mercredi 10 février 2010

Antijuifs et Antisionistes

Une série de textes sur la mécanique réelle de ces abjectes mais efficaces falsifications.

Les lois réprimant l'antisémitisme ont abouti au déguisement des faussaires, et pour les mêmes raisons: hier antisémites et aujourd'hui antisionistes...
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Les Protocoles mis à nu par leurs historiens même
« Désigner le mûrier pour s’en prendre au frêne » [« Un vieux proverbe chinois, toujours en usage, décrit la méthode, qu’on peut nommer “culturelle indirecte”, d’aborder les problèmes brûlants. Les Chinois nomment cela l’art “de désigner le mûrier pour s’en prendre au frêne” (on sait que souvent le minuscule mûrier s’agrippe et se blottit à l’ombre du grand frêne). », Claude Roy, Sur la Chine, « Mort du poète Mao », Idées/Gallimard, 1979.]


Norman Cohn a pu écrire de Nilus, l’éditeur des Protocoles des sages de Sion, qu’il avait « pavé le chemin du plus grand massacre de l’histoire mondiale » [Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « Conspiration » juive et les Protocoles des sages de Sion, Paris, Gallimard, 1967.]. L’élucidation des procédés et des buts, tout comme l’identification des auteurs et des propagandistes de cette fable meurtrière, n’est donc pas sans intérêt, et se révèle parfois d’une brûlante actualité, cette « mystification mondiale » [C’est le titre d’un chapitre de L’Apocalypse de notre temps, d’Henri Rollin (éd. Allia).] continuant à être largement diffusée dans de nombreuses parties du monde.
Pierre-André Taguieff a récemment publié un article intitulé « Qui a fabriqué des textes antijuifs ? » [Marianne, numéro du 19 décembre 2009 au 1er janvier 2010.] Il y expose notamment une « nouvelle hypothèse sur les origines des Protocoles », avancée récemment par l’historien Cesare De Michelis, et soutenue par son confrère Michael Hagemeister. Selon ces auteurs, c’est au prix de « certaines invraisemblances dans la reconstruction historique » que Rollin et Cohn en « étaient arrivés à expliquer l’origine du faux par un complot politico-policier au sein de la cour impériale, et à orienter ainsi l’historiographie des Protocoles vers les habitudes de pensée proprement conspiratoires [sic], privilégiant les intrigues et l’imputation de visées secrètes aux acteurs. » La police politique du tsar ne serait « pour rien dans la fabrication du faux ». Il conviendrait plutôt de l’attribuer à des « écrivains antisémites et réactionnaires », « en vue de discréditer le mouvement sioniste – qui commençait alors à prendre de l’importance. » La fabrication policière, qu’on croyait bien établie, est ainsi réduite par Taguieff au rang d’ « hypothèse ». Les partisans de la « nouvelle hypothèse » ont d’ailleurs réponse à toutes les objections. Le manuscrit français des Protocoles ? [Selon quelques témoins d’époque comme pour l’historien Lepekhine, Golovinski aurait rédigé les Protocoles à Paris pour le compte de Ratchkovski, chef de l’Okhrana.] Il n’a jamais été retrouvé. Il n’aurait donc jamais existé. Les références à l’actualité politique et économique française ? Un leurre destiné à égarer le lecteur sur une fausse piste, la piste parisienne. Les témoignages de la princesse Radziwill et du comte du Chayla ? De la désinformation pure et simple. Seuls de mauvais esprits remarqueront que de telles suppositions rappellent à s’y méprendre « les habitudes de pensée proprement conspiratoires, privilégiant les intrigues et l’imputation de visées secrètes aux acteurs », que Taguieff croit déceler chez Rollin ou Cohn.
Ce surprenant article de Taguieff intrigue autant par ce qu’il ne dit pas que par ce qu’il dit. Pour apprécier à leur juste valeur ses propos, il faut se reporter à ce qu’il écrivait des origines de la mystification dans Les Protocoles des sages de Sion. Faux et usages d’un faux [Nouvelle édition, Berg et Fayard, 2004.]. On pouvait encore y lire des affirmations d’une tonalité quelque peu différente, et en tout cas moins circonspecte : « il importe de mentionner que la question de l’identité du rédacteur des Protocoles a reçu une réponse qui, fondée sur la découverte de nouvelles archives en Russie, peut paraître indiscutable : l’historien russe Mikhaïl Lepekhine, après avoir découvert et analysé un corpus de documents réunis par un agent de l’Okhrana à Paris, Henri Bint (proche collaborateur de Ratchkovski), a établi que l’auteur du faux n’était autre que Matthieu Golovinski, déjà désigné comme tel par des témoins de l’époque. » Les erreurs de datation d’Henriette Hurblut et Catherine Radziwill, qu’Hagemeister tient pour une mythomane doublée d’un faussaire [Michael Hagemeister, The Protocols of the Elders of Zion : Beetween History and Fiction, vol. 35, n° 1, été 2008.], s’expliquent aisément : « les deux témoins avaient grosso modo confondu la date de fabrication du faux avec celle de la publication par Serge A. Nilus. » Quant aux buts de la mystification, Taguieff cite Bourtsev, « fin connaisseur du département de la Police et des services secrets russes » : « Le but est clair : attribuer aux Juifs le plus de crimes possibles, et justifier de cette façon les pogroms juifs. » Et Taguieff d’ajouter : « à travers cette mystification, il s’agissait surtout de mettre en œuvre une stratégie de diversion, consistant à imputer tous les malheurs de la Russie à une bande de conspirateurs ethniquement définis. »
Comment l’identité du faussaire hier encore « établie » par Lepekhine est-elle soudain devenue une simple « hypothèse » ? Taguieff escamote cette intéressante question. Observons d’ailleurs que l’historien russe n’est pas cité une seule fois dans l’article de Marianne. Il n’est plus question, en termes vagues (embarrassés ?), que « de récents travaux russes », dus à on ne sait quel chercheur. Hagemeister (un « expert reconnu du célèbre faux », selon Taguieff) est plus disert au sujet de son confrère russe : « Comme la sensationnelle découverte de l’auteur des Protocoles par Lepekhine l’a montré, dans ce domaine de la « faction » [mot-valise issu de la contraction de « fact » et de « fiction »], personne ne demande de preuve – il n’y en a pas. Cela permet aussi de faire carrière – Lepekhine, inconnu par le passé, est devenu un “historien de premier plan”, du jour au lendemain. » En somme, Lepekhine, ancien conservateur des archives de l’Institut de littérature russe, chercheur en histoire des imprimés de la bibliothèque de l’Académie des sciences de Russie à Saint-Pétersbourg, et directeur d’édition du Dictionnaire biographique russe en 33 volumes [Eric Conan, « Les secrets d’une manipulation antisémite », L’Express, 16 novembre 1999.], ne serait en réalité que l’auteur, avide de publicité, d’un scoop, voire un faussaire (« personne ne demande de preuve – il n’y en a pas »). On le voit, l’accusation, bien que formulée en termes enveloppés, va loin. Qu’y a-t-il donc dans les archives consultées par Lepekhine ? Aurait-il été le seul à y avoir eu accès ? Et, dans ce cas, pourquoi ?
Quoi qu’il en soit, la prévention d’Hagemeister s’explique aisément pour des motifs d’ordre plus général. On sait que, selon l’historien allemand, Lepekhine s’est fourvoyé à la suite de tant d’autres dans l’élaboration d’un contre mythe (le complot policier) opposé au mythe (le complot juif). La New German Critique, éditeur d’Hagemeister, est d’ailleurs visiblement axée sur le refus des « théories du complot ». Et l’on devine que cet élément conspiratif constitue, pour Taguieff, le vice caché de la conception classique sur les origines des Protocoles (« les habitudes de pensée proprement conspiratoires »). Il convient ici de relever que la conception policière de l’histoire et sa dénonciation présentent un air de parenté. Elles ne sont que la face et le revers d’une même médaille, celle d’une conception a priori, totalisante, voire totalitaire, de l’histoire. Si pour les uns, il y a toujours un complot derrière chaque évènement, pour les autres, il n’y en a jamais. Pour les uns, qui n’adhère pas automatiquement à la conception policière de l’histoire ne peut-être que désinformé ou victime d’un désinformateur ; pour les autres, qui dénonce un complot ne peut-être qu’un tenant paranoïaque de ladite conception policière. Cependant, c’est plutôt chez les uns et les autres que nous frappe l’aspect paranoïaque inhérent à leur systématisation. Qui n’y adhère pas est forcément malfaisant ou fou. 
Le marxisme orthodoxe et le psychanalysme nous avait déjà éclairés sur cette prétention à l’irréfutabilité (et quiconque a subi le psittacisme d’un militant ou le solipsisme d’un(e) analysé(e)-analysant(e) ne comprendra que trop aisément cela) [Il est indispensable de rappeler ici que Marx lui-même fut le premier adversaire de ce dogmatisme. « En 1877, il s’empressait de désavouer les soi-disant “marxistes” russes qui avaient transfiguré sa méthode en une “théorie philosophico-historique” et en un “passe-partout universel”. », Kostas Papaïoannou, L’Idéologie froide, Pauvert 1977. Quant à Freud, il récusait par avance les soi-disant « freudiens » armés de leur « passe-partout universel » en observant à propos des recherches sur l’hystérie de Breuer : « Vous aurez aussi sans doute, et à bon droit, l’impression que les recherches de Breuer ne pouvaient vous donner qu’une théorie incomplète et une explication insuffisante des faits observés. Mais des théories parfaites ne tombent pas ainsi du ciel, et vous vous méfieriez à plus forte raison de l’homme qui, dès le début de ses observations, vous présenterait une théorie sans lacune et complètement parachevée. Une telle théorie ne saurait être qu’un produit de la spéculation et non le fruit d’une étude sans parti pris de la réalité. » (Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, 1981).]. Quant aux spécialistes de la « science » économique, les applications désastreuses de leurs dogmes « néolibéraux » n’ont plus grand-chose à envier aux grands bonds en arrière de la « science prolétarienne ». Comme l’observait Nietzsche, « ce n'est pas le doute mais la certitude qui rend fou ».
A l’opposé de ce fétichisme théorique, commun aux partisans de la conception policière de l’histoire et à nombre de ses adversaires, nous faisons nôtre l’attitude du mathématicien Edouard Kouznetsov : « Il ressentait une jubilation visible, face aux garde-chiourme du K.G.B., avec leur assurance de brutes, leurs certitudes de béton, leur dogmatisme de dogues policiers, à se souvenir que, même en arithmétique formelle, Gödel a démontré que “si un système est consistant, il n’est pas complet”. Et le prisonnier, loin des livres et des facultés, résume en quatre lignes, avec une élégance et une clarté parfaites, la démonstration complexe que Gödel expose en trente pages serrées dans sa Philosophy of Mathematics : “Tout ensemble conceptuel suffisamment étendu, écrit Kouznetsov, inclut nécessairement des questions auxquelles on ne peut répondre qu’en élargissant cet ensemble, ce qui exclut par définition l’existence d’un système clos absolument logique.” » [Claude Roy, Permis de séjour (1977-1982), Gallimard, 1984.]
On nous dira que tout cela nous éloigne des Protocoles, et aussi que l’utilisation du théorème de Gödel hors de son contexte scientifique n’est qu’une analogie. Mais s’il s’agit bien, en effet, d’une image, c’est, croyons-nous, une image qui aide à voir juste. A cette différence près que l’hypothèse « anti-complotiste » au sujet des Protocoles est un « système conceptuel » excluant « nécessairement des questions auxquelles on ne peut répondre qu’en élargissant cet ensemble. » Pour comprendre les Protocoles, il ne faut pas exclure a priori l’explication policière comme relevant du « contre mythe » et il faut élargir l’ensemble de l’histoire de cette « mystification mondiale » à son devenir historique pour en comprendre la vérité. En l’occurrence, le débat sur les origines des Protocoles, rouvert par divers historiens, pour faire pièce à ce qui leur apparaît comme de « néfastes habitudes conspiratoires », n’est qu’un rideau de fumée occultant l’essentiel. Quels que soient les auteurs originels des Protocoles, leurs intentions premières, demeure ce fait vérifiable : la diffusion mondiale et continue des Protocoles ne peut s’expliquer par la seule fantaisie délirante de quelques sectes antisémites [De la même façon, un groupe terroriste, formé initialement d’authentiques militants, peut, après avoir été infiltré, devenir un organisme contrôlé et utilisé avec profit par la police, comme le montre l’histoire des Brigades rouges.]. Comme l’a démontré Rollin, les Protocoles ont été la pièce maîtresse d’une machine de guerre étatique, industrielle et médiatique. Le rôle joué par les pouvoirs établis dans la diffusion des Protocoles nous semble tout à fait démontré. Michel Bounan a résumé le cœur de la question en ces termes : on devra observer que les Protocoles « n’ont pas été initialement diffusés par la rumeur publique mais par les bons soins du métropolite de Moscou et par deux policiers-éditeurs ; que le parti national-socialiste allemand qui s’en est inspiré n’a pas été porté au pouvoir par de folles émeutes mais par les industriels allemands qui l’ont financé ; que l’ouvrage d’Henri Rollin révélant l’origine des Protocoles n’a pas été détruit par la “paranoïa collective”, mais saisi et détruit par une police d’Etat ; que les Protocoles n’ont pas été propagés aux Etats-Unis par une folle rumeur mais par l’industriel Ford, qui savait faire travailler à son profit d’autres infirmes ; qu’enfin ce livre n’est pas un “misérable faux grossier”, une “névrose collective en plein XXe siècle”, mais une manœuvre policière rationnelle, le fer de lance d’une guerre contre-révolutionnaire. » [Michel Bounan, L’Etat retors, Allia, 1997.]
On conçoit sans peine qu’une telle explication des Protocoles paraîtra tout à fait inacceptable à des historiens qui tiennent l’antisémitisme de ce faux pour une manifestation d’antisionisme et l’explication par la « guerre contre-révolutionnaire » pour un symptôme de « complotisme » (ces historiens abandonnant dans les poubelles de l’histoire les luttes de classes et la révolution sociale). C’est que les historiens sont, eux aussi, les fils de leur temps. Guy Debord observait peu après les célébrations consensuelles du Bicentenaire de la révolution française : « L’histoire de toute époque passée est évidemment liée aux connaissances, aux expériences aux découvertes du présent. Il y a aussi une continuelle dialectique de l’un à l’autre de ces termes, qui favorise leur reconsidération et enrichissement. Mais pourtant, dans certains moments de régression, on peut très facilement organiser plutôt l’oubli du passé, sa réécriture réductrice ; obtenir l’augmentation cumulative non des découvertes réelles, mais au contraire des légendes ridicules étant utiles à des intérêts dominants, des ignorances voulues, etc. ; et elle relit tout son passé avec les yeux et les techniques de ses plus récents progrès. » [Lettre à Pascal Dumontier, 24 octobre 1989 (Guy Debord, Correspondance, volume VII, Fayard, 2008.] A cet égard, nul doute que l’histoire des Protocoles, tels que la relit une frange de l’historiographie actuelle doit beaucoup à la conception de l’antisionisme comme une simple variété d’antisémitisme [Même si l’antisionisme, notamment dans sa version islamo-gauchiste, relève parfois de l’antisémitisme pur et simple et doit donc, sous cet aspect, être impitoyablement critiqué.] et à la dénonciation de quelques complots contemporains comme des manifestations de paranoïa.
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les-protocoles-mis-nu 
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mardi 9 février 2010

La réalisation et la suppression de la religion

Ce texte fameux est le plus connu de Knabb en France.


B U R E A U   O F   P U B L I C   S E C R E T S


La réalisation et la suppression
de la religion

Pour ce qui est de la connerie, en quantité autant qu’en diversité, aucune autre activité humaine ne surpasse la religion. Si, de plus, on prend en compte sa complicité avec la domination de classe tout au long de l’histoire, on ne s’étonnera pas qu’elle se soit attiré le mépris et la haine d’un nombre toujours croissant de gens, en particulier des révolutionnaires.
Les situationnistes ont repris la critique radicale de la religion, abandonnée par la gauche, et l’ont élargie à ses formes modernes et sécularisées — le spectacle, la loyauté sacrificielle aux leaders ou aux idéologies, etc. Mais leur attachement à une position unilatérale et non dialectique envers la religion a reflété et renforcé certains defauts du mouvement situationniste. Se développant à partir de la perspective selon laquelle, pour être dépassé, l’art doit être à la fois réalisé et supprimé, la théorie situationniste n’a pas su voir qu’une position analogue devait être adoptée à l’égard de la religion.
La religion est l’expression aliénée du qualitatif, “la réalisation fantastique de l’homme”. Le mouvement révolutionnaire doit s’opposer à la religion, mais non pas pour lui préférer un amoralisme vulgaire ou un bon sens philistin. Il doit se placer de l’autre côté de la religion. Pas moins qu’elle, mais plus.
Quand les situationnistes traitent de la religion, ce n’est généralement que sous ses aspects les plus superficiels et les plus spectaculaires, comme un chien de paille que réfuteront avec mépris ceux qui sont incapables de réfuter quoi que ce soit d’autre. Exceptionnellement, il leur arrive d’admettre vaguement un Jakob Boehme ou une Fraternité du Libre Esprit dans leur panthéon, parce que l’I.S. les a cités avec approbation; mais jamais rien qui les toucherait intimement. Des questions qui mériteraient un examen et un débat sont laissées de côté parce qu’elles ont été monopolisées par la religion ou parce qu’elles se sont trouvées formulées en des termes à connotation religieuse. Certains peuvent pressentir l’inadéquation d’un tel rejet, mais ils ne savent pas trop comment on pourrait agir autrement sur un terrain aussi tabou, et donc eux aussi se taisent ou retombent dans des banalités. Pour des gens qui veulent “dépasser tous les acquis culturels” et réaliser “l’homme total”, les situationnistes sont souvent étonnamment ignorants des traits les plus élémentaires de la religion.
Il ne s’agit pas d’ajouter une dose de religion pour arrondir notre perspective, de créer un situationnisme “à visage humain”. On n’humanise pas un outil, une méthode critique. (La notion d’ “humaniser le marxisme” révèle simplement la nature idéologique dudit marxisme.) Il s’agit d’examiner les angles morts et les rigidités dogmatiques qui se sont développées à partir d’une attaque critique contre la religion, attaque qui a été en grande partie légitime. C’est justement quand une position théorique l’a emporté qu’il devient à la fois possible et nécessaire de la critiquer avec plus de rigueur. La formule approximative qui avait valeur de provocation dans un précédent contexte devient la base de nouvelles idéologies. Un progrès qualitatif s’accompagne souvent d’un retard apparemment paradoxal.
Il ne suffit pas d’expliquer la religion par son rôle social ou son développement dans l’histoire. Il faut découvrir le contenu qui s’exprime dans les formes religieuses. C’est parce que les révolutionnaires n’ont pas vraiment fait face à la religion que celle-ci ne cesse de revenir les hanter. C’est parce que sa critique est restée abstraite, superficielle, matérialiste-vulgaire que la religion renaît continuellement sous de nouvelles formes, y compris parmi ceux qui s’y opposaient auparavant pour toutes les bonnes raisons “matérialistes”. Les situationnistes peuvent bien observer avec complaisance que “toutes les Églises se décomposent” et ne pas remarquer qu’on assiste également, et ceci précisément dans les pays industriels les plus avancés, à la prolifération de milliers de religions et de néo-religions. Toute nouvelle manifestation religieuse est un signe de l’échec de la théorie radicale à exprimer la signification authentique et cachée qui est recherchée à travers ces formes.
La religion comprend de nombreux phénomènes dissemblables et contradictoires. Mis à part ses aspects purement apologétiques, elle offre des rituels esthétiquement attirants; des défis moraux; des formes de contemplation pour se “recentrer”; des principes pour organiser sa vie; une communion que l’on trouve rarement dans le monde profane; etc. En faisant sauter ce conglomérat, la révolution bourgeoise n’a pas détruit la religion, mais a servi, dans une certaine mesure, à en dégager les divers aspects. Se retrouvant indépendants, des éléments de la religion qui, à l’origine, étaient pratiques sont contraints de le redevenir, ou de disparaître.
Les voies et les techniques néo-religieuses sont innombrables: modifications ou combinaisons de religions traditionnelles; thérapies psychologiques ou psychophysiques; stages de perfectionnement de soi; techniques de méditation; psychédéliques; activités adoptées comme “modes de vie”; expériences communautaires... Ayant été démythifiées, rationalisées, mises sur le marché, ces pratiques sont, dans une certaine mesure, adoptées pour leur valeur d’usage, plutôt qu’imposées par une Église officielle et toute-puissante. Bien sûr, les usages qu’on en fait sont amplement variés, souvent triviaux ou dans un simple but d’évasion; et beaucoup des vieilles superstitions et mystifications persistent même sans la raison d’être sociale qui les renforçait précédemment. Mais cette expérimentation populaire n’est pas seulement un reflet de la décomposition sociale, c’est également un important facteur positif dans le mouvement révolutionnaire actuel, l’expression largement répandue de gens essayant de prendre en main leur propre vie. La théorie situationniste a oscillé entre deux visions: celle de gens totalement aliénés explosant un beau jour, libérant toute leur rage et leur créativité refoulée; et celle de microsociétés de révolutionnaires vivant déjà selon les exigences les plus radicales. Elle a peu réussi à traiter des expériences plus ambiguës qui oscillent entre la récupération et la radicalité, là où les contradictions s’expriment et se développent; elle les abandonne à la récupération qui, elle, semble confirmer pareille attitude. Il ne s’agit pas d’être plus tolérant envers ces expériences, mais de les examiner et de les critiquer plus à fond, plutôt que de les rejeter avec mépris.

À mesure que nous développons une critique plus radicale, plus profonde de la religion, on peut envisager des interventions sur les terrains religieux analogues à celles que faisait l’I.S. à ses débuts sur les terrains artistique et intellectuel; attaquer, par exemple, une néo-religion non pas seulement dans la perspective “matérialiste” classique, mais parce qu’elle ne va pas assez loin dans ses propres termes, parce qu’elle n’est pas, pour ainsi dire, assez “religieuse”.
On oublie souvent que la théorie révolutionnaire n’est pas fondée sur des préférences ou des principes, mais sur l’expérience du mouvement révolutionnaire. La base de la critique du “sacrifice”, par exemple, n’est pas que l’on doit être égoïste par principe — que c’est une mauvaise chose d’être altruiste, etc. — mais vient de la constatation que le sacrifice et l’idéologie sacrificielle tendent à être des facteurs importants dans le maintien de la hiérarchie et de l’exploitation. Ce n’est qu’une heureuse coïncidence historique si l’activité révolutionnaire actuelle a tendance à être intéressante et agréable, et si se faire un instrument de la manipulation politique n’est pas seulement désagréable, mais aussi non stratégique. Les situationnistes avaient raison de montrer et d’affirmer l’aspect ludique des luttes radicales ou l’aspect radical d’actes ludiques en apparence insignifiants (le vandalisme, etc.). Mais la coïncidence de telles constatations a conduit bien des gens à la conclusion séduisante, sinon tout à fait logique, que l’activité révolutionnaire est par définition agréable; ou même que le plaisir est par définition révolutionnaire. Le problème est plutôt de savoir comment affronter ces situations où le plaisir immédiat ne coïncide pas nécessairement avec les besoins révolutionnaires; chercher des façons de rapprocher les deux côtés (le détournement affectif), mais sans dissimuler les contradictions quand ce rapprochement n’est pas possible.
Les mêmes situationnistes qui montrent la bêtise de ce gauchisme qui réduit les luttes des travailleurs à des questions purement économiques, réduisent à leur tour la révolution à des questions purement “égoïstes” quand ils insistent sur le fait que les gens luttent — ou au moins devraient lutter — seulement “pour eux-mêmes”, “pour le plaisir”, etc. Leurs exhortations à “refuser le sacrifice” se substituent à toute analyse, ou mènent à de fausses analyses. Dénoncer le maoïsme, par exemple, simplement parce qu’il se base sur le “sacrifice”, cela ne répond pas aux sentiments communautaires sains et généreux dont la récupération est pour beaucoup dans l’attrait du maoïsme. Ce qui est contre-révolutionnaire dans le maoïsme, ce n’est pas le sacrifice en lui-même mais le genre de sacrifice et l’usage qui en est fait. Les gens n’ont pas seulement accepté, quand cela était nécessaire, de subir la pauvreté, la prison et d’autres souffrances pour la révolution, ils l’ont même souvent fait avec joie, considérant le confort matériel comme relativement secondaire, trouvant une satisfaction plus profonde dans la conscience de l’efficacité et de la beauté de leurs actes. Il y a des victoires qui ne sont pas visibles par tous, des moments où l’on peut voir que l’on a “déjà gagné” une bataille, même s’il peut sembler superficiellement que rien n’a changé.
Il est nécessaire de faire la distinction entre la dévotion de principe à une cause qui peut comporter quelque sacrifice de ses intérêts égoïstes les plus étroits, et l’avilissement devant une cause qui exige le sacrifice du “meilleur de soi-même” — son intégrité, son honnêteté, sa magnanimité.
En mettant exclusivement l’accent sur les jouissances immédiates que l’on peut trouver dans l’activité révolutionnaire (à cause d’un enthousiasme naïf ou dans un but de séduction politique ou sexuelle), les situationnistes se sont exposés aux griefs de ces gens qui la rejettent sur cette base, déçus dans leur attente de divertissement.
On comprend pourquoi l’anti-sacrifice a été un pilier de l’idéologie situationniste tant épargné par la critique. D’abord, il fournit une excellente défense contre le fait d’avoir à rendre des comptes à soi-même ou aux autres: on peut justifier pas mal de manquements en disant simplement qu’on n’éprouvait pas un attrait passionné à faire ceci ou cela. Ensuite, l’individu qui n’est révolutionnaire que pour son propre plaisir sera, on peut le supposer, indifférent ou même contre-révolutionnaire quand cela lui conviendra mieux. Pour éviter qu’on ne remarque ce corollaire embarrassant, il est donc contraint de postuler que l’activité révolutionnaire va toujours automatiquement de pair avec le plaisir.
Le succès même de l’I.S. a contribué à l’apparente justification d’une pose anachronique provenant des circonstances accidentelles de ses origines (dans l’avant-garde culturelle française, etc.) et même peut-être de la personnalité de certains de ses principaux animateurs. L’agressivité du ton situationniste reflète le recentrage de la révolution dans l’individu réel, engagé dans un projet qui veut abolir tout ce qui existe en dehors de lui. À la différence du militant, le situationniste est naturellement prompt à réagir contre la manipulation. Bien qu’une telle attitude soit tout à fait le contraire d’élitiste, elle peut aisément le devenir par rapport à ceux qui ne possèdent pas cette autonomie ou ce respect de soi. Ayant éprouvé l’excitation de prendre en main sa propre histoire (ou du moins s’étant identifié à ceux qui l’ont fait), il en vient à ressentir de l’impatience et du mépris pour la docilité dominante. De ce sentiment parfaitement compréhensible à une pose néo-aristocratique, il n’y a qu’un pas. Cette pose n’est pas toujours la marque des proverbiales “aspirations hiérarchiques”; c’est plutôt que, frustré par la difficulté d’atteindre sensiblement la société dominante, le situationniste cherche une compensation dans le fait de toucher sensiblement au moins le milieu révolutionnaire, d’y être reconnu comme ayant raison, comme ayant accompli des actions radicales valables. Son égoïsme devient de l’égotisme (culte du moi). Il commence à croire qu’il mérite un respect inhabituel pour être si inhabituellement anti-hiérarchique. Il défend avec hauteur son “honneur” ou sa “dignité” quand quelqu’un a l’effronterie de le critiquer, et il trouve dans l’I.S. et ses précurseurs reconnus un style qui va bien avec cette nouvelle manière de se voir.
Un mécontentement intuitif, provoqué par ce style égotiste, est à la source d’une grande partie des discussions exprimées d’une façon quelque peu trompeuse en termes de “féminité” et de “masculinité”. Il n’y a rien d’intrinsèquement “masculin”, par exemple, dans le fait d’écrire; les femmes vont devoir apprendre comment le faire si elles ne veulent pas rester impuissantes. Ce qu’elles n’ont pas à apprendre, c’est la pose néo-aristocratique sans intérêt qui a caractérisé l’expression situationniste dominée par des hommes.
Certains situationnistes n’ont eu aucune inclination naturelle particulière pour cette pose. Mais il a été difficile de l’isoler et donc de l’éviter, puisque les accusations d’ “arrogance”, d’ “élitisme”, etc., sont dirigées souvent à tort sur les aspects précisément les plus tranchants de la pratique situationniste. C’est difficile de ne pas se sentir supérieur quand on vous adresse telle ou telle pseudo-critique que vous avez déjà entendue et réfutée cent fois. De plus, la fausse modestie peut être trompeuse. Il y a des choses que l’on ne peut laisser passer. Bien qu’un révolutionnaire ne doive pas penser qu’il est (lui ou son groupe) essentiel au mouvement, ni par conséquent qu’il doit être défendu par tous les moyens, il doit défendre ses actions dans la mesure où il croit qu’elles reflètent des aspects importants de ce mouvement. Il ne s’agit pas de stocker secrètement la modestie et d’autres vertus que Dieu reconnaîtra et récompensera finalement, mais de participer à un mouvement mondial dont l’essence même est la communication.
Le genre situationniste, en fournissant un terrain favorable à la vanité et aux intrigues de sectes, a attiré bien des gens qui n’ont pas grand-chose à voir avec le projet révolutionnaire; des gens qui, en d’autres circonstances, auraient été des bellâtres, des dandys, des intrigants, des dilettantes culturels, des courtisans. Il est vrai que le mouvement situationniste a réagi contre beaucoup de ces individus avec une vigueur qui leur était peut-être inattendue, et qui a découragé beaucoup d’autres de penser qu’ils pourraient y parader impunément. Mais souvent, ce n’était pas à cause de leur rôle prétentieux mais parce qu’ils ne pouvaient maintenir ce rôle de manière assez crédible.
Réciproquement, le genre situationniste a pu répugner d’autres individus sérieux à bien des égards, qui ressentaient cet égoïsme prétentieux comme un anachronisme très éloigné de toute révolution à laquelle ils auraient pu s’intéresser. À voir cette prétention apparemment liée à la radicalité tranchante des situationnistes, beaucoup de gens les ont rejetées, d’une manière simpliste, toutes les deux en bloc, pour s’engager dans d’autres voies qui, quoique plus limitées, évitaient au moins cette pose répugnante. Le mouvement qui comptait sur l’attrait radical de l’activité anti-rôle et anti-sacrificielle a fini par repousser des gens qui n’avaient aucun désir de se sacrifier au rôle situationniste réactionnaire.
Le situationniste égoïste a une conception assez philistine de la libération humaine. Son égoïsme n’est que l’inversion de l’humiliation de soi. Il prône le “jeu” dans un sens puéril, comme si la simple rupture des contraintes était automatiquement productrice de plaisir. En évoquant l’enfant, il ne sympathise pas seulement avec sa disposition à la rébellion, mais aussi avec son impatience et son irresponsabilité. Sa critique de “l’amour romantique” ne vient pas seulement de la perception des illusions et de la possessivité névrotique qu’on y trouve, mais aussi d’une simple ignorance de l’amour et de ses possibilités. Ce n’est pas tant la communauté humaine aliénée qui l’embête que ce qui l’empêche d’y participer. Ce dont il rêve vraiment, sous le verbiage situationniste, c’est d’une société spectaculaire cybernétisée qui répondrait à ses caprices dans des formes plus variées et plus sophistiquées. Dans son insistance forcenée sur le “plaisir sans limites”, la satisfaction d’une “multiplication infinie de désirs”, il reste un consommateur, et qui s’affiche. S’il n’aime pas la “passivité”, c’est moins parce que le fait d’y être réduit freine ses élans créateurs que parce qu’il a un besoin frénétique d’activité et qu’il ne sait pas quoi faire de lui-même s’il n’est pas entouré d’un tas de distractions. De la contemplation comme moment de l’activité, ou de la solitude comme moment du dialogue, il ne connaît rien. Bien qu’il ait toujours “l’autonomie” à la bouche, il lui manque le courage d’agir sans se soucier de ce que les autres penseront de lui. Ce n’est pas sa vie qu’il prend au sérieux, c’est son moi.
La théorie critique ne présente pas une vérité immuable, “objective”. C’est une attaque, une formulation qui a été abstraite de la réalité, simplifiée et poussée à l’extrême. Le principe est: “Si ça vous va, prenez-le”. Les gens se voient forcés de se demander dans quelle mesure la critique sonne juste, et ce qu’ils vont en faire. Ceux qui veulent fuir le problème se plaindront de ce que la critique est injustement partiale, et ne présente pas la situation totale. Réciproquement, le révolutionnaire qui ignore la dialectique et qui veut affirmer son extrémisme, approuvera la critique (tant qu’elle n’est pas dirigée contre lui) comme une évaluation objective et équilibrée.
Beaucoup des extravagances théoriques révolutionnaires viennent du fait que, dans un milieu où la “radicalité” est la base du prestige, on a intérêt à faire des affirmations toujours plus extrémistes et à éviter tout ce qui pourrait être pris comme témoignant de l’affaiblissement de son intransigeance envers ce qui est officiellement mauvais. Ainsi les situationnistes voient d’un assez bon oeil les aspirations ludiques ou érotiques (“Il est seulement nécessaire qu’elles aillent au bout de leurs implications les plus radicales”, etc.) tout en repoussant avec des insultes les aspirations morales, bien que celles-ci ne soient pas plus ambiguës que celles-là.
En réaction exagérée contre la complicité générale de la morale avec l’ordre dominant, les situationnistes s’identifient fréquemment à l’image que se font d’eux leurs ennemis, et affichent leur propre “immoralité” ou “criminalité”. Une telle identification n’est pas seulement puérile, elle n’a pratiquement aucune signification, aujourd’hui qu’un libertinage irresponsable est un des modes de vie les plus largement acceptés et exaltés (bien que la réalité reste ordinairement bien inférieure à l’image). C’est la bourgeoisie qui fut dénoncée dans le Manifeste Communiste pour n’avoir “laissé subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt”. Si nous avons à nous servir des oeuvres d’un Sade — cette image même de l’aliénation humaine — ou d’un Machiavel, ce n’est pas comme manuels pour conduire nos relations, mais comme des manifestations inhabituellement candides de la société bourgeoise.
L’idéologie égoïste anti-moraliste a sans aucun doute contribué à toutes ces ruptures inutilement acrimonieuses et de mauvaise foi qu’a connues le milieu situationniste. Bien sûr, les situationnistes sont souvent des gens tout à fait gentils; mais c’est presque en dépit de tout leur environnement idéologique. J’ai vu des situationnistes se sentir gênés et presque s’excuser d’avoir fait un acte aimable (“Ce n’était pas du sacrifice...”). Il manque une théorie pour toute la bonté spontanée qu’ils peuvent avoir. Le vocabulaire éthique de base se trouve inversé, confus et oublié.
Le fait qu’on puisse à peine employer un mot comme “bonté” sans paraître démodé donne une bonne mesure de l’aliénation de cette société et de ses opposants. Les concepts des différentes “vertus” sont trop ambigus pour être employés sans avoir été critiqués et précisés, mais leurs contraires ne le sont pas moins. Les concepts éthiques ne doivent pas être laissés à l’ennemi sans combat; ils doivent être contestés.
Un facteur important dans ce qui rend les gens mécontents de leur vie, c’est leur propre pauvreté morale. De tout côté, on les encourage à être petits, mesquins, vindicatifs, rancuniers, lâches, avides, jaloux, malhonnêtes, etc. On pourrait dire que cette pression du système enlève une bonne part du blâme pour ces travers; mais cela ne rend pas moins désagréable le fait de les avoir. Un facteur important dans l’extension des mouvements religieux est qu’ils répondent à cette inquiétude morale, inspirant aux gens une certaine pratique éthique qui leur donne la paix d’une bonne conscience, la satisfaction de dire ce qu’ils pensent et d’agir en conséquence (unité de la pensée et de la pratique qui les fait traiter de “fanatiques”). 
Le mouvement révolutionnaire, lui aussi, devrait pouvoir répondre à cette inquiétude morale, non pas en offrant un ensemble fixé, rassurant, de règles de conduite, mais en montrant que le projet révolutionnaire est le foyer actuel de ce qui a du sens, le terrain de l’expression la plus cohérente de la compassion; un terrain où les individus doivent avoir le courage de faire les meilleurs choix qu’ils peuvent et les suivre, sans en ignorer les conséquences fâcheuses mais en évitant de nourrir un inutile sentiment de culpabilité.
L’acte de compassion n’est pas révolutionnaire en soi, mais il est un dépassement momentané des relations sociales marchandes. Il n’est pas le but, mais il est de même nature que le but. Il doit avouer ses propres limites. Quand il devient satisfait de lui-même, il a perdu sa compassion.
À quoi bon les évocations lyriques de futures revanches sur les bureaucrates, les capitalistes, les flics, les prêtres, les sociologues, etc.? Elles servent à compenser le manque de substance d’un texte et ne reflètent habituellement même pas les véritables sentiments de leur auteur. C’est une vieille banalité de stratégie de dire que si l’ennemi sait qu’il sera de toute façon tué, il combattra jusqu’à la fin plutôt que de se rendre. Bien sûr, il ne s’agit pas d’être non-violent, pas plus que d’être violent, par principe. Ceux qui défendent violemment ce système attirent la violence sur eux-mêmes. Il est d’ailleurs remarquable que les révolutions prolétariennes sont habituellement très magnanimes. La vengeance se limite en général à quelques attaques spontanées contre les tortionnaires, la police ou les membres de la hiérarchie notoirement responsables d’actes cruels, et s’apaise vite. Justifier certains “excès” populaires est une chose; les exiger comme tactiques essentielles en est une autre. Le mouvement révolutionnaire n’a aucun intérêt à recourir à la vengeance; mais ni, non plus, à l’empêcher.
Il est bien connu que le taoïsme et le zen ont inspiré de nombreux aspects des arts martiaux orientaux: dépassement de la conscience d’ego, de façon à éviter l’anxiété qui gênerait l’action lucide; non-résistance, de façon à retourner la force de l’adversaire contre lui plutôt que de l’affronter directement; concentration détendue, de façon à ne pas gaspiller son énergie mais à faire converger toutes ses forces précisément au moment de l’impact. On peut probablement se servir de l’expérience religieuse, d’une façon analogue, pour enrichir tactiquement cet art martial suprême qu’est la théorico-pratique révolutionnaire moderne. Pourtant, la révolution prolétarienne a peu en commun avec la guerre classique, car il s’agit moins de deux forces de même nature s’affrontant directement, que d’une majorité écrasante qui développe la conscience de ce qu’elle pourrait être à tout moment. Dans les pays les plus développés, le succès d’un mouvement a davantage dépendu, en général, de sa radicalité, et donc de sa contagion, que du nombre d’armes dont il pouvait disposer. (Si le mouvement est suffisamment répandu, l’armée passera de son côté, etc.; sinon, les armes seules ne suffiront pas, si ce n’est pour accoucher d’un coup d’État minoritaire.)
On doit réexaminer les expériences des mouvements radicaux non-violents, religieux ou humanistes. Leurs défauts sont nombreux et évidents. Leur affirmation abstraite de “l’humanité” est une affirmation de l’humanité aliénée. Leur foi abstraite dans la bonne volonté de l’homme les conduit à tenter d’influencer moralement les dirigeants, et à encourager une “entente” mutuelle plutôt que de chercher une compréhension radicale. Leur recours à des lois morales transcendantes renforce la capacité du système à faire de même. Leurs victoires obtenues en maniant l’économie comme une arme sont en même temps des victoires de l’économie. Leurs luttes non-violentes reposent encore sur la menace de la force, ils évitent seulement d’en être directement les agents, laissant ce soin à “l’opinion publique” et ainsi, en dernière analyse, généralement à l’État. Leurs actes exemplaires deviennent souvent de simples gestes symboliques, permettant à tous les partis de continuer comme avant, avec la différence que les tensions se sont relâchées, que les consciences se sont allégées en “s’exprimant”, “ayant été fidèles à leurs principes”. En s’identifiant à un Gandhi ou à un Martin Luther King, le spectateur se donne une raison pour mépriser d’autres gens qui attaquent l’aliénation de façon moins magnanime; et pour ne rien faire lui-même, la situation étant trop “complexe” puisqu’on trouve des gens bien intentionnés des deux côtés. Ces défauts et d’autres ont été dévoilés théoriquement et pratiquement depuis longtemps. Il n’est plus question de tempérer la soif de pouvoir des dirigeants, leur cruauté ou leur corruption par des admonitions éthiques, mais de supprimer le système dans lequel de tels “abus” peuvent exister.
Néanmoins, ces mouvements ont parfois obtenu de remarquables succès. À partir de quelques interventions exemplaires, ils se sont répandus comme une traînée de poudre et ont profondément discrédité le système et l’idéologie dominants. Dans leurs meilleurs moments ils ont employé — et souvent inventé — des tactiques tout à fait radicales, en comptant sur la propagation contagieuse de la vérité, du qualitatif, comme arme fondamentale. Leur pratique communautaire fait honte à d’autres milieux radicaux, et ils ont souvent été plus explicites sur leurs objectifs et sur les difficultés à les atteindre que bien des mouvements plus “avancés”.
Les situationnistes ont adopté une optique spectaculaire de l’histoire révolutionnaire en se fixant sur ses moments les plus visibles, les plus directs et les plus “avancés”. Ces moments ont souvent dû beaucoup de leur force vive à la longue influence préparatoire de courants plus discrets, plus subtils. Ils étaient souvent “avancés” simplement parce que des circonstances extérieures accidentelles les ont poussés à des formes et des actes radicaux. Ils ont souvent échoué parce qu’ils ne savaient pas très bien ce qu’ils faisaient ni ce qu’ils voulaient.
Les mouvements révolutionnaires comme les mouvements religieux ont toujours eu tendance à engendrer une sorte de division du travail sur le plan de la morale. Des exigences irréalistes, quasi-terroristes, intimident les masses au point qu’elles adorent leurs propagateurs plus qu’elles ne s’inspirent d’eux, et qu’elles laissent volontiers un engagement total à ceux qui ont les qualités et le dévouement apparemment nécessaires pour ce faire. Le révolutionnaire doit s’efforcer de démythifier l’apparente singularité des mérites qu’il peut avoir, tout en se gardant de se sentir ou de paraître supérieur à cause d’une modestie manifeste. Il ne doit pas tant être admirable qu’exemplaire.
La critique radicale permanente a été un facteur clé dans le pouvoir subversif des situationnistes; mais leur égoïsme les a empêchés de mener cette tactique jusqu’au bout. Plongé dans tout ce verbiage à propos de “subjectivité radicale” et de “maîtres sans esclaves”, le situationniste n’apprend pas à faire sa propre critique. Il se concentre exclusivement sur les erreurs des autres, et son aisance dans cette méthode défensive renforce son assurance hautaine. En recevant de mauvaise grâce les critiques, il mutile son activité; et quand finalement une critique l’atteint du fait de ses conséquences pratiques, il peut être traumatisé au point d’abandonner toute activité révolutionnaire, ne gardant de son expérience que de la rancune contre ceux qui l’ont critiqué.
Par contraste, le révolutionnaire qui accepte volontiers la critique a une plus grande flexibilité tactique. Confronté à une critique qui lui est faite, il peut se servir “offensivement” des points faibles de cette critique, la réfutant par une démonstration de ses contradictions et de ses suppositions cachées. Ou bien, il peut prendre une attitude de “non-résistance” et se servir des atouts les plus forts de cette critique comme point de départ, la transformant en l’acceptant dans un contexte plus profond que celui qu’on projetait. Même s’il a raison dans une écrasante proportion, il peut choisir de se concentrer sur des erreurs assez subtiles de sa part, au lieu de rabâcher celles plus évidentes des autres. Il ne critique pas ce qu’il y a de plus critiquable mais ce qu’il y a de plus essentiel. Il se sert de lui-même comme moyen pour aborder des questions plus générales. En se mettant lui-même dans l’embarras, il embarrasse les autres. Plus une erreur est exposée concrètement et radicalement, plus il est difficile pour d’autres d’éviter de telles mises en cause d’eux-mêmes. Même ceux qui se réjouissent de la chute apparente d’un ennemi dans quelque sorte d’exhibitionnisme masochiste, se rendent vite compte que leur victoire est vaine. En sacrifiant son image, le révolutionnaire sape l’image des autres, que le résultat consiste à les démasquer ou à leur faire honte. Sa stratégie diffère de celle qui consiste à “subvertir son ennemi par l’amour”, non pas nécessairement en ayant moins d’amour, mais en mettant plus de cohérence dans son expression. Il peut être cruel à l’égard d’un rôle ou d’une idéologie, tout en aimant la personne qui en est prisonnière. S’il amène des gens à se mettre en cause d’une manière profonde, peut-être douloureuse, il lui importe peu qu’ils pensent momentanément qu’il est un sale type qui n’agit ainsi que par malveillance. Il désire pousser les autres à participer, ne serait-ce qu’en les entraînant dans une polémique publique contre lui.
Nous avons besoin de développer un nouveau style, un style qui garde le tranchant des situationnistes mais avec une magnanimité et une humilité qui laissent de côté leurs rôles et intrigues sans intéret. La mesquinerie est toujours contre-révolutionnaire. Commence par toi-même, camarade, mais ne t’arrête pas là.

Appendice



Communalism: From Its Origins to the Twentieth Century de Kenneth Rexroth (Seabury, 1974) contient un exposé vigoureux des voies par lesquelles la dialectique de la religion a continuellement donné naissance à des tendances qui ont été des épines au pied de la société dominante et de l’orthodoxie religieuse, en l’occurrence, dans la forme des mouvements millénaristes et des communautés utopiques. Quoique le style anecdotique de Rexroth serve souvent à illustrer de façon concise un aspect, une grande partie de son bavardage au sujet des manies et des illusions des communalistes, bien qu’amusante, obscurcit des questions essentielles qu’il n’a pas examinées avec assez de rigueur. Il considère les mouvements communalistes en grande partie dans leurs propres termes — la nature de leur vie communautaire, les pièges qu’ils ont rencontrés, le temps qu’ils ont duré. Il lui importe plus de savoir si la société dominante est parvenue à les détruire, que de savoir s’ils ont réussi à y faire quelques brèches. Et en effet, dans bien des cas où ils eurent un certain effet subversif, ce fut seulement accidentel. Bien des courants religieux qui exercèrent une force plus consciemment radicale dans les luttes sociales, comme le gandhisme ou les quakers dans le mouvement antiesclavagiste, ne prirent évidemment pas une forme communaliste, et ne sont donc pas traités dans son ouvrage.
Dans la période suivant la défaite du premier assaut prolétarien, quand la plupart des intellectuels s’avilirent dans le stalinisme, la réaction ou l’ignorance historique intentionnelle, Rexroth fut un des rares à maintenir une certaine intégrité et intelligence. Il continua de dénoncer le système à partir d’une perspective qui était profonde même si elle n’était pas révolutionnaire de façon cohérente. Dans la “gauche” de la culture, il critiqua plusieurs aspects de la séparation entre la culture et la vie quotidienne, mais sans poursuivre jusqu’à la conclusion la plus radicale: attaquer la séparation comme telle, explicitement et de façon cohérente. Puisque la société réprime la créativité, il imagine “l’acte créateur” comme étant le moyen d’une subtile subversion de la société par le qualitatif; mais il conçoit en grande partie cette expression créative en termes artistiques, culturels. (“J’écris de la poésie pour séduire les femmes et renverser le système capitaliste.”)
Rexroth a certainement eu une influence déterminante sur nombre de gens — moi, entre autres. Mais cette influence, quoique salutaire à maints égards, n’a malheureusement pas assez conduit à une théorico-pratique révolutionnaire lucide. Il n’a pas su reconnaître bien des caractéristiques et expressions de la révolution moderne, en les assimilant trop rapidement à l’échec du vieil assaut prolétarien. Comme il ne voit pas la possibilité d’une révolution, ses analyses sociales contiennent des aperçus lucides aussi bien que des protestations humanistes pitoyables. Il retombe sur la notion d’une “société alternative” des individus pratiquant discrètement une authentique communauté dans les interstices de la société condamnée; selon la thèse que, même s’il y a peu de chances d’éviter une apocalypse thermonucléaire ou écologique, c’est la voie la plus satisfaisante pour conduire sa vie en attendant. La prolifération de tels individus qui tiennent à des valeurs radicalement différentes est bien un rejet pratique de l’idéologie marchande, une critique vivante de l’effet de spectacle. C’est une des bases possibles de la révolution moderne. Mais ces individus doivent saisir les médiations historiques à travers lesquelles ces valeurs pourraient être réalisées. Sans cela, ils tendent à retomber dans une vulgaire complaisance quant à leur supériorité à l’égard de ceux qui n’ont pas fait une telle rupture, et s’enorgueillissent de leur irréconciliabilité avec le système alors même qu’ils s’y intègrent. 

Je recommande particulièrement l’essai de Rexroth sur Martin Buber dans Bird in the Bush (New Directions, 1959).

KEN KNABB
March 1977

La guerre et le spectacle

L’orchestration de la guerre du Golfe fut une démonstration éclatante de ce que les situationnistes appellent le spectacle  —  le développement de la société moderne parvenue au stade ou les images dominent la vie. La campagne de relations publiques fut aussi importante que la campagne militaire. La manière dont jouerait telle ou telle tactique dans les médias devint une question stratégique majeure. Ce n’était pas très important que les bombardements fussent réellement “chirurgicaux”, pourvu que la couverture, elle, le fût; si les victimes n’apparaissaient pas, c’était comme s’il n’y en avait pas. L’ “effet Nintendo” a si bien fonctionné que les généraux euphoriques durent mettre en garde contre un excès d’euphorie générale, de peur d’un retour de flamme. Les interviews de soldats dans le désert ont révélé qu’ils dépendaient comme tout un chacun presque totalement des médias pour savoir ce qui était censé se dérouler. La domination de l’image sur la réalité a été ressentie par tout le monde. Une part importante de la couverture médiatique était consacrée à la couverture de la couverture; dans le spectacle lui-même furent présentés des débats superficiels sur ce nouveau degré atteint par la spectacularisation universelle instantanée et ses effets sur le spectateur.

Le capitalisme du XIXe siècle aliénait l’homme à lui-même en l’aliénant aux produits de sa propre activité. Cette aliénation s’est intensifiée avec la mutation progressive de ces produits en “productions”, que nous contemplons passivement. Le pouvoir des médias n’est que la manifestation la plus évidente de ce développement; fondamentalement le spectacle recouvre tout ce qui s’est transformé, depuis les arts jusqu’aux hommes politiques, en représentations autonomes de la vie. “Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images” (Debord, La Société du Spectacle).

En plus des profits liés au commerce des armes, du contrôle du pétrole, des intrigues du pouvoir international et d’autres facteurs qui ont été si amplement agités qu’il n’est pas nécessaire d’y revenir ici, la guerre fut aussi le terrain de contradictions entre les deux formes élémentaires de la société du spectacle. Dans le spectaculaire diffus les gens se trouvent perdus dans la diversité de spectacles, de marchandises, d’idéologies et de styles concurrents, qui sont offerts à leur consommation. Le spectaculaire diffus provient des sociétés où règne la pseudo-abondance (l’Amérique est le prototype et reste toujours le leader mondial incontesté de la production de spectacles, malgré son déclin par ailleurs); mais il se propage également dans les régions moins développées  —  où il est un des principaux moyens de dominer ces dernières. Le régime de Saddam est un exemple de la forme concurrentielle, le spectaculaire concentré, où les gens sont conditionnés à s’identifier à l’image omniprésente du chef totalitaire, en compensation au fait qu’ils sont privés pratiquement de tout le reste. Cette concentration d’images s’accompagne ordinairement d’une concentration de pouvoir économique, le capitalisme d’État, où c’est l’État qui est devenu l’entreprise capitaliste unique, qui possède tout (la Russie de Staline et la Chine de Mao en sont des exemples classiques); mais elle peut aussi bien être importée dans des économies mixtes du tiers-monde (comme l’Irak de Saddam) ou même, en temps de crise, dans des économies hautement développées (telles que l’Allemagne d’Hitler). Mais dans l’ensemble le spectaculaire concentré n’est qu’un palliatif rudimentaire pour des régions qui ne sont pas encore parvenues à entretenir la panoplie des illusions du spectaculaire diffus, et à la longue il finira par succomber à la forme diffuse, plus flexible (comme ce fut le cas dernièrement en Europe de l’Est et en U.R.S.S.). En même temps, la forme diffuse a tendance à absorber des traits particuliers de la forme concentrée.

La guerre du Golfe a bien reflété cette convergence. Le monde clos du spectaculaire concentré de Saddam s’estompa sous les feux universels du spectaculaire diffus, pendant que pour celui-ci la guerre servait à la fois de prétexte et de champ d’expérimentation pour l’introduction de traditionnelles techniques de pouvoir de type “concentré”  —  censure, orchestration du patriotisme, exclusion des points de vue dissidents. Mais les médias sont tellement monopolisés, tellement envahissants et (malgré un semblant de grogne) tellement asservis aux politiques des dirigeants que des méthodes ouvertement répressives furent à peine nécessaires. Les spectateurs, qui pouvaient croire qu’ils exprimaient leur point de vue en toute indépendance, rabâchaient les rengaines et déblatéraient sur les pseudo-questions que les médias leur avaient instillées jour après jour, et comme dans n’importe quel autre sport adapté au spectacle, “soutenaient” fidèlement l’équipe nationale dans le désert, en l’acclamant.

Cette emprise des médias se trouva encore fortifiée par le conditionnement intime des spectateurs. Socialement et psychologiquement réprimés, les gens sont attirés à des spectacles de violences, ce qui permet à leurs frustrations accumulées d’exploser collectivement en orgasmes de vanité et de haine socialement acceptables. Privés de réalisations effectives dans leur travail et dans leurs loisirs, ils participent, par procuration, à des projets militaires qui eux ont des effets bien réels et indéniables. Manquant de communauté authentique, ils frissonnent à l’idée de contribuer à un but commun, ne fût-ce que le combat de quelque ennemi commun, et réagissent avec emportement contre quiconque ose contredire l’image de l’unanimité patriotique. La vie des individus peut bien être un fiasco, la société peut bien se décomposer, toutes les difficultés et les incertitudes sont oubliées un moment dans une espèce d’aplomb que leur procure l’identification avec l’État.

La guerre est l’expression de l’État la plus parfaite, et son meilleur garant. De même que le capitalisme doit créer des besoins artificiels pour ses marchandises de plus en plus superflues, l’État doit sans cesse créer d’artificiels conflits d’intérêts nécessitant son intervention violente. Le fait que l’État fournisse accessoirement des “services sociaux” ne fait que camoufler sa nature profonde de protecteur, autrement dit de racketteur. Le résultat de la guerre entre deux États est le même que si chaque État avait fait la guerre à sa propre population  —  qui doit ensuite en payer les frais. La guerre du Golfe fournit à cet egard un exemple particulièrement énorme: plusieurs États s’étaient empressés de vendre des armes pour des milliards de dollars à un autre État, pour ensuite massacrer des centaines de milliers de conscrits et de civils au nom de la neutralisation de son très dangereux et formidable arsenal. Les firmes multinationales qui sont propriétaires de ces États se tiennent maintenant à nouveau prêtes à faire encore plus de milliards en faisant de nouvelles provisions d’armes, et en reconstruisant les pays qu’elles ont ravagés.

Quoi qu’il arrive au Proche-Orient dans les suites complexes de la guerre, une chose est déjà certaine: l’objectif central de tous les États constitués ou en gestation, outrepassant leurs intérêts discordants, sera de s’accorder pour écraser ou récupérer tout mouvement populaire réellement radical. Bush et Saddam, Moubarak et Rafsandjani, Shamir et Arafat sont tous complices sur ce point. Le gouvernement américain, qui insistait pieusement sur le fait que sa guerre “n’était pas dirigée contre la population irakienne, mais seulement contre son cruel dictateur”, vient de donner à Saddam un nouveau “feu verte”, cette fois pour massacrer et torturer les Irakiens qui se sont courageusement soulevés contre lui. Certains officiels américains admettent ouvertement qu’ils préfèrent le maintien d’un régime militaro-policier en Irak (avec ou sans Saddam) à n’importe quelle forme d’indépendance démocratique qui pourrait “déstabiliser” la région  —  autrement dit qui pourrait inspirer aux populations voisines de semblables rébellions contre leurs propres dirigeants.

En Amérique, le “succès” de la guerre a détourné l’attention des problèmes sociaux aigus que le système est incapable de résoudre, tout en renforçant le pouvoir des tendances militaristes parmi les dirigeants et la suffisance des spectateurs imbus de patriotisme. Pendant que ceux-ci sont occupés à contempler les éternelles reprises sur la guerre et à exulter aux défilés de la victoire, la question la plus importante reste de savoir ce qui va arriver aux gens qui n’ont pas été dupes du show.

* * *

Le plus significatif dans le mouvement d’opposition à la guerre du Golfe fut sa spontanéité et sa diversité inattendues. En l’espace de quelques jours, un peu partout des centaines de milliers de personnes, dont la majorité n’avait même jamais pris part à une manifestation, organisèrent ou participèrent à des veillées, des blocages de bâtiments officiels, des teach-ins et toute une série d’autres actions. En février les coalitions qui avaient appelé aux énormes marches de janvier   —  dont quelques organisations auraient d’ordinaire essayé d’organiser une “unité de masse” sous leur contrôle bureaucratique  —  reconnurent que le mouvement échappait complètement à toute possibilité de centralisation et de contrôle, et consentirent à laisser à l’initiative de la base locale l’impulsion du mouvement. La plupart des participants avaient d’emblée considéré les grandes marches comme de simples points de ralliement en restant plus ou moins indifférents aux organisations qui en étaient officiellement responsables (souvent ils ne se donnaient même pas la peine de rester pour écouter les traditionnels discours déclamatoires). Le véritable échange ne fut pas entre la tribune et le public, mais plutôt parmi les individus qui portaient des pancartes maison, distribuaient leurs propres tracts, jouaient leur musique, faisaient leur théâtre de rue, discutaient leurs idées avec leurs amis ou des inconnus, trouvant là une manière de communauté, en face de la folie.

Mais quel gâchis si ces personnes deviennent de simples numéros, si elles se laissent canaliser vers des projets politiques d’ordre quantitatif qui réduisent tout au plus petit dénominateur commun, si elles racolent péniblement des suffrages pour élire des politiciens “radicaux” qui les trahiront immanquablement, si elles récoltent des signatures pour appuyer des lois “progressistes” qui, si elles passent, ne produiront dans la plupart des cas qu’un maigre effet, si elles recrutent des “têtes” pour faire nombre dans des manifestations dont l’ampleur sera de toute façon sous-estimée ou carrément ignorée des médias. Si elles veulent contester le système hiérarchique, il faut que dans leurs propres méthodes et dans leurs rapports elles rejettent la hiérarchie. Si elles veulent briser la stupeur induite par le spectacle, elles devront faire appel à leur imagination. Si elles veulent stimuler d’autres gens, elles devront se risquer à des expériences engagées.

Ceux qui ne se laissèrent pas abuser par la guerre ont appris, quand ils ne s’en étaient pas rendu compte auparavant, à quel point les médias falsifient la réalité. La participation personnelle a rendu cette prise de conscience plus vive. Prendre part à une marche pour la paix de cent mille personnes et s’apercevoir ensuite que les médias ne lui consacrent pas plus de temps qu’à une manifestation de quelques dizaines de personnes en faveur de la guerre, voilà une expérience édifiante, qui fait bien sentir ce qu’est l’étrange irréalité du spectacle, et qui en même temps remet en question le bien-fondé de tactiques basées sur la propagation de points de vue radicaux par le biais des médias. Même pendant que la guerre battait son plein les opposants ont vu qu’ils devaient se confronter à ces questions, et dans nombre de discussions et symposiums sur “la guerre et les médias” ils n’examinèrent pas seulement les mensonges flagrants et les black-outs officiels, mais également les plus subtiles techniques de déformation médiatiques  —  images chargées émotionnellement; événements sortis de leur contexte historique; limitation des thèmes aux options “responsables”; présentation de points de vue d’opposants agencés de telle manière qu’ils paraissent insignifiants; personnalisation de réalités complexes (Saddam = Irak); objectivation de personnes (“dégâts secondaires”); etc. Ces spéculations continuent toujours, engendrant une véritable industrie d’articles, de conférences et de livres, qui étudient tous les aspects de la falsification médiatique.

Les plus naïfs voient les falsifications comme de simples erreurs ou des penchants qui pourraient se corriger si suffisamment de spectateurs téléphonaient pour se plaindre, ou s’ils faisaient pression sur les médias pour qu’ils élargissent quelque peu l’éventail des points de vue. Dans ce qu’elle a de plus radical, cette perspective se manifeste dans la tactique limitée mais quand même exemplaire qui consiste à se rassembler pour manifester devant le siège de certains médias.

D’autres, conscients que les médias sont la propriété des mêmes centres d’intérêts qui possèdent l’État et l’économie, et que donc ils serviront toujours ces mêmes intérêts, se préoccupent de propager par le biais de médias alternatifs l’information passée sous silence. Mais la profusion de nouvelles sensationnelles libéralement propagées dans le spectacle est tellement étouffante, que la révélation d’un nouveau mensonge, d’un scandale ou d’une atrocité supplémentaires ne produit rarement autre chose que toujours plus de désarroi et de cynisme.

D’autres encore tentent d’ouvrir une brèche dans cette apathie en ayant recours aux techniques de manipulation de la propagande et de la publicité. Un film contre la guerre, par exemple, est censé en principe produire un effet “puissant” s’il présente un flot d’images sur les horreurs de la guerre. L’effet subliminal que produit en définitive un tel flot est plutôt à la faveur de la guerre  —  se retrouver pris dans un irrésistible assaut de chaos et de violence (tant que ça reste confortablement vécu par procuration), c’est justement ça, dans la guerre, qui est excitant pour des spectateurs blasés. Bombarder les gens d’images qui se succèdent à un rythme accéléré et qui suscitent des émotions intenses ne fait que les enfoncer davantage dans le sentiment familier de désarroi, face à un monde qui leur échappe. Les spectateurs, dont l’attention ne peut guère être mobilisée plus de trente secondes, peuvent éprouver passagèrement du dégoût pour la guerre, à la vue d’enfants brûlés au napalm, mais ils peuvent tout aussi facilement être incités à une fureur fascisante le jour suivant par d’autres images  —  des images de gens qui brûlent le drapeau, par exemple.

Malgré leurs messages explicitement radicaux, ou supposés tels, les médias alternatifs ont reproduit d’une manière générale le rapport dominant spectacle-spectateur. Il s’agit de saper les fondements de ce rapport  —  de combattre le conditionnement qui avant tout prédispose les gens aux manipulations médiatiques. Ce qui revient en définitive à combattre l’organisation sociale qui produit ce conditionnement, qui transforme en spectateurs d’aventures préfabriquées les gens rendus incapables de créer leurs propres aventures.
3 avril 1991



Version française de  The War and the Spectacle. Traduit de l’américain par Ken Knabb, Jean-François Labrugère et J.-P. Piotaix. Distribution: J.-F. Labrugère, B.P. 144, 38002 Grenoble cedex, France.
Anti-copyright.
 

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Ken Knabb,
l’Internationale Situationniste
et la contre-culture nord-américaine

 


Originalité de la contre-culture et de la gauche américaine 

Les États-Unis sont très différents de l’Europe tout en en étant la quintessence. Il n’y a rien d’étonnant à cela, puisqu’ils sont constitués d’une migration continue de populations et d’idées européennes, qui précisément ne trouvaient pas de place dans leurs pays d’origine. Les États-Unis sont faits de ce qui était proprement inadmissible en Europe. C’est la synthèse de tous les excès européens.
Cet “extrémisme” américain prend pourtant l’aspect d’une certaine pondération comparé à l’Europe où les tentations sont traditionnellement plus grandes de faire marcher tout le monde au même pas. E pluribus unum (d’une pluralité l’union) reste la devise de l’union. La gauche américaine paraît ainsi à la fois plus radicale et plus “bon enfant” qu’elle ne l’est ailleurs.
Le mouvement ouvrier aux USA fut aussi une synthèse de ceux de l’Europe. Les principaux théoriciens et les principaux activistes s’y croisèrent à la fin du dix-neuvième siècle, avec une très forte migration repoussée par les répressions européennes ou par la misère. Ce n’est pas pour rien si le premier mai 1886 de Chicago est devenu une fête internationale.
Il y a encore un autre aspect généralement oublié des États-Unis: ils sont issus d’une révolution qui n’a jamais été écrasée. C’est très différent des pays d’Europe, qui se divisent en trois groupes: ceux qui ont connu de tels renversements plus tôt (Hollande, Suisse, Grande-Bretagne) mais avec des principes constitutionnels moins aboutis; ceux qui ont vécu des cycles de révolutions et de contre-révolutions, comme la France; et ceux qui n’ont accédé à des “régimes démocratiques” que très tardivement, et souvent sous l’influence étrangère. La révolution y apparaît alors souvent comme un seuil critique en deçà duquel rien n’est possible; et le réformisme, son alternative. Le mot d’ordre des IWW, “To build the new world in the shell of the old” (construire le nouveau monde dans la coquille de l’ancien), dénote un état d’esprit plus original.
D’autre part, les États-Unis donnèrent pendant longtemps l’impression d’être culturellement sinistrés. Ce n’est pas qu’ils manquèrent réellement de grands auteurs, de grands philosophes ou de grands artistes (Walt Whitman [1819-1892], Henry David Thoreau [1817-1862], Ralph Waldo Emerson [1803-1882], Charles Sanders Peirce [1839-1914], William James [1842-1910]), c’est que la culture y gardait un peu ce même goût sauvage du semi continent. Concord, le haut lieu de la culture américaine, n’était qu’une bourgade rurale, à deux pas de tribus néolithiques.
La culture, la pensée, la critique sociale aux États-Unis sont “sauvages” à peu près autant qu’en Europe elles sont “urbaines”, dans les acceptions les plus opposées des termes. Kenneth Rexroth, l’un des pères de cette contre-culture, et l’homme qui eut certainement le plus d’influence sur Ken Knabb, était le représentant même de cette Amérique. Il avait été aux IWW, avait travaillé tout jeune comme fermier et comme bûcheron, et, comme si cet exil de toute civilisation ouvrait la porte de chacune, avait écrit sur les manifestations les plus diverses de la culture universelle.

L’Internationale Situationniste et la contre-culture américaine

L’Internationale situationniste (IS) est parfois parvenue à faire complètement oublier qu’elle est née comme une avant-garde artistique, plus ou moins directement sur la lancée du mouvement surréaliste et du groupe COBRA (des premières lettres des trois villes: Copenhague, Bruxelles, Amsterdam). L’originalité de l’apport situationniste consiste en un renouvellement radical des rapports entre l’art et la lutte sociale. C’est ce qui a fait son succès et, moins visiblement, aussi son échec.
Son succès? Oui, dans la mesure où quelques positions basiques de l’IS avaient des conséquences à long terme qui bousculaient les idées convenues avec une logique implacable, sensible au moins intuitivement. Son échec? Aussi, dans la mesure où ces effets corrosifs n’ont pas notablement modifié le sens des luttes sociales.
Les rapports entre le mouvement ouvrier révolutionnaire et la culture ont toujours été ambigus. Tantôt la culture est vue comme soumise à la classe dominante, inspirant pour le moins la méfiance, tantôt comme un sanctuaire, au-delà des divisions de classes. Tantôt l’artiste, l’intellectuel, est soupçonné d’être d’un autre bord; tantôt on attend de lui un “engagement”, auquel le caractère universel de la culture dont il est le porteur, démultiplie le poids. On ne comprend cependant pas en quoi ni comment ce serait son propre travail et sa recherche qui détermineraient un tel engagement.
La posture initiale de l’IS se plaçait immédiatement au-delà de cette double impasse. Comment cela? D’abord en critiquant l’art comme activité séparée; précisément comme un “marché” de l’art, séparé des autres aspects de la vie, eux-mêmes se réduisant toujours plus à des “marchés”. Cette séparation marchande se fait aussi “spectaculaire”, enfermant chacun dans le rôle bien défini de producteur du spectacle marchand, ou bien de consommateur, de client, de public, de spectateur. Ensuite en produisant des travaux et une théorie “situationnistes”, c’est à dire qui ne soient pas prisonniers de la situation dans laquelle ils sont produits, mais soient aux prises avec elle, et la modifient.
C’est sur ce dernier point que l’échec de l’IS est le plus évident, puisque quasiment rien n’en est “passé”. Mais “passé” où? C’est bien aussi en quoi cet échec est également un succès: dans le caractère très indigeste des productions situationnistes pour les “marchés” de l’art ou du prêt à penser, qui ne peuvent ni complètement les occulter, ni les exploiter.

La contre-culture, combien de divisions?

L’IS est contemporaine de la Beat Generation, et, sans vouloir les réduire à deux phénomènes équivalents, ni même comparables, elles ont au moins en commun d’avoir été les deux aventures intellectuelles les plus considérables des années soixante. Sur beaucoup d’aspects, la contre-culture américaine était déjà très anti-spectaculaire sans le savoir. Elle est pourtant parvenue à créer son propre spectacle, avec le succès mondial que l’on sait, au point de devenir un appui tactique non négligeable de l’impérialisme US.
Elle était anti-spectaculaire dans le sens où elle est immédiatement apparue comme une critique de la séparation de la vie, et non comme un aspect séparé, un “marché”; comme une façon de vivre et de penser beaucoup plus libre. En cela, comme avec l’IS, les frontières entre engagement et culture y étaient brouillées, de même celles entre créateurs et public. Y étaient hélas brouillées aussi les limites entre changer la vie et changer la mode.
La contre-culture américaine était aussi beaucoup plus “populaire”, beaucoup plus enracinée et chargée d’une forte poésie du quotidien, qu’on ne retrouve en Europe que dans la meilleure “chanson populaire”. Ceci était favorisé par le fait qu’une “culture d’élite” n’a jamais eu d’existence aux États-Unis; seulement une culture “spontanée”, ou bien une autre industrielle, de masse.
Naturellement, la culture française, européenne, est bien autre chose que ces miroirs aux alouettes de la “culture d’élite”, de la culture de masse, du folklore, ou même des sophismes de “l’élitisme de masse”. Elle existe, mais elle n’est pas identifiée. Ainsi l’IS, et d’autres mouvances de cette sorte, demeurent en Europe des machins que l’on ne sait trop dans quel rayonnage ranger, dans quel musée ou dans quelle “unité de valeur” du savoir académique.
Même si les mouvements étudiants de 1968 ont donné à l’IS une certaine audience, ce fut dans le plus complet malentendu. Celle-ci, de toute façon, n’ébranla pas les caissons étanches du militantisme et de la culture, le pontificat structuraliste ni les pratiques consommatrices.
La contre-culture aux États-Unis eut un impact beaucoup plus large et plus profond, qui contamina tous les aspects de la vie: lutte des ghettos, rapports de classe, liberté et dignité des minorités, invention artistique, littéraire, scientifique et technique… Le plus conservateur des citoyens des États-Unis pourrait difficilement en nier l’aspect stimulant et régénérateur. Il serait tout aussi difficile de ne pas voir sa dissolution dans le spectacle marchand.

Do it !, ou Monsieur Jourdain et la critique du spectacle

Un vent de liberté et d’imagination a soufflé sur l’Amérique du Nord des années soixante, et tout particulièrement sur la côte ouest. Il se résumait dans la formule on ne peut plus concise: Do it! Il est troublant que cette liberté et cette imagination soient parvenues à s’empaqueter elles-mêmes dans une industrie du spectacle qui devient toujours plus une part pachydermique et stratégique du marché mondial.
Des “débrouilles” marginales ont généré des modes de vie et des économies parallèles jusqu’à modifier profondément ceux qui dominaient. Même le développement de l’ordinateur personnel, de l’internet et de la programmation en source libre n’ont pas suivi un chemin si distinct.
L’ouvrage de Ken Knabb, Secrets Publics, est l’un de ceux qui comprennent et décrivent le mieux ce double processus. Certes, il ne le fait pas comme un sociologue ou un “spécialiste”. Les sciences humaines oublient que si l’observation objective est un facteur important de la connaissance, l’expérience l’est plus encore, puisque d’elle dépend en définitive ce qu’il y a à observer. Knabb parle à partir de ses expériences engagées, aussi modestes soient-elles.
La contre-culture américaine était anti-spectaculaire sans le savoir. Cela Ken Knabb le savait. Il voulait aussi qu’elle le sache. Sa première véritable “action” fut plutôt modeste: la distribution d’un tract lors d’une lecture publique du poète Gary Snyder, en 1970.
“Nous n’avons pas besoin de poètes-prêtres”, tel en était le titre, comme le contenu. Dans son ouvrage, Secrets Publics, il raconte l’événement avec la plus grande sincérité. Il est évident que l’auteur s’y critiquait d’abord lui-même comme fan de Snyder. Il l’est aussi que si sa critique avait atteint son but et fait évoluer quelqu’un, c’était d’abord lui-même.
De telles remarques pourraient être ironiques. Ken Knabb a pourtant raison d’insister; on ne saisit rien dans quoi l’on ne s’implique pas personnellement.
Ce choix empiriste et subjectif mal compris a parfois inspiré à des situs et des pro-situs des attitudes un peu agaçantes de directeurs de conscience — plus d’un l’aura remarqué. Ce malentendu ne pouvait être que renforcé encore par l’opposition sans doute trop diamétrale entre “vie” et “survie” qu’avait cultivée l’IS, notamment avec le Traité de savoir-vivre de Vaneigem.
C’est le propre de tout système coercitif d’échanger la survie contre la subordination. Le spectacle marchand a cependant pour spécificité de cacher la brutalité d’un tel échange sous une culture des petites envies et des menus besoins qui ne répondent pas plus à la nécessité de rester en vie qu’à une quelconque utilité.
En résulte comme un point aveugle des théories situationnistes. Il tend à ramener la critique du militantisme — comme activité séparée de la vie — à une sorte d’anti-morale hédoniste — qui ressemble à l’ancienne comme son contraire. Le malentendu tient aux fondements de l’IS.

Changer la vie

L’IS a été fondée en 1957 comme une avant-garde artistique. Elle était constituée de peintres, d’architectes, de cinéastes… Dès le milieu des années soixante, elle a tendu à le faire oublier, et à apparaître comme un mouvement d’extrême gauche à peine un peu plus bizarre que les autres. Loin d’être dérangée par cette ambiguïté, elle la cultivait en s’affichant ironiquement comme avant-garde de la classe ouvrière.
L’IS était pourtant née d’une rupture avec le surréalisme, de sa critique et de son dépassement, qui se voulait aussi celui de l’art. Cette critique avait précédé, et finalement fondé, celle des mouvements et des institutions “communistes” et “révolutionnaires”.
On pourrait résumer l’IS en modifiant à peine la phrase de Marx: les artistes n’ont fait que figurer le monde, il s’agit maintenant de le transformer. En cela, les situationnistes sont des artistes dans le sens où Marx est un philosophe.
On ne voit pas pourquoi se limiter à la philosophie et à l’art; la science aussi, et bien d’autres choses, toute forme de travail humain, ont vocation à transformer le monde. Cette volonté de transformation n’a pas à être une alternative qui ferait l’impasse sur la philosophie, l’art, la science, etc., elle fait seulement la critique de leur séparation dans le spectacle marchand.
Ce n’est certainement pas en s’arrêtant de peindre, de filmer, de penser, de travailler, de chercher, qu’on transformera quoi que ce soit. C’est bien évidemment en faisant en sorte que cette production ne se coule pas dans le lit d’une offre et d’une demande faisant circuler des valeurs abstraites qui ne quantifient que de la subordination.
Ce n’est même pas en refusant de vendre et d’acheter ce qui doit pourtant bien être rentabilisé, comme la revue qui publie ce papier; c’est bien plutôt, comme les situationnistes l’ont fait à partir de leurs pratiques d’artistes, en ne s’en laissant pas déposséder entre n’importe quelles mains, et en nourrissant des collaborations plus larges et plus libres.
Knabb, d’une nouvelle génération, n’a jamais été très sensible au contenu proprement artistique de l’IS, pas plus que celle-ci ne le fut à la culture nord-américaine. Ses propres goûts littéraires et artistiques étaient d’ailleurs à la fois plus “classiques” (de son propre aveu) et plus “cosmopolites”. Mais ce n’est évidemment pas une question de goûts qui importe.
Si l’on cesse de voir l’art comme une activité séparée, que reste-t-il d’une avant-garde artistique, sinon une avant-garde révolutionnaire? Le préalable implique pourtant une autre conception de la révolution. Que reste-t-il de celle-ci, si l’on fait alors l’impasse sur l’art?

L’I.S. pour les nuls

Il n’est de toute façon pas question de ramener Knabb à l’IS, pas plus qu’à Kenneth Rexroth, ou à la contre-culture des États-Unis. Il suit, comme il l’a toujours fait, sa propre route sans se soucier beaucoup d’étiquettes et d’appartenances — disons simplement que sa route est passée par là.
Cette façon d’avancer, sans chercher à prendre la pose d’une “personnalité”, ni se faire un “porte-parole”, ni encore moins se cacher sous l’anonymat d’un “collectif”, est le signe le plus distinctif de Ken Knabb. Elle est aussi consubstantielle de ses positions.
Il en résulte comme second signe distinctif une extrême clarté et une grande simplicité, qui à la fois le distingue et le place dans le prolongement des situationnistes.
Bien sûr, la complexité n’est pas vice, mais elle incite à lui opposer des arguments moins compréhensibles encore. À la fin, seul le statut des interlocuteurs fait la différence. En fait, il est plus difficile de démonter une pensée simple et claire, si elle est solide. Et si elle a des faiblesses, ça n’a jamais tué personne. Pourquoi devrait-on craindre des critiques fondées?
Il y a d’ailleurs des quantités de façon de ne pas comprendre, et donc de ne pas être compréhensible. Il en est même une qui se présente sous la forme de la simplicité. Quand une publicité revendique pour son produit la “simplicité”, c’est en général une façon de dire qu’il n’y a rien à comprendre pour l’utiliser, c’est-à-dire qu’il est effectivement incompréhensible, et souvent inutilisable. La publicité politique, culturelle et intellectuelle n’y fait pas exception.
C’est surtout dans ce sens que les théories situationnistes n’étaient pas “simples”. En réalité leur complexité a été très exagérée. Elles n’ont jamais été difficiles à comprendre, et de là, à critiquer. Leur critique était d’ailleurs une condition de l’adhésion à l’Internationale. Aussi les situationnistes ont-ils toujours eu une frustrante longueur d’avance pour se critiquer eux-mêmes jusqu’à la dissolution finale. C’est pourquoi il n’y a pas à proprement parler de “situationnisme”. Si aucune doctrine ne s’est fixée en une quinzaine d’années d’existence de l’IS, qu’on songe qu’une durée double s’est écoulée depuis…
Dans ce qui constitue son style le plus personnel, sa marque, Ken Knabb se retrouve ainsi tout à la fois dans le prolongement et très loin de l’IS. Mieux, ce qui le caractérise le plus, cette manière de se placer au centre du monde et d’y parler sans façon dans la plus grande simplicité, me paraît paradoxalement être aussi le signe d’un changement d’époque plus général.

Désintégration du spectacle

Les idées ne sont jamais totalement séparables de ceux qui les énoncent, de leurs pratiques et de leurs expériences. Elles ne le sont pas davantage de la manière dont elles s’énoncent et se diffusent. Ken Knabb compte parmi ceux qui ont le mieux compris, et le mieux réussi ce passage d’une époque à l’autre. Il y est parvenu sans en avoir beaucoup parlé, comme si les méthodes, la technique, en étaient implicites.
Il sait parfaitement utiliser les ressources de l’ordinateur et de l’internet, plus “personnels”, comme les situationnistes étaient déjà passés maîtres dans celle de la brochure, du tract, de la revue, plus propres au “groupe”, et dans l’adéquation entre le contenu et les moyens mis en oeuvre. Tous ses écrits sont en ligne, en open source, et en de multiples langues, sur le site du Bureau of Public Secrets, ainsi que les traductions de l’Internationale situationniste et une bonne part des oeuvres de Kenneth Rexroth.
On pourrait en conclure, on le croit souvent, que le changement d’époque dont je parle serait déterminé par de nouvelles technologies de la communication, et peut-être même par les entreprises qui en font le commerce. Ce serait déjà oublier un peu vite que tout était déjà en oeuvre aux temps du stencil puis de la photocopie. Ce serait ignorer surtout qu’aucune technique ne permet l’économie de savoir à quoi et comment on s’en sert.
Quand on le sait, elle se fait oublier. S’il suffisait pour cela de payer cher les outils matériels et logiciels, ou d’être “fort en informatique”, la chose serait moins rare. Les langages de programmation, l’ordinateur personnel et l’internet sont de remarquables outils pour utiliser le signe écrit à penser, pour permettre à chacun d’être le centre d’un réseau dans lequel tous ceux qui s’y raccordent peuvent aussi être le centre du leur, pour suivre sa route sans en être gêné pour rencontrer ceux qui suivent la leur, pour que la liberté de chacun renforce, et non limite, celle de tous… Encore est-il nécessaire (et alors quasi-suffisant) que ce soit ce que l’on veuille en faire!
Pour parler moi aussi par expérience, j’ai rarement trouvé une façon plus efficace et plus souple de travailler à plusieurs que dans mes échanges avec Ken Knabb, notamment pour des traductions. Bien que nous ayons été séparés par un continent, elle contrastait avec la lourdeur et le temps mort coutumiers à des activités comparables dans un cadre plus professionnel.
Encore une fois, une telle remarque pourrait paraître négligeable, voire insignifiante. Je la mettrais pourtant volontiers en parallèle avec une certaine impression d’irréalisme que dégagent les théories de Knabb, et qu’il ne se donne même pas la peine de cacher. Car qu’y a-t-il finalement d’irréaliste dans ses positions? Seulement qu’une nouvelle forme d’organisation du travail humain pourrait se généraliser sans peine et dans la bonne humeur générale.
Cette saveur “irréaliste” ne devrait pas alors cacher cet autre aspect plus pratique: ce mode d’organisation, indépendamment du fait qu’il est plus libre, plus jouissif, et plus digne de l’homme, est-il efficace et inventif? S’il l’est davantage que l’organisation coercitive et hiérarchique qui lui fait barrage, ça prendra le temps qu’il faudra, mais il se généralisera.

JEAN-PIERRE DEPÉTRIS
Octobre 2008

 

Article paru dans Gavroche (revue d’histoire populaire, octobre 2008). Il s’agit d’une lecture du livre de Ken Knabb, Secrets Publics (Éditions Sulliver, 2007).

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