dimanche 25 juillet 2010

TERREUR ET SIMULATION

 «La contradiction essentielle de la domination spectaculaire en crise, c’est qu’elle a échoué sur le point où elle était la plus forte, sur certaines plates satisfactions matérielles, qui excluaient bien d’autres satisfactions, mais qui étaient censées suffire pour obtenir l’adhésion réitérée des masses de producteurs-consommateurs. Et c’est précisément cette satisfaction matérielle qu’elle a polluée, et qu’elle a cessé de fournir. La société du spectacle avait partout commencé dans la contrainte, dans la tromperie, dans le sang; mais elle promettait une suite heureuse. Elle croyait être aimée. Maintenant, elle ne promet plus rien. Elle ne dit plus: “Ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît.” Elle dit simplement: “C’est ainsi.” Elle avoue franchement qu’elle n’est plus, dans l’essentiel, réformable; quoique le changement soit sa nature même, pour transmuter en pire chaque chose particulière. Elle a perdu toutes ses illusions générales sur elle-même.»
Les crises de civilisation ne sont pas des passages faciles pour les êtres façonnés dans son moule. Quand le cours des événements n’est plus déchiffrable avec les outils habituels, un abîme terrible, personnel, collectif, social s’ouvre sous nos pieds. Tout le monde est tendu. Les certitudes vacillent, même celles qui condamnaient les certitudes. On savait déjà que le monde de nos parents, voire celui de nos grands frères et sœurs, était caduc et n’avait plus de raison d’exister; aujourd’hui, c’est le nôtre qui n’en a plus, avant même d’avoir existé.
Pourtant, tout semble continuer comme avant, parce que ce qui n’est pas imaginable ne doit pas être possible. De toute façon, les experts, sur le même ton imperturbable qu’avant, quand ils défendaient la dernière version ultralibérale, ont déjà fixé la date de la reprise pour 2010 grâce aux plans étatiques de sauvetage.
Sans trop y croire, les non-experts font de même. Il s’agit tout de même du seul monde que l’on connaisse et que l’on puisse imaginer.
La course folle du progrès capitaliste a perdu sa splendeur utopique au moment même où il est devenu l’unique référence. Le capitalisme est en crise, soit, mais nous n’avons appris à penser qu’en ses termes et à l’intérieur de ses catégories. Quand le travail et l’argent se volatilisent, il faut bien que quelqu’un en porte la faute et il faudra bien qu’on les sauve, quoi qu’il en coûte.
Ce qui est nouveau dans la crise, ce n’est pas qu’elle touche l’économie. Depuis longtemps, le capitalisme est confronté au fait qu’il a lui-même, par l’explosion phénoménale de la productivité, sapé ses propres bases; l’économie marchande ne peut fonctionner qu’en brûlant de l’énergie humaine sous la forme du «travail abstrait» (Marx), seule source de valeur et donc de survaleur et donc du capital et de son accumulation. Mais elle est en même temps obligée par la concurrence, moteur indispensable du «progrès», de réduire le plus possible la quantité de force de travail nécessaire à la production. Pendant longtemps, cette contradiction a pu être provisoirement résolue par l’accumulation gigantesque des marchandises produites par de nouvelles industries et pour des marchés toujours plus étendus, fuite en avant aujourd’hui épuisée. «Avec le “miracle économique” d’après 1945, cette aptitude du capitalisme est devenue une profession de foi. Depuis les années 1980, la troisième révolution industrielle, celle de la micro-électronique, a entraîné un nouveau niveau de rationalisation qui a lui-même entraîné une dévalorisation de la force de travail humaine, à une échelle encore jamais vue. La “substance” même de la valorisation du capital se dissout, sans que de nouveaux secteurs capables d’engendrer une véritable croissance économique aient vu le jour.»1
Ce qui est nouveau, c’est l’écroulement global de la simulation. Depuis les années 70, la société capitaliste a survécu en pariant sur des créations de valeur anticipées qui ne se sont pas réalisées et ne s’accompliront jamais. Depuis, seule l’explosion des transactions boursières a pu simuler une économie capitaliste en pleine santé. La chute des marchés financiers fait remonter à la surface cette crise déjà ancienne de l’«économie réelle».
La société capitaliste n’est pas un modèle économique, remplaçable par un autre, mais un carcan social dans lequel et la pensée et la constitution individuelles et la vie quotidienne sont autant prises que la production marchande ou l’administration politique. Une critique radicale doit comprendre les catégories telles qu’économie (travail, valeur, argent) et politique (État, Droit) comme historiques et dans la perspective de leur dépassement. Elle se sait donc elle-même liée, quoique négativement, à son objet et vouée à disparaître avec lui. Il s’agit de combattre la société capitaliste dans sa totalité et jusque dans les strates psychologiques et subjectives, en sachant qu’elle n’est pas une domination extérieure, qu’elle ne peut pas disparaître en partie et qu’il ne suffit pas de réorganiser ses composantes.
On veut nous faire croire à un retour de l’État qui enfin moralisera une économie mondialisée et sauvagement «ultralibéralisée». Ce retour, c’est ce que les militants anti-libéraux ont appelé de leurs vœux depuis des années. La politique, abusivement comprise comme l’instance de régulation humaine des affaires contre la main invisible du marché, est au contraire une composante indispensable du système capitaliste, et se fier à elle comme au sauveur suprême est un pur aveuglement.
Cette absence de conscience historique et théorique est tout simplement extravagante. Qui sait jeter un coup d’œil, fût-il furtif, sur l’histoire de la modernité capitaliste sait que l’État y a toujours joué le rôle de la répression, de la mise au pas et de l’encadrement. L’État moderne et l’économie capitaliste sont indissociables.
Aujourd’hui, alors que la simulation de l’économie s’effondre, la simulation d’un retour au régime étatique et politique nous mène vers la gestion de crise à coups d’exception, d’urgence et de répression. Ceux qui rêvent d’un nouvel État-providence seront vite déçus, car la providence coûte cher et doit être payée par l’expansion de la valorisation capitaliste qui est devenue impossible.
L’État qui vient, qui est déjà là, qui prétend pouvoir sauver l’économie en la garantissant au niveau global à coups de milliers de milliards qu’il n’a pas et qu’il va falloir inventer, se doit d’être fort et infaillible. Seule l’image de sa stabilité et de sa fermeté peut garantir, pendant un temps, le fonctionnement de la «belle machine» (Keynes).
Il doit alors gérer les masses de pauvres et d’exclus, les conflits sociaux qui éclatent nécessairement, faire semblant d’être maître de la situation et de combattre efficacement ses ennemis, prétendus ou véritables. Il doit gérer une société qui craque à tous les niveaux, sur tous les plans et dans tous les milieux et touche aussi bien la constitution individuelle et psychologique des individus que les rapports sociaux.
Au moment où les contradictions immanentes de la socialisation capitaliste remontent violemment à la surface en menaçant de tout faire exploser, l’État a le rôle – qu’il ne faut pas lui envier – de simuler le bon fonctionnement de la simulation.
C’est ainsi qu’il faut comprendre, en France, les agissements ridicules et spectaculaires du sarkozysme.
Bien sûr, en cette fin d’année 2008, on doit vous annoncer des milliers de licenciements, des centaines de morts de froid, des suicides dans les prisons. Mais le président rassemble les nations contre la crise, le gouvernement décrète la nécessité juridique d’emprisonner des enfants à partir de 12 ans, on arrête un chef de l’ETA et des prétendus «ultragauchistes» qui s’apprêtaient, peut-être, qui sait, à menacer la société et l’État.
Il faut être aveugle, sourd et insensible pour ne pas sentir, ici en France comme là-bas en Grèce et comme partout, une tension sociale grandissante. Nous savons aussi que ce genre de tension peut s’exprimer dans des révoltes heureuses contre l’ordre dominant en faisant vaciller le sentiment résigné du «c’est ainsi», tout comme dans des actes et déchirements barbares et borderline.
La résurgence de toute une panoplie d’idéologies identitaires, antisémites, racistes et sexistes fournissant des palliatifs rassurants au manque de perspective n’est un secret pour personne, si l’on veut bien regarder la réalité en face. Il faudra s’attendre à ce que ces idéologies engendrent de plus en plus d’actes aussi désespérés que violents contre ceux qui sont plus pauvres, moins blancs, moins citoyens, comme ces pogroms2 contre des Roms qui ont eu récemment lieu en Italie. Ou des émeutes contre ceux qui sont désignés idéologiquement comme coupables de la crise. Pourquoi pas une «nuit de cristal» contre des banquiers sans foi ni loi, responsables de l’écroulement de «notre» économie?
On sait bien que tout cela n’est pas incompatible avec le délire sécuritaire.
L’État, objet de désir de la gauche comme de la droite anti-libérales, sera forcément d’exception et réprimera les pauvres, les malades, les étrangers et les fous qu’il ne peut plus se payer. Pour faire passer la pilule de la gestion de crise et pour ne pas se confronter à des oppositions et critiques véritablement radicales, il ne s’empêchera pas d’agiter le chiffon rouge d’une menace qualifiée de terroriste, qu’elle soit de couleur islamiste ou «anarcho-autonome», en vue de laquelle il vient de créer l’étiquette «ultragauchiste», pour la coller sur la peau de quelques personnes vaguement soupçonnées d’avoir un peu arrêté des trains. Ce sigle, soit dit en passant, est le détournement marketing de la dénomination d’un courant anti-autoritaire aux expressions multiples et contradictoires plongeant ses racines chez Marx en passant par Rosa Luxembourg et les communistes de conseil, et qui a connu ses «meilleures années» entre les années 20 et 70, notamment en France, mais aussi en Hollande, en Allemagne et en Italie.
Rappelons aussi que le «terrorisme» est une construction complètement vague qui réunit sous son concept les attaques sanglantes contre les Twin Towers, des bombes déposées dans des gares et des attentats-suicides. Il sert à désigner des États «voyous» pour déclencher des interventions militaires. Il a été utilisé par les nazis contre la Résistance, par les franquistes et les staliniens à l’encontre des anarchistes espagnols, il évoque le souvenir des «années de plomb» en Italie et de l’«automne allemand». Il est aujourd’hui étendu juridiquement et médiatiquement pour réprimer des actes de sabotage comme ceux contre les TGV et il peut être adopté contre des personnes ayant un numéro de téléphone suspect dans leur calepin ou des mauvaises fréquentations.
Il n’existe, en effet, aucune définition précise de ce terme, ce qui permet l’arbitraire de son utilisation. Sur le plan international, les mêmes individus ou groupes peuvent êtres considérés comme terroristes ou «combattants de la liberté», selon qu’ils sont alliés ou opposés à l’ordre dominant.
Léon de Mattis précise: «La définition même du terme ne devrait pourtant poser aucun problème car son étymologie est limpide: le terroriste est tout simplement celui qui souhaite utiliser la terreur comme un moyen pour arriver à ses fins. C'est dans ce sens que ce néologisme a été formé et employé pour la première fois, dans un contexte historique déterminé, celui de la Terreur, sous la Révolution française. La Terreur était alors présentée comme un procédé extrême, utilisé dans une période exceptionnelle, pour défendre le régime né de la Révolution contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Mais si le moyen était extrême, pour autant il n'avait rien de nouveau dans l'arsenal de l'État, bien au contraire. Un siècle auparavant, Thomas Hobbes avait largement théorisé l'usage de la peur comme la méthode ordinaire pour imposer aux hommes la volonté du souverain, ce grand Léviathan, ou plutôt pour en parler avec plus de révérence, ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. Comment le souverain agit-il? Et bien, écrit Hobbes, l'effroi qu'il inspire lui permet de modeler les volontés de tous, en vue de la paix à l'intérieur et de l'aide mutuelle contre les ennemis de l'extérieur. L'usage exclusif de la force et la puissance d'intimidation qui l'accompagne sont réservés au souverain parce que celui-ci poursuit un objectif présenté comme supérieur, assurer la paix que, selon Hobbes, l'état de nature rendrait impossible. Il est vrai que Hobbes ne parle pas de "terreur": il emploie le terme d'"effroi". Mais la terreur n'est après tout que la crainte poussée à un degré supplémentaire.»3
Loin de cette définition, la législation anti-terroriste est aujourd’hui conçue pour être utilisée contre toute opposition à l’État, et elle est pour cela maintenue extrêmement imprécise et dépend d’une interprétation arbitraire et donc politique. En ce sens, l’«anti-terrorisme» révèle ce que l’État moderne, depuis ses inventeurs tels que Hobbes, n’a jamais cessé d’être essentiellement, un État d’exception. Son utilisation actuelle ne constitue donc pas une «dérive», mais l’expression de sa vraie nature. Aujourd’hui, le projet de l’État et de la violence souveraine n’est plus d’imposer une nouvelle étape de la modernisation, mais la défense à tout prix d’un ordre mourant, se désintégrant, «post-moderne», bref du «c’est ainsi».
Cette «barbarisation» de la violence souveraine, déjà globalement manifeste, commence depuis un certain temps à atteindre les centres du capitalisme mondial, jusqu’ici encore assez «arriérés».
L’arsenal juridique de l’anti-terrorisme mobilisé contre les «inculpés de Tarnac» ainsi que contre les inculpés du mois de janvier 2008 et tant d’autres est en construction depuis longue date. Il possède un caractère typiquement d’exception, comme celui de Guantanamo, de vigi-pirate et de nombreuses autres armes pour combattre le «mal». En France, les personnes aujourd’hui sous la coupe d’une inculpation, voire d’une condamnation de ce type et croupissant en prison, la plupart de religion musulmane et accusés d’être des «islamistes», se comptent apparemment par centaines.
La simulation du commandant qui a «tout sous contrôle» a besoin de ces faits-divers. Ainsi, l’offensive médiatico-policière contre l’ «ultragauche», qui peut paraître aujourd’hui un coup d’épée dans l’eau, peut être suivie d’imprévisibles rebondissements. N’oublions pas que l’État, en temps de crise, a toujours tout fait pour se construire, au propre comme au figuré, un ennemi à son goût et lui donner une tête visible.
Derrière le tapage médiatique autour d’une opération «anti-terroriste» dénoncée de tous côtés se tiennent donc – sur fond de récession à peine voilée par des noëleries abjectes d’une fin d’année catastrophique – une réalité sociale et économique anomique et la velléité de l’État d’être à la hauteur de la situation. Depuis, nous assistons à une sorte de guignol de la terreur people, dans lequel des personnalités, du PS aux Verts en passant par de nombreuses figures de la contestation médiatico-démocratique, s’insurgent contre les «dérives» de l’État de Droit. Cela permettra peut-être de faire sortir des gens de prison et de faire tomber les inculpations «anti-terroristes» de quelques-uns, mais enfermera encore et toujours la critique dans l’affirmation des principes de la démocratie moderne, de l’État de Droit et de toutes les catégories de la société marchande.
Pour les temps à venir, il est urgent de ne pas oublier que l’État a souvent été pris la main dans le sac d’affaires bien douteuses et qu’il s’est rarement privé de co-organiser ce dont il avait besoin.
Dans l’absence de perspective actuelle, le recrutement pourra s’avérer facile. Quand la société se décompose, beaucoup sont prêts à s’accrocher au plus invraisemblable, à se (laisser) raconter des histoires à droite et à gauche comme ailleurs.
Qu’en escompte-t-on? La recrudescence d’une «lutte armée» groupusculaire, d’une «question de la violence» sans contenu et de «pratiques de la clandestinité» impuissantes, d’un ennemi intérieur bien commode, facile à provoquer, voire à manipuler puis à exploiter dans la mise au pas sociale? Un climat de peur, de violence et de suspicion permettant n’importe quelle intervention répressive, toute la panoplie de l’État d’exception et de contrôle? La simulation de l’État fort en proie à une opposition dangereuse et rendre, par là même, impossible toute perspective d’un changement effectivement radical?
Ces constructions paranoïaques qui, on le sait, font beaucoup de bruit et de dégâts, représentent rarement le terreau d’une pensée plus qu’élémentaire et empêchent souvent une véritable critique pratique de voir le jour, ce qui pourtant est plus que jamais nécessaire.
Les révoltes qui viennent ne seront pas à considérer par rapport à l’extrémisme de leur forme, mais par rapport à la radicalité de leur contenu.
Johannes Vogele, St. Sylvestre 2008                                                         

Remarques sur les notions de «valeur» et de «dissociation-valeur»


 Pour montrer ce que veut dire la notion de «dissociation-valeur», il convient tout d’abord d’expliquer ce que signifie le concept androcentrique de la «valeur» tel qu’il a été défini par la «critique fondamentale de la valeur» et que j’entends développer ici de façon critique. En général, la notion de valeur est utilisée de façon positive, que ce soit par le marxisme traditionnel, le féminisme ou encore par les sciences économiques où, sous la forme des prix par exemple, il apparaît comme un élément inconditionné et transhistorique de toute société humaine. À cet égard, l’approche de la critique fondamentale de la «valeur» est tout à fait différente. La valeur y est comprise et critiquée comme l’expression d’un rapport social fétichiste. Dans les conditions qui sont celles de la production marchande pour des marchés anonymes, les membres de la société, au lieu d’utiliser d’un commun accord leurs ressources pour la reproduction raisonnée de leur existence, produisent, séparément les uns des autres, des marchandises qui ne deviennent des produits sociaux qu’après avoir été échangées sur le marché. En «représentant» du «travail passé» (dépense d’énergie sociale humaineabstraite), ces marchandises constituent «de la valeur», c’est-à-dire qu’elles figurent une certaine quantité d’énergie sociale dépensée. Cette représentation s’exprime à son tour par un médium particulier, l’argent, qui est la forme générale de la valeur pour tout l’univers marchand. Le rapport social médiatisé par cette forme renverse sens dessus dessous les relations entre les personnes et les produits matériels: les membres de la société, en tant que personnes, apparaissent de façon asociale, comme de simples producteurs privés et des individus dépourvus de tout lien entre eux. Inversement, le rapport social apparaît comme un rapport entre des choses, un rapport d’objets morts qui entrent en relation à travers les quantités abstraites de valeur qu’ils représentent. Les personnes sont chosifiées, et les choses pour ainsi dire personnifiées. Le résultat est l’aliénation mutuelle des membres de la société qui n’utilisent pas leurs ressources en fonction de décisions conscientes, prises d’un commun accord, mais qui se soumettent à un rapport aveugle entre des choses mortes, leurs propres produits, commandé par la forme-argent. C’est ainsi qu’on en arrive sans cesse à une mauvaise répartition des ressources, à des crises et à des catastrophes sociales.
La critique de ce fétichisme qui subordonne les hommes en tant qu’êtres sociaux aux rapports créés par leurs propres produits doit donc s’exercer dès le niveau de la production marchande, de la valeur, du travail abstrait et de la forme-argent. Et c’est précisément là que la théorisation marxiste passée a échoué. Ce qui fait la véritable radicalité de la théorie marxienne a été marginalisé comme philosophique, tandis qu’au niveau concret de la théorie sociale, c’est-à-dire au sens social et économique, elle s’est montrée incapable de briser le carcan catégoriel du système moderne de production marchande (dans ses diverses formations historiquement asynchrones). À l’opposé, la «critique fondamentale de la valeur» entend mettre au jour ce noyau disparu de la critique de l’économie politique et rendre conscient que la forme apparemment naturelle de la valeur revêt un caractère-fétiche négatif, afin de parvenir ainsi à une reformulation de la critique sociale radicale: «Comme marchandises, les choses sont des objetsvaleur abstraits privés de qualité sensible, et c’est uniquement sous cette forme étrange qu’elles sont socialement médiatisées. Dans le cadre de la critique marxienne de l’économie politique, cette valeur économique est déterminée de façon purement négative, en tant que forme de représentation abstraite et morte du travail social effectué sur le produit, forme à la fois réifiée, fétichiste, détachée de tout contenu sensible et concret et qui, en un perpétuel mouvement de forme des relations d’échange, se développe pour arriver à l’argent en tant que la chose abstraite “même”»1. Cependant, ce fétichisme spécifique de la forme-marchandise en tant que principe général et dominant de la socialisation n’existe que dans les systèmes modernes de la production marchande. Seul le capitalisme moderne a engendré une forme-marchandise orientée vers des marchés anonymes, autonomisée et détachée du reste de la vie et des autres formes relationnelles, et qui, en même temps, domine tout le processus social de la vie. Auparavant, on produisait d’abord pour l’usage, et ce non seulement dans des contextes agraires mais également à l’intérieur des corporations régies par une législation spécifique. Quant à la notion même de «totalité» sociale, celle-ci ne pouvait naître qu’avec la domination réellement totalitaire de la forme-marchandise et de la forme-argent sur la société. La production marchande, les rapports monétaires et l’«économie de marché» comme contexte systémique général virent le jour grâce au fait que la valeur, et par là sa forme phénoménale, l’argent, se transforma, de simple médium entre des producteurs réellement indépendants (économies familiales, etc.) en fin en soi sociale générale: sous forme de capital, l’argent fut mis en boucle avec lui-même pour qu’il soit «valorisé», c’est-à-dire pour engendrer, dans un processus ininterrompu, «plus d’argent» (de la survaleur).
Deux conditions sont constitutives de cette «valorisation de la valeur» productive au sens capitaliste et distinguent un tel mode de production capitaliste de toute production marchande prémoderne. Premièrement, la production de biens d’usage – dans des conditions précapitalistes, la raison d’être toute naturelle de la production – se transforme désormais en simple vecteur de l’abstraction-valeur et transforme, par là même, la satisfaction des besoins humains en simple «sous-produit» de l’accumulation de capital-argent. Il se produit donc une inversion de la fin et des moyens: «Le fétichisme est devenu autoréflexif et constitue du même coup le travail abstrait comme une machine qui est à elle-même sa propre fin. Dorénavant, le fétichisme ne “s’éteint” plus dans la valeur d’usage, mais se présente sous la forme du mouvement autonome de l’argent, comme transformation d’une quantité de travail abstrait et mort en une autre quantité – supérieure – de travail abstrait et mort (la survaleur) et ainsi comme mouvement tautologique de reproduction et d’autoréflexion de l’argent, qui ne devient capital et donc moderne que sous cette forme»2.
Deuxièmement, la force de travail humaine doit elle-même devenir marchandise. Privée de tout accès autonome et conscient aux ressources, une partie toujours plus grande de la société fut soumise à la dictature des «marchés du travail» faisant ainsi de la capacité humaine à produire, une capacité fondamentalement hétéronome. C’est seulement dans ces conditions que l’activité productive se transforme en «travail abstrait», lequel n’est rien d’autre que la forme d’activité spécifique que revêt la fin en soi abstraite de l’augmentation de l’argent au sein de l’espace de fonctionnement de l’«économie d’entreprise» capitaliste, c’est-à-dire une forme d’activité coupée de la vie et des besoins des producteurs mêmes. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, toute la vie individuelle et sociale, partout sur le globe, prend l’empreinte du mouvement autonome de l’argent. Cela a pour conséquence que «le travail vivant n’apparaît plus qu’en tant qu’expression du travail mort autonomisé» alors que le travail (abstrait), né seulement avec le capitalisme, est désormais posé de façon anhistorique comme un principe ontologique3. Or, la vision tronquée que le marxisme traditionnel du mouvement ouvrier avait de ce contexte systémique4 consistait en ce qu’il critiquait la «survaleur» dans un sens purement superficiel et sociologique, à savoir au sens de son «appropriation» par la «classe capitaliste». Ce n’était pas la forme de la valeur fonctionnant en boucle et de façon fétichiste qui était dénoncée comme scandaleuse, mais uniquement sa «distribution inégale». C’est précisément pour cela qu’aux yeux des représentants de la «critique fondamentale de la valeur», ce «marxisme du travail» est resté prisonnier de l’idéologie d’une simple «justice distributive». C’est dans le caractère absurde de fin en soi de la forme marchandise et de la forme-argent totalitaires que réside le problème, tandis que la «distribution équitable» à l’intérieur de cette forme reste assujettie aux lois du système et par là aux restrictions imposées par le système, constituant ainsi une simple illusion. Une simple redistribution à l’intérieur de la forme-marchandise, de la forme-valeur et de la forme-argent, quelle qu’en soit le mode d’application, ne peut éviter ni les crises ni en finir avec la misère globale engendrée par le capitalisme ; le problème central n’est pas l’appropriation de la richesse abstraite sous la forme inabolie de l’argent, mais cette forme même. Ainsi, le vieux mouvement ouvrier avec sa «critique» tronquée du capitalisme formulée dans les catégories inabolies du capitalisme pouvait seulement obtenir – et encore de façon passagère – des améliorations et des allègements immanents au système. Aujourd’hui, dans la crise que vit le système marchand, ceux-ci sont mis en pièces les uns après les autres. Au cours de ce processus, le marxisme traditionnel, et plus généralement, la gauche politique ont repris à leur compte toutes les catégories fondamentales de la socialisation capitaliste, notamment le «travail abstrait», la valeur en tant que principe général prétendument transhistorique et, en conséquence, également la forme-marchandise et la forme-argent en tant que formes générales de rapport social, tout comme le marché universel anonyme en tant que sphère de la médiation sociale fétichiste, etc. Quant à la misère et l’aliénation qui vont de pair avec ce contexte systémique catégoriel5, elles devaient être corrigées au moyen d’interventions politiques externes. Cette illusion ne cesse d’être réchauffée encore aujourd’hui et toujours d’une façon délayée à la sauce keynésienne (de gauche).
Au cours du processus historique qui a vu s’imposer le capitalisme, c’est seulement dans les sociétés en retard sur la production marchande moderne qu’a pu naître un système relativement autonome fondé sur la légitimation de cette idéologie. Ce fut la «modernisation de rattrapage» sous la forme du capitalisme d’État, (mal) interprétée comme étant un «contre-système socialiste», bien qu’elle ne résultât nulle part d’une crise capitaliste arrivée à maturation. Pendant quelques décennies, ce paradigme ne fut, au contraire, dominant que dans quelques sociétés capitalistiquement «sous-développées» à la périphérie du marché mondial (Russie, Chine, Tiers-monde). Ces sociétés étant également des systèmes de production marchande – quoique en situation de «rattrapage» –, la dynamique capitaliste de la marchandise et de l’argent avec sa médiation anonyme via le marché (qui comporte toujours le principe de concurrence) y était forcément opérante mais sur un mode différent de l’Occident: c’était l’État qui y tenait le rôle d’entrepreneur collectif.
Et c’est cette même dynamique de la forme-valeur abstraite fonctionnant en boucle (y compris dans les pays du bloc de l’Est) qui – à travers des processus induits par le marché mondial et la course au développement des forces productives – finit par mettre à bas «le socialisme réellement existant» (alias capitalisme d’État) et qui, dans toutes les régions du globe, devait aboutir aux scénarios de crise et de guerre civile des années 1990. L’effondrement de la «modernisation de rattrapage» n’a cependant pas débouché, loin s’en faut, sur une quelconque «perspective réformatrice» menant vers l’«économie de marché et la démocratie» (c’est le terme dont le capitalisme pur de l’Occident se voit désormais affublé jusque dans le jargon de la gauche conformiste), mais, à condition que le système marchand et ses critères soient maintenus, sur la seule «perspective» de la barbarie.
C’est dès les années 1980 que les espoirs d’une vie meilleure s’estompèrent aussi dans le Tiers-monde. Grâce au crédit, la perspective du prétendu développement, toujours pensée dans la forme-marchandise fétichiste et qui – liée à une euphorie modernisatrice – caractérise le zeitgeist jusqu’au milieu des années 1970, parut réalisable pendant quelque temps. Mais ce concept limité au cadre d’un système-monde capitaliste s’effondra au cours des années 1980 et de nombreux pays furent précipités dans la misère par la pression néolibérale, dont une des conséquences fut l’endettement auprès du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Les conditions imposées par ces institutions pour le remboursement de la dette entraînèrent des «processus d’adaptation structurelle» (tel était l’euphémisme en usage) et une aggravation dramatique de la situation sociale pour une large majorité de la population. On peut d’ores et déjà prévoir que ces conditions de vie précaires s’étendront également aux nations occidentales hautement industrialisées. La valeur, le travail abstrait, la médiation marchande sur la base de la fin en soi capitaliste deviennent obsolètes ; l’«effondrement de la modernisation»6 apparaît de plus en plus clairement.
La condition postmoderne est paradoxale en ceci que, d’un côté, le capitalisme se révèle incapable d’assurer la reproduction de l’humanité (même au regard de ses propres critères, de toute façon inacceptables) et que, de l’autre, les anciens paradigmes d’une «critique du capitalisme» tronquée et prisonnière des formes et des catégories du système marchand (qu’elle soit de type «vieux marxiste ouvrier», keynésien ou «national-révolutionaire»/anti-impérialiste) enfoncent des portes ouvertes. Loin de disparaître, les inégalités sociales se sont au contraire dramatiquement aggravées, mais elles ne peuvent plus être appréhendées en termes de «survaleur indûment prélevée», c’est-à-dire au sens d’une conception purement sociologique (ignorant les contextes-formes de base), fondées sur des «rapports de classes» ou des «rapports de dépendance nationale».
Cette vision de la «critique fondamentale de la valeur», si logique qu’elle soit et si plausible que soit la façon dont elle interprète de nombreux phénomènes de la crise mondiale actuelle laisse complètement de côté, dans la logique qui est la sienne, le rapport entre les sexes. Clairement, ce ne sont ici que la «valeur» et avec elle le «travail abstrait» – sexuellement neutres – qui sont dignes d’être théorisés, même si c’est en tant qu’objets d’une critique radicale. Ce qui demeure ignoré, c’est le fait que, dans le système de la production marchande, il faut aussi pourvoir aux tâches domestiques, élever des enfants et soigner les personnes faibles et malades, qu’il faut donc exécuter des tâches dont la charge incombe habituellement aux femmes (même si elles exercent un travail salarié) et que des professionnels ne peuvent assurer ou seulement en partie7.
Ce n’est donc pas le seul automouvement fétichiste de l’argent et le caractère tautologique du travail abstrait dans le capitalisme qui déterminent le contexte sociétal global. De fait, ce qui se produit, c’est une «dissociation» sexos-pécifique, articulée de façon dialectique avec la valeur. Ce qui est dissocié ne constitue pas un simple «sous-système» de cette forme (à l’instar du commerce extérieur, du système juridique, voire de la politique), mais une part essentielle et constitutive du rapport social global. Cela signifie qu’il n’existe pas de «rapport de dérivation» logique et immanent entre «valeur» et «dissociation». La valeur est la dissociation, et la dissociation est la valeur. Chacune est contenue dans l’autre, sans pour autant lui être identique. Il s’agit des deux éléments essentiels et centraux d’un seul et même rapport social en lui-même contradictoire et brisé, et qu’il faut comprendre au même niveau élevé d’abstraction.
Car ce que la valeur ne peut saisir, ce qui est donc dissocié par elle, dément précisément la prétention à la totalité de la forme-valeur ; cela représente le non-dit de la théorie elle-même et se soustrait ainsi aux instruments de la critique de la valeur. Les activités féminines de reproduction représentant l’envers du travail abstrait, il est impossible de les subsumer sous la notion de «travail abstrait», comme l’a souvent fait le féminisme qui a largement repris à son compte la catégorie positive de travail qui avait été celle du marxisme du mouvement ouvrier. Dans les activités dissociées qui comprennent également, et non en dernier lieu, l’affection, l’assistance, les soins apportés aux personnes faibles et malades, jusqu’à l’érotisme, la sexualité, ainsi que l’«amour», sont aussi inclus des sentiments, des émotions et des attitudes contraires à la rationalité de l’«économie d’entreprise» qui règne dans le domaine du travail abstrait, et qui s’opposent à la catégorie du travail, même s’ils ne sont complètement exempts d’une certaine rationalité utilitariste et de normes protestantes.
À cet égard, ce ne sont pas seulement des activités précises que le monde patriarcal moderne délègue à la «femme» ou plutôt qu’il lui attribue et qu’il projette en elle, mais également des sentiments et des qualités: sensualité, émotivité, faiblesse intellectuelle et de caractère, etc. Le sujet masculin éclairé8 qui, en tant que sujet socialement déterminant, représente la volonté de s’imposer (dans la concurrence), l’intellect (par rapport aux formes de réflexion capitalistes), la force de caractère (dans l’adaptation aux exigences capitalistes), etc., et qui constituait encore (inconsciemment) le mécanicien de précision discipliné de l’usine fordiste, ce sujet donc est lui-même fondamentalement structuré à travers cette «dissociation». En ce sens, la dissociation-valeur comporte aussi un aspect culturel-symbolique et une dimension socio-psychologique dont seuls des instruments psychanalytiques peuvent venir à bout.
Selon la thèse de la dissociation-valeur, les sphères privée et publique, dialectiquement médiatisées de la même façon, sont respectivement connotées comme féminine et masculine. Mais, contrairement à ce que certaines hypothèses stéréotypées peuvent laisser penser, le rapport entre les sexes n’a pas son «lieu» objectivé dans les sphères privée et publique.Depuis toujours, les femmes ont été présentes dans des sphères publiques, surtout dans le monde du travail ; mais la dissociation se poursuit à l’intérieur même de ces sphères publiques.
Même à l’époque postmoderne, où un nombre croissant de femmes exercent une activité salariée, avec une qualification égale à celle des hommes, et où les médias aiment à traiter de la «confusion des sexes», il saute aux yeux que la hiérarchie des sexes et la discrimination des femmes n’ont pas fondamentalement disparu. Dans la sphère privée, les femmes continuent à s’occuper des enfants et du travail domestique plus que les hommes, tandis que, dans la sphère du travail, leurs salaires restent inférieurs à ceux des hommes alors qu’il est rare de voir les femmes occuper des fonctions importantes dans la vie publique, etc., ce qui est dû sans doute aux connotations et attributions sexospécifiques «classiques» du monde moderne et par là même aux responsabilités réelles des femmes pour tout ce qui relève de la reproduction privée et qui se fait sentir jusqu’à l’époque postfordiste.
Cette critique de la notion de valeur pensée de façon androcentrique telle qu’elle est proposée sous l’appelation générale de «théorie de la forme dissociation-valeur» a des conséquences non seulement pour la «critique fondamentale de la valeur» mais aussi pour d’autres approches qui, par le passé, ont traité de façon critique l’abstraction valeur et le fétiche marchandise (quoique le plus souvent de manière inconséquente). Particulièrement visée est, à cet égard, une notion de la «valeur d’usage» pensée de façon emphatique et toujours positive, telle qu’on la rencontre dans certaines théories de gauche, et parfois féministes. La valeur d’usage y est présentée comme «féminine» et, en tant que telle, censée receler des potentialités de résistance. Mais l’équation «valeur d’usage = féminin, valeur d’échange = masculin», tout en maintenant la subordination hiérarchique de la valeur d’usage à la valeur d’échange, fait toujours dériver les disparités sexospécifiques de la seule forme-marchandise prétendument neutre quant au genre. À la manière androcentrique, l’analyse reste confinée à l’espace intérieur de la marchandise. En revanche, selon Kornelia Hafner, il est primordial déjà chez Karl Marx que «les valeurs d’usage apparaissent comme les créatures du capital même» et que l’hypothèse d’une «utilité pure» (elle-même abstraite) de la valeur d’usage apparaît seulement dès lors que, à travers le rapport-capital, la forme-marchandise s’est répandue d’une façon plus ou moins dominante9. Pour la «critique fondamentale de la valeur» qui nous intéresse ici d’abord, il en résulte que la marchandise n’est «valeur d’usage» que dans le procès de circulation, en tant qu’objet marchand donc et, à cet égard, la valeur d’usage reste, elle aussi, une simple catégorie-fétiche abstraite et économique. La valeur d’usage ne désigne pas l’utilité concrète de l’usage sensible et matériel, mais uniquement l’abstraite «utilité par excellence» en tant que valeur d’usage d’une valeur d’échange. Pour la dissociation-valeur, la notion de valeur d’usage appartient en quelque sorte elle-même à l’univers marchand androcentrique-abstrait.
En même temps, la sphère qui est effectivement incompatible avec ce contexte-forme économique10 est celle de la consommation et des activités qui lui sont liées en amont et en aval. C’est donc d’abord là qu’il faut chercher à saisir le «dissocié» de la forme-valeur. C’est seulement dans la consommation qu’ont vraiment lieu l’usage et la jouissance sensible et matériel. Ainsi le produit marchand11 «gobé» dans la consommation se soustrait-elle à la forme-marchandise. Ce qui n’est pas pris en compte ici, c’est que cette incompatibilité des biens avec le contexte-forme économique ne relève pas simplement de la consommation «pure» et immédiate, mais qu’elle se trouve être médiatisée par une sphère d’activités de reproduction qui sont imbriquées – en partie, voire a priori – avec d’autres activités, instants et relations non médiatisés par la forme-marchandise.
Ainsi défini, le «dissocié» qui, sous l’angle du contexte-forme androcentrique saisi par la valeur, mène, aux limites de la consommation, en quelque sorte au néant, apparaît donc, dans la théorie sociale masculine unidimensionellement basée sur la valeur, comme quelque chose de quasiment anhistorique, comme une masse molle et informe à l’instar du féminin dans la société chrétienne occidentale en général, et qu’une analyse en termes de la forme-valeur ne saurait appréhender. Ce qui, en revanche, ne relève pas du dissocié, c’est la consommation de moyens de production, consumés dans le cadre de l’économie d’entreprise, tels que les machines, les biens d’investissement, etc. ; ceux-ci restent immédiatement à l’intérieur de l’«univers masculin» de la valeur. Mais du point de vue conceptuel, le «dissocié» ne se laisse certes pas réduire à la consommation ou à la préparation des biens achetés pour être consommés, s’y ajoutent – et de façon centrale – l’affection, l’aide aux personnes faibles, les soins, l’«amour», etc., jusqu’à la sexualité et l’érotisme. Il est difficile ici de distinguer entre ce qui relève de l’activité obligatoire et ce qui relève des aspects existentiels de la vie. Mais c’est précisément cela qui, contrairement à ce qui se passe pour le «travailleur abstrait», rend les activités de reproduction féminines accablantes.
D’un point de vue historico-logique, le travail abstrait et la dissociation sont donc fondamentalement co-originaires ; on ne peut dire que l’un a engendré l’autre. Chacun est la condition préalable à la constitution de l’autre. En ce sens, le rapport dissociatif représente d’une certaine manière une méta-structure, contrairement à l’hypothèse réductionniste selon laquelle la valeur est le seul principe de constitution, la nature même des sociétés fondées sur la production marchande.
Le dissocié féminin se trouve ainsi être l’Autre de la forme-marchandise comme un étant à part entière ; mais, d’un autre côté, il reste asservi et sous-valorisé précisément parce qu’il s’agit du moment qui est dissocié au sein de la production sociale générale. On pourrait donc dire que, si la forme abstraite correspond à la marchandise, la difformité abstraite correspond, elle, au dissocié ; et on pourrait à propos du dissocié aller jusqu’à parler paradoxalement d’une forme de l’informe, celle-ci – soulignons- le encore une fois – ne pouvant logiquement plus être saisie au moyen des catégories intrinsèques à la forme-marchandise12. La science et la théorie androcentrique de la forme-marchandise ne peuvent plus tenir compte de ce rapport, car leurs théories et leurs appareils conceptuels doivent «expulser» comme «alogique» et «a conceptuel» tout ce qui n’est pas compatible avec la forme-marchandise.
Mais la «sensibilité» dont il est question dans le contexte de la «dissociation» s’est bien évidemment construite historiquement. Cela concerne les activités féminines accomplies en vue de la reproduction (préparation des biens de consommation, amour, soins apportés aux personnes malades et faibles, affection, etc.) et qui ne sont apparues, sous cette forme, qu’au XVIIIe siècle avec la différenciation entre un secteur du travail salarié capitaliste et un secteur privé de reproduction domestique13, et cela concerne en outre la constitution des besoins en général14.
Le fait que, dans le contexte de la forme dissociative, le «féminin» dissocié ne constitue nullement un quelconque «mieux» au regard du «masculin» modelé par la forme-marchandise résulte déjà du fait qu’il s’agit d’une unité négative entre la forme-marchandise et le «dissocié». Autre conséquence: même des femmes qui sont (seulement) actives dans le secteur reproductif (détermination qui, empiriquement, ne s’applique pas forcément à toutes les femmes) vivent une existence bornée et aliénée, qui est le reflet inversé du travail abstrait à l’intérieur de l’espace de fonctionnement économique15 du capital. L’usage et la jouissance sensibles, mais également les activités qui y sont liées et les qualités attribuées à la femme, sont donc capitalistiquement immanents à la société, même s’ils ne sont pas immanents à la forme-valeur.
Selon la théorie de la dissociation-valeur, il faut donc partir du fait que le rapport moderne entre les sexes doit être analysé dans le contexte du patriarcat producteur de marchandises (tout comme la valeur elle-même) et, en conséquence, non pas comme une donnée transhistorique, «parallèlement» aux différentes formations sociales. Cela ne signifie pas qu’il est sans préhistoire. Il n’en reste pas moins que le rapport entre les sexes atteint dans la modernité marchande une qualité tout à fait nouvelle, dont il faut tenir compte à la fois au niveau théorique et analytique. À l’époque postmoderne, on constate une nouvelle transformation dans les rapports entre les sexes. Néanmoins, comme nous l’avons déjà noté, on retrouve la codification fondamentale au sens de la dissociation-valeur et la hiérarchisation des sexes qui lui correspond dans toutes ses réfractions postmodernes, ses diversifications, ses inversions, ses transformations et excroissances, ses rétroactions et différenciations, que ce soit dans la vie de la carriériste ou dans celle de l’homme au foyer, dans le football féminin ou le strip-tease masculin, dans les mariages gays et lesbiens, ou encore dans les spectacles de travestis tellement prisés par les médias, pour nous en tenir à quelques exemples marquants.
Quelques années ont passé depuis la publication des thèses sur la métastructure globalisante de la dissociation-valeur que nous venons de résumer brièvement et bien des choses seraient à modifier ou à préciser, comme je vais le montrer dans ce qui va suivre. Ainsi, on peut désormais voir encore plus clairement où le développement postmoderne du patriarcat marchand mènera: ce à quoi nous assistons ce ne sont pas seulement aux transformations et aux excroissances, aux rétroactions et aux inversions déjà mentionnées. Bien plus, au fur et à mesure que s’aggrave la crise structurelle du système capitaliste qui s’étend désormais à toute la surface de la planète, on assiste à une barbarisation globale du patriarcat producteur de marchandises. Si, dans les dramatiques bouleversements sociaux provoqués par la crise mondiale les femmes ne sont plus seules responsables de la sphère de la reproduction – ce qui était leur image idéale autrefois et jusqu’à l’époque fordiste –, aujourd’hui elles sont, contrairement aux hommes, responsables du travail domestique et du travail salarié, alors que leur sous-valorisation reste inchangée, malgré ou plutôt à cause de cela. Ainsi se ridiculisent toutes les évaluations optimistes qui, depuis le milieu des années 1980, croyaient que l’émancipation de la femme était pratiquement réalisée ou qui, encore aujourd’hui, continuent de le prétendre.
À cette barbarisation, la critique de la dissociation-valeur oppose l’objectif d’une abolition de la valeur, de la forme-marchandise, de l’économie de marché, du travail abstrait et de la dissociation – une perspective qui vise donc l’abolition du rapport général régissant la société marchande et qui doit opérer à la fois au niveau matériel, idéel et socio-psychologique. Dans ce sens radical, ce sont, de façon générale, tous les niveaux et toutes les sphères qui sont mis en question, ce qui inclut la critique de la famille nucléaire aujourd’hui en pleine décomposition. Par conséquent, il s’agit de dépasser la «masculinité» et la «féminité» au sens connu, et avec elles les sexualités préformées qui leur correspondent.
Dans les pages qui suivent16, nous partirons de cette critique radicale pour nous confronter à quelques théories féministes parmi les plus importantes. Pour cela, je voudrais, en référence critique à un article de Regina Becker-Schmidt, tout d’abord souligner que les structures, mécanismes, phénoménologies, etc., de la dissociation-valeur ne peuvent prétendre être valables que pour le patriarcat producteur de marchandises et qu’il serait faux de les voir aussi à l’œuvre dans des sociétés non modernes, voire de les présenter comme «propre à l’espèce humaine». Cette délimitation fondamentale étant faite, je me pencherai maintenant sur quelques approches qui tentent d’analyser le rapport entre les sexes à l’intérieur du patriarcat producteur de marchandises.

Roswitha Scholz  : Traduit de l’allemand par Johannes Vogele.

Ce texte est la traduction d’un extrait du livre de Roswitha Scholz, Das Geschlecht des Kapitalismus [Le Sexe du capitalisme]. Feministische Theorien und die postmoderne Metamorphose des Patriarchats, Bad Honnef, Horlemann, 2000 (ouvrage non traduit). Note du traducteur.
 

La « crise financière » est une crise du mode de production capitaliste



1.
Les causes de la crise économique actuelle ne sont pas à rechercher du côté de la spéculation ni de l’endettement. On peut par contre constater que l’expansion gigantesque des marchés financiers est l’expression d’une crise profonde du travail et de la valorisation du capital dont l’origine remonte à  au moins trente ans.                                                                    
2.
Depuis le krach sur les marchés financiers en 2008, c’est devenu en quelque sorte un sport populaire que de reprocher aux « spéculateurs » et aux « banquiers » leur « ivresse du profit » et leur « rapacité ». Mais, en fait, la recherche du profit toujours plus grand représente bel et bien le moteur de base de l’ensemble du mode de production capitaliste. Il fonctionne selon le principe de « faire avec de l’argent plus d’argent » (A-M-A’). On appelle cela la valorisation du capital. La production de marchandises et la dépense de force de travail ne sont, dans le système de production de marchandises, qu’un moyen pour arriver à ce but. Du point de vue de la valorisation du capital, il est complètement égal de savoir ce qui est produit (p. ex. des bombes à fragmentation ou de la sauce tomate), comment quelque chose est produit (intensification permanente du travail, précarisation, travail des enfants) et aussi quelles en sont les conséquences (destruction des ressources naturelles de la vie).
3.
La logique de valorisation capitaliste porte en elle une contradiction interne et fondamentale qui ne peut pas être résolue. D’un côté, il faut qu’il y ait toujours plus de force de travail dépensée dans la production de marchandises afin de garantir la valorisation du capital ; la multiplication de l’argent, devenue une fin en soi, par le moyen de la dépense de force de travail, est abstraite et quantitative, et ne connaît pas en elle-même de limite logique. De l’autre côté, la concurrence omniprésente oblige à augmenter en permanence la productivité par la « rationalisation » de la production. Cela veut dire qu’il faut produire toujours plus de marchandises par unité de temps, c’est-à-dire réduire le temps de travail nécessaire jusqu’à rendre la force de travail « superflue ».
4.
La potentialité de crise fondamentale que comporte cette contradiction pouvait, jusque dans les années 1970, être différée en permanence par une accélération du rythme de la croissance. Par l’extension de la valorisation du capital à toute la planète et à de nouvelles branches de production, la demande absolue en main-d’œuvre fut augmentée et ainsi l’effet de rationalisation contrecarré. Mais la « troisième révolution industrielle » (sur la base des télécommunications) a rendu inefficace ce mécanisme de compensation. Elle a entraîné une disparition massive de l’emploi dans toutes les branches de production. Malgré l’expansion et la globalisation de la production, toujours plus de gens sont devenus « superflus » du point de vue de la valorisation capitaliste. C’est ainsi que s’est développé un processus de crise fondamentale qui mine le mode de vie et de production capitaliste.
5.
Mais qu’est-ce que le gonflement des marchés financiers a à voir avec tout cela ? La crise de la valorisation du capital veut d’abord dire que le capital trouve toujours plus difficilement moyen de s’investir dans « l’économie réelle ». C’est pour cela que le capital se rabat sur les marchés financiers et entraîne un gonflement du « capital fictif » (spéculation et crédit). C’est exactement ce qui s’est passé depuis le début des années 1980. Ce déplacement vers les marchés financiers ne représente rien d’autre qu’une forme de mise en sursis de la crise. Le capital en excédent avait trouvé une nouvelle possibilité de placement (« fictive »), échappant ainsi à la menace de la dévalorisation. En même temps, l’expansion du système de crédit et de spéculation a créé plus de pouvoir d’achat, induisant pour sa part un élargissement de la production (p. ex. le boom de l’industrialisation en Chine).
6.
Le prix à payer pour cet ajournement de la crise est une accumulation toujours plus grande de son potentiel de destruction et une dépendance extrême envers les marchés financiers. « L’accumulation » fictive de capital doit se poursuivre inlassablement. Quand une bulle explose, les gouvernements et les banques centrales n’ont d’autre choix que de sauver les banques et les investisseurs et d’injecter massivement des liquidités non couvertes dans les marchés afin de recréer de nouvelles bulles. Les dirigeants politiques de tous bords se font donc des illusions quand ils réclament une limitation rigoureuse de la spéculation. Même si des mesures ponctuelles de régulation sont éventuellement possibles, on peut dire de manière générale que le système reposant sur la spéculation et le crédit doit perdurer parce que le système capitaliste ne peut continuer sur cette seule « base ». Ce n’est pas un hasard non plus si la « realpolitik » a procédé exactement selon ce schéma en essayant de remettre en branle la dynamique des marchés financiers.
7.
La crise actuelle représente un tournant qualitatif car le krach n’a pu être rattrapé qu’au moyen d’une expansion massive de l’endettement étatique. C’est pour cela que maintenant la crise frappe la société sous la forme d’une crise budgétaire (« programmes d’austérité »). Mais quand aujourd’hui on nous dit qu’il faut faire des économies parce que « nous vivons au-dessus de nos moyens », on présente les choses à l’envers. Si avec moins de travail on peut créer toujours plus de richesses matérielles, cela ouvre en principe la possibilité d’une vie meilleure pour toute l’humanité. Mais le fait de rester soumis aux rapports capitalistes mène à une diminution de la production de valeur. C’est de là, et uniquement de là, que provient « l’impératif de faire des économies » pour une société régie par la dite production de valeur. L’endettement gigantesque est également l’expression de ce que le potentiel productif créé par le capitalisme fait exploser sa propre logique et que la production de richesses sous le capitalisme ne peut être maintenue que par la violence. La société doit se libérer de cette forme de production de richesses si elle ne veut pas être entraînée dans l’abîme avec elle.

Norbert Trenkle

 

dimanche 18 juillet 2010

La Déclaration de Vienne

Trop Peu, Trop Tard !
La criminalisation des utilisateurs de drogues illicites alimente l’épidémie de VIH
et a eu des retombées essentiellement négatives sur la santé et la société.
Nous avons besoin d’une réorientation complète des politiques.
En réponse aux préjudices des drogues illégales sur la santé et la société, un important régime international de prohibition des drogues a été mis en place sous la tutelle des Nations Unies.1 Des dizaines d’années de recherche ont permis de réaliser une évaluation complète des répercussions du phénomène mondial de « guerre contre la drogue ». Tandis que des milliers de personnes se réunissent à Vienne dans le cadre de la XVIIIe Conférence internationale sur le sida, la communauté scientifique internationale demande que l’on reconnaissance les limites et les préjudices de la prohibition des drogues et réclame une réforme des politiques en matière de drogues afin d’éliminer les obstacles à la mise en place de régimes efficaces de prévention, de traitement et de soins du VIH.

Il existe maintenant des preuves irréfutables2, 3 que les efforts d’application de la loi n’ont pas réussi à enrayer la disponibilité des drogues illégales dans les collectivités où il y a de la demande. Au cours des quelques dernières décennies, les systèmes nationaux et internationaux de surveillance des drogues ont révélé une tendance générale à la baisse dans le prix des drogues ainsi qu’une tendance à la hausse dans leur pureté – malgré des investissements considérables dans les efforts d’exécution de la loi.3, 4

De plus, il n’existe aucune preuve qu’une férocité accrue des démarches d’application de la loi réduit de façon importante la prévalence de la consommation de drogues.5 Notamment, les données indiquent clairement que le nombre de pays dans lesquels les personnes s’injectent des drogues illégales est à la hausse et que les femmes et les enfants sont de plus en plus touchés.6 En dehors de l’Afrique subsaharienne, l’utilisation de drogues injectables cause environ le tiers des nouveaux cas d’infection par le VIH.7, 8 Dans certaines régions où le VIH se répand le plus rapidement, par exemple l’Europe de l’Est et l’Asie centrale, la prévalence du VIH peut atteindre 70 % parmi les utilisateurs de drogues injectables, et dans certaines régions ce groupe compte plus de 80 % de la totalité des cas de VIH.8

Face à la réalité des preuves accablantes que les efforts d’exécution de la loi ont échoué par rapport à leurs objectifs déclarés, il est important de reconnaître et d’aborder les conséquences nuisibles. Ces dernières comprennent entre autres les points suivants :
  • Une épidémie de VIH alimentée par la criminalisation des personnes qui consomment des drogues illicites et les prohibitions relatives à l’offre de seringues stériles et de traitements de substitution à base d’opioïdes.9, 10
  • Des flambées de VIH parmi les utilisateurs de drogues incarcérés et asilaires, causées par des lois et politiques punitives et un manque de services de prévention du VIH dans ces milieux.11-13
  • L’affaiblissement des régimes de santé publique lorsque les efforts d’application de la loi poussent les utilisateurs de drogues illicites à ne pas se prévaloir des services de prévention et de soins et à se tourner plutôt vers des milieux où le risque de transmission de maladies infectieuses (p. ex., VIH, hépatites B et C, tuberculose) et d’autres préjudices est plus élevé.14-16
  • Une crise dans les systèmes de justice pénale, découlant de taux d’incarcération records dans plusieurs pays.17, 18 Cette réalité a eu des répercussions négatives sur le tissu social de collectivités entières. Bien que les disparités raciales dans les taux d’incarcération pour infractions liées aux drogues soient évidentes dans bon nombre de pays, l’impact s’est avéré particulièrement grave aux États-Unis, où environ un Afro-Américain sur neuf parmi les hommes âgés de 20 à 34 ans est incarcéré en tout temps, principalement en raison des efforts d’exécution des lois antidrogue.19
  • La stigmatisation des personnes qui utilisent des drogues illicites, ce qui renforce l’attrait politique de la criminalisation des utilisateurs de drogues et mine les efforts de prévention du VIH et de promotion de la santé.20, 21
  • De graves violations des droits de la personne, y compris la torture, le travail forcé, les traitements inhumains et dégradants et, dans un nombre de pays, l’exécution de personnes condamnées pour infractions liées aux drogues.22, 23
  • Un énorme marché des drogues illicites d’une valeur annuelle estimée à 320 milliards de dollars américains.4 Ces profits demeurent entièrement en dehors du contrôle gouvernemental. Ils alimentent la criminalité, la violence et la corruption dans d’innombrables communautés urbaines et ont déstabilisé des pays entiers, par exemple la Colombie, le Mexique et l’Afghanistan.4
  • Le gaspillage de milliards de dollars des contribuables sur une « guerre contre la drogue » qui n’atteint pas ses objectifs déclarés et contribue plutôt directement ou indirectement aux préjudices décrits ci-dessus.24

Malheureusement, les preuves de l’échec de la prohibition des drogues relativement à ses objectifs déclarés, ainsi que les graves répercussions négatives de ces politiques, sont souvent niées par ceux qui ont des intérêts cachés dans le maintien du statu quo.25 Cet état de fait a semé la confusion au sein du public et a coûté d’innombrables vies. Les gouvernements et les organisations internationales ont l’obligation éthique et juridique de répondre à cette crise en mettant en place de nouvelles stratégies fondées sur des preuves et capables de réduire les préjudices liés aux drogues sans engendrer de nouveaux problèmes. Nous, les soussignés, demandons aux gouvernements et aux organisations internationales, y compris les Nations Unies, de/d’ :

  • entreprendre un examen transparent de l’efficacité des politiques antidrogue actuelles;
  • adopter et évaluer une approche de santé publique basée sur des données scientifiques en vue d’aborder les préjudices individuels et communautaires découlant de l’utilisation de drogues illicites;
  • décriminaliser les utilisateurs de drogues, multiplier les options de traitements de la toxicomanie fondés sur des données probantes et abolir les centres de traitements de la toxicomanie obligatoires et inefficaces, qui violent la Déclaration universelle des droits de l’homme; 26
  • appuyer catégoriquement et accroître le financement de l’adoption de la gamme complète d’interventions VIH décrites dans le guide d’établissement des objectifs de l’OMS, ONUDC et ONUSIDA;27
  • mettre à contribution, de façon significative, les communautés touchées dans le développement, la surveillance et la mise en œuvre de services et politiques qui touchent leurs vies.

De plus, nous en appelons au secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki moon, afin qu’il mette en place des mesures d’urgence visant à faire en sorte que les Nations Unies – y compris l’Organe international de contrôle des stupéfiants – s’expriment d’une seule voix pour appuyer la décriminalisation des utilisateurs de drogues et l’adoption de stratégies de lutte antidrogue basées sur des données probantes.28

Le fait de baser les politiques antidrogue sur des données scientifiques n’éliminera pas la consommation de drogues ou les problèmes découlant de l’injection de drogues. Cependant, la réorientation des politiques liées aux drogues vers des approches fondées sur des preuves qui respectent, protègent et renforcent les droits humains pourrait éventuellement réduire les préjudices causés par les politiques actuelles et permettrait de rediriger les considérables ressources financières là où on en a le plus besoin, c’est-à-dire dans l’adoption et l’évaluation d’interventions scientifiques de prévention, de réglementation, de traitement et de réduction des préjudices. 
Site et notes ici

mercredi 14 juillet 2010

14 juillet

La Mauvaise Réputation





                                                                                                                

Le jour du Quatorze Juillet
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En n'écoutant pas le clairon qui sonne.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux,
Tout le monde me montre du doigt
Sauf les manchots, ça va de soi.

Georges Brassens

lundi 5 juillet 2010

DECLARATION D'INDEPENDANCE DU CYBERSPACE

Gouvernements du monde industrialisé, géants fatigués de chair et d'acier, je viens du cyberespace, le nouveau domicile de l'esprit. Au nom du futur, je vous demande, à vous qui appartenez au passé, de nous laisser en paix. Vous n'êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n'avez aucune souveraineté sur le territoire où nous nous assemblons.                                                     
Nous n'avons pas de gouvernement élu, et il est peu probable que nous en ayons un un jour : je m'adresse donc à vous avec la seule autorité que m'accorde et que s'accorde la liberté elle-même. Je déclare que l'espace social global que nous construisons est naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n'avez aucun droit moral à nous gouverner, et vous ne possédez aucun moyen de faire respecter votre autorité que nous ayons de bonnes raisons de craindre.
Les gouvernements trouvent le fondement de leur pouvoir légitime dans le consentement des personnes qu'ils gouvernent. Vous n'avez ni sollicité ni obtenu le nôtre. Nous ne vous avons pas invités. Vous ne nous connaissez pas, et vous ne connaissez pas non plus notre monde. Le cyberespace ne se trouve pas à l'intérieur de vos frontières. Ne pensez pas que pouvez le construire comme s'il était un de vos Grands Travaux. Vous n'y arriverez pas. C'est un phénomène naturel qui croît de lui-même, par nos actions collectives.

Vous n'avez pas pris part aux grands débats qui nous ont réunis, et vous n'avez pas non plus créé la richesse de nos marchés. Vous ne connaissez ni notre culture, ni notre éthique, ni les codes non-écrits qui ordonnent déjà notre société mieux que ne pourraient le faire n'importe lequel des règlements que vous prétendez nous imposer.
Vous dites qu'il existe chez nous des problèmes que vous devez résoudre. Vous prenez prétexte de cela pour faire intrusion dans notre espace. Beaucoup de ces problèmes n'existent pas. Là où il y aura de véritables conflits, là où des torts seront effectivement causés, nous les identifierons et nous les traiterons avec nos moyens. Nous sommes en train de mettre en place notre propre Contrat Social. Nous nous gouvernerons en fonction des conditions qui prévalent dans notre monde, pas dans le vôtre. Car notre monde est différent.
Le cyberespace est fait de transactions, de relations et de pensée, circulant en un flot ininterrompu sur nos canaux de communication. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il ne se trouve pas là où vivent les corps.
Nous sommes en train de créer un monde ouvert à tous, sans privilège ni préjugé qui dépende de la race, du pouvoir économique, de la puissance militaire ou du rang à la naissance.
Nous sommes en train de créer un monde où chacun, où qu'il soit, peut exprimer ce qu'il croit, quel que soit le degré de singularité de ses croyances, sans devoir craindre d'être forcé de se taire ou de se conformer.

Les concepts de votre droit en matière de propriété, d'expression, d'identité, de mouvement et de circonstances ne s'appliquent pas à nous. Ils ont leur fondement dans la matière, et il n'y a pas de matière ici.
Nos identités n'ont pas de corps : donc, contrairement à vous, nous ne pouvons pas faire régner l'ordre au moyen de la force physique. Nous pensons que c'est à travers l'éthique et l'intérêt bien compris de chacun et de la communauté dans son ensemble que va surgir notre mode de gouvernement. Nos identités sont probablement dispersées à travers un grand nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes les cultures qui nous constituent seraient prêtes à reconnaître est la Règle d'Or de l'éthique. Nous espérons que nous serons capables de construire nos propres solutions sur cette base. Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous essayez d'imposer.
Aux États-Unis, vous venez aujourd'hui de créer une loi, la loi sur la réforme des télécommunications, qui renie votre propre Constitution et qui est une insulte aux rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Tocqueville et Brandeis. C'est nous qui devons maintenant faire renaître ces rêves.
Vous avez une peur panique de vos propres enfants, car ils sont nés dans un monde où vous serez à jamais immigrants. Parce que vous avez peur d'eux, vous confiez à vos bureaucraties les responsabilités parentales que vous êtes trop lâches pour exercer vous-mêmes. Dans notre monde, tous les sentiments et toutes les expressions de l'humain, du plus dégradant au plus angélique, font partie d'un tout inséparable, l'échange global des octets. Il n'est pas possible de séparer l'air qui peut éventuellement étouffer certains de ceux qui le respirent de celui qui permet aux oiseaux de voler.

En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous essayez de tenir à l'écart le virus de la liberté en érigeant des postes de contrôle sanitaire aux frontières du cyberespace. Peut-être que ceux-ci empêcheront la contagion un certain temps, mais ils ne fonctionneront pas dans le monde de l'omniprésence des médias transporteurs d'octets.
Vos industries de l'information, de plus en plus obsolètes, cherchent à se perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui ont la prétention de confisquer à leur profit jusqu'à la parole même à travers le monde. Ces lois cherchent à transformer les idées en un produit industriel comme les autres, au même titre que les lingots de fonte. Dans notre monde, tout ce que l'esprit humain peut créer peut être reproduit et distribué à l'infini sans que cela ne coûte rien. Le transmission globale de la pensée n'a plus besoin de vos usines pour se faire.
Ces mesures de plus en plus hostiles et colonialistes nous placent dans la même position que les amoureux de la liberté et de l'auto-détermination qui lors d'époques précédentes ont dû rejeter l'autorité de pouvoirs distants et mal informés. Il nous faut déclarer que nos identités virtuelles ne sont pas soumises à votre souveraineté, alors même que nous continuons à consentir à ce que vous gouverniez nos corps. Nous allons nous disperser sur toute la planète de manière à ce que personne ne puisse arrêter nos idées.
Nous allons créer une civilisation de l'esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus juste et plus humaine que le monde qu'ont construit vos gouvernements auparavant."

Davos, Suisse, 8 février 1996


John Perry Barlow

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