jeudi 5 août 2010

Introduction aux films de Guy Debord

Si jamais nous réussirons à nous échapper de ce gâchis et à créer une société sensée et libérée, les générations futures tiendront Guy Debord pour celui qui aura contribué à cette libération plus que n’importe qui d’autre au XXème siècle.

Guy Debord (1931-1994) fut le personnage le plus influent de l’Internationale Situationniste, groupe notoire qui joua un rôle clé en catalysant la révolte de Mai 1968 en France. L’influence de ses écrits est profonde, et suffisamment évidente pour ceux qui savent regarder au-delà des apparences superficielles. En revanche, ses films, tout aussi remarquables, sont bien moins connus, jusqu’ici en tout cas.

Car ils n’ont guère été accessibles. Les trois premiers films ont été rarement présentés, bien que le premier ait provoqué quelques brefs scandales dans les années 50. Les trois derniers ont été projetés un peu plus largement à Paris dans les années 70 et au début des années 80, mais ailleurs peu de gens ont eu la chance de les voir. Puis, en 1984, Gérard Lebovici, l’ami et l’éditeur de Debord qui avait également financé ses derniers films, fut assassiné. Irrité par l’attitude de la presse française, qui colportait des rumeurs sur les prétendues “fréquentations louches” de Lebovici et dans certains cas ne craignait pas d’insinuer que Debord lui-même aurait pu avoir quelque rapport avec le meurtre de son ami, Debord retira de la circulation tous ses films. Mis à part quelques projections privées, personne n’en a plus vu aucun jusqu’en 1995, quand, peu après la mort de Debord, deux des films (ainsi qu’une vidéo qu’il venait d’achever) furent montrés sur une chaîne câblée française. Depuis lors des copies vidéo piratées de ces trois ouvrages ont circulé, mais les films eux-mêmes sont restés inaccessibles jusqu’en 2001, quand Alice Debord a commencé de les rendre disponibles à nouveau.

Techniquement et esthétiquement, les films de Debord sont parmi les œuvres les plus ingénieusement novatrices de l’histoire du cinéma. Mais en réalité ils ne sont pas tant “œuvres d’art” que provocations subversives. À mon avis ils sont les films radicaux les plus importants qui ont jamais été faits, non pas seulement parce qu’ils expriment la perspective radicale la plus profonde du siècle dernier, mais parce qu’ils n’ont eu aucune concurrence cinématographique sérieuse. Bien des films ont dévoilé tel ou tel aspect de la société moderne, mais ceux de Debord sont les seuls qui présentent une critique cohérente de tout le système mondial. Bien des cinéastes radicaux se sont référés, du bout des lèvres, à la “distanciation” brechtienne, à savoir inciter les spectateurs à penser et à agir par eux-mêmes plutôt que de les entraîner à l’identification passive au héros ou à l’intrigue, mais Debord est pratiquement le seul qui ait vraiment réalisé cet objectif. Mis à part quelques ouvrages d’un ordre nettement moindre et qui ont été influencés par lui, ses films sont les seuls qui ont fait un usage cohérent de la tactique situationniste du détournement des éléments culturels existants pour de nouveaux objectifs subversifs. Le détournement a été fréquemment imité, mais dans la plupart des cas seulement de façon confuse et semi consciente, ou dans un but purement humoristique. Il ne signifie pas seulement juxtaposer au hasard des éléments incongrus, mais plutôt (1) d’en créer une nouvelle unité cohérente qui (2) critique à la fois le monde existant et sa propre relation à ce monde. Certains artistes, cinéastes et même publicitaires ont employé des juxtapositions superficiellement semblables, mais la plupart d’entre eux sont loin de réaliser (1), pour ne rien dire de (2).
Les œuvres de Debord ne sont ni des discours philosophiques de tour d’ivoire, ni des protestations militantes et impulsives, mais des examens impitoyablement lucides des tendances et des contradictions les plus fondamentales de la société dans laquelle nous vivons. Cela veut dire qu’il faut les relire (ou dans le cas des films, les revoir) de nombreuses fois, mais cela veut dire également qu’elles restent aussi pertinentes que jamais, alors que d’innombrables modes radicales ou intellectuelles sont venues et ont disparu. Comme l’a noté Debord dans Commentaires sur la société du spectacle, dans les décennies suivant la parution originale de La Société du Spectacle (1967) le spectacle est devenu plus envahissant que jamais, au point de refouler pratiquement toute conscience de l’histoire anté-spectaculaire ou de possibilités anti-spectaculaires: “La domination spectaculaire a réussi à élever une génération pliée à ses lois.”
Comme résultat de ce nouveau développement, des formulations de Debord qui étaient autrefois rejetées comme extravagantes ou incompréhensibles sont maintenant rejetées, avec la même superficialité, comme banales et évidentes; et des gens qui prétendaient auparavant que l’obscurité des idées situationnistes démontrait leur insignifiance prétendent maintenant que leur notoriété démontre leur obsolescence. Mais ceux qui pensent que les situationnistes ont été récupérés parce que quelques fragments de leurs œuvres ont été exhibés dans les musées, disséqués dans les universités ou discutés dans les médias n’ont probablement pas pris la peine de les relire récemment.
Nos agitateurs ont fait passer partout des idées avec lesquelles une société de classes ne peut pas vivre. Les intellectuels au service du système, d’ailleurs encore plus visiblement en déclin que lui, essaient aujourd’hui de manier ces poisons pour trouver des antidotes; et ils n’y réussiront pas. Ils avaient fait auparavant les plus grands efforts pour les ignorer, mais aussi vainement: tant est grande la force de la parole dite en son temps. (...) Qu’on ne demande pas maintenant ce que valaient nos armes: elles sont restées dans la gorge du système des mensonges dominants. [In girum...]
J’ose dire que la même chose se montrera vrai avec les films de Debord, malgré tous les efforts de les neutraliser.
Comme le diagnostiqueur le plus pénétrant de l’époque actuelle, il n’est guère surprenant que la notoriété de Debord soit grandissante, ni que cette notoriété soit si largement constituée de rumeurs hostiles sur sa vie privée et d’idées erronées ridicules sur ses projets et ses perspectives. Heureusement, il est bien capable de s’expliquer et de se défendre lui-même, aussi je ne crois pas qu’il me soit nécessaire d’essayer de le faire ici à sa place.
Je me permettrai cependant de le citer encore une fois, pour réfuter une des falsifications les plus grossières et les plus répandues, qui voudrait le présenter comme un artiste ou un styliste littéraire qui aurait traversé une phase radicale mais qui serait devenu ensuite désabusé et résigné:
De prime abord, j’ai trouvé bon de m’adonner au renversement de la société, et j’ai agi en conséquence. J’ai pris ce parti dans un moment ou presque tous croyaient que l’infamie existante, dans sa version bourgeoise ou dans sa version bureaucratique, avait le plus bel avenir. Et depuis lors, je n’ai pas, comme les autres, changé d’avis une ou plusieurs fois, avec le changement des temps; ce sont plutôt les temps qui ont changé selon mes avis. Il y a là de quoi déplaire aux contemporains. [In girum...]
Même ceux qui se plaignent de “l’obscurité” de Debord doivent être capables de comprendre cela sans difficulté.
Je ne prétends pas que Debord soit au-delà de toute critique, mais simplement que la plupart des critiques qui ont été faites jusqu’ici sont erronées ou hors de propos. Il va sans dire que le fait de le vénérer passivement va à l’encontre de tout ce qu’il incarnait. Il s’agit de bien comprendre ce qu’il a à dire, d’en utiliser ce qui semble pertinent et d’en ignorer ce qui ne le semble pas. La véritable question posée dans ces films, n’est pas de savoir ce que Debord a fait avec sa vie, mais ce que vous allez faire avec la vôtre.



L’édition française de ces scénarios ne contient aucune note ou autres textes. Pour la présente édition j’ai ajouté quelques documents (tous de Debord) et d’autres matières connexes. Bien que je me sois abstenu généralement de faire des commentaires explicatifs, j’ai donné des notes informatives assez complètes, y compris les sources de la plupart des références et des détournements que je connais, ainsi que toutes les annotations de Debord sur In girum... Je serai reconnaissant à ceux qui me signaleront des erreurs ou des omissions dans les notes, ou qui me donneront des suggestions pour améliorer les traductions.
L’édition française présente les scénarios d’une manière interlinéaire assez complexe. Pour des raisons techniques je les ai réarrangés en deux colonnes séparées. La colonne de gauche présente le texte principal en voix off (qui est le plus souvent dit par Debord lui-même). La colonne de droite décrit les images correspondantes ainsi que d’autres matériaux occasionnels (musique, sous-titres, cartons, passages d’autres films). Une image ou une séquence d’images commence pendant la ligne du texte dit qui est directement en face de sa première ligne, et continue jusqu’à ce que soit indiquée une autre image. Les illustrations, qui se trouvent à la fin de chaque scénario, sont les mêmes qui ont été choisies par Debord pour l’édition française.
Ces traductions seront utilisées également pour sous-titrer les films. Au moment ou ce livre va chez l’imprimeur la date et les autres modalités du sous-titrage ne sont pas encore déterminées, mais si tout va bien il est probable que des versions sous-titrées en anglais seront disponibles en 2004. On peut trouver les dernières informations sur les films sur mon site internet “Bureau of Public Secrets”: www.bopsecrets.org
Je voudrais remercier Alice Debord, qui a pris la décision bienvenue de ressortir les films, et qui m’a fait l’honneur de me demander de les traduire; Michèle Bernstein, James Brook, Daniel Daligand, Alice Debord et Mateusz Kwaterko, qui ont fourni des informations, des critiques et des suggestions; Jeanne Smith pour le beau dessin du livre, et pour m’avoir aidé techniquement dans la mise en page des scénarios; et les gens de AK Press, qui ont accepté de prendre en charge ce qui s’est avéré un projet exceptionnellement compliqué (mais passionnant aussi). Je salue aussi les précédents traducteurs et autres qui ont contribué à diffuser les scénarios et les copies vidéo quand les films étaient inaccessibles et presque inconnus.

KEN KNABB Avril 2003

Le Vol à l’étalage

Si le moment historique décrit par Guy Debord dans La Société du spectacle n'était plus d'actualité, on ne lirait plus ce court traité, on n'en parlerait plus, même pour rire entre amis, dans la dépréciation et le négatif hautain. Il serait oublié comme bouteille vide, peau morte. Mais notre époque est distraite. Il se trouve qu'actuellement, plusieurs personnes poursuivant des buts différents, s'en prennent aux thèses situationnistes de Guy Debord. Certes, quasiment trente ans après leur énonciation, mais comme si celles-ci venaient tout nouvellement de parvenir jusqu'au sommet de leurs bureaux et de leurs préoccupations intellectuelles.
Faut-il trente ans pour lire un livre dont eux-mêmes dénoncent parfois en ricanant la brièveté? Faut-il quinze ans pour le comprendre objectivement, et quinze ans autres pour le comprendre subjectivement? Ou serait-ce qu'il a fallu plus d'un quart de siècle pour qu'ils l'admîssent simplement parmi les livres nuisibles? Ou alors (Mais non, c'est impossible...) fallait-il attendre que son auteur se fût suicidé, Van Gogh de Champot encore un peu tièdasse, pour s'en prendre enfin à son legs fumant? Bel éloge involontaire en tout cas, que cet anachronisme de la pensée qui attaque maintenant, comme si c'était un plat chaud, un phénomène éditorial neuf, une pensée subversive à son plein et fulgurant zénith, la quasi trentenaire «Société du spectacle».
Observons donc l'armée de cette pensée française en plein labeur de déconstruction du mythe Debord. Une déconstruction, cher ami, qui n'a premièrement que trop tardé; un Debord secondement, dont nous ne sommes pas assez méfiés, dont l'influence nous dit-on, serait grande parmi les jeunes, et qui vendrait plus d'exemplaires que nous depuis qu'il est édité chez le peu rancunier Antoine Gallimard. Celui-là, je vous l'accorde volontiers, n'a pas l'étoffe de son père. Heureusement que nous sommes un peu là, nous ses auteurs vivants, pour défendre par dessus lui son marchand honneur.
Mais observons, observons. Tel chaud salonnard de chez Gallimard a par exemple trouvé la parade: il n'y a guère de tribune où il ne claironne désormais son grand amour de Guy-Ernest Debord. Au cours de ses grandiloquents éloges, le terme de «situationnisme» ne lui vient curieusement jamais en bouche. Mot tout juste bon pour un Scrabble entre amis à l'île de Ré, trop compliqué pour le grand public? Non pas. Il s'agit juste d'isoler le filant filou Debord, de passer sous silence sa stature de théoricien, voire de chef de bande, de le «maspériser» ainsi qu'on disait dans cette bande-là, pour l'emmurer mort ou vif dans la galerie des grands écrivains du siècle, le momifier dans la seule critique littéraire. Banale stratégie spectaculaire de dissolution du fond dans la forme, louanges tendancieuses du style froid pour mieux étouffer l'incendie de la cause, consécration de la roideur de la plume pour masquer le tranchant du couteau. Qu'on ne s'étonne pas après cela que notre gallimardesque ait de force enrôlé Debord dans sa nouvelle croisade - une certaine guerre du goût - impitoyable conflit qui, pour ce que l'on en sait, doit ravager l'arrondissement réellement le plus pilonné de Paris, le sixième, d'où il vient sans doute qu'on y compte habituellement tant de malheureux. Mais passons celui-là, dont la petitesse n'est pas dangereuse puisqu'elle n'agit qu'en fonction de ses intérêts propres.
Suivons plutôt pas à pas tel autre penseur à couverture crème qui, sans pitié, s'en prend lui, tant au fond qu'à la forme de «La Société du spectacle». Il est vrai qu'à la décharge de sa témérité, c'est un plus tiède salonnard que le précédent. Au style, donc, il reproche tour à tour d'être khâgneux et prophétique. Ce qui est naturellement faire grand cas des vertus divinatoires en oeuvre dans les classes prépatoires à Normale Supérieure; mais aussi complimenter. Car il est rare qu'à des propositions vieilles de trente ans on fasse grâce d'avoir encore, un tant soit peu, l'allure prophétique. Debord ratiocine donc, selon notre homme. Mais quoi donc? Rien que du connu, à l'en croire. Tout était déjà là chez Feuerbach, chez le jeune Marx, (dans sa déclaration de vol, notre commissaire, ami de la propriété littéraire, oublie toutefois de notifier de quel butin ancien proviennent les pages anti-marxistes de La Société du spectacle). On ajouterait volontiers avec lui, pour compléter sa délation, que toute la Société du spectacle était déjà chez Sun Tse ou Balthazar Grazian; que Debord, théoricien du détournement, ne s'en est jamais caché; que la stratégie est un art ancien qui consiste à articuler de façon toujours nouvelle des défenses archi-connues face à des attaques modernes.
Debord ne décrit pas un autre monde. Il décrit le même monde ayant subrepticement renversé sa tactique de domination. Ce pour quoi il n'a pas besoin d'idées neuves; les anciennes suffisent pourvu qu'on songe elles-mêmes à les renverser; d'où l'abondance de chiasmes dans sa prose conduite comme une partie d'échecs (chaque fragment étant l'équivalent d'un «coup»).
Là où notre intellectuel a raison, c'est lorsqu'il reproche à l'insurrectionnelle «Société du spectacle» d'être un peu courte sur les modalités de son insurrection rêvée. Mais si Guy Debord court-circuite le passage de la «pratique de la théorie» à la «théorie pratique», c'est précisément que la théorie, tant qu'elle est juste, sert à décrire les batailles que nous perdons chaque jour plutôt celles que nous gagnerons demain. Et encore faudrait-il remarquer qu'une Révolution en France, même ratée, suivit d'assez près la publication de La Société du spectacle (ce que notre intellectuel feindrait d'ignorer, peut-être parce qu'à l'heure dite, se trouvait-il malencontreusement à l'autre bout du monde?).
Beaucoup de choses ont vieilli dans La Société du spectacle, notamment les Conseils de travailleurs, autour desquels Guy Debord songe à réorganiser la société sans spectacle. C'est qu'en trente ans le spectacle a rongé jusqu'à son centre, devenu lui-même marchandise spectaculaire; si bien que vingt-cinq ans après que les pavés de Paris eurent vu défiler des étudiants réclamant «le droit à la paresse», à peine étonnés les mêmes pavés en retrouvèrent d'autres, fils des précédents, réclamer d'aussi violente manière «le droit au travail», puis cesser leur hostile mouvement sitôt que les gouvernants leur eurent promis un asservissement plus libéral encore. «Les hommes ressemblent plus à leurs temps qu'à leur père» écrit Debord en 1988, dans ses Commentaires. Ainsi va la stratégie spectaculaire qu'à la poésie même de la vie, elle se sera attaquée : en nos tristes jours, on est sérieux quand on a dix-sept ans.
Mais au bout de ses attaques, la vraie nature de notre critique apparaît finalement : que reproche-t-il le plus à Guy Debord? De n'avoir point «inventé» une science comme lui; d'être demeuré par la force d'un petit livre, éternellement penseur, «docteur en rien». L'oeuvre de Debord est sèche, écourtée peut-être, comme sa vie même; mais c'est la force imparable de son auteur d'avoir compris que cette oeuvre ne vaudrait rien sans l'existence qui irait avec, et qu'à l'excellence de l'une devrait correspondre l'excellence de l'autre. Il n'y a pas de «procès Heidegger» possible avec Debord. Et peu d'hommes ont su maintenir dans ce siècle un pareil «écrirevivre».
Il ne suffisait pas de décrire «la Société du spectacle» avec raison; il fallait encore vivre dans la raison de n'y pas entrer, et l'ambition de conspirer pour la détruire. A l'heure où les flics et les militaires en treillis circulent mitraillette au poing dans Paris, il peut paraître futile de valoriser autant «l'écrirevivre» de Debord. Mais non; si les militaires circulent mitraillette au poing dans Paris, c'est que nos intellectuels n'ont pas su écrirevivre: ni vivre bien, ni écrire bien. Spectacularisés à leur tour, retournés dans le sens voulu par la domination, ce sont les mêmes qui renâclent devant Debord et écrivent de petits livres à la gloire de De Gaulle. Ce sont les mêmes qui ne savent plus lire le monde, ni même «Le Monde». Auquel cas ils y auraient découvert le récit circonstancié de la non-vie de Khaled Kelkal, telle que l'a recueilli un sociologue allemand; et compris que ce que nous nommons ici, en nous pinçant le nez, «intégrisme», n'est que la solution la plus rapide de réintégrer faussement une vie réellement dissoute, séparée, réifiée: «Le monde de la réification est le monde privé de centre, comme les villes nouvelles qui en sont le décor». (Raoul Vaneigem, «Banalités de base», 1962!). Auquel cas ils sauraient, aux récits de jacquerie en banlieue, à la lecture de la dérive mortelle d'Audrey Maupin et Florence Rey (dans le squatt desquels on a retrouvé des tracts prônant la création de Conseil de travailleurs), que la thèse 115 de «La société du spectacle» a encore certaines vertus : «Aux nouveaux signes de négation, incompris et falsifiés par l'aménagement spectaculaire, qui se multiplient dans les pays les plus avancés économiquement, on peut déjà tirer cette conclusion qu'une nouvelle époque s'est ouverte: après la première tentative de subversion ouvrière, c'est maintenant l'abondance capitaliste qui a échoué. Quand les luttes anti-syndicales des ouvriers occidentaux sont réprimés d'abord par les syndicats, et quand les courants révoltés de la jeunesse lancent une première protestation informe, dans laquelle pourtant le refus de l'ancienne politique spécialisée, de l'art et de la vie quotidienne, est immédiatement impliqué, ce sont là deux faces d'une nouvelle lutte spontanée qui commence sous l'aspect criminel. (...) Quand les enfants perdus de cette armée encore immobile reparaissent sur ce terrain, devenu autre et resté le même, ils suivent un nouveau «général Ludd» qui, cette fois, les lance dans la destruction des machines de la consommation permise».
Refuser de faire coïncider la théorie avec la réalité de ces mini-révoltes à l'œuvre chaque jour, n'est-ce pas faire la travail de séparation pour lequel le pouvoir, précisément, finance (ce que Debord appelait «les bases matérielles de la vérité inversée») sa troupe gendarmesque d'intellectuels et d'universitaires? Nous lisons Debord pour connaître la fin. Pareillement, messieurs les songeurs inversés, nous vous lisons pour connaître le début de la fin.             Arnaud Viviant Texte inédit, 1995
Note:
Commandé à l'auteur par Régis Debray pour être publié dans le numéro 1 des «Cahiers de Médiologie», ce texte qui, dans l'esprit de son commanditaire devait défendre Guy Debord, a été refusé en l'état. On lui reprochait des attaques ad nominem. Défendre Debord, oui. Mais sans citer de nom. (A.V.)


              
If the historic moment described by Guy Debord in Society of the Spectacle was no longer current, no one would read this short treatise anymore, no one would talk about it, not even to joke among friends in grand depreciation and arrogant derision. It would be forgotten like an empty bottle, dead skin. But these are troubled times. It so happens that several people, pursuing different goals, have recently taken up the situationist these of Guy Debord. Thirty years after they were written, of course, but as if they had just made their way to the top of their desks and their intellectual preoccupations.
Does it take 30 years to read a book whose brevity they themselves once snidely denounced? Does it take 15 years to understand it objectively, and another 15 years to understand it subjectively? Or did it just take more than a quarter-century for them to admit it to the company of important books? Or did they (but no, that's impossible) have to wait until its author killed himself, the Van Gogh of Champot still lukewarm, to pick up on his legacy? A beautiful involuntary elegy in any case, this anachronism of thought which now stabs, as if it were an entrée, at a new editorial phenomenon, a subversive thought at its best and brightest peak, the thirtieth anniversary of Society of the Spectacle.
Let us examine this army of French thought now in the midst of deconstructing the Debordian myth. A deconstruction, dear friend, which first of all tarried too long, a Debord, second of all, to whom we did not pay enough attention, whose influence, we are told, will be enormous with the young, and who will sell more books than us now that he is published by that little miser Antoine Gallimard. That one there, I can assure you, does not have his father's stuff. Fortunately, we are still around, us, his living authors, to defend his merchant honor from up on high.
But let us observe, and examine. A hotshot salon-hopper like Gallimard has, for example, found the trick: there is scarcely a paper to be found in which he isn't announcing his great love for Guy-Ernest Debord. In the course of his grandiloquent elegies, the term "situationism" curiously never passes his lips. The perfect word for a game of Scrabble between friends on the island of Ré, but too complicated for the general public? No. It's a matter of isolating the artful dodger Debord, passing silently over his status as theoretician -- or mastermind -- and "masperising" him (as the group called it), hanging him dead or alive in the gallery of great writers of this century, mummifying him in literary criticism. A banal spectacular strategy to dissolve content into form, tendacious but cold praises to better smother the flames of the cause, a consecration of the rigidity of the pen to hide the blade of the knife. After all that, it should not be surprising that our Gallimardesque has forcibly enrolled Debord in his new crusade -- a certain war of taste -- a pitiless battle which, for all we know, must truly be ravaging the most pillaged arrondissement in Paris, the 6th, in which it can doubtless be said that many unfortunate people are to be found. But let's pass over him, whose pettiness is hardly dangerous since he is only acting in his own interests.
Let us instead follow step-by-step another cream-covered thinker who, without pity, has taken to the content as well as to the style, of Society of the Spectacle. It is true that, to excuse his rashness, he's a much milder salon-hopper than the first. He blames the style for being alternately sophomoric and prophetic. Which is, naturally, to speak very highly of the divinatory virtues at work in the preparatory classes at the Ecole Normale Supérieure; but also to congratulate. For it's rare to accord prophetic allure -- even just a little bit -- to 30-year old propositions. So Debord engages in sophistry, according to our man. But about what? Nothing we don't already know, apparently. It was all there in Feuerbach, in the young Marx. (In his declaration of theft, our commissary, friend of literary property, nonetheless forgets to let us know from what ancient spoils the anti-Marxist pages of Society of the Spectacle are derived.) We would willingly add, to complete his denunciation, that all of Society of the Spectacle was already in Sun Tze or Balthasar Gracian; that Debord, theoretician of détournement, never attempted to hide that fact; that strategy is an ancient art that consists of articulating -- in ever-new fashion -- well-known defenses in the face of modern attacks.
Debord isn't describing another world. He is describing the same world having surreptitiously inverted its tactics of domination. That is why he has no need for new ideas; the old ones suffice so long as you imagine them inverting themselves; hence the abundance of inverted terms in his prose, conducted like a game of chess (each fragment being the equivalent of a "move").
Where our intellectual is right is where he criticizes the insurrectional Society of the Spectacle for being a little short on the details of its imagined insurrection. But if Guy Debord short-circuits the passage from the "practice of theory" to "practical theory," it is precisely because theory, as just as it is, is used to describe the battles we lose every day instead of those we will win tomorrow. And it still bears mention that a revolution in France, though a failure, closely followed the publication of Society of the Spectacle (which our intellectual pretends to be unaware of, perhaps because at the time he found himself unluckily on the other side of the world?).
Many things have aged in Society of the Spectacle, notably the Workers' Councils, around which Debord dreams of reorganizing society without the spectacle. Thirty years along, the spectacle has eaten itself to the core, has itself become spectacular merchandise; so thoroughly that, 25 years after the paving stones of Paris saw students marching to reclaim "the right to be lazy", the same pavement is scarcely astounded to discover others, sons of the former, proclaim in equally violent manner "the right to work", then abandon the hostile movement as soon as the legislature promises them a more liberal enslavement. "Men resemble their times moreso than their fathers," writes Debord in 1988, in his Commentaries. So goes spectacular strategy, getting down to business with the very poetry of life: in these sad times, we're serious at age seventeen.
But at the end of these attacks, the true nature of our critique finally appears: for what does he most reproach Guy Debord? For not having "invented" a science like he did; for having lived on the strength of a little book, an eternal thinker, "doctor of nothing." Debord's work is dry, curtailed perhaps, like his life; but the unstoppable strength of its author was to have understood that such a work would be worth nothing without the existence that goes with it, and that the excellence of the one necessarily corresponds to the excellence of the other. The "Heidegger trial" would not be possible with Debord. And few men in this century have known how to maintain such a "living-writing."
It wasn't sufficient to describe the Society of the Spectacle with reason; one had to live in the rationale of not entering it, and in the ambition to conspire to destroy it. At a time when the cops and the fatigue-clad military patrol Paris with machine guns in hand, it can seem futile to champion Debord's "living-writing" so much. But no, if the military patrols Paris with machine guns in hand, it's because our intellectuals have not known how to live-write: neither live well, nor write well. Spectacularized in turn, brought back in the sense desired by domination, these are the same who scoff at Debord and write little books to the glory of De Gaulle. The same ones who no longer know how to read the world, not even Le Monde.[1] In which case they would have discovered the detailed account of the non-life of Khaled Kelkal, as it was told by a German sociologist; and understood that what we name here, pinching our noses, "traditionalism," is only the quickest solution for falsely reintegrating a life truly dissolved, separated, reified: "The world of reification is the world deprived of a center, like the new towns that decorate it." (Raoul Vaneigem, "Basic Banalities", 1962!) In which case they would have known, in the accounts of revolt in the suburbs, in reading of the fatal dérive of Audrey Maupin and Florence Rey (in whose squat they found pamphlets calling for the creation of workers' councils), that thesis 115 of Society of the Spectacle still has certain virtues: "The new signs of negation multiplying in the economically developed countries, signs which are misunderstood and falsified by spectacular arrangement, already enable us to draw the conclusion that a new epoch has begun: now, after the workers' first attempt at subversion, it is capitalist abundance which has failed. When anti-union struggles of Western workers are repressed first of all by unions, and when the first amorphous protests launched by rebellious currents of youth directly imply the rejection of the old specialized politics, of art and of daily life, we see two sides of a new spontaneous struggle which begins under a criminal guise. These are the portents of a second proletarian assault against class society. When the last children of this still immobile army reappear on this battleground which was altered and yet remains the same, they follow a new "General Ludd" who, this time, urges them to destroy the machines of permitted consumption."
Is not the act of refusing to make theory and the reality of these mini-revolts at work every day coincide with one another tantamount to doing the work of separation for which power finances (what Debord calls "the material basis of inverted truth") its police-like troop of intellectuals and academics? We read Debord to know the ending. Similarly, dear inverted dreamers, we read you to know the beginning of the end.
Note:
Commissioned by Régis Debray for publication in the first issue of Cahiers de Médiologie, this text which, in the spirit of its commission, was supposed to defend Guy Debord, was refused in its present state. The author was accused of ad hominum attacks. Defend Debord, yes. But without naming names. (AV..)  Arnaud Viviant
 

mercredi 4 août 2010

Bakounine en Amérique

En septembre 1861, Bakounine se trouve depuis quatre années en Sibérie, où il a été exilé après avoir été libéré de la forteresse où il croupissait depuis 1851. C’est alors que s’offre à lui une possibilité de fuite qu’il ne manque pas de saisir. Profitant de la baisse de vigilance de ceux qui sont chargés de le surveiller (il a pris soin de les travailler politiquement et aussi sans doute de leur caractère corruptible), il se rend sur l’Océan Pacifique, où le capitaine d’un bateau américain en partance pour le Japon a accepté de le prendre à son bord. Il arrive à Yokohama, et de là embarque sur le Carrington, un bateau qui l’amène à San Francisco. C’est là le début d’un tour du monde qui s’achèvera à la fin du mois de décembre 1861, lorsque Bakounine arrivera à Londres, dans la maison de son ami l’écrivain et réformateur russe Alexandre Herzen.                                       
En Amérique, Bakounine arrive dans un pays qui vient depuis quelques mois de plonger dans une guerre civile qui durera quatre ans et fera près d’un million de morts. Ce conflit le contraint, pour se rendre sur la côte est, à faire un long détour, encore en bateau, par l’Amérique centrale et l’isthme de Panama. C’est de Boston qu’il embarquera ensuite pour l’Europe.
Sur le séjour de Bakounine en Amérique du nord, on sait peu de choses. Sa correspondance est notamment très elliptique (la principale source sur ce qu’il pensait en arrivant en Amérique est une lettre qu’il envoie à Herzen de San Francisco le 15 octobre 1861; il lui écrira à nouveau le 3 novembre, sur le bateau qui l’emmène à Panama, relatant qu’il ne peut prendre le Poney Express car il traverse le Missouri, qui est alors en guerre, et à nouveau le 3 décembre, de New York, avant de s’embarquer pour Londres). On sait par ailleurs que Bakounine avait pour la liberté politique nord-américaine une grande admiration, de sorte que s’il avait dû quitter la Suisse, il aurait tenté d’acquérir la nationalité américaine.
On dispose toutefois d’une source sur ce séjour, qui est indiquée par l’article de Robert Cutler, A Rediscovered Source on Bakunin in 1861: The Diary of F.P. Koe”, Canadian Slavonic Papers 35, nos. 1–2 (March–June 1993), p. 121–130. Cet article, ainsi que les extraits du journal de Koe, ont été mis en ligne par l’auteur sur son site.
Frederick Pemberton Koe (1829-1889) rencontre Bakounine sur le bateau qui les emmène du Japon à San Francisco. A cette époque, Koe achève un tour du monde que sa famille l’a incité à entreprendre pour l’éloigner d’une jeune catholique dont il est épris (lui-même est protestant). Bakounine, qui avait été confronté dans sa jeunesse, aux obstacles que ses parents mettaient à l’épanouissement personnel de ses soeurs, a sans doute été sensible à l’histoire de Koe et il ressort du journal de ce dernier que Bakounine l’a encouragé à passer outre les interdits familiaux (ce que Koe fera, puisqu’il épousera la jeune femme l’année suivante). Par ailleurs, pendant le voyage, Bakounine raconte sa vie à Koe, lui parle de sa jeune épouse qu’il a laissée derrière lui en Sibérie et qui doit le rejoindre, chante des chansons russes traditionnelles et, conformément à ses bonnes habitudes, emprunte de l’argent à son compagnon de voyage.
Bien qu’il nous apprenne peu de choses sur les conceptions politiques de Bakounine au sortir de son exil sibérien, ce document n’en a pas moins l’immense intérêt de nous présenter Bakounine tel qu’il pouvait apparaître à ceux qui l’ont côtoyé.
Ressources en anglais








AIT:
1872 : l’Assemblée internationale des travailleurs (AIT, dite la Ire Internationale) n’a que huit ans quand elle vit une scission qui lui sera fatale. Fondée en 1864, l’AIT a pour but de rassembler les ouvriers dans leur lutte pour leur émancipation. Karl Marx figure parmi ses fondateurs, aux côtés de syndicats britanniques et d’artisans français de tendance proudhonienne. En 1868, l’anarchiste russe Mikhaïl Bakounine rejoint l’AIT avec les sections de l’Alliance internationale pour la démocratie socialiste, qu’il a lui-même fondée. Dès cet instant, un différent oppose les deux hommes. À travers eux, ce sont deux visions du combat socialiste qui s’affrontent.
Pour Marx, l’Internationale vise à préparer la conquête du pouvoir politique par le mouvement ouvrier, condition à ses yeux de la construction d’une société socialiste. Cette visée implique pour lui que l’organisation soit dotée d’une instance centrale, et autant que possible basée à Londres. Cette organisation centralisée répond, selon Marx, à la domination que le capitalisme britannique exerce sur le capitalisme mondial et à la concentration du pouvoir économique au sein de la capitale anglaise.
Aux yeux de Bakounine, ces orientations participent d’un « socialisme autoritaire » qui, s’il entend libérer les ouvriers de la domination capitaliste, ne peut que perpétuer leur soumission à une organisation ou à un État bureaucratiques. Il défend quant à lui un « socialisme libertaire » qui vise à émanciper les masses tant du capitalisme que de l’État, en leur substituant une fédération des organisations de producteurs. Cette orientation idéologique se traduit par une vision alternative de l’AIT. Au centralisme de Marx, il oppose le principe de l’autonomie des organisations qui la composent, et revendique leur droit à définir elles-mêmes leurs objectifs et leur stratégie politiques.
En 1871, la conférence de Londres de l’AIT tranche la question en chargeant Marx de rappeler que la conquête de la prise du pouvoir politique est le « premier devoir de la classe ouvrière ». En 1872, Bakounine et les siens sont exclus de l’AIT.

mardi 3 août 2010

Chasse autour du globe, la concurrence court :

 
La mondialisation et la « fusionnite » du capital

Extrait du chapitre VI du livre de Robert Kurz, Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle. Choisis et commentés par Robert Kurz, La balustrade, 2002.
Ce texte de Kurz est juste un commentaire à une série d’extraits du « Marx ésotérique » choisis par Kurz. Les extraits du « Marx ésotérique » ne sont pas reproduits ici.
  
Même les fervents partisans de cette mondialisation qui est au cœur du débat public de la fin du XXe siècle ont constaté avec une certaine admiration forcée, que Karl Marx a été le seul à avoir décrit ce processus il y a déjà 150 ans. Au point que, n’importe qui pourrait, à son insu, en rencontrer les termes dans le magazine dominical d’un grand quotidien de l’année 2000 et le prendre pour un article contemporain. Sans vraiment faire preuve de perspicacité, les défenseurs notoires d’une quelconque évolution capitaliste tout comme les derniers gauchistes marxistes (devenus conservateurs parce que restés fixés sur le passé capitaliste) en ont conclu que la mondialisation et tous les phénomènes concomitants n’étaient pas nouveaux et ne constituaient surtout pas un caractère nouveau de la dynamique capitaliste. On veut naturellement dire par là qu’il n’y a rien d’inquiétant, pas de quoi se faire du souci quant à l’importance de la crise, que c’est toujours le même bon vieux capitalisme. Donc fin de l’alerte ! Les uns sont dans l’expectative d’un nouveau miracle économique mondial, les autres, de la poursuite sans relâche de l’activité selon les notions de l’ancienne critique du capitalisme, c’est-à-dire selon les catégories mêmes du capital. Rien de nouveau sous le soleil, donc rien de nouveau qu’il faille apprendre et analyser.

En cela, ceux qui ne reconnaissent pas que la mondialisation actuelle prend une tournure nouvelle ne rendent vraiment pas justice à Marx. Car s’il en était comme ils le disent, Marx n’aurait fait que décrire une chose qui se déroulait sous ses yeux et sous ceux de ses contemporains, exactement de la même façon qu’aujourd’hui. Mais alors, il y aurait certainement déjà eu débat sur la mondialisation il y a 150 ans ; la position de Marx n’aurait rien de particulier et sa voix ne serait qu’une parmi tant d’autres. Bien sûr, ce n’est absolument pas le cas. Tandis que le cosmopolitisme et l’universalisme occidental abstraits du XVIIIe et du début du XIXe siècles ne furent d’abord que de purs idées ou idéaux à l’époque de l’élaboration de la théorie de Marx, le nationalisme, la politique de protectionnisme et la formation d’une économie nationale prenaient pratiquement place sur la scène de l’histoire universelle capitaliste et commençaient plutôt par repousser la tendance à l’universalisation du capital. Ce qui fait aujourd’hui l’actualité des déclarations de Marx quant à la logique du marché mondial et de son débridement, ce ne sont pas les idées directement empiriques concernant la situation du XIXe siècle et le stade du développement capitaliste à l’époque, mais leur force pronostique inouïe. L’illusion d’optique qui s’empare du lecteur contemporain s’explique peut-être par le fait que le pronostiqueur (comme souvent dans de tels cas) s’exprime comme s’il décrivait une évolution déjà accomplie et généralisée, alors qu’en réalité, sa pensée, qui plane à la hauteur de l’aigle, conclut à un processus déjà achevé à partir de quelques faits et paramètres encore à l’état embryonnaire. Quand Marx parle, par exemple, de « communications infiniment facilitées » dans un monde sans avion ni télévision ni micro-électronique, un monde doté d’une télécommunication relativement primitive et limitée dans l’espace, il est certain qu’il ne faut pas attribuer à ces termes une valeur correspondant à un état qualitatif du monde actuel, simplement parce qu’on emploie les mêmes mots.
Marx ne s’est donc pas simplement contenté de décrire les conditions empiriques de son époque, mais il a dégagé de l’analyse du processus de valorisation capitaliste en tant que tel une tendance immanente du capital à la globalisation et ce parfois en opposition avec la tendance du développement empirique de son temps.
Mais, c’est justement pour cette raison que, contrairement à certains journalistes exaltés qui se font les champions des chances réelles de la globalisation actuelle du capital, Marx n’est pas un écrivaillon faisant l’apologie de ce qui se passe de toute façon. Certes, on peut dire que le Marx exotérique d’esprit ésotérique est encore accepté, du moins dans les célèbres passages du « Manifeste Communiste » relatifs à la mondialisation, quand il admire les exploits de la bourgeoisie qui « détruit » « les relations féodales et idylliques », etc. Ou « qui entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares », même si, deux phrases plus loin, on parle de « ce qu’on appelle civilisation ». Nous retrouvons ici les traces de la mythologie historique d’un progrès linéaire et déterminé par des « lois » empruntés à la philosophie des Lumières et au libéralisme. Marx s’y montre en « homme dans sa contradiction », quand on lit ses lignes fulminantes sur ce même processus historique au chapitre sur l’ « accumulation primitive ».
 
Mais malgré ses contradictions – qu’il admire ou honnisse le processus passé et réel ou le processus futur et prévu – Marx voit toujours la tendance du capital à s’universaliser étroitement liée à la tendance immanente à l’autodestruction du mode de production capitaliste. Dans ce sens, le capitalisme n’est pour Marx (ici se touchent le pôle exotérique et le pôle ésotérique de sa théorie en produisant des étincelles) qu’une forme négative transitoire, une sorte d’explosion de l’histoire. L’universalisation et la globalisation se brisent alors doublement contre l’évidente contradiction en soi du capitalisme : d’une part, la limite nationale n’a rien d’essentiellement pré-capitaliste ; c’est une caractéristique de la société moderne en contradiction avec la tendance à l’universalisation de cette dernière, qu’elle ne cesse de transgresser mortellement ; d’autre part, de son côté, le moteur de la globalisation est négatif et limité ; il n’est pas un regroupement conscient et volontaire de l’humanité, mais une fuite aveugle de l’étroit calcul de l’économie industrielle qui abandonne les marchés intérieurs qui deviennent trop petits. Finalement, il est une fuite du capital devant lui-même dans le vaste monde où il ne fait toujours que se retrouver.
 
En y regardant de plus près, on se rend compte que la dynamique de l’universalisation et de la globalisation n’est que la conséquence du caractère de crise immanent au mode de production capitaliste, qui se manifeste sous forme de crise mondiale du capital : une crise d’abord latente ou juste brève et cyclique, mais finalement visible et (maintenant seulement !) structurelle. Crise structurelle et globalisation sont donc une seule et même chose, mais vues sous des aspects différents. Les conditions ou processus partiels uniquement ponctuels que Marx a rencontrés empiriquement (par exemple le lien entre le chômage des tisserands londoniens et indiens et le libre-échange, la concentration du capital) et à partir desquels il a très vite pronostiqué une tendance capitaliste à l’universalisation, ne sont devenus qu’aujourd’hui une situation mondiale immédiate, universelle, englobant sans exception toutes les régions et branches de production : leurs effets négatifs et indirects ne sont plus partiels et ponctuels, mais étendus et mondiaux, en tant qu’effets direct. Un universalisme capitaliste parfait signifie l’universalité parfaite de la catastrophe qui se manifeste aujourd’hui dans tous les domaines de la vie. Les déclarations de Marx sur la globalisation ne doivent pas être interprétés comme des arguments à part de la tendance historique du capital, comme une indication de son expansion dans le monde, mais comme des explications appartenant à sa théorie de la crise. En effet, en raison de sa contradiction interne, la crise représente la tendance historique fondamentale du mode de production capitaliste ; une tendance qui englobe toutes les différentes tendances et développements structurels.
 
De même qu’elle est une conséquence de la tendance immanente à la crise, la globalisation est en même temps une fonction de la concurrence universelle. Si, d’une part, comme le dit Marx, le marché mondial a toujours été une condition du capitalisme et de ses rapports de concurrence, d’autre part, il s’est d’abord trouvé limité dans son action par l’apparition des économies nationales et Etats nationaux et donc par une concurrence domestiquée jusqu’à un certain point. Eperonnée par la tendance à la crise, la concurrence est obligée de briser ces barrières ; c’est en effet sa dynamique qui entraîne la dynamique de la globalisation. Ce qui se présente à Marx comme une « logique » du capitalisme ne devient que maintenant une réalité empirique. En s’infiltrant à travers les frontières des Etats nationaux et en rompant la cohérence économique nationale pour mettre en place le capital mondial immédiat, la concurrence devient elle-même également la concurrence mondiale immédiate, non filtrée. Ce processus passant par la transformation des crises partielles en crise mondiale totale, elle devient une concurrence de crise mondiale totale – que l’on reconnaît déjà au fait que le débat acharné et qui est en passe de dégénérer sur la localisation, utilise de plus en plus nettement les métaphores militaires, dans l’esprit d’une lutte pour la survie. Ces mêmes politiciens de la vie en rose et amuseurs de la philosophie du management qui se complaisent dans une rhétorique de l’optimisme et de chances de réussite en parlant de globalisation se renient eux-mêmes avec une inconsciente sincérité quand ils exposent la réussite souhaitée de ces « chances » en termes de guerre mondiale et qu’au lieu de susciter un optimisme confiant dans l’avenir, ils réveillent ainsi le potentiel d’angoisse sociale.  
 
Les « lois naturelles » aveugles du « capital en général », longtemps représentables au niveau du contexte économique national deviennent la loi mondiale immédiate du marché mondial unique, universel, sans frontières qui ne constitue plus la sphère des relations entre les économies nationales, mais la sphère universelle de la concurrence de crise mondiale immédiate, non filtrée. Cela signifie seulement que cette concurrence devient maraudeuse et que les rapports des entreprises et des individus entre eux prennent le caractère  qu’ont toujours eu les relations entre des États nationaux dont les rapports n’étaient pas assujettis extérieurement à la loi. La désinhibition de l’homme, qui est déjà contenue dans la notion de capital et s’est mainte fois manifestée dans les atrocités de l’histoire de l’installation capitaliste, menace de devenir la condition mondiale immédiate. La globalisation a pour revers la dépravation morale des individus dont l’atomisation a également pris une dimension planétaire. Il faut donc penser la théorie de la mondialisation de Marx non seulement dans le contexte de sa théorie de la crise, mais aussi dans celui de sa théorie de la barbarie du capitalisme – on obtiendra ainsi l’image précise de la situation mondiale aujourd’hui.
 
Marx n’est pas parvenu à écrire le quatrième livre du « Capital » qui devait concerner le marché mondial et l’Etat ; par conséquent il n’a pu achever son analyse des concepts de logique et de tendance historique de la reproduction capitaliste globale (et donc mondiale). Néanmoins, ses textes et fragments sur le processus d’universalisation du capital ne développent pas seulement les idées fondamentales des problèmes visibles aujourd’hui, mais également, comme, dans la théorie de la crise, les notions fondamentales des mécanismes économiques qui leur sont liés. Sur ce plan, sa théorie de la centralisation progressive du capital est importante. Comme la mondialisation, cette tendance découle aussi de la logique de la crise et de la concurrence, mais elle se trouve multipliée dans le contexte de la globalisation. Plus le capital fuit les marchés intérieurs et instaure le marché mondial immédiat et universel, plus la concurrence de la crise mondiale immédiate provoque des concentrations de capitaux qui auraient été impensables sur une base économique nationale, des capitaux mondiaux immédiats capables de concurrencer les États. Cet aspect de la théorie marxiste s’est également totalement vérifié : la globalisation et le nombre croissant de gigantesques fusions constituent aujourd’hui les deux faces du même processus.
 
Aussi frappante que soit la précision du pronostic à 150 ans d’intervalle, on remarque, cette fois encore, l’opposition entre le Marx exotérique et le Marx ésotérique. Dans la théorie de la crise, au centre de laquelle il y a la dissolution de la « substance du travail » causée finalement par le processus concurrentiel et l’obsolescence du travail et de la classe ouvrière, le Marx ésotérique est quasiment le seul à prendre la parole. Cependant, si les déclarations de Marx sur la globalisation universalisation et sur la centralisation du capital mondial qui lui est liée s’appuient sur cette théorie de la crise, c’est à nouveau le Marx exotérique du mouvement ouvrier qui intervient là en assimilant la globalisation et le processus de centralisation du capital à une massification et une concentration également universelles de la classe ouvrière, contrairement au thème central de la théorie de la crise. Mais ceci n’était exact que tant que la tendance à la crise et à la globalisation n’avait pas encore atteint son stade vraiment universel, c’est-à-dire que le processus d’universalisation n’avait pas encore franchi sa masse critique, laquelle justement n’équivaut plus à une masse de force de travail rentable. Si l’on ne tient pas compte de cela, comme c’est le cas dans le choix de textes qui suit [le texte de Kurz présentement retranscrit, est juste une introduction à une série d’extraits du Marx ésotérique], alors la théorie de la globalisation marxienne met dans le mille de la situation mondiale actuelle, dont elle éclaire, en même temps, le caractère instable et explosif. Dans ces conditions, l’humanité ne pourra se constituer en une communauté mondiale positive et finira seulement par retourner à l’état sauvage dans une « seconde nature » devenue universelle.              
 

Kronstadt Proletarischer Ausläufer der Russischen Revolution

I.
Die Deutung jener historischen Ereignisse, die vor mehr als fünfzig Jahren als "der Aufstand von Kronstadt 1921" in die Geschichte eingegangen sind (bzw. krampfhaft daraus entfernt wurden),ist aufs engste verknüpft mit der gesellschaftlichen Position des jeweiligen Interpreten oder anders gesagt: sie wird von seiner Stellungnahme zu den in der Gesellschaft tobenden Klassenkämpfen geprägt und bedingt. 
Wer die russische Revolution 1917 als eine sozialistische Umwälzung betrachtet, wer die, in den Jahren des Bürgerkrieges gefestigte bolschewistische Herrschaft für eine proletarische Macht hält, der muß notwendigerweise das, was damals in jener Inselfestung am finnischen Meerbusen vor sich ging, als einen konterrevolutionären Versuch zur Stürzung des jungen "Arbeiterstaates" auffassen. Wer umgekehrt gerade im Auftreten der Cronstädter einen revolutionären Akt erblickt, der gerät früher oder später zu ganz entgegengesetzten Ansichten über die russischen Entwicklungen und über die wirkliche Lage in Rußland.
Das alles scheint selbstverständlich zu sein. Aber es kommt noch etwas mehr hinzu. Der Bolschewismus ist nicht bloß eine Wirtschafts- oder Staatsform, dessen Existenz damals - nicht nur in Kronstadt, sondern auch in Petrograd, in der Ukraine und in großen Teilen Südrußlands - auf des Messers Scheide stand, er bildet gleichzeitig eine in den russischen Revolutionskämpfen gereifte, auf die russischen Verhältnisse zugeschnittene Organisationsform. Nach dem bolschewistischen Oktobersieg wurde und wird sie von den verschiedensten politischen Seiten den Arbeitern aller Länder aufgedrängt. Als sich die Bevölkerung von Kronstadt gegen die Bolschewiki erhob, da hat sie nicht nur die bolschewistischen Machtansprüche entschieden zurückgewiesen, sondern auch die traditionellen bolschewistischen Parteiauffassungen und die Partei als solche in Frage gestellt. Hier liegt der Grund, weshalb jeder Meinungsstreit über
organisatorische Probleme der Arbeiterklasse nur allzuoft die Diskussion über Kronstadt miteinbezieht und weshalb jede Diskussion über Kronstadt unausweichlich auch die Differenzen über die Taktik und Organisationsfragen des proletarischen Klassenkampfes offenlegt. Das heißt also: der Aufstand von Kronstadt hat auch nach mehr als einem halben Jahrhundert immer noch eine brennende Aktualität. Wie kolossal auch seine historische Bedeutung sein mag, sie wird weit überragt von seiner praktischen Bedeutung für die heutigen Arbeitergenerationen, für alle, die
am proletarischen Kampf teilnehmen. Leo Trotzki war einer derjenigen, der diese Bedeutung nicht verstand. Als er 1938 seinen Aufsatz "Viel Lärm um Kronstadt" veröffentlichte (1),seufzte er: "Man könnte glauben, der Aufstand von Kronstadt hat nicht vor 17 Jahren, sondern gestern stattgefunden." Gerade um jene Zeit, als er diese Worte schrieb, unternahm Leo Trotzki tagaus, tagein jede erdenkliche Anstrengung, die stalinistische Geschichtsfälschung und die stalinistischen Legenden zu entlarven. Daß er dabei niemals die Grenze der leninistischen Revolutionslegende überschritt, ist eine Tatsache, die wir hier beiseite Lassen können.

II.
Der Aufstand von Kronstadt zerstörte einen sozialen Mythos: den Mythos, daß im bolschewistischen Staat die Macht in den fänden der Arbeiter liegt. Weil dieser Mythos unzertrennlich mit der ganzen bolschewistischen Ideologie verbunden war (und bis heute noch ist), weil in Kronstadt mit der Verwirklichung der echten Arbeiterdemokratie ein bescheidener Anfang gemacht wurde, deshalb bildete Kronstadt für die, sich an der Macht befindenden Bolschewiki eine tödliche Gefahr. Nicht die militärische Stärke Kronstadts - zum Zeitpunkt des Aufstandes durch den zugefrorenen
Meerbusen ohnehin stark beeinträchtigt -, sondern die entmystifizierende Wirkung des Aufstandes bedrohte die bolschewistische Herrschaft, und das sogar stärker, als es je von Seiten der Interventionsarmeen Denikins, Koltschaks, Judenitschs oder Wrangeis hätte geschehen können.
Aus diesem Grunde waren die bolschewistischen Führer von ihrem Standpunkt aus - oder besser gesagt: infolge ihrer gesellschaftlichen Position (die ihren Standpunkt natürlich bedingte) - einfach gezwungen, ohne Zaudern den Aufstand in Kronstadt niederzuschlagen. (2) Während die Aufständischen, wie Trotzki es ihnen angedroht hatte, "wie Fasane abgeknallt" wurden, wurde von der bolschewistischen Führung in ihrer Presse der Cronstädter Aufstand als Konterrevolution bezeichnet. Dieser Schwindel wird seit jenen Tagen von Trotzkisten und Stalinisten gleich eifrig verbreitet und hartnäckig aufrecht erhalten.
Der Umstand, daß in bestimmten, sowohl menschewistischen als auch weißgardistischen Kreisen Kronstadt offene Sympathie entgegengebracht wurde, verfestigte die trotzkistische und stalinistische Version. (3) Eine dürftigere Begründung der offiziellen Legende ist wohl kaum möglich. Hat sich nicht Trotzki selbst in seiner "Geschichte der russischen Revolution" mit vollem Recht über die politischen Kenntnisse und über das gesellschaftliche Verständnis des reaktionären Cronstadtsympathisanten Professor Miljukow stark herablassend geäußert? Nur weil Miljukow und die
ganze weißgardistische Presse mit Kronstadt sympathisierten, aus diesem Grunde soll der Aufstand von Kronstadt konterrevolutionär gewesen sein? Wie wäre, dieser Vorstellung entsprechend, die "Neue ökonomische Politik",
die kurz nach Kronstadt in Rußland eingeführt wurde, zu beurteilen? Der Bourgeois Ustrialow gab ihr ganz offen seinen Segen! Aber das veranlaßte die Bolschewiki keineswegs dazu, die NEP als "konterrevolutionär" zu verschreien. Diese Tatsache ist ebenfalls symptomatisch für die ganze demagogische Art bei der Legendenbildung. Von letzterer möchten wir uns nunmehr abwenden. Sie ist natürlich von Interesse, schon wegen ihrer sozialen Funktion, die jedoch nur aus dem tatsächlichen Verlauf der Ereignisse, aus dem gesellschaftlichen Entwicklungsprozeß, aus dem sozialen Charakter der russischen Umwälzung heraus verstanden werden kann.

III.
Der Cronstädter Aufstand 1921 bildet den dramatischen Höhepunkt einer Revolution, die ihrem sozialen Inhalt nach kurzerhand als bürgerlich definiert werden muß. Er ist von dieser bürgerlichen Revolution der proletarische Ausläufer, genau so wie unter fast ähnlichen Umständen die Mai-Ereignisse in Katalonien 1937 den proletarischen Ausläufer der
spanischen Revolution bilden oder wie im Jahre 1796 die Verschwörung von Babeuf eine proletarische Tendenz in der großen bürgerlichen französischen Revolution darstellt. (4) Daß sie alle drei mit einer Niederlage endeten, hat die gleichen Ursachen; es fehlten jedesmal die Bedingungen und Voraussetzungen für einen proletarischen Sieg. Das zaristische Rußland nahm am ersten Weltkrieg als ein zurückgebliebenes Land teil. Es hatte zwar aus militärisch-politischen Bedürfnissen eine Industrialisierung vorangetrieben und damit die allerersten Schritte auf kapitalistischem Wege zurückgelegt, aber das in diesem Zusammenhang entstandene Proletariat war zahlenmäßig klein im Verhältnis zu der ungeheuren Masse der russischen Bauern. Gewiß, das politische Klima des zaristischen Absolutismus hätte den kämpferischen Geist der russischen Arbeiter außerordentlich gesteigert. Das ermöglichte ihnen, der heranreifenden Revolution ein bestimmtes Gepräge zu geben, konnte aber ihren Verlauf nicht ausschlaggebend bestimmen. Trotz der Existenz der Putilowwerke-, der Erdölanlagen im Kaukasus, des Kohlenbergbaues im Donetzrevier und der Moskauer Textilfabriken bildete die Landwirtschaft die wesentliche wirtschaftliche Grundlage der russischen Gesellschaft. Zwar hatte es 1861 so eine Art Bauernbefreiung gegeben, aber trotzdem waren die Überreste der Leibeigenschaft bei weitem nicht verschwunden. Die Produktionsverhältnisse waren feudalistisch und entsprechend war der politische Oberbau; Adel und Klerus waren die herrschenden Klassen, die mit Hilfe der Armee, der Polizei und des Beamtentums ihre Macht in dem Riesenreich des Großgrundbesitzes ausübten.
Demzufolge hatte die russische Revolution des 20. Jahrhunderts die wirtschaftliche Aufgabe, den Feudalismus mit seinen sämtlichen Begleiterscheinungen - wie die der Leibeigenschaft - aufzuheben. Sie sollte die Landwirtschaft industrialisieren und unter die Bedingungen der modernen Warenproduktion stellen, sie hatte alle feudalen Ketten der
bestehenden Industrie zu lösen.
Politisch hatte diese Revolution die Aufgabe, den staatlichen Absolutismus zu zerschlagen, die Bevormundung durch den Feudaladel aufzuheben und eine Regierungsform und eine Staatsmaschine zu entwickeln, die die Lösung der wirtschaftlichen Aufgaben der Revolution politisch garantierten. Es ist klar, daß diese wirtschaftlichen und politischen Aufgaben mit jenen übereinstimmten, die im Westen die Revolutionen des 17,, 18. und 19. Jahrhunderts zu erfüllen hatten. (5) Nur wurde die russische Revolution - wie später die chinesische - durch ihre besondere Eigentümlichkeit charakterisiert. In Westeuropa, vor allem in Frankreich, war die Bourgeoisie die Trägerin des gesellschaftlichen Fortschritts, die Vorkämpferin des Umsturzes gewesen. Im Osten war sie, aus dem schon erwähnten Grunde, schwach. Dazu waren ihre Interessen mit denen des Zarismus eng verbunden. Das heißt, die bürgerliche Revolution in Rußland mußte ohne die Bourgeoisie und sogar gegen sie vollzogen werden.

IV.
Lenin hat die Eigentümlichkeit der russischen Revolution sehr genau erkannt. "Die Marxisten", schrieb er, "sind vom bürgerlichen Charakter der russischen Revolution unbedingt überzeugt. Was bedeutet das? Das bedeutet, daß jene demokratischen Umgestaltungen der politischen Ordnung und jene sozialökonomischen Umgestaltungen, die für Rußland notwendig geworden sind, an und für sich nicht nur keine Untergrabung es Kapitalismus, keine Untergrabung der Herrschaft der Bourgeoisie bedeuten, sondern daß sie umgekehrt zum ersten mal gründlich den Boden für eine breite und rasche ... Entwicklung des Kapitalismus säubern ..." (6) Anderswo heißt es:" "Der Sieg der bürgerlichen Revolution bei uns ist unmöglich (als) Sieg der Bourgeoisie. Das scheint paradox zu sein, ist aber so. Die vorherrschende Bauernbevölkerung, ihre fürchterliche Unterdrückung vom halbfeudalen Großgrundbesitz, die Kraft und das Bewußtsein des schon in der sozialistischen Partei organisierten Proletariats, alle diese Umstände verleihen unserer bürgerlichen Revolution einen besonderen Charakter. Diese Besonderheit beseitigt nicht den bürgerlichen Charakter der Revolution." (7)
Sine Bemerkung haben wir hier allerdings hinzuzufügen: die Partei, von der hier Lenin spricht, war weder sozialistisch, noch konnte man behaupten, daß das Proletariat in ihr organisiert wäre. Es stimmt natürlich, daß sie sich von den sozialdemokratischen Parteien des Westens, die vom Boden des bürgerlichen Parlamentarismus aus loyale Opposition betrieben und die Umwandlung der kapitalistischen in die sozialistische Gesellschaft mit allen Mitteln zu verhindern suchten, in mancherlei Hinsicht unterschied, aber nicht im sozialistischen Sinne.
Die Partei Lenins strebte in Rußland nach einer revolutionären Veränderung der Verhältnisse, aber es handelte sich dabei um eine Revolution, die sich, wie Lenin ja selbst auch zugibt, in anderer Form im Westen längst vollzogen hatte.
Diese Tatsache blieb für die russische Sozialdemokratie im allgemeinen und für die bolschewistische Partei im besonderen nicht ohne Einfluß.
Lenin und die Bolschewiki waren der Auffassung, daß kraft der Klassen Verhältnisse in Rußland ihrer Partei die Rolle der Jakobiner zukomme. Nicht ohne Grund definierte Lenin den Sozialdemokraten als "einen mit den Massen verbundenen Jakobiner"; nicht ohne Grund schuf er seine Partei als ein Komitee von Berufsrevolutionären; nicht ohne Grund erblickte er in seiner Schrift "Was tun?" ihre Aufgabe in dem Kampf gegen die Spontaneität.
Als Rosa Luxemburg zu Anfang dieses Jahrhunderts diese Auffassungen kritisierte, hatte sie recht, gleichzeitig jedoch auch unrecht. Recht hatte sie insofern, als die leninistische Verschwörerorganisation mit den natürlichen - d. h. aus dem, beim Kapitalverhältnis vorausgesetzten, Klassengegensatz emporwachsenden - Organisationsformen der kämpfenden Arbeiter nichts zu tun hatte. Was sie aber übersah - und damals wohl auch übersehen mußte - war, daß es einen solchen Kampf der Proletarier im modernen Sinne in Rußland entweder nur in sehr kleinem Ausmaß oder überhaupt nicht gab. 
In Rußland, wo die Aufhebung des Kapital Verhältnisses und der Lohnarbeit nicht auf der Tagesordnung stand, handelte es sich um einen anderen Kampf. Für diesen Kampf war gerade die bolschewistische Partei am meisten geeignet. Sie erfüllte ganz und gar die Bedürfnisse der Revolution, die ihr bevorstand. Daß die Organisationsform dieser Partei - der sogenannte demokratische Zentralismus - mit der Diktatur der Zentrale über die Masse ihrer Mitglieder enden würde (wie Rosa Luxemburg es vorhergesagt hatte), hat sich als durchaus richtig erwiesen und das gerade war in jener "bürgerlichen Revolution mit ihrem besonderen Charakter" erforderlich.

V.
Die bolschewistische Partei holte sich ihre geistigen Waffen beim Marxismus, der einzigen radikalen Theorie, bei der sie zur Zeit anknüpfen konnte. Dieser aber war der theoretische Ausdruck eines hochentwickelten Klassenkampfes, wie ihn Rußland nicht kannte und für den in Rußland auch das richtige Verständnis fehlte. So geschah es, daß das, was sich auf russischem Boden als "Marxismus" entwickelte, mit dem Marxismus nur den Namen gemein hatte, in Wirklichkeit aber dem jakobinischen Radikalismus eines Auguste Blanqui zum Beispiel viel näher stand als den Auffassungen von Marx und Engels.
Mit diesem Blanqui hatte Lenin u. a. - wie auch Plechanow - jenen, den dialektischen Materialismus fernstehenden naturwissenschaftlichen Materialismus gemein, der in Frankreich, am Vorabend der großen, klassischen Revolution, die Hauptwaffe im Kampf gegen Adel und Religion gewesen war. In Rußland herrschten eben ähnliche Verhältnisse wie im vorbürgerlichen Frankreich.
Der Marxismus, so wie Lenin ihn verstand - und verstehen mußte -, ermöglichte ihm einen tiefen Einblick in die wesentlichen Probleme der russischen Revolution. Derselbe Marxismus versah die russische bolschewistische Partei mit einem Begriffsapparat, der sowohl zu ihren Aufgaben als auch zu ihrer Praxis im krassesten Widerspruch stand. Das bedeutet, wie Preobraschenski 1925 auf einer Moskauer Gouvernementskonferenz öffentlich eingestand, daß der Marxismus in Rußland zu einer Ideologie geworden war. Selbstverständlich war die revolutionäre Praxis der russischen Arbeiterklasse - soweit es sie gab - mit der Praxis der, die Interessen der bürgerlichen russischen Revolution als ein üanzes vertretenden, bolschewistischen Partei durchaus nicht im Einklang. Als sich 1917 die russischen Arbeiter erhoben, gingen sie, entsprechend ihrer Klassennatur, weit über die Schranken der bürgerlichen Umwälzung hinaus; sie versuchten, ihr eigenes Los zu bestimmen und ihren eigenen Willen als Produzenten mit Hilfe ihrer Sowjets, ihrer Räte, durchzusetzen.
Die Partei, die "immer recht" hat und der Arbeiterklasse den Weg zeigen soll, den diese selbst, wie die Führer behaupten, ohne die Partei nicht finden kann, hinkte hinterher. Sie war gezwungen, die Räte einstweilen ebenso anzuerkennen wie die Tatsache, daß eine breite Bauernschicht existierte. Weder das eine noch das andere entsprach ihrer Doktrin, die das Ergebnis sämtlicher revolutionärer Bedingungen war. Weder für die eine noch für die andere revolutionäre Praxis gab es in Rußland auf die Dauer die materiellen Voraussetzungen oder eine soziale Grundlage.

VI.
Was geschah, war folgendes: der Kapitalismus (kaum entwickelt) wurde nicht gestürzt; es blieb die Lohnarbeit, von der Marx bekanntlich gesagt hat, sie setze das Kapital voraus, wie umgekehrt seinerseits das Kapital die Lohnarbeit voraussetze. Nicht die russischen Arbeiter bekamen die Verfügung über die Produktionsmittel, sondern sie fiel der Partei (oder dem Staat) zu. Der russische Arbeiter blieb demzufolge Mehrwertproduzent. Daß der Mehrwert nicht einer Klasse von Privatkapitalisten zufloß, sondern dem Staate bzw. den den Staat bestimmenden Parteiinstanzen, bedeutete zwar, daß die wirtschaftliche Entwicklung Rußlands - infolge der Abwesenheit einer bürgerlichen Klasse - andere Wege ging als die im Westen, änderte aber nichts an der Position des russischen Arbeiters als Ausbeutungsobjekt oder Lohnsklave. Von einer Machtausübung durch die Arbeiterklasse kann keine Rede sein. Der zaristische Staat war zwar zerbrochen, aber an seine Stelle war nicht die Rätemacht getreten. Die von den Arbeitern Rußlands spontan gebildeten Räte wurden von der bolschewistischen Regierung so schnell wie möglich, d.h. bereits im Frühsommer 1918, entmachtet und zu völliger Bedeutungslosigkeit verurteilt. Die wirtschaftliche Grundlage des Landes bildete, anstelle der früheren Leibeigenschaft oder der Knechtschaft halbfeudaler Form, die ökonomische Sklaverei, von der Trotzki 1917 schrieb, sie sei "unvereinbar mit der politischen Herrschaft des Proletariats". Diese These war richtig, jedoch bedienten sich die Bolschewiki - nachdem sie zu Unrecht ihre Herrschaft als die der Arbeiterklasse ausgaben - der politischen Herrschaft, um angeblich die Unterdrückung der russischen Proletarier aufzuheben. Aber aufgrund des Fehlens einer wirklichen Arbeitermacht entwickelte sich die politische Herrschaft nicht in ein Befreiungs-, sondern in ein Unterdrückungsinstrument. Im bolschewistischen Rußland herrschte zwischen dem Ausbruch bar. Lenin seufzt: "Das Steuer entgleitet den Händen ... der Wagen fährt nicht ganz so, und häufig ganz und gar nicht so, wie derjenige, der am Steuer sitzt, sich einbildet." Eine russische Gewerkschaftszeitung berichtet, daß es 1921 477 Streiks gegeben hat mit insgesamt 184.000 Streikenden. Einige andere Zahlen: 1922 - 505 Streiks mit insgesamt 154.000 Streikenden; 1924 - 267 Streiks, davon 151 in Staatsbetrieben; 1925 - 199 Streiks, davon 99 in Staatsbetrieben. (9)
Die Zahlen beweisen einen langsamen Rückgang der Aktivitäten. Die ganze Bewegung erreicht 1921, zur Zeit des Aufstandes von Kronstadt, ihren Höhepunkt. Am 24. Februar 1921 streiken die Petrograder Arbeiter. Sie fordern: Freiheit für alle Werktätigen; Aufhebung aller Sonderdekrete; freie Wahlen für die Sowjets. Es sind die gleichen Forderungen wie die, die nur wenige Tage später auch in Kronstadt erhoben werden. Eine allgemeine Unruhe hat das Land erfaßt. Um die Jahreswende 1920/21 ist das bolschewistische Rußland der Schauplatz einer tiefen Auseinandersetzung. Unmittelbar geht daraus die von zwei ehemaligen Metallarbeitern geführte "Arbeiter-Opposition" hervor. Sie verlangt die Ausschaltung der bolschewistischen Partei, Aufhebung der Parteidiktatur und ihre Ersetzung durch die Selbstregierung der produzierenden Hassen. Mit einem Wort: sie verlangt Rätedemokratie und Kommunismus!
Die allgemeine russische Lage wurde wenig später in dem schon erwähnten Kronstadtdokument ebenso knapp wie treffend charakterisiert: "Durch eine gerissene Propaganda wurden die Söhne des werktätigen Volkes in die Reihen der Partei gezogen und dort an die Kette einer strengen Disziplin gelegt. Als sich die Kommunisten dann stark genug fühlten, schalteten sie zuerst Schritt für Schritt die Sozialisten anderer Richtungen aus, und schließlich stießen sie die Arbeiter und Bauern selbst vom Ruder des Staatsschiffes weg, fuhren aber gleichzeitig fort, das Land in deren Namen zu regieren." (10)
Februar 1921 kommt es in Petrograd zum handfesten Protest. Durch die Vororte der Stadt ziehen proletarische Demonstrationszüge. Die Rote Armee erhält den Befehl, sie auseinanderzujagen. Die Soldaten weigern sich, auf die Arbeiter zu schießen. Die, Parole heißt: Generalstreik! Am 27. Februar ist er eine Tatsache. Am 28. Februar treffen zuverlässige, regierungstreue Truppen in Petrograd ein. Die Streikführung wird verhaftet; die Arbeiter werden in die Fabriken getrieben. Der Widerstand ist gebrochen. Aber noch am selben Tag erklären sich die Matrosen des Panzerschiffes "Petropawlowsk" auf der Reede von Kronstadt für freie Sowjetwahlen und für Presse- und Versammlungsfreiheit; für die Arbeiter, wohlbemerkt! Die Mannschaft des Panzerschiffes "Sewastopol" schließt sich ihnen an. Am nächsten Tag bekunden 16.000 Menschen auf dem Hafenplatz in Kronstadt ihre Solidarität mit den Petrograder Streikenden.
VII.
Die Bedeutung der Kronstadtrebellion kann kaum überschätzte werden. Sie leuchtet wie ein Fanal. In ihrer Zeitung schreiben die Aufständischen: "Wofür kämpfen wir? Die Arbeiterklasse hoffte, durch die Oktoberrevolution ihre Befreiung zu erringen. Als Resultat ist eine noch größere Unterdrückung der Menschen eingetreten. Das ruhmreiche Wappen des Arbeiterstaates - Hammer und Sichel - hat die bolschewistische Regierung mit dem Bajonett und dem Gitter vertauscht, um das ruhige und angenehme Leben der Kommissare und Beamten zu beschützen." Das alles heißt, daß damals für die bolschewistische Herrschaft in Kronstadt die Stunde der Wahrheit gekommen war, so wie die Juni-Insurrektion des französischen Proletariats 1848 die Stunde der Wahrheit für die radikale französische Republik war. Hier wie dort machte das Proletariat seine Leichenstätte zur Geburtsstätte einer rein kapitalistischen Entwicklung. In Frankreich zwang es damals die bürgerliche Republik, sogleich in ihrer wahren Gestalt aufzutreten, als der Staat, dessen eingestandener Zweck die Verewigung der Kapitalherrschaft war. In Kronstadt zwangen die Matrosen und Arbeiter die bolschewistische Partei gleichfalls, in ihrem wahren Gewande aufzutreten: als eine unverhüllt arbeiterfeindliche Institution, deren einziger Zweck die Errichtung des Staatskapitalismus war. Mit der Niederwerfung des Aufstandes wurde für ihn der Weg frei.
In den Straßen von Paris wurden damals die proletarischen Hoffnungen von General Cavaignac im Blute erstickt. Der Aufstand von Kronstadt wurde von Leo Trotzki niedergeschlagen. Er wurde im März 1921 zum Cavaignac, zum Gustav Noske der russischen Revolution. Er, der bekannteste und der angesehenste Vertreter der Theorie der permanenten Revolution, verhinderte - so wollte es die Ironie der Geschichte - den ernsthaftesten Versuch seit dem Oktober 1917, die Revolution In Permanenz zu machen.
Dieser Verlauf aber war unvermeidlich. Es fehlte für einen Sieg der Cronstädter jede materielle Voraussetzung. Das einzige, was ihnen hätte helfen können, war eben jene Permanenz der Revolution, auf die wir hinwiesen. Das haben die Cronstädter selbst gewußt und verstanden. Deshalb richteten sie Fortwährend Telegramme an ihre Klassengenossen auf dem russischen Festland, die zur tatkräftigen Unterstützung aufforderten.
Die Cronstädter setzten ihre Hoffnung auf "die dritte Revolution" , so wie tausende von Proletariern in Rußland auf Kronstadt hofften. Was aber als "die dritte Revolution" bezeichnet wurde, war im agrarischen Rußland jener Tage, mit seiner verhältnismäßig geringen Arbeiterschaft und mit seiner primitiven Wirtschaft, nichts als eine Illusion. "In Kronstadt", sagte damals Lenin zu einem Zeitpunkt, als der Aufbau der bolschewistischen Kronstadtlegende noch kaum begonnen hatte, "will man die Weißgardisten nicht, will man unsere Macht nicht - eine andere Macht gibt es aber nicht." (11)
Lenin hatte insofern recht, als es sie tatsächlich in jenem Moment nicht gab, jedenfalls nicht in Rußland. Ihre Möglichkeit aber haben, wie es die deutschen Arbeiter taten, die Cronstädter doch aufgezeigt. Sie, nicht die Bolschewiki, haben mit ihrer Kommune und mit ihrem frei gewählten Sowjet das Vorbild einer proletarischen Revolution und einer Arbeitermacht gegeben.
Man lasse sich durch ihren Schlachtruf "Sowjets ohne Kommunisten" nicht irritieren. Als "Kommunisten" bezeichneten sich dieselben Usurpatoren, die sich auch heute noch - zu Unrecht - als solche bezeichnen: die bolschewistischen Verfechter des Staatskapitalismus, die damals eben den Streik der Petrograder Arbeiter unterdrückt hatten. Der Name "Kommunist" war 1921 den Arbeitern von Kronstadt ebenso verhaßt wie 1953 den ostdeutschen Arbeitern und 1956 den Arbeitern in Ungarn. Jedoch haben die Arbeiter von Kronstadt ebenso wie jene ihre Klasseninteressen beherzigt. Demzufolge sind ihre proletarischen Kampfmethoden bis heute von großer Wichtigkeit für alle ihre Klassengenossen, die - wo immer auch in der Welt - selbständig ihren Kampf führen und aus der Erfahrung wissen, daß ihre Befreiung nur ihr eigenes Werk sein kann.
Cajo Brendel  -  1971

FUSSNOTEN:

(1) In englischer Sprache erschien der Aufsatz Trotzkis unter dem Titel: "Hue and Cry over Kronstadt. A Peoples Front of Denouncers in The New International", April 1938, S. 104. Der deutsche Titel wurde von mir aus der holländischen trotzkistischen Presse jener Zeit rückübersetzt, in der, nur wenige Wochen nach der englischen Erstveröffentlichung, der Aufsatz gleichfalls publiziert worden war.
(2) Von diesem Zwang spricht auch Trotzki in seiner Stalinbiographie, Es heißt dort (englische Ausgabe: Stalin,An appraisal of the man and his influence, edited and anno-tated from the Russian by Charles Malamuth, London,1947, S. 337): "Das, was die Sowjetregierung widerwillig in Kronstadt tat, war eine tragische Notwendigkeit."Nichtsdestoweniger ist schon im nächsten Satz, der Legende gemäß, wieder von "einer Handvoll reaktionärer Bauern und aufständischer Soldaten" die Rede.
(3) In bestimmten menschewistischen und weißgardistischen Kreisen, d. h. nicht in allen! Es soll sich wohl hauptsächlich um jene gehandelt haben, die sich zur Zeit außerhalb Rußlands befanden. In einem zeitgenössischen Dokument wird erwähnt, wie die sich noch in Rußland befindlichen, zerschlagenen Überreste der Weißgardisten mit solch sicherem Instinkt die von Kronstadt ausgehende proletarische Drohung spürten, daß sie sich zur Niederwerfung des Aufstandes den bolschewistischen Machthabern bedingungslos zur Verfügung stellten. ("Die Wahrheit über Kronstadt", 1921. Vollständige Wiedergabe dieses Werkes in deutscher Übersetzung in: "Dokumente der Weltrevolution", Bd. 2: "Arbeiterdemokratie oder Parteidiktatur", Ölten, 1967, S. 297 ff.)
(4) Die Beispiele wären nach Belieben zu vermehren. Man vergleiche auch die Bewegung der Levellers (d.h. Gleichmacher) in der englischen Revolution des 17. Jahrhunderts.
(5) Vgl. den sozialen Charakter der russischen Revolution 1917 in "Thesen über den Bolschewismus", Erstveröffentlichung in "Rätekorrespondenz" Nr. 3, August 1934; Neuauflage im Kollektiv-Verlag, Berlin, o.J.
(6) W.I. Lenin, "Zwei Taktiken der Sozialdemokratie in der demokratischen Revolution". Ausgewählte Werke, Bd. l, S. 558, Dietz-Verlag, Berlin, 1964.
(7) Wir zitieren Lenin indirekt aus einem Aufsatz von N. In-sarow, der September 1926 in der Zeitschrift "Proletarier" veröffentlicht wurde. Insarow bediente sich der russischen Ausgabe von Lenins Gesammelten Werken, die im russischen Staatsverlag erschienen. Die Stelle befindet sich dort, wie er angibt, Bd. 11, l. Teil, S. 28.
(8) Die Angaben wurden von F. Pollock ("Die planwirtschaftlichen Versuche in der Sowjetunion 1917-1927", Leipzig 1929, S. 25) dem Werke von Y. G. Kotelnikow und V. L. Melier, "Die Bauernbewegung 1917" (in dem auch Zahlen über Streiks und Arbeiteraktionen enthalten sind), entnommen .
(9) Die Statistik der Streiks und Streikenden entstammt der russischen Gewerkschaftszeitung "Voprocy Truda", 1924, Nr. 7/8. Die Redaktion bemerkt dazu, daß die Angaben noch nicht einmal vollständig seien. Wir zitieren abermals nach Pollock, a.0. In dem (historischen) ersten Teil ihres Buches "Labour Disputes in Soviet Russia 1957-1965", Oxford 1969, S. 15, gibt auch Mary McAuley Angaben über die Zahl der russischen Streiks in den ersten Jahren nach der Revolution. Sie basieren auf Mitteilungen von Revzin in der "Vestnik Truda" 1924, Nr.5-6, S. 154-60. Die Zahlen stimmen mit jenen Pollocks überein.
(10) "Die Wahrheit über Kronstadt 192l", "Dokumente der Weltrevolution", a.a.O., Bd. 2, S. 500.
(11) "Dokumente der Weltrevolution" Bd. 2, S. 288.
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