samedi 25 juin 2011

Résumé partiel de « Crédit à mort

 La décomposition du capitalisme et ses critiques » d'Anselm Jappe 

Une Note de lecture sur Anselm Jappe, Crédit à mort. La décomposition du capitalisme et ses critiques, Lignes, 2011.

Ce nouvel ouvrage d’Anselm Jappe est un second moment d’écriture qui suit logiquement le réassemblage de la critique de la valeur qu’il avait proposé au public francophone dans son ouvrage Les Aventures de la marchandise (2003). Composé de divers articles rédigés entre 2007 et 2010 que l’on peut très bien lire séparément, ce nouvel ouvrage s’applique à interpréter de manière illustrative et quasi méthodique certains des traits marquants de la seconde moitié de la première décennie de ce siècle (la fin de l’art, la marchandisation de la culture, la destruction de la planète, la fin de la politique, le recours à la violence, l’autodestruction du capitalisme…), au regard du fondement théorique posé et rassemblé précédemment. Et c’est le premier intérêt de l’ouvrage de ne pas être un simple commentaire inquiet sur « la crise »,  mais d’adopter une grille de lecture forte et originale, et qui plus est en rupture à la fois avec les appels à une moralisation du capitalisme comme avec l’interprétation « marxiste traditionnelle ». C’est donc seulement après cette longue traversée du désert théorique (qui commence pour cet auteur dès 1993 avec la parution de son premier essai théorique sur Guy Debord) rendue nécessaire par l’effondrement et l’inadéquation des grandes idéologies, qu’Anselm Jappe cherche désormais à appliquer dans cet ouvrage cette théorisation qualifiée de « critique de la valeur » et développée dans toute une mouvance multiforme qui va des revues allemandes Krisis et Exit ! (dont le principal théoricien et inspirateur est Robert Kurz), à l’ouvrage fondateur de l’américain Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale (Mille et une nuits, 2009) [1]. Pour autant, ce présent ouvrage n’a pas pour clé nécessaire la lecture du précédent car il contient à des moments opportuns des résumés de la critique de la valeur, si bien que cet ouvrage peut aussi se concevoir comme une sorte d’introduction à celle-ci.
 
Le livre étant sous-titré « la décomposition du capitalisme et ses critique»s », ces dernières sont vivement prises à parti dans les divers articles afin de dégager ce qui paraît valable chez elles et ce qui leur échappe pour saisir la réalité de la crise contemporaine du capitalisme. Car pour l’auteur, plusieurs de ces critiques ont trop longtemps pensé que le caractère capitaliste de la production apparaissait extérieurement au procès de travail, travail qui en lui-même d’après ces théorisations devait être complètement naturalisé en tant que créateur « en soi » de toute richesse et comme simple activité instrumentale, comme si le travail était en quelque sorte l'essence générique de l'homme captée extérieurement par le capital. Comme l’a montré Postone, le capitalisme est ainsi défini par le « marxisme ricardien » (selon l’expression de Hans-Georg Backhaus[2]) comme un mode de distribution critiqué « du point de vue du travail ». Autrement dit, le marxisme traditionnel a considéré la notion de travail mobilisée par Marx comme la forme transhistorique du métabolisme avec la nature alors que l’analyse que le Marx de la maturité fait du travail concerne le travail sous le capitalisme. Ces visions du « marxisme traditionnel » ont alors mis seulement au centre de leur réflexion la théorie de l’exploitation du surtravail et celle de l’appropriation privée du surproduit social par la classe capitaliste, proposant pour seule critique du capitalisme, un changement du mode de distribution de la valeur qui se voit de par la naturalisation de son contenu – le travail – complètement acceptée[3]. A propos des luttes contre les licenciements (comme pour les « récupérations » d’usine) ou des gens inquiets de perdre leur travail, Jappe estime ainsi, à rebours de la gauche, que leur colère « n’a rien d’émancipateur en tant que tel ». C’est que pour les thuriféraires du capitalisme comme pour sa critique marxiste (critique qui est restée immanente aux formes sociales capitalistes), « la marchandise, l’argent, et la valeur sont des choses qui ‘‘ vont de soi ’’ et qu’on trouve dans presque toutes les formes connues de vie sociale à partir de la Préhistoire. Les mettre en discussion semble aussi peu sensé que contester la force de gravitation. Une discussion n’est plus possible que pour ce qui regarde le capital et la plus-value, les investissements et les salaires, les prix et les classes, donc lorsqu’il s’agit de déterminer la distribution de ces catégories universelles qui règlent les échanges entre les hommes. C’est là le terrain où peuvent se manifester les différentes conceptions théoriques et sociales » [4]. A l’inverse de ces visions, la critique de la valeur et du fétichisme de la marchandise soutient que le capitalisme doit être saisi par une analyse plus profonde, en tant que forme particulière et inédite de vie et de socialisation, comme forme radicalement différente de médiation sociale constituée par le travail sous le capitalisme, un travail qui n’a rien d’une essence sociale transhistorique (d’où le Manifeste contre le travail du groupe Krisis auquel Jappe a appartenu[5]). L’auteur égratigne ainsi à plusieurs reprises les théoriciens les plus connus de cette gauche radicale, altermondialiste ou marxiste. Negri, Badiou, Zizek ou l’Insurrection qui vient en prennent chacun à leur tour pour leur grade et le chapitre consacré à la violence politique est une mise en garde sans détour à Julien Coupat et ses amis : « si la guerre civile - la vraie - éclatait, il ne serait pas difficile d’imaginer qui seraient les premiers à se trouver réveillés en pleine nuit et collés au mur sans façon, tandis qu’on viole les femmes et qu’on tire sur les enfants…» (p. 90).
Quelle est alors la spécificité de cette saisie des bases sociales de la production capitaliste dont Anselm Jappe se réclame ? Prenons seulement un angle précis. Dans la société déterminée par la marchandise, c’est-à-dire sous le capitalisme, le travail quel qu’il soit, a toujours une double face avait-il montré dans son livre précédent. À première vue, le travail semble être seulement concret, et détermine la face d’usage d’une marchandise. Mais il possède aussi une autre face de par sa situation, une face abstraite, qui dérive de la fonction socialement médiatisante que possède le travail [6]. C’est là un caractère social historiquement spécifique du travail sous le capitalisme. Cette face abstraite de tout travail (qui est appelée le « travail abstrait ») est comme un « objet fantomatique » (R. Kurz), c’est-à-dire invisible, mais constitue pour autant l’essence sociale de la société capitaliste-marchande car il y opère sa « synthèse sociale ». C’est cette face abstraite – socialement médiatisante - du travail qui va être le contenu de la valeur et donc du capital (de la valeur qui se valorise au travers d’un processus social de dépense tautologique du travail). Ce n’est pas l’objectivation de la dépense de travail en soi qui constitue la valeur. La valeur est plutôt l’objectivation de cette fonction sociale particulière du travail sous le capitalisme. La substance sociale de la valeur, qui est donc aussi l’essence déterminante de la société capitaliste, est donc le travail dans sa fonction historiquement déterminée d’activité socialement médiatisante. La valeur est alors forme temporellement déterminée de richesse sociale et de médiation sociale objectivée, propre à la seule formation sociale capitaliste où les rapports sociaux sont constitués pour la première fois par le travail. C’est alors le travail - et non pas la séparation entre l’acte d’usage et l’acte d’échange comme le pensait encore Alfred Sohn-Rethel [7] - qui rend possible qu'une abstraction réelle conduise la société. Ici la valeur n’est plus une catégorie transhistorique comme dans sa compréhension par le « marxisme ricardien ». Avant même de critiquer la distribution de la valeur et la formation de la survaleur, une critique anticapitaliste doit saisir selon lui que derrière la valeur se cache déjà un rapport social de production particulier, que l’on doit comprendre comme un lien social objectivé, une forme de vie sociale historiquement inédite car propre à l’interdépendance sociale sous le capitalisme constituée par le travail. Critiquer ainsi le capitalisme au niveau de ses structures profondes, c’est donc d’abord critiquer cette forme sociale, la valeur.
 
C’est presque avec prudence, sans programmatisme [8] ou promesses de lendemains qui chantent forcément, que l’auteur va aborder de manière éparse dans les articles, les « pistes » probables à emprunter. L’émancipation sociale remarque-t-il, si elle n’a rien d’automatique, elle reste possible car la reproduction humaine ne s’est pas toujours basée sur le mouvement de la valeur marchande. Cela existe peut-être sous sa forme complète, depuis quelque chose comme deux cents ans, et cela n’a pris en profondeur toute la structuration profonde de la société que depuis la Deuxième guerre mondiale. C’est donc certes un phénomène historique très important mais qui n’est certainement pas destiné à durer pour toujours. On peut très bien penser poursuit-il, que la forme de vie sociale que nous connaissons ne soit finalement qu’une « parenthèse dans l’histoire de l’humanité ». Que faire alors ? Parce que la critique de la valeur veut aller au-delà de la conception du rapport social capitaliste en termes de rapport d’appropriation juridique-externe de la survaleur par un groupe particulier et parce que le double caractère de cette forme de vie sociale et sphère séparée de la vie qu'est le travail et non le marché et la propriété privée des moyens de production, constitue le noyau social du capitalisme, cette critique met la barre de l’émancipation sociale à un niveau qui se veut plus profond et qui empêche complètement de voir dans la « politique » une solution. Car il ne s'agit plus de s’approprier les moyens de production pour les faire marcher à l’aune de l’intérêt général de la société c’est-à-dire de libérer le travail du capital, il s’agit de se libérer du travail en tant que tel. Et cela non pas en faisant travailler les machines à la place des humains car le mode industriel de production est la « matérialisation du procès de valorisation » remarquait déjà Postone [9] (la technologie n'est pas neutre comme l’a cru le marxisme traditionnel toujours favorable au productivisme et à l’industrialisation), mais en abolissant une activité posée au centre de la structuration profonde d’une vie sociale qui n’a pas toujours été comme telle. « La seule chance écrit Jappe, est celle de sortir du capitalisme industriel et de ses fondements, c’est-à-dire de la marchandise et de son fétichisme, de la valeur, de l’argent, du marché, de l’Etat, de la concurrence, de la Nation, du patriarcat, du travail et du narcissisme, au lieu de les aménager, de s’en emparer, de les améliorer ou de s’en servir » (p. 52). L’émancipation sociale se situe ainsi dans le basculement des médiations sociales structurantes de « notre » société capitaliste-marchande (le travail, l’argent, la valeur, le capital…) vers d’autres formes de médiations moins fétichistes et moins mutilantes, et cela ne peut se faire que dans le cadre de la grande échelle sociale. Il faut qu’une société d’individus librement associés ne se médiatise plus à travers la production de marchandises et la valorisation de la valeur. Il faut inventer d’autres médiations sociales, il faut trouver un type de « synthèse sociale » autre que celui opéré sous le capitalisme, il faut changer les structures profondes de l’être social sous le capitalisme. Mais se demandant pourquoi il est si difficile d’imaginer réellement la fin du capitalisme, il note : « L’idée même suscite une peur bleue. Tout le monde pense avoir trop peu d’argent, mais chacun se sent menacé dans son existence, même sur le plan psychique, si l’argent fait mine de se dévaloriser et de perdre son rôle dans la vie sociale. […] Il y a un accord général au moins sur une chose : il faut continuer à vendre, à se vendre, et à acheter. […] Il faudrait combattre le sujet automate du capital, qui habite également dans chacun de nous, et donc une partie de nos habitudes, goûts, paresses, inclinations, narcissismes, vanités, égoïsmes… Personne ne veut regarder le monstre en face. ». Mais si personne ne veut penser à la fin du capitalisme, la crise profonde de la forme dominante de la socialisation, peut mettre d’après l’auteur le problème au calendrier historique. C’est là toute une autre dimension de l’ouvrage et de sa théorisation.
 
Car les marxistes remarque-t-il, quelles que soient leurs différences par ailleurs, ont toujours lu et lisent encore la théorie de la crise chez Marx comme une théorie de la distribution inégale de la richesse (distribution inégale qui trouverait aujourd’hui sa source dans la spéculation, la dérégulation, la recherche de surprofits sur les marchés financiers). Pour Jappe au contraire, c’est là méconnaître l’existence même d’une « limite interne » au capitalisme [10]. Parce qu’une crise d’autodestruction du capitalisme serait inscrite « in nuce » dans sa logique de base, une théorie du capitalisme est forcément une théorie de sa crise permanente et absolue (une « théorie de la crise » reformulée notamment par Robert Kurz[11]). C’est là un des intérêts majeurs du livre, l’exposition d’une nouvelle structure théorique qui permette de comprendre un processus de crise du capitalisme qui a commencé dans les années 1970. Quel est le gros de son propos ? Cette dynamique folle et autodestructrice du capitalisme dérive du fait que plus il développe sa logique, plus le capital perd sa substance (le travail abstrait) et donc plus la valeur s’effondre, car telle serait la contradiction nécessaire de sa logique de base : « devoir réduire – à cause de la concurrence – par des technologies et de la rationalisation, le travail humain qui constitue en même temps et paradoxalement la seule source de la valeur » (p. 195). Par l’augmentation du capital fixe qui permet des gains de productivité, la substance sociale du capital (le travail abstrait) est toujours plus réduite et tend avec les gains de productivité issus de la « révolution de la microélectronique » vers une limite absolue où le capital n’est plus capable de reproduire la société qu’il constitue de par son mouvement. Se faire exploiter devient alors un privilège rare. Dans les centres capitalistes occidentaux où l’appareil productif est de plus en plus automatisé, les humains sont ainsi de plus en plus « non-rentables » et donc « superflus » pour la machine sociale de la valorisation et la société fétichiste capitaliste. Dans les centres capitalistes (les pays de la Triade), les masses de travailleurs improductifs de valorisation croissent sans cesse. Plus de 25% de l’activité mondiale est ainsi assurée par deux cents multinationales qui emploient seulement 0,75% de la population mondiale, c’est-à-dire que la population directement productive de capital (travail productif) représenterait probablement d’après André Gorz, moins de 10% de la population active des pays dits développés [12]. Ainsi, au fur et à mesure d’un certain niveau d’incubation de sa propre logique mortelle, le capitalisme est ainsi un système fou et aveugle qui s’effondre sur lui-même car il scie la branche sur laquelle il est pourtant assis. Mais attention remarque Jappe, cette crise profonde ne débouche sur aucun dépassement positif et automatique du capitalisme, l’espace ouvert n’est que celui d’un vaste « processus de barbarisation » qui n’a rien des lendemains qui chantent. Au travers des politiques néolibérales dégraissant l’Etat social bourgeois et du virage du « capitalisme vert », partout s’installe une administration du désastre capitaliste qui évacue de la reproduction humaine les « déchets » humains (Zygmunt Baumaun).
Loin de comprendre la crise de 2008 (comme l’éclatement des bulles précédentes) comme une offensive du capital (la crise comme stratégie du choc) et de penser que le capitalisme est finalement en bonne santé, ce à quoi nous assistons est au contraire une crise mortelle pour le capitalisme. Le néolibéralisme, la mondialisation, la financiarisation ne sont pas des signes de bonne santé et d’offensive du capital soutient l’auteur, mais plutôt des expressions visibles de sa fuite en avant vers sa « limite interne ». Tous ces phénomènes n’ont formé que des « béquilles » (p. 110) à la crise profonde de la valeur. Finalement écrit Jappe, « le néolibéralisme était, au contraire, la seule manière possible de prolonger le système capitaliste » (p. 109). L’échelle nationale de la production de valeur comme les « faux frais » qui constituaient l’Etat social Providence (permis par une ponction sur la valorisation capitaliste assise durant les Trente Glorieuses sur des gains de productivité importants), devaient forcément être transformés et réduits, au vu de l’effondrement de la valeur. A l’inverse de la critique anti-libérale, Jappe se refuse à donner toute la faute de la crise aux spéculateurs, à l’oligarchie (thème très à la mode), aux mégabanques ou aux politiciens corrompus et faire une chasse à un groupe limité de personnes pour tenter de sauver le système, comme le font les populismes de droite comme de gauche. La crise n’est que superficiellement une « crise financière », c’est une crise de l’ « économie réelle », une crise du capitalisme. La croissance des années 1980 et 1990 ne fonctionnait déjà plus sur aucune base autonome réelle, la société capitaliste n’a ici réussi à prolonger son existence qu’en consommant sa croissance future espérée au travers du crédit. La nouvelle économie des bulles spéculatives qui naissait, n’était pas un dépassement de la constitution de la synthèse sociale par le travail créateur de valeur, mais une autre béquille provisoire pour masquer que le roi était nu, les bulles de ces dernières décennies étant de plus en plus rapprochées, importantes et leurs conséquences toujours plus dévastatrices. Si « le crédit, qui est un profit consommé avant d’avoir été réalisé, peut reporter le moment où le capitalisme atteindra ses limites systémiques, mais il ne peut pas l’abolir. Même le plus bel acharnement thérapeutique doit se terminer un jour » (p. 111). La bulle spéculative va ainsi crever un jour, on découvrira que depuis des décennies finalement le système capitaliste mais aussi tous les Etats et les personnes qui vivent qu’au travers du mouvement de la société capitaliste-marchande, ne vivent qu’à crédit. La société capitaliste ne simulant plus sa « bonne marche » qu’au travers du crédit, il y a toujours une tendance à continuer à engager des sommes toujours plus grandes, peut-être jusqu’à la mort.
 
Toute une autre partie du livre développe aussi à partir de la « théorie de la crise », une compréhension intéressante de la signification profonde de la crise écologique généralisée. Car pour Jappe, la logique de la valeur conduit non seulement à une « limite interne » absolue, mais aussi à une « limite externe » située dans la nature. Face au mécanisme de l’effondrement de la valeur incorporée par marchandise (des produits de moins en moins chers pour être compétitifs) qui pousse aussi à la baisse de la survaleur obtenue par marchandise, il existe un seul phénomène (provisoire) de compensation pour ces entreprises plongées dans la guerre économique intercapitaliste de la concurrence. Si la survaleur obtenue par marchandise est moindre, il faut compenser cela par l’augmentation de l’échelle de la production de marchandises, il faut produire toujours plus en utilisant davantage de matières premières pour fabriquer toujours plus de marchandises afin de tenter d’annuler l’effondrement de la valeur. Mais si la valeur n’augmente plus guère dans les centres capitalistes depuis trente ans, en revanche, pour rester sur ce « sur place », ce qui augmente et accélère c’est la consommation de ressources, la pollution et la destruction. La société capitaliste-marchande est la première société dont le dynamisme aveugle est autodestructeur, car « le capitalisme écrit Anselm Jappe, est comme un sorcier forcé à jeter tout le monde concret dans le chaudron de la valorisation et la marchandisation, pour éviter que tout s’arrête » [13]. Le capitalisme évite ainsi sa fin (la réduction de la valeur) en courant plus vite que la tendance qu’a la valeur à s’écrouler sous son propre poids, et grâce à une augmentation continuelle de la production matérielle ravageant tout le monde concret. Les ruines du monde concret dévasté sont le trognon de pomme qui reste après le passage de la logique de la valeur, car le concret n’est que le support du processus aveugle de valorisation. La prise en compte de la finitude du monde concret, comme le croient certains, est totalement impossible au sein d’un tel monde social déterminé par la logique abstraite de la valeur qui meut la totalité de cette société présente. Ce serait s’aveugler que de penser de manière extrémiste que l’on puisse réguler le capitalisme comme on l’entend à gauche et chez certains écologistes, ce serait s’aveugler parce qu’il régule déjà l’ensemble de la vie sociale moderne dans les « conditions sociales muettes » (Marx) qu’il constitue, parce que cette crise écologique généralisée est déjà inscrite dans le déploiement de sa logique de base qui est sa forme même d’existence. Sur ce point soyons en sûr, pour Jappe, la société capitaliste-marchande ne sera jamais éco-compatible. On ne chevauche pas le tigre lancé dans une course folle. La crise écologique généralisée ne peut pas trouver de solution dans le cadre de la société capitaliste-marchande. Il faut sortir totalement de ce monde social là en faisant basculer l’ensemble des médiations sociales présentes vers une autre forme radicalement différente de vie sociale. Dans cette interprétation proposée par l’auteur, la finitude de la planète si elle est un fait naturel, c’est son agression par la dynamique de la forme capitaliste de vie sociale qui est sociale et historique. Cette forme historiquement spécifique d’agression est la matérialisation concrète et visible de la forme dynamique, aveugle, folle et autodestructrice spécifique à la société capitaliste-marchande qui se crée et s’avance devant elle-même, comme un mur infranchissable, sa propre limite externe. Et plus le capitalisme s’approche de sa limite interne absolue, plus il se rapproche de manière concomitante de sa limite externe. Cette forme d’agression est l’envers, c’est-à-dire l’autre face nécessaire de la forme de dynamique autodestructrice de cette société. Cette forme d’agression vis-à-vis de la planète ne peut être naturalisée ou être comprise de manière transhistorique comme le fait de l’action instrumentale et générale de l’homme sur la nature (par exemple en partant de la « révolution néolithique » pour expliquer la forme d’agression contemporaine sur la nature, comme chez Michel Bounan ou Philippe Godard). Certainement que d’autres formes de société composées d’autres rapports sociaux ont aussi exercé une forme d’agression sur la nature sur l’île de Pâques ou ailleurs, mais la forme d’agression à laquelle présentement nous avons à faire, doit être saisie en rapport avec la société spécifique contemporaine qui l’a engendré. La crise écologique généralisée doit être comprise de manière historiquement spécifique, c’est-à-dire comme étant le déploiement logique de la dynamique nécessaire mais autodestructrice de la société mue par la valeur, et non comme une sorte de « démesure » anthropologique et morale liée à une prétendue nature humaine qui reste tout particulièrement une illusion occidentale[14]. L’écologisme radical doit certainement mieux spécifier sa critique au lieu de démarrer sur des grands discours universels et généraux sur la « nature humaine », l’« hybris », « l’humanité », voire parfois « le cours de toute l’histoire humaine depuis le néolithique », qui ne débouchent souvent que sur un appel à plus de morale voire de sacré quand ce n’est pas une volonté de participer à l’administration du désastre en organisant le rationnement collectiviste dans le cadre d’une « décroissance économique » improbable[15].
 
Dans un texte intitulé « Politique sans politique », la question de la compréhension de la forme politique sous le capitalisme est aussi largement développée par l’auteur. Pour beaucoup de groupes et partis de la gauche électorale (même radicale), la politique est la sphère sociale qui permettrait d’imposer des « limites au marché » (réguler et moraliser le capitalisme), ou encore pour cette gauche la « démocratie » serait l'espace politique de la « libre décision consciente et collective ». Comme le croient les simples antilibéraux et la gauche en général qui n’ont pour seule proposition qu’une immense nostalgie pour le capitalisme productiviste à papa de l’Etat social Providence des Trente Glorieuses (contre lequel il y a eu pourtant un « 68 mondial »), le capitalisme serait par nature contre toute instance supérieure régulant l’intérêt général. Nombreux parmi eux dénoncent aujourd'hui une forme spectaculaire de la politique pour mieux affirmer un « retour » à ce que serait la « vraie politique ». Là encore l’auteur prend à rebrousse poil tous ces discours convenus qui ne veulent pas aller au fond des choses et voir la totalité sociale que constitue la société capitaliste-marchande. Jappe parle ainsi d’une confusion autour du concept de « politique » : certes remarque-t-il, « si on l’identifie avec l’agir collectif, avec l’intervention consciente des hommes dans la société, avec un " amour du monde " (Arendt), il est évident que personne ne saurait être contre, et une ‘‘ critique de la politique ’’ ne pourrait se concevoir que comme une simple indifférence au monde » (p. 56). Or justement, la forme de l’agir collectif sous le capitalisme, que nous appelons de manière restreinte la « politique », n’a rien d’une forme transhistorique et naturelle. La philosophie politique (que Franck Fischbach a très bien critiquée dans son Manifeste pour une philosophie sociale, L’harmattan, 2009) a toujours réfléchi en termes très généraux et abstraits, de manière transhistorique et transculturelle. Pour l’auteur, il faut comprendre ce que relève la forme de l’agir collectif contemporain, comme quelque chose de structuré et d’immanent aux formes sociales capitalistes, la sphère politique sous le capitalisme [n’est pas extérieure et alternative à celle-ci. La sphère de l'État/politique serait née (à partir des formes politiques et étatiques précédentes) du fait qu’une société déterminée par l’échange généralisé de marchandises ne prévoit pas de relations sociales directes du fait de la nature de l’être social sous le capitalisme, par conséquent il faut une sphère particulière pour les rapports directs et pour la réalisation des intérêts universels, à moins de plonger le système dans la barbarie et la guerre civile des intérêts particuliers. C’est pourquoi la formation sociale capitaliste doit produire en elle, une instance séparée qui s’occupe de l’aspect général. La société capitaliste moderne « a besoin d’une instance qui se charge des structures publiques sans lesquelles elle ne pourrait pas exister. Cette instance est l’Etat, et la ‘‘ politique ’’ au sens moderne (et restreint) est la lutte menée autour de son contrôle » (p. 58). La « politique » et « l’économie » ne sont alors que des sphères d’une même totalité sociale, des subsystèmes complémentaires entre eux. L’État moderne, dans sa forme contemporaine, est donc créé par la logique de la marchandise, la « politique » telle que nous la connaissons est une forme historiquement spécifique au capitalisme, une forme spécifique de l'agir collectif et sa dénaturation sous une forme déjà fétichisée. Conséquence de cette nature de la « politique », celle-ci n’a pas de moyen autonome d’intervention. L’agir collectif sous le capitalisme ne peut s’exercer qu’au travers du mouvement de la valeur. « La preuve visible : rien n’est possible en politique qui ne soit d’abord ‘‘ financé ’’ par la production marchande » (p. 58). Il devient alors évident que dans la société de la valeur la politique se trouve dans un rapport de dépendance vis-à-vis de l’économie et de la croissance capitaliste. Lorsque l’État cherche à créer son propre argent en imprimant du papier-monnaie, cet argent se dévalorise très vite. Le pouvoir étatique fonctionne finalement seulement s’il réussit à opérer une saignée d’argent (l’impôt) sur des procès de valorisation réussis. Lorsque ces procès commencent à ralentir (crise de la valeur), l’économie limite et étouffe toujours plus l’espace d’action de cette forme de « politique » immanente à la société capitaliste : c’est alors l’apparition du néolibéralisme comme seule politique possible dans le cadre fou de la logique de la valorisation en crise. Néolibéralisme qui n’est pas le complot de tel ou tel groupe limité ou une simple idéologie conservatrice, mais une contrainte systémique que la société capitaliste s’inflige à elle-même comme béquille improbable à l’effondrement de la valeur. Avec la disparition de ses moyens financiers, l’État se réduit alors à la gestion, toujours plus répressive, de la pauvreté... Dans le cadre d’une telle interprétation, la politique « ne représente pas une instance ‘‘ neutre ’, ni une conquête que les mouvements d’opposition auraient arrachée à la bourgeoisie capitaliste. En effet, celle-ci n’est pas nécessairement hostile  à l’Etat ou à la sphère publique – cela dépend de la phase historique » (p. 58). C’est ainsi le capitalisme lui-même qui a très massivement recouru à l’État et à la politique pendant la phase de son installation (entre le XVe siècle et la fin du XVIIIe siècle) et qui a continué à le faire là où les formes sociales de bases du capitalisme devaient encore être introduites de force - dans les pays « arriérés » à l’est et au sud du monde au cours du XXe siècle dans les pays communistes et dans le Tiers monde, pour faire ce que Robert Kurz appelle la « seconde modernisation de rattrapage ». C’est seulement remarque Jappe, dans les périodes où le marché semble tenir sur ses propres jambes, que le capital voudrait réduire les « faux frais » qu’implique un État fort. Finalement au lieu d’être un point d’appui pour s’opposer au capitalisme, « cette forme de ‘‘ politique ’’ est un mécanisme de régulation secondaire à l’intérieur du système fétichiste et non-conscient de la marchandise » (p. 58). « Dans l’arène politique remarque Jappe, on se dispute sur la distribution des fruits du système marchand – le mouvement ouvrier a joué essentiellement ce rôle -[15 mais non sur son existence elle-même » (p.58). Le personnel politique de la « gau]che de gauche » comme les syndicalistes du mouvement ouvrier proposent seulement de défendre les intérêts sous forme déjà marchande des catégories sociales constituées par la logique fétichiste elle-même, du genre « pouvoir d’achat », mieux partager et redistribuer le gâteau de la forme capitaliste de richesse, dénoncer le « Contrat première embauche » (CPE), pour mieux défendre le statut du contrat à durée indéterminée (CDI), lutter contre les licenciements, taxer simplement les riches, etc.
Pour l’auteur il faudrait donc reformuler une théorie de l’Etat sous le capitalisme. On ne pourrait pas adopter une théorie transhistorique de l’Etat, il faudrait aussi dégager une théorie de la forme étatique historiquement spécifique à une formation sociale capitaliste. Car on ne devrait pas confondre l’agir collectif au sens abstrait et transhistorique de l[15]a philosophie politique, avec la nature de l’agir collectif sous le capitalisme, agir qui serait complètement immanent aux formes sociales capitalistes. De ce fait, une critique du capitalisme devrait être aussi une critique de l’Etat et de la politique. Pour sortir du capitalisme, ils ne sont pas la solution. Cette antipolitique ou plutôt cette « politique sans la politique » comme dit l’auteur, refuserait la trahison de l'intention originale de l'« agir collectif » portée par les tenants contemporains de la « politique ». « Au lieu d’identifier la politique avec les institutions publiques de la société marchande, on peut identifier la politique avec la praxis en général. Mais cette praxis, il ne faut pas l’opposer abstraitement à la théorie. La théorie dont il est question ici n’est pas la servante de la praxis, ni sa préparation, mais en est une partie intégrale » (p.66). Et il propose et discute les « formes futures de praxis » que pourrait prendre cette autre forme de politique qui cherche la séparation radicale d’avec le monde de la « politique » et de ses institutions, de la représentation et de la délégation, pour inventer à leur place de nouvelles formes d’intervention directe. Mais touchant aussi à des réflexions sur la culture, l’art, l’utopie, la subjectivité narcissique contemporaine, le paradigme maussien du don ou encore le concept de « common decency » de Jean-Claude Michéa, l’ouvrage apporte encore bien des réflexions stimulantes sur le monde contemporain. 
(Publié dans Variations. Revue internationale de Théorie critique, juin 2011)
[1] Je me permets de signaler la très juste note de lecture de Dominique Méda sur cet ouvrage publiée dans la Revue française de socio-économie, n°6, second semestre 2010, p. 175-182.
[2] La critique de la valeur est en quelque sorte une poursuite des débats qui ont eu lieu à partir des années soixante au sujet de la découverte, notamment au travers de ses racines hégéliennes, d’un Marx « hétérodoxe », chez des théoriciens comme Theodor Adorno, Herbert Marcuse, Roman Rosdolsky, Hans-Georg Backhaus, Helmut Reichelt. Dans cette veine, en France, toute une filiation de théoriciens poursuivirent ces réflexions comme Jean-Marie Vincent ou André Gorz, avec à des moments une grande proximité avec des auteurs comme Robert Kurz ou Moishe Postone.
[3] « Le socialisme note Postone, est vu comme un nouveau mode d’administration politique et de régulation économique du même mode de production que le capitalisme a engendré : il est pensé comme une forme de distribution non seulement plus juste, mais aussi plus adéquate à la production industrielle », in Temps, travail et domination sociale [noté dorénavant TTDS], Mille et une nuits, 2009, p. 24.
[4] Anselm Jappe, Les Aventures de la valeur. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003, p. 27.
[5] Groupe Krisis, Manifeste contre le travail, UGE, 10/18, 2001 (1999).
[6] « D’un côté note Postone, c’est un type de travail spécifique qui produit des biens particuliers pour d’autres ; mais d’un autre côté le travail, indépendamment de son contenu spécifique, sert au producteur de moyen pour acquérir les produits des autres. En d’autres termes, le travail devient un moyen particulier pour acquérir des biens dans une société déterminée par la marchandise ; la spécificité du travail est abstraite des produits qu’on acquiert par le travail (in TTDS, p. 223). Dans les sociétés où ne prédominent pas la production et l’échange marchands et où la distribution sociale du travail et de ses produits s’effectue par le biais d’un large éventail de coutumes, de liens traditionnels, de rapports de pouvoir, le travail est distribué par des rapports sociaux manifestes mais dans la société caractérisée par la forme marchandise, alors c’est le travail lui-même qui remplace ces rapports en servant de moyen objectif par lequel on acquiert les produits des autres. C’est-à-dire, précise Postone, qu’une nouvelle forme d’interdépendance vient de naître : personne ne consomme ce qu’il produit mais le travail ou le produit de chacun fonctionne comme moyen nécessaire pour obtenir les produits des autres » (in TTDS, p. 224). Telle est la spécificité du travail sous le régime capitaliste : il est l’activité socialement médiatisante.
[7] Voir la critique que fait A. Jappe à A. Sohn-Rethel, dans sa préface au recueil d’articles de ce dernier, La pensée-marchandise, Le croquant, 2010.
[8] Même l’ultragauche historique, comprenant notamment le communisme de conseil, restait dans ce programmatisme et dans le marxisme traditionnel. A la différence de John Holloway qui voit dans Mai 68 un mouvement d’abolition du travail abstrait, c’est avec raison que la revue Théorie Communiste voit dans les évènements de 68-73 le « dernier soupir du programmatisme » (Roland Simon) et non des nouvelles luttes, comme l’a fait penser le produit marketing des « nouveaux mouvements sociaux ». Se séparant d’une analyse en terme de « cycle de lutte » pour revenir à une théorie critique du capitalisme, Robert Kurz parlera lui à propos de Mai 68, de « rameau tardif du Marx éxotérique ».
[9] M. Postone, in TTDS, op. cit., p. 478. Jappe remarquait aussi qu’« une critique du capitalisme sans critique de la société industrielle est aussi insensée qu’une critique de la société industrielle sans critique du capitalisme », rapporté dans le texte de Jaime Semprun, « Notes sur le Manifeste contre le travail du groupe Krisis » dans un livre écrit avec René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 2008, p. 130.
[10] Remarquons qu’André Gorz parle abondamment de cette « limite interne » du capitalisme, que peu de critiques contemporaines veulent reconnaître, dans son livre Ecologica, Galilée, 2008.
[11] Robert Kurz, et Moishe Postone développent deux critiques de la valeur qui divergent sur un point central. Pour Kurz, avec les gains de productivité, le capital perd sa substance (le travail abstrait) et, avec la troisième révolution industrielle, la microélectronique, il la perd absolument. Pour Postone, au contraire, les gains de productivité accroissent la valeur, mais provisoirement. Dès lors que le gain de productivité s’est généralisé, l’accroissement de valeur s’annule, l’unité de base du travail abstrait (l’heure de travail) étant ramenée à son niveau initial. Ainsi, pour Kurz la valeur s’effondre (il y a une limite interne absolue), alors que pour Postone, la valeur s’accroît sans cesse puis revient à son point de départ. Pour une critique de Postone sur ce point, voir R. Kurz, « La substance du capital », revue Exit, 2004, °1 (on retrouve ce texte en allemand sur le site internet de la revue).
[12] Cité par André Gorz, Ecologica, op. cit., p. 109
[13] Anselm Jappe, in « Décroissants encore un effort ! », Crédit à mort, Lignes, 2011, p. 194.
[14] Marshall Sahlins, La nature humaine, une illusion occidentale, L’éclat, 2010.
[15] Voir à ce propos le livre de Jaime Semprum et René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, op. cit.
 

Detournement as negation and prelude


Detournement, that is to say, re-employment in a new unity of pre-exisiting artistic elements, has been a permanent tendency of the current avant-garde before as well as after the constitution of the SI. The two fundamental laws of detournement are the loss of importance (going as far as the complete loss of its original meaning) of each autonomous element that is detourned; and, at the same time, the organization of another significant ensemble, which confers upon each element its new scope.
There is a specific strength to detournement, which obviously derives from the enrichment of the greatest part of the terms by the coexistence in them of their old and immediate meanings -- their double depth. There is a practical utility in the ease of use and the inexhaustible possibilities for re-employment: with respect to the least effort allowed by detournement, we have already said ("How to Use Detournement," May 1956)[1]: "The inexpensiveness of its products is the heavy artillery with which one batters all of the Chinese walls of the intellect."[2] Nevertheless, these points by themselves do not justify the recourse to the procedure that the preceding phrase shows "clashing head-on with all the mundane and legal conventions." There is a historical meaning to detournement. What is it?
"Detournement is a game based upon the capacity for devalorization," Jorn writes in his study entitled Detourned Painting (May 1959),[3] and he adds that all the elements of the cultural past must be "reinvested" or disappear. Detournement thus at first reveals itself to be the negation of the value of the previous organization of expression. Detournement arises and reinforces itself more and more in the historical period of the decay of artistic expression. But at the same time, attempts to re-employ the "detournable bloc" as a material for another ensemble express the search for a vaster construction, at a superior level of reference, as a new monetary unity of creation.[4]
The SI is a very particular movement, of a different nature than preceding artistic avant-gardes. On the level of culture, the SI can for example be compared with a research laboratory, and also a [political] party, in which we are situationists and in which nothing that we do is situationist. This is not a disavowal for anyone. We are partisans of a certain future for culture, for life. Situationist activity is a definite trade that we still do not ply.
Thus, since we cannot at all represent a communal style of any kind, the signature of the movement, the trace of its presence and its contestation in the cultural reality of today is above all the use of detournement. At the level of detourned expression, one can cite the modified paintings of Jorn;[5] the book "entirely composed of pre-fabricated elements" by Debord and Jorn, Memoires (in which each page reads in all directions[6] and in which all the reciprocal connections of the phrases are always left incomplete); Constant's projects for detourned sculpture; [and] in the cinema, Debord's detourned documentary Sur le passage de quelques personnes a travers une assez courte unite de temps. At the stage of what "How to Use Detournement" calls "ultra-detournement" -- that is to say, the tendencies of detournement to apply itself to social and everyday life (for example, passwords or costume disguises, belonging to the sphere of the game) -- one must speak, at different levels, of Gallizio's industrial painting; [Maurice] Wyckaert's "orchestral" project for an assemblyline painting in which the division of labor is based on the color used; and the many detournements of buildings that will be[7] at the origin of unitary urbanism. This would be the place to cite the very "organizational" forms of the SI and its propaganda.
At this point of the world's development, all forms of expression are beginning to become empty and self-parodic. As the readers of this journal have been frequently able to see, the writing of today always has something parodic about it. "How to Use Detournement" announces "one must conceive of a parodic/serious stage in which the accumulation of detourned elements, far from wanting to incite indignation or laughter by referring to the notion of an original work, instead marking our indifference for an original that is empty of meaning and forgotten, is employed to render a certain sublimity."
The parodic/serious brings together[8] the contradictions of the epoch in which we find the obligation and the near-impossibility of joining or leading a totally innovative collective action; in which the most serious advance masked into the double game of art and its negation;[9] in which the essential voyages of discovery have been undertaken by people of such touching incapacity.

(Uublished in Internationale Situationniste #3, December 1959. Translated from the French and footnoted by NOT BORED! 6 May 2008.) 

[1] Signed by Guy Debord and Gil J Wolman, 1956; translated by Ken Knabb as A User's Guide to Detournement.
[2] See Marx & Engels, The Communist Manifesto: "The cheapness of the bourgeoisie's commodities is the heavy artillery with which it batters down all Chinese walls, with which it forces the barbarians' intensely obstinate hatred of foreigners to capitulate." Debord would detourn Marx & Engels' analogy once again in Thesis 165 of The Society of the Spectacle (1967, film version, 1973): "Capitalist production has unified space, which is no longer limited by exterior societies. This unification is both an extensive and intensive process of banalization. The accumulation of commodities produced in series for the abstract space of the market must likewise break all regional and legal boundaries, and all the corporate restrictions of the Middle Ages that maintained the quality of artisanal production must dissolve the autonomy and qualities of places. This homogenizing power is the heavy artillery that has brought down all the walls of China."
[3] Asger Jorn, preface to exhibition catalogue, Galerie Rive Gauche, May 1959; translated by Thomas Y. Levin.
[4] As translated by Ken Knabb: "But at the same time, the attempts to reuse the 'detournable bloc' as material for other ensembles express the search for a vaster construction, a new genre of creation at a higher level." Note the deletion of the word monetaire. It would seem that Knabb feared that his readers would think that the situationists wanted to make money, when the author's choice of words in the preceding sentences -- "reinvested" and "value" -- indicates that he knows that Asger Jorn was working on a book called Critique of Political Economy, which attempted to apply Marxist economic categories to the practice of art, and which was self-published in 1960, the year after this was written.
[5] See paintings tagged "defiguration" (1959-1962) on this list of Asger Jorn's paintings.
[6] The French here -- dans lequel chaque page se lit en tous sens -- is very subtle. sens can mean "directions" or "meanings," which suggests that the words run in all directions and the phrases themselves may have"double" or hidden meanings.
[7] Emphasis added. Like "situationist activity" as a whole, "unitary urbanism" is not yet being practiced -- precisely because a revolution has not yet broken out. Ken Knabb misses it: "and numerous detournements of buildings that were at the origin of unitary urbanism."
[8] The French word employed here, recouvre, can also mean "recovers" or "recoups."
[9] Ken Knabb: "[...] an era in which the most serious ventures are masked in the ambiguous interplay between art and its necessary negation [...]"

vendredi 24 juin 2011

Ten days that shook the university - the situationists at Strasbourg

 Situationist International, London 1967

The English-language edition offered an annotated and slightly adapted translation of the original French text, along with an introductory note and a postscript entitled "If You Make a Social Revolution, Do It for Fun" (a détournement of D.H. Lawrence). It was illustrated by panels from André Bertrand's comic strip "Le retour de la colonne Durutti", first published as a poster in Strasbourg in late October 1966 (shortly before "De la misère en milieu étudiant").
The S.I.'s English translation was largely produced by T.J. Clark and Donald Nicholson-Smith in Paris, along with the framing text. They were assisted by other situationists, notably by Christopher Gray and Charles Radcliffe in London, who were also in charge of the pamphlet's physical production. 

Translated into English from the French "De la misère en milieu étudiant" (1966)
Facsimile of the original London 1967 edition PDF

mercredi 22 juin 2011

Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.

Professor Galloway's Latest Stupidities


As if there weren't enough stupidities concerning Guy Debord emanating from a small group of academic "gamers" in New York City,[1] Associate Professor Alexander R. Galloway (NYU) has produced yet another collection of them. Entitled "Debord's Nostalgic Algorithm" and published in Culture Machine #10 ("Pirate Philosophy"), this article is mostly concerned with Debord's board game (sometimes called Kriegspiel, other times The Game of War), which Galloway digitized and exhibited with/under the name of The Radical Software Group.
Unlike Professor Galloway, we do not believe that "By March 8, 1978, Debord's former glory as a radical filmmaker and author had faded," because in 1978 Debord had yet to write his Comments on the Society of the Spectacle (1988) or Panegyric (1989), which are two of his finest and most celebrated books. Nor do we believe, as Galloway does, that Debord was quite serious when he claimed that Kriegspiel "might be the only thing in all my work -- I'm afraid to admit -- that one might dare say has some value"[2] (this claim is made, after all, from within the shifting sands of Panegyric). And so we are not interested in the few banalities that Galloway comes up with concerning Kriegspiel (his speculations as to whom played North and whom played South in the game recorded in Debord and Alice Becko-Ho's 1987 book The Game of War; his commentaries on the number and kinds of mistakes and/or instances of cheating in all three versions of the game's rule book, and -- worst of all -- his educated guesses about Debord's psychology and his possible motivations for being interested in what Galloway calls "first cinema and philosophy, and finally the bourgeois parlour game"). We are primarily interested in the bold new stupidities that Galloway's text contains. In particular, his remarks about the assassination of Aldo Moro.
But first, a brief sampling of the low quality of Professor Galloway's scholarship. "In 1991," he writes, "Debord ordered all his published works destroyed, including this book [The Game of War]. But after Debord's death and under Becker-Ho's stewardship, the French publisher Gallimard reissued the book in 2006 as Le Jeu de la Guerre: Releve des positions successives de toutes les forces au cours d'une partie. After remaining untranslated for twenty years, an English edition of the work appeared a year later from Atlas Press, translated by Donald Nicholson-Smith, an ex-Situationist with whom Debord had kept in touch over the years. In 1986, as his publishing house was suffering hard times in the wake of the death of Gerard Lebovici, Debord suggested a scheme to Floriana Lebovici, the daughter, to relieve the publisher's debts by commercializing The Game of War."
There are no less than five serious omissions or errors of fact in these four sentences:
1) in 1991, Debord was able to get a court to order his former publisher, Editions Gerard Lebovici (EGL), to pulp all of the books that it had published under his name (Alice Becker-Ho asked for and was granted the same wish) because he/they wanted to make sure that EGL kept to its word, actually dissolved as a company, and didn't re-establish itself under a new name. Galloway makes Debord's decision seem capricious or arbitrary, when it was in fact reluctantly taken in response to the unprofessional conduct of the inheritors of the Lebovici name.
2) it was in 1992, under the stewardship of Jean-Jacques Pauvert, that Debord started publishing his books with Gallimard. The 1987 book wasn't reissued by Gallimard during Debord's lifetime (unlike Panegyric, the Comments, and The Society of the Spectacle) because Debord did not in fact consider Kriegspiel to be as important as these other books/projects.
3) Debord didn't "keep in touch" with Donald Nicholson-Smith, whom he disliked and distrusted as early as 1979 and steadfastly all through the rest of his life. In fact, DNS kept pursuing Debord with the project of translating Spectacle into English, and Debord kept ignoring him.[3]
4) Editions Gerard Lebovici was not "his [Debord's] publishing house," which implies that he either owned part of it or was responsible for running it, neither of which were true. Indeed, Debord had been denying such foolishness as early as 1976.[4].
5) Floriana Lebovici was Gerard Lebovici's wife, not his daughter.
Of course, Professor Galloway also allows himself the liberty to make shit up (that is, project his own personality and preoccupations upon Guy Debord): the French occupations movement of May 1968 was merely "a student movement"; Debord might not have been at the barricades "in the flesh"[5] and he certainly wasn't a "frontline militant," unlike Gilles Deleuze (!); after 1974 Debord "stayed away from Paris for much of the rest of his downhill life, watching the passing parade from a safe distance" and he was "something of a fading violet when it came to actual conflict." Far from being a "bad ass" of any kind, Professor Galloway -- a bland, politically cautious fellow -- should know that he of all people would do well to refrain from publicly questioning Guy Debord's experiences with and taste for "actual conflict."
Galloway makes much of the following falsified juxtaposition: in March 1978, while Guy Debord was allegedly "dallying" with the idea that the cinema was over, "the world awoke to a dramatic turn of events":
The long-time Prime Minister of Italy, Christian Democrat Aldo Moro, had been kidnapped during a brazen intervention by the far left communist militant group the Red Brigades. In Italy the progressive militancy of the sixties had metastasized during the following decade into an actually existing low-level guerrilla war. Moro was held for 54 days. During the hostage period, Moro appealed to the Christian Democrats to acquiesce and negotiate with what both the newspapers and government officials alike called terrorists, that newly evolved form of political actor so closely associated with the late-modern period. Held in secret and sentenced to death in a so-called people's trial on or about April 15, Moro received little solidarity from his former government colleagues, and sensing the immanent culmination of events, the presumed future president of Italy stipulated that no Christian Democrat leaders should be present at his funeral. There were none.
In such a juxtaposition, Debord comes off very poorly.
So as Moro lay in the trunk of the Renault R4, Guy Debord was at his rural home playing board games and toying with the idea of fashioning one of his own. The backdrop of European militancy in the seventies makes Debord's penchant for playtime all the more delicious.
But to make this cheap device work, Galloway must pretend that, prior to and during March 1978, Guy Debord said nothing about Moro, the "Red Brigades," and the spectacle of artificial (state-sponsored) terrorism in Italy. Galloway claims:
When he did finally address Moro and the Red Brigades, in his 1979 preface to the fourth Italian edition of The Society of the Spectacle,before the killing, Debord predicted that Moro would be 'suicided' by his own government, thus allowing the state forces to consolidate power (known in Italy as the 'historic compromise') around the common fear of terror and anarchy. (Emphasis added.) Debord spat on the guerrilla movement, claiming that the Red Brigades were in fact unknowing pawns of the state Stalinist forces. Writing to Sanguinetti
But the problem for Galloway is obvious: the 1979 preface couldn't have been the first time Debord addressed the subject, because he wrote to Gianfranco Sanguinetti before the killing, which took place on or just before 10 May 1978 (at least according to Galloway's source, which of course is the New York Times). Galloway makes no further reference to this letter to Sanguinetti, which was in fact dated 21 April 1978 and does quite a bit more than simply and correctly predict that Moro would in fact not be released, but killed by his captors. It also asserts that the Red Brigades had long since been replaced or controlled by the Italian secret services; the "guerrilla war" was not being fought between the "far left" and the State, but by different forces active within the State that had differing ideas on what to do to quell Italy's workers movement; that Aldo Moro wasn't "kidnapped" by the RBs, but by forces that opposed the "Historic Compromise" (these forces either controlled the RBs or didn't, but their hostility to Moro and others like him dates back to the 1960s).
Galloway's account gives the distinct impression that before, during and after March 1978, all Guy Debord was interested in was his toy soldiers, when in fact 1978 saw him write several other important letters (most to Paolo Salvadori, another former situationist) concerning the situation in Italy: their dates are 3 July 1978, 18 September 1978 and 12 November 1978. Significantly, all of Debord's assertions -- proven true in the early 1990s -- were completely foreign to the "thinking" of the people to whom Galloway praises for their lucidity and usefulness: Antonio Negri and Gilles Delueze, both of whom quite foolishly believed that "the question of the Red Brigades" was that of over-zealous or under theorized politics, not state-sponsored artificial terrorism. Ironically, it is not Guy Debord who should be chided for avoiding the subject of Moro, but Sanguinetti, who had the power to the "blow" the lid off the Moro Affair -- just as he did in 1975 on the subject of the bombing of the Piazza Fontana in his Veritable Report on the Last Chances to Save Capitalism in Italy -- but who didn't, who waited until 1979, when he "finally" published On Terrorism and the State.
We'd be done now were if not for the fact that Professor Galloway felt the need to end his severely fact-challenged analysis with the following preposterous generalizations:
Certainly the domain of simulation and modelling is always something of a bitter pill for progressive movements. This is the root anxiety lurking beneath the surface of Debord's game. The left will always be deceived in the domain of abstraction. This is not to say that Spirit or the logos are by necessity contrary to progressive political movements. Nevertheless the lofty realm of rational idealism has always been something of a hindrance to those suffering from the harsh vicissitudes of material fact. And here one must revisit a long history indeed, of traditionalism versus transformation, of philosophy versus sophistry, of essence versus process, of positivism versus dialectics, of social science versus 'theory', and so on.
Progressive art movements are very good at beginnings, but terrible at endings. As Debord said in 1978 amidst his losses (the death of the SI, the 'end' of the cinema, his expanding waistline and vanishing sobriety): 'avant-gardes have but one time' (1999: 47). We might say something similar about leftist cultural production in general: (1) the left is forever true in the here and now, always in the grip of its own immediate suffering, but (2) it will forever be defeated in the end, even if it finds vindication there. This is why Debord can occupy himself with both 'struggle' and 'utopia'. It is also a window into why Debord became obsessed late in life, not with street revolt, but with the sublimation of antagonistic desire into an abstract rule book. It is not that the past is always glorious and the future antiseptic. Quite the opposite, both past and future are internally variegated into alternately repressive and liberating moments. For the left, the 'historical present' is one of immediate justice won through the raw facts of struggle and sacrifice. In short, the historical present is always true, but forever at the same time bloody. But the future, the utopian imagination, is a time of complete liberation forged from the mould of the most profound injustice. In short, utopia is always false, but forever at the same time free.
For Professor Galloway, obsessed as he is with binary oppositions (rational idealism vs. material fact, et al), its all the same: "progressive [political] movements" and "progressive art movements," "the [political] left" and "leftist cultural production," what's the difference? None. And so, Guy Debord, the enemy of both political Leftism and "leftist cultural production," is easily conflated with partisans of "utopia" and "sacrifice," that is, with the wallflower dreamers and zealous self-abnegators. But Galloway has everything upside-down: the Situationist International didn't die, as if from exhaustion or recuperation, but because Guy Debord killed it. And that numbers among the best things he ever did.

NOT BORED! 28 February 2009

[1] McKenzie Wark, Nathan Heller and Gene McHugh, among others.
[2] We would render the French slightly differently: "The surprises of the Kriegspiel seem inexhaustable; and it is perhaps the only one of my works, I fear, in which one will dare to recognize some value."
[3] See for example letter to Anita Blanc of EGL dated 20 November 1989.
[4] See Debord's letter to Jamie Semprun dated 26 December 1976 and printed in Editions Champ Libre Correspondance, Volume I 1981.
[5] Galloway says: "Much has been said about Debord being at those May barricades, certainly in spirit if not also in the flesh, with Situationist graffiti festooning the pediments of respectable French society." But see Debord's letter to Michel Prigent dated 29 August 1981.

mardi 21 juin 2011

Nucléaire: La France n’est pas inquiète



Explosions multiples, enceintes de confinement pulvérisées, cœurs en fusion, cuves transpercées — on en passe —, tout ce que les nucléaristes considéraient comme « extrêmement improbable » s’est manifesté en bloc au Japon, troisième puissance mondiale réputée pour sa virtuosité technologique. D’une envergure inédite — non pas un mais quatre réacteurs ont répandu, simultanément ou à tour de rôle, leur radioactivité dans l’environnement —, la catastrophe de Fukushima-Daiichi en est encore, après trois mois, au stade de l’accident : chaque jour qui passe ou peu s’en faut apporte son lot « d’incidents » et de « difficultés imprévues », retardant d’autant la  dérisoire « stabilisation » que l’exploitant Tepco n’espère plus atteindre avant janvier 2012.  L’accident interminable de Fukushima vient ainsi opposer un démenti cuisant à la « toute-puissance » des techniciens et des pouvoirs publics, fussent-ils américains, japonais ou français : la machinerie mondiale dans laquelle nous nous sommes peu à peu laissé prendre, croyant contre toute vraisemblance que l’on nous tiendrait à l’abri de ses plus violents emballements, même eux ne la maîtrisent plus.
Le  cynisme qui caractérise la gestion de catastrophe — qu’elle soit soviétique ou japonaise  ne change rien à l’affaire — n’a pas tardé à apparaître comme tel aux populations vivant à portée de la centrale de Fukushima. De même que le nuage de Tchernobyl ne s’était pas opportunément arrêté aux frontières françaises, le nuage japonais ne s’est pas immobilisé dans la « zone d’évacuation » obligatoire de 20 km décrétée par le gouvernement quelques heures après l’accident. Or, bien qu’une autorité aussi peu regardante que l’AIEA l’ait informé, dès le 30 mars, de niveaux de radioactivité plus alarmants au-delà de cette zone (notamment à 40 km), le gouvernement ne s’est pas embarrassé de « transparence » : pragmatique comme sait l’être en pareil cas le pouvoir d’État, il a invité les habitants concernés à se confiner,  dissimulé pendant un mois et demi les relevés contredisant la contamination officielle, et augmenté suffisamment « peu » les seuils de radiation « acceptable » — de 1 à 20 millisieverts par an pour la population, soit le maximum admis pour les travailleurs du nucléaire en situation non accidentelle — pour s’éviter, sans contrevenir aux prescriptions internationales, des évacuations aussi nécessaires qu’impraticables (songeons par exemple à ce qu’impliquerait l’évacuation de la ville de Fukushima, située à 60 km de la centrale et peuplée de 300’000 habitants). Il a par ailleurs élevé, à l’échelle sacrificielle requise, les seuils destinés aux 7800 employés de la centrale : les 100 millisieverts « d’urgence radiologique » initialement admis ont ainsi été portés à 250 millisieverts, lesquels seront probablement « ajustés » à leur tour (dès le 1er juin, l’examen de deux employés révélait que ceux-ci avaient atteint cette limite). Toutefois, l’État japonais ne peut traiter durablement toute une partie de la population comme un groupe de liquidateurs : à présent que tout l’iode radioactif a bien été inhalé, le gouvernement consent à vider de leurs 80’000 habitants les villages agricoles « hors zone » qui avaient tant affolé les dosimètres (« Je suis devenu le cobaye de ce désastre », notait à juste titre l’un de ces villageois) : mais ceux que l’on évacue maintenant ont déjà perdu la vie, quand bien même ils n’auraient pas consommé leurs légumes empoisonnés au césium 137.
Les quelques informations publiées qui précèdent, tirées pour la plupart d’un « grand quotidien du soir », comme on dit, n’ont pas causé ici d’inquiétude réelle, passé l’émoi des tout premiers jours. Que l’État français déclare que sa « politique nucléaire est intangible », cela ne devrait ni décevoir ni étonner. Choix politique depuis plus de soixante ans, le nucléaire restera d’autant plus « intangible » en France que la Suisse et l’Allemagne prévoient d’en sortir progressivement, tout en continuant à importer de l’électricité nucléaire française. Quant aux stress-tests des réacteurs que le pouvoir avait cru devoir annoncer pour nous faire avaler la pastille d’iode, même la presse doit en reconnaître la vacuité, ceux-ci pouvant se fonder  « sur la documentation déjà disponible et l’appréciation des exploitants eux-mêmes ». Alors, un « rassemblement » pour quoi faire ? Pour obtenir un referendum ? Pour en appeler à « l’alternance » socialiste, dont la première secrétaire va jusqu’à nous promettre, en guise de statu quo, la sortie d’un « tout-nucléaire » qui n’a jamais existé (la France produit les trois quarts de son électricité et moins de 20 % de son énergie à partir d’énergie nucléaire) ? Ou bien à quelques débris léninistes, qui repartiraient volontiers pour cent ans de nucléaire à condition que l’État en redevienne le seul actionnaire, comme au bon vieux temps ? Ou encore aux « antinucléaires » partisans des plans de sortie en douceur, en 10, 20 ou 30 ans, à grands renforts d’éoliennes industrielles et de centrales photovoltaïques dont l’État lui-même, via EDF, GDF Suez et tant d’autres, subventionne déjà le développement, lequel conforte le maintien du nucléaire ?
« Tchernobyl, Fukushima, plus jamais ça ! », scandent les défenseurs les plus acharnés de la sortie progressive. À ces « antinucléaires » inconséquents —  passons sur les quelques donneurs de leçons qui, dans un autre genre, se sont fendus d’un triomphant et déplacé « On vous l’avait bien dit ! » —, nous opposerons le seul « mot d’ordre » concevable : arrêt immédiat et inconditionnel du nucléaire, en particulier en France. Car par-delà les tremblements de terre, tsunamis ou chutes d’avions de ligne contre lesquels la France n’est pas prémunie, c’est tous les jours que la technologie nucléaire, dans ses diverses applications (militaires, médicales, civiles) se révèle incontrôlable et dévastatrice. Mais comment « en sortir » ? En commençant par rappeler ce simple fait : le nucléaire est à ce point stratégique pour la France qu’on ne saurait envisager d’en sortir « à l’amiable » : aussi accablant que cela puisse paraître, nous ne pourrons l’arrêter qu’après avoir entièrement remis en cause la société qui s’en nourrit et l’État qui le défend (ce dont ne veulent surtout pas entendre parler les alternucléaires, qui jugent foncièrement bonnes les conditions existantes). Mais s’il est vrai que la fin de l’électricité nucléaire reste suspendue à la survenue d’un vaste mouvement d’émancipation collective, il faut aussi souligner, réciproquement, qu’une critique antinucléaire aboutie est susceptible d’en favoriser l’émergence : l’industrie nucléaire, par ses conséquences sans égal sur les milieux naturels et humains, par son gigantisme, par l’organisation sociale techniquement intégrée et totalement administrée qu’elle nécessite, peut à bon droit être vue comme le summum de la dépossession ; or, c’est justement en tant que summum qu’elle nous laisse entrevoir ce que pourrait être, a contrario, une société ayant su s’en délivrer : non certes un paradis terrestre, mais une société en possession de ses moyens.
Sans préjuger de ce qu’apportera la critique d’autres aspects de la présente désolation sociale, il y a tout lieu d’amplifier l’opposition antinucléaire qui subsiste : non pas celle, on l’aura compris, qui s’étourdit d’illusions renouvelables, de progrès technologique et de lobbying, mais celle qui a su entreprendre la critique conjointe de l’industrialisation de la société et de l’État. À quoi il sera comme toujours rétorqué que l’on n’a plus le temps ; eh bien il faut le prendre, se l’approprier et tâcher d’en faire quelque chose. Tout peut, parfois, aller très vite. Cela s’est vu, cela se voit tous les jours, « ailleurs et autrement ».

Des membres de la Coordination contre la société nucléaire, 11 juin 2011.

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