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vendredi 3 septembre 2010

Où sont les freins ?

Sur l'accélération de l'accélération du temps social.
Il serait aujourd’hui difficile de trouver quelqu’un qui n’ait pas l’impression que le temps lui manque et que les choses qu’il veut ou doit faire sont trop nombreuses. Il serait également difficile de trouver quelqu’un qui ne considère pas cette sensation omniprésente comme un phénomène typique de notre époque et qui ne la rattache pas à l’« accélération » permanente de tous les facteurs de la vie, notamment à l’accélération des communications, des transports, des modes de production et des façons de vivre. Pourtant, l’accélération, parce qu’elle permet d’accomplir plus de tâches en moins de temps, devrait en principe libérer des ressources de temps supplémentaires pour les individus. Chacun sait qu’il n’en est rien. Un e-mail va beaucoup plus vite qu’une lettre classique, mais on écrit aujourd’hui tellement plus d’e-mails qu’auparavant de lettres que le temps consacré à la correspondance a fini par augmenter considérablement. Comment expliquer ce paradoxe ? Cette question, évidente et pourtant rarement posée, constitue le point de départ du livre de Hartmut Rosa. Il ne s’agit pas avec celui-ci d’une simple apologie de la lenteur, genre depuis peu à la mode, ni d’un manuel de « gestion optimale » de notre « budget-temps », mais d’une œuvre de sociologie ambitieuse qui s’inscrit dans la tradition de l’École de Francfort.
L’expression « École de Francfort » peut paraître peu adéquate pour désigner l’ensemble des théories
de Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse et des autres collaborateurs de l’Institut pour la recherche sociale, fondé dans les années 1920 à Francfort, fermé par les nazis et rétabli après la guerre. Peu adéquate parce que le refus des dogmes et des systèmes typiques des « écoles » était fondamental pour ces philosophes et sociologues allemands. Mais, finalement, « école » il y eut bien, comme en témoigne la succession de plusieurs « générations » de représentants de cette approche. Après les fondateurs disparus, le nom le plus connu de la génération suivante a été celui de Jürgen Habermas, puis celui de son élève Axel Honneth, théoricien de la « reconnaissance » 1. Avec Hartmut Rosa, élève de Honneth et actuellement professeur à l’université d’Iéna, nous en sommes à la quatrième génération de la « théorie critique », comme ses promoteurs la désignaient. Que reste-il, après bientôt un siècle, de son programme originaire, celui de penser la société capitaliste dans son ensemble ? Alors que la pensée postmoderne paraît être dans une mauvaise passe, la théorie critique semble, elle, revenir en force, y compris en France, où on lui a longtemps manifesté peu d’intérêt. En témoigne le fait que ce livre, ainsi qu’un autre de Honneth, ont paru aux éditions de La Découverte dans une collection appelée justement « Théorie critique ».
Le livre de Hartmut Rosa, assez volumineux, bien traduit, est le remaniement d’une thèse d’habilitation à l’enseignement. Il en porte les marques : beaucoup de considérations méthodologiques, de nombreuses références à la vaste littérature sociologique sur le sujet, quelques répétitions et quelques schémas, un langage précis mais souvent un peu lourd, et un souci constant de rester « équilibré » et « objectif » qui ne permet un peu d’élan et de passion que dans les dernières pages 2. Si les parties empiriques, empruntées à d’autres sources, ne sont pas originales 3, elles ont du moins l’intérêt de permettre aux lecteurs de comprendre que les problèmes d’organisation de leur temps au quotidien n’ont rien de « personnel », mais découlent de la structure de la vie actuelle 4. L’auteur consacre une bonne partie de chacun de ses chapitres à passer en revue une littérature déjà abondante sur chaque aspect de la question 5. Mais son ambition se situe ailleurs : il veut démontrer que, si l’état d’accélération permanente a été décrit par les pères fondateurs de la sociologie (Karl Marx, Max Weber, Émile Durkheim et plus particulièrement Georg Simmel), leurs successeurs ont ensuite traité cette accélération comme une dimension certes importante de chaque aspect de la vie, mais non pas pour autant comme un principe autonome, comme un élément capable de déterminer lui- même les autres sphères de la vie, de la production matérielle aux relations familiales, de la politique à la gestion de la vie individuelle, de la finance à l’écologie. Rosa entend ne pas se contenter d’analyser
l’accélération dans le temps, mais aussi l’accélération du temps dans la modernité, qui constitue une véritable transformation « des structures et des horizons temporels » (p.16). La force de son livre ne réside pas dans ses observations et ses analyses particulières, qui en général n’ont guère de quoi surprendre, mais dans la vigueur avec laquelle il affirme que l’accélération universelle a fini par s’imposer aux contenus et à la structure même des événements et des pratiques qui s’accélèrent. L’accélération continuelle, et sujette elle-même à accélération, n’est pas seulement le cadre dans lequel s’est déroulée la modernité « classique », mais explique elle-même largement les formes de cette modernité.
Le temps est, pour ainsi dire par définition, un facteur aussi objectif que subjectif, et sa gestion représente un point de jonction entre l’individuel et le collectif, entre la structure donnée et la possibilité d’agir (dans le jargon sociologique : entre le « système » et les « acteurs »). Les « acteurs » prennent à tout moment des décisions sur l’utilisation de leur temps, et pourtant le temps se présente à eux comme une fatalité qui leur impose ses lois. On sait que la conception du temps varie fortement selon la culture et l’époque ; il est également connu que la sensation selon laquelle le temps ne « suffit » jamais est typique de la modernité, et qu’elle s’est aggravée ces dernières décennies. Avec la modernité, plus il y a de temps « libre », plus augmente le sentiment de stress et d’urgence, parce que le nombre de choses à faire augmente plus rapidement encore. Mais l’accélération n’est pas seulement une contrainte que les sujets subissent : vivre plus vite, c’est aussi bien souvent ce qu’ils veulent.                                                  Anselm Jappe
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mercredi 18 août 2010

Le « côté obscur » de la valeur et le don

Au cours des presque trente ans pendant lesquels la théorie du don est devenue une des pensées sociales les plus importantes d’aujourd’hui, elle s’est souvent confrontée avec les paradigmes d’origine marxiste. Le projet d’élaborer une critique radicale des fondements mêmes de la société marchande et de ses présupposés historiques, mais sur des bases autres que le marxisme, pourrait presque constituer une définition du parcours du MAUSS et de ce qui l’a amené à choisir Marcel Mauss et Karl Polanyi 1 comme références théoriques majeures. Plutôt que d’être explicitement anti-marxiste, comme l’étaient beaucoup de théories à la mode dans la même période historique, la théorie du don a semblé vouloir passer à côté de Marx, en tentant d’édifier une critique sociale tout aussi riche que celle de Marx, mais sans ses conséquences politiques jugées fâcheuses et sans ce qui était ressenti comme ses limites et ses unilatéralités dans ses conceptions de base mêmes. L’insuffisance principale de toute théorie marxiste, aux yeux du MAUSS, est son économisme : elle est accusée de réduire l’être humain à sa seule dimension économique, ou d’attribuer, au moins, à cette dimension une prépondérance absolue. L’approche marxiste serait strictement utilitariste : les hommes ne sont mus que par leurs seuls intérêts, et même par leurs intérêts strictement matériels et individuels. Dans ses fondements philosophiques et anthropologiques, le marxisme démontrerait ainsi une parenté surprenante avec le libéralisme bourgeois : c’est la conception de l’homme comme Homo œconomicus, incapable de tout acte qui ne fasse pas, directement ou indirectement, partie d’un calcul voué à maximiser ses avantages. Bien loin de s’en désoler, les marxistes prennent un plaisir malin à démontrer que dans la société bourgeoise toute expression de sympathie, de générosité ou de désintéressement n’est qu’un voile hypocrite étendu sur l’éternel choc des intérêts antagonistes.
Ce genre de marxisme n’est pas une pure « construction » bricolée par les théoriciens du don pour s’en démarquer plus facilement. Il existe vraiment, et il n’est pas nécessaire ici de s’étendre davantage sur cette évidence. Mais est-ce que la théorie de Marx se résout entièrement dans cet « économisme » ? Et est-il sûr qu’on ne peut pas trouver chez Marx lui-même des outils théoriques pour sortir du paradigme utilitariste ? Ou, autrement dit, la théorie du don et une approche basée sur certains concepts de Marx sont-elles nécessairement incompatibles ? Et si elles ne le sont pas, s’agit-il de coller ensemble des morceaux, d’établir des « compétences spécifiques » pour chaque approche, ou pourrait-on plutôt constater une convergence (partielle, bien sûr) sur le fond même ?
J’ai publié en 2003 un livre, intitulé Les Aventures de la marchandise, qui apparemment ne serait pas « marxiste » – en effet, il s’est attiré les foudres de différents tenants de ce qui passe actuellement pour marxisme – mais qui développe les conséquences de certaines catégories de Marx. Je n’y ai pas mêlé trop d’autres apports théoriques ; mais vers la fin, j’ai pu relever qu’on trouve chez Polanyi, chez Mauss et chez les penseurs du don des observations qui vont dans le même sens que la critique marxienne telle que je l’avais reconstruite. Ainsi j’ai suggéré que ces penseurs non marxistes serraient peut-être plus proches de l’héritage de Marx que la majeure partie de ce qui s’appelle aujourd’hui « marxisme » [Jappe 2003, p. 246-250] 2.
Dans ce qui suit, il ne s’agit pas d’affirmer que le paradigme du don et la pensée de Marx coïncident point par point, mais qu’une certaine relecture de Marx, celle qui est faite par la « critique de la valeur », permet de tirer des conclusions qui recoupent partiellement celles de la théorie du don.
Mais faisons d’abord un pas en arrière
Il ne faut pas oublier que Le Capital n’a pas pour sous-titre « Traité d’économie politique », mais « Critique de l’économie politique ». Tout au long de l’œuvre de Marx, au début comme à la fin, on trouve des remarques critiquant l’existence même d’une « économie ». Son intuition qu’une économie séparée du reste des activités sociales (« désenchâssée », dirait Polanyi) constitue déjà une aliénation a été reprise par certains de ses interprètes. Ainsi, en 1923, le penseur marxiste le plus lucide de son époque, Georg Lukács, écrivit à propos de la future « économie socialiste » : « Cette “économie” n’a plus cependant la fonction qu’avait auparavant toute économie : elle doit être la servante de la société consciemment dirigée ; elle doit perdre son immanence, son autonomie qui en faisait proprement une économie ; elle doit être supprimée comme économie » [Lukács 1923/1984, p. 289]3.
À partir des années 1940, ceux qui mirent en doute le lien nécessaire entre la critique marxienne du capitalisme et une conception utilitariste et productiviste de l’homme, voué exclusivement à élargir sa domination de la nature, furent surtout les représentants de l’École de Francfort, Theodor W. Adorno et Herbert Marcuse en tête, ainsi que, d’une manière assez différente, les situationnistes et Guy Debord. L’expérience de l’art moderne constituait chez les uns Comme chez les autres le modèle d’un rapport moins « intéressé » avec les choses, plus ludique et convivial.
Dans la mesure où ces courants critiques voient le défaut majeur de la société de l’après- guerre non plus dans la misère matérielle, mais dans l’aliénation de la vie quotidienne, la sortie qu’ils prévoient ne devait plus se dérouler exclusivement à un niveau économique, mais était censée comprendre tous les aspects de la vie. C’est la question du travail qui constitue alors le véritable enjeu. Marx a hésité, dès ses œuvres de jeunesse et jusqu’à ses derniers écrits, comme la Critique du programme de Gotha, entre le programme d’une libération du travail (donc à travers le travail) et celui d’une libération à l’égard du travail (donc en se libérant du travail). Sa critique de l’économie politique contient une ambiguïté profonde par rapport au travail. Le mouvement ouvrier et le marxisme officiel, devenus dans certains pays l’idéologie d’une modernisation de rattrapage, et dans d’autres celle de l’intégration effective de la classe ouvrière, n’en ont retenu que la centralité et l’éloge du travail, en concevant chaque activité humaine comme un travail et en appelant à l’avènement d’une « société des travailleurs ». Les premiers à mettre en doute l’ontologie du travail, tout en se réclamant des concepts essentiels de Marx, furent les mêmes auteurs critiques de l’économie que nous venons de citer. Le « Ne travaillez jamais » des situationnistes, hérité des Rimbaud et des surréalistes, rejoignait alors le « grand refus » dont parlait Marcuse.
Cependant, la plupart de ceux qui avaient commencé leur carrière intellectuelle pendant les « Trente glorieuses » à l’enseigne du marxisme ont choisi, pour s’en éloigner, d’accuser la pensée marxiste, même dans ses versions les plus hétérodoxes, de ne saisir qu’une partie limitée de l’existence humaine. Ses analyses économiques sont peut-être justes, affirment-ils, mais la pensée marxiste se trompe lourdement quand elle veut en déduire des conséquences pour les autres sphères de l’existence de l’homme : linguistique, symbolique, affective, anthropologique, religieuse, etc. Cornelius Castoriadis et Jürgen Habermas sont des cas paradigmatiques de ceux qui ont réduit Marx au rôle d’un expert en économie, où il pourrait garder une certaine utilité, mais qui ne serait pas très « compétent » dans les vastes autres champs de la vie censés obéir à des logiques bien différentes.
La critique de la valeur
Un autre chemin a été suivi par un courant international qu’on appelle souvent « critique de la valeur ». Cette dernière tente plutôt de démontrer que la critique de l’économie politique de Marx contient une mise en question des bases de la société capitaliste beaucoup plus radicale que ce que proposait le marxisme traditionnel : la valeur, l’argent, la marchandise et le travail ne sont plus considérés par la « critique de la valeur » comme des données « neutres » et transhistoriques, éternelles, mais comme le cœur de la spécificité négative du capitalisme moderne. Ce sont donc ces catégories de base qu’il faut critiquer, et pas seulement l’existence des classes sociales, du profit, de la survaleur (ou plus-value), du marché et les rapports juridiques de propriété – qui sont essentiellement les formes de distribution de la valeur, c’est-à-dire des phénomènes dérivés.
Ce point de vue a été développé, à partir des années 1980 par Moishe Postone, professeur à Chicago, dans son grand œuvre Temps, Travail et Domination sociale [Postone 1993/2009], enfin disponible, depuis cette année, en traduction française. Par ailleurs, il a été élaboré peu à peu par les revues allemandes Krisis (depuis 1987) et Exit ! et par leur auteur principal Robert Kurz 4. Peu importe si l’on veut les qualifier de néomarxistes, de post-marxistes ou encore d’une autre manière. Pour eux, il ne s’agit pas de « combiner » l’approche marxiste, ou considérée comme telle, avec d’autres approches, mais de lire l’œuvre de Marx lui-même très différemment de ce qu’ont fait les marxistes pendant plus d’un siècle. Ceux-ci ont mis au centre de leur critique la survaleur (ou plus-value) et sa distribution, et ont ontologisé la valeur, qui cependant en est la base et qui est tout autant un produit historique.
Plutôt que d’effectuer une ample comparaison entre les points de vue de la critique de la valeur et de la théorie du don – qui reste cependant assez souhaitable – je me limiterai ici à indiquer quelques points où la critique de la valeur s’éloigne le plus du marxisme traditionnel et où une confrontation théorique avec la théorie du don semble plus prometteuse. Dans le meilleur des cas, chacune des deux théories en sortirait enrichie et comblerait quelque lacune dans sa propre conception. Cette première ébauche d’une comparaison se limite essentiellement à la sphère théorique. Elle laisse de côté les conséquences pratiques où la distance paraît plus grande – surtout en ce qui concerne les espoirs que la théorie du don place dans l’associationnisme, le « tiers secteur », etc., et jusqu’au projet de fonder une « social-démocratie radicalisée et universalisée » dans le but de revenir au modèle fordiste considéré comme une forme de « réencastrement de l’économie dans la société » [Caillé 2008, p. 14] 5. Cela, aux yeux de la critique de la valeur, n’est ni possible ni souhaitable. Moishe Postone s’applique surtout à démontrer que Marx, au contraire de presque toute la tradition marxiste, n’argumente pas du point de vue du travail, conçu comme une essence éternelle, qui dans le capitalisme serait « cachée » derrière les autres formes sociales : « Dans d’autres sociétés, les activités de travail sont enchâssées dans une matrice sociale non déguisée et ne sont donc ni des “essences” ni des “formes phénoménales”. C’est le rôle unique joué par le travail sous le capitalisme qui constitue le travail à la fois comme essence et comme forme phénoménale. En d’autres termes, parce que les rapports sociaux caractérisant le capitalisme sont médiatisés par le travail, cette formation sociale a pour particularité que le travail ait une essence. Ou encore : du fait que les rapports sociaux caractérisant le capitalisme sont médiatisés par le travail, cette formation sociale a pour particularité d’avoir une essence » [Postone 2009, p. 248]. Ce n’est que dans le capitalisme que le travail, au lieu d’être « enchâssé » dans l’ensemble des relations sociales, comme c’était le cas dans les sociétés pré-capitalistes, devient lui-même un principe de médiation sociale 6.
Le mouvement d’accumulation d’unités de travail mort (c’est-à-dire, du travail déjà exécuté) sous forme de « capital » devient le « sujet automate » – le terme est de Marx – de la société moderne. Évidemment, toute société doit organiser de quelque manière sa production matérielle, son « métabolisme avec la nature » (Marx), mais dans les sociétés pré-capitalistes cette production rentrait dans des cadres sociaux organisés selon d’autres critères que l’échange d’unités de travail entre producteurs formellement indépendants. Voilà pourquoi il n’y existait ni le « travail » ni l’« économie » au sens moderne 7. Le travail, au sens moderne, a une double nature : il est, en même temps, travail concret et travail abstrait (qui, chez Marx, n’a rien à voir avec un « travail immatériel »). Ce ne sont pas deux types différents de travail, mais deux côtés du même travail. Ce qui crée le lien social dans le capitalisme n’est pas la variété infinie des travaux concrets, mais le travail dans sa qualité d’être un travail abstrait, toujours égal et soumis au mécanisme fétichiste de son accroissement, qui est sa seule finalité. Dans ces conditions, la socialisation ne se crée que post-festum, comme conséquence de l’échange d’unités de valeur, et non comme sa présupposition. Là où la production est organisée autour du travail abstrait, on peut donc dire que le lien social se constitue d’une manière déjà aliénée, dérobée au contrôle humain 8, tandis que dans les autres sociétés le travail est subordonné à un lien social établi d’une manière différente. La « synthèse sociale » existe donc sous deux formes principales et opposées : soit à travers l’échange de dons – où la production d’un lien entre personnes est le but – soit à travers l’échange d’équivalents, où la production d’un lien n’est que la conséquence presque accidentelle de la rencontre entre producteurs isolés sur un marché anonyme. Le don peut être décrit comme une forme d’organisation sociale où le travail et ses produits ne se médiatisent pas eux-mêmes, « dans le dos » des participants ; c’est donc une socialité directe, non régie par des rapports de choses autonomisés. Le don n’est pas une chose, comme le rappellent les penseurs du don, mais toujours une relation, « une relation sociale synthétique a priori, qu’il est vain de vouloir réduire aux éléments qu’il relie » [Godbout-Caillé 2002, p. 28].
En découle que l’« économisme », en tant que subordination de toute activité humaine à l’économie, n’est pas une erreur de la théorie : il est bien réel dans la société capitaliste – mais dans celle-ci seulement. Il n’est pas une donnée immuable de l’existence humaine, et encore moins quelque chose à revendiquer. Cette subordination constitue, au contraire, un aspect de la société capitaliste qui peut et qui doit être changé. Il faut quand même souligner que cette centralité de l’« économie » et de l’aspect « matériel » en général dans la modernité (aux dépens, par exemple, de la « reconnaissance ») ne s’explique que par l’autonomisation du travail abstrait.
Postne va peut-être un peu trop loin en identifiant le Marx qu’il reconstruit avec l’édifice théorique de Marx tout court – lequel, bien plus que Postone l’admet, contient aussi nombre d’éléments sur lesquels a été bâti ensuite le marxisme « traditionnel » du mouvement ouvrier. La « critique de la valeur » formulée en Allemagne par Kurz, Krisis et Exit ! préfère distinguer entre une partie « exotérique » de l’œuvre de Marx – la théorie de la lutte des classes et de l’émancipation des ouvriers, qui finalement est devenue une théorie pour la modernisation du capitalisme à une époque où celui-ci avait encore de nombreux traits prémodernes – et une partie « ésotérique » où Marx a analysé – notamment dans les premiers chapitres du Capital – le noyau même de la société marchande : la double nature du travail et la représentation de son côté abstrait dans la valeur et dans l’argent.
La valeur décrite par Marx est loin d’être une simple catégorie « économique ». La rupture radicale de Marx par rapport aux fondateurs de l’économie bourgeoise, Smith et Ricardo, consistait dans le fait de ne plus considérer la représentation du travail dans une « valeur » comme quelque chose de neutre, de naturel et d’innocent 9. Ce n’est pas le côté concret d’un travail qui se représente dans la valeur, et donc dans une quantité d’argent, mais son côté abstrait – la simple durée de son exécution. C’est le travail abstrait qui détermine la valeur d’une marchandise. Ce n’est pas l’utilité ou la beauté de la table qui en constitue la valeur, mais le temps employé pour la produire, ainsi que ses composants. Le travail abstrait est par définition indifférent à tout contenu et ne connaît que la quantité et son augmentation. Subordonner la vie des individus et de l’humanité entière aux mécanismes de cette accumulation, sans même en avoir conscience : voilà le « fétichisme de la marchandise » dont parle Marx 10. Ce « fétichisme » est loin d’être une simple mystification, un voile, comme on le croit souvent. Il faut l’entendre vraiment dans sa dimension anthropologique, à laquelle renvoie l’origine du mot : la projection de la puissance collective dans des fétiches que l’homme a créés lui-même, mais dont il croit dépendre. La marchandise est dans un sens tout à fait objectif – et pas seulement psychologique – le totem autour duquel les habitants de la société moderne ont organisé leur vie. Cette autonomisation de la valeur, et donc de la raison économique, n’existe que dans la société capitaliste. C’est ce que Marx a décrit comme le renversement de la formule « marchandise- argent-marchandise » en « argent-marchandise-argent », et qui ne peut exister que dans la forme « argent-marchandise-davantage d’argent ». Alors, la production de biens et de services n’est plus qu’un moyen, un « mal nécessaire » (Marx), pour transformer une somme d’argent dans une somme d’argent plus grande. En découle le « productivisme » si caractéristique du capitalisme. La « valeur » n’est donc pas limitée à une sphère particulière de la vie sociale. Elle est plutôt une « forme a priori », dans un sens presque kantien : dans une société marchande, tout ce qui existe n’est perçu que comme quantité de valeur, donc comme somme d’argent. La transformation en valeur se pose comme médiation universelle entre l’homme et le monde ; toujours en termes kantiens, la valeur est le « principe de synthèse » de la société basée sur elle. Cela amène la critique de la valeur à rejeter la prétention du « matérialisme historique » à avoir une validité trans-historique, ainsi qu’à rejeter l’opposition entre « base » (économique) et « superstructure » 11
D’un côté, le fétichisme de la marchandise est un phénomène moderne – les sociétés précédentes se basaient sur d’autres formes de fétichisme. Là où le travail était subordonné à un ordre social établi et servait surtout à la perpétuation des hiérarchies sociales existantes, comme dans l’Antiquité ou au Moyen Âge, il ne pouvait pas déployer une dynamique auto-instituante, comme il l’a fait plus tard en devenant un système basé sur l’accumulation tautologique d’unités de travail mort et qui se forge lui-même son personnel de service. Mais même dans la société marchande complètement développée, il ne peut pas être question d’un « primat de l’économie ». La valeur est plutôt une « forme sociale totale »12. 
La même logique – qui consiste, sur le plan le plus général, dans la subordination de la qualité à la quantité et dans l’indifférence de la forme pour le contenu concret – se retrouve sur tous les plans de l’existence sociale, jusqu’aux recoins les plus intimes de ceux qui vivent dans une société marchande. La forme-marchandise est également une forme-pensée, comme l’a déjà démontré le philosophe allemand Alfred Sohn-Rethel (1899-1991)13. La pensée abstraite et mathématique, ainsi que la conception abstraite du temps, ont été, à partir de l’Antiquité, mais surtout depuis la fin du Moyen Âge, autant une conséquence qu’une présupposition de l’économie monétaire et marchande, sans qu’on puisse y distinguer entre ce qui relève de la « base » et ce qui relève de la « superstructure ».
Omniprésence de la valeur et place du don
Cependant, on pourrait objecter que la critique de la valeur, même si elle ne conçoit pas la valeur dans un sens purement économique, y voit toujours un principe « moniste » : la société contemporaine serait complètement déterminée par la valeur, et donc par l’échange d’équivalents. Il n’y existerait aucune place pour le don et les actes non liés à un calcul. L’Homo-œconomicus semble donc bel et bien y être, seulement dans une version plus raffinée. En vérité, la critique de la valeur a rapidement dépassé, dans son développement, une telle conception (qui rendrait d’ailleurs impensable toute sortie positive du capitalisme). La valeur n’existe, et ne peut exister, que dans un rapport dialectique avec la non-valeur, et ce rapport est nécessairement antagoniste. Historiquement, la production marchande n’a longtemps eu lieu que dans des niches ; elle était limitée à des secteurs très restreints (par exemple, l’industrie lainière). Tout le reste de la production obéissait à d’autres lois, parce qu’il était assuré par la production domestique et par l’appropriation directe (esclavage, serfs). La diffusion historique du capitalisme a été identique à une extension progressive de la production marchande à des secteurs toujours nouveaux de la vie. Après s’être emparée de toute l’industrie et de l’agriculture au cours du XIXe siècle, elle a au XXe siècle envahi la reproduction quotidienne, surtout sous forme de « services ». Que ce soit la mise en place de l’industrie agroalimentaire ou la commercialisation des soins consacrés à l’enfance et à la vieillesse, que ce soit le développement de l’industrie culturelle ou l’essor des thérapies : le besoin boulimique du capital de trouver des sphères toujours nouvelles de valorisation de la valeur le pousse à « mettre en valeur » des sphères vitales qui avant n’avaient « pas de valeur ». Cette « colonisation intérieure » de la société a joué un rôle au moins tout aussi grand que la « colonisation extérieure » pour contrecarrer la tendance endémique de la production de valeur à s’épuiser, à cause de la moindre quantité de valeur « contenue » dans chaque marchandise singulière. Cette diminution permanente est le résultat de la technologie remplaçant le travail vivant, seule source de la valeur marchande. Le processus de la « mise en valeur » de ce qui n’est pas encore assujetti à la logique de la valeur n’est pas fini, ni ne pourra jamais l’être. En effet, ces victoires de la marchandisation sont autant de victoires à la Pyrrhus. En occupant et en ruinant les sphères non-marchandes, le capital résout à court terme ses problèmes de valorisation au plan économique. Mais il sape ses propres bases sur le plan social. La logique marchande, basée sur l’indifférence vis-à-vis des contenus et des conséquences, n’est, en tant que telle, pas viable. Une société ne pourrait jamais se fonder exclusivement sur elle, parce qu’il en résulterait l’anomie la plus totale. Nombre d’activités de base de la vie, à commencer par l’éducation des enfants, la vie amoureuse ou un minimum de confiance réciproque, ne peuvent pas fonctionner selon la logique marchande de l’échange entre équivalents et sur le modèle du contrat. La logique marchande, pour pouvoir fonctionner, pour disposer d’une société au sein de laquelle elle peut évoluer, a besoin qu’une partie de la vie sociale se déroule selon des critères non marchands. Mais en même temps, sa logique aveugle et fétichiste (et non la stratégie d’un méga-sujet appelé « classe capitaliste ») la pousse à ronger ces espaces. Ainsi, pour la critique de la valeur, la valeur n’est pas une « substance » qui se déploie, mais une espèce de « néant » qui se nourrit du monde concret et le consomme. Tandis que non seulement la pensée bourgeoise, mais même la quasi-totalité du marxisme a accepté la valeur comme une donnée naturelle et a argumenté en son nom (la gloire de la classe ouvrière qui « crée toutes les valeurs » !), la critique de la valeur y voit une forme historiquement négative et destructrice. Si le capital parvenait jamais à transformer tout en valeur, ce triomphe serait également sa fin. La valeur n’est pas la « totalité », une réalité englobant tout, et dont il s’agirait de s’emparer, mais elle est « totalitaire » dans le sens où elle a tendance à tout réduire à elle-même, sans pouvoir cependant y réussir. La totalité n’existe qu’en tant que « totalité brisée ».
Ainsi, la critique de la valeur revendique d’aller beaucoup plus loin que les autres critiques de l’économisme, parce qu’elle en indique clairement les causes. La même critique de la croissance n’a du sens que lorsqu’elle est liée à une analyse du dynamisme inhérent à la valeur, et de la crise vers laquelle ce dynamisme mène inévitablement. En effet, la prévision d’une crise majeure, due à la limite interne du système de valorisation de la valeur, a toujours constitué depuis vingt ans un des axes majeurs de la critique de la valeur, et elle se trouve maintenant largement confirmée.  
Quelques conclusions
La critique de la valeur concorde donc avec le paradigme du don en ceci : même à l’intérieur de la société contemporaine, de nombreux aspects de la vie, et des aspects sans lesquels cette vie ne serait pas possible, ne se déroulent pas sous forme d’un échange d’équivalents, ne sont pas mesurables comme quantité de travail abstrait, ne servent pas immédiatement les intérêts matériels de leurs auteurs. La valeur ne « marche » que parce qu’il y a la non-valeur.
Partant, on peut parler d’un « côté obscur de la valeur », de sa « face cachée », comme la face obscure de la lune qu’on ne voit jamais, mais qui pourtant est là, tout aussi large que la face visible. Cependant, la critique de la valeur en tire des conclusions moins optimistes que les théoriciens du don. Pour elle, la sphère non-marchande n’est pas une logique alternative qui court au-dessous de la logique marchande triomphante et qui peut en tant que telle être mobilisée pour constituer le point de départ d’une société non-marchande, ou plutôt pour se placer sur les côtés du secteur marchand.
Dans une société marchande, la sphère non-marchande n’existe que comme sphère subordonnée et mutilée. Elle n’est pas une sphère de liberté, mais la servante méprisée, et toutefois nécessaire, de la splendeur marchande. Elle n’est pas le contraire de la valeur, mais son présupposé. La sphère de la valeur et la sphère de la non-valeur forment ensemble la société de la valeur. Même si les activités non -marchandes, comme la vie familiale ou la coopération entre voisins, n’ont pas été créées historiquement par la logique de la valeur, elles ont été absorbées successivement dans sa sphère et subsistent maintenant comme ses forces auxiliaires. Elles ne constituent donc pas en tant que telles une réalité « autre », elles ne représentent pas, dans leur forme actuelle, le point d’appui d’une résistance à la marchandisation. Elles ne sont pas le « reste non aliéné » (Theodor W. Adorno), ni ce qui a échappé à la marchandisation. Elles portent également les marques d’une société fétichiste. La femme qui s’occupe de la maison et qui n’est pas payée, qui ne crée et qui ne reçoit pas de la valeur (toujours au sens économique, bien sûr), ne fait cependant pas moins partie de la socialisation à travers la valeur. Elle assure ce « côté obscur » sans lequel la production de valeur ne fonctionnerait pas, mais qui n’est pas lui-même sujet de la forme-valeur. La ménagère traditionnelle ne peut accéder à la sphère de la valeur qu’indirectement : en organisant la reproduction quotidienne de la force de travail de son mari, et en élevant la force de travail future. Cette sphère « dissociée » par rapport à la valeur obéit effectivement à d’autres règles : le travail d’une ménagère ne peut pas être décrit en termes d’« exploitation économique » dans le sens de l’extraction d’une plus-value. Pourtant, il est fonctionnel, voire indispensable à la valorisation. Les deux sphères sont l’une le présupposé de l’autre.
L’exemple de la ménagère n’a pas été choisi ici par hasard : la distinction entre la sphère de la valeur et celle de la non-valeur coïncide largement avec la division traditionnelle des rôles entre les sexes. La mise en place graduelle de la société marchande à partir de la fin du Moyen Âge signifiait la séparation entre le travail qui « crée » la valeur, réalisable sur les marchés, et les autres activités vitales, tout aussi nécessaires, mais qui ne se traduisent pas dans une quantité de « valeur » et qui donc ne sont pas du « travail ». D’un côté, l’accumulation progressive de la valeur, sujette à une logique linéaire et historique et se déroulant en public, et, d’un autre côté, la sphère de la reproduction de cette force de travail dans le privé, soumise à une éternelle logique cyclique : la partie non-marchande de la société marchande. Seule la participation à la sphère du travail donne accès à une existence publique et à un rôle de sujet, tandis que la sphère domestique reste ancrée à une espèce de quasi-naturalité, hors de l’histoire et de tout débat. Et on comprend également que la sphère de la valeur est la sphère du mâle, et la sphère domestique celle de la femme, exclue pour cette raison de tout pouvoir officiel de décision et du statut de « sujet ». Il s’agit, bien sûr, d’une logique structurelle, qui n’est pas toujours liée au sexe biologique de ses porteurs. Dans l’histoire, des femmes ont fait partie exceptionnellement, et depuis quelques décennies massivement, de la sphère de la valeur, en étant ouvrières ou présidentes ; en revanche, les mâles qui font partie de la reproduction quotidienne, tels les domestiques, et qui se trouvaient donc, comme des femmes, dans un rapport de dépendance personnelle vis-à-vis de leurs employeurs, et non dans un rapport de dépendance anonyme vis-à-vis d’un marché régi par des contrats, étaient, comme les femmes, exclus de la sphère publique (ainsi, le droit de vote, lorsqu’il fut octroyé aux ouvriers, ne le fut pas toujours aux domestiques).
À la production de valeur sont associées les « valeurs 14 » masculines : dureté envers soi et envers les autres, détermination, raison, calcul, contrat ; tandis que les activités non-marchandes sont associées aux « valeurs » féminines : douceur, compréhension, émotion, don, gratuité. Cela ne veut pas dire que les femmes « sont » par nature ainsi, mais que tout ce qui ne rentre pas dans la logique de la valeur est projeté sur la « féminité ». Il est permis, surtout aujourd’hui, aux hommes et aux femmes de s’exercer dans l’autre champ, mais toujours en absorbant les valeurs dominantes dans cette sphère. Et il est évident que ces sphères ne sont pas simplement complémentaires, mais hiérarchisées. Un certain nombre de femmes peut accéder à la sphère masculine, à la production et gestion de la valeur, mais les attitudes considérées comme « féminines » restent toujours marquées d’un signe d’infériorité par rapport aux choses « sérieuses ». Voilà pourquoi Roswitha Scholz a intitulé l’article où elle a formulé en 1992 le théorème sur le rapport entre la valeur et ce qui en est dissocié : « C’est la valeur qui fait l’homme » [Scholz 1992]. Elle résume ainsi le problème : « Car ce que la valeur ne peut saisir, ce qui est donc dissocié par elle, dément précisément la prétention à la totalité de la forme-valeur ; cela représente le non-dit de la théorie elle-même et se soustrait ainsi aux instruments de la critique de la valeur. Les activités féminines de reproduction représentant l’envers du travail abstrait, il est impossible de les subsumer sous la notion de “travail abstrait”, comme l’a souvent fait le féminisme qui a largement repris à son compte la catégorie positive de travail qui avait été celle du marxisme du mouvement ouvrier. Dans les activités dissociées qui comprennent également, et non en dernier lieu, l’affection, l’assistance, les soins apportés aux personnes faibles et malades, jusqu’à l’érotisme, la sexualité, ainsi que l’“amour”, sont aussi inclus des sentiments, des émotions et des attitudes contraires à la rationalité de l’“économie d’entreprise” qui règne dans le domaine du travail abstrait, et qui s’opposent à la catégorie du travail, même s’ils ne sont complètement exempts d’une certaine rationalité utilitariste et de normes protestantes. » [Scholz 2000-2007, p. 561]. Quelles conséquences la critique de la valeur en tire-t-elle ? Il ne peut pas s’agir de revendiquer un « salaire pour les ménagères », parce que cela signifierait de continuer à n’attribuer de l’importance sociale qu’à ce qui se représente dans une valeur marchande, et donc dans l’argent. Ni de procéder à une simple valorisation positive de ce « côté obscur », dissocié, au nom de la « différence ». De même, il paraît difficile d’organiser une sphère du don à côté de la sphère marchande 15 : la dynamique interne du capital, et non une mauvaise volonté de ses gestionnaires qui pourrait être domestiquée avec des moyens politiques, le pousse à conquérir des sphères de valorisation toujours nouvelles. Il ne pourrait jamais « cohabiter » pacifiquement avec une sphère du don et de la gratuité. La critique de la valeur est bien consciente que des rapports sociaux différents de l’échange des équivalents et du contrat sont à l’œuvre même à l’intérieur de la société capitaliste. Elle affirme cependant que le potentiel émancipateur de ces formes de rapport ne pourra se déployer qu’au prix d’une sortie généralisée du travail abstrait en tant que forme de médiation sociale autonomisée et fétichisée. Il n’est donc pas question de se plaindre d’une espèce d’« ingratitude » du système marchand qui ne tient pas assez compte, par exemple, de la « coopération en entreprise ». Dans les sociétés précapitalistes ont peut-être pu coexister, comme l’affirme Polanyi, la réciprocité, la redistribution et des marchés locaux ; mais le marché déchaîné, où la transformation du travail en argent, et donc la multiplication du travail abstrait, devient la seule finalité de la vie sociale, doit détruire les autres modes d’échange, qui à leur tour ne pourront être restaurés qu’au prix d’un dépassement global de la subordination du monde concret à sa forme marchande. Finalement, la critique de la valeur et la théorie du don sont parmi les pensées contemporaines les plus attentives à un des aspects le plus menaçants du monde contemporain : des individus et des groupes toujours plus nombreux deviennent « superflus » parce qu’« inutiles ». « Inutiles » du point de vue de l’utilitarisme, « inutiles » du point de vue de la valorisation de la valeur. « Dans une société fondée sur le devoir d’utilité, rien n’est pire que le sentiment d’être superflu » dit Caillé [2000-2007, p. 246] en parlant des régimes totalitaires. Mais n’est-ce pas le totalitarisme de la raison marchande, basée sur le travail, qui est en train de rendre superflus des pans toujours plus larges de l’humanité, et finalement l’humanité elle-même ? Et est-il possible, sans se référer au règne mortifère de la valeur abstraite et du travail abstrait, d’expliquer le fait que les individus sont devenus absolument interchangeables – donc leur « fongibilité » qui constituerait le lien entre utilitarisme et totalitarisme ? Est-il possible sans cela de comprendre la reductio ad unum qui fait que pour l’utilitarisme tous les plaisirs sont comparables, et donc égaux, qu’ils ne se distinguent que quantitativement, au point que « le plaisir d’écouter du J. S. Bach » n’est plus irréductible « à celui de déguster un camembert » [Caillé 2000-2007, p. 239]
Publié in: La Revue du MAUSS semestrielle n°34. Que faire, que penser de Marx aujourd'hui ?
                                                                                         Anselm Jappe

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1. « Plus maniable que Marx », selon la couverture de la Revue du Mauss semestrielle n° 29, et plus « consensuel » [Caillé 2007, p. 28]. Mais A. Caillé parle également de «... Mauss, par ailleurs grand admirateur de Marx et qui, aussi étrange que cela puisse sembler, pourrait à bon droit être tenu pour son principal héritier » [Caillé 2000, 2007, p. 59]. 
2. Le fait que Polanyi soit arrivé à ses conclusions à partir d’une théorie assez différente de celle de Marx donne alors encore plus de poids à la négation du statut trans-historique de l’économie : différentes recherches amènent donc au même résultat. Il faut cependant souligner que Polanyi attribue à Marx la théorie de la valeur-travail qui en vérité était de Ricardo et qui est radicalement niée par la critique marxienne de la double nature du travail. Mais Polanyi, comme à peu près tout le monde à son époque, lisait Marx exclusivement à travers le marxisme « orthodoxe » selon lequel Marx aurait posé la valeur-travail comme base positive de l’émancipation des travailleurs, et non comme objet d’une critique visant son abolition.
3. Il est assez remarquable que trois des analyses critiques de la société moderne les plus novatrices ont paru au même moment, en 1923-1924 : L’Essai sur le don de Mauss, Histoire et conscience de classe de Lukács et les Essais sur la théorie de la valeur de Marx d’Isaac Roubin, publiés en 1924 à Moscou [première édition française, Maspéro, Paris, 1977 ; nouvelle édition française : Syllepse, Paris, 2009] : ce dernier livre était à son époque la meilleure reprise de concepts marxiens presque oubliés, comme « travail abstrait » et « fétichisme ». 
4. En français sont disponibles : Groupe Krisis, Manifeste contre le travail, éd. Lignes, 2002, UGE 10/18, 2004 ; Robert Kurz : Lire Marx, La Balustrade, 2002 ; Anselm Jappe et Robert Kurz : Les Habits neufs de l’Empire. Remarques sur Negri, Hardt et Rufin, éd. Lignes, 2003 ; Robert Kurz : Avis aux naufragés. Chroniques du capitalisme mondialisé en crise, éd. Lignes, 2005 ; Robert Kurz : Critique de la démocratie balistique, éd. Mille et une Nuits, 2006 ; Moishe Postone : Face à la mondialisation, Marx est-il devenu muet ?, éd. L’Aube, 2003. D’autres textes, en plusieurs langues, sont disponibles sur les sites www.exitonline.org, www.krisis.org, www.streifzuege.org. Dans Jappe [2003] j’ai tenté de donner un résumé de toute la critique de la valeur.
5. Caillé et Laville disent que « société de marché et démocratie demeurent incompatibles » [Caillé et Laville 2007, p. 100], mais quand ils parlent du marché ou du capitalisme, ils semblent penser au seul néolibéralisme.  
6. Postone, après avoir mentionné que Polanyi « souligne également la nature historiquement unique du capitalisme moderne », lui reproche de mettre l’accent « presque exclusivement sur le marché » et de se baser sur une « ontologie sociale implicite ». Selon Postone, pour Polanyi c’est seulement la transformation du travail humain, de la terre et de l’argent en marchandises qui caractérise le capitalisme, tandis que « l’existence des produits du travail en tant que marchandises est en quelque sorte socialement “naturelle”. Cette compréhension très commune diffère de celle de Marx, pour qui rien n’est “par nature” une marchandise et pour qui la catégorie de marchandise se rapporte à une forme historiquement spécifique de rapports sociaux et non pas à des choses, des hommes, de la terre ou de l’argent » [Postone 1993, 2009, p. 223].
7. Des historiens comme Moses Finley [1973/1975] et Jean-Pierre Vernant [1965, 1988] l’ont démontré pour l’Antiquité.
 8. Dans une société fétichiste, le holisme méthodologique, comme celui de Durkheim, est donc infiniment plus proche de la vérité que tout « individualisme méthodologique » ; mais il ontologise ce qui est le propre d’une formation historique particulière   
9. La critique marxienne de l’échange d’équivalents n’aurait d’ailleurs pas de sens si cet échange ne s’opposait pas, implicitement, à d’autres formes de circulation possibles. 
10. Robert Kurz le résume ainsi : « Le fétichisme est devenu autoréflexif et constitue du même coup le travail abstrait comme une machine qui est à elle-même sa propre fin. Dorénavant, le fétichisme ne “s’éteint” plus dans la valeur d’usage, mais se présente sous la forme du mouvement autonome de l’argent, comme transformation d’une quantité de travail abstrait et mort en une autre quantité – supérieure – de travail abstrait et mort (la survaleur) et ainsi comme mouvement tautologique de reproduction et d’autoréflexion de l’argent, qui ne devient capital et donc moderne que sous cette forme » [Kurz 1991, p. 18].  
11. La critique de la valeur, comme déjà dit, ne se soucie pas de rétablir « ce que Marx a vraiment dit » ou voulu dire, et elle admet donc qu’on peut trouver des passages chez Marx qui vont dans un autre sens, par exemple en ce qui concerne l’universalité de la raison économique. Elle prétend cependant développer avec cohérence le noyau conceptuel des intuitions marxiennes les plus importantes et les plus novatrices. 
12. Déjà dans mon livre Les aventures de la marchandise j’avais qualifié ainsi la valeur, en établissant un raccourci entre Mauss et Marx. 
13. Une première édition française de ses écrits paraîtra fin 2009 aux éditions du Croquant [Sohn-Rethel 2009]. Je me permets également de renvoyer à [Jappe 2009].  
14. Ici, pour une fois, nous utilisons le mot « valeur » au sens courant de « norme de comportement », tandis que dans les autres occurrences nous ne parlons de la valeur qu’au sens de la « valeur d’une marchandise ». Mais il est évident qu’il existe un lien entre les différentes significations. 
15. (Voir, à cet égard, l’échange de lettres entre André Gorz et certains auteurs de la critique de la valeur qui a duré des années et qui a été publié dans la revue autrichienne Streifzüge.) 
Bibliographie


CAILLÉ Alain, 2007, « Présentation », Revue du MAUSS semestrielle, n° 29.
CAILLÉ Alain, [2000] 2007, Anthropologie du don. Le tiers paradigme, La Découverte, Paris.
CAILLÉ Alain et LAVILLE Jean-Louis, 2007, « Actualité de Karl Polanyi », Revue du MAUSS semestrielle n° 29.
FINLEY Moses, [1973] 1975, L’Économie antique, tr. fr. Éditions de Minuit, Paris.
GODBOUT Jacques T. et CAILLÉ Alain, [1992] 2000, L’Esprit du don, La Découverte, Paris.
JAPPE Anselm, 2009, « Est-ce que l’argent nous pense ? », Prétentaine, n° 25/26.
JAPPE Anselm, 2003, Les aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, Paris.
KURZ Robert, 1991, Der Kollaps der Modernisierung. Vom Zusammenbruch des Kasernensozialismus zur Krise der Weltökonomie, Eichborn, Frankfurt/Main.
LUKACS Georg, 1960-1984, Histoire et conscience de classe, tr. fr. Éditions de Minuit, Paris, [éd. allemande originale 1923].
POSTONE Moishe, 2009, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, tr. fr. Éditions Mille et une nuits, Paris, [éd. américaine originale 1993].
ROUBIN Isaac, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, publiés en 1924 à Moscou [première édition française, Maspéro, Paris, 1977 ; nouvelle édition française : Syllepse, Paris, 2009].
SCHOLZ Roswitha : « Remarques sur les notions de “valeur” et de “dissociation- valeur”», Illusio n° 4-5 [2007], tr. du premier chapitre de Das Geschlecht des Kapitalismus [Le Sexe du capitalisme]. Feministische Theorien und die postmoderne Metamorphose des Patriarchats, Horlemann, Bad Honnef, 2000.
SOHN -R ETHEL Alfred, 2009, La pensée-marchandise, tr. fr. Éditions du Croquant.
VERNANT Jean-Pierre, 1988, Mythe et pensée chez les Grecs, La Découverte, Paris, [première éd. Maspéro, Paris, 1965].

mardi 26 janvier 2010

« Avec Marx, contre le travail », par Anselm Jappe.

En prenant pour mot d’ordre l’affranchissement du travail, la sortie de l’exploitation, les marxistes traditionnels ont négligé le fait que Marx mène une critique non seulement de l’exploitation capitaliste, mais du travail lui-même, tel qu’il existe dans la société capitaliste. Dès lors, il s’agit non pas de remettre au centre le travail, mais au contraire de critiquer la place centrale prise par le travail dans ce système, où il régit tous les rapports sociaux. C’est là l’objet de la relecture de Marx opérée dans Temps, travail et domination sociale par Moishe Postone.
Il est parfois d’heureuses coïncidences dans l’édition. Ainsi, ce printemps, la collection Mille et une nuits (Fayard) a publié la traduction française de Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx de Moishe Postone, publié aux Etats-Unis en 1993, tandis que les éditions Syllepse ont republié les Essais sur la théorie de la valeur de Marx d’Isaac I. Roubine, dont l’édition russe remonte à 1924 et l’édition française précédente (chez Maspéro, et épuisée depuis très longtemps) à 1978. Ainsi, le public francophone a tout d’un coup à sa disposition deux des jalons les plus importants – on pourrait presque même dire le point de départ et le point d’arrivée provisoire – d’une relecture de Marx basée sur la critique du travail abstrait et du fétichisme de la marchandise [1]. On ne saurait pourtant imaginer vies aussi dissemblables que celles de ces deux auteurs : tandis que l’Américain Postone, après des études de philosophie en Allemagne auprès des héritiers d’Adorno, coule des jours paisibles comme professeur à Chicago, participe à de nombreux colloques sur Marx et voit son livre traduit en plusieurs langues, la vie du Russe Roubine a été dramatique : né en 1885, il adhère à la Révolution et devient professeur d’économie à Moscou. Arrêté en 1930 et condamné comme « menchevik » à cinq ans de déportation, il est arrêté à nouveau en 1937, quand la terreur stalinienne est à son comble, et disparaît – on ne sait même pas exactement où, quand ni comment. Il était alors inconnu en Occident. Par les mystérieux cheminements de l’histoire, un exemplaire de son œuvre principale arriva trente ans plus tard dans les mains du militant d’extrême gauche américain Freddy Perlman, qui le traduisit en anglais et le publia en 1969 chez sa fameuse maison d’édition, Black ans Red. Cette traduction en anglais servit de base aux éditions publiées ensuite dans plusieurs langues européennes, et quelques autres livres de Roubine furent même par la suite dénichés et traduits. Cependant, avec la baisse générale d’intérêt pour une lecture rigoureuse de l’œuvre de Marx après les années 1970, il tomba à nouveau dans l’oubli.
Trente ans plus tard, tous les médias sont d’accord : Marx est de retour. Sa « mort », proclamée vers 1989, ne fut qu’une hibernation qui n’a duré guère plus d’une décennie. Aujourd’hui, Marx est à nouveau à l’honneur dans les colloques ; il a été élu « plus grand philosophe de l’histoire » par les auditeurs de la BBC ; le Pape le cite et des millions d’électeurs votent pour des partis qui se réclament de lui. Mais qu’est-ce qui se cache derrière cette étonnante résurrection, inexplicable pour les suiveurs de Popper, de Hayek et de Furet ? La réponse semble évidente : les ravages que produit le marché déchaîné, le clivage entre riches et pauvres qui croît à nouveau, la crise économique qui menace de nombreuses existences, même dans les pays « développés ». Marx apparaît alors comme celui qui l’avait toujours dit : la société moderne n’est absolument pas harmonieuse, mais se fonde sur l’antagonisme de classe, le travail est toujours exploité par le capital, et ceux qui ne possèdent que leur force de travail ne peuvent résister qu’en s’associant en vue d’obtenir une régulation politique du marché. Une telle critique du capitalisme ne peut aboutir qu’à appeler de ses vœux un nouveau modèle de régulation du type social-démocrate et keynésien (dont la réalisation reste assez improbable). La critique du capitalisme se fait le plus souvent au nom du travail : il faut surtout que ceux qui travaillent reçoivent en échange une juste somme d’argent.
Ce « retour de Marx » sur la scène médiatique et électorale s’est donc révélé être surtout un retour du marxisme le plus traditionnel, à peine reverni. Mais d’autres formes de critique sociale inspirées par la pensée de Marx se développent également. Depuis vingt ans, on assiste à l’élaboration d’une critique du capitalisme centrée sur les concepts de marchandise, de travail abstrait et du fétichisme qui en résulte. En Allemagne, la mouvance de la « critique de la valeur » s’est formée à partir des revues Krisis (depuis 1987) et Exit (depuis 2004). Son auteur le plus connu est Robert Kurz [2]. Moishe Postone [3] a développé dans les mêmes années, et pour son propre compte, une lecture de Marx souvent similaire. Les 600 pages denses de Temps, travail et domination sociale représentent visiblement la réalisation d’une vie, une œuvre à laquelle l’auteur a consacré deux décennies de réflexion. Très rigoureux, ce livre reprend continuellement ses thèmes centraux, assumant le risque d’une certaine répétitivité. Peu soucieux de la joliesse de ses formules, il est toujours d’une clarté parfaite et n’escamote pas aucun des problèmes qu’il soulève. Par rapport aux écrits de Robert Kurz, le livre de Postone a un objet plus restreint : la réinterprétation de la théorie de Marx (qui a néanmoins, bien sûr, des conséquences plus vastes). Mais sur ce sujet, il est déjà devenu une référence incontournable, surtout dans le monde anglo-saxon : les marxistes « traditionnels », pris à partie presque à chaque page de son livre, se sont vus obligés de discuter longuement ses thèses et tenter de les réfuter [4].
La vraie critique marxienne du travail
Où est le scandalum du livre de Postone ? Son interprétation de Marx est souvent à l’exact opposé de celles proposées pendant plus d’un siècle par presque tous les marxistes (même s’il installe un dialogue, cependant très critique, avec Georg Lukács, Roubine, l’École de Francfort et Lucio Colletti). Sa reconstruction du « cœur » de la critique marxienne [5] du capitalisme – que Postone distingue de la critique que le même Marx a adressée aux formes empiriques que le capitalisme a pu assumer au XIXe siècle – se fonde sur cette thèse : pour Marx, le travail ne constitue pas le point de vue à partir duquel critiquer le capitalisme : il est lui-même l’objet de la critique. En se fondant presque exclusivement sur la critique de l’économie politique formulée par Marx dans ses œuvres de maturité – surtout les Grundrisse [6]et Le Capital [7] – Postone affirme que Marx n’a pas tenté d’établir des lois générales du devenir historique. Ses analyses ne se réfèrent qu’au seul mode de production capitaliste : « L’idée que le travail constitue la société et qu’il est la source de toute richesse ne se réfère pas à la société en général, mais à la seule société capitaliste (ou moderne) » (p. 17). Ce n’est que dans la société capitaliste que le travail devient la médiation sociale générale, parce que ce n’est qu’en elle que le travail possède une double nature, à la fois travail concret et travail abstrait.
A cause de la grande confusion qui règne à ce sujet même parmi les gens considérés comme des marxistes attitrés, il faut souligner que le « travail abstrait » au sens marxien n’a rien à voir avec le « travail immatériel » et que le travail abstrait et le travail concret ne sont pas deux genres de travail distincts, ni deux phases du même travail. Dans le capitalisme, tout travail a deux aspects : d’un côté, il est l’un des nombreux travaux concrets, qui produisent une des nombreuses valeurs d’usage, chacune différente des autres. Mais tout travail est en même temps une simple dépense de temps de travail, d’énergie humaine. Ce temps dépensé ne connaît que des différences quantitatives : tantôt on a travaillé une heure, tantôt trois heures. C’est cette dépense de temps qui détermine la valeur d’une marchandise. La valeur se présente sous la forme d’une certaine quantité d’argent. Le côté purement temporel, abstrait du travail n’est donc pas une simple opération mentale, mais devient réel dans le prix qui décide finalement du destin d’une marchandise. Dans la société capitaliste, le côté abstrait, et donc monétaire, prévaut entièrement sur le côté concret, comme l’utilité ou la beauté d’un objet, ce qui signifie aussi que c’est l’aspect temporel du travail qui domine. Dans la société capitaliste, les hommes sont ainsi dominés par des abstractions.
 
Selon Postone, Marx avait conçu son analyse du travail abstrait, de la marchandise, de la valeur et de l’argent comme une vigoureuse critique de ces catégories qui constituent la base du capitalisme – et de lui seul. Cependant, les marxistes traditionnels ont cru voir là la description d’un fait ontologique et transhistorique, valable universellement, et ne se sont dès lors plus intéressés qu’à la distribution de ces catégories, et donc à la répartition de la survaleur [8]. Le marché et la propriété juridique des moyens de production, avec la structure de classe inégale qui en découle, représentent pour le marxisme traditionnel le niveau le plus profond du système capitaliste, un niveau qui se cacherait derrière l’égalité apparente qui règne dans l’échange des marchandises.
 
La critique de Marx, selon Postone, est bien plus radicale : Pour Marx, le marché et la propriété juridique des moyens de production sont des phénomènes relevant de la sphère de la distribution. Or, sa véritable critique regarde la production. La caractéristique principale de la production dans le régime capitaliste est d’être structurée par la double nature du travail. La critique marxienne vise donc à dépasser le rôle même du travail dans la société moderne. Dans les sociétés précapitalistes, le travail est création de richesse matérielle [9] par l’action de l’homme sur la nature, et cette richesse est ensuite redistribuées selon des relations sociales établies sur d’autres bases que le travail (ces bases n’étant cependant pas nécessairement justes, ou rationnelles : elles peuvent par exemple être issues de la tradition ou de hiérarchies établies elles-mêmes par la force). La richesse matérielle, prise en elle-même, « ne constitue pas les rapports entre les hommes ni ne détermine sa propre distribution. L’existence de la richesse matérielle en tant que forme dominante de richesse sociale suppose l’existence de formes non déguisées pour les rapports sociaux qui la médiatisent » (p. 230).
Dans le capitalisme, le travail est en plus créateur de valeur, donc d’une manière de mesurer les apports des producteurs particuliers. La valeur est un rapport social exprimé à travers des marchandises, et les relations entre les marchandises dépendent du rapport social qu’elles incarnent. C’est ce que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise ». La production de richesse matérielle et de valeur ne coïncident pas tout à fait : les augmentations de la productivité, dues à la technique, font qu’une quantité croissante de richesse matérielle est produite en moins de temps. Elle contient donc moins de valeur, parce que celle-ci est déterminée exclusivement en fonction du temps dépensé, et elle contient donc aussi moins de survaleur et moins de profit.
 
Dans une société postcapitaliste, le travail ne serait plus la mesure de la richesse sociale, donc ne structurerait plus les rapports sociaux. Une telle révolution est effectivement rendue possible aujourd’hui, selon Postone, par le remplacement du travail humain par les machines, qui fait que désormais la richesse matérielle n’est produite qu’en petite partie par le temps de travail direct. Cet écart toujours plus large entre production de richesse matérielle et production de valeur et la cause profonde de la crise du capitalisme. Celui-ci devient simplement anachronique quand sa base, le travail qui crée la valeur, perd son importance. « En d’autres termes, le dépassement du travail concret effectué par le prolétariat » (p. 51) de façon que « le surproduit n’est plus créé d’abord par le travail humain immédiat » (p. 67). Pour le marxisme traditionnel, au contraire, le travail est toujours, dans toute société, le principe qui structure la vie sociale. Dans le capitalisme, ce rôle du travail serait occulté, tandis qu’il appartiendrait au socialisme de le dévoiler au grand jour. Il s’agirait donc, dans cette vision, de faire triompher le travail, conçu comme éternel rapport du travailleur avec la nature, sur ceux qui parasitent de l’extérieur, en tant que propriétaires des moyens de production. Dès lors, on a pu en venir à penser que la collaboration mise en place dans les usines constituait un modèle pour la société communiste, et qu’il s’agissait simplement d’affranchir le travail de son exploitation par les capitalistes.
 
A l’inverse, Postone affirme que la « théorie devra se passer à la fois des conceptions évolutionnistes de l’histoire et de l’idée selon laquelle la vie sociale des hommes se fonde sur un principe ontologique qui ‘‘ vient à soi ’’ au cours du développement historique : par exemple, le travail dans le marxisme traditionnel ou l’agir communicationnel dans les travaux récents de Habermas » (p. 39). Ce n’est que dans le capitalisme qu’un seul principe homogène – le travail, non comme ensemble des travaux concrets, mais en tant que masse globale du travail sans qualité – régit toute la vie sociale, en se posant comme objectif, naturel et éternel. Dans les autres sociétés, les différentes sphères de la vie obéissent à des logiques différentes, et les rapports n’y « peuvent pas être déployés à partir d’un unique principe structurant et n’affichent aucune logique historique nécessaire immanente » (p. 124). Il existe toujours quelque forme de « travail » comme production de richesse matérielle, mais ce n’est que dans le capitalisme qu’on trouve un travail qui se fonde  et qui se médiatise lui-même, constituant ainsi une forme totale de médiation sociale. Le problème n’est pas le caractère supposé « instrumental » de tout travail (comme le veut Habermas), en tant que rapport avec la nature, ni, à l’opposé, son seul contrôle par des agents extérieurs qui l’exploitent, mais sa double nature. Il n’est pas « naturel » au travail de produire de la valeur, ce n’est que le travail abstrait qui le fait, et celui-ci, en tant qu’ « abstraction réelle », et non comme simple généralisation mentale, n’existe que dans le capitalisme.
 
Dans le capitalisme, ce ne sont pas seulement le rapport avec la nature, mais aussi les rapports entre les hommes qui sont médiatisés par le travail ; ces deux aspects de la vie sociale y sont confondus. « La fonction sociale unique du travail sous le capitalisme ne peut pas apparaître directement comme un attribut du travail car le travail, en et pour soi, n’est pas une activité socialement médiatisante ; seul un rapport social non déguisé peut apparaître comme tel. La fonction historiquement spécifique du travail ne peut apparaître qu’objectivée, qu’en tant que valeur sous ses différentes formes (marchandise, argent, capital) » (p. 250). Ainsi, les formes objectivées du travail, la marchandise et le capital, sont des « formes abstraites et impersonnelles [qui] ne voilent pas seulement ce que l’on considère traditionnellement comme les rapports sociaux ‘‘ réels ’’ du capitalisme, c’est-à-dire les rapports de classes ; elles sont les rapports réels du capitalisme qui structurent sa trajectoire dynamique et sa forme de production » (p. 19-20).
 
La domination d’une classe sur une autre est encore aujourd’hui considérée comme le cœur de la théorie de Marx par la grande majorité de ceux qui se veulent marxistes, y compris ceux qui n’attribuent plus un rôle prépondérant aux ouvriers industriels. Selon Postone, cette domination est réelle, mais elle n’est qu’un phénomène de surface, appartenant à la sphère du marché et de la distribution. « Dans l’analyse de Marx, la domination sociale ne consiste pas, à son niveau le plus fondamental, en la domination des hommes par d’autres hommes, mais en la domination des hommes par des structures sociales abstraites que les hommes eux-mêmes constituent » (p. 53-54). Les formes fétichistes ne mystifient pas le travail comme source véritable de toute richesse, mais sont des formes d’apparence nécessaires d’une réalité où les rapports des personnes sont des rapports de chose. Postone revient ainsi sur trois concepts du marxisme « critique » (introduits surtout par Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe, de 1923) : la totalité, le sujet et l’aliénation. La caractéristique du capitalisme, et de lui seul, est d’avoir une substance homogène, une totalité, à savoir le travail. Cette totalité est donc, selon Postone, à abolir, et non à réaliser. Le véritable sujet dans le capitalisme n’est ni l’humanité, ni le prolétariat, mais la forme objectivée du travail : le capital. Il s’agit donc de dépasser ce sujet, et non de le faire triompher : « L’appel à la pleine réalisation du Sujet ne signifie que la pleine réalisation d’une forme sociale aliénée » (p. 125). Ce n’est pas la théorie de la « mort du sujet », mais l’affirmation qu’une véritable subjectivité ne peut se constituer qu’en dépassant la forme-sujet engendrée par le travail en tant que médiation sociale objectivée. Dépasser l’ « aliénation » ne signifie alors pas restaurer un sujet déjà existant derrière les mystifications, un sujet qui, même opprimé et caché, se situerait, par essence, au-delà du rapport capitaliste. Pour le marxisme traditionnel, le prolétariat était un tel sujet. Pour le Marx de Postone, « dépasser l’aliénation signifie abolir le Sujet qui se meut et se fonde lui-même (le capital) et la forme de travail qui constitue et est constituée par les structures de l’aliénation ; cela permettrait à l’humanité de s’approprier ce qui a été créé sous une forme aliénée. Dépasser le Sujet historique permettrait pour la première fois aux hommes de devenir les sujets de leurs pratiques sociales » (p. 331). Il faut reconnaître que c’est le travail lui-même qui est aliéné quand il n’est pas seulement un rapport à la nature, mais aussi une médiation sociale objectivée : « Toute théorie qui pose que le prolétariat en tant que Sujet implique que l’activité constituant le Sujet soit à réaliser, et non à abolir. D’où il découle que l’activité elle-même ne peut pas être vue comme aliénée. Dans la critique fondée sur le ‘‘ travail ’’, l’aliénation s’enracine nécessairement hors du travail, dans son contrôle par un autre concret : la classe capitaliste » (p. 129).
Temps abstrait et temps concret
 
Postone consacre une longue digression historique à la naissance du « temps abstrait ». Celui-ci n’est pas « naturel », il est la cause et la conséquence du développement capitaliste. Tandis que le temps concret est une « variable dépendante », « une fonction des évènements ou des actions », le temps abstrait, qui naît en Europe à la fin du Moyen Age et n’existe pas ailleurs, est un flux vide, « une variable indépendante ; il constitue un cadre indépendant au sein duquel le mouvement, les évènements ou l’action surviennent. Ce temps est divisible en unités non qualitatives, constantes, égales » (p. 300) [10]. Le temps abstrait est donc constitué socialement (au lieu d’être, comme le voulait kant, un a priori transcendantal), mais il se présente comme une donnée objective. Il domine les producteurs et les capitalistes eux-mêmes, en leur imposant en quel temps ils doivent réaliser leur production pour ne as tomber en dessous du standard de productivité  établi par la logique temporelle de la valeur [11]. Pour l’illustrer, on peut se référer à un exemple donné par Marx : après l’invention du métier à tisser à vapeur au début de la Révolution industrielle, le temps socialement nécessaire pour produire une quantité donnée de toile est tombé d’une heure à une demi-heure. L’artisan traditionnel qui continuait à employer une heure pour tisser sa toile voyait cependant sa « valeur » réduite à une demi-heure, et crevait par conséquent de faim. La toile était restée identique comme richesse matérielle, mais en tant que richesse sociale, elle était réduite de moitié. La subordination de l’aspect concret de la production à sa seule dimension temporelle est pour Postone l’ « expropriation » fondamentale qui « précède logiquement le type d’expropriation sociale concrète associée à la propriété privée des moyens de production », elle « n’en découle pas fondamentalement » (p. 153).
 
La totalité capitaliste n’est pas la victoire complète du temps abstrait, mais l’unité contradictoire du temps abstrait et du temps concret. Les progrès de la productivité redéfinissent l’heure sociale, qui à son tour redéfinit le niveau de base de la productivité. C’est une course-poursuite, un effet « boule de neige » qui crée à lui seul – même avant le dynamisme introduit par l’opposition des classes – le caractère dynamique et directionnel du capitalisme. Ni le rapport entre l’homme et la nature, ni les rapports sociaux n’ont nécessairement un tel caractère : les sociétés précapitalistes tendaient à se reproduire longtemps à l’identique. En contenant cette dialectique des deux formes temporelles, le capitalisme contient aussi une logique directionnelle qui crée également, au-delà des désastres auxquels elle mène, la possibilité d’en sortir, à la différence des formes sociales précédentes. C’est le dynamisme même du capitalisme qui pousse vers ce dépassement, et non un facteur extérieur ou un acteur qui, comme le prolétariat, est censé faire partie d’une essence atemporelle située hors de la logique capitaliste : « La dialectique des forces productives et des rapports de production […] est donc une dialectique des deux dimensions du capital, et non celle du capital et de forces qui lui seraient extérieures » (p. 515).
Le « vrai Marx »
 
On peut se demander pourquoi Postone veut absolument présenter son interprétation de Marx comme une restauration du « vrai Marx », plutôt que d’admettre l’ambiguïté du discours marxien originel : si, avec sa critique des catégories fondamentales de la socialisation marchande, Marx a effectivement été en avance sur son temps – à l’époque, ces catégories étaient encore largement mélangées à des éléments féodaux -, il reste que, avec une autre partie de son œuvre, Marx a également constitué les bases du « marxisme traditionnel ». Robert Kurz en tient davantage compte, en distinguant un Marx « exotérique » et un Marx « ésotérique » : « il s’agit de la partie de son œuvre – quantitativement assez réduite – où il analyse la valeur, le noyau presque invisible – surtout à son époque – du capitalisme. » Il est clair en tout cas que l’élaboration parallèle, à partir des années 1980, de formes similaires d’une critique basée sur les concepts de « travail abstrait » et de « fétichisme de la marchandise » indique que ces catégories sont devenues plus directement visibles qu’avant.
 
Le cas de Roubine est d’autant plus remarquable, car lui a travaillé en solitaire et fait figure de précurseurs presque inexplicables. Lorsqu’on considère le peu de clarté, déjà mentionné, qui règne encore aujourd’hui parmi les marxistes autour de notions comme le « travail abstrait » et le « fétichisme de la marchandise », on ne peut que rester ébahi devant la précision de certaines analyses de Roubine, encore plus étonnantes si l’on considère qu’il ne semble pas avoir connu le « marxisme occidental » qui lui était contemporain (Histoire et conscience de classe, de Lukács, était sorti l’année avant la parution des Essais sur la théorie de la valeur) et que les Grundrisse et les autres manuscrits préparatoires du Capital n’avaient pas encore été publiés. Roubine commence en disant que la théorie du fétichisme n’est pas bizarrerie métaphysique de Marx (comme devait le prêcher encore Althusser un demi-siècle plus tard), pas plus qu’elle ne désigne une mystification de l’exploitation, mais qu’elle constitue plutôt une théorie générale des rapports de production de l’économie capitaliste. Elle se trouverait même à la base de tout le « système économique » de Marx, et surtout de sa théorie de la valeur. Le fétichisme n’est pas seulement un phénomène de conscience sociale, mais de l’être social lui-même, dit Roubine : aucun autre marxiste de son époque n’y était arrivé, et il faut connaître l’indifférence et la confusion même des meilleurs d’entre eux face à cette question pour apprécier l’acuité de Roubine.
La valeur, l’argent et le capital, ne « voilent » pas les rapports sociaux de production : ils les organisent et deviennent le véritable lien social. Roubine se dresse également contre l’ontologisation de l’échange d’équivalents : l’ « échange » n’est pas une réalité transhistorique, mais caractérise le seul capitalisme. Entre les ateliers d’une fabrique, ainsi que dans les modes de production pré- ou postcapitalistes, il n’y a pas d’ « échange » basé sur une équivalence de la valeur des produits échangés. L’objet y circule sur la base des rapports que les hommes ont déjà bâtis – ce n’est pas l’échange qui crée ces rapports. Les rapports de production entre les personnes s’y établissent sur la base de la distribution sociale des choses et en référence à elles, mais non à travers les choses elles-mêmes.
 
Dans le capitalisme, c’est au contraire le mouvement des choses (des facteurs de la production) qui établit les rapports entre les hommes. Roubine annonce donc clairement qu’une société basée sur la valeur, l’argent et le capital est nécessairement fétichiste, dans le sens où l’homme y est dominé par ses propres produits. Il souligne le rôle central qu’a pour Marx, et surtout pour sa théorie de la valeur, la distinction entre le procès technico-matériel (ce que Postone appelle la « richesse matérielle ») et sa forme sociale. Il rappelle que ce n’est pas le travail en tant que tel qui crée la valeur, mais seulement le travail organisé dans une certaine forme sociale : le travail abstrait. Dans le procès de production, le travail du producteur de marchandises est privé, concret, qualifié et individuel, mais dans sa valeur d’échange, ce travail devient social, abstrait, simple et socialement nécessaire. Entre ces quatre déterminations, c’est le travail abstrait qui joue le rôle central, parce que ce n’est qu’ainsi que le travail devient social.
 
Si Roubine a quelques difficultés pour déterminer le sens de la catégorie marxienne de « travail abstrait », il parvient cependant à l’essentiel : c’est précisément le travail sans qualités, sans déterminations sociales et historiques, le travail tout court qui devient dans le capitalisme une catégorie sociale et le centre de la vie sociale. C’est seulement en devenant abstrait que le travail privé devient social, mais il n’en va ainsi que dans le capitalisme. Dans les sociétés précapitalistes, au contraire, les travaux sont sociaux dans leur forme naturelle et particulière, comme élément nécessaire d’un tout, et non en tant que parties équivalentes d’une masse de travail social indifférenciée.
 
Cette attention au caractère abstrait et anonyme de la coercition exercée par la valeur – dans une époque où le prolétariat au sens classique était à son apogée, en Union soviétique comme ailleurs – amène Roubine à voir dans l’inégalité des classes la conséquence plutôt que la cause de la valeur marchande. Il affirme que la théorie marxienne de la valeur ne néglige pas totalement les classes, mais qu’elle les traite à partir de l’égalité des parties prenantes de l’échange. La théorie de la valeur, dont le point de départ est l’égalité des marchandises échangées, est indispensable, assure-t-il, pour expliquer la société capitaliste et l’inégalité qui y règne. Ainsi, dans les années 1970 encore, on a vu des préfaciers du livre de Roubine sentir la nécessité de prendre leurs distances vis-à-vis de telles hérésies.
Dans son essai « La substance du capital », paru en 2004 dans le premier numéro de la revue allemande Exit ! qu’il dirige, Robert Kurz pèse les mérites et les limites respectifs  des contributions de Roubine et de Postone. Si tous deux sont parmi les rares auteurs à comprendre la centralité du concept de « travail abstrait » et à la référer à la seule société capitaliste, ils gardent cependant encore un concept transhistorique et ontologique du « travail ». Pourtant, ce n’est qu’avec la modernité qu’on s’est habitué à faire entrer dans les activités humaines les plus disparates, et qui obéissent aux logiques temporelles les plus différentes, dans la seule catégorie de « travail » et que l’on conçoit toutes ces activités comme une masse de « travail social ». Dans une société postcapitaliste, comme dans les sociétés précapitalistes, le concept même de « travail » n’a pas de sens, parce qu’il n’existe qu’une multiplicité d’activités qui ne peuvent être renvoyées à une substance unique, homogène, dont elles seraient des articulations. Kurz reproche à Postone de se contenter d’analyser le rôle historiquement unique du travail dans le capitalisme, sans se poser la question de savoir si l’on peut parler de « travail » dans le cadre d’autres sociétés.
 
Cependant, les différences entre Roubine, Postone et Kurz apparaissent de peu d’importance face à ce qui les sépare des marxistes traditionnels pour qui la seule forme d’émancipation dans le capitalisme est et restera toujours la lutte entre les groupes sociaux constitués par ce capitalisme même, sans que soit jamais envisagée une critique des catégories fondamentales. Dans leurs répliques à la critique de la valeur, ils ont déjà démontré la pertinence de l’anecdote rapportée par Kurz dans son article : un paysan demande à un ingénieur de lui expliquer le fonctionnement d’une machine à vapeur. L’ingénieur fait des schémas et lui montre où l’on met le combustible, où sort la vapeur, comment la chaleur devient mouvement et tout le reste. Le paysan l’écoute et dit finalement : « J’ai bien compris, Mais où est le cheval ? »

Article paru dans la Revue internationale des livres et des idées (Rili), n°13, septembre-octobre 2009.
               
                                Anselm Jappe.

 
 
 
 * Anselm Jappe enseigne la philosophie. Il est notamment l’auteur de Guy Debord ; Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur ; Les Habits neufs de l’Empire : remarques sur Negri, Hardt et Rufin (avec Robert Kurz) ; L’Avant-garde inacceptable – Réflexions sur Guy Debord.
[1] Je me permets de rappeler que mon livre Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur (Paris, Denoël, 2003) faisait une large place à l’un et à l’autre.
[2][2] Quelques-unes de ses œuvres ont été traduites en français. Lire Marx (Paris, La Balustrade, 2005) est une anthologie commentée des écrits de Marx, Avis aux naufragés (Paris, Lignes, 2005) et Critique de la démocratie balistique (Paris, Mille et une nuits, 2006) sont des recueils d’articles. Le Manifeste contre le travail du groupe Krisis (Paris, Lignes, 2002, UGE, 10/18, 2004) a connu une large diffusion.
[3] De lui, était déjà sorti en français Face à la mondialisation, Marx est-il devenu muet ? (La Tour d’Aigues, L’Aube, 2003) qui réunit trois essais dont l’un (« Logique de l’antisémitisme ») avait auparavant circulé dans différentes traductions françaises.
[4] Ceux-ci lui ont ainsi consacré un numéro entier de la revue marxiste anglaise Historical Materialism (n°12, vol. 3, 2004) et un important colloque à Londres.
[5] « Marxien » (référé à Marx lui-même) est donc ici à distinguer de « marxiste ».
[6] Le gros brouillon du Capital, écrit en 1857-1858, publié pour la première fois en 1939, riche d’intuitions pas toujours développées dans le Capital (publié en 1867) et dont l’étude a inspiré, à partir des années 1960, nombre des études les plus innovatrices de l’œuvre de Marx. La seule édition fiable est celle établie par J.-P. Lefebvre et publiée par les Éditions Sociales.
[7] Il est à noter cependant que Postone ne suppose aucunement une quelconque « rupture épistémologique » entre le premier et le deuxième Marx.
[8] La planification n’est pas le contraire du capitalisme, mais seulement du marché ; elle est toujours une forme de distribution de la valeur.
[9] Ce concept de « richesse matérielle » inclut, bien sûr, les services et les produits « immatériels ». Il comprend toutes les valeurs d’usage et s’oppose à la « forme-valeur ». Une maison et une heure d’enseignement sont, dans ce sens, toutes les deux des « richesses matérielles ».
[10] Ces analyses sont bien sûr à rapprocher de celles développées par E. P. Thompson dans Temps, travail et capitalisme industriel, paru en 1967 sous forme d’article, et dont la traduction a été publiée chez La Fabrique (Paris, 2004). Ce texte fait remarquablement éprouver les conséquences de la transformation du temps vécu en temps abstrait, précisément mesurable, en vue de sa rentabilisation maximale. Postone le cite d’ailleurs à la page 298 de son livre.
[11] En dérive cette autre évidence : jusqu’à ce que la « richesse sociale » soit déterminée par la dépense directe de temps de travail, la croissance économique, même sans marché ni propriété privée, engendra inévitablement des augmentations de productivité très supérieure à la croissance de la richesse sociale, avec les conséquences écologiques qui en découlent.


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