdit, j’ai donné quelques exemples de trucage ou  de falsification : à propos de la correspondance de Madame de Sévigné ; puis au sujet  d’une fausse lettre introduite dans les archives d’un peintre en renom ; ou encore  concernant de surprenants documents opportunément extraits des archives du KGB afin  de discréditer certains. Considérant que l’on n’est jamais si bien servi que par soi -même, j’affirmais, à propos de ma correspondance et à l’adresse du lecteur : « Comme  je m’en suis occupé, il peut être sûr de son contenu : les aléas de l’écriture  virtuelle, comme ses rectificatifs bien réels, n’auront aucune prise en la matière. En outre, l’état actuel de délabrement de l’édition fait que les éditeurs sont de  moins en moins adéquats, quand ils ne sont pas franchement douteux ; aussi est-il  souvent judicieux de s’auto-éditer chaque fois que cela est possible. » J’évoquais là  clairement l’extension des trucages que permet l’informatisation accélérée, d’où l’ utilité d’une autogestion bien comprise en matière d’édition. Je pensais alors à d’ autres et à de futures publications (par exemple, mais pas seulement, à de possibles  faux, prétendument écrits par Guy Debord, qu’il m’avait demandé de dénoncer le cas  échéant — Correspondance avec Guy Debord, page 112) et non pas à celle prévue par  Alice Debord, projet bien différent du mien ; et je n’aurais jamais voulu nuire en  quoi que ce soit à une véritable correspondance complète de Guy Debord, dont l’ importance et la nécessité ne peuvent échapper à aucun lecteur sérieux. Mais  aujourd’hui, quand je vois pointer à l’horizon une correspondance fayardisée de Guy  Debord (c’est-à-dire unilatérale), comme après la maspérisation de La véritable  scission dans l’Internationale, il est piquant, si l’on peut dire, de constater à  quel point ce que j’affirmais ci-dessus dans Comme de l’huile sur le feu doit  concerner aussi maintenant l’édition Alice Debord-Fayard.

L’opération « correspondance » n’était évidemment pas innocente. Préface, notes,  disposition, documents ont contribué ensemble à faire de mon livre une intervention  critique à chaud (« Éviter une édition tardive (…) ne pas se borner au nécessaire  témoignage historique (…) attiser plusieurs sujets encore brûlants », amener des  informations utiles, des éclaircissements notables), laquelle eut le temps de créer  quelque effet avant l’interdiction et malgré l’omertà généralisée de la presse sur sa  possibilité imminente, à la quasi-exception d’Hélène Hazera dans Libération « Jamais censure n’a été plus parfaite. » (Commentaires sur la société du  spectacle) Jamais autant de livres n’ont été interdits ou sous le coup de procédures  judiciaires. Le procédé a atteint une telle perfection qu’un livre peut être interdit  avant même qu’il ne soit écrit, comme ce fut le cas en octobre 1998 (à propos de la  biographie d’un acteur de cinéma). Avec cet habit neuf qui sied si bien au  spectaculaire intégré, voici revenu le temps des autodafés.

Le procès « commercial » qui m’a été intenté n’aboutit pas seulement à nier ma  liberté d’expression, il débouche immédiatement sur une censure politique. À quoi  sert cette interdiction, son enjeu comme ses effets, qui elle réjouit ou qui en est  soulagé, voilà qui n’est que trop clair.

Il me semble que l’interdiction d’un livre doit faire horreur à tout libertaire authentique. Parmi les correspondants de Guy Debord, plusieurs se considèrent  aujourd’hui encore comme libertaires. Et n’exigeront-ils pas, à juste titre, une  correspondance réellement complète ?
Il est une chanson qui vient d’être rééditée, d’Alice Becker-Ho justement. Elle
fut écrite en 1968, et dit notamment :

        « Le vieux monde et ses séquelles,
        Nous voulons les balayer.
        Il s’agit d’être cruels,
        Mort aux flics et aux curés. »

    Et en voici une autre, de Boby Lapointe cette fois, et qui dit :

        « Ton cœur n’a plus la chaleur
        Que j’aimais
        Il bat au rythme du fric
        Il vit à l’ombre des flics. »

Elle s’appelle Ça va… ça vient, et elle est extraite d’un disque intitulé : Comprend qui peut.

        ¡Anda jaleo!                                         

        (septembre 1999)
       JEAN-FRANÇOIS MARTOS

    2. Que penserait-il aussi de sa biographie autorisée, réalisée par Philippe Sollers ? À propos de l’émission télévisuelle Un siècle d’écrivains, consacrée à Guy Debord, je lis en effet, dans Le Figaro du 22 juillet 1999 : « Philippe Sollers a obtenu l’autorisation de la veuve de Guy Debord pour réaliser ce document ». Ça promet du spectacle. [Note de J.-F.M.]
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    Avertissement

    Guy Debord, Correspondance, volume I, juin 1957 - août 1960
    Librairie Arthème Fayard, Paris, 13 octobre 1999

   

 Sous le titre de Correspondance paraîtront, en six volumes, les lettres de Guy Debord dont il avait lui-même conservé les doubles. D’autres, qui nous ont été généreusement communiquées (soit par leurs destinataires ou ayants droit, soit par les institutions auxquelles elles avaient été confiées pour leur conservation) sont venues les compléter.

Quelques refus dus à des dissensions demeurées vivaces, des réticences vagues plus ou moins justifiées 3, des destructions, mais aussi naturellement la perte pure et simple de ce type d’écrit, nous priveront parfois à jamais de lettres dont le nombre ne peut être a priori évalué. Ce manque est particulièrement tangible s’agissant des années les plus reculées par lesquelles nous avions envisagé de commencer cette publication.


Nous avons donc décidé de faire paraître dans le volume I les lettres de Guy Debord depuis la fondation de l’Internationale situationniste à la Première Conférence de Cosio d’Arroscia (Italie) en juillet 1957 jusqu’à la Quatrième Conférence tenue à Londres en septembre 1960.

Toutes les lettres se reportant à la période précédente (époque de l’ Internationale lettriste) seront rassemblées dans le dernier volume, augmentées des lettres supplémentaires qui nous seront parvenues d’ici là.


Pour aider à la compréhension, des notes succinctes seront portées -toutes les fois que le besoin s’en fera sentir et dans la mesure de nos propres connaissances  - qui restitueront les faits et les personnes dans leur contexte historique. Chaque année sera, en outre, précédée d’une liste chronologique des événements marquants.


Cette correspondance globale, riche d’enseignements sur la personnalité et le rôle actif qu’il a tenu durant ces quarante années4, prend ainsi sa place dans l’œuvre complète de Guy Debord. Elle orientera peut-être différemment le nombre toujours croissant des biographes pressés de tirer des conclusions hâtives à partir de toutes sortes de légendes qui n’ont pas manqué de courir autour de quelqu’un dont on s’est spécialement plu à entretenir la notoire mauvaise réputation.

        ALICE DEBORD


3. Hormis des lettres d’injures spécifiques, Guy Debord a toujours conservé envers ceux avec qui il échangeait une correspondance — et la preuve en apparaîtra tout au long de cette publication — un ton amical dont certains se sont par la suite prévalus. Ceux-ci savent cependant qu’un arrêt brutal et définitif — souvent sans la moindre explication — marquait la fin d’une relation dont beaucoup ont préféré garder mystérieuses les raisons véritables. [Note d’A.D.]
 4. Guy Debord avait 25 ans en 1957. [Note d’A.D.]

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    À propos d’Une étrange guerre

    Céline Rafestin, chargée de production, à Jean-François Martos

        Paris, le 11 Avril 2000
        M. Jean-François MARTOS
        (…)

        MONSIEUR,

 Faisant suite à notre conversation téléphonique de ce jour, je vous récapitule
notre demande. M.F.P. (Méditerranée Film Production), filiale de France 3, prépare un documentaire de 45 minutes environ sur Guy Debord, dans le cadre de l’émission de Bemard Rapp « Un siècle d’écrivains »5
Il s’agit d’un film de Philippe Sollers et d’Emmanuel Descombes, écrit en collaboration avec Jacques Forgeas.

Le réalisateur, Emmanuel Descombes, souhaite utiliser quelques photographies prises par vous en respectant les cadres jaunes indiqués sur les photocopies ci-jointes.

Les photos prises en extérieur de Champot vont être montées pendant 15 secondes avec des prises de vue du bâtiment et des champs alentours effectuées par Emmanuel Descombes lors du tournage.

Les trois photographies en intérieur sont montées à la suite pendant 15 secondes afin d’avoir des différentes photos de Guy Debord.

Comme vous pouvez l’imaginer, il n’a pas été facile d’obtenir des documents sur Guy Debord et nous avons donc essayé d’utiliser au maximum tout ce que nous pouvions trouver.
À ce titre nous vous demandons l’autorisation d’utiliser vos photographies, et ce dans quelles conditions ?
Les droits de diffusion concédés à France 3 sont les suivants :
        • Droits de diffusion par voie hertzienne terrestre sur le territoire français (métropole et Dom-Tom) = 2 multidiffusions sur 3 ans à compter de la date d’acceptation par France 3 de la copie antenne.
        • Droits câble et/ou satellite = 1 multidiffusion sur 2 ans à compter de l’
acceptation de la copie antenne.
Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’agréer, Cher Monsieur, l’ expression de mes meilleurs sentiments.


        CÉLINE RAFESTIN
        Chargée de Production
   
    Photocopies jointes à la lettre de Céline Rafestin 6
   
    Notes de l’Éditeur

    5. Ce pauvre film, Une étrange guerre, réalisé par Philippe Sollers avec Patrick Mosconi comme conseiller, et dont Alice Debord est partie prenante, a été projeté le 19 octobre 2000 sur France 3.

    6. Rectangle noir apposé par l’Éditeur : photo interdite par décision de justice du 13 janvier 1999 ; cf. Sur l’interdiction de ma « Correspondance avec Guy Debord », Jean-François Martos, Le fin mot de l’Histoire, Paris 1999.

    Jean-François Martos à Céline Rafestin
        Recommandé A.R.

        Madame Céline Rafestin
        Chargée de Production
        EURAL-MFP

       23 rue Linois
        75015 Paris
        Paris, le 12 avril 2000

        MADAME,

 Vous me demandez l’autorisation de reproduire mes photos de Guy Debord  de surcroît préalablement truquées par vos soins — dans sa biographie filmée autorisée par Alice Debord et réalisée par Philippe Sollers pour une quelconque chaîne de télévision.

Vous n’êtes pas sans savoir que ces photos figurent dans ma « Correspondance avec Guy Debord » qu’Alice Debord a fait interdire ; pour publier ensuite une correspondance sans correspondant, c’est-à-dire falsifiée ; falsifiée comme ces photos de Guy Debord sur des livres à son sujet ; falsifiée comme le deviendraient mes photos si je vous laissais faire. Cette révision grossière, qui cherche d’abord à couper Guy Debord de tout son environnement historique, s’inscrit plus généralement dans le courant actuel de stérilisation de ses idées, mises en spectacle pour mieux les désamorcer.
 Vous n’ignorez pas non plus ce que je pense de Philippe Sollers, ni ce qu’en pensait Guy Debord : « ce n’est qu’insignifiant, puisque signé Philippe Sollers » (et c’est encore bien en dessous de ce qu’il pouvait m’en dire verbalement).
Je vous refuse donc catégoriquement le droit de reproduire ces photographies. Surtout ne persistez pas à vouloir me les acheter. Même pour tout l’or du monde vous ne les auriez pas : je ne mange pas de ce pain-là.
À l’inventeur du cinéma sans images, vous me donnez l’occasion de faire l’hommage d’une biographie sans mes images. En potlatch de réciprocité, je vous accorde par contre bien volontiers l’autorisation de reproduire la présente lettre dans votre film, au moyen d’un carton et en caractères blancs sur fond noir, et bien lisibles s’il vous plait.

        Avec les salutations qui conviennent,

        JEAN-FRANÇOIS MARTOS
  
    « Non seulement ils nous fusillent, mais ils nous fouillent les poches »,
remarquait déjà Degas l’impressionniste. Mais cette fois c’est raté : au fond de la poche les truqueurs sont tombés sur un cactus.

   ____________________________
    Présentation

    Guy Debord, Correspondance, volume II, septembre 1960 - décembre 1964
    Librairie Arthème Fayard, Paris, 14 février 2001

   
Avec ce deuxième volume, la correspondance de Guy Debord se poursuit sur une  période qui va de septembre 1960 à décembre 1964.Le processus si décrié de la rupture, qui a caractérisé le mouvement  situationniste et que l’on a vu s’amorcer dans le premier volume, va se développer en  se précisant. « La pratique de l’exclusion me paraît absolument contraire à l’ utilisation des gens : c’est bien plutôt les obliger à être libres seuls — en le  restant soi-même — si on ne peut s’employer dans une liberté commune. […] Je l’ai  déjà dit — écrit : je ne veux travailler qu’à un “ordre mouvant”, jamais construire  une doctrine ou une institution. […] De Simondo aux spuristes, toutes les fractions  situationnistes en appelaient à la liberté, mais en réalité c’est clairement leur  position qui était un choix restrictif excluant la masse des possibles de notre  recherche, alors que la position que j’ai défendue n’excluait même pas leur position.
Mais seulement des gens devenus spécialistes d’un seul but. (Sans vouloir distinguer  ici entre ceux pour qui le but unique était “noble”, et ceux pour qui il était  visiblement plus mesquin.) J’espère bien que je montrerai à l’avenir que mon rôle  tend effectivement à ceci », écrivait Guy Debord, le 23 août 1962, à l’ami  indéfectible Asger Jorn.                                                                                                                                                        Retour  

        A.D.
 

Mesrine parle encore...


Le 16 Juillet 1969, Mesrine et sa compagne Janou se font arrêter par la police du Texas et se font incarcérer à Texarcana, pendant 10 jours. Puis il sont extradés au Canada à la prison de Ste HyacintheLe 17 Août 1969, Mesrine et Janou s’échappent de la prison.  Ils seront repris le lendemain et incarcérés au pénitencier St Vincent de Paul. Finalement, Janou est condamnée à 5 ans et demi de prison, Mesrine à 11 années. Très rapidement, il monte un plan d’évasion avec quelques  camarades. Une autre évasion venant de réussir, on fouille de près toutes les cellules et on découvre un poignard artisanal dans celle de Mesrine. Il est envoyé à l’U.S.C. (Unité Spéciale de Correction, équivalent des Q.H.S.) Les cellules étaient constituées de 4 murs de béton, une porte électronique, des bouches d’aération pour l’oxygène et une trappe permettant le gazage des prisonniers, le toit étant une vitre incassable sur laquelle se baladent les gardiens. Il y a de la lumière 24 heures sur 24, “certains n’en dormaient plus et détraquaient leur système nerveux jour après jour... jusqu’à la folie ou le suicide.” écrivit Mesrine. Les conditions de sécurité sont maximales mais Mesrine arrive à monter un plan d’évasion par la cour grillagée, à force de mois d’observation. Le 21 Août 1972, il découpe le grillage et parvient à s’échapper avec son ami Jean Paul Mercier. Il arrêtent une voiture et s’enfuient vers Montréal. En tout, ils sont 6 à faire la belle, mais les 4 autres seront vite repris. Les deux en cavales seront cachés dans un appartement de Montréal par des ami(e)s. Le 26, ils décident de braquer deux banques en 10 minutes (butin : 26000 $ canadiens) à 180 km de Montréal. Il retourne à Montréal, laissant la police à son désarroi. Le 28 août,   ils braquent la Toronto Dominion Bank de Montréal.  Le 31 ils y retournent pour un nouveau braquage, et le 3 Septembre, ils s’en vont relever les compteurs et régler quelques comptes : Jean Paul Mercier et Jacques Mesrine attaquent l’U.S.C. de Saint Vincent de Paul, respectant une promesse de revenir armés pour libérer leurs anciens compagnons. L’attaque démarre par une fusillade nourrie, Mercier est blessé et ils ne parviennent pas à envoyer les fusils automatiques qu’ils destinaient aux prisonniers. Ils fuient in extrémis et parviennent à s'en sortir .Une semaine plus tard, ils vont s’exercer au tir dans la forêt quand ils tombent sur deux gardes forestiers qui les reconnaissent, et, comme il l’écrivit plus tard : “Moins rapides qu’eux, nous aurions pu être étendus à leur place.” Suite au meurtre non prémédité des deux gardes, Mesrine et Mercier deviennent les ennemis publiques numéro 1 au Canada. Mesrine a beaucoup de regrets par rapport à cet accident, il ne souhaitait pas leur mort mais il pense qu’il n’avait pas le choix. Suite à cette avalanche d’évènements, les médias demandent à visiter les U.S.C., il y eu des scandales et finalement leurs fermetures furent obtenues. Mesrine souhaite faire évader Janou, mais celle-ci refuse devant les risques que cela comporte, elle est étroitement surveillée. Mesrine, Mercier, accompagnés de Joyce et Lizon, gagnent un palace à New York, le Waldford Astoria et fuient au Venezuela, à Caracas, en Octobre 72, où ils sympathisent avec un policier haut placé et facilement “corruptible”. Lizon est blessée par un chien et doit retourner se faire soigner très vite. Elle repart avec Mercier à Montréal, Mesrine ne les reverra jamais, Mercier sera tué par un flic deux ans plus tard. Le policier corrompu lui annonce qu’il est recherché par Interpol, et qu’il doit fuir le Venezuela. Il décide de repartir en France. Il recommence les braquages à un rythme soutenu, de Décembre 72 à Mars 73, il braque plus d’une vingtaine de banques....
Ce disque (56 mn) fut pressé au Canada en 1972. Rapidement saisi par la police canadienne, il ne fut jamais diffusé en Europe. Mesrine y dénonce notamment l’existence de chambres à gaz dans la prison qu’était “l’unité spéciale de correction“ de Saint-Vincent de Paul, Canada.
Il fut diffusé par le Syndicat du Crime, prix libre, sur des tables de presses anarchistes...

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Mesrine. Ennemi public n°1 exécuté par la police porte de Clignancourt le 2 novembre 1979. Biographie (pdf).
Mesrine. Braqueur de banques. Pilleur de bourgeois. Dévaliseur de casinos.
Mesrine. Révolté contre l'univers carcéral et les QHS. Attaque et évasions de prisons.
Mesrine. L'Instinct de Mort, son autobiographie publiée par plusieurs éditeurs depuis 1977. Rééditée par le Chien Rouge en 2006. Son testament en mp3 et rtf.
1983- 2008 - Mesrine Superstar. Sa vie, son œuvre adaptée au cinéma, commercialisée...
2008 - Mesrine Ennemi d'État. Ni héros, ni martyr, sa vie, son œuvre inspirent des moyens de lutte contre l'état et la police. C'est le syndrome H5N1. La contamination a déjà commencé...
   " (...) IL N’Y A PAS
 DE HÉROS DANS LA
CRIMINALITÉ.
IL N’Y A QUE DES
HOMMES QUI SONT
MARGINAUX.
QUI N’ACCEPTENT PAS
LES LOIS.
   PARCE QUE LES LOIS
       SONT FAITES POUR
           LES RICHES ET LES
              FORTS."
   ".../...  Nous avions réuni toutes les armes nécessaires pour l'attaque du pénitencier. Tout était prêt. Il ne fut pas question de sortir en ville jusqu'à ce jour. Lizon avait acheté sur ma demande tout un nécessaire d'urgence, allant de la pince au bistouri, du garrot aux comprimés de pénicilline. Elle était un peu triste, car elle aimait Jean-Paul et savait qu'en fin de semaine il allait jouer sa vie. Je la pris par le cou :
     — Pas de soucis à te faire, petite fille, il te reviendra.
     — Et toi, Jacques ?
     — Moi aussi. Tu peux avoir confiance.
   Le dimanche 3 septembre 1972, au matin, nous mîmes les derniers détails au point. Nous savions que ce que nous avions décidé d'entreprendre était presque impossible. Depuis l'évasion, la sécurité avait été encore renforcée. Il nous faudrait faire face, en plus des gardiens armés, aux patrouilles de police et aux voitures des gardes armés. L'unité spéciale de correction faisait partie d'un ensemble de quatre pénitenciers: Saint-Vincent-de-Paul, le centre Leclerc et le pénitencier Laval. Dès les premières balles tirées, nous n'aurions pas plus de trois minutes pour agir. Il fallait être fou pour tenter un coup pareil... ou fidèle à ses amis et aux promesses faites. C'était notre cas." 

L’INSTINCT DE  MORT
"...La mort de Mesrine est un premier cas de remise en cause de la légitime défense invoquée par la police, car celle-ci aurait ouvert le feu sans sommation. Deux nouveaux témoins ont apporté des éclaircissements en octobre 2008 sur France Inter, Guy Peynet, qui était en 1979 le patron du bar Le Terminus, porte de Clignancourt, n’a jamais été entendu sur procès-verbal dans la procédure judiciaire ; il a envoyé une lettre, jointe au dossier. Il affirme que les policiers n’ont pas effectué de sommations avant de tirer sur Mesrine.
Tout ce qu’il a entendu, c’est une rafale de coups de feu suivie du cri : « Bouge pas ! T’es fait ! ». Geneviève Adrey ne s’est jamais exprimée publiquement depuis le 2 novembre 1979. Ce jour-là, alors étudiante en musicologie, elle se trouve dans une cabine téléphonique, avec une amie, porte de Clignancourt, à quelques mètres de la voiture de Jacques Mesrine. Elle raconte avoir entendu des rafales de mitraillette ou, en tout cas, des coups de feu très rapprochés, mais en aucun cas des sommations.
"
 
                                         Documents  Sonores:
Le mieux c'est en P2P genre eMule (tout y est)
A propos de ressources, ceci est pas mal du tout: http://www.theyliewedie.org/ressources/videos/index.php 

                                    

samedi 27 février 2010

« A nouveau sur le Karl Marx de Michel Henry », par Denis Collin.

La déglaciation de l'orthodoxie marxiste autour de l'oeuvre de Karl Marx n'avait laissé place qu'à un éphémère intérêt pour Marx dans les années 1970, jusqu'à voir cet intérêt s'effondrer dans les années 1980 et 1990 au fur et à mesure d'un apparent triomphe de la « Fin de l'histoire » et de la pensée libérale. Maintenant pourtant largement débarrassé de la chape de plomb de la vulgate marxiste officielle des pays de l'Est, le marxisme traditionnel n'a cependant pas disparu. S'il n'est plus porté ou unifié aujourd'hui par de grandes autorités intellectuelles (malgré le ravalement de façade du marxisme traditionnel chez Negri, Hardt, Badiou, etc., cf. Kurz et Jappe, Les Habits neufs de l'Empire. Considérations sur Hardt, Negri, Ruffin, Léo Scher, 2003), dans son effondrement il s'est fragmenté chez les militants  altermondialistes, de gauche et d'extrême-gauche, en une sorte de marxisme naturalisé qui n'a plus besoin d'appareils de parti ou de syndicat. Plusieurs de ces points centraux sont devenus comme un substrat commun, un allant de soi de la militance, un réflexe idéologique de gauche, complètement inintérrogé. Ces points sont par exemple cette idée marxiste d'une exploitation directe d'une classe sociologique sur une autre, des rapports sociaux réduits à de simples rapports de volonté, et un matérialisme historique toujours présent dans les analyses. Tandis qu'au travers de l'unilatérale abolition de la propriété privée, la réappropriation des moyens de production collectivisés et l'utopie de l'automatisme technologique (vive les machines !) qui en découle reste la ligne d'horizon du monde de demain. La nostalgie pour l'État-providence des Trente Glorieuses, le Welfare State, devient alors le point névralgique de la nostalgie de la gauche, qui n'a pour seule critique que l'os néolibéral se mettre sous la dent.  Et la lutte contre la précarisation de nos vies se fait toujours au nom du capitalisme à papa des années 1950-1960, sur fond de mythification du Front Populaire de 36 et du programme du Conseil National de la Résistance en 1945. Contre le CPE, on défend donc le CDI. Cette critique se fait toujours du point de vue du travail que l'on naturalise (travail à défendre et à réaliser en le libérant du capital) et l'on se plaît toujours à ne critiquer dans la valeur qu'une catégorie de la circulation qu'il faudrait distribuer différemment, l'argent étant toujours qu'un simple intermédiaire naturel entre les marchandises afin de les échanger. On se plaît alors à critiquer dans l'idéologie du néolibéralisme le libre-marché et son mythe de l'autorégulation, mais on ne critique toujours pas le marché en lui-même, l'économie  tout court et le travail abstrait comme principe de la synthèse sociale entre les individus. On se complaît alors dans  une critique purement morale en disant que c'est la faute aux vilains spéculateurs et aux méchants patrons et que certaines choses (la culture, le corps humain, etc.) ne doivent pas être que des marchandises, c'est-à-dire ne peut pas à être seulement soumises au pouvoir de l'argent, mais aussi appartenir au droit et à la politique qui seraient nous dit-on un pôle par essence opposé à tout ce qui est économique.

Ainsi, dans cette gauche et extrême-gauche orphelines de toute théorie forte et renouvelée,  mais toujours béquille de la modernisation de rattrapage où finalement la nouvelle République Populaire de Wall Street à coups de nationalisations n'est que l'avenir du libre marché (comme le libre marché n'est que l'avenir du communisme chinois) au sein de toujours les mêmes formes sociales capitalistes, l'existence de la marchandise, de l'argent et de la valeur, tout cela va de soi pour la gauche, tout cela semble exister depuis la nuit des temps pour l'extrême-gauche, donc pourquoi les mettre en cause et en discuter ?
L'eau de pluie comme chacun sait, ça mouille et le travail donne naturellement de la valeur aux biens ! « Une discussion n'est possible que pour ce qui regarde le capital et la plus-value, les investissements et les salaires, les prix et les classes, donc lorsqu'il s'agit de déterminer la distribution de ces catégories universelles qui règlent les échanges entre les hommes. C'est là le terrain où peuvent se manifester les différentes conceptions théoriques et sociales » (Jappe, Les Aventures de la marchandise, Denoël, 2003, p. 27).

Cependant, derrière cet effondrement théorique de la gauche depuis 20 ans, dans les coulisses d'articles de revues spécialisées, de livres épais au niveau de réflexion particulièrement élevé, ou de petits cercles de réflexion, tout un véritable travail de réinterprétation de la théorie critique du capitalisme telle que l'avait élaboré le marxisme s'est accompli et s'est construite en rupture avec cette dernière. Et dans ce parcours qui va jusqu'au travail de réinterprétation de ce que l'on appelle en Allemagne la " wertkritik " (la critique de la valeur) autour de Moishe Postone, Robert Kurz, Jean-Marie Vincent, les revues Krisis et Exit, Anselm Jappe, etc., le Karl Marx de Michel Henry est aussi une de ses grandes fusées qui dans le ciel remet en lumière une critique radicale du capitalisme.


J'ai déjà parlé un peu du philosophe Denis Collin et de son travail de thèse en partie publié dans La théorie de la connaissance chez Marx (L'harmattan), ouvrage stimulant et qui fait une très grande place au Marx de Michel Henry. Il y écrivait :
« Peut-être trouverai-je, un jour, le temps pour préciser mieux que je ne l’ai fait ici mon attitude à l’égard du si beau ‘‘ Karl Marx ’’ de Michel Henry (…). Mais sa lecture, il y a quelques années, fut le choc – j’allais dire l’éblouissement – qui m’obligea à remettre sérieusement le nez dans Marx et tout simplement dans la philosophie. Il est impossible de m’en tirer avec quelques pages » (Collin, avant-propos, p. 5)












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Le concile de Londres (I)

Badiou entre saint Paul et Mao 

Le colloque qui s’est tenu à Londres en mai 20091 sur le thème de « l’idée du communisme a eu un certain retentissement médiatique. Tout le gratin du marxisme mondain s’y retrouvé, de Badiou à Negri, en passant par Zizek, Rancière et quelques autres seigneurs des lettres et de la philosophie. La 4e de couverture du livre qui rend compte de ce colloque (L’idée du communisme, Badiou/Zizek dir., Lignes 2010) nous avertit qu’il s’agit d’une quinzaine de philosophes « parmi les plus importants » – on n’est jamais si bien servi que par soi-même. 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, commençons par l’intitulé. On parle d’idée du communisme comme s’il y avait un communisme, comme si le mot communisme avait un sens univoque alors qu’on devrait, maintenant au moins, être plus prudent et admettre que le terme « communisme » est plus un mot, équivoque comme tous les signes, qu’une idée claire et distincte. Il y a, historiquement, de très nombreuses variétés de mouvements que l’on peut désigner par le mot « communisme », le « communisme primitif » des premières sociétés humaines et dont les ethnologues du XXe ont trouvé des traces, le « communisme » platonicien, les premières communautés chrétiennes, les mouvements plébéiens du Moyen Âge (comme la révolte des « ciompi » à Florence en 1378), les premiers mouvements révolutionnaires modernes, les paysans de Thomas Münzer, les « diggers » dans la révolution anglaise, la conjuration des Égaux de Babeuf, le communisme ouvrier du XIXe siècle, dans ses diverses variantes, le communisme historique du XXe et peut-être un communisme nouveau à redéfinir pour le XXIe siècle ! Comme on le voit le singulier est devenu très pluriel. Mais il est vrai que, la conférence devant se tenir « dans l’espace de la philosophie », il ne fallait venir compliquer les choses avec les faits bassement empiriques de l’histoire réelle. Qu’on se le dise, on se tiendra donc dans le ciel des idées pures. Notre colloque de Londres ressemble, et ce n’est pas fortuit, au « concile de Leipzig » si durement épinglé par Marx et Engels dans L’Idéologie Allemande. « Saint Bruno » et « Saint Max » ont été remplacés par « saint Alain » (Badiou) qu’on sait disciple de saint Paul de Tarse et par « sant’Antonio » (Negri) dont le best-seller Empire nous a appris qui cherchait la nouvelle voie du communisme dans les traces du « fratello », saint François d’Assise.
À tout seigneur, tout honneur . c’est Badiou qui ouvre le concile. Il s’agit d’expliciter « l’Idée du communisme », en n’oubliant pas la majuscule pour « Idée ». Car s’agit de réinscrire ce travail dans un effort pour renouveler l’usage de Platon, dont « l’œuvre » de Badiou devrait nous permettre … de nous faire une idée : « dans ce cas. l’Idée est une reprise contemporaine de ce que Platon tente de nous transmettre sous les noms d’eidos ou d’idea, ou même plus précisément d’Idée du Bien » (7). On commence très fort : l’Idée du communisme n’est rien d’autre que « l’Idée du Bien » au sens platonicien. Chez Platon, pour atteindre cette « Idée du Bien », il faut se livrer à un harassant exercice de varappe pour sortir de la caverne où les malheureux humains que nous sommes sont enfermés voués à contempler les reflets et les ombres portées sur les parois de la caverne en les prenant pour la réalité. Une fois sorti, le philosophe peut enfin se risquer à contempler le bien et ensuite il doit redescendre dans la caverne pour faire part de sa découverte aux hommes restés enchaînés, qui, ne le croyant pas le mettent à mort. La caverne de Badiou fut plus confortable – Normale Sup’ est même une caverne cinq étoiles – et, loin d’être mis à mort, notre héros platonicien fut invité sur France-Culture et eut table ouverte dans tous les magazines grand public.
Ne chipotons cependant pas trop. Après tout, un défenseur de Platon ne peut pas être complètement mauvais – et on se félicitera de cet appel brûlant à la tradition de la part de quelqu’un qui, dans sa jeunesse, appelait à détruire « l’école bourgeoise » et à transformer l’université en « base rouge », selon les modèles enseignés par la « pensée Mao-zedong ». Il faut tout de même s’habituer au vocabulaire. Badiou s’intéresse à « l’opération » dénommée « Idée du communisme », « opération » qui a « trois composantes » de vérité, politique, historique et subjective. Par conséquent, devenir un militant, c’est la composante subjective que Badiou définit ainsi : « Il s’agit de la possibilité pour un individu, défini comme un simple animal humain, et nettement distingué de tout Sujet, de décider de devenir une partie d’une procédure de vérité politique » (9/10) ! On se croirait dans Les Précieuses ridicules. Les « commodités de la conversation » sont nettement enfoncées au concours de la formule pédantissime. Dire des choses banales le plus obscurément possible, voilà la clé de « l’intelligence philosophique » de notre époque. Mais appliquant le principe de charité, nous allons essayer de faire nôtre, au moins à titre provisoire, le postulat selon lequel la fameuse « œuvre » de Badiou est tout autre chose qu’une opération de gonflage d’une pensée banale et même d’une pauvreté affligeante. Nous devons donc essayer de nous plier, aussi pénible que cela soit, au jargon badiousien.
Dissoudre l’individu singulier dans l’Idée, voilà le procédé philosophique de l’idéalisme jeune-hégélien que La Sainte Famille et l’Idéologie Allemande ne cessent de pourfendre. C’est cependant très exactement le genre d’opération auquel que se livre Badiou. La décision de devenir militant communiste, Badiou la décrit de cette façon : « C’est le moment où un individu prononce qu’il peut franchir les limites (d’égoïsme, de rivalité, de finitude, …) imposée par l’individualité (ou l’animalité, c’est la même chose). Il le peut pour autant que, tout en restant l’individu qu’il est, il devient aussi par incorporation, une partie agissante d’un nouveau Sujet. » (10) Le militantisme (et donc le communisme) est donc un dépassement radical de l’individu, « incorporé » dans un nouveau corps. Il serait aisé de montrer que tout ceci n’a aucun rapport, ni de près ni de loin avec la philosophie de Marx, qui est précisément une pensée de l’individu (voir mon livre La théorie de la connaissance chez Marx) et peut-être une pensée trop individualiste, ainsi que le propose Costanzo Preve dans son Marx inattuale. Mais, après tout, Badiou a le droit de traiter Marx en chien crevé et de penser un communisme résolument anti-marxien. On pourrait remarquer que Badiou n’est pas non plus aussi platonicien qu’il le proclame avec cette théorie de l’incorporation, bien peu platonicienne mais très proche des Pères de l’Église. Il n’est pas non plus hégélien. Il loue, certes, le hégélianisme de son ami Zizek qui un hégélianisme affranchi de la Totalité, c’est-à-dire affranchi de Hegel, et donc, pour Badiou, le seul Hegel acceptable est un Hegel anti-hégélien. À l’inverse de Badiou, en effet, Hegel ne défend pas l’anéantissement de l’individu, l’individu ne devient pas un individu historique en rejetant ses « limites », en rejetant son « égoïsme » ou sa « finitude ». C’est bien plutôt l’inverse, c’est la « ruse de la raison » qui convertit l’égoïsme subjectif en effectivité de l’Esprit d’un peuple (Volkgeist). Les intérêts et les passions individuelles sont les facteurs actifs effectifs, du point de vue historique.
Badiou a vraiment un philosophie nouvelle, une philosophie en rupture avec l’essentiel de la tradition philosophique et notamment celle de Hegel et Marx. Son individu incorporé dans le grand corps du Sujet (avec majuscule), c’est tout simplement le pauvre pécheur, qui se convertit et participe désormais du corps du Christ, l’Église. Encore que l’opération chrétienne soit un peu plus dialectique que la conversion militante badiousienne  : le chrétien ne s’incorpore pas seulement de manière unilatérale, il aussi doit incorporer le corpus christi, dans le rituel renouvelé de la Cène pour rester membre du grand christique présent « matériellement » qu’est l’Église.
Miracle de la communion, donc : « Avec l’Idée, l’individu en tant qu’élément du nouveau Sujet, réalise son appartenance à l’Histoire. » (Idée, Sujet, Histoire, la sainte trinité majusculée). Reformulé en termes lacaniens, cela donne : « l’Idée communiste est l’opération imaginaire par laquelle une subjectivation individuelle projette un fragment de réel politique dans la narration symbolique d’une histoire. » (13) Et Badiou d’ajouter que cette Idée est « (comme on s’y attend !) idéologique. » En assumant positivement « l’idéologie », Badiou indique on ne peut plus clairement qu’il fait demi-tour, emprunte à l’envers le chemin qui conduit des « Jeunes Hégéliens » à Marx et dont L’idéologie allemande, ce « règlement de comptes avec notre ancienne conscience philosophique » avait marqué le terme.
Badiou tire les conséquences de ce retour dans le ciel nuageux des idées : « Il est essentiel de bien comprendre que “communiste” ne peut plus être l’adjectif qui qualifie une politique. » (13) Selon Badiou, c’est de cette confusion entre Idée et réel que seraient nés les « expériences à la fois épiques et terribles » qui ont marqué notre histoire, une confusion tiendrait aux « origines hégéliennes du marxisme ». L’histoire réelle est réduite à l’histoire des idées ou plutôt de l’Idée. Tout en affirmant que « l’Histoire n’existe pas » (une affirmation qui, pourtant, pourrait sembler venir en droite ligne de la Sainte Famille »), il ramène le réel à l’Idée bien qu’il s’en défende et demande que l'on sépare nettement l’Idée et le réel. Suivre la logique badiousienne demande des efforts et des contorsions intellectuelles assez peu communs. Rien que pour le plaisir, citons ce passage : « au regard de la situation ou du monde, un événement ouvre la possibilité de ce qui, du strict point de vue de la composition de cette situation ou de la légalité de ce monde est proprement impossible. Si l’on se souvient ici de ce que, pour Lacan, nous avons l’équation réel = impossible, on voit aussitôt la dimension intrinsèquement réelle de l’événement. On pourrait aussi dire qu’un événement est l’advenue du réel en tant que possible futur de lui-même. » (15) Traduisons ce morceau d’anthologie : le réel est évidemment l’impossible, puisque le possible est précisément ce qui n’est pas réel, mais peut le devenir et l’événement est tout simplement le moment où le possible devient réel : tout ça pour ça !
Tout à sa réinvention du vocabulaire, Badiou redéfinit le sens du terme « État » : « J’appelle “État”, ou “état de la situation”, le système des contraintes qui, précisément, limitent la possibilité des possibles. On dira aussi bien que l’État est ce qui prescrit ce qui, dans une situation donnée, est l’impossible propre de cette situation, à partir de la prescription formelle de ce qui est possible. » Si on laisse de côté cette curieuse équivalence, l’État est « l’état de la situation », qui s’apparente plus au jeu de mots, au calembour qu’au travail conceptuel, on pourrait accepter la définition de Badiou : l’État est bien l’organisation qui prescrit (c’est la loi) en vue de maintenir les rapports sociaux existants et empêcher « l’advenue » de possibles ou d’événements inattendus. Mais ces longues définitions badiousienne n’ont absolument aucun intérêt sinon de donner l’illusion de la profondeur philosophique, l’apparence du travail du concept. Pourtant, ce procédé n’est pas neutre, il n’est pas simple pédantisme : il consiste en la substitution des idées abstraites à des « concrets de pensée ». Dire que l’État est ce qui prescrit ce qui est l’impossible, c’est précisément éviter de dire ce qu’est l’État dans la synthèse de ses déterminations ; c’est le réduire à l’instance de la loi et de l’interdit. Là où les penseurs à l’école de Marx se sont évertués à construire des analyses complexes de l’État, contre les formules à l’emporte-pièce du genre « bande d’hommes armés au service du capital », Badiou propose une incroyable régression théorique. Et c’est précisément pour camoufler cette régression théorique, qu’il faut épater la galerie, faire le malin en inventant tant de circonlocutions absconses.
Poursuivons si le lecteur veut bien encore suivre. Voici encore une définition plus extravagante que les précédentes : « J’appelle “procédure de vérité” ou “vérité” une organisation continue, dans une situation (dans un monde), des conséquences d’un événement. » Si vous n’avez pas compris, une « explication » (?) vient un peu plus loin : « Usant sans complexe d’une métaphore religieuse, je dis volontiers que le corps-de-vérité, pour ce qui en lui ne se laisse pas réduire aux faits, peut être nommé un corps glorieux. » (16) On le voit, la vérité n’a rien à voir avec les faits, elle est même ce qui ne se laisse pas réduire aux faits, les faits étant définis par Badiou comme ce qui dépend de l’État et l’Histoire étant composée de faits « n’est ni subjective ni glorieuse ». Il ne s’agit pas seulement de « métaphore religieuse ». On est vraiment en pleine théologie.
Peut-on, à partir de là comprendre le destin de « l’Idée du communisme » ? Dépouillé de son halo jargonnant, le raisonnement de Badiou peut être résumé ainsi : l’Idée présente la vérité comme si elle était un fait, elle est fixation historique ce qui est fuyant. C’est « l’Idée du communisme » qui doit donc répondre à la question : « d’où viennent les idées justes ? » Badiou va chercher la réponse chez Mao : les idées justes viennent de la pratique, c’est-à-dire du réel. Conséquence : « Tout cela explique, et dans une certaine mesure justifie, que l’on ait pu à la fin aller jusqu’à l’exposition des vérités de la politique d’émancipation dans la forme de leur contraire, soit la forme de l’État. » (18) Et voilà la clé des malheurs du « communisme du XXe siècle » ou de ce qui se nommait il y a encore quelques décennies, le « socialisme réellement existant » : une malheureuse confusion théorique entre vérité et fait, confusion elle-même justifiable cependant : « l’Idée du communisme peut projeter le réel d’une politique, toujours soustrait à la puissance de l’État, dans la figure historique d’un “autre État”, pourvu que la soustraction soit interne à cette opération subjectivante, en ce sens que “l’autre État” est lui aussi soustrait à la puissance de l’État, donc à sa propre puissance, en tant qu’il est un État donc l’essence est de dépérir. » (18) En clair : il aurait fallu ne pas oublier Marx et Lénine, ne pas oublier que « l’État ouvrier » n’est plus un État à proprement parler mais un État dépérissant. Encore une fois : tout ça pour ça ! La question, cependant, que Badiou ne pose pas est : pourquoi Lénine a-t-il oublié Lénine ? Pourquoi Mao, son idole, a-t-il oublié les soi-disant enseignements de Mao ? Pourquoi l’un et l’autre ont-ils contribué à mettre en place une forme étatique qui n’était pas faite pour dépérir mais au contraire un des plus froids de tous les monstres étatiques froids que l’histoire humaine ait connus ? Questions ennuyeuses que Badiou n’aborde jamais car il faudrait alors renoncer à la théologie et descendre dans la fournaise des « faits » (têtus, comme disait Lénine) dont il faudrait reconstituer l’histoire (sans H majuscule).
Badiou n’aborde l’histoire du « communisme » réel que sous un seul angle, biaisé, celui du prétendu « culte de la personnalité ». Il part du constat paradoxal qu’une doctrine fondée sur la revendication de l’émancipation des masses anonymes fasse une aussi grande consommation de noms propres. Ce culte des personnalités, Badiou commence par l’approuver : « il faut penser et approuver l’importance décisive des noms propres dans toute politique révolutionnaire. » (18) Les noms propres « participent de l’opération de l’Idée » : voilà pourquoi Badiou avait raison d’être des idolâtres de la pensée de Mao et voilà pourquoi il maintient ou tente de maintenir le culte alors que la « voie chinoise » s’est avérée comme une forme très spéciale d’accumulation primitive du capital qui a permis de transformer la Chine en centre de production industrielle du capitalisme mondial. Mais là encore ces détails vulgairement empiriques n’intéressent pas saint Paul Badiou. Ce qui l’intéresse, c’est la dénonciation de Khrouchtchev dont la condamnation du « culte de la personnalité » était « mal venue ». La terreur stalinienne n’intéresse pas Badiou qui n’en dit mot – il évoque seulement « la Terreur qui s’est exercée sous le nom de Staline » Non, ce qui l’intéresse, c’est la lutte contre le révisionnisme de Khrouchtchev : les mots du maoïsme version 68 ne figurent pas dans le texte « philosophique » de Badiou tenant concile à Londres. Mais le fonds est inchangé. En quarante ans, cet homme n’a rien oublié et rien appris.
Le prouve la suite. Badiou est un stalinien à l’ancienne, un théoricien de la police politique et des bandes fanatisées de « gardes rouges » qui faisaient régner le l’ordre maoïste dans les batailles entre les diverses fractions de l’appareil bureaucratique chinois. Il soutient que l’Idée du communisme a besoin de cette opération qui consiste « dans la forme d’une représentation de l’action des masses innombrables par l’Un d’un nom propre. » (20) Les masses doivent donc être représentées par l’Un (Staline, Mao, au choix), cet Un avec majuscule qui est l’élégant pseudonyme habituel du Dieu transcendant, du Dieu personnel. Mais évidemment les individus misérablement égoïstes, limités, etc. (cf. supra) ne sont pas nécessairement prêt à cette représentation. D’où cette nouvelle affirmation : « La fonction de cette Idée [l’Idée communiste, NDLR] est de soutenir l’incorporation individuelle à la discipline d’une procédure de vérité, d’autoriser à ses propres yeux l’individu à excéder les contraintes étatiques de la survie en devenant une partie du corps-de-vérité ou corps subjectivable. » (21) Traduit en termes profanes, cela veut dire que l’engagement politique sous l’égide de « l’Idée communiste » est proprement un engagement mystique, un engagement religieux fondé sur la négation du soi individuel au profit de « l’incorporation » dans le « corps-de-vérité , pseudonyme du parti si on veut bien se rappeler que Badiou appelle « vérité » l’organisation. Badiou reconnaît qu’il s’agit d’une « opération équivoque » rendue nécessaire par le fait que « l’histoire ordinaire » (l’histoire sans H majuscule) est « tenue par l’État ». À l’origine du militantisme, il y a la foi, la foi qui seule peut déplacer les lignes et rendre possible que l’État prescrit comme impossible. Le militantisme serait impossible sans cette transfiguration que permet l’Idée: « Il faut que devienne visible par l’agrandissement du symbole, que les “idée justes” viennent de cette pratique presque invisible. Il faut que la réunion de cinq personnes dans un banlieue perdue soit éternelle dans la guise de sa précarité. C’est pour cela que le réel doit s’exposer dans une structure de fiction. » (22)
Badiou en déduit que le communisme ne peut pas être l’adjectif d’un parti, d’un programme d’une politique. Il est seulement une idée qu’il faut tenter de maintenir dans les époques de confusion que nous vivons, car « sans Idée la désorientation des masses populaires est inéluctable. » (24) Badiou dépeint la période comme celle de la réaction sur toute la ligne à laquelle ne s’opposent que quelques rares expériences, les débuts de la révolution en Iran, les maoïstes au Népal ou l’Organisation – le petit groupe des adeptes de la pensée de Badiou, spécialisé dans l’action invisible auprès des travailleurs immigrés maliens. Cette curieuse liste mériterait à elle seule de longs développements...
Tout ce que dit ce premier texte des actes du colloque de Londres montre suffisamment que le communisme de Badiou n’est qu’une nouvelle variante des nombreuses hérésies chrétiennes : c’est un communisme des catacombes. Badiou dit cependant, à sa manière, la vérité : le militantisme « marxiste » ou « communiste » du XXe siècle a été et reste dans la plupart des petits groupes qui survivent dans ces eaux-là, un militantisme religieux. L’adhésion est une « incorporation ». « Idéologie pour classes subalternes », dit Preve. Soit. Mais plus qu’idéologie, religion. Ou disons idéologie quand il s’agit du marxisme grand-public des partis communistes de masse qui gèrent les parties entières de la société bourgeoise (ce qu’ont fait les partis communistes français et italien), mais religion chez les adhérents, dans l’appareil, quelle que soit la taille de l’appareil. C’est précisément ce caractère religieux qui rend ces organisations (sans O majuscule !) si friandes de rituels, de grands prêtres et de prêches. C’est aussi ce qui explique le goût prononcé pour les querelles doctrinales, le caractère inexpiable de la moindre divergence théorique et évidemment ce qui va avec, l’inquisition, les procès et la police politique. Malheureusement, il s’agit d’une religion de la pire espèce, d’une religion qui se défend d’être une religion, d’une foi qui fait profession de rationalité, d’une transcendance qui se veut immanence.
Défenseur, avec un brin de coquetterie, d’un maoïsme dont l’histoire réelle n’est pas faite mais dont le bilan est au moins aussi terrible que celui du stalinisme soviétique, Badiou n’a rien à dire du communisme comme politique – il passe même son temps à essayer de montrer que le communisme (l’Idée du communisme) ne peut pas être une politique, que cela n’a rien à voir le « mouvement réel » dont parlait Marx. À sa façon, il apporte même sa contribution à l’enterrement du communisme en le ramenant à la religion pure. Et l’on comprend pourquoi les représentants éclairés des classes dominantes l’aiment bien : coqueluche de certaines universités, favori des médias, il incarne à merveille le communisme qu’adorent les bourgeois, communisme religieux pour illuminés et en même temps idéologie suffisamment repoussante avec sa défense perinde ac cadaver du stalinisme sous ses variantes vétéro-stalinienne et maoïste.
Dernière remarque concernant Badiou. Il prétend se situer entièrement dans l’espace de la philosophie. Mais il n’y a aucune élaboration philosophique à proprement parler dans ses textes sur le communisme. Il n’est pas non plus dans l’espace de l’histoire, ni dans celui de la théorie politique. Où se tient-il donc ? Entre la protestation contre le monde capitaliste d’aujourd’hui – protestation en elle-même plutôt sympathique – et le mépris pour les « classes moyennes », à quoi est assimilée l’immense majorité des salariés des pays riches, entre la nostalgie du stalinisme et la détestation de la démocratie (jamais thématisée mais continuellement nourrie d’allusions), nous avons bien une pensée politique qui se dénie elle-même. Une pensée anti-capitaliste tournée vers la nostalgie d’une révolution qui a s’est terminée de façon sinistre. On pourrait le qualifier d’anti-capitalisme réactionnaire. Certes, être réactionnaire n’est pas nécessairement une injure. Dans la situation qui est la nôtre, être « réactionnaire », c’est peut-être tout simplement une réaction de défense élémentaire face à un « progressisme » destructeur. Le seul problème avec Badiou est que tout cela est camouflé sous les oripeaux de la révolution (culturelle), de l’apologie de la rébellion et de l’émancipation.
1 L’édition du livre est très curieuse. La 4e de couverture parle d’une conférence tenue en mars 2009 alors que la préface indique une conférence tenue en mai 2009 – du 12 au 15. Autre bizarrerie : la 4e annonce une contribution de Roberto Toscano alors que la table des matières et le texte parlent d’Alberto Toscano. Les Français connaissent parfois un Alberto Toscano, journaliste et longtemps correspondant à Paris du Corriere della Sera , lequel n’est pas spécialement communiste... Plus généralement, aucun des auteurs n’est présenté, leurs œuvres ne sont pas citées. Il est vrai que, puisqu’il s’agit de philosophes « parmi les plus importants », tout le monde est censé les connaître et ne connaître qu’eux !
Denis Collin •  14/02/2010

 

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