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vendredi 30 juillet 2010

Libre commentaire des vues de Günther Anders sur le travail

Arbeit macht nicht frei

Il est relativement facile à qui fait preuve de bonne volonté et ne marche pas sur la tête de pénétrer l’univers des philosophes. La langue de Günther Anders n’est pas que magistrale, elle est aussi courante, au meilleur sens du terme, sans jamais devenir banale. Anders laisse beaucoup de portes grand ouvertes : nulle part il ne donne à ses propos le caractère illustre et sublime d’une aura. Les questions, les thèmes et même les formes littéraires changent en fonction des exigences du moment. L’écriture qu’il reconnaît comme adéquate ne revendique aucun genre (PS, 132 sq.). Ne se laissant pas enfermer, Anders est par conséquent difficile à classer dans une catégorie.
Anders n’a jamais été un penseur systématique, et pas seulement dans le sens où il n’a jamais voulu construire de système philosophique (AM, 411 sq.). Ses questionnements sont toujours esquissés plutôt que véritablement traités. Son œuvre n’est pas pour autant caractérisée par un manque de précision, mais par l’idée que la précision n’est pas toujours de mise. Il ne faut pas voir ici un reproche. Ce qui est contradictoire ne peut souvent être représenté que de manière contradictoire. Simplement, les lecteurs doivent se montrer attentifs à ces contradictions dont certaines sont effectivement bien réelles. L’une d’elles touche à notre sujet : les passages de l’œuvre d’Anders qui fétichisent le travail et ceux qui le critiquent se succèdent parfois sans transition. Il nous faudra donc montrer, d’un côté, qu’Anders a détruit le mythe du travail mais, de l’autre, qu’il ne s’est pourtant jamais totalement débarrassé de son éthos.
Du point de vue de la méthode, la catégorie du « travail » n’est pas assez différenciée. Elle sert à désigner divers aspects de l’activité humaine, ce qui peut parfois engendrer çà et là des confusions. Hannah Arendt en a pris acte dans Condition de l’homme moderne et distingué strictement travail, œuvre et action. Du point de vue de la terminologie, cela offre effectivement quelques avantages, même si la distinction n’est jamais entièrement nette et présente à son tour d’autres difficultés. Il faut aussi tenir compte du fait que, contrairement à ce qui se passe en anglais (où l’on distingue « labour » et « work »), le mot allemand « Arbeit » sert plus ou moins à désigner les deux idées dans le langage quotidien. Il y a bien le substantif « Werk » et le verbe « werken », mais ils ne sont pas d’usage courant.
1. Commençons par ce qu’il y a de conservateur dans l’approche anderssienne du travail. Pour Anders, le travail est une activité élémentaire à laquelle on ne peut se soustraire. Voilà pourquoi il peut en venir dans le deuxième tome de L’Obsolescence de l’homme à défendre l’idée qu’une « existence sans travail » serait « infernale » (AM, 27). Être contraint à une oisiveté hébétée — « Tu dois rester assis sur ton derrière et regarder la télévision bouche bée pendant toute ta vie » (AM, 28) — constitue pour lui un cauchemar terrible. « Ce que je crois, c’est que l’homme privé du travail — auquel il a été une fois pour toutes condamné — ne peut pas vivre, qu’il est incapable de supporter vingt-quatre heures de divertissement sur vingt-quatre. […] La question n’est plus : comment répartir justement les fruits du travail ? mais : comment rendre supportables les conséquences du non-travail [Nichtarbeit] » (AM, 98). Anders reprend ici une conception bien connue et on ne peut plus conventionnelle du travail. Il emprunte sans hésiter l’adverbe « wesensmäßig » à Husserl pour dire que l’homme est fait « par essence » pour le travail (AM, 103). C’est ce que dit aussi la sagesse quotidienne, qu’« on ne peut pas vivre sans travailler ». Ici, le non-travail est appréhendé comme une non-activité.
Pour quelles raisons ? N’est-il pas possible de réfléchir de façon créative à toutes sortes de choses et de s’engager dans des pratiques sans s’arrêter à telle ou telle conception du travail ? L’occupation libre ne commence-t-elle pas justement là où cesse la contrainte d’exercer une activité ? Ne doit-on se représenter le non-travail que sous la forme du chômage ? Ne peut-on pas également le penser comme une façon de s’émanciper du travail ? Les formules d’Anders laissent parfois l’impression d’une conception bornée du travail.
Ainsi, Anders regrette que l’application [Fleiss] soit devenue obsolète (AM, 101). Pourtant, l’application (en latin, industria) ne peut pas être considérée indépendamment de la fin en vue de laquelle elle est mobilisée. En tant que grandeur abstraite, elle est devenue une vertu secondaire et mal famée ; en tant que principe, elle est considérée comme l’ennemi public numéro un. Que l’application ne soit plus reconnue aujourd’hui par tout le monde n’est pas vraiment un problème. Juste après, Anders déclare que nous nous sentons spoliés aujourd’hui de « l’envie de faire des efforts, de l’indispensable voluptas laborandi. L’homme a été privé de la preuve que le travail lui fournissait autrefois de son existence : “Je sue donc je suis” » (AM, 102). Selon Anders, le sport serait la conséquence du fait que le travail est devenu aujourd’hui trop léger (AM, 103). Contre lui, nous ne devons pas hésiter à affirmer que nous ne voulons nous appliquer que lorsque la fin de notre activité est une fin pour nous et non une fin en soi. Nous ne voulons mouiller notre chemise que lorsque nous en avons envie. Nous existons aussi lorsque nous ne suons pas. Tout ce qu’il faut faire « à la sueur de son front » dégage une odeur effrayante.
Ces descriptions d’Anders convergent vers un refus du plaisir. Il va même jusqu’à s’en prendre d’une façon très catégorique aux « coureurs, nageurs et skieurs » (AM, 104) dont il ne perçoit l’activité que sous l’angle de la concurrence et comme un choix imposé. Il ne lui est pas venu à l’esprit qu’on pouvait aussi bien trouver dans le sport des moments de non-réification que des moments de réification. Si l’on fait abstraction du culte qu’engendre le sport et de la folie du fitness, force est de reconnaître qu’une pratique raisonnable du sport peut contribuer à assurer un bon fonctionnement du corps alors que le travail, lui, est la première cause de maladie de l’organisme humain du fait des nuisances irréversibles qu’il lui cause. Le sport de masse lui-même ne peut être réduit à sa dimension concurrentielle (même si, bien sûr, elle existe). On ne devrait pas non plus voir derrière son caractère de succédané l’ombre de la guerre et de l’anéantissement. On sous-estime trop souvent l’importance de telles satisfactions de substitution. Elles n’ont pas qu’un caractère destructeur. Cela vaut autant pour la pratique personnelle du sport que pour celle des spectateurs ou des auditeurs. En refusant de comprendre ce que cela signifie, on finit purement et simplement par tout enlever aux hommes.
Jusqu’ici, rien que de très traditionnel. S’il ne faut pas ignorer cette dimension culturellement conservatrice de la pensée d’Anders, ne le figeons toutefois pas dans cette vision des choses.
Celui qui découvre l’œuvre d’Anders à travers des séquences particulières sait pourtant bien qu’il s’agit constamment pour lui de penser les conditions d’une vie vivable et non de supprimer les plaisirs. « Réjouis-toi », peut-on lire dans Mariechen, l’« histoire du soir pour les amoureux, les philosophes et ceux qui appartiennent à d’autres groupes professionnels », « réjouis-toi d’exister1 ». À l’inverse de Heidegger et de son être-jeté, Anders dit ici un « oui » franc et massif à la vie : « Quel privilège immérité que le jet ait été aussi bien dirigé et que nous soyons devenus ce que nous sommes ! Mais ce remerciement vaut surtout pour la chance que nous avons d’être libres en amour, de pouvoir aimer quand nous le voulons et pas au seul moment où notre génération prend part au devoir général2. »
2. Anders était avant tout un fin observateur. « Mes réflexions partent toujours de phénomènes très concrets de notre vie actuelle » (AM, 414). Pas un détail qui n’aurait pu, selon lui, être relié à une interprétation substantielle. Ainsi, il n’est pas rare qu’il relève des événements quotidiens en les théorisant à peine : « Dans la pièce d’à côté, le laveur de carreaux nettoie mes fenêtres. Que lui importent mes fenêtres ? Et les fenêtres des autres, qu’il va nettoyer demain et après-demain tout en se réjouissant de ne pas être au chômage ? Qu’importent mes draps à la blanchisseuse ? Et ceux de ses clients des jours à venir ? Quand je pense que la plupart des gens ne souhaitent même pas, n’ont pas le droit de souhaiter, ne doivent absolument pas ou ne peuvent pas souhaiter faire un autre type de travail ! Et qu’en plus, ils sont tous contents d’avoir ces emplois qui sont pour eux synonymes de non-chômage ! Et même que beaucoup d’entre eux mettent toute leur fierté à effectuer ce travail qui ne les concerne en rien, cette “perte de temps”, aussi “fidèlement” et “joyeusement” que possible, comme si c’était tout de même “leur” travail » (K, 92).
Si ce n’est pas leur tâche au sens le plus propre, c’est du moins « leur » emploi. Les travailleurs doivent s’identifier à cet emploi car ils y sont existentiellement renvoyés. En tant que travailleurs, ils sont tenus à l’indifférence : « Le produit de notre travail ne nous concerne pas » (AM, 364). Ils n’ont pas à se prononcer sur ce sujet, ce n’est pas à cette fin qu’on leur a acheté leur force de travail. L’essentiel, c’est qu’ils nettoient bien les vitres ou les vêtements ou fabriquent consciencieusement des missiles mortels de moyenne portée. En tant que simples travailleurs, ils n’ont pas à décider de tout cela. Ce qu’ils font est leur gagne-pain et pour manger, tous les moyens sont bons.
Dans la « liste noire » de concepts et de mots-clés (« valeurs », « être », « sens », « aura », « vrai », « l’authen-tique »…) qui figure dans Ketzereien, on trouve également le « droit à l’emploi » [das « Recht auf Arbeitsplatz »]. Anders note : « Si moi, qui suis à raison décrié comme un extrémiste de gauche, je doute du bien-fondé de cette expression à laquelle on recourt si facilement, on n’osera pas me traiter d’“ennemi de classe réactionnaire”. Mais, en tant que philosophe, je me demande tout de même : sur quoi se fonde en fait cette exigence, ce “droit” ? De quelle nature est ce prétendu droit ? » (K, 134). Ce « droit » se révèle rapidement être un devoir. Aujourd’hui encore, beaucoup de socialistes ne veulent pas se mettre dans la tête que le socialisme est autre chose qu’une maison de redressement par le travail [Arbeitshaus] où ce dernier est donc un devoir. La gauche partage avec la droite l’apologie du travail, elle n’est pas moins fanatique sur ce point. Seuls quelques auteurs comme Paul Lafargue ou l’austromarxiste Max Adler3 ont développé une pensée critique du travail. Sur cette question, la position de Marx est parfaitement ambivalente. Les textes les plus connus figurent dans le premier livre du Capital, où Marx présente le travail comme « la condition naturelle éternelle de la vie des hommes4 ». Le marxisme s’inscrit, lui aussi, dans cette tradition. Cela dit, on trouve également dans l’œuvre de Marx beaucoup d’éléments qui contredisent cette vision des choses. Moishe Postone a étudié cette question de près dans son livre Time, labor and social domination [Temps, travail et domination sociale]5.
Les passages cités ci-dessus montrent qu’Anders a toujours eu tendance à tenir des propos hérétiques sur le travail. Ce n’est pas de la défense du travail qu’il fit sa véritable cause, mais de l’attaque du travail. « Lorsque, en présence de G., un fou de travail, je mentionnais en passant que le travail n’existait que depuis relativement peu de temps, comparé à l’âge de l’humanité, le souffle lui manqua » (K, 230). Ce qui signifie clairement que le travail ne peut pas prétendre déterminer l’essence humaine. On ne peut pas lui donner la valeur d’une constante anthropologique ; on ne peut que le réinscrire à sa place dans l’Histoire. Mais ce n’est pas tout. Anders ne voit pas non plus d’avenir au travail. Le tableau qu’il peint est des plus sombres : « Le chômage qui va se développer fera passer celui qui régnait il y a cinquante ans pour une bagatelle. Et quand on pense que le chômage fut à l’époque l’une des premières causes du national-socialisme, le courage manque pour imaginer quelles seront les conséquences de ce qui se prépare. Il n’est pas impossible que les chambres à gaz d’Auschwitz (qui, à l’époque, étaient économiquement absurdes) deviennent un modèle de “solution” pour résoudre le problème posé par le fait qu’il y a “trop d’hommes” par rapport aux opportunités de travail offertes » (AM, 98 sq.).
« Le postulat du plein emploi est d’autant moins réalisable que le niveau technique d’une société est élevé », écrit Anders (AM, 99). « La dialectique actuelle consiste dans cette contradiction entre la rationalisation et le plein emploi. Le déclarer ouvertement ne fera renoncer aucun homme politique à ses attaches partisanes » (AM, 99. sq.). « De fait, les “emplois” sont devenus des produits d’appel si importants que les hommes politiques qui n’en créent jamais peuvent aussi bien quitter tout de suite la scène. Il n’y en a pas un qui n’ait un jour promis des emplois. Pas un non plus bien sûr qui n’ait aussi une réponse à la dialectique actuelle d’une technique dont la croissance est devenue notre quotidien et de la baisse du besoin d’ouvriers et, par conséquent, d’emplois6. »
L’idée qu’avance ici Anders est qu’il existe un lien très fort entre travail et politique : le travail en tant qu’élément constitutif du capital et la politique dans la mesure où elle est déterminée par le capital sont pensés ensemble. On ne peut qu’être d’accord avec lui. La tâche de la politique et de son personnel est de réactualiser sans cesse la promesse du travail sous la forme d’une promesse de travail. Il est évident aujourd’hui que ce geste fonctionne de moins en moins bien ; c’était beaucoup plus difficile à voir il y a vingt-cinq ans, à l’époque où Anders a publié ces lignes. C’est pendant les années du plein emploi que ce dernier a repéré la tendance suivant laquelle le travail rémunéré allait devenir précaire.
3. Le langage a fait l’objet d’une préoccupation toute particulière de la part d’Anders (PS, 126, 131, 137-140). Il ne voulait pas juste écrire de manière lisible, il voulait aussi constamment inventer et employer des concepts justes et mettre à l’index les concepts faux (K, 95 sq., 107 sq., 130 sq.7). « Au lieu d’utiliser le vieux et solide terme de “travailleur” [Arbeiter], [un petit entrepreneur et un soudeur] parlent systématiquement de “preneur de travail” [Arbeitnehmer] » (K, 262). « Peu de noms sont aussi révélateurs aujourd’hui que celui de “preneur de travail”. Il a bien sûr été créé par les “donneurs de travail” [Arbeitgeber]. Comme il est bien plus noble de donner que de prendre, le nom “Arbeitgeber” — qui désigne le pendant de l’“Arbeitnehmer” — possède quelque chose comme une aura religieuse. Dans ma jeunesse, il n’y avait que des travailleurs. Ils savaient ce qu’ils valaient, ce qu’ils donnaient et ce qu’on leur prenait. Le cri de guerre “Prolétaires de tous les pays, unissez vous !” aurait pu rester sans écho. Bien sûr, les travailleurs avaient aussi pensé à “prendre” : ils veillaient à se battre pour un salaire aussi élevé que possible et ceux qui parmi eux étaient socialistes songeaient à s’emparer des moyens de production. Mais il ne serait venu à l’idée d’aucun d’eux qu’ils “prenaient” l’emploi qu’ils avaient — ou qui les avait — déjà de toute façon (dans la mesure où ils n’étaient pas au chômage). À l’inverse, aujourd’hui, beaucoup de travailleurs ressentent comme un honneur d’intégrer telle ou telle entreprise, une embauche qui, faussement présentée comme une chose qui vaut la peine d’être “prise”, scelle un renoncement total aux objectifs précédemment affichés. Il semble que cette nouvelle étiquette leur procure un sentiment de fierté, comme s’ils avaient véritablement “pris” quelque chose et étaient véritablement parvenus à atteindre un sommet, celui du partenariat social. Qu’il s’agit ici du laborieux sommet de Godesberg8 et non de celui que leurs grands-pères avaient en vue il y a cent ans, ils ne le sentent pas et ne veulent d’ailleurs pas le sentir » (VBV, 130 sq.).
Friedrich Engels mettait déjà en garde dans son « Avertissement à la 3e édition » du Capital contre « ce jargon dans lequel les économistes allemands ont pris l’habitude de s’exprimer, où l’on donne par exemple le nom de “donneur de travail”, Arbeitgeber, à celui qui se fait donner par les autres leur travail contre un paiement comptant, et le nom de “preneur de travail”, Arbeitnehmer, à celui dont on prend le travail contre un salaire9 ». Depuis l’époque d’Engels, ce savoir élémentaire s’est totalement perdu. Il ne fait plus l’objet de réflexions, ni dans le mouvement ouvrier ou autour de lui, ni ailleurs. En analysant une seule expression fausse, Anders démonte un jugement erroné qui est aussi une erreur intellectuelle. Il était impitoyable avec ce genre de choses.
S’il a déconstruit avec précision le concept faux de « preneur de travail », le concept de prolétariat d’Anders est en revanche resté assez flou. Sa thèse est qu’il y aurait de plus en plus de prolétaires, statut social qu’il ne définit plus par rapport au « niveau de vie » mais par rapport au « niveau de liberté » (AM, 91, 174). Au § 9 de « L’Obsolescence du prolétariat », Anders définit cinq non-libertés [Unfreiheiten]10. Hormis le fait que les prolétaires ne possèdent pas les moyens de production, ils sont en même temps dépossédés : « 1. de tout choix des produits qu’ils contribuent à fabriquer, 2. de tout contact avec les produits finis, 3. de toute décision relative à leur utilisation ultérieure, 4. de toute opinion propre (et même de tout intérêt pour leur opinion propre) sur la finalité des produits qu’ils contribuent à fabriquer, 5. de leur travail (car on l’a transformé en une activité qui ne mérite plus ce nom)11 ».
Le prolétariat est défini négativement : « Que le prolétariat ne soit pas solidaire ne prouve pas son inexistence, c’est au contraire ce qui définit son existence. Un prolétaire est celui que sa vie empêche de formuler l’idée de solidarité12. » Anders dénonce explicitement leur « style de vie contraint, l’obligation de consommer à laquelle ils sont soumis, leur solitude devant la télévision13 » et les qualifie de « prolétaires végétatifs14 ». Dans un passage de ce texte, il va même jusqu’à soutenir le paradoxe que, « si le salarié actuel n’est pas libre, c’est parce qu’il a trop de temps15 ». En fin de compte, les prolétaires, ce sont tous ceux qui sont contraints de consommer16. Cette extension importante d’un concept qui, à l’origine, était tout de même déterminé par la question de la propriété privée des moyens de production et parlait surtout de classes et de lutte des classes, a-t-elle encore un sens ? À cela s’ajoute le fait qu’Anders considère les classes et la lutte des classes elles-mêmes comme obsolètes17. « Il n’y a aucune conscience de classe chez ceux qui sont menacés », écrit-il, par exemple, dans l’un des textes recueillis dans La Menace nucléaire (103).
4. « Tant que le travail mécanique se déroule sans accroc — c’est-à-dire sans friction entre l’homme et la machine —, tant que celui qui travaille le fait avec l’enthousiasme d’un “converti” et se comporte en tout point comme un “rouage”, le moi n’est absolument pas “chez lui” : il ne l’est pas, ou du moins pas en tant que “moi”. C’est au moment où la conformité de l’ouvrier à ce que la machine attend de lui laisse à désirer, ou lorsqu’un raté interrompt le travail, que le moi revient pour la première fois “vers lui-même” et se rencontre pour la première fois comme quelque chose de scandaleux : comme un moi qui a failli à sa tâche » (OH, 110 sq.). La rencontre avec soi-même est présentée ici comme un dérangement, comme une dissonance fonctionnelle. Le travailleur est décrit ici comme un masque et non comme un véritable individu : dans le travail, l’homme est littéralement hors de lui, il est un rouage de l’entreprise à laquelle il appartient.
Voilà maintenant ce qu’Anders a dit sur la division du travail : « Tout le monde sait que notre façon d’agir et donc de travailler a aujourd’hui fondamentalement changé. À l’exception de quelques survivances dépourvues de signification, le travail est devenu une “collaboration” organisée et imposée par l’entreprise » (OH, 318). Selon lui, l’« agir » s’est transformé en un « faire » et le « faire » en un « collaborer ». Chaque travailleur spécialisé n’est donc responsable que de la réussite formelle de la tâche qu’on lui a attribuée, il n’a pas la responsabilité de l’ensemble du processus de production. « L’aggravation de l’actuelle division du travail ne signifie pas autre chose que ceci : nous sommes condamnés, travaillant et agissant à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble : nous sommes enfermés dans les phases de travail auxquelles nous sommes affectés, tels des détenus dans leurs cellules de prison » (NF, 48). Ou pour l’exprimer plus brièvement : « La division du travail rend idiot18. »
« L’entreprise est le lieu où l’on crée le type de l’homme “médial et privé de conscience morale”. C’est là que naissent les conformistes. Il suffit qu’un représentant de ce type d’homme soit placé dans un autre domaine d’activité, dans une autre “entreprise”, pour que soudain — sans pourtant se transformer du tout au tout — il devienne monstrueux ; pour qu’il nous remplisse soudain d’effroi ; pour que la suspension de sa conscience morale — qui était pourtant déjà un fait accompli — revête soudain l’aspect d’une pure absence de conscience morale, et la suspension de sa responsabilité celui d’une pure “moral insanity”. Tant que nous ne voyons pas cela, nous ne voyons pas que l’entreprise actuelle est le creuset, le modèle de ce type de travail qui exige notre mise au pas, et nous restons incapables de comprendre la figure du conformiste contemporain et le cas particulier de ces hommes “entêtés” qui refusaient […] de se repentir ou seulement d’accepter la responsabilité des crimes auxquels ils avaient effectivement “collaboré” » (OH, 322 sq.).
Le « collaborateur » est le type même du suiveur qui se comprend comme étant d’avance excusé de tout (OH, 319 sq.). « Qu’aurions-nous dû faire ? » bredouille l’entendement commun dans les situations les plus différentes de la vie. Une des caractéristiques du fascisme est, entre autres, que les gens ont même accueilli de bon cœur ce qu’on leur infligeait, qu’ils se sont aveuglément identifiés à lui bien au-delà de ses attentes. La souffrance s’y était perfectionnée parce que la victime s’y était hissée inconsciemment mais énergiquement au rang de coupable. Ailleurs, Anders a défini le national-socialisme comme une « soumission totale qui était en fait une appartenance totale. Le négatif absolu […] devenu le positif absolu19 ».
Qui ne connaît en Autriche la phrase fatale : « Je n’ai fait que mon devoir » ? Peu importe de quel devoir il s’agit, comment et pourquoi il a été accompli. La plupart n’ont effectivement fait « que » leur devoir, tous les coupables ne l’ont pas été par conviction, la plupart n’ont été « que » des gratte-papier assassins. « L’employé du camp d’extermination n’a pas “agi” mais, aussi épouvantable que cela puisse paraître, il a seulement fait son travail » (OH, 324). « Puisqu’il est habitué à exercer une activité qui ne requiert aucune conscience morale — et qu’on ne souhaite d’ailleurs pas qu’il en ait — il n’a pas de conscience morale. Et ce avec la meilleure conscience du monde » (OH, 327). L’absence de conscience morale est un élément constitutif du travail. On accomplit quelque chose, peu importe ce qu’on accomplit, comment et pourquoi. Quand les choses deviennent sérieuses, on se présente comme un subordonné et on prétend qu’on n’aurait pas pu faire autrement même si on l’avait voulu. Le cercle vicieux du travail se referme.
« Si l’on reconnaît aujourd’hui une forme d’“égalité”, c’est celle qui existe en droit entre les travaux qui, en tant que tels, sont tous égaux et ont tous par conséquent la même valeur. En termes moraux, cela revient à dire que cette égalité tient au fait qu’aucun travail ne rend le travailleur plus coupable qu’un autre, parce que le travail ne saurait en aucun cas rendre coupable20. » « Aucune mauvaise finalité ne peut flétrir le travailleur » (MN, 155). Le travail semble donc être l’innocence originelle. Il est l’activité conformiste du sujet, une activité interchangeable à volonté — et pas uniquement au cours des inévitables échanges où elle s’achète et se vend —, mais il concerne aussi le principe profond de tous les actions, concepts et situations de la vie. « Le monde des machines dispose de nous de façon bien plus dictatoriale, irrésistible et inévitable que ne pourrait jamais le faire et n’a jamais pu le faire la terreur ou la vision du monde d’un dictateur que suppose cette dernière » (AM, 205).
Penser d’un même geste l’employé des camps d’extermination et le brave travailleur de l’époque de la technocratie est toujours allé de soi pour Anders (AM, 178). Dans sa structure fondamentale, le lieu spécifique de l’horreur est un lieu familier. Le point commun à l’employé des camps d’extermination et au brave travailleur de l’époque de la technocratie, c’est l’entreprise ou peut-être, pour emprunter une expression à la technologie informatique, le « système d’exploitation ».
Anders se fit donc quasiment un devoir de s’opposer aux devoirs et de ne se soumettre à aucune contrainte matérielle. « Celui qui invoque un prétendu devoir pour se concentrer sur son affaire, pour se mettre des œillères au point de ne plus voir ni à droite ni à gauche, est non seulement amoral mais même amoral par principe. Être moral, cela signifie se préoccuper des choses qui, bien qu’elles se situent en dehors de mes intentions propres ou d’intentions fixées par un tiers et bien qu’elles excèdent les compétences que me reconnaît la division du travail, ne sont pourtant pas extérieures à ma sphère d’influence personnelle. Être moral, cela signifie dépasser les frontières tracées par l’administration ou la division du travail, se préoccuper de ce dont on prétend que cela ne me “concerne” pas bien que cela me “concerne”, me menace ou me détruise21. » « Dis moi ce que tu “dois” faire et je te dirai ce que tu […] n’as pas le droit de faire », lit-on dans un texte qu’Anders destinait au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme22.
Même si cela ne saute pas aux yeux, Anders s’appuie de façon implicite sur les analyses de Marx : « La spécialité d’un ouvrier qui manie toute sa vie un outil partiel devient celle d’un homme qui toute sa vie sert une machine partielle23. » « Dans la manufacture et l’artisanat, l’ouvrier se sert de l’outil, dans la fabrique il sert la machine. Dans le premier cas, c’est de lui que procède le mouvement du moyen de travail ; dans le second, il doit suivre le mouvement du moyen de travail. Dans la manufacture, les ouvriers sont les membres d’un mécanisme vivant. Dans la fabrique, il existe, indépendamment d’eux, un mécanisme mort auquel on les incorpore comme des appendices vivants24 ». Les hommes conçus comme membres de dispositifs mécaniques et sériels, c’est très exactement le sujet d’Anders. Chez Marx, la valeur est présentée comme un « sujet automate25 ». Cela veut aussi dire que la valeur de cette marchandise singulière qu’est la « force de travail » crée des « sujets automates » de forme humaine.
Les réflexions d’Anders que nous avons commentées dans cet article appartiennent sans aucun doute aux critiques du travail les meilleures et les plus radicales que le vingtième siècle aura produites. Le conformisme moral, la réduction de l’homme à une fonction et à un masque ont leur origine dans la monstruosité du travail. Dans le deuxième tome de L’Obsolescence de l’homme, Anders évoque la « structure intentionnellement négative du travail actuel » (AM, 362). « Le discours consensuel qui demande un “travail plus humain” est par conséquent malhonnête : c’est une contradictio in adjecto. Une telle humanisation n’est pas plus possible qu’une humanisation de la guerre, parce que ce qu’on prétend vouloir humaniser porte partout en soi le principe même de l’inhumanité » (AM, 363).
La finalité du travail n’est donc pas définie par le rôle décisif qu’il joue dans « la transformation du singe en homme », comme dit Engels26, mais doit être déchiffrée tout autrement. La libération sociale ne signifie pas la libération dans le travail, mais la libération du travail. Contre toute évidence, le travail ne rend pas libre : Arbeit macht nicht frei.
Traduit de l’allemand par Aurélie Marx

Abréviations – références bibliographiques :
AM : Die Antiquiertheit des Menschen, Bd. 2, Beck, Munich, 1980.
K : Ketzereien, Beck, Munich, 1996.
PS : Philosophische Stenogramme, Beck, Munich, 1965.
VBV : Visit beautiful Vietnam, Pahl-Rugenstein, Cologne, 1968.
OH : L’Obsolescence de l’homme, L’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, Paris, 2002.
NF : Nous, fils d’Eichmann, Rivages, 1999.


1. Anders, Mariechen. Eine Gutenachtgeschichte für Liebende, Philosophen und Angehörige anderer Berufsgruppen [Petite Marie. Une histoire du soir pour les amoureux, les philosophes et ceux qui appartiennent à d’autres groupes professionnels], Beck, Munich, 1987, p. 79.
2. Ibid., p. 36.
3. Max Adler, Wegweiser. Studien zur Geistesgeschichte des Sozialismus [Poteau indicateur. Études pour une histoire intellectuelle du socialisme] (1914), Wiener Volksbuchhandlung, Vienne, 1965, p. 202.
4. Marx, Le Capital, « Quadrige », PUF, p. 207.
5. Moische Postone, Time, labor and social domination, Cambridge University Press, 1993.
6. Anders, « Sprache und Endzeit (IV) » [Langage et fin des temps (IV)], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°430-431, octobre-novembre 1989, p. 41.
7. On ne peut pas reprocher à Anders d’avoir à l’occasion dérogé à cette règle. Nous ne pouvons pas renoncer à toutes nos habitudes de langage. Quoi qu’il en soit, il était clair pour lui qu’il fallait « se méfier du langage » (K, 136).
8. Allusion au sommet au cours duquel le SPD a adopté en 1959 le Programme de Bad Godesberg par lequel il a rompu avec le marxisme et « accepté » l’économie de marché (« Le marché autant que possible, l’intervention publique autant que nécessaire ») (N.d.T.).
9. Engels, « Avertissement à la 3e édition allemande », dans Marx, Le Capital, trad. cit., p. 22.
10. Günther Anders, « Die Antiquiertheit des Proletariats » [L’Obsolescence du prolétariat], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°462-464, juin 1992, p. 10.                                                                                              
11. Idem.
12. Ibid., p. 7.
13. Idem.
14. Ibid., p. 10.
15. Idem.
16. Idem.
17. Ibid., p. 11.
18. Anders, « Sprache und Endzeit (III) » [Langage et fin des temps (III)], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°428-429, août-septembre 1989, p. 50.
19. Voir supra, p. 213.
20. Anders, « Sprache und Endzeit (III) », op. cit., p. 50.
21. Anders, « Notizen aus dem Tagebuch. Heiratsannoncen » [Notes extraites de mon journal. Annonces matrimoniales], Forvm, n°436-438, avril-juin 1990, pp. 58 sq.
22. Anders, « Sprache und Endzeit (III) », op. cit., p. 51.
23. Marx, Le Capital, trad. cit., p. 473.
24. Ibid., p. 474.
25. Ibid., p. 173.
26. Engels, Dialectique de la nature, Éditions sociales, 1952, pp. 171-183.

Laissons les morts enterrer les morts ! (A propos du quarantième anniversaire de Mai 68)

Contribution du groupe anglais Principia Dialectica (wertkritik) aux célébrations de mai 68 à Londres (original post here, in english here), distribuée sous forme de tract le 10 mai 2008 devant le Conway Hall à Londres où se déroulait une cérémonie commémorative.

Pour un joli mois de mai

Si vous entrez à l’intérieur, vous verrez un cadavre, et des momies embaumant ce cadavre. On nous a gentiment invités à cette messe mais nous avons refusé. Nous sommes là cependant – à l’extérieur, comme leur mauvaise conscience.

En 2008, la position de tous ces gens est fausse, et elle l’était déjà en 1968. Aujourd’hui comme hier, ils se trompent sur tout : ils fantasment un glorieux passé qui n’a jamais existé, ils s’attaquent à la société du présent avec les armes théoriques du passé. En Mai 68, déjà, leur but était de revivre 1917, de refaire 1936. Et leur souvenir de Mai 68, précisément, c’est cet aplatissement : aujourd’hui encore, ils rêvent de soviets, de place rouge, d’usines occupées et de révolution culturelle dans la Chine populaire. Décidément, le passé ne passe pas.

Aider le passé à passer, c’est parler de la modernité d’hier, et du fait que cette « modernité » est tombée en poussière. En Mai 68, le groupe le plus avancé était l’Internationale situationniste. L’IS combattait tous les cadavres de gauche au nom d’une autre idée de la révolution. Et Mai 68, sous son aspect le plus surprenant, est dans la pratique ce qui se rapproche le plus de ce que l’IS a fait dans la théorie.

Cependant, Mai 68 – comme l’IS – appartient à la fois au passé et au présent. La force de la révolution de Mai comme des situationnistes, c’est d’avoir attaqué la société capitaliste comme société de travail et d’avoir mis en cause le communisme d’Etat, les partis et les syndicats à l’aide d’une nouvelle définition du prolétariat. En Mai 68, on peut dire que se définissaient comme révolutionnaires tous ceux qui n’avaient aucun pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui le savaient. Ce qui va tellement au-delà de la définition traditionnelle que celle-ci explose littéralement : avec une telle vision, on est loin du bon ouvrier léniniste, anarchiste ou conseilliste, auquel l’organisation vient apporter la bonne parole. Au-delà de la vieille définition certes, mais pas au-delà du messianisme prolétarien. C’est là la limite.

Quiconque veut en finir avec le capitalisme doit aller plus loin. Il faut désenchanter totalement ce monde et ses idéaux, y compris les idéaux de la gauche, y compris ceux de la gauche la plus radicale – y compris, donc, ceux de l’IS et de Mai 68.

La théorie révolutionnaire sait aujourd’hui qu’il n’y a pas de sujet révolutionnaire. Le seul sujet, c’est le capital en tant que sujet automate, en tant que valeur qui s’autovalorise. Et ce sujet – l’économie devenue autonome, ce que Guy Debord appelait justement « le mouvement autonome du non-vivant » – transforme chacun de nous en ressource humaine de son autoreproduction infinie.

En 1968 comme en 2008, la critique du travail doit être au centre : non pas comme une conséquence de la critique de la vie quotidienne, mais comme le cœur de la nouvelle théorie et de la nouvelle pratique. Et elle doit l’être de façon complètement désabusée, post-messianique. D’emblée, elle doit se placer au-delà de tous les mythes : non pas seulement au-delà des conventions de la sous-critique, au-delà des contingences du réformisme réaliste, au-delà de l’autosatisfaction des « chômeurs heureux » qui se croient radicaux parce qu’ils bénéficient des aides sociales. Mais aussi et surtout, elle doit être au-delà de l’IS qui a fondé sa cause sur le Sujet révolutionnaire de l’histoire.

Il est facile d’en finir avec les cadavres que Mai 68 a déjà ridiculisés et qui aujourd’hui se posent en garants de « l’esprit de Mai » (de la bonne gauche démocrate aux ex-Mao, en passant par les anarchistes). Il est plus difficile d’en finir avec le Mai 68 qui vit encore, quoique fossilisé : celui qui dit Ne travaillez jamais. Bien plus difficile, en effet, parce que cette vieille critique brille encore. Mais, répétons-le, elle brille de la lumière des étoiles mortes. Ne travaillez jamais : pour en finir réellement avec le travail, il faut en finir avec l’idée du prolétariat comme sujet révolutionnaire de l’histoire. La lutte de classes fait partie intégrante de la dynamique capitaliste : il ne s’agit pas d’une lutte entre une classe dominante et une classe révolutionnaire, mais entre des intérêts différents (quoique différemment puissants) à l’intérieur du capitalisme.

La question n’est pas de rester fidèle à 68, mais d’être à la hauteur de l’esprit de Mai. La seule méthode, c’est d’être résolument hors système. Au-delà des conventions, au-delà des contingences, au-delà des attachements !
 

jeudi 29 juillet 2010

Par-delà la lutte des classes

Dès qu’ils parlent de « classe » et de « lutte des classes », les marxistes traditionnels ont la larme à l’œil. Leur identité en tant que critiques du capitalisme est inséparablement liée à ces concepts. Mais face aux conditions qui, en ce début du XXIe siècle, sont celles de la troisième révolution industrielle [la micro-électronique], de la mondialisation de l’économie d’entreprise et de l’atomisation sociale, le paradigme classiste du « prolétariat » paraît étrangement poussiéreux. Plus les vétérans marxistes s’entêtent à maintenir l’idée que « nous vivons toujours dans une société de classes », moins ils font danser ces conditions, bien que, ou plus précisément, parce que les contradictions du capitalisme s’aggravent comme jamais et qu’une crise socioéconomique d’un type nouveau secoue la planète. Dépourvu de tout fondement en matière de critique de l’économie, le discours sur le « retour des classes » reste impuissant et superficiellement sociologique. C’est pourquoi il n’est d’aucune utilité aux nouveaux mouvements de masse contre la mondialisation capitaliste, la guerre et la casse sociale. 
L’appareil conceptuel de la critique radicale a besoin d’être dépoussiéré. La « classe révolutionnaire » de Marx était clairement le prolétariat industriel du XIXe siècle. Uni et organisé par le capital même, il était censé en devenir le fossoyeur. Les groupes sociaux constitués par les salariés des secteurs dérivés (services publics et commerciaux, infrastructures, etc.) ne pouvaient être adjoints au « prolétariat » que comme forces d’appoint, et cela seulement tant que celui-ci, comme noyau de masse de la vie sociale, dominaient les usines productrices du capital. Ce schéma traditionnel des classes et de la révolution ne pouvait survivre au renversement du rapport numérique tel qu’il était perceptible dès le début du XXe siècle (et tel qu’il a été pensé mais seulement de façon superficielle par le vieux marxisme, par exemple dans la discussion à propos des thèses de Bernstein).
Les employés des services publics et autres secteurs secondaires, qui, peu à peu, constituèrent la majorité au sein de la reproduction capitaliste, sont sociologiquement et économiquement différents du vieux « prolétariat ». Leurs coûts de reproduction sont prélevés sur la production de survaleur industrielle, tout comme les coûts de leur secteur d’activité dans son ensemble. Mais, dans la mesure où le rapport s’inverse du point de vue numérique, le « financement » de ces secteurs ne peut plus provenir de la production réelle de survaleur ; il doit être simulé en anticipant sur une survaleur future, ce qui se fait surtout par l’endettement public et la création de liquidités par l’Etat, mais aussi par l’endettement privé et l’ « économie de bulle financière ». Déjà, la théorie du « capitalisme financier » élaborée par Hilferding doit être comprise par rapport à ce contexte (sans que l’auteur en ait été conscient). En réalité, cela signifie simplement que le capital, poussé par la nécessité structurelle et le poids numérique écrasant des services publics et autres secteurs secondaires, engendre un degré de socialisation qu’il ne peut plus supporter tout seul.Avec la troisième révolution industrielle, cette contradiction s’aggrave. Le capital détruit sa propre base dans un mouvement de tenaille : d’un côté, on assiste à l’expansion de secteurs qui, dans la reproduction du capital total (Gesamtkapital), apparaissent comme des « faux frais » ; de l’autre, la révolution microélectronique fait rétrécir le noyau producteur de capital de production industrielle – et ce à un niveau jamais atteint. La marginalisation du prolétariat industriel coïncide avec une crise du capitalisme, une crise fondamentale d’un type nouveau. On peut certes transformer formellement les secteurs publics secondaires en capital commercial en les privatisant, mais comme cela ne change en rien leur caractère économique de secteurs dérivés, ils se voient démantelés, voire cassés. Ne pouvant maintenir – dans ses formes – le degré de mise en réseau atteint, le capital désocialise la société. Le résultat en est une sociologie de crise, composée de masses de chômeurs et de RMIstes, de pseudo-travailleurs indépendants et de « petits patrons » misérables, de mères célibataires et de « butineurs de postes » (job hoppers) flexibilisés, etc., sans parler de la chute du tiers-monde dans une économie de subsistance primitive et de pillage.
Dans cette crise apparaît le vrai visage de la concurrence contenue dans le concept même de capital. La lutte de concurrence n’oppose pas seulement le travail au capital, mais aussi le travail au travail, le capital au capital, les secteurs économiques entre eux et les nations entre elles, et désormais également un site industriel contre l’autre, un bloc économique contre l’autre, homme contre femme, individu contre individu, voire enfant contre enfant. La lutte des classes est devenue partie intégrante de ce système de la concurrence universelle et s’est révélée en soi comme un simple cas particulier de ce système, tout à fait incapable de transcender le capitalisme. A un stade de développement inférieur, elle en a même été la forme immanente de mouvement, quand il s’agissait de reconnaitre les ouvriers industriels en tant que sujets bourgeois au sein de cette structure. Pour être en concurrence, il faut agir dans les mêmes formes communes. Fondamentalement, le capital et le travail ne sont que des concrétions différentes d’une seule et même substance sociale. Le travail constitue du capital vivant et le capital du travail mort. Mais la nouvelle crise se caractérise par le fait que le développement même du capitalisme fait fondre la substance du « travail abstrait » qui est contenue dans la base productive de capital. Ainsi, l’idée de « lutte des classes » perd son aura métaphysique, pseudo-transcendante. Les nouveaux mouvements ne peuvent plus se définir de façon « objectiviste » et formelle au moyen d’une ontologie du « travail abstrait » et par leur « place dans le procès de production ». Désormais, ils ne peuvent plus se définir que sur le fond, par ce qu’ils veulent. C’est-à-dire ce qu’ils veulent empêcher : la destruction de la reproduction sociale par la fausse objectivité des impératifs que dictent les formes capitalistes. Et par le futur qu’ils désirent  l’utilisation commune et rationnelle des forces productives atteintes, d’après leurs besoins et non d’après les critères absurdes de la logique du capital. Leur communauté ne peut plus être que la communauté d’objectifs émancipateurs, et non celle d’une chosification dictée par le rapport-capital même. Ce que la pratique réalise dès à présent en tâtonnant, la théorie doit encore le formuler conceptuellement. C’est alors seulement que les nouveaux mouvements pourront devenir radicalement anticapitalistes d’une façon nouvelle, c’est-à-dire au-delà de la vieille lutte des classes.            

 
Juin 2003.
 
 
Traduit de l’allemand par Olivier Galtier, Wolfgang Kukulies, Luc Mercier et Johannes Vogele. Texte extrait de Robert Kurz, Avis aux naufragés, éditions Lignes et Manifestes, 2005.
 

lundi 26 juillet 2010

Impérialisme de crise

Globalisation et crise

Le capitalisme n’est pas une cérémonie bouddhiste, un regard anhistorique ne peut l'appréhender. La logique, toujours identique, du principe de valorisation ne provoque pas l’éternel retour du même, mais un processus historique irréversible aux conditions qualitativement changeantes. Ainsi, une constellation mondiale doit être analysée par rapport au développement du capital mondial. Quand un niveau de valorisation s’épuise, les institutions politiques, concepts et idéologies afférents s'avèrent également obsolètes. Cela se vérifie particulièrement pour le stade de maturité atteint à la fin du XXème siècle par le système mondial.
Depuis les années 80, la troisième révolution industrielle, celle de la micro-informatique, a commencé à imposer une limite historique à la valorisation du "travail vivant ". Le capital devient alors " inapte à exploiter ", au sens où un accroissement de la valorisation à la hauteur des standards de production et de rentabilité qu’il a lui-même atteint s’avère impossible. Dans les métropoles, cette " suraccumulation structurelle " du capital mondial, causée par l’utilisation de la micro-informatique, conduit à un chômage structurel de masse, une surcapacité productive globale et à la fuite du capital monétaire dans la bulle financière. Dans les périphéries, le manque de capital empêche l'équipement micro-informatique; et ainsi des économies nationales et des régions entières de la planète s’écroulent d’autant plus rapidement qu’elles tombent si bas en-dessous du standard de la logique du capital que leur reproduction sociale est déclarée " non valable " par le marché mondial.
Puis on assiste à une compétition dans la diminution des coûts et dans les fermetures d'entreprises. La globalisation n’est rien d’autre qu'une rationalisation transnationale et, en ce sens, elle représente effectivement un phénomène qualitativement nouveau. A l’exportation traditionnelle de capital sous forme d’investissements d’expansion se substitue la délocalisation de certaines fonctions économiques pour profiter de la différence globale de coûts. Ainsi émergent d’un côté des circuits transnationaux de valorisation, tandis qu'ailleurs se dessèchent et meurent des parts grandissantes de la reproduction sociale. Ce processus est induit et alimenté par le capital, également globalisé, de la bulle financière.
Et dans les conditions de crise de la globalisation, l’écart entre les métropoles et la périphérie ne se réduit pas; désormais il ne s’agit plus d’un écart dans le degré de développement capitaliste, mais dans le degré de décomposition sociale. La création transnationale de valeur se concentre dans les espaces de la " Triade " (USA/Amérique du Nord, Japon, Asie du Sud-Est) pendant qu’elle s’amenuise dans le reste du monde. Parallèlement, dans le contexte des marchés financiers transnationaux, la dynamique de la globalisation économique fait exploser les mécanismes de régulation des économies nationales.
Dans les métropoles, l’Etat ne disparaît pas, mais cesse d’être le "capitaliste collectif idéal" au sens classique. Comme il ne peut pas, à la différence de l’économie des entreprises, se ramifier de façon transnationale, il perd l’une après l’autre ses fonctions de régulation et se réduit progressivement et crûment à la gestion répressive de la crise. Et il ne s’agit pas seulement de la dégradation sociale de parts grandissantes de la société. Car, en sus, le capital détruit involontairement toute une série de ses propres conditions d’existence. Cela transparaît par exemple dans la contradiction -qualitativement nouvelle- entre la valorisation, transnationale, du capital et la forme, nationale, de la monnaie.
Dans la périphérie, la décomposition des appareils d’Etat avance au même rythme que celle de la reproduction capitaliste. Les services publics disparaissent quasi entièrement, la gestion capitule, les appareils répressifs se barbarisent. Dans un océan de désorganisation et d’appauvrissement, seuls de petits îlots de productivité et de rentabilité survivent. Tout développement de l'économie nationale s’interrompt, et les grands trusts annexent à l’économie transnationale ces secteurs "insulaires". Parallèlement émerge une économie de pillage, dépeçant la substance physique de l’économie nationale et jetant, selon des critères ethniques ou religieux, des groupes de population les uns contre les autres, perpétuant ainsi le jeu de la concurrence par d’autres moyens. Aux institutions sociales se substituent des bandes de pillards. Les élites, pour la plupart, se transforment en chefs de bandes ethniques, religieuses ou de milices claniques, en seigneurs de la guerre et en princes de la terreur.
Et de telles évolutions ne représentent qu’un stade intermédiaire dans l’avancée de la crise mondiale vers les limites historiques du processus de valorisation. Pour l’instant, l’économie de pillage peut encore se raccorder au marché mondial et faire paraître le dépeçage des dépouilles économiques comme une perpétuation du processus de valorisation, de même que dans les centres l’incessant regonflement des bulles financières. Mais les deux phénomènes commencent déjà à se tarir.

Les transformations de l’impérialisme

Déjà, dans l’histoire de l’après-guerre, à la concurrence des anciens pouvoirs conquérants (surtout européens) s'est substituée la concurrence bipolaire des superpuissances: les USA et l'Union Soviétique. Là, ce n’était plus la conquête de zones d’influence nationales qui était déterminante, mais bien la question des principes de régulation et des modalités de la reproduction capitaliste. Il s’agissait de la concurrence entre les retardataires historiques sur le marché mondial, les sociétés de la "modernisation de rattrapage" dans l’espace de référence de la pax sovietica, et celles du centre capitaliste développé dans l’espace de référence de la pax americana. Les USA, forts de leurs ressources continentales et détenteurs du plus grand marché intérieur du monde, étaient devenus l’unique puissance dominante de l’Occident; ils avaient, depuis la deuxième guerre mondiale, acquis une avance définitive grâce au dynamisme de leur complexe militaro-industriel.
Maintenant, après l’effondrement de l’Union Soviétique et la fin de la "modernisation de rattrapage", dus à la crise de la troisième révolution industrielle, tout retour aux vieux conflits inter-impérialistes entre des puissances conquérantes s'avère impossible. Nous sommes confrontés à l’unification planétaire de la pax americana, mais cela dans le contexte d’un précaire capitalisme de minorités basé sur des bulles financières et une économie de pillage. Il serait ridicule de parler d’une nouvelle concurrence inter-impérialiste entre les USA et l’Allemagne, la France ou l’Union Européenne. L’appareil militaire des USA, élaboré dans les décennies de l’après-guerre, est sans concurrence; chaque année, le budget militaire US dépasse de vingt fois celui de l’Allemagne. Les conditions militaires ou économiques pour l'émergence d'une puissance rivale ne sont pas réunies.
Malgré une certaine rhétorique dans ce sens et quelques intérêts isolés, les USA n’agissent pas au nom d’une expansion territoriale nationale, mais comme une sorte de puissance protectrice de l’impératif de valorisation et de ses lois dans des conditions de crise du système mondial. Tout le monde fonctionne dans le contexte des processus transnationaux de valorisation et sous la pression simultanée d’une masse grandissante d’"inutiles". Pour cela, le rôle des USA en tant que dernière superpuissance monocentrique ne doit pas être analysé exclusivement en fonction de son poids militaire, mais aussi à travers les conditions déterritorialisées mêmes de la globalisation. La totalité du capital transnational, les marchés financiers et les résidus d’appareils d’Etat du centre sont dépendants de la capacité de mainmise des USA en tant que gendarme du monde.
Ainsi s’est cristallisé un "impérialisme collectif idéal" sous l’égide unique des USA, prolongé par l’OTAN et d’autres institutions capitalistes mondiales. L’image de l’ennemi déclaré n’est manifestement pas le résultat d’intérêts nationaux ou de la confrontation inter-impérialiste, mais celle de l’impérialisme global et démocratique contre les spectres de la crise du système mondial unifié. A l’empire du capitalisme d’Etat de la "modernisation de rattrapage", qui a échoué, on substitue aujourd’hui comme nouvel "Empire du Mal" un ensemble diffus de potentialités de trouble, de terrorisme ethnique et religieux, de situations d’anomie etc.
La sécurité doit être garantie pour pouvoir effectuer aisément des transactions jusque dans les îlots précaires de la valorisation de la périphérie. La garantie du flux de carburant pour la machine capitaliste mondiale en constitue une priorité. Là non plus il ne s’agit pas d’intérêts nationaux spécifiques, mais du fonctionnement de la valorisation transnationale. Et, surtout, l’intérêt commun d’exclusion des mouvements de fuite et de migration issus des zones d’écroulement de la périphérie prévaut sur les prétentions de pouvoirs territoriaux.

La fin de la souveraineté

Ce n’est pas un rapport de concurrence nationale "à l'ancienne" qui motive les querelles actuelles, mais la crainte de certains gouvernements subalternes de conséquences éventuellement incontrôlables. L’Otan et le reste des Etats se partagent entre dévots et vassaux hésitants, sans être capables ou seulement avoir la velléité d’une rébellion ouverte contre les USA. L’hésitation naît plutôt de la peur de ceux qui n’ont pas eux-mêmes le doigt sur la détente, alors que les volontaires se recrutent plutôt parmi ceux qui n’ont plus rien à perdre, mais qui n’ont de toute façon rien à dire.
Alors que jusqu’à l’intervention en Afghanistan incluse, il n’y eut aucune contestation contre les guerres de l’ordre mondial sous l’égide des USA et que le gouvernement allemand rouge-vert envoya, sous la bannière démocratique, ses germaniques troupes auxiliaires sur le front, le coup de semonce contre l’Irak provoque de l’inquiétude, parce que le droit international, l’ONU et le principe de souveraineté –les garanties de la fameuse communauté internationale des Etats et des "peuples"- sont ouvertement bafoués. L’Allemagne, la France et Cie commencent à craindre d'être bientôt traités de la même manière et que l'édifice idéologique de légitimation qui a fonctionné jusqu’à maintenant puisse s'écrouler.
Que les USA foulent aux pieds de façon aussi rude les règles du jeu du monde des Etats qu’ils ont eux-mêmes édictées après 1945 résulte de la contradiction interne entre la composition nationale de la première puissance mondiale et sa "mission" de puissance protectrice du processus de valorisation. La raison profonde en est que le principe même de souveraineté, rassemblant justement des populations de façon territoriale comme "force de travail totale", est devenu obsolète. Même les Etats du centre, les USA inclus, abandonnent, en "privatisant", de plus en plus de fonctions et jusqu’à l’appareil de répression. En niant la souveraineté des "Etats voyous", les USA ne font rien d’autre que de projeter la crise mondiale sur le niveau politico-juridique, sur lequel s’annonce la fin des rapports contractuels modernes en général (et finalement la fin même de la souveraineté des USA). La résistance conservatrice face à)cette dynamique d’une partie des Etats européens est vouée à l’échec. Que de vieux ressentiments anti-américains jouent ici également un rôle est probable, mais certainement pas décisif.

Du pétrole pour la bourse

C’est pour cette raison que l’administration US a rétrogradé de la "guerre contre le terrorisme" au paradigme des "Etats voyous". Le coup préventif contre l’Irak représente une double fuite en avant. Premièrement il s’agit de "vaincre" la souveraineté irakienne déjà en ruine, Etat territorial classique et adversaire facile avec son armée délabrée, pour montrer au monde qui est le maître à bord. D’un autre côté, on veut rattraper l’écroulement économique menaçant par la récupération directe des champs de pétrole irakiens (et peut-être aussi saoudiens) et le démantèlement de l’OPEP. Il s’agit là moins du flux matériel du pétrole qui est tout à fait envisageable sans intervention militaire, mais du sauvetage à court terme des marchés financiers. Le recyclage des valeurs à partir des bulles financières doit être relancé, ce qui n’est pas possible sans "option d’avenir" sur une nouvelle prospérité séculaire. Après que celle du "siècle du Pacifique", avec l’écroulement du modèle japonais et des pays de l’Asie du sud-est, se soit révélée un flop de la même manière que la New Economy du capitalisme de communication (Internet et Télécom), c’est maintenant l’option "pétrole aux prix d’avant l’OPEP" qui est censée l’assurer sous le contrôle direct des USA.
Mais le coup pourrait partir en arrière. Bien sûr, l’armée irakienne ne constitue pas un adversaire sérieux. Pourtant si des combats de rue dans Bagdad et d’autres centres occasionnaient un grand nombre de victimes, d’importantes destructions et des millions de réfugiés, cela discréditerait moralement les USA auprès du monde entier. Et surtout, l’installation d’un régime stable va être impossible : comme celui de Milosevic, le régime de Saddam représente un modèle finissant de souveraineté. Une gestion militaire US de l’Irak et de toute la région pétrolière dans la confrontation permanente avec la guérilla et le terrorisme ne serait ni finançable ni tenable de façon politique et militaire. En plus ce serait le contraire d’un signal d’euphorie pour les marchés financiers. La "victoire" sur l’Irak sera inévitablement une victoire à la Pyrrhus, qui ne fera que renforcer la crise du système mondial.

La pulsion de mort du capital

La défense du système à tout prix se transforme en autodestruction de ses acteurs. Folies meurtrières individuelles, suicides collectifs de sectes et attentats suicides réalisent cette folie objective : ce sont des réactions sans perspective à la crise qui prennent des dimensions jusqu’ici inconnues. Le syndrome antisémite, directement relié à ce phénomène, resurgit sans liens avec la constitution d’empires nationaux (comme c’était le cas pour l’empire austro-allemand) et inonde le monde d’amalgames diffus, postmodernes et postnationaux, en particulier de provenance religieuse, comme ultime réserve idéologique de crise de la "forme sujet" capitaliste.
Comme la rationalité interne du capitalisme portée par le sujet moderne n’est plus représentée dans un nouveau modèle d’accumulation, elle ne fournit plus aucun recours contre la pulsion de mort propre au système, mais devient un élément immédiat de cette irrationalité. Modernité et contre-modernité (Aufklärung / Gegenaufklärung), raison et folie, démocratie et dictature se recouvrent. L’impérialisme global démocratique est incapable de pacifier son propre monde en crise et devient alors un "fou furieux collectif idéal", capable d’aller jusqu’à l’utilisation d’armes nucléaires, menace que l’administration US a déjà proférée ouvertement, contre des zones d’insécurité, contre les spectres insaisissables de la crise ou encore contre les masses d’"inutiles".

1914 ou 1941 ?

Les nostalgiques de 1914, partisans de la momie de Lénine, invoquent le fantasme d’une union "anti-impérialiste" entre les opposants à la guerre dans les métropoles et les "souverainistes" et les "peuples" ("Volk") du Tiers Monde qui défendent leur indépendance –au sens moderne- contre l’impérialisme US ou européen. Les nostalgiques de 1941 par contre délirent avec l’idée d’une coalition "anti-Hitler" sous l’égide des "bonnes" puissances occidentales contre le "fascisme islamique" et de ses comparses allemands pour la défense d’Israël et de la "civilisation".
Mais le régime de Saddam ne vaut ni en tant qu’empire nazi menaçant le monde, ni comme force pleine d’espoir du développement national et Ben Laden n’est ni Hitler, ni Che Guevara. L’état palestinien s’écroule avant sa fondation parce que l’étatisme ne représente absolument plus aucune option d’émancipation ; à l’inverse, l’Intifada et les attentats suicides barbares ne peuvent être mis sur le même niveau que la destruction industrielle des Juifs. Les faux amis du Tiers Monde intègrent Israël à l’impérialisme en ignorant sa qualité essentielle, résultat de l’antisémitisme global ; les faux amis d’Israël glorifient les forces réactionnaires et ultra-religieuses responsables du meurtre de Rabin et tombent dans des propos haineux, primitifs et racistes. Les uns nient Israël comme lieu de refuge, les autres ignorent le fait que son existence est plus menacée par sa propre barbarie de crise que par des menaces militaires extérieures.
Les zombies de 1914 acceptent la dégénérescence raciste et antisémite, culturaliste et anti-américaine de la "lutte de classe" et de l’"anti-impérialisme". Les zombies de 1941 abandonnent toute critique de la guerre menée par le nouvel ordre mondial, dénoncent sans gêne les oppositions israéliennes et nord-américaines à la politique de leurs gouvernements, déjà bien harcelées, et utilisent la critique nécessaire de l’antisémitisme et de l’antisionisme pour la légitimation de la terreur du bombardement démocratique. Ce qui manque par contre c’est une opposition radicale à la guerre, qui ferait face à la situation réelle du monde et développerait une critique catégorielle de la modernité capitaliste au-delà de ces alternatives apparentes, qui ne représentent rien d’autre que des formes différentes de la barbarie de crise sur la base moderniste mondiale.
Robert Kurz | 2003-06-06 (Archipel n°104)                                       

dimanche 25 juillet 2010

TERREUR ET SIMULATION

 «La contradiction essentielle de la domination spectaculaire en crise, c’est qu’elle a échoué sur le point où elle était la plus forte, sur certaines plates satisfactions matérielles, qui excluaient bien d’autres satisfactions, mais qui étaient censées suffire pour obtenir l’adhésion réitérée des masses de producteurs-consommateurs. Et c’est précisément cette satisfaction matérielle qu’elle a polluée, et qu’elle a cessé de fournir. La société du spectacle avait partout commencé dans la contrainte, dans la tromperie, dans le sang; mais elle promettait une suite heureuse. Elle croyait être aimée. Maintenant, elle ne promet plus rien. Elle ne dit plus: “Ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît.” Elle dit simplement: “C’est ainsi.” Elle avoue franchement qu’elle n’est plus, dans l’essentiel, réformable; quoique le changement soit sa nature même, pour transmuter en pire chaque chose particulière. Elle a perdu toutes ses illusions générales sur elle-même.»
Les crises de civilisation ne sont pas des passages faciles pour les êtres façonnés dans son moule. Quand le cours des événements n’est plus déchiffrable avec les outils habituels, un abîme terrible, personnel, collectif, social s’ouvre sous nos pieds. Tout le monde est tendu. Les certitudes vacillent, même celles qui condamnaient les certitudes. On savait déjà que le monde de nos parents, voire celui de nos grands frères et sœurs, était caduc et n’avait plus de raison d’exister; aujourd’hui, c’est le nôtre qui n’en a plus, avant même d’avoir existé.
Pourtant, tout semble continuer comme avant, parce que ce qui n’est pas imaginable ne doit pas être possible. De toute façon, les experts, sur le même ton imperturbable qu’avant, quand ils défendaient la dernière version ultralibérale, ont déjà fixé la date de la reprise pour 2010 grâce aux plans étatiques de sauvetage.
Sans trop y croire, les non-experts font de même. Il s’agit tout de même du seul monde que l’on connaisse et que l’on puisse imaginer.
La course folle du progrès capitaliste a perdu sa splendeur utopique au moment même où il est devenu l’unique référence. Le capitalisme est en crise, soit, mais nous n’avons appris à penser qu’en ses termes et à l’intérieur de ses catégories. Quand le travail et l’argent se volatilisent, il faut bien que quelqu’un en porte la faute et il faudra bien qu’on les sauve, quoi qu’il en coûte.
Ce qui est nouveau dans la crise, ce n’est pas qu’elle touche l’économie. Depuis longtemps, le capitalisme est confronté au fait qu’il a lui-même, par l’explosion phénoménale de la productivité, sapé ses propres bases; l’économie marchande ne peut fonctionner qu’en brûlant de l’énergie humaine sous la forme du «travail abstrait» (Marx), seule source de valeur et donc de survaleur et donc du capital et de son accumulation. Mais elle est en même temps obligée par la concurrence, moteur indispensable du «progrès», de réduire le plus possible la quantité de force de travail nécessaire à la production. Pendant longtemps, cette contradiction a pu être provisoirement résolue par l’accumulation gigantesque des marchandises produites par de nouvelles industries et pour des marchés toujours plus étendus, fuite en avant aujourd’hui épuisée. «Avec le “miracle économique” d’après 1945, cette aptitude du capitalisme est devenue une profession de foi. Depuis les années 1980, la troisième révolution industrielle, celle de la micro-électronique, a entraîné un nouveau niveau de rationalisation qui a lui-même entraîné une dévalorisation de la force de travail humaine, à une échelle encore jamais vue. La “substance” même de la valorisation du capital se dissout, sans que de nouveaux secteurs capables d’engendrer une véritable croissance économique aient vu le jour.»1
Ce qui est nouveau, c’est l’écroulement global de la simulation. Depuis les années 70, la société capitaliste a survécu en pariant sur des créations de valeur anticipées qui ne se sont pas réalisées et ne s’accompliront jamais. Depuis, seule l’explosion des transactions boursières a pu simuler une économie capitaliste en pleine santé. La chute des marchés financiers fait remonter à la surface cette crise déjà ancienne de l’«économie réelle».
La société capitaliste n’est pas un modèle économique, remplaçable par un autre, mais un carcan social dans lequel et la pensée et la constitution individuelles et la vie quotidienne sont autant prises que la production marchande ou l’administration politique. Une critique radicale doit comprendre les catégories telles qu’économie (travail, valeur, argent) et politique (État, Droit) comme historiques et dans la perspective de leur dépassement. Elle se sait donc elle-même liée, quoique négativement, à son objet et vouée à disparaître avec lui. Il s’agit de combattre la société capitaliste dans sa totalité et jusque dans les strates psychologiques et subjectives, en sachant qu’elle n’est pas une domination extérieure, qu’elle ne peut pas disparaître en partie et qu’il ne suffit pas de réorganiser ses composantes.
On veut nous faire croire à un retour de l’État qui enfin moralisera une économie mondialisée et sauvagement «ultralibéralisée». Ce retour, c’est ce que les militants anti-libéraux ont appelé de leurs vœux depuis des années. La politique, abusivement comprise comme l’instance de régulation humaine des affaires contre la main invisible du marché, est au contraire une composante indispensable du système capitaliste, et se fier à elle comme au sauveur suprême est un pur aveuglement.
Cette absence de conscience historique et théorique est tout simplement extravagante. Qui sait jeter un coup d’œil, fût-il furtif, sur l’histoire de la modernité capitaliste sait que l’État y a toujours joué le rôle de la répression, de la mise au pas et de l’encadrement. L’État moderne et l’économie capitaliste sont indissociables.
Aujourd’hui, alors que la simulation de l’économie s’effondre, la simulation d’un retour au régime étatique et politique nous mène vers la gestion de crise à coups d’exception, d’urgence et de répression. Ceux qui rêvent d’un nouvel État-providence seront vite déçus, car la providence coûte cher et doit être payée par l’expansion de la valorisation capitaliste qui est devenue impossible.
L’État qui vient, qui est déjà là, qui prétend pouvoir sauver l’économie en la garantissant au niveau global à coups de milliers de milliards qu’il n’a pas et qu’il va falloir inventer, se doit d’être fort et infaillible. Seule l’image de sa stabilité et de sa fermeté peut garantir, pendant un temps, le fonctionnement de la «belle machine» (Keynes).
Il doit alors gérer les masses de pauvres et d’exclus, les conflits sociaux qui éclatent nécessairement, faire semblant d’être maître de la situation et de combattre efficacement ses ennemis, prétendus ou véritables. Il doit gérer une société qui craque à tous les niveaux, sur tous les plans et dans tous les milieux et touche aussi bien la constitution individuelle et psychologique des individus que les rapports sociaux.
Au moment où les contradictions immanentes de la socialisation capitaliste remontent violemment à la surface en menaçant de tout faire exploser, l’État a le rôle – qu’il ne faut pas lui envier – de simuler le bon fonctionnement de la simulation.
C’est ainsi qu’il faut comprendre, en France, les agissements ridicules et spectaculaires du sarkozysme.
Bien sûr, en cette fin d’année 2008, on doit vous annoncer des milliers de licenciements, des centaines de morts de froid, des suicides dans les prisons. Mais le président rassemble les nations contre la crise, le gouvernement décrète la nécessité juridique d’emprisonner des enfants à partir de 12 ans, on arrête un chef de l’ETA et des prétendus «ultragauchistes» qui s’apprêtaient, peut-être, qui sait, à menacer la société et l’État.
Il faut être aveugle, sourd et insensible pour ne pas sentir, ici en France comme là-bas en Grèce et comme partout, une tension sociale grandissante. Nous savons aussi que ce genre de tension peut s’exprimer dans des révoltes heureuses contre l’ordre dominant en faisant vaciller le sentiment résigné du «c’est ainsi», tout comme dans des actes et déchirements barbares et borderline.
La résurgence de toute une panoplie d’idéologies identitaires, antisémites, racistes et sexistes fournissant des palliatifs rassurants au manque de perspective n’est un secret pour personne, si l’on veut bien regarder la réalité en face. Il faudra s’attendre à ce que ces idéologies engendrent de plus en plus d’actes aussi désespérés que violents contre ceux qui sont plus pauvres, moins blancs, moins citoyens, comme ces pogroms2 contre des Roms qui ont eu récemment lieu en Italie. Ou des émeutes contre ceux qui sont désignés idéologiquement comme coupables de la crise. Pourquoi pas une «nuit de cristal» contre des banquiers sans foi ni loi, responsables de l’écroulement de «notre» économie?
On sait bien que tout cela n’est pas incompatible avec le délire sécuritaire.
L’État, objet de désir de la gauche comme de la droite anti-libérales, sera forcément d’exception et réprimera les pauvres, les malades, les étrangers et les fous qu’il ne peut plus se payer. Pour faire passer la pilule de la gestion de crise et pour ne pas se confronter à des oppositions et critiques véritablement radicales, il ne s’empêchera pas d’agiter le chiffon rouge d’une menace qualifiée de terroriste, qu’elle soit de couleur islamiste ou «anarcho-autonome», en vue de laquelle il vient de créer l’étiquette «ultragauchiste», pour la coller sur la peau de quelques personnes vaguement soupçonnées d’avoir un peu arrêté des trains. Ce sigle, soit dit en passant, est le détournement marketing de la dénomination d’un courant anti-autoritaire aux expressions multiples et contradictoires plongeant ses racines chez Marx en passant par Rosa Luxembourg et les communistes de conseil, et qui a connu ses «meilleures années» entre les années 20 et 70, notamment en France, mais aussi en Hollande, en Allemagne et en Italie.
Rappelons aussi que le «terrorisme» est une construction complètement vague qui réunit sous son concept les attaques sanglantes contre les Twin Towers, des bombes déposées dans des gares et des attentats-suicides. Il sert à désigner des États «voyous» pour déclencher des interventions militaires. Il a été utilisé par les nazis contre la Résistance, par les franquistes et les staliniens à l’encontre des anarchistes espagnols, il évoque le souvenir des «années de plomb» en Italie et de l’«automne allemand». Il est aujourd’hui étendu juridiquement et médiatiquement pour réprimer des actes de sabotage comme ceux contre les TGV et il peut être adopté contre des personnes ayant un numéro de téléphone suspect dans leur calepin ou des mauvaises fréquentations.
Il n’existe, en effet, aucune définition précise de ce terme, ce qui permet l’arbitraire de son utilisation. Sur le plan international, les mêmes individus ou groupes peuvent êtres considérés comme terroristes ou «combattants de la liberté», selon qu’ils sont alliés ou opposés à l’ordre dominant.
Léon de Mattis précise: «La définition même du terme ne devrait pourtant poser aucun problème car son étymologie est limpide: le terroriste est tout simplement celui qui souhaite utiliser la terreur comme un moyen pour arriver à ses fins. C'est dans ce sens que ce néologisme a été formé et employé pour la première fois, dans un contexte historique déterminé, celui de la Terreur, sous la Révolution française. La Terreur était alors présentée comme un procédé extrême, utilisé dans une période exceptionnelle, pour défendre le régime né de la Révolution contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Mais si le moyen était extrême, pour autant il n'avait rien de nouveau dans l'arsenal de l'État, bien au contraire. Un siècle auparavant, Thomas Hobbes avait largement théorisé l'usage de la peur comme la méthode ordinaire pour imposer aux hommes la volonté du souverain, ce grand Léviathan, ou plutôt pour en parler avec plus de révérence, ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. Comment le souverain agit-il? Et bien, écrit Hobbes, l'effroi qu'il inspire lui permet de modeler les volontés de tous, en vue de la paix à l'intérieur et de l'aide mutuelle contre les ennemis de l'extérieur. L'usage exclusif de la force et la puissance d'intimidation qui l'accompagne sont réservés au souverain parce que celui-ci poursuit un objectif présenté comme supérieur, assurer la paix que, selon Hobbes, l'état de nature rendrait impossible. Il est vrai que Hobbes ne parle pas de "terreur": il emploie le terme d'"effroi". Mais la terreur n'est après tout que la crainte poussée à un degré supplémentaire.»3
Loin de cette définition, la législation anti-terroriste est aujourd’hui conçue pour être utilisée contre toute opposition à l’État, et elle est pour cela maintenue extrêmement imprécise et dépend d’une interprétation arbitraire et donc politique. En ce sens, l’«anti-terrorisme» révèle ce que l’État moderne, depuis ses inventeurs tels que Hobbes, n’a jamais cessé d’être essentiellement, un État d’exception. Son utilisation actuelle ne constitue donc pas une «dérive», mais l’expression de sa vraie nature. Aujourd’hui, le projet de l’État et de la violence souveraine n’est plus d’imposer une nouvelle étape de la modernisation, mais la défense à tout prix d’un ordre mourant, se désintégrant, «post-moderne», bref du «c’est ainsi».
Cette «barbarisation» de la violence souveraine, déjà globalement manifeste, commence depuis un certain temps à atteindre les centres du capitalisme mondial, jusqu’ici encore assez «arriérés».
L’arsenal juridique de l’anti-terrorisme mobilisé contre les «inculpés de Tarnac» ainsi que contre les inculpés du mois de janvier 2008 et tant d’autres est en construction depuis longue date. Il possède un caractère typiquement d’exception, comme celui de Guantanamo, de vigi-pirate et de nombreuses autres armes pour combattre le «mal». En France, les personnes aujourd’hui sous la coupe d’une inculpation, voire d’une condamnation de ce type et croupissant en prison, la plupart de religion musulmane et accusés d’être des «islamistes», se comptent apparemment par centaines.
La simulation du commandant qui a «tout sous contrôle» a besoin de ces faits-divers. Ainsi, l’offensive médiatico-policière contre l’ «ultragauche», qui peut paraître aujourd’hui un coup d’épée dans l’eau, peut être suivie d’imprévisibles rebondissements. N’oublions pas que l’État, en temps de crise, a toujours tout fait pour se construire, au propre comme au figuré, un ennemi à son goût et lui donner une tête visible.
Derrière le tapage médiatique autour d’une opération «anti-terroriste» dénoncée de tous côtés se tiennent donc – sur fond de récession à peine voilée par des noëleries abjectes d’une fin d’année catastrophique – une réalité sociale et économique anomique et la velléité de l’État d’être à la hauteur de la situation. Depuis, nous assistons à une sorte de guignol de la terreur people, dans lequel des personnalités, du PS aux Verts en passant par de nombreuses figures de la contestation médiatico-démocratique, s’insurgent contre les «dérives» de l’État de Droit. Cela permettra peut-être de faire sortir des gens de prison et de faire tomber les inculpations «anti-terroristes» de quelques-uns, mais enfermera encore et toujours la critique dans l’affirmation des principes de la démocratie moderne, de l’État de Droit et de toutes les catégories de la société marchande.
Pour les temps à venir, il est urgent de ne pas oublier que l’État a souvent été pris la main dans le sac d’affaires bien douteuses et qu’il s’est rarement privé de co-organiser ce dont il avait besoin.
Dans l’absence de perspective actuelle, le recrutement pourra s’avérer facile. Quand la société se décompose, beaucoup sont prêts à s’accrocher au plus invraisemblable, à se (laisser) raconter des histoires à droite et à gauche comme ailleurs.
Qu’en escompte-t-on? La recrudescence d’une «lutte armée» groupusculaire, d’une «question de la violence» sans contenu et de «pratiques de la clandestinité» impuissantes, d’un ennemi intérieur bien commode, facile à provoquer, voire à manipuler puis à exploiter dans la mise au pas sociale? Un climat de peur, de violence et de suspicion permettant n’importe quelle intervention répressive, toute la panoplie de l’État d’exception et de contrôle? La simulation de l’État fort en proie à une opposition dangereuse et rendre, par là même, impossible toute perspective d’un changement effectivement radical?
Ces constructions paranoïaques qui, on le sait, font beaucoup de bruit et de dégâts, représentent rarement le terreau d’une pensée plus qu’élémentaire et empêchent souvent une véritable critique pratique de voir le jour, ce qui pourtant est plus que jamais nécessaire.
Les révoltes qui viennent ne seront pas à considérer par rapport à l’extrémisme de leur forme, mais par rapport à la radicalité de leur contenu.
Johannes Vogele, St. Sylvestre 2008                                                         

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