mercredi 16 juin 2010

Légalité et illégalité

Hérétiques: Lisez Histoire et Conscience de Classe (en PDF) ou contentez vous de l'avant propos                                              
   « La doctrine matérialiste, selon laquelle les hommes sont des produits des circonstances et de l’éducation et par conséquent des hommes modifiés sont des produits d’autres circonstances et d’une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui modifient les circonstances et que l’éducateur a besoin lui-même d’être éduqué. »                 
MARX, Thèses sur Feuerbach.
POUR L’ÉTUDE de la légalité et de l’illégalité dans la lutte de classe du prolétariat, comme de toute question relative aux formes de l’action, les motivations et les tendances qui se manifestent sont plus importantes et plus révélatrices que les faits bruts. Le simple fait qu’une fraction du mouvement ouvrier est légale ou illégale dépend en effet de tant de « hasards » historiques que son analyse ne permet pas toujours de dégager des conclusions de principe. Il n’y a pas de parti, aussi opportuniste et même aussi social-traître qu’il soit, qui ne puisse être contraint à l’illégalité par les circonstances. Par contre, on peut parfaitement concevoir des conditions dans lesquelles le parti communiste le plus révolutionnaire et le plus ennemi des compromis pourrait temporairement travailler de façon presque complètement légale. Puisque ce critère distinctif ne suffit pas, il nous faut aborder l’analyse des motivations d’une tactique légale ou illégale. Ici encore, on ne doit toutefois pas s’en tenir à la simple constatation abstraite des motifs subjectivement considérés. Si l’attachement à tout prix à la légalité est en effet tout à fait caractéristique des opportunistes, on tomberait complètement dans l’erreur en attribuant mécaniquement aux partis révolutionnaires la volonté contraire, à savoir la volonté de l’illégalité. Dans tout mouvement révolutionnaire, il y a certes des périodes où domine ou au moins s’affirme un certain romantisme de l’illégalité. Mais ce romantisme est nettement une maladie infantile du mouvement communiste, une réaction contre la légalité à tout prix (les raisons nous en apparaîtront clairement dans la suite de l’exposé) ; ce romantisme doit donc être surmonté et l’est sûrement par tout mouvement parvenu à maturité.




I

Comment la pensée marxiste doit-elle donc poser les notions de légalité et d’illégalité ? Cette question renvoie nécessairement au problème général de la violence organisée, au problème du droit et de l’État, et en dernière analyse au problème des idéologies. Dans sa polémique contre Dühring, Engels réfute brillamment la théorie abstraite de la violence. Quand il indique cependant que la violence (droit et État) « repose originairement sur une fonction économique et sociale », cela doit être développé — dans l’esprit même de la théorie de Marx et de Engels — par l’affirmation que cette connexion trouve son expression idéologique correspondante dans la pensée et les sentiments des hommes intégrés au domaine où s’exerce la violence. Autrement dit, la violence organisée s’accorde tellement avec les conditions de vie des hommes, ou se présente à eux avec une supériorité apparemment si insurmontable, que ceux-ci l’éprouvent comme une force de la nature ou comme l’environnement nécessaire de leur existence, et par suite se soumettent volontairement à elle (cela ne veut nullement dire qu’ils sont d’accord avec elle). Autant en effet une violence organisée ne peut subsister que si elle peut, aussi souvent qu’il le faut, s’imposer en tant que violence à la volonté récalcitrante d’individus ou de groupes, autant elle ne pourrait en aucune façon subsister si elle devait en toute occasion se manifester comme violence. Quand cette dernière nécessité se fait sentir, la révolution est déjà donnée comme fait ; la violence organisée est déjà en contradiction avec les fondements économiques de la société, et cette contradiction se reflète dans la tête des hommes, de sorte que, ne voyant plus dans l’ordre établi une nécessité naturelle, ils opposent à la violence une autre violence.
Sans nier que cette situation ait une base économique, il faut ajouter que la modification d’une forme organisée de la violence ne devient possible que lorsque la croyance à l’impossibilité d’un autre ordre que l’ordre établi est déjà ébranlée, aussi bien chez les classes dominantes que chez les classes dominées. La révolution dans le domaine de la production en est la condition nécessaire. Cependant le bouleversement lui-même doit être accompli par des hommes — par des hommes qui se sont intellectuellement et sentimentalement émancipés de la puissance de l’ordre établi.
Par rapport à l’évolution économique, cette émancipation ne s’accomplit pas avec un parallélisme et une simultanéité mécaniques : d’une part elle la précède ; d’autre part elle la suit. Comme pure émancipation idéologique, elle peut être présente — et le plus souvent elle l’est — à une époque où n’est encore donnée dans la réalité historique que la tendance, pour le fondement économique d’un ordre social, à devenir problématique. Dans ce cas, la théorie tire de la simple tendance ses conséquences extrêmes et l’interprète comme réalité future qu’elle oppose en tant que réalité « vraie » à la réalité « fausse » de l’ordre établi (le droit naturel comme prélude aux révolutions bourgeoises). Par ailleurs, il est certain que même les groupes et les masses immédiatement intéressés, en raison de leur situation de classe, au succès de la révolution, ne se libèrent intérieurement de l’ancien ordre que pendant — et très souvent après — la révolution. Ils ont besoin d’une leçon de choses pour concevoir quelle société est conforme à leurs intérêts et pour pouvoir se libérer intérieurement de l’ancien ordre de choses.
Si ces observations valent pour tout passage révolutionnaire d’un ordre social à un autre, elles sont encore plus valables pour une révolution sociale que pour une révolution principalement politique. Une révolution politique ne fait que consacrer un état économico-social qui s’est déjà imposé au moins partiellement dans la réalité économique. La révolution met le nouveau droit « juste » et « équitable » à la place de l’ancien ordre juridique ressenti comme « injuste ». Le milieu social de la vie ne subit aucun bouleversement radical. (Les historiens conservateurs de la grande Révolution française soulignent cette permanence relative de l’état « social » pendant cette période.) Au contraire, la révolution sociale vise justement à changer ce milieu, et tout changement dans ce domaine va si profondément contre les instincts de l’homme moyen qu’il y voit une menace catastrophique contre la vie en général, une force naturelle aveugle, semblable à une inondation ou à un tremblement de terre. Sans pouvoir comprendre l’essence du processus, il dirige sa lutte contre les manifestations immédiates qui menacent son existence habituelle : c’est une défense aveugle et désespérée. Au début de l’évolution capitaliste, les prolétaires, éduqués en petits bourgeois, se sont insurgés contre l’usine et les machines ; la doctrine de Proudhon peut être également considérée comme un écho de cette défense désespérée de l’ancien milieu social habituel.
On saisit particulièrement bien ici le caractère révolutionnaire du marxisme. Parce qu’il détermine l’essence du processus (par opposition aux symptômes et aux manifestations extérieures), parce qu’il montre sa tendance décisive, orientée vers l’avenir (par opposition aux phénomènes éphémères), le marxisme est la théorie de la révolution. C’est ce qui en fait en même temps l’expression idéologique de la classe prolétarienne en voie d’émancipation. Cette libération s’accomplit d’abord sous forme de soulèvements effectifs contre les manifestations les plus oppressives de l’ordre économique capitaliste et de son État. En eux-mêmes isolés et ne pouvant jamais, même en cas de succès, être décisivement victorieux, ces combats ne peuvent devenir réellement révolutionnaires que par la conscience de leur rapport mutuel et de leur rapport avec le processus qui pousse sans répit à la fin du capitalisme. Quand le jeune Marx s’était fixé comme programme la « réforme de la conscience », il avait ainsi anticipé sur l’essence de son activité ultérieure. Sa conception n’est pas utopique, car elle part d’un processus se déroulant effectivement et ne veut pas poser en face de lui des « idéaux », mais en dégager le sens implicite ; elle doit, en même temps, dépasser ces données effectives et placer la conscience du prolétariat en face de la connaissance de l’essence et non en face de l’expérience des données immédiates. « La réforme de la conscience, dit Marx, consiste uniquement à donner au monde conscience de sa conscience, à l’éveiller du rêve dans lequel il est plongé à son propre sujet, à lui expliquer ses propres actions… Il apparaîtra alors que depuis très longtemps le monde possède le rêve d’une chose, dont il doit maintenant posséder la conscience pour la posséder réellement. »1
Cette réforme de la conscience est le processus révolutionnaire lui-même. Cet avènement à la conscience ne peut se produire dans le prolétariat lui-même, que lentement, à travers de dures et longues crises. Même si, dans la doctrine de Marx, toutes les conséquences théoriques et pratiques de la situation de classe du prolétariat ont été tirées (bien avant qu’elles ne soient devenues historiquement « actuelles »), même si tous ces enseignements ne sont pas des utopies étrangères à l’histoire, mais des connaissances portant sur le processus historique, cela n’implique absolument pas que le prolétariat — même quand ses actions particulières correspondent à cette doctrine — ait pris conscience de la libération accomplie par la doctrine de Marx.
Ailleurs2, nous avons attiré l’attention sur ce processus et souligné que le prolétariat peut déjà avoir conscience de la nécessité de sa lutte économique contre le capitalisme, alors qu’il est encore entièrement sous l’influence de l’État capitaliste. La preuve qu’il en fut ainsi, c’est l’oubli complet dans lequel est tombée toute la critique de l’État par Marx et Engels : ainsi les théoriciens les plus importants de la Deuxième Internationale ont considéré l’État capitaliste comme étant « l’ » État et conçu leur lutte contre lui comme « opposition » (cela apparaît avec la plus grande clarté dans la polémique Pannekoek-Kautsky en 1912). L’attitude d’« opposition » signifie en effet que pour l’essentiel l’ordre établi est accepté comme fondement immuable et que les efforts de l’« opposition » visent seulement à obtenir le plus possible pour la classe ouvrière, à l’intérieur des limites de l’ordre établi.
Seuls des insensés, qui auraient tout ignoré du monde, auraient pu en vérité mettre en doute la réalité de l’État bourgeois comme facteur de puissance. La grande différence entre marxistes révolutionnaires et opportunistes pseudo-marxistes est que, pour les premiers, l’État capitaliste n’est pris en considération que comme facteur de puissance, contre lequel la puissance du prolétariat organisé doit être mobilisée, tandis que les seconds conçoivent l’État comme une institution au-dessus des classes, dont la conquête est l’enjeu de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. Mais en concevant l’État comme l’objet du combat et non comme un adversaire dans la lutte, ces derniers se sont déjà, en esprit, placés sur le terrain de la bourgeoisie : ils ont ainsi à demi perdu la bataille, avant même de l’avoir commencée. En effet, tout ordre étatique et juridique, et, au premier chef, l’ordre capitaliste, repose en dernière analyse sur le fait que son existence et la validité de ses règles ne posent aucun problème et sont acceptées comme telles. La transgression de ces règles dans des cas particuliers n’entraîne aucun danger spécial pour le maintien de l’État, aussi longtemps que ces transgressions ne figurent dans la conscience générale que comme cas particuliers. Dans ses souvenirs de Sibérie3, Dostoïevsky remarque pertinemment que tout criminel se sent coupable (sans pour cela éprouver du repentir) et a parfaitement conscience d’avoir transgressé des lois qui valent aussi pour lui. Les lois gardent donc leur valeur pour lui, bien que des motifs personnels ou la force des circonstances l’aient poussé à les transgresser. Parce que ces transgressions dans des cas particuliers ne mettent pas en question ses fondements, l’État n’en sera jamais débordé. Or, le comportement d’« opposition » implique une attitude semblable à l’égard de l’État : c’est reconnaître que — par son essence — il se place en dehors de la lutte des classes et que celle-ci ne porte pas atteinte directement à la validité de ses lois. Autrement dit, ou bien l’« opposition » essaie de modifier légalement les lois, et les lois anciennes gardent leur validité jusqu’à l’entrée en vigueur des lois nouvelles, ou bien une transgression momentanée des lois a lieu dans un cas particulier. Le procédé démagogique habituel des opportunistes consiste à faire un rapprochement entre la critique marxiste de l’État et l’anarchisme. Or, il ne s’agit nullement ici d’illusions ou d’utopies anarchistes ; il s’agit seulement d’examiner et d’apprécier l’État de la société capitaliste comme phénomène historique pendant qu’il existe encore. Par conséquent, il s’agit de voir en lui une simple constellation de puissance avec laquelle il faut, d’une part, compter, dans les limites de sa puissance, et seulement dans les limites de sa puissance effective, et dont, d’autre part, les sources de puissance doivent être étudiées de la manière la plus précise et la plus ample, afin de déceler les points où cette puissance peut être affaiblie et minée. On trouve les points de force ou de faiblesse de l’État dans la manière dont il se reflète dans la conscience des hommes. Ainsi l’idéologie n’est pas seulement un effet de l’organisation économique de la société, elle est aussi la condition de son fonctionnement paisible.





II
Ce rôle de l’idéologie acquiert d’autant plus d’importance pour le destin de la révolution prolétarienne que la crise du capitalisme cesse d’être un simple enseignement de l’analyse marxiste pour devenir une réalité tangible. On comprend qu’à l’époque où le capitalisme n’était pas encore intérieurement ébranlé, de grandes masses de la classe ouvrière soient restées idéologiquement sur le terrain du capitalisme. Elles n’étaient pas au niveau de la prise de position qu’exigeait une application conséquente du marxisme. « Pour connaître une époque historique déterminée, observe Marx, nous devons dépasser ses limites » ; quand il s’agit de la connaissance du présent cela représente une performance intellectuelle extraordinaire. Pour la connaissance historique du passé, le présent lui-même constitue le point de départ, mais ici tout le milieu économique, social et culturel doit être soumis à une étude critique, dont le point archimédien — le point d’application à partir duquel tous ces phénomènes peuvent être compris — ne se présente que comme une exigence, quelque chose d’« irréel », une « simple théorie », par contraste avec la réalité du présent. Il ne s’agit pas ici de l’aspiration à quelque monde « meilleur » et « plus beau », simple exigence utopique petite-bourgeoise, mais de l’exigence prolétarienne, qui s’identifie à la connaissance et à l’expression de l’orientation, de la tendance et du sens du processus social et, au nom de ce processus, dirige l’action vers le présent. La tâche n’en est que plus difficile. De même que le meilleur astronome, en dépit de ses conceptions coperniciennes, conserve l’impression sensible que le soleil « se lève », de même l’analyse marxiste la plus radicale de l’État capitaliste ne peut jamais supprimer la réalité empirique de celui-ci et ne le doit pas non plus. La théorie marxiste doit mettre le prolétariat dans une attitude d’esprit singulière. L’État capitaliste doit apparaître à sa réflexion comme le moment d’une évolution historique : il ne constitue donc nullement « le milieu naturel de l’homme », mais simplement un fait réel, dont la puissance effective est à considérer, sans sa prétention à déterminer intérieurement notre action. La validité de l’État et du droit doit donc être traitée comme une réalité purement empirique. Ainsi, par exemple, sur un bateau à voile, le marin doit prêter attention à la direction exacte du vent, sans pour autant laisser au vent le soin de déterminer la route à suivre, mais, au contraire, pour maintenir, en affrontant et utilisant le vent, le but originairement fixé. Cette indépendance d’esprit, qu’au cours d’une longue évolution historique l’homme a progressivement acquise par rapport aux forces adverses de la nature, fait encore aujourd’hui largement défaut au prolétariat par rapport aux phénomènes de la vie sociale. C’est bien compréhensible. Aussi brutalement matérielles que soient d’ordinaire dans les cas particuliers les mesures coercitives de la société, il n’empêche qu’essentiellement la puissance de toute société est une puissance spirituelle, dont seule la connaissance peut nous libérer — non pas une connaissance simplement abstraite et purement cérébrale (beaucoup de « socialistes » possèdent une telle connaissance), mais une connaissance devenue chair et sang, c’est-à-dire, selon l’expression de Marx, une « activité pratique-critique ».
L’actualité de la crise du capitalisme rend une telle connaissance possible et nécessaire. Par suite de la crise, la vie elle-même met en question le milieu social habituel et nous fait percevoir et éprouver son caractère problématique : c’est pourquoi une telle connaissance est possible. En outre, la puissance effective de la société capitaliste est tellement ébranlée qu’elle ne serait plus en état de s’imposer par la violence si, consciemment et résolument, le prolétariat lui opposait sa propre puissance ; c’est pourquoi une telle connaissance devient décisive et par conséquent nécessaire pour la révolution. L’obstacle à une telle action est de nature purement idéologique. Au beau milieu de la crise mortelle du capitalisme, de larges couches du prolétariat éprouvent encore le sentiment que l’État, le droit et l’économie de la bourgeoisie, sont le seul milieu possible de leur existence : à leurs yeux, on pourrait certes y apporter de multiples améliorations (« organisation de la production »), mais il constitue cependant la base « naturelle » de « la » société.
Telle est la conception du monde qui est à la base de la légalité. Elle n’est pas toujours une trahison consciente et même pas toujours un compromis conscient. Elle est plutôt l’attitude naturelle et instinctive envers l’État, formation qui apparaît à l’homme comme le seul point fixe au milieu du chaos des phénomènes. Cette conception du monde doit être surmontée si le parti communiste veut fournir une base saine à sa tactique légale et illégale. Le romantisme de l’illégalité, par lequel commence tout mouvement révolutionnaire, s’élève en effet rarement, sous le rapport de la lucidité, au-dessus du niveau de la légalité opportuniste. Comme toutes les tendances aspirant au coup d’État, il sous-estime considérablement la puissance effective que possède la société capitaliste même en sa période de crise ; cela peut devenir très dangereux, mais n’est encore que le symptôme du mal dont souffre toujours cette tendance, à savoir le manque d’indépendance d’esprit à l’égard de l’État en tant que simple facteur de puissance, ce qui en définitive a son origine dans l’incapacité à mettre à jour les rapports que nous venons d’analyser. En attribuant en effet aux méthodes et aux moyens illégaux de lutte une certaine auréole, en leur donnant l’accent d’une « authenticité » révolutionnaire particulière, on reconnaît une certaine valeur, et non une simple réalité empirique, à la légalité de l’État existant. L’indignation contre la loi en tant que loi, la préférence accordée à certaines actions à cause de leur illégalité, signifient qu’aux yeux de celui qui agit de cette manière, le droit a conservé quand même son caractère essentiel de valeur et d’obligation. Si l’entière indépendance d’esprit communiste à l’égard du droit et de l’État est présente, alors la loi et ses conséquences calculables n’ont ni plus ni moins d’importance que n’importe quel autre fait de la vie extérieure avec lequel on doit compter quand on apprécie les possibilités d’exécuter une tâche déterminée ; le risque de transgresser les lois ne doit donc revêtir d’autre caractère que, par exemple, le risque de manquer une correspondance de train lors d’un voyage important. S’il n’en est pas ainsi et si on accorde pathétiquement la préférence à la transgression de la loi, c’est la preuve que le droit a conservé sa valeur (bien qu’affecté du signe inverse) et que la véritable émancipation ne s’est pas encore accomplie, puisque le droit est encore en mesure d’influencer intérieurement l’action. Au premier abord la distinction paraîtra peut-être artificielle, mais il faut réfléchir à la facilité avec laquelle des partis typiquement illégaux, comme par exemple celui des Socialistes-Révolutionnaires russes, ont retrouvé le chemin de la bourgeoisie. Si on étudie la dépendance idéologique de ces « héros de l’illégalité » par rapport aux concepts juridiques bourgeois, telle qu’elle a été dévoilée par les premières actions illégales véritablement révolutionnaires — lesquelles n’étaient plus des transgressions romantiquement héroïques de lois particulières, mais le rejet et la destruction de tout l’ordre juridique bourgeois —, alors on voit qu’il ne s’agit pas d’un formalisme abstrait et vide, mais de la description d’une situation réelle. Boris Savinkov combat aujourd’hui dans le camp de la Pologne blanche contre la Russie prolétarienne : or, il ne fut pas seulement le célèbre organisateur de presque tous les grands attentats sous le tsarisme, mais aussi un des premiers théoriciens du romantisme de l’illégalité.
La question de la légalité ou de l’illégalité se réduit donc pour le parti communiste à une question purement tactique et même à une question de tactique momentanée, pour laquelle des directives générales ne peuvent guère être données, car la décision doit dépendre entièrement de l’utilité momentanée : c’est dans cette prise de position complètement sans principes que réside la seule façon de nier pratiquement par principe la validité de l’ordre juridique bourgeois. Ce ne sont pas les seuls motifs d’opportunité qui prescrivent cette tactique aux communistes, étant donné que leur tactique peut ainsi acquérir la plus grande souplesse d’adaptation dans le choix des méthodes nécessaires à un moment donné et que les moyens légaux et illégaux doivent sans cesse alterner ou même souvent être employés simultanément dans les mêmes affaires pour combattre la bourgeoisie d’une manière vraiment efficace ; cette tactique doit aussi être employée pour que le prolétariat fasse sa propre éducation révolutionnaire. Le prolétariat ne peut en effet se libérer de sa dépendance idéologique à l’égard des formes de vie que le capitalisme a créées que s’il a appris à agir de façon que ces formes — devenues indifférentes en tant que motivations — ne soient plus en mesure d’influencer intérieurement son action. Sa haine de ces formes et son désir de les anéantir n’en seront bien entendu nullement amoindris. Seul, au contraire, ce détachement intérieur peut, aux yeux du prolétariat, conférer à l’ordre social capitaliste le caractère d’obstacle exécrable à une saine évolution de l’humanité — le caractère d’un obstacle voué à la mort, mais aussi mortellement dangereux —, ce qui est absolument nécessaire pour que le prolétariat ait une attitude consciemment et durablement révolutionnaire. Cette éducation du prolétariat par lui-même est un processus long et difficile qui le fait devenir « mûr » pour la révolution ; elle dure d’autant plus longtemps que dans un pays le capitalisme et la culture bourgeoise ont atteint un degré élevé d’évolution et que par suite le prolétariat a été touché par la contagion idéologique des formes de vie capitalistes.
La nécessité de déterminer les formes opportunes de l’action révolutionnaire coïncide heureusement — ce n’est évidemment pas un hasard — avec les exigences de ce travail d’éducation. Quand, par exemple, les thèses additives adoptées au 2e Congrès de la IIIe Internationale, au sujet du parlementarisme, affirment la nécessité d’une entière subordination du groupe parlementaire au Comité central (éventuellement illégal) du parti, cela ne découle pas seulement de la nécessité absolue d’unifier l’action ; cela contribue aussi à rabaisser sensiblement, dans la conscience de larges masses prolétariennes, le prestige du Parlement (prestige qui est à la base de l’autonomie du groupe parlementaire, forteresse de l’opportunisme). Ce qui démontre la nécessité de cette mesure, c’est, par exemple, le fait que, reconnaissant intérieurement de telles institutions, le prolétariat anglais a constamment dirigé son action sur des voies opportunistes. Aussi bien la stérilité qui caractérise l’emploi exclusif de « l’action directe » antiparlementaire que la stérilité des discussions sur les avantages de l’une ou de l’autre méthode montrent que toutes deux sont également, quoique sous des formes opposées, prisonnières de préjugés bourgeois.
S’il est nécessaire d’employer simultanément et alternativement les moyens légaux et illégaux, c’est parce que cela seul permet de découvrir, sous le masque de l’ordre juridique, l’appareil de contrainte brutale au service de l’oppression capitaliste — ce qui est la condition d’une franche attitude révolutionnaire à l’égard du droit et de l’État. Que l’une des deux méthodes soit employée exclusivement ou prédomine simplement, ne serait-ce que dans certains secteurs, et la bourgeoisie conserve la possibilité de maintenir son ordre juridique, en tant que droit, dans la conscience des masses. L’un des buts principaux de l’activité de tout parti communiste est de contraindre le gouvernement de son propre pays à violer son propre ordre juridique et le parti légal des social-traîtres à appuyer ouvertement cette « violation du droit ». Dans certains cas et notamment quand des préjugés nationalistes obscurcissent le regard du prolétariat, cette « violation du droit » peut être avantageuse pour le gouvernement capitaliste, mais elle est de plus en plus dangereuse pour lui à mesure que le prolétariat commence à regrouper ses forces pour la lutte décisive. De là, c’est-à-dire de la prudence réfléchie des oppresseurs, naissent les illusions pernicieuses sur la démocratie et le passage pacifique au socialisme, et ces illusions sont fortifiées par le légalisme à tout prix des opportunistes, qui, inversement, permet à la classe dominante d’adopter son attitude de prudence. Seule une tactique réaliste et lucide, qui emploie alternativement tous les moyens légaux et illégaux, en se laissant guider uniquement par la considération du but, pourra engager sur des voies saines cette entreprise d’éducation du prolétariat.





III
La lutte pour le pouvoir ne pourra cependant que commencer cette éducation ; elle ne pourra pas l’achever. Reconnu il y a déjà beaucoup d’années par Rosa Luxembourg le caractère nécessairement « prématuré » de la prise du pouvoir se manifeste surtout dans le domaine idéologique. Bien des traits de toute dictature du prolétariat à ses débuts sont justement explicables par le fait que le prolétariat est contraint de s’emparer du pouvoir à une époque et dans un état d’esprit tels qu’il éprouve encore l’ordre social bourgeois comme ordre vraiment légal. Comme tout ordre juridique, celui du gouvernement des conseils est fondé sur sa reconnaissance comme ordre légal par des couches de la population assez larges pour qu’il ne soit contraint de recourir à la violence que dans des cas particuliers. Or, de prime abord, il est clair qu’il ne peut en aucun cas compter dès le début sur cette reconnaissance de la part de la bourgeoisie. Une classe habituée traditionnellement depuis de nombreuses générations à commander et à jouir de privilèges ne pourra jamais s’accommoder aisément du fait brut d’une défaite et supporter patiemment et sans plus le nouvel ordre de choses. Elle doit d’abord être brisée idéologiquement avant d’entrer volontairement au service de la nouvelle société et de voir dans ses lois un ordre juridique et légal, et non plus simplement la réalité brutale d’un rapport provisoire de forces, qui, demain, peut être renversé. L’illusion est naïve de croire que cette résistance, qu’elle se manifeste sous forme de contre-révolution ouverte ou sous forme de sabotage latent, pourrait être réduite par des concessions de quelque nature que ce soit. L’exemple de la République des conseils hongrois montre que toutes ces concessions, qui, en l’occurrence, étaient aussi, sans exception, des concessions à la social-démocratie, renforcent la conscience qu’ont les anciennes classes régnantes de leur puissance, différent et même rendent impossible l’acceptation intérieure par elles du règne du prolétariat. Mais ce recul du pouvoir des Soviets a des conséquences encore plus catastrophiques sur le comportement des larges couches petites-bourgeoises, car l’État apparaît effectivement à leurs yeux comme l’État en général, l’État tout court, comme entité revêtue d’une majesté abstraite. Dans ces conditions, abstraction faite d’une politique économique habile qui soit en mesure de neutraliser certains groupes particuliers de la petite bourgeoisie, il dépend du prolétariat de réussir ou non à revêtir son État d’une autorité qui aille au devant de la foi en l’autorité, du penchant à la soumission volontaire à « l’ » État répandus dans ces milieux. Les hésitations du prolétariat, son manque de foi dans sa propre vocation à commander, peuvent donc repousser ces couches petites-bourgeoises dans les bras de la bourgeoisie et de la contre-révolution ouverte.
Sous la dictature du prolétariat, le rapport entre légalité et illégalité change de fonction, du fait que l’ancienne légalité devient illégalité et inversement, mais ce changement ne peut au maximum qu’accélérer un peu le processus d’émancipation idéologique commencé sous le capitalisme ; il ne peut nullement l’achever d’un seul coup. De même qu’une défaite ne peut fait perdre à la bourgeoisie le sentiment de sa propre légalité, de même le seul fait d’une victoire ne peut élever le prolétariat à la conscience de sa propre légalité. Cette conscience qui n’a pu mûrir que lentement à l’époque du capitalisme n’achèvera que peu à peu son processus de maturation pendant la dictature du prolétariat. Les premiers temps apporteront même de multiples entraves à ce processus. Ce n’est qu’après la prise du pouvoir que le prolétariat se familiarise avec l’œuvre intellectuelle que le capitalisme a édifiée et sauvegardée ; non seulement il n’acquiert qu’alors une compréhension beaucoup plus grande de la culture de la société bourgeoise, mais encore de larges milieux prolétariens prennent conscience du travail intellectuel qu’exige la conduite de l’économie et de l’État. À cela s’ajoute que le prolétariat, manquant à bien des égards d’expérience pratique et de traditions dans l’exercice d’une activité indépendante et responsable, éprouve souvent la nécessité d’une telle activité moins comme une libération que comme un fardeau. Enfin, les habitudes de vie petites-bourgeoises, souvent même déjà bourgeoises, des milieux prolétariens qui occupent une grande partie des postes dirigeants, leur font apparaître l’aspect précisément nouveau de la nouvelle société comme étranger et quasiment hostile.
Tous ces obstacles seraient anodins et pourraient être surmontés facilement si la bourgeoisie ne se montrait pas, aussi longtemps au moins qu’elle doit lutter contre l’État prolétarien naissant, beaucoup plus mûre et beaucoup plus évoluée que le prolétariat ; pour elle le problème idéologique de la légalité et de l’illégalité a subi un changement de fonction équivalent. La bourgeoisie tient en effet l’ordre juridique du prolétariat pour illégal, avec la même naïveté et la même assurance qu’elle mettait dans l’affirmation de son propre ordre juridique comme légal. Nous exigions du prolétariat luttant pour le pouvoir, qu’il ne voie dans l’État de la bourgeoisie qu’une simple réalité, un simple facteur de puissance ; c’est ce que maintenant la bourgeoisie fait instinctivement. Malgré la conquête du pouvoir d’État, la lutte reste donc inégale pour le prolétariat, aussi longtemps qu’il n’a pas acquis précisément la même assurance naïve que seul son ordre juridique est légal. Cette évolution est cependant gravement entravée par l’état d’esprit donné au prolétariat par l’éducation des opportunistes au cours de son processus de libération. Comme le prolétariat s’est habitué à voir les institutions du capitalisme auréolées de légalité, il lui est difficile de n’en pas faire autant pour les vestiges qui en demeurent fort longtemps. Après la prise du pouvoir, le prolétariat reste encore intellectuellement prisonnier des limites tracées par l’évolution capitaliste. Cela se manifeste, d’une part, en ce qu’il laisse intactes des choses qu’il devrait absolument abattre et, d’autre part, en ce qu’il ne détruit ni ne construit avec l’assurance du souverain légitime, mais, alternativement, avec l’hésitation et la hâte de l’usurpateur, qui, dans ses pensées, ses sentiments et ses déterminations, anticipe déjà intérieurement sur une inévitable restauration du capitalisme.
Je ne pense pas seulement ici au sabotage, plus ou moins ouvertement contre-révolutionnaire, de la socialisation, par la bureaucratie syndicale pendant toute la dictature des conseils hongrois — sabotage dont le but était le rétablissement du capitalisme avec le moins possible de frictions. Si souvent évoquée, la corruption des Soviets a également ici une de ses sources principales. Elle a son origine, en partie, dans la mentalité de nombreux fonctionnaires des Soviets qui, eux aussi, s’attendaient intérieurement au retour du capitalisme « légitime » et par suite pensaient constamment à la façon dont ils pourraient éventuellement justifier leurs actions ; en partie, dans le fait que beaucoup de ceux qui participaient à des activités nécessairement « illégales » (contrebande de marchandises, propagande à l’étranger) n’arrivaient pas à saisir intellectuellement et surtout moralement que, du point de vue décisif, à savoir de celui de l’État prolétarien, leur activité était aussi « légale » que toute autre. Chez des hommes moralement peu sûrs, ce manque de clarté se traduisait par la corruption ouverte ; chez plus d’un révolutionnaire honnête, cela se manifestait par une exagération romantique de l’« illégalité », une recherche inutile des possibilités « illégales », l’absence du sentiment que la révolution était légitime et qu’elle avait le droit de créer son propre ordre juridique.
À l’époque de la dictature du prolétariat, le sentiment et la conscience de la légitimité doivent faire la relève de l’indépendance d’esprit à l’égard du droit bourgeois, exigence de l’étape précédente de la révolution. Mais, malgré cette métamorphose, l’évolution garde, en tant qu’évolution de la conscience de classe prolétarienne, son unité et sa direction en ligne droite. Cela apparaît de la façon la plus claire dans la politique extérieure des États prolétariens, qui, face aux puissances capitalistes, doivent — avec des moyens en partie, mais seulement en partie, différents — mener la même lutte qu’au temps où ils préparaient la prise du pouvoir dans leur propre État. Les négociations de paix de Brest-Litovsk ont déjà témoigné brillamment du haut niveau et de la maturité de la conscience de classe dans le prolétariat russe. Bien qu’ils aient négocié avec l’impérialisme allemand, les représentants du prolétariat russe ont cependant reconnu leurs frères opprimés du monde entier comme leurs véritables partenaires légitimes autour de la table de négociations. Bien que Lénine ait apprécié le rapport effectif des forces avec l’intelligence la plus élevée et la lucidité la plus réaliste, il laissa constamment ses négociateurs parler au prolétariat mondial et, au premier rang, au prolétariat des puissances centrales. Sa politique extérieure était moins une négociation entre la Russie et l’Allemagne qu’un encouragement à la révolution prolétarienne, à la prise de conscience révolutionnaire dans les pays de l’Europe centrale. Si grands qu’aient été les changements de la politique intérieure et extérieure du gouvernement des conseils, si étroite qu’ait été constamment l’adaptation de cette politique aux rapports réels de forces, le principe de la légitimité de son propre pouvoir est demeuré un point fixe dans cette évolution ; de cette façon, ce fut aussi le principe de l’éveil de la conscience révolutionnaire de classe du prolétariat mondial. C’est pourquoi le problème de la reconnaissance de la Russie soviétique par les États bourgeois ne doit pas être lié seulement à la considération des avantages que la Russie peut en tirer, mais aussi au principe de la reconnaissance par la bourgeoisie de la légitimité de la révolution prolétarienne accomplie. Selon les circonstances dans lesquelles elle s’effectue, cette reconnaissance change de signification. Son effet sur les éléments hésitants des classes petites-bourgeoises en Russie, comme sur ceux du prolétariat mondial reste le même pour l’essentiel, à savoir que la légitimité de la révolution prolétarienne est consacrée ; ces éléments ont besoin de cette sanction pour avoir le sentiment de la légalité des institutions étatiques de la République des conseils. Les divers moyens de la politique russe — à savoir l’anéantissement impitoyable de la contre-révolution intérieure, l’attitude courageuse en face des puissances victorieuses (envers lesquelles la Russie n’a jamais adopté, comme l’a fait l’Allemagne bourgeoise, le ton d’un vaincu), le soutien ouvertement apporté aux mouvements révolutionnaires, etc., servent le même but. Ils provoquent l’émiettement de certains secteurs du front contre-révolutionnaire intérieur et le font s’incliner devant la légitimité de la révolution. Ils donnent à la révolution une conscience de soi, qui renforce la connaissance qu’elle a de sa propre force et de sa propre dignité.
La maturité idéologique du prolétariat russe apparaît précisément dans les aspects de la révolution, qui passent aux yeux des opportunistes occidentaux et de leurs adorateurs d’Europe centrale pour des signes de son caractère arriéré, à savoir l’écrasement clair et sans équivoque de la contre-révolution intérieure et la lutte intrépide, aussi bien illégale que « diplomatique », pour la révolution mondiale. Le prolétariat russe a conduit sa révolution à la victoire, non parce que les circonstances lui ont remis le pouvoir entre les mains (ce fut aussi le cas du prolétariat allemand en novembre 1918 et celui du prolétariat hongrois au même moment et en mars 1919), mais parce que, trempé par une longue lutte illégale, il a reconnu clairement l’essence de l’État capitaliste et ajusté son action, non à des phantasmes idéologiques, mais à la réalité véritable. Le prolétariat de l’Europe centrale et occidentale a encore un dur chemin devant lui. Pour parvenir en luttant à la conscience de sa vocation historique et de la légitimité de sa domination, il doit d’abord apprendre à saisir le caractère purement tactique de la légalité et de l’illégalité, bref, se débarrasser aussi bien du crétinisme de la légalité que du romantisme de l’illégalité.
GEORG LUKÁCS  Juillet 1920
Georg Lukács, Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste. Traduit de l’allemand par Kostas Axelos et Jacqueline Bois. Nouvelle édition augmentée Éditions de Minuit 1960.   
1. Lettre de Marx à Ruge ; cf. Œuvres philosophiques, éd. Costes, T. V. p. 210 (c’est G.L. qui souligne).
2. Cf. l’essai La conscience de classe.
3. Lukács se réfère sans doute aux Souvenirs de la maison des morts (N. des Tr.).
1. 1.

Chanson du Conseil pour le maintien des occupations

Chanson du Conseil pour le maintien des occupations

(Sur l’air de Nos soldats à La Rochelle, chanté par Jacques Douai)
[Composée par Alice Becker-Ho en mai 1968]



[René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. Éditions Gallimard, Paris, octobre 1968]
 

RUE GAY-LUSSAC, les rebelles
N’ont qu’les voitur’s à brûler.
Que vouliez-vous donc, la belle,
Qu’est-ce donc que vous vouliez ?

Refrain
Des canons par centaines,
Des fusils par milliers,
Des canons, des fusils,
Par centaines et par milliers.
Dites-moi comment s’appelle
Ce jeu-là que vous jouiez ?
La règle en paraît nouvelle :
Quel jeu, quel jeu singulier !

Au refrain
La révolution, la belle,
Est le jeu que vous disiez.
Elle se joue dans les ruelles,
Elle se joue grâce aux pavés.

Au refrain
Le vieux monde et ses séquelles,
Nous voulons les balayer.
Il s’agit d’être cruels,
Mort aux flics et aux curés.

Au refrain
Ils nous lancent comme grêle
Grenades et gaz chlorés,
Nous ne trouvons que des pelles
Et couteaux pour nous armer.

Au refrain
Mes pauvres enfants, dit-elle,
Mes jolis barricadiers,
Mon cœur, mon cœur en chancelle,
Je n’ai rien à vous donner.

Au refrain
Si j’ai foi en ma querelle
Je n’crains pas les policiers.
Il faut qu’elle devienne celle
Des camarades ouvriers.

Au refrain
Le gaullisme est un bordel,
Personne n’en peut plus douter.
Les bureaucrates, aux poubelles !
Sans eux, on aurait gagné.

Au refrain
Rue Gay-Lussac, les rebelles
N’ont qu’les voitures à brûler.
Que vouliez-vous donc, la belle,
Qu’est-ce donc que vous vouliez ?

La Commune n’est pas morte
(Sur l’air de la chanson d’Eugène Pottier)
Conseil pour le maintien des occupations, juin 1968

[René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. Éditions Gallimard, Paris, octobre 1968]
 

AUX BARRICAD’S de Gay-Lussac,
Les Enragés en tête,
Nous avons déclenché l’attaque :
Ah, foutre-dieu, quelle fête !
On jouissait dans les pavés
En voyant le vieux monde flamber.

Refrain
Tout ça a prouvé, Carmela,
Qu’la Commune n’est pas morte
(bis).
Pour s’éclairer, les combattants
Foutaient l’feu aux bagnoles :
Une allumette, et en avant,
Poésie du pétrole.
Et fallait voir les C.R.S.
Se faire griller les fesses !

Au refrain
Les blousons noirs politisés
Ont saisi la Sorbonne.
Pour contester et pour briser,
Ils ne craignaient personne.
La théorie s’réalisant,
On a pillé les commerçants.

Au refrain
Ce que tu produis t’appartient,
Y a qu’les patrons qui volent.
Te faire payer au magasin,
C’est se foutr’de ta fiole.
En attendant d’s’autogérer
On f’ra la critiqu’du pavé.

Au refrain
Tous les partis, les syndicats,
Et leur bureaucratie,
Oppriment le prolétariat,
Autant qu’la bourgeoisie.
Contre l’État et ses alliés,
Formons des conseils ouvriers.

Au refrain
Le Conseil pour l’Occupation
Crachait sur les trotskistes,
Les maoïst’s et autres cons,
Exploiteurs de grévistes.
À la prochain’ ça va saigner
Pour les enn’mis d’la liberté.

Au refrain
Maintenant que les insurgés
Retourn’nt à la survie,
À l’ennui, au travail forcé,
Aux idéologies,
Nous sèmerons pour le plaisir
D’autres fleurs de mai à cueillir.

Final
Tout ça pour prouver, Carmela,
Qu’la Commune n’est pas morte
(bis).

Textes de télégrammes
envoyés par le Comité d’occupation de la Sorbonne, le 17 mai 1968

[René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. Éditions Gallimard, Paris, octobre 1968]
 
INSTITUT INTERNATIONAL D’HISTOIRE SOCIALE AMSTERDAM PAYS-BAS =
NOUS AVONS CONSCIENCE DE COMMENCER À PRODUIRE NOTRE PROPRE HISTOIRE STOP NOUS TENONS À LE FAIRE SAVOIR À LA POSTÉRITÉ À TRAVERS LES ARCHIVES DE VOTRE INSTITUT STOP L’HUMANITÉ NE SERA HEUREUSE QUE LE JOUR OÙ LE DERNIER CAPITALISTE AURA ÉTÉ PENDU AVEC LES TRIPES DU DERNIER BUREAUCRATE STOP VIVENT LES OCCUPATIONS D’USINES STOP VIVE LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS STOP = COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE =
PROFESSEUR IVAN SVITAK PRAGUE TCHÉCOSLOVAQUIE =
LE COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE TRANSMET AU CAMARADE SVITAK ET AUX RÉVOLUTIONNAIRES TCHÉCOSLOVAQUES SES SALUTATIONS FRATERNELLES STOP VIVE LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS STOP L’HUMANITÉ NE SERA HEUREUSE QUE LE JOUR OÙ LE DERNIER CAPITALISTE AURA ÉTÉ PENDU AVEC LES TRIPES DU DERNIER BUREAUCRATE STOP VIVE LE MARXISME RÉVOLUTIONNAIRE =
ZENGAKUREN TOKYO JAPON =
VIVE LA LUTTE DES CAMARADES JAPONAIS QUI ONT INAUGURÉ LE COMBAT SUR LE FRONT DE L’ANTISTALINISME ET DE L’ANTI-IMPÉRIALISME À LA FOIS STOP VIVENT LES OCCUPATIONS D’USINES STOP VIVE LA GRÈVE GÉNÉRALE STOP VIVE LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS STOP = COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE =
BUREAU POLITIQUE DU PARTI COMMUNISTE DE L’U.R.S.S. LE KREMLIN MOSCOU =
TREMBLEZ BUREAUCRATES STOP LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS DE TRAVAILLEURS VA BIENTÔT VOUS BALAYER STOP L’HUMANITÉ NE SERA HEUREUSE QUE LE JOUR OÙ LE DERNIER BUREAUCRATE AURA ÉTÉ PENDU AVEC LES TRIPES DU DERNIER CAPITALISTE STOP VIVE LA LUTTE DES MARINS DE KRONSTADT ET DE LA MAKHNOVTCHINA CONTRE TROTSKY ET LÉNINE STOP VIVE L’INSURRECTION CONSEILLISTE DE BUDAPEST EN 1956 STOP À BAS L’ÉTAT STOP VIVE LE MARXISME RÉVOLUTIONNAIRE STOP = COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE =
BUREAU POLITIQUE DU PARTI COMMUNISTE CHINOIS PORTE DE LA PAIX CÉLESTE PÉKIN =
TREMBLEZ BUREAUCRATES STOP LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS VA BIENTÔT VOUS BALAYER STOP L’HUMANITÉ NE SERA HEUREUSE QUE LE JOUR OÙ LE DERNIER BUREAUCRATE AURA ÉTÉ PENDU AVEC LES TRIPES DU DERNIER CAPITALISTE STOP VIVENT LES OCCUPATIONS D’USINES STOP VIVE LA GRANDE RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE CHINOISE DE 1927 TRAHIE PAR LES BUREAUCRATES STALINIENS STOP VIVENT LES PROLÉTAIRES DE CANTON ET D’AILLEURS QUI ONT PRIS LES ARMES CONTRE L’ARMÉE DITE POPULAIRE STOP VIVENT LES OUVRIERS ET LES ÉTUDIANTS CHINOIS QUI ONT ATTAQUÉ LA SOI-DISANT RÉVOLUTION CULTURELLE ET L’ORDRE BUREAUCRATIQUE MAOÏSTE STOP VIVE LE MARXISME RÉVOLUTIONNAIRE STOP À BAS L’ÉTAT STOP = COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE =
CIRA 24 BEAUMONT LAUSANNE =
CAMARADES : NOUS AVONS CONSCIENCE DE COMMENCER À FAIRE HISTOIRE STOP NOUS TENONS À LE FAIRE SAVOIR À TRAVERS LES ARCHIVES DU CIRA À LA POSTÉRITÉ STOP L’HUMANITÉ NE SERA HEUREUSE QUE LE JOUR OÙ LE DERNIER BUREAUCRATE AURA ÉTÉ PENDU AVEC LES TRIPES DU DERNIER CAPITALISTE STOP VIVENT LES OCCUPATIONS D’USINES PAR LES OUVRIERS STOP VIVE LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS DE TRAVAILLEURS STOP = COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE =

dimanche 13 juin 2010

Souvenirs personnels sur Karl Marx - P. Lafargue

C'était un homme, un homme en tout ;
Je ne reverrai jamais son pareil.
Shakespeare.
Hamlet                                                                 



1
C'est en février 1865 que je vis Karl Marx pour la première fois. L'Internationale avait été fondée le 28 septembre 1864 au meeting de Saint-Martin's Hall, et je venais de Paris pour l'informer des progrès de notre jeune association. M. Tolain, aujourd'hui sénateur de la République bourgeoise et l'un de ses représentants à la conférence de Berlin [1], m'avait donné une lettre de recommandation.
J'avais alors 24 ans. De toute ma vie, je n'oublierai l'impression que fit sur moi cette première rencontre. Marx était souffrant et travaillait au premier volume du Capital, qui ne parut que deux ans plus tard, en 1867. Il craignait de ne pouvoir mener son œuvre à bonne fin et accueillait toujours les jeunes avec sympathie, car, disait-il "il faut que je prépare ceux qui, après moi, continueront la propagande communiste".
Karl Marx est une des rares personnalités qui furent à même d'occuper une place de premier plan à la fois dans les sciences et dans l'activité publique ; il les liait de façon si intime qu'il est impossible de bien le comprendre si on sépare le savant du lutteur socialiste.
Tout en estimant que toute science doit être cultivée pour elle-même et qu'on ne doit jamais craindre les conclusions auxquelles la recherche scientifique peut aboutir il était d'avis que le savant, s'il ne veut pas déchoir, ne doit jamais cesser de participer activement à la vie publique, ne doit pas rester confiné dans son cabinet de travail ou dans son laboratoire comme un ver dans son fromage, sans se mêler à la vie, aux luttes sociales et politiques de ses contemporains.
"La science ne doit pas être un plaisir égoïste, disait Marx, ceux qui ont la chance de pouvoir se consacrer à des études scientifiques doivent être les premiers à mettre leurs connaissances au service de l'humanité". "Travailler pour l'humanité" était une de ses expressions favorites.
Il n'était pas venu au communisme pour des considérations sentimentales, quoiqu'il fût profondément sensible aux souffrances de la classe ouvrière, mais par l'étude de l'histoire et de l'économie politique. Il affirmait que tout esprit impartial, que n'influençaient pas des intérêts privés ou que n'aveuglaient pas des préjugés de classe, devait nécessairement arriver aux mêmes conclusions que lui.
Mais s'il étudiait le développement économique et politique de la société humaine sans idée préconçue, il n'écrivait que dans l'intention bien arrêtée de faire largement connaître le résultat de ses recherches et avec la ferme volonté de donner une base scientifique au mouvement socialiste qui, jusque-là, errait dans les brumes de l'utopie. Il ne se produisait en public que pour aider au triomphe de la classe ouvrière dont la mission historique est d'instaurer le communisme dès qu'elle aura pris en mains la direction politique et économique de la société...
Marx ne limita pas son activité au pays où il était né : "Je suis un citoyen du monde, disait-il, et je travaille là où je me trouve". Et, en effet, partout où le conduisirent les événements et les persécutions politiques, en France, en Belgique et en Angleterre, il prit une part des plus actives aux mouvements révolutionnaires qui s'y développaient.
Mais ce n'est pas l'agitateur socialiste inlassable, incomparable, c'est le savant qui m'apparut tout d'abord dans ce cabinet de travail de Maitland Park Road, où les camarades affluaient de tous les coins du monde civilisé pour interroger le maître de la pensée socialiste. Cette pièce est devenue historique, et il faut la connaître pour pénétrer dans l'intimité de la vie intellectuelle de Marx.
Elle était située au premier étage et la large fenêtre par où la lumière entrait, abondante, donnait sur le parc. Des deux côtés de la cheminée et vis-à-vis de la fenêtre se trouvaient des rayons chargés de livres, en haut desquels des paquets de journaux et de manuscrits montaient jusqu'au plafond. Vis-à-vis de la cheminée et de l'un des côtés de la fenêtre, il y avait deux tables couvertes de papiers, de livres et de journaux. Au milieu de la pièce, à l'endroit le mieux éclairé, se trouvait une petite table de travail très simple, longue de trois pieds et large de deux, avec un fauteuil tout en bois. Un divan en cuir était placé entre le fauteuil et les rayons de livres, face à la fenêtre ; Marx s'y étendait de temps à autre pour se reposer. Sur la cheminée, des livres encore se mêlaient aux cigares, aux allumettes, aux boîtes à tabac, aux pèse-lettres, aux photographies de ses filles, de sa femme, de Wilhelm Wolff et de Friedrich Engels.
Marx était grand fumeur. "Le Capital ne me rapportera jamais ce que m'ont coûté les cigares que j'ai fumés en l'écrivant", me disait-il. Mais il était encore plus grand gaspilleur d'allumettes : il oubliait si souvent sa pipe ou son cigare, il devait si souvent les rallumer qu'il vidait les boîtes d'allumettes avec une rapidité incroyable.
Marx ne permettait à personne de mettre de l'ordre, ou plutôt du désordre, dans ses livres et ses papiers. Car leur désordre n'était qu'apparent : en réalité tout était à sa place, et il trouvait toujours sans peine le livre ou le cahier dont il avait besoin. Même au cours d'une conversation, il s'interrompait souvent pour montrer dans le livre un passage ou un chiffre qu'il venait de citer. Il ne faisait qu'un avec son cabinet de travail où livres et papiers lui obéissaient comme les membres de son corps.
Dans la façon de placer ses livres, il ne faisait aucun cas de la symétrie formelle : les in-quarto, les in-octavo et les brochures se pressaient les uns contre les autres. Il les rangeait non d'après leurs dimensions, mais d'après leur contenu ; ils étaient ses instruments de travail, et non des objets de luxe. "Ce sont mes esclaves. disait-il, et ils doivent me servir comme je l'entends". Il les maltraitait sans égard pour leur format, leur reliure, la beauté du papier ou de l'impression ; il cornait les pages, couvrait les marges de coups de crayon, soulignait tel ou tel passage ; il n'y faisait pas de notes, mais marquait d'un point d'exclamation ou d'interrogation les endroits où l'auteur passait la mesure. Son habitude de souligner lui permettait de retrouver aisément le passage cherché. Il lisait et relisait, à des années d'intervalle, ses cahiers de notes et les passages soulignés dans ses livres, pour les garder fidèlement dans sa mémoire, qui était d'une netteté et d'une précision extraordinaires. Il l'avait exercée dès sa jeunesse, selon le conseil de Hegel, en apprenant par cœur des vers dans des langues qu'il ignorait.
Il connaissait par cœur Henri Heine et Goethe, qu'il citait souvent dans sa conversation. Il lisait les poètes de toutes les littératures européennes. Tous les ans, il relisait Eschyle dans le texte grec original. Il admirait Eschyle et Shakespeare qu'il considérait comme les deux plus grands génies dramatiques qu'ait produits l'humanité. Il s'était livré à des études approfondies sur Shakespeare qui lui inspirait une admiration sans bornes et dont il connaissait tous les personnages, même les plus insignifiants. Toute la famille Marx professait un véritable culte pour le grand dramaturge anglais ; ses trois filles le savaient par cœur. Après 1848, voulant se perfectionner dans la connaissance de l'anglais qu'il lisait bien, il rechercha et classa toutes les expressions propres à Shakespeare ; il en fit autant pour une partie de l'œuvre polémique de William Cobbet, qu'il avait en très haute estime. Dante et Robert Burns étaient au nombre de ses poètes favoris, et il avait grand plaisir à écouter ses filles déclamer ou chanter les satires ou les poèmes d'amour du poète écossais.
Cuvier, travailleur infatigable et l'un des grands maîtres de la science, avait installé au Museum de Paris, dont il était le directeur, un certain nombre de cabinets de travail pour son usage personnel. Chacun d'eux, destiné à une occupation particulière, contenait les livres, instruments et matériel anatomique nécessaires. Quand il se sentait fatigué d'un travail, Cuvier passait dans un autre cabinet, s'y livrait à un autre genre d'étude. On prétend que ce simple changement d'occupations intellectuelles était un repos pour lui.
Marx était aussi infatigable que Cuvier, mais il n'avait pas les moyens de se faire installer plusieurs cabinets de travail. Pour se reposer, il arpentait sa chambre ; de la porte à la fenêtre, son passage était marqué sur le tapis usé jusqu'à la corde par une raie aussi nette qu'une piste dans une prairie.
De temps à autre, il s'étendait sur le divan et lisait un roman : il en lisait jusqu'à deux ou trois à la fois, allant de l'un à l'autre. Comme Darwin, il était grand liseur de romans. Il aimait surtout ceux du dix-huitième siècle, et particulièrement le Tom Jones de Fielding. Les auteurs modernes qu'il lisait le plus étaient Paul de Kock, Charles Lever, Alexandre Dumas père et Walter Scott dont il considérait l'Old Mortality comme une œuvre magistrale. Il avait une prédilection particulière pour les récits d'aventures et les contes amusants.
Il plaçait Cervantès et Balzac au-dessus de tous les autres romanciers. Il voyait dans Don Quichotte l'épopée de la chevalerie à son déclin, dont les vertus allaient devenir, dans le monde bourgeois naissant, un objet de moquerie et de ridicule. Et il avait une telle admiration pour Balzac qu'il se proposait d'écrire un ouvrage critique sur la Comédie humaine dès qu'il aurait terminé son œuvre économique. Balzac, l'historien de la société de son temps, fut aussi le créateur de types qui, à l'époque de Louis-Philippe, n'existaient encore qu'à l'état embryonnaire et ne se développèrent complètement que sous Napoléon III, après la mort de l'écrivain. Marx lisait couramment toutes les langues européennes et en écrivait trois : l'allemand, le français et l'anglais, si bien que ceux qui possédaient ces langues en étaient étonnés. "Une langue étrangère est une arme dans les luttes de la vie", avait-il l'habitude de dire.
Il avait une grande facilité pour les langues et ses filles en héritèrent. A 50 ans, il entreprit l'étude du russe et, quoique cette langue n'eût aucun rapport étymologique avec les langues anciennes et modernes qu'il connaissait, il en savait assez au bout de six mois pour trouver plaisir à la lecture des poètes et écrivains russes qu'il aimait le plus : Pouchkine, Gogol et Chtchédrine. S'il entreprit l'étude du russe, ce fut pour pouvoir lire les documents rédigés par les commissions d'enquêtes officielles dont le gouvernement du tsar empêchait la divulgation à cause de leurs révélations terribles. Des amis dévoués les lui envoyaient, et il fut certainement le seul économiste d'Europe occidentale à pouvoir en prendre connaissance.
A part les poètes et les romanciers, Marx avait un moyen original de se distraire : les mathématiques, pour lesquelles il avait une prédilection toute particulière. L'algèbre lui apportait même un réconfort moral ; elle le soutint aux moments les plus douloureux de son existence mouvementée. Pendant la dernière maladie de sa femme, il lui fut impossible de s'occuper de ses travaux scientifiques ordinaires ; il ne pouvait sortir de l'état pénible où le mettaient les souffrances de sa compagne qu'en se plongeant dans les mathématiques. C'est pendant cette période de souffrances morales qu'il écrivit un ouvrage sur le calcul infinitésimal, ouvrage d'une grande valeur, assurent les mathématiciens qui le connaissent... Marx retrouvait dans les mathématiques supérieures le mouvement dialectique sous sa forme la plus logique et la plus simple. Une science, disait-il, n'est vraiment développée que quand elle peut utiliser les mathématiques.
Sa bibliothèque, qui comptait plus de mille volumes soigneusement rassemblés au cours d'une longue vie d'études ne lui suffisait pas : il fut pendant des années un hôte assidu du British Museum dont il appréciait fort le catalogue.
Ses adversaires eux-mêmes ont été obligés de reconnaître l'étendue et la profondeur de ses connaissances qui embrassaient non seulement son domaine propre, l'économie politique, mais aussi l'histoire, la philosophie et la littérature universelle.
Quoiqu'il se couchât à une heure très avancée de la nuit, il était toujours debout entre huit et neuf heures du matin ; il absorbait son café noir, parcourait les journaux et passait dans son cabinet de travail où il travaillait jusqu'à deux ou trois heures de la nuit. Il ne s'interrompait que pour prendre ses repas et faire, le soir, quand le temps le permettait, une promenade du côté de Hampstead Heath ; dans la journée, il dormait une heure ou deux sur son canapé. Pendant sa jeunesse, il lui arrivait de passer des nuits entières à travailler.
Pour lui, le travail était devenu une passion qui l'absorbait au point de lui faire oublier l'heure des repas. Souvent il fallait l'appeler à plusieurs reprises avant qu'il descendît dans la salle à manger, et il avait à peine avalé la dernière bouchée qu'il remontait dans son cabinet.
Il mangeait peu et s'efforçait de remédier à son manque d'appétit en usant de mets fortement épicés, tels que le jambon, le poisson fumé, le caviar et les cornichons ; son estomac payait fatalement pour sa formidable activité cérébrale.
Il sacrifiait tout le corps au cerveau : penser était sa plus grande jouissance. Je l'ai souvent entendu répéter le mot de Hegel, son maître de philosophie au temps de sa jeunesse : "Même la pensée criminelle d'un bandit est plus grande et plus noble que toutes les merveilles du ciel".
Il fallait une constitution vigoureuse pour mener ce mode de vie peu ordinaire et fournir ce travail intellectuel épuisant. Marx était en effet solidement bâti : d'une taille au-dessus de la moyenne, les épaules larges, la poitrine bien développée, il avait le corps bien proportionné, quoique le tronc fût un peu trop long par rapport aux jambes, ce qui est fréquent chez les Juifs. S'il avait fait de la gymnastique dans sa jeunesse, il serait devenu extrêmement fort. Le seul exercice physique qu'il pratiquait régulièrement était la marche ; il pouvait marcher ou gravir des collines pendant des heures, en bavardant et en fumant, sans ressentir la moindre fatigue. On peut affirmer que dans son cabinet il travaillait en marchant, ne s'asseyant que pour de courts moments, afin d'écrire ce que son cerveau avait élaboré tandis qu'il allait et venait dans la pièce. Même en conversant, il aimait marcher, s'arrêtant de temps en temps, quand la discussion s'animait ou que l'entretien prenait de l'importance.
Pendant des années, je l'ai accompagné dans ses promenades du soir à Hampstead Heath ; c'est au cours de ces marches à travers les prairies qu'il fit mon éducation économique. Il développait devant moi, sans peut-être le remarquer, tout le contenu du premier volume du Capital, au fur et à mesure qu'il l'écrivait.
Chaque fois, à peine rentré, je notais de mon mieux ce que je venais d'entendre ; au début, je devais fournir un très gros effort pour suivre le raisonnement de Marx, si complexe et profond. Malheureusement, j'ai perdu ces précieuses notes ; après la Commune, la police a pillé mes papiers à Paris et à Bordeaux.
Je regrette surtout la perte des notes écrites un soir où Marx m'avait exposé, avec cette richesse de preuves et de réflexions qui lui était particulière, sa théorie géniale du développement de la société humaine. J'avais l'impression qu'un voile s'était déchiré devant mes yeux. Pour la première fois. je sentais clairement la logique de l'histoire mondiale et pouvais ramener à leurs causes matérielles les phénomènes, si contradictoires en apparence, du développement de la société et de la pensée humaines. J'étais comme ébloui, et je conservai cette impression pendant des années.
Cette impression, les socialistes de Madrid [2] l'éprouvèrent eux aussi lorsque, avec mes faibles moyens, je développai devant eux cette théorie, la plus géniale des théories de Marx, et, sans aucun doute, une des plus géniales qu'ait jamais conçue un cerveau humain.
Le cerveau de Marx était armé d'une multitude de faits tirés de l'histoire et des sciences naturelles, ainsi que de théories philosophiques, de connaissances et d'observations amassées au cours d'un long travail intellectuel et dont il savait admirablement se servir. On pouvait l'interroger n'importe quand et sur n'importe quoi : on était sûr de recevoir la réponse la plus satisfaisante qu'on pût souhaiter, toujours accompagnée de réflexions philosophiques de portée générale. Son cerveau était comme un navire de guerre encore au port, mais sous pression, toujours prêt à partir dans n'importe quelle direction sur l'océan de la pensée.
Certes, le Capital révèle une intelligence d'une vigueur magnifique et d'un savoir extraordinaire, mais pour moi, comme pour tous ceux qui ont connu Marx de près, ni le Capital, ni aucun de ses autres écrits ne révèlent toute l'envergure de son génie et de son savoir. Il était très au-dessus de ses œuvres.
J'ai travaillé avec Marx ; je n'étais que le secrétaire à qui il dictait, mais j'ai ainsi eu l'occasion d'observer sa façon de penser et d'écrire. Le travail lui était à la fois facile et difficile : facile, parce que d'emblée les faits et les idées concernant le sujet à traiter se présentaient en foule à son esprit ; difficile précisément en raison de cette abondance qui compliquait et rendait plus longue l'exploration complète de ses idées.
Vico disait : "La chose n'est un corps que pour Dieu, qui sait tout ; pour les hommes qui ne voient que l'extérieur, ce n'est qu'une surface".
Marx saisissait les choses à la façon du Dieu de Vico ; il n'en voyait pas seulement la surface, il pénétrait à l'intérieur, en étudiait tous les éléments dans leurs actions et réactions réciproques, isolait chacun de ces éléments et suivait l'histoire de son développement. Puis il passait de la chose au milieu qui l'entourait, observait l'effet de celui-ci sur celle-là, et réciproquement. Il remontait à l'origine de l'objet, aux transformations, évolutions et révolutions qu'il avait subies, pour aboutir enfin à ses effets les plus éloignés. Il voyait non pas une chose isolée, un phénomène en soi sans rapport avec son milieu, mais un monde complexe en mouvement perpétuel.
Et il voulait exprimer toute la vie de ce monde, dans ses actions et réactions si variées et constamment changeantes. Les écrivains de l'école de Flaubert et de Goncourt se plaignent de la difficulté qu'il y a à rendre exactement ce que l'on voit, et cependant ce qu'ils veulent décrire, ce n'est que la surface, l'impression qu'ils ont des choses. Leur travail littéraire n'est qu'un jeu comparé à celui de Marx. Il fallait une puissance de pensée extraordinaire pour saisir la réalité, et un art non moins extraordinaire pour rendre ce qu'il voyait et ce qu'il voulait faire comprendre.
Jamais Marx n'était satisfait de son travail, toujours il y apportait des changements et toujours il trouvait que l'expression était inférieure à la conception...
Marx unissait les deux qualités du penseur génial. Il n'avait par son pareil pour dissocier un objet en ses divers éléments et pour le reconstruire ensuite magistralement dans tous ses détails et ses différentes formes de développement, et en découvrir la connexion interne. Sa démonstration ne s'appuyait pas sur des abstractions, ainsi que le lui ont reproché des économistes incapables de penser. Il n'employait pas la méthode des géomètres qui, après avoir pris leurs définitions dans le milieu environnant, font complètement abstraction de la réalité lorsqu'il s'agit d'en tirer les conséquences. On ne trouvera pas dans le Capital une définition unique, une formule unique, mais une série d'analyses de la plus grande finesse, rendant les nuances les plus subtiles et jusqu'aux moindres différences.
Marx commence par la constatation de ce fait évident que la richesse de la société où domine le mode de production capitaliste apparaît comme une immense accumulation de marchandises. La marchandise - fait concret, et non abstraction mathématique - est donc l'élément, la cellule de la richesse capitaliste. Marx prend la marchandise, la tourne et la retourne dans tous les sens, en met l'intérieur au jour, découvre les uns après les autres tous ses secrets, dont les économistes officiels n'avaient pas eu la moindre idée, bien qu'ils soient plus nombreux et plus profonds que les mystères de la religion catholique. Après avoir examiné la marchandise sous toutes ses faces, il découvre ses rapports avec les autres marchandises dans l'échange, et remonte ensuite à sa production et aux conditions historiques de cette production. Considérant les différentes formes de la marchandise, il montre comment elle passe de l'une à l'autre, comment l'une produit nécessairement l'autre. Le développement logique des phénomènes est présenté avec un art si parfait qu'on pourrait croire que Marx l'a imaginé, et cependant il est tiré de la réalité, c'est l'expression de la dialectique réelle de la marchandise.
Marx travaillait toujours avec une conscience extrême.
Pour chaque fait, chaque chiffre qu'il donnait, il s'en référait aux meilleures autorités. Il ne se contentait pas de renseignements de seconde main, il allait toujours à la source, quelque effort que cela pût lui coûter. Et il était capable de courir à la bibliothèque du British Museum même pour vérifier un fait secondaire. Jamais ses critiques n'ont pu trouver chez lui la moindre inexactitude ou lui prouver que sa démonstration s'appuyait sur des faits ne résistant pas à un examen sérieux.
Cette habitude de remonter aux sources le conduisait à lire les auteurs les moins connus et qu'il est seul à citer. A voir la quantité de ces citations dans le Capital, on serait tenté de croire que l'auteur a pris plaisir à étaler son savoir. Mais il n'en est rien : "J'exerce la justice historique, disait Marx, j'accorde à chacun ce qui lui revient". Il croyait en effet devoir nommer l'écrivain qui avait été le premier à exprimer une idée, ou qui en avait trouvé l'expression la plus exacte, même si c'était un écrivain de peu d'importance et à peine connu.
Sa conscience littéraire était aussi sévère que sa conscience scientifique. Jamais il ne se serait appuyé sur un fait dont il n'était pas tout à fait sûr ; jamais non plus il ne se serait permis de traiter un sujet sans l'avoir étudié à fond. Il ne publiait rien qu'il n'eût remanié à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il eût trouvé la forme qui lui convenait le mieux. L'idée de donner au public une étude insuffisamment travaillée lui était insupportable. Montrer ses manuscrits avant d'y avoir mis la toute dernière main eût été pour lui un martyre. Ce sentiment était si fort qu'il eût préféré - il me le dit un jour - brûler ses manuscrits que de les laisser inachevés.
Sa méthode de travail lui imposait des tâches dont ses lecteurs peuvent difficilement se faire une idée. Ainsi, pour écrire les quelque vingt pages du Capital sur la législation anglaise relative à la protection du travail, il dut lire toute une bibliothèque de Livres bleus contenant les rapports des commissions d'enquête et des inspecteurs de fabriques d'Angleterre et d'Ecosse. Il les lut du commencement à la fin, comme le montrent les nombreux coups de crayon qu'il y donna. Il les mettait au nombre des documents les plus importants, les plus considérables pour l'étude du régime de production capitaliste, et il avait une si haute opinion de ceux qui les rédigèrent qu'il doutait qu'on pût trouver alors dans un autre pays d'Europe "des hommes aussi compétents, aussi impartiaux et aussi nets que les inspecteurs de fabriques d'Angleterre". Il leur a hautement exprimé sa reconnaissance dans la préface de son Capital.
Marx puisa une documentation considérable dans ces Livres bleus, que tant de membres de la Chambre des Communes comme de la Chambre des Lords, à qui ils étaient distribués, n'utilisaient que comme des cibles sur lesquelles on tire pour mesurer, au nombre de pages que la balle traverse, la force de percussion de l'arme. D'autres les rendaient au poids, et ils n'auraient pu faire mieux, car cela permit à Marx de les acheter à bon marché, chez un marchand de vieux papiers de Long Acre, où il allait de temps en temps passer en revue livres et paperasses. Le professeur Beesly a dit un jour que Marx est l'homme qui a le plus utilisé les enquêtes officielles d'Angleterre et les a fait connaître au monde. Le professeur Beesly ignorait sans doute qu'avant 1845 déjà Engels avait tiré des Livres bleus une riche documentation dont il se servit pour écrire son livre sur la situation des classes laborieuses en Angleterre.



2
Pour apprendre à connaître et à aimer le cœur qui battait sous l'enveloppe du savant, il fallait voir Marx au sein de sa famille quand il avait fermé ses livres et ses cahiers, et, le dimanche soir, au milieu de ses amis. Il était alors le plus agréable, le plus spirituel, le plus gai des compagnons. Il riait de tout cœur, et dans ses yeux noirs ombragés par d'épais sourcils, la joie et l'ironie moqueuse brillaient chaque fois qu'il entendait un bon mot ou une répartie bien envoyée.
C'était un père doux, tendre et indulgent. "Les enfants doivent faire l'éducation de leurs parents", avait-il coutume de dire. Jamais il n'a fait sentir à ses filles, qui l'aimaient follement, le poids de l'autorité paternelle. Il ne leur donnait jamais d'ordres, mais leur demandait comme un service ce qu'il désirait d'elles, ou les persuadait de ne pas faire ce qu'il ne voulait pas qu'elles fassent. Et cependant il était obéi comme peu de pères le furent. Ses filles voyaient en lui un ami, et se comportaient avec lui comme avec un camarade. Elles l'appelaient non pas "Père", mais "Maure", un surnom qu'on lui avait donné à cause de son teint foncé, de sa barbe et de ses cheveux d'un noir d'ébène. Par contre, dès avant 1848, les membres de la Ligue des communistes l'appelaient le "père Marx", bien qu'il n'eût pas encore atteint la trentaine.
Il jouait parfois pendant des heures avec ses filles. Celles-ci se rappellent encore les batailles navales et les incendies de flottes entières de bateaux en papier qu'il fabriquait pour elles et qu'il livrait ensuite aux flammes, pour leur plus grande joie, dans un cuvier.
Le dimanche, ses filles ne lui permettaient pas de travailler ; il était à elles pour toute la journée. Quand il faisait beau, toute la famille partait pour une grande promenade à travers champs. On s'arrêtait en route dans une auberge pour boire de la bière de gingembre et manger du pain et du fromage. Lorsque ses filles étaient encore petites, pour que le chemin leur parût moins long, il leur racontait des contes de fées qui n'en finissaient plus, contes qu'il inventait tout en marchant et dont il retardait ou précipitait le dénouement selon la longueur de la route qui restait à faire. Et les petites, en l'écoutant, oubliaient leur fatigue.
Marx possédait une imagination poétique d'une richesse incomparable ; ses premières œuvres littéraires furent des poésies. Madame Marx gardait soigneusement ces œuvres de jeunesse de son mari, mais ne les montrait à personne. Les parents de Marx avaient rêvé pour lui une carrière d'homme de lettres et de professeur. Ils estimèrent qu'il s'abaissait en se consacrant à l'agitation socialiste et en s'occupant d'économie politique, science qui n'était guère estimée, alors, en Allemagne.
Marx avait promis à ses filles d'écrire pour elles un drame sur les Gracques. Malheureusement, il ne put tenir parole ; il eût été intéressant de voir comment celui qu'on appelait le "chevalier de la lutte des classes" eût traité ce tragique et grandiose épisode de la lutte des classes dans le monde antique. Marx nourrissait une foule de projets qu'il ne put réaliser. Il se proposait, entre autres, d'écrire une logique et une histoire de la philosophie ; cette dernière avait été dans sa jeunesse son étude favorite. Il eût fallu vivre cent ans pour exécuter ses plans littéraires et pour donner au monde une partie des trésors que renfermait son cerveau.
Toute sa vie durant, sa femme fut pour lui une compagne au vrai sens, au sens complet du mot. Ils s'étaient connus enfants, avaient grandi ensemble. Marx n'avait pas plus de 17 ans lorsqu'ils se fiancèrent. Ils se marièrent en 1843, après avoir attendu sept ans et ne se quittèrent plus. Madame Marx est morte peu de temps avant son mari. Personne n'avait plus qu'elle le sentiment de l'égalité, bien qu'elle fût née et eût été élevée dans une famille d'aristocrates allemands. Pour elle, les différences et les classifications sociales n'existaient pas. Dans sa maison et à sa table elle recevait les ouvriers en costume de travail avec la même politesse, la même prévenance que s'il se fût agi de princes. Un grand nombre d'ouvriers de tous les pays ont joui de son aimable hospitalité et je suis convaincu qu'aucun d'eux ne s'est jamais douté que celle qui les recevait avec une si simple et si franche cordialité descendait, par les femmes, de la famille des ducs d'Argyll, et que son frère avait été ministre du roi de Prusse… Elle avait tout quitté pour suivre son Karl, et jamais, même aux jours de dénuement extrême, elle ne regretta ce qu'elle avait fait.
Elle avait un esprit enjoué et brillant. Les lettres qu'elle adressa à ses amis, écrites d'une plume légère, sont de vrais petits chefs-d'œuvre et témoignent d'un esprit vif et original. C'était une fête de recevoir une lettre de Madame Marx. Johann-Philipp Becker en a publié plusieurs. Heine, l'impitoyable satirique, craignait l'ironie de Marx, mais il avait une grande admiration pour l'intelligence fine et pénétrante de sa femme. A l'époque où les Marx vivaient à Paris, il fut un hôte assidu de la maison. Marx avait une si haute opinion de l'intelligence et de l'esprit critique de sa femme qu'il me disait en 1866 lui avoir toujours communiqué ses manuscrits et attaché une grande valeur à son jugement. C'est elle qui recopiait les manuscrits de son mari pour l'impression.
Madame Marx eut beaucoup d'enfants. Trois moururent en bas âge, pendant la période de privations que la famille traversa après la révolution de 1848, lorsque, réfugiée à Londres, elle vécut dans deux petites pièces de Dean Street, près de Soho Square. Je n'ai connu que les trois filles. Lorsque je fus introduit pour la première fois chez Marx, en 1865, la plus jeune, qui devint Madame Aveling, était une charmante enfant au caractère de garçon. Marx disait que sa femme s'était trompée de sexe en mettant au monde une fille. Les deux autres formaient le contraste le plus charmant et le plus harmonieux qu'on pût admirer. L'aînée, Madame Longuet, avait comme son père le teint hâlé qui indique la santé, les yeux sombres et les cheveux d'un noir de corbeau. Sa puînée, Madame Lafargue, était blonde et rose, son opulente chevelure frisée avait l'éclat de l'or ; on eût dit que le soleil couchant s'y était réfugié : elle ressemblait à sa mère.
La famille Marx comptait en outre un membre important : Mademoiselle Hélène Demuth. Issue d'une famille de paysans, elle était entrée toute jeune, presque enfant, au service de Madame Marx longtemps avant son mariage, et quand sa maîtresse s'était mariée, elle n'avait pas voulu la quitter. Elle s'était consacrée à la famille Marx avec un tel dévouement qu'elle s'en oubliait elle-même. Elle accompagna Madame Marx et son mari dans tous leurs voyages à travers l'Europe, les suivant lorsqu'ils étaient expulsés.
Elle était le bon génie de la maison, savait se tirer des situations les plus difficiles. C'est grâce à son esprit d'ordre et d'économie, à son ingéniosité que la famille ne manqua jamais du strict nécessaire. Elle s'entendait à tout : elle faisait la cuisine, s'occupait du ménage, habillait les enfants, coupait les vêtements qu'elle cousait avec l'aide de Madame Marx. Elle était à la fois l'économe et le majordome de la maison qu'elle conduisait. Les enfants l'aimaient comme une mère, et elle exerçait sur eux une autorité maternelle, parce qu'elle avait pour eux une affection toute maternelle. Madame Marx considérait Hélène comme une amie très proche et Marx lui témoignait une amitié toute particulière : il jouait aux échecs avec elle et il lui arrivait souvent de perdre la partie.
L'amour d'Hélène pour la famille Marx était aveugle : tout ce que les Marx faisaient était bien, et ne pouvait être que bien. Qui critiquait Marx avait affaire à elle. Elle prenait sous sa protection maternelle quiconque était admis dans l'intimité de la famille. Elle avait, pour ainsi dire, adopté toute la famille Marx. Mademoiselle Hélène a survécu à Marx et à sa femme. Et elle a reporté sur la maison d'Engels, qu'elle a connu dans sa jeunesse, l'affection qu'elle avait pour les Marx.
D'ailleurs, Engels était aussi de la famille. Les filles de Marx l'appelaient leur second père. il était l'alter ego de Marx. Pendant longtemps en Allemagne on ne sépara pas leurs deux noms que l'histoire réunira pour toujours. Marx et Engels ont réalisé, dans notre siècle, l'idéal de l'amitié que les poètes de l'antiquité ont dépeint. Dès leur jeunesse, ils se sont développés ensemble et parallèlement, ils ont vécu dans la plus intime communauté d'idées et de sentiments, participé à la même agitation révolutionnaire et travaillé ensemble tant qu'ils ont pu rester ensemble.
Et ils auraient sans doute mené cette activité commune toute leur vie si les événements ne les avaient pas séparés pendant près de vingt ans. Après l'échec de la révolution de 1848, Engels dut se rendre à Manchester, alors que Marx était obligé de rester à Londres.
Ils continuèrent cependant à avoir une vie intellectuelle commune, s'écrivant presque quotidiennement ce qu'ils pensaient des événements politiques et scientifiques du jour, se faisant part l'un à l'autre de leurs travaux. Dès qu'Engels put se libérer, il se hâta de quitter Manchester pour venir s'établir à Londres, à dix minutes seulement de la maison de son cher Marx. De 1870 jusqu'à la mort de son ami, il ne s'est pas passé un jour où les deux hommes ne se soient vus tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.
C'était une véritable fête pour les Marx quand, de Manchester, Engels leur annonçait sa venue. On parlait longtemps à l'avance de sa visite, et le jour de son arrivée Marx était tellement impatient qu'il ne pouvait travailler. Les deux amis passaient la nuit à fumer et à boire en se racontant tous les événements survenus depuis leur dernière rencontre.
Marx tenait à l'opinion d'Engels plus qu'à toute autre : il reconnaissait en lui un homme capable d'être son collaborateur. Engels était pour lui tout un public. Pour le persuader, pour le gagner à ses idées, aucun travail ne lui semblait trop long. Ainsi, je l'ai vu parcourir à nouveau des livres entiers afin de retrouver les faits dont il avait besoin pour modifier l'opinion d'Engels sur un point secondaire, que j'ai oublié depuis, de la croisade politique et religieuse des Albigeois [3]. Gagner l'adhésion d'Engels était un triomphe pour lui.
Il était fier d'Engels. Il m'énumérait avec satisfaction toutes les qualités morales et intellectuelles de son ami et me conduisit à Manchester exprès pour me le montrer.
Il était rempli d'admiration pour l'extraordinaire variété des connaissances scientifiques d'Engels et craignait sans cesse qu'il ne fût victime d'un accident. "Je tremble toujours, me disait-il, qu'il ne lui arrive malheur au cours de l'une de ces chasses à courre auxquelles il prend part avec passion, galopant à bride abattue à travers champs et franchissant tous les obstacles".
Marx était aussi bon ami que bon époux et bon père. Et il faut dire qu'il trouva dans sa femme et ses filles, dans Hélène et Engels, des êtres qui méritaient d'être aimés par un homme tel que lui.



3
Marx, qui avait commencé par être un des chefs de la bourgeoisie radicale, se vit abandonné dès que son opposition se fit résolue, et traité d'ennemi dès qu'il devint communiste. Après l'avoir insulté, calomnié, traqué et expulsé d'Allemagne, on organisa contre lui et contre ses travaux la conspiration du silence. Le 18-Brumaire [4], qui prouve que de tous les historiens et hommes politiques de l'année 1848, Marx fut le seul à comprendre les causes et à prévoir les conséquences du coup d'Etat du 2 décembre 1851, resta complètement ignoré. Pas un journal bourgeois ne le mentionna malgré son caractère d'actualité.
Misère de la philosophie, réponse à la Philosophie de la Misère de Proudhon, ainsi que la Critique de l'économie Politique [5] eurent le même sort. Mais l'Internationale et la parution du premier volume du Capital rompirent cette conspiration du silence qui avait duré près de quinze ans. Il n'était plus possible d'ignorer Marx. L'Internationale grandissait et remplissait le monde des échos de ses actions. Marx se tenait à l'arrière-plan, faisant agir les autres ; pourtant, bientôt, personne n'ignora plus qu'il était son maître à penser.
En Allemagne, le Parti social-démocrate avait été fondé et grandit bientôt au point de devenir une force avec qui Bismarck flirta avant de passer à la répression. Schweitzer, partisan de Lassalle, publia une série d'articles que Marx appréciait beaucoup et dans lesquels il faisait connaître le Capital au public ouvrier. Sur la proposition de Johann-Philipp Becker, le congrès de l'Internationale adopta une décision attirant l'attention des socialistes de tous les pays sur cet ouvrage qu'il appelait la Bible de la classe ouvrière [6].
Après l'insurrection du 18 mars 1871, où on voulut voir la main de l'Internationale, et après la défaite de la Commune, que le Conseil général de l'Internationale défendit contre la campagne de calomnies de la presse bourgeoise de tous les pays, le nom de Marx devint célèbre dans le monde entier.
On reconnut en lui le théoricien irréfutable du socialisme scientifique et l'organisateur du premier mouvement ouvrier international. Le Capital devint le manuel des socialistes de tous les pays : tous les journaux socialistes et ouvriers popularisèrent ses théories, et en Amérique, au cours d'une grande grève qui avait éclaté à New York, on en diffusa des passages sous forme de tracts pour encourager les ouvriers à la résistance et leur prouver que leurs revendications étaient justes.
Le Capital fut traduit dans les principales langues d'Europe : en russe, en français et en anglais ; on en publia des extraits en allemand, en italien, en français, en espagnol et en hollandais. Et chaque fois qu'en Europe ou en Amérique les adversaires de la théorie de Marx tentaient de réfuter ses thèses, les économistes socialistes trouvaient une réponse qui leur fermait la bouche. Aujourd'hui le Capital est devenu réellement la Bible de la classe ouvrière, comme l'avait appelé le congrès de l'Internationale.
Mais la part active que Marx prenait au mouvement socialiste international lui laissait moins de temps pour ses travaux scientifiques. La mort de sa femme et de sa fille aînée, Madame Longuet, devait être funeste à ces derniers.
Un attachement profond liait étroitement Marx à sa femme dont la beauté avait fait sa joie et sa fierté, et dont la douceur et le dévouement avaient allégé sa vie mouvementée de socialiste révolutionnaire nécessairement en butte aux privations. La maladie qui emporta Madame Marx devait abréger les jours de son mari. Au cours de cette maladie longue et douloureuse, les veilles, les émotions, le manque d'air et d'exercice fatiguèrent l'esprit et le corps de Marx. Il contracta une bronchite qui faillit l'emporter.
Madame Marx mourut le 2 décembre 1881, en communiste et en matérialiste, ainsi qu'elle avait toujours vécu. La mort ne lui faisait pas peur. Lorsqu'elle sentit que la fin approchait, elle s'écria: "Karl, mes forces sont brisées".
Ce furent ses dernières paroles intelligibles. Elle fut enterrée, le 5 décembre, au cimetière d'Highgate, dans la section des "réprouvés" (unconsecrated ground, en terre profane). On n'annonça pas ses funérailles : c'était conforme aux habitudes de toute sa vie et de celle de Marx... Seuls quelques amis intimes l'accompagnèrent au lieu de son dernier repos... Avant de se séparer, Engels prononça un discours sur sa tombe.
Dès lors, la vie de Marx ne fut plus qu'une suite de souffrances physiques et morales qu'il supporta stoïquement, et qui s'aggravèrent encore lorsque, un an plus tard, sa fille aînée, Madame Longuet, mourut subitement. Il en fut brisé et ne s'en releva plus.
Il expira assis devant sa table de travail, le 14 mars 1883, dans sa 65° année.

Paul Lafargue

Notes
[1] Convoquée par Guillaume II, elle avait pour objet "la protection du travail" (1890). (N. R.)
[2] Après la défaite de la Commune, Lafargue émigra en Espagne où il fut chargé par Marx et le Conseil général de la I° Internationale de combattre les anarchistes bakouninistes. (N. R.)
[3] La secte religieuse des Albigeois s'était répandue dans le Midi de la France, aux environs d'Albi. Le pape prêcha contre elle une croisade des seigneurs du Nord de la France. La guerre qui s'ensuivit dura de 1209 à 1229. Les Albigeois, qui s'attaquaient au faste des cérémonies catholiques et à la hiérarchie ecclésiastique, traduisaient sous une forme religieuse les protestations de la population commerçante et artisanale des villes du Midi contre la féodalité. Ils recueillirent l'adhésion de la noblesse du sud de la France, désireuse de sauvegarder ses privilèges, menacés par les féodaux du Nord et de séculariser les terres du clergé. (N. R.)
[4] Marx écrivit Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte de décembre 1851 à mars 1852. L'ouvrage parut en mai 1852. (N. R.)
[5] Publié en 1859. (N. R.)
[6] Cette résolution fut adoptée au Congrès de la I° Internationale tenu à Bruxelles en septembre 1868. (N. R.)

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