mercredi 1 septembre 2010

De l’architecture sauvage

ON SAIT que les situationnistes, pour commencer, voulaient au moins construire des villes, l’environnement qui conviendrait au déploiement illimité de passions nouvelles. Mais naturellement ce n’était pas facile ; de sorte que nous nous sommes trouvés obligés de faire beaucoup plus. Et tout au long de ce chemin plusieurs projets partiels ont dû être abandonnés, un bon nombre de nos excellentes capacités n’ont pas été employées, comme c’est le cas, combien plus absolument et plus tristement, pour des centaines de millions de nos contemporains.                                                   
Asger Jorn, sur une colline de la côte ligure, a maintenant un peu modifié quelques vieilles maisons, et construit un jardin qui les rassemble. Quel commentaire plus paisible pourrait-il convenir ? Nous sommes devenus célèbres, nous dit-on. Mais l’époque, qui ne connaît pas encore tous ses moyens, est aussi loin d’avoir reconnu tous les nôtres. Asger Jorn en a tant fait un peu partout que bien des gens ne savent pas qu’il a été situationniste plus que n’importe quoi d’autre, lui, l’hérétique permanent d’un mouvement qui ne peut admettre d’orthodoxie. Personne n’a contribué comme Jorn à l’origine de cette aventure : il trouvait des gens à travers l’Europe, et tellement d’idées, et même, dans la plus gaie misère, fréquemment de quoi amortir les plus criantes des dettes que nous accumulions dans les imprimeries. Les quinze années qui ont passé depuis la rencontre de Cosio d’Arroscia ont assez bien commencé à changer le monde mais pas nos intentions.
Jorn est de ces gens que le succès ne change pas, mais qui continuellement changent le succès en d’autres enjeux. Contrairement à tous ceux qui, naguère, fondaient leur carriérisme sur la répétition d’un seul gag artistique essoufflé, et contrairement à tous ceux qui, plus récemment, ont prétendu fonder leur qualité générale imaginaire sur la seule affirmation d’un révolutionnarisme total et totalement inemployé, Asger Jorn ne s’est jamais privé d’intervenir, même à la plus modeste échelle, sur tous les terrains qui lui étaient accessibles. Autrefois, il a été un des premiers à entreprendre une critique moderne de la dernière forme d’architecture répressive, celle qui à présent fait tache de mazout sur « les eaux glacées du calcul égoïste », et dont les tenants et les aboutissants peuvent donc être partout jugés sur pièces. Et dans cette habitation italienne, mettant une fois de plus la main à la pâte, Jorn montre comment, aussi sur cette question concrète de notre appropriation de l’espace, chacun pourra entreprendre de reconstruire autour de lui la Terre, qui en a bien besoin. Ce qui est peint et ce qui est sculpté, les escaliers jamais égaux entre les dénivellations du sol, les arbres, les éléments rajoutés, une citerne, de la vigne, les plus diverses sortes de débris toujours bienvenus, tous jetés là dans un parfait désordre, composent un des paysages les plus compliqués que l’on puisse parcourir dans une fraction d’hectare et, finalement, l’un des mieux unifiés. Tout y trouve sa place sans peine.
Pour qui n’oublie pas les relations conflictuelles et passionnées, et par la force des choses restées assez distantes, des situationnistes et de l’architecture, ceci doit apparaître comme une sorte de Pompeï inversée : les reliefs d’une cité qui n’a pas été édifiée. De même que la collaboration d’Umberto Gambetta à tous les aspects de l’ouvrage y apporte, sinon le jeu collectif dont Jorn a exposé les perspectives pour le dépassement de la culture et de la vie quotidienne séparées, du moins son plus strict minimum.
Le Facteur Cheval, plus artiste, avait bâti tout seul une architecture monumentale ; et le roi de Bavière eut de plus grands moyens. Jorn a ébauché, entre autres choses et en passant, cette sorte de village fâcheusement borné à la superficie d’une si petite « propriété privée » ; et qui témoigne de ce que l’on peut commencer à faire, comme le disait un autre de ceux qui posèrent les bases du mouvement situationniste, Ivan Chtcheglov, « avec un peu de temps, de chance, de santé, d’argent, de réflexion, (et aussi) de bonne humeur… »
La bonne humeur en tout cas n’a jamais manqué dans le scandale situationniste au centre même de tant de ruptures et de violences, de revendications incroyables et de stratégies imparables. Ceux qui aiment à s’interroger vainement, sur ce que l’histoire aurait pu ne pas être — dans le genre : « il aurait été meilleur pour l’humanité que ces gens-là n’eussent jamais existé » —, se poseront assez longtemps un amusant problème : n’aurait-on pas pu apaiser les situationnistes, vers 1960, par quelque réformisme lucidement récupérateur, en leur donnant deux ou trois villes à construire, au lieu de les pousser à bout en les contraignant de lâcher dans le monde la plus dangereuse subversion qui fut jamais ? Mais d’autres rétorqueront certainement que les conséquences eussent été les mêmes ; et qu’en cédant un peu aux situationnistes, qui déjà n’entendaient pas se satisfaire de peu, on n’eût fait qu’augmenter leurs prétentions et leurs exigences ; et qu’on n’en serait venu que plus vite au même résultat.
Septembre 1972
G
UY DEBORD
[Édition originale Asger Jorn, Le Jardin d’Albisola
Edizioni d’Arte Fratelli Pozzo, Torino, décembre 1974]

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