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lundi 21 juin 2010

Claude Guillon

Claude Guillon (avec Yves le Bonniec) a subi après la sortie de son livre Suicide Mode d'Emploi en 1982 un ignoble lynchage médiatique débattu par les députés  et sénateurs les plus vils du moment et débouchant sur une interdiction du livre  (lire ce que demandait l'ordure Mélenchon  ).
Les assassins du livre batailleront treize années durant, engageant dix procédures judiciaires. En 1983, le Sénat adopte une proposition de loi réprimant la « provocation au suicide », laquelle est adoptée par l'Assemblée nationale en 1987. Cette loi prohibe non seulement la provocation au suicide, mais aussi la propagande ou la publicité pour tout produit, objet ou méthode présentée comme permettant de se donner la mort. Le livre est mentionné explicitement dans les débats à l'Assemblée comme exemple de ce que la loi vise à interdire.
Ce seul fait illustre la démence du clan Coupat qui ose lui proposer: Un colloque à l’Assemblée Nationale !!!                 

La réponse de Claude Guillon est excellente:

[Claude Guillon à tout le monde ; 18 mai 2010]

Mon cher Coupat,

Je reconnais qu’à la lecture de votre aimable courriel m’invitant à participer, le 21 juin prochain, à l’Assemblée nationale, à un colloque intitulé « Les lois antiterroristes, 25 ans d’application : bilan », ma première réaction a été le soupçon.
S’agissait-il pas d’une facétie, peut-être ourdie par votre descendance ?
Mais après tout, quand on a le mauvais goût de baptiser Calas un comité pour l’abrogation des lois antiterroristes (Pourquoi pas Dreyfus, tant que vous y étiez ?), on peut bien envisager sans rire de confier la modération d’un débat sur le sujet à Mme Lebranchu, ancienne garde des Sceaux, et du colloque entier à M. Badinter, partisan enthousiaste du nouveau « mandat d’arrêt européen ».
Ma seconde réaction a été de tentation.
Dame ! Une sauterie à la Chambre... Pour un anarchiste, ça ne se refuse pas comme une convoc au commico !
Hélas ! mon fournisseur de pentrite s’est fait sottement pincer en Albanie avec deux kilos. De sorte que je me trouve dépourvu.
« Considérant, écrivez-vous, que [ma] présence sera d’un apport considérable, les organisateurs désirent que [je] puisse accepter d’y participer ».
L’embarras de la tournure compense un peu ce que la proposition a d’insultant.
Que n’ont-ils eu, ces parlementaires, les mêmes hésitations avant de voter ou laisser voter par leurs piteuses abstentions, les textes dits « antiterroristes » dont ils prétendent aujourd’hui faire le « bilan » !
Mais peut-être n’ont-ils pas lu davantage les textes adoptés sous leur responsabilité que le livre publié par moi en septembre 2009 aux éditions Libertalia, La Terrorisation démocratique, qui me vaut sans doute votre surprenante invitation...
On mesure l’intelligence et la capacité d’attention de ces gens au fait que, sur trois mots d’un titre, ils se montrent incapables d’en comprendre deux (totalisant, il est vrai, pas moins de neuf syllabes).
On saisit mieux, du coup, la navrante imbécillité des débats parlementaires sur des textes qui mettent en jeu la vie de milliers de personnes. Je ne sais si vous avez eu la curiosité de vous y reporter. Si c’est le cas, vous avez pu vérifier que la formule préférée de ces gens, à propos d’une énième loi dont ils ne prévoient aucune des conséquences, est la suivante : « Ce texte a le mérite d’exister ».
À mes yeux, cher docteur, cette engeance a le tort d’exister.
Loin de me soucier de ses états d’âme, je souhaite bien sincèrement sa disparition, ainsi que celle du système capitaliste dont elle constitue le personnel de maintenance.
Pas de justice, pas de respect !
Claude Guillon

mercredi 16 juin 2010

Documents Situationnistes - Dix - 10

Aux libertaires
[rédigé par Guy et Alice Debord]                                                                                 





[Coordination des groupes autonomes d’Espagne, Appels de la prison de Ségovie
Éditions Champ Libre, Paris, novembre 1980]                        





ESTIMABLES CAMARADES,
Nous regrettons d’avoir à attirer votre attention sur une question grave et urgente que, normalement, vous devriez connaître beaucoup mieux que nous qui sommes au loin, et étrangers. Mais nous sommes obligés de constater que diverses circonstances vous ont jusqu’ici placés dans l’impossibilité de connaître les faits ou leur signification. Nous croyons donc devoir vous exposer clairement ces faits, comme aussi les circonstances qui ont entravé votre information à leur propos.
Plus de cinquante libertaires sont détenus en ce moment dans les prisons d’Espagne, et beaucoup d’entre eux depuis plusieurs années sans jugement. Le monde entier, qui entend parler chaque jour des luttes menées par les Basques, ignore complètement cet aspect de la réalité espagnole d’aujourd’hui. En Espagne même, l’existence et les noms de ces camarades sont parfois cités devant un secteur restreint de l’opinion, mais on garde généralement le silence sur ce qu’ils ont fait et sur leurs motifs ; et rien de concret n’est entrepris pour leur délivrance.
Aussi, quand nous nous adressons à vous tous, nous ne pensons évidemment pas à reconnaître à la C.N.T., telle qu’elle a été reconstituée, un rôle de référence centrale et de représentation des libertaires : tous ceux qui le sont n’en font pas partie, et tous ceux qui en font partie ne le sont pas.
L’heure du syndicalisme révolutionnaire est passée depuis longtemps, parce que, sous le capitalisme modernisé, tout syndicalisme tient sa place reconnue, petite ou grande, dans le spectacle de la discussion démocratique sur les aménagements du statut du salariat, c’est-à-dire en tant qu’interlocuteur et complice de la dictature du salariat : car démocratie et salariat sont incompatibles, et cette incompatibilité, qui a toujours existé essentiellement, se manifeste de nos jours visiblement sur toute la surface de la société mondiale. À partir du moment où le syndicalisme et l’organisation du travail aliéné se reconnaissent réciproquement, comme deux puissances qui établissent entre elles des relations diplomatiques, n’importe quel syndicat développe en lui-même une autre sorte de division du travail, pour conduire son activité réformiste toujours plus dérisoire. Qu’un syndicat se déclare idéologiquement hostile à tous les partis politiques, voilà ce qui ne l’empêche aucunement d’être dans les mains de sa propre bureaucratie de spécialistes de la direction, tout à fait comme un quelconque parti politique. Chaque instant de sa pratique réelle le démontre. L’affaire évoquée ici l’illustre parfaitement puisque, si en Espagne des libertaires organisés avaient dit ce qu’ils devaient dire, nous n’aurions pas eu besoin de le dire à leur place.
De cette cinquantaine de prisonniers libertaires, qui sont en majorité dans la prison de Ségovie, mais aussi ailleurs (« Prison Modèle » de Barcelone, « Carabanchel » et « Yserias » de Madrid, Burgos, Herrera de la Mancha, Soria…), plusieurs sont innocents, ayant été victimes de classiques provocations policières. C’est de ceux-ci que l’on parle un peu, et c’est eux que certains paraissent en principe disposés à défendre, mais plutôt passivement. Cependant les plus nombreux parmi ces prisonniers ont effectivement dynamité des voies ferrées, des tribunaux, des édifices publics. Ils ont recouru à des expropriations à main armée contre diverses entreprises et un bon nombre de banques. Il s’agit notamment d’un groupe d’ouvriers de la SEAT de Barcelone (qui se sont un moment présentés sous le nom d’« Ejercito Revolucionario de Ayuda a los Trabajadores »), qui ont voulu apporter de la sorte une aide pécuniaire aux grévistes de leur usine, ainsi qu’à des chômeurs ; et aussi des « groupes autonomes » de Barcelone, Madrid et Valence, qui ont agi de même, plus longtemps, dans l’intention de propager la révolution par tout le pays. Ces camarades sont également ceux qui se placent sur les positions théoriques les plus avancées. Alors que le procureur demande contre certains d’entre eux des peines individuelles allant de trente à quarante années d’emprisonnement, c’est ceux-là sur lesquels on entretient partout le silence, et que tant de gens préfèrent oublier !




*
L’État espagnol, avec tous les partis qui, au gouvernement ou dans l’opposition, le reconnaissent et le soutiennent, et les autorités de tous les pays étrangers, toutes sur ce point amies de l’État espagnol, et la direction de la C.N.T. reconstituée, tous, pour différentes raisons, trouvent leur intérêt à maintenir ces camarades dans l’oubli. Et nous, qui avons un intérêt précisément contraire, nous allons dire pourquoi ils le font.
L’État espagnol héritier du franquisme, démocratisé et modernisé juste comme il le faut pour tenir sa place banale dans les conditions ordinaires du capitalisme moderne, et si empressé de se faire admettre dans le pitoyable « Marché commun » de l’Europe (et, en effet, il le mérite), se présente officiellement comme la réconciliation des vainqueurs et des vaincus de la guerre civile, c’est-à-dire des franquistes et des républicains ; et il est vrai qu’il est cela. Les nuances ont là peu d’importance : si, du côté des démocrates staliniens, Carrillo est peut-être à présent un peu plus royaliste que Berlinguer, en revanche, du côté des princes de droit divin, le roi d’Espagne est assurément tout aussi républicain que Giscard d’Estaing. Mais la vérité plus profonde et plus décisive, c’est que l’État espagnol d’aujourd’hui est en fait la réconciliation tardive de tous les vainqueurs de la contre-révolution. Ils sont enfin réunis amicalement, dans la bienveillance qu’ils se devaient réciproquement, ceux qui ont voulu gagner et ceux qui ont voulu perdre, ceux qui ont tué Lorca et ceux qui ont tué Nin. Car toutes les forces qui, en ce temps-là, étaient en guerre contre la République ou bien contrôlaient les pouvoirs de cette République — ce sont tous les partis qui siègent aujourd’hui aux Cortès — poursuivaient, de diverses manières sanglantes, et atteignirent le même but : abattre la révolution prolétarienne de 1936, la plus grande que l’histoire ait vu commencer jusqu’à ce jour, et donc aussi celle qui encore préfigure au mieux le futur. La seule force organisée qui ait eu alors la volonté et la capacité de préparer cette révolution, de la faire et — quoique avec moins de lucidité et de fermeté — de la défendre, ce fut le mouvement anarchiste (appuyé uniquement, et dans une mesure incomparablement plus faible, par le P.O.U.M.).
L’État et tous ses partisans n’oublient jamais ces terribles souvenirs, mais s’emploient continuellement à les faire oublier au peuple. Voilà pourquoi le gouvernement préfère, pour le moment, laisser dans l’ombre le péril libertaire. Il aime mieux évidemment parler du G.R.A.P.O., forme idéale d’un péril bien contrôlé, puisque ce groupe est, dès l’origine, manipulé par les Services Spéciaux, exactement comme les « Brigades Rouges » en Italie, ou comme la pseudo-organisation terroriste, au nom encore imprécisé, dont le gouvernement français fait annoncer depuis quelques mois, par une série de petits coups, l’opportune entrée en scène. Le gouvernement espagnol, satisfait de son G.R.A.P.O., serait sans doute très content de ne pas avoir en plus à parler des Basques. Il y est pourtant contraint par leurs luttes effectives. Mais, après tout, les Basques combattent pour obtenir un État indépendant, et le capitalisme espagnol pourra aisément survivre à une telle perte. Le point décisif est cependant que les Basques savent très bien défendre leurs prisonniers, qu’ils ne laissent pas oublier un instant. La solidarité avait toujours été chez elle en Espagne. Si on ne la voyait plus que chez les Basques, à quoi ressemblerait l’Espagne quand les Basques s’en seront séparés ?
Les autres États de l’Europe s’accommoderaient sans peine d’un Euskadi indépendant mais, affrontant depuis 1968 une crise sociale sans remède, ils sont aussi intéressés que le gouvernement de Madrid à ce que l’on ne voie pas reparaître un courant révolutionnaire internationaliste en Espagne. Ce qui signifie, selon les plus récentes techniques de la domination : qu’on ne le voie pas, même quand il reparaît. Ces États, eux aussi, se souviennent de ce qu’ils ont dû faire, en 1936, les totalitaires de Moscou, Berlin et Rome, aussi bien que les « démocrates » de Paris et Londres, tous en accord sur le besoin essentiel d’écraser la révolution libertaire ; et plusieurs pour cela acceptant d’un cœur léger les pertes ou l’accroissement des risques dans les conflits plus secondaires qui les opposaient entre eux. Or, aujourd’hui, toute l’information est partout étatisée, formellement ou sournoisement. Toute presse « démocratique » se trouve si passionnée, et si angoissée, pour le maintien de l’ordre social qu’il n’est même plus nécessaire que son gouvernement l’achète. Elle s’offre gracieusement pour soutenir n’importe quel gouvernement en publiant exactement l’inverse de la vérité sur chaque question, même très petite ; puisque aujourd’hui la réalité de toute question, même des plus petites, est devenue menaçante pour l’ordre établi. Il n’y a aucun sujet pourtant où la presse, bourgeoise ou bureaucratique, trouve ses délices à mentir comme lorsqu’il s’agit de cacher la réalité d’une action révolutionnaire.
Enfin, la C.N.T. reconstituée éprouve dans cette affaire un embarras réel. Ce n’est pas par indifférence ou par prudence qu’elle est portée à se taire. Les dirigeants de la C.N.T. veulent être un pôle de regroupement des libertaires sur une base syndicaliste, en fait modérée et acceptable par l’ordre établi. Les camarades qui ont recouru aux expropriations représentent, de ce seul fait, un pôle de regroupement absolument contraire. Si les uns ont raison, les autres se trompent. Chacun est fils de ses œuvres, et l’on doit choisir entre les uns ou les autres en examinant le sens, la finalité de leurs actions. Si vous aviez vu la C.N.T. mener de grandes luttes révolutionnaires durant ces dernières années que les camarades expropriateurs ont passées en prison, alors vous pourriez conclure que ceux-ci ont été un peu trop impatients et aventuristes (et d’ailleurs la C.N.T., animant de grandes luttes révolutionnaires, aurait quand même, en dépit des divergences, dignement agi pour les défendre). Mais si vous voyez plutôt que cette C.N.T. se satisfait de ramasser quelques pauvres miettes dans la modernisation de l’Espagne, dont pourtant la nouveauté n’a pas de quoi donner le vertige — encore un Bourbon ! et pourquoi pas un Bonaparte ? —, alors il faut admettre que ceux qui ont pris les armes n’avaient pas fondamentalement tort. Finalement, c’était le prolétariat révolutionnaire d’Espagne qui, autrefois, a créé la C.N.T., et non l’inverse.
Quand la dictature a jugé que le temps était venu de s’améliorer un peu, bien d’autres ont pensé cueillir, dans cette libéralisation, quelques petits avantages. Mais eux, ces camarades autonomes, ils ont tout de suite trouvé déshonorant de s’en contenter. Ils ont aussitôt ressenti le besoin d’exiger tout, parce que, véritablement, après avoir subi pendant quarante années toute la contre-révolution, rien ne sera lavé de cette injure avant d’avoir réaffirmé et fait triompher toute la révolution. Qui peut se dire libertaire, et blâmer les fils de Durruti ?
Les organisations passent, mais la subversion ne cessera pas d’être aimée : « ¿Quién te vió y no te recuerda? » Les libertaires sont aujourd’hui encore nombreux en Espagne, et ils seront bien plus nombreux demain. Et heureusement, la plupart, et notamment la plupart des ouvriers libertaires, sont maintenant des incontrôlés. De plus, beaucoup de gens, comme partout en Europe, ont engagé des luttes particulières contre quelques aspects insupportables, très anciens ou très nouveaux, de la société oppressive. Toutes ces luttes sont nécessaires : à quoi bon faire une révolution, si les femmes ou les homosexuels ne sont pas libres ? À quoi bon être un jour libérés de la marchandise et de la spécialisation autoritaire, si une dégradation irréversible de l’environnement naturel imposait de nouvelles limitations objectives à notre liberté ? En même temps, parmi ceux qui se sont sérieusement engagés dans ces luttes particulières, personne ne peut penser obtenir une réelle satisfaction de ses exigences aussi longtemps que l’État n’aura pas été dissous. Car toute cette déraison pratique est la raison de l’État.





*
Nous n’ignorons pas que beaucoup de libertaires peuvent se trouver en désaccord avec plusieurs thèses des camarades autonomes, et ne voudraient pas donner l’impression qu’ils s’y rallient complètement en prenant leur défense. Allons donc ! on ne discute pas de stratégie avec des camarades qui sont en prison. Pour que cette intéressante discussion puisse commencer, il faut d’abord les ramener dans la rue. Nous croyons que ces divergences d’opinions, qui, grossies à la lumière de scrupules excessifs, risqueraient de porter quelques-uns de ceux qui se disent finalement révolutionnaires à ne pas regarder cette défense comme leur affaire, peuvent se ramener à quatre types de considérations. Ou bien certains libertaires jugent autrement, dans une optique moins impatiente ou plus facilement apaisable, la situation actuelle de l’Espagne et ses perspectives d’avenir. Ou bien ils ne sont pas d’accord sur l’efficacité des formes de lutte que ces groupes autonomes ont choisies à ce stade. Ou bien ils voient le cas où ceux-ci se sont délibérément mis comme étant peu défendable sur le plan des principes, ou seulement sur le plan judiciaire. Ou bien ils croient manquer complètement de moyens d’intervention. Nous estimons que nous pouvons très facilement réduire à rien toutes ces objections.
Ceux qui attendent maintenant quelque nouvelle amélioration dans la situation socio-politique de l’Espagne sont évidemment ceux qui se trompent le plus. Tous les plaisirs de la démocratie permise ont déjà passé leurs plus beaux jours, et chacun a pu voir qu’ils n’étaient que cela. Désormais tout s’aggravera, en Espagne comme partout ailleurs. Les historiens s’accordent généralement pour considérer que le principal facteur qui, pendant une centaine d’années, a rendu l’Espagne révolutionnaire, ce fut l’incapacité de ses classes dirigeantes à lui faire rejoindre le niveau du développement économique du capitalisme qui, dans le même temps, assurait aux pays les plus avancés de l’Europe, et aux États-Unis, des périodes beaucoup plus longues de paix sociale. Eh bien ! maintenant l’Espagne va devoir encore être révolutionnaire pour cette nouvelle raison que, si la classe dirigeante modernisée de l’après-franquisme se montre peut-être plus habile pour rejoindre les conditions générales du capitalisme actuel, elle y arrive trop tard, précisément à l’instant où tout ceci se décompose. On constate universellement que la vie des gens et la pensée des dirigeants se dégradent chaque jour un peu plus, et notamment dans ce malheureux « Marché commun » où tous vos francisés au pouvoir vous promettent de vous amener comme si c’était une fête. La production autoritaire du mensonge y grandit jusqu’à la schizophrénie publique, le consentement des prolétaires se dissout, tout ordre social se défait. L’Espagne ne deviendra pas paisible puisque, dans le reste du monde, la paix est morte. Un autre élément décisif dans la propension de l’Espagne au désordre fut assurément l’esprit d’autonomie libertaire qui était si fort dans son prolétariat. C’est justement la tendance à laquelle l’histoire de ce siècle a donné raison, et qui se répand partout, puisque partout on a pu voir où mène le processus de totalitarisation de l’État moderne, et à quels tristes résultats est parvenu, par des moyens cannibalesques, le mouvement ouvrier dominé par des bureaucraties autoritaires et étatistes. Ainsi donc, au moment où, dans tous les pays, les révolutionnaires deviennent, sur cette question centrale, espagnols, vous, vous ne pouvez penser à devenir autres.
Nous comprenons beaucoup mieux les objections qui peuvent être faites sur un plan purement stratégique. On peut en effet se demander si, par exemple, piller des banques pour employer l’argent à acheter des machines d’imprimerie, qui ensuite devront servir à publier des écrits subversifs, constitue bien la voie la plus logique et la plus efficace. Mais en tout cas ces camarades ont incontestablement atteint l’efficacité, quoique d’une autre manière : simplement en finissant par se faire emprisonner pour avoir, longuement et sans hésitation, appliqué ce programme d’action qu’ils s’étaient tracé eux-mêmes. Ils ont rendu un très grand service à la cause de la révolution, en Espagne et dans tous les pays, précisément parce qu’ils ont créé ainsi un champ pratique évident qui permettra à tous les libertaires épars en Espagne d’apparaître et de se reconnaître dans la lutte pour leur libération. Par leur initiative, ils vous épargnent la peine de chercher, à travers de longues et difficiles discussions, quelle serait la meilleure façon de commencer à agir. Il ne peut y en avoir de meilleure que celle-ci, car elle est très juste en théorie et très bonne en pratique.
Certains libertaires auront peut-être l’impression que la gravité des faits, sur le plan judiciaire, rend plus difficile la défense de ces camarades. Nous pensons au contraire que c’est la gravité même de ces faits qui facilite toute action bien calculée en leur faveur. Des libertaires ne peuvent, par principe, accorder de valeur à aucune loi de l’État, et ceci est tout particulièrement vrai quand il s’agit de l’État espagnol : considérant la légalité de son origine, et tout son comportement ultérieur, sa justice ne peut plus décemment fonctionner que sous la forme de l’amnistie proclamée en permanence, pour n’importe qui. Par ailleurs, attaquer les banques est naturellement un crime fort grave aux yeux des capitalistes ; non aux yeux de leurs ennemis. Ce qui est blâmable, c’est de voler les pauvres, et justement toutes les lois de l’économie — lois méprisables, à abolir par la complète destruction du terrain réel où elles s’appliquent — nous garantissent que jamais un pauvre ne se fait banquier. Il est arrivé que, dans une rencontre où s’échangèrent des coups de feu, un gardien fût tué. L’indignation humanitaire de la justice à ce propos paraît suspecte dans un pays où la mort violente est si fréquente. À certaines époques, on peut y mourir comme à Casas Viejas ou comme dans les arènes de Badajoz. À d’autres époques, selon les nécessités technologiques de l’augmentation du profit, on peut aussi y mourir vite, comme deux cents campeurs pauvres brûlés à Los Alfaques ou soixante-dix bourgeois dans le luxe en plastique d’un grand hôtel de Saragosse. Dira-t-on que nos camarades « terroristes » sont responsables de telles hécatombes ? Non, ils en sont aussi peu coupables que de la pollution du golfe du Mexique, puisque toutes ces petites légèretés ont été commises depuis qu’ils sont en prison.
L’affaire n’est en rien judiciaire. C’est une simple question de rapport de forces. Puisque le gouvernement a un intérêt si évident à ce qu’on ne parle pas de ces camarades, il suffit qu’on oblige à en parler d’une manière telle que le gouvernement soit contraint de conclure que son intérêt immédiat est plutôt de les remettre en liberté que de les maintenir en prison. Que le gouvernement choisisse alors d’en venir à ce résultat par un procès où ils seraient condamnés au nombre d’années de prison qu’ils ont déjà passées, ou bien par une amnistie, ou bien en les laissant s’évader, c’est sans importance. Nous devons cependant insister sur le fait que, tant qu’il n’existe pas un mouvement d’opinion s’exprimant sur leur cas d’une manière qui soit assez forte et menaçante, une évasion qui serait favorisée par les autorités est dangereuse : vous connaissez bien la « ley de fugas », et vous en reverrez plusieurs fois l’application.




*
Camarades, nous ne nous permettrons pas de vous suggérer, à vous qui êtes sur place et qui, coup par coup, pouvez peser les possibilités et les risques, telle ou telle forme d’action pratique. Pourvu que soit partout mise en avant l’exigence explicite de libération de ces libertaires, toutes les formes d’action sont bonnes, et celles qui font le plus scandale sont les meilleures. En vous groupant par affinités, vous pourrez découvrir ou reprendre, selon vos goûts et les opportunités, n’importe lequel des moyens d’agir qui furent employés en d’autres temps ou qui restent encore à expérimenter — en refusant seulement de tomber dans la bassesse des pétitions respectueuses que pratiquent partout, et vainement, les partis de gauche électoralistes. Il est même tout d’abord inutile de coordonner de telles actions autonomes. Il suffit qu’elles convergent vers le même but spécifique, en le proclamant toujours, et en se multipliant avec le temps. Et quand ce but précis aura été atteint, il se trouvera que ce courant libertaire agissant aura reparu, se sera fait connaître et se connaîtra lui-même. Ainsi un mouvement général sera en marche, qui pourra se coordonner de mieux en mieux pour des buts toujours plus amples.
Le premier but à atteindre serait d’obséder le pays avec cette affaire, ce qui équivaudrait par la même occasion à faire savoir dans le monde l’existence présente du mouvement révolutionnaire libertaire en Espagne, en obligeant tous à savoir l’existence de ces prisonniers, en même temps que l’efficacité de ceux qui les défendent. Il faut que les noms de ces prisonniers soient connus dans tous les pays où les prolétaires se dressent contre l’État, depuis les ouvriers qui mènent les grandes grèves révolutionnaires de Pologne jusqu’à ceux qui sabotent la production des usines d’Italie, et jusqu’aux contestataires qui vivent devant les portes des asiles psychiatriques de Brejnev ou des prisons de Pinochet.
Comme il y a, malheureusement, trop de noms pour les citer tous (honte ! combien de Puig Antich sentent aujourd’hui autour du cou la pression du garrot, mais pour trente ou quarante années, selon la programmation gouvernementale !), on peut se limiter pour le moment à citer les noms des coupables contre qui la justice réclame, ou a déjà prononcé, des peines de plus de vingt ans de prison : Gabriel Botifoll Gómez, Antonio Cativiela Alfós, Vicente Domínguez Medina, Guillermo González García, Luis Guillardini Gonzalo, José Hernández Tapia, Manuel Nogales Toro. Mais il doit être bien clair que l’on exige la libération de tous les autres, et même des innocents.
Le premier point est de faire connaître largement le problème ; ensuite de ne plus le laisser oublier, en manifestant, toujours plus fortement, une impatience croissante. Les moyens grandiront dans le cours du mouvement. Q’une seule petite usine d’Espagne se mette un jour en grève pour cette revendication, et déjà elle sera un modèle pour tout le pays. Vous n’aurez qu’à faire connaître aussitôt son attitude exemplaire, et la moitié du chemin sera faite. Mais, tout de suite, il ne faudrait pas que s’ouvrît un cours à l’Université, une représentation au théâtre ou une conférence scientifique, sans que quelqu’un, par une interpellation directe ou en faisant pleuvoir des tracts, n’ait posé la question préalable de ce que deviennent nos camarades, et de la date où ils seront enfin libérés. Il ne faudrait pas que l’on pût passer dans une rue d’Espagne sans voir écrits leurs noms. Il faudrait entendre partout chanter des chansons qui parlent d’eux.




*
Camarades, si nos arguments vous ont paru justes, diffusez et reproduisez au plus vite ce texte par tous les moyens que vous avez, ou que vous pouvez saisir. Et sinon, jetez-le à l’instant même, et commencez tout de suite à en publier d’autres, qui soient meilleurs ! Car il est hors de doute que vous avez tous le droit de juger avec rigueur nos modestes arguments. Mais ce qui est encore plus hors de doute, c’est que la scandaleuse réalité que nous avons révélée de notre mieux n’est pas, elle, un objet de votre jugement : au contraire, c’est elle qui, finalement, va vous juger tous.
Salut !
Vive la liquidation sociale !
LES AMIS INTERNATIONAUX
1er septembre 1980
La libération des prisonniers de Ségovie  est la preuve la plus étourdissante des capacités stratégiques de Guy Debord. Misant sur l'infiltration policière totale des organisations libertaires espagnoles, il affole les indicateurs qui intoxiqués, intoxiquerons à leur tour le sommet de l'état Espagnol !

Légalité et illégalité

Hérétiques: Lisez Histoire et Conscience de Classe (en PDF) ou contentez vous de l'avant propos                                              
   « La doctrine matérialiste, selon laquelle les hommes sont des produits des circonstances et de l’éducation et par conséquent des hommes modifiés sont des produits d’autres circonstances et d’une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui modifient les circonstances et que l’éducateur a besoin lui-même d’être éduqué. »                 
MARX, Thèses sur Feuerbach.
POUR L’ÉTUDE de la légalité et de l’illégalité dans la lutte de classe du prolétariat, comme de toute question relative aux formes de l’action, les motivations et les tendances qui se manifestent sont plus importantes et plus révélatrices que les faits bruts. Le simple fait qu’une fraction du mouvement ouvrier est légale ou illégale dépend en effet de tant de « hasards » historiques que son analyse ne permet pas toujours de dégager des conclusions de principe. Il n’y a pas de parti, aussi opportuniste et même aussi social-traître qu’il soit, qui ne puisse être contraint à l’illégalité par les circonstances. Par contre, on peut parfaitement concevoir des conditions dans lesquelles le parti communiste le plus révolutionnaire et le plus ennemi des compromis pourrait temporairement travailler de façon presque complètement légale. Puisque ce critère distinctif ne suffit pas, il nous faut aborder l’analyse des motivations d’une tactique légale ou illégale. Ici encore, on ne doit toutefois pas s’en tenir à la simple constatation abstraite des motifs subjectivement considérés. Si l’attachement à tout prix à la légalité est en effet tout à fait caractéristique des opportunistes, on tomberait complètement dans l’erreur en attribuant mécaniquement aux partis révolutionnaires la volonté contraire, à savoir la volonté de l’illégalité. Dans tout mouvement révolutionnaire, il y a certes des périodes où domine ou au moins s’affirme un certain romantisme de l’illégalité. Mais ce romantisme est nettement une maladie infantile du mouvement communiste, une réaction contre la légalité à tout prix (les raisons nous en apparaîtront clairement dans la suite de l’exposé) ; ce romantisme doit donc être surmonté et l’est sûrement par tout mouvement parvenu à maturité.




I

Comment la pensée marxiste doit-elle donc poser les notions de légalité et d’illégalité ? Cette question renvoie nécessairement au problème général de la violence organisée, au problème du droit et de l’État, et en dernière analyse au problème des idéologies. Dans sa polémique contre Dühring, Engels réfute brillamment la théorie abstraite de la violence. Quand il indique cependant que la violence (droit et État) « repose originairement sur une fonction économique et sociale », cela doit être développé — dans l’esprit même de la théorie de Marx et de Engels — par l’affirmation que cette connexion trouve son expression idéologique correspondante dans la pensée et les sentiments des hommes intégrés au domaine où s’exerce la violence. Autrement dit, la violence organisée s’accorde tellement avec les conditions de vie des hommes, ou se présente à eux avec une supériorité apparemment si insurmontable, que ceux-ci l’éprouvent comme une force de la nature ou comme l’environnement nécessaire de leur existence, et par suite se soumettent volontairement à elle (cela ne veut nullement dire qu’ils sont d’accord avec elle). Autant en effet une violence organisée ne peut subsister que si elle peut, aussi souvent qu’il le faut, s’imposer en tant que violence à la volonté récalcitrante d’individus ou de groupes, autant elle ne pourrait en aucune façon subsister si elle devait en toute occasion se manifester comme violence. Quand cette dernière nécessité se fait sentir, la révolution est déjà donnée comme fait ; la violence organisée est déjà en contradiction avec les fondements économiques de la société, et cette contradiction se reflète dans la tête des hommes, de sorte que, ne voyant plus dans l’ordre établi une nécessité naturelle, ils opposent à la violence une autre violence.
Sans nier que cette situation ait une base économique, il faut ajouter que la modification d’une forme organisée de la violence ne devient possible que lorsque la croyance à l’impossibilité d’un autre ordre que l’ordre établi est déjà ébranlée, aussi bien chez les classes dominantes que chez les classes dominées. La révolution dans le domaine de la production en est la condition nécessaire. Cependant le bouleversement lui-même doit être accompli par des hommes — par des hommes qui se sont intellectuellement et sentimentalement émancipés de la puissance de l’ordre établi.
Par rapport à l’évolution économique, cette émancipation ne s’accomplit pas avec un parallélisme et une simultanéité mécaniques : d’une part elle la précède ; d’autre part elle la suit. Comme pure émancipation idéologique, elle peut être présente — et le plus souvent elle l’est — à une époque où n’est encore donnée dans la réalité historique que la tendance, pour le fondement économique d’un ordre social, à devenir problématique. Dans ce cas, la théorie tire de la simple tendance ses conséquences extrêmes et l’interprète comme réalité future qu’elle oppose en tant que réalité « vraie » à la réalité « fausse » de l’ordre établi (le droit naturel comme prélude aux révolutions bourgeoises). Par ailleurs, il est certain que même les groupes et les masses immédiatement intéressés, en raison de leur situation de classe, au succès de la révolution, ne se libèrent intérieurement de l’ancien ordre que pendant — et très souvent après — la révolution. Ils ont besoin d’une leçon de choses pour concevoir quelle société est conforme à leurs intérêts et pour pouvoir se libérer intérieurement de l’ancien ordre de choses.
Si ces observations valent pour tout passage révolutionnaire d’un ordre social à un autre, elles sont encore plus valables pour une révolution sociale que pour une révolution principalement politique. Une révolution politique ne fait que consacrer un état économico-social qui s’est déjà imposé au moins partiellement dans la réalité économique. La révolution met le nouveau droit « juste » et « équitable » à la place de l’ancien ordre juridique ressenti comme « injuste ». Le milieu social de la vie ne subit aucun bouleversement radical. (Les historiens conservateurs de la grande Révolution française soulignent cette permanence relative de l’état « social » pendant cette période.) Au contraire, la révolution sociale vise justement à changer ce milieu, et tout changement dans ce domaine va si profondément contre les instincts de l’homme moyen qu’il y voit une menace catastrophique contre la vie en général, une force naturelle aveugle, semblable à une inondation ou à un tremblement de terre. Sans pouvoir comprendre l’essence du processus, il dirige sa lutte contre les manifestations immédiates qui menacent son existence habituelle : c’est une défense aveugle et désespérée. Au début de l’évolution capitaliste, les prolétaires, éduqués en petits bourgeois, se sont insurgés contre l’usine et les machines ; la doctrine de Proudhon peut être également considérée comme un écho de cette défense désespérée de l’ancien milieu social habituel.
On saisit particulièrement bien ici le caractère révolutionnaire du marxisme. Parce qu’il détermine l’essence du processus (par opposition aux symptômes et aux manifestations extérieures), parce qu’il montre sa tendance décisive, orientée vers l’avenir (par opposition aux phénomènes éphémères), le marxisme est la théorie de la révolution. C’est ce qui en fait en même temps l’expression idéologique de la classe prolétarienne en voie d’émancipation. Cette libération s’accomplit d’abord sous forme de soulèvements effectifs contre les manifestations les plus oppressives de l’ordre économique capitaliste et de son État. En eux-mêmes isolés et ne pouvant jamais, même en cas de succès, être décisivement victorieux, ces combats ne peuvent devenir réellement révolutionnaires que par la conscience de leur rapport mutuel et de leur rapport avec le processus qui pousse sans répit à la fin du capitalisme. Quand le jeune Marx s’était fixé comme programme la « réforme de la conscience », il avait ainsi anticipé sur l’essence de son activité ultérieure. Sa conception n’est pas utopique, car elle part d’un processus se déroulant effectivement et ne veut pas poser en face de lui des « idéaux », mais en dégager le sens implicite ; elle doit, en même temps, dépasser ces données effectives et placer la conscience du prolétariat en face de la connaissance de l’essence et non en face de l’expérience des données immédiates. « La réforme de la conscience, dit Marx, consiste uniquement à donner au monde conscience de sa conscience, à l’éveiller du rêve dans lequel il est plongé à son propre sujet, à lui expliquer ses propres actions… Il apparaîtra alors que depuis très longtemps le monde possède le rêve d’une chose, dont il doit maintenant posséder la conscience pour la posséder réellement. »1
Cette réforme de la conscience est le processus révolutionnaire lui-même. Cet avènement à la conscience ne peut se produire dans le prolétariat lui-même, que lentement, à travers de dures et longues crises. Même si, dans la doctrine de Marx, toutes les conséquences théoriques et pratiques de la situation de classe du prolétariat ont été tirées (bien avant qu’elles ne soient devenues historiquement « actuelles »), même si tous ces enseignements ne sont pas des utopies étrangères à l’histoire, mais des connaissances portant sur le processus historique, cela n’implique absolument pas que le prolétariat — même quand ses actions particulières correspondent à cette doctrine — ait pris conscience de la libération accomplie par la doctrine de Marx.
Ailleurs2, nous avons attiré l’attention sur ce processus et souligné que le prolétariat peut déjà avoir conscience de la nécessité de sa lutte économique contre le capitalisme, alors qu’il est encore entièrement sous l’influence de l’État capitaliste. La preuve qu’il en fut ainsi, c’est l’oubli complet dans lequel est tombée toute la critique de l’État par Marx et Engels : ainsi les théoriciens les plus importants de la Deuxième Internationale ont considéré l’État capitaliste comme étant « l’ » État et conçu leur lutte contre lui comme « opposition » (cela apparaît avec la plus grande clarté dans la polémique Pannekoek-Kautsky en 1912). L’attitude d’« opposition » signifie en effet que pour l’essentiel l’ordre établi est accepté comme fondement immuable et que les efforts de l’« opposition » visent seulement à obtenir le plus possible pour la classe ouvrière, à l’intérieur des limites de l’ordre établi.
Seuls des insensés, qui auraient tout ignoré du monde, auraient pu en vérité mettre en doute la réalité de l’État bourgeois comme facteur de puissance. La grande différence entre marxistes révolutionnaires et opportunistes pseudo-marxistes est que, pour les premiers, l’État capitaliste n’est pris en considération que comme facteur de puissance, contre lequel la puissance du prolétariat organisé doit être mobilisée, tandis que les seconds conçoivent l’État comme une institution au-dessus des classes, dont la conquête est l’enjeu de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. Mais en concevant l’État comme l’objet du combat et non comme un adversaire dans la lutte, ces derniers se sont déjà, en esprit, placés sur le terrain de la bourgeoisie : ils ont ainsi à demi perdu la bataille, avant même de l’avoir commencée. En effet, tout ordre étatique et juridique, et, au premier chef, l’ordre capitaliste, repose en dernière analyse sur le fait que son existence et la validité de ses règles ne posent aucun problème et sont acceptées comme telles. La transgression de ces règles dans des cas particuliers n’entraîne aucun danger spécial pour le maintien de l’État, aussi longtemps que ces transgressions ne figurent dans la conscience générale que comme cas particuliers. Dans ses souvenirs de Sibérie3, Dostoïevsky remarque pertinemment que tout criminel se sent coupable (sans pour cela éprouver du repentir) et a parfaitement conscience d’avoir transgressé des lois qui valent aussi pour lui. Les lois gardent donc leur valeur pour lui, bien que des motifs personnels ou la force des circonstances l’aient poussé à les transgresser. Parce que ces transgressions dans des cas particuliers ne mettent pas en question ses fondements, l’État n’en sera jamais débordé. Or, le comportement d’« opposition » implique une attitude semblable à l’égard de l’État : c’est reconnaître que — par son essence — il se place en dehors de la lutte des classes et que celle-ci ne porte pas atteinte directement à la validité de ses lois. Autrement dit, ou bien l’« opposition » essaie de modifier légalement les lois, et les lois anciennes gardent leur validité jusqu’à l’entrée en vigueur des lois nouvelles, ou bien une transgression momentanée des lois a lieu dans un cas particulier. Le procédé démagogique habituel des opportunistes consiste à faire un rapprochement entre la critique marxiste de l’État et l’anarchisme. Or, il ne s’agit nullement ici d’illusions ou d’utopies anarchistes ; il s’agit seulement d’examiner et d’apprécier l’État de la société capitaliste comme phénomène historique pendant qu’il existe encore. Par conséquent, il s’agit de voir en lui une simple constellation de puissance avec laquelle il faut, d’une part, compter, dans les limites de sa puissance, et seulement dans les limites de sa puissance effective, et dont, d’autre part, les sources de puissance doivent être étudiées de la manière la plus précise et la plus ample, afin de déceler les points où cette puissance peut être affaiblie et minée. On trouve les points de force ou de faiblesse de l’État dans la manière dont il se reflète dans la conscience des hommes. Ainsi l’idéologie n’est pas seulement un effet de l’organisation économique de la société, elle est aussi la condition de son fonctionnement paisible.





II
Ce rôle de l’idéologie acquiert d’autant plus d’importance pour le destin de la révolution prolétarienne que la crise du capitalisme cesse d’être un simple enseignement de l’analyse marxiste pour devenir une réalité tangible. On comprend qu’à l’époque où le capitalisme n’était pas encore intérieurement ébranlé, de grandes masses de la classe ouvrière soient restées idéologiquement sur le terrain du capitalisme. Elles n’étaient pas au niveau de la prise de position qu’exigeait une application conséquente du marxisme. « Pour connaître une époque historique déterminée, observe Marx, nous devons dépasser ses limites » ; quand il s’agit de la connaissance du présent cela représente une performance intellectuelle extraordinaire. Pour la connaissance historique du passé, le présent lui-même constitue le point de départ, mais ici tout le milieu économique, social et culturel doit être soumis à une étude critique, dont le point archimédien — le point d’application à partir duquel tous ces phénomènes peuvent être compris — ne se présente que comme une exigence, quelque chose d’« irréel », une « simple théorie », par contraste avec la réalité du présent. Il ne s’agit pas ici de l’aspiration à quelque monde « meilleur » et « plus beau », simple exigence utopique petite-bourgeoise, mais de l’exigence prolétarienne, qui s’identifie à la connaissance et à l’expression de l’orientation, de la tendance et du sens du processus social et, au nom de ce processus, dirige l’action vers le présent. La tâche n’en est que plus difficile. De même que le meilleur astronome, en dépit de ses conceptions coperniciennes, conserve l’impression sensible que le soleil « se lève », de même l’analyse marxiste la plus radicale de l’État capitaliste ne peut jamais supprimer la réalité empirique de celui-ci et ne le doit pas non plus. La théorie marxiste doit mettre le prolétariat dans une attitude d’esprit singulière. L’État capitaliste doit apparaître à sa réflexion comme le moment d’une évolution historique : il ne constitue donc nullement « le milieu naturel de l’homme », mais simplement un fait réel, dont la puissance effective est à considérer, sans sa prétention à déterminer intérieurement notre action. La validité de l’État et du droit doit donc être traitée comme une réalité purement empirique. Ainsi, par exemple, sur un bateau à voile, le marin doit prêter attention à la direction exacte du vent, sans pour autant laisser au vent le soin de déterminer la route à suivre, mais, au contraire, pour maintenir, en affrontant et utilisant le vent, le but originairement fixé. Cette indépendance d’esprit, qu’au cours d’une longue évolution historique l’homme a progressivement acquise par rapport aux forces adverses de la nature, fait encore aujourd’hui largement défaut au prolétariat par rapport aux phénomènes de la vie sociale. C’est bien compréhensible. Aussi brutalement matérielles que soient d’ordinaire dans les cas particuliers les mesures coercitives de la société, il n’empêche qu’essentiellement la puissance de toute société est une puissance spirituelle, dont seule la connaissance peut nous libérer — non pas une connaissance simplement abstraite et purement cérébrale (beaucoup de « socialistes » possèdent une telle connaissance), mais une connaissance devenue chair et sang, c’est-à-dire, selon l’expression de Marx, une « activité pratique-critique ».
L’actualité de la crise du capitalisme rend une telle connaissance possible et nécessaire. Par suite de la crise, la vie elle-même met en question le milieu social habituel et nous fait percevoir et éprouver son caractère problématique : c’est pourquoi une telle connaissance est possible. En outre, la puissance effective de la société capitaliste est tellement ébranlée qu’elle ne serait plus en état de s’imposer par la violence si, consciemment et résolument, le prolétariat lui opposait sa propre puissance ; c’est pourquoi une telle connaissance devient décisive et par conséquent nécessaire pour la révolution. L’obstacle à une telle action est de nature purement idéologique. Au beau milieu de la crise mortelle du capitalisme, de larges couches du prolétariat éprouvent encore le sentiment que l’État, le droit et l’économie de la bourgeoisie, sont le seul milieu possible de leur existence : à leurs yeux, on pourrait certes y apporter de multiples améliorations (« organisation de la production »), mais il constitue cependant la base « naturelle » de « la » société.
Telle est la conception du monde qui est à la base de la légalité. Elle n’est pas toujours une trahison consciente et même pas toujours un compromis conscient. Elle est plutôt l’attitude naturelle et instinctive envers l’État, formation qui apparaît à l’homme comme le seul point fixe au milieu du chaos des phénomènes. Cette conception du monde doit être surmontée si le parti communiste veut fournir une base saine à sa tactique légale et illégale. Le romantisme de l’illégalité, par lequel commence tout mouvement révolutionnaire, s’élève en effet rarement, sous le rapport de la lucidité, au-dessus du niveau de la légalité opportuniste. Comme toutes les tendances aspirant au coup d’État, il sous-estime considérablement la puissance effective que possède la société capitaliste même en sa période de crise ; cela peut devenir très dangereux, mais n’est encore que le symptôme du mal dont souffre toujours cette tendance, à savoir le manque d’indépendance d’esprit à l’égard de l’État en tant que simple facteur de puissance, ce qui en définitive a son origine dans l’incapacité à mettre à jour les rapports que nous venons d’analyser. En attribuant en effet aux méthodes et aux moyens illégaux de lutte une certaine auréole, en leur donnant l’accent d’une « authenticité » révolutionnaire particulière, on reconnaît une certaine valeur, et non une simple réalité empirique, à la légalité de l’État existant. L’indignation contre la loi en tant que loi, la préférence accordée à certaines actions à cause de leur illégalité, signifient qu’aux yeux de celui qui agit de cette manière, le droit a conservé quand même son caractère essentiel de valeur et d’obligation. Si l’entière indépendance d’esprit communiste à l’égard du droit et de l’État est présente, alors la loi et ses conséquences calculables n’ont ni plus ni moins d’importance que n’importe quel autre fait de la vie extérieure avec lequel on doit compter quand on apprécie les possibilités d’exécuter une tâche déterminée ; le risque de transgresser les lois ne doit donc revêtir d’autre caractère que, par exemple, le risque de manquer une correspondance de train lors d’un voyage important. S’il n’en est pas ainsi et si on accorde pathétiquement la préférence à la transgression de la loi, c’est la preuve que le droit a conservé sa valeur (bien qu’affecté du signe inverse) et que la véritable émancipation ne s’est pas encore accomplie, puisque le droit est encore en mesure d’influencer intérieurement l’action. Au premier abord la distinction paraîtra peut-être artificielle, mais il faut réfléchir à la facilité avec laquelle des partis typiquement illégaux, comme par exemple celui des Socialistes-Révolutionnaires russes, ont retrouvé le chemin de la bourgeoisie. Si on étudie la dépendance idéologique de ces « héros de l’illégalité » par rapport aux concepts juridiques bourgeois, telle qu’elle a été dévoilée par les premières actions illégales véritablement révolutionnaires — lesquelles n’étaient plus des transgressions romantiquement héroïques de lois particulières, mais le rejet et la destruction de tout l’ordre juridique bourgeois —, alors on voit qu’il ne s’agit pas d’un formalisme abstrait et vide, mais de la description d’une situation réelle. Boris Savinkov combat aujourd’hui dans le camp de la Pologne blanche contre la Russie prolétarienne : or, il ne fut pas seulement le célèbre organisateur de presque tous les grands attentats sous le tsarisme, mais aussi un des premiers théoriciens du romantisme de l’illégalité.
La question de la légalité ou de l’illégalité se réduit donc pour le parti communiste à une question purement tactique et même à une question de tactique momentanée, pour laquelle des directives générales ne peuvent guère être données, car la décision doit dépendre entièrement de l’utilité momentanée : c’est dans cette prise de position complètement sans principes que réside la seule façon de nier pratiquement par principe la validité de l’ordre juridique bourgeois. Ce ne sont pas les seuls motifs d’opportunité qui prescrivent cette tactique aux communistes, étant donné que leur tactique peut ainsi acquérir la plus grande souplesse d’adaptation dans le choix des méthodes nécessaires à un moment donné et que les moyens légaux et illégaux doivent sans cesse alterner ou même souvent être employés simultanément dans les mêmes affaires pour combattre la bourgeoisie d’une manière vraiment efficace ; cette tactique doit aussi être employée pour que le prolétariat fasse sa propre éducation révolutionnaire. Le prolétariat ne peut en effet se libérer de sa dépendance idéologique à l’égard des formes de vie que le capitalisme a créées que s’il a appris à agir de façon que ces formes — devenues indifférentes en tant que motivations — ne soient plus en mesure d’influencer intérieurement son action. Sa haine de ces formes et son désir de les anéantir n’en seront bien entendu nullement amoindris. Seul, au contraire, ce détachement intérieur peut, aux yeux du prolétariat, conférer à l’ordre social capitaliste le caractère d’obstacle exécrable à une saine évolution de l’humanité — le caractère d’un obstacle voué à la mort, mais aussi mortellement dangereux —, ce qui est absolument nécessaire pour que le prolétariat ait une attitude consciemment et durablement révolutionnaire. Cette éducation du prolétariat par lui-même est un processus long et difficile qui le fait devenir « mûr » pour la révolution ; elle dure d’autant plus longtemps que dans un pays le capitalisme et la culture bourgeoise ont atteint un degré élevé d’évolution et que par suite le prolétariat a été touché par la contagion idéologique des formes de vie capitalistes.
La nécessité de déterminer les formes opportunes de l’action révolutionnaire coïncide heureusement — ce n’est évidemment pas un hasard — avec les exigences de ce travail d’éducation. Quand, par exemple, les thèses additives adoptées au 2e Congrès de la IIIe Internationale, au sujet du parlementarisme, affirment la nécessité d’une entière subordination du groupe parlementaire au Comité central (éventuellement illégal) du parti, cela ne découle pas seulement de la nécessité absolue d’unifier l’action ; cela contribue aussi à rabaisser sensiblement, dans la conscience de larges masses prolétariennes, le prestige du Parlement (prestige qui est à la base de l’autonomie du groupe parlementaire, forteresse de l’opportunisme). Ce qui démontre la nécessité de cette mesure, c’est, par exemple, le fait que, reconnaissant intérieurement de telles institutions, le prolétariat anglais a constamment dirigé son action sur des voies opportunistes. Aussi bien la stérilité qui caractérise l’emploi exclusif de « l’action directe » antiparlementaire que la stérilité des discussions sur les avantages de l’une ou de l’autre méthode montrent que toutes deux sont également, quoique sous des formes opposées, prisonnières de préjugés bourgeois.
S’il est nécessaire d’employer simultanément et alternativement les moyens légaux et illégaux, c’est parce que cela seul permet de découvrir, sous le masque de l’ordre juridique, l’appareil de contrainte brutale au service de l’oppression capitaliste — ce qui est la condition d’une franche attitude révolutionnaire à l’égard du droit et de l’État. Que l’une des deux méthodes soit employée exclusivement ou prédomine simplement, ne serait-ce que dans certains secteurs, et la bourgeoisie conserve la possibilité de maintenir son ordre juridique, en tant que droit, dans la conscience des masses. L’un des buts principaux de l’activité de tout parti communiste est de contraindre le gouvernement de son propre pays à violer son propre ordre juridique et le parti légal des social-traîtres à appuyer ouvertement cette « violation du droit ». Dans certains cas et notamment quand des préjugés nationalistes obscurcissent le regard du prolétariat, cette « violation du droit » peut être avantageuse pour le gouvernement capitaliste, mais elle est de plus en plus dangereuse pour lui à mesure que le prolétariat commence à regrouper ses forces pour la lutte décisive. De là, c’est-à-dire de la prudence réfléchie des oppresseurs, naissent les illusions pernicieuses sur la démocratie et le passage pacifique au socialisme, et ces illusions sont fortifiées par le légalisme à tout prix des opportunistes, qui, inversement, permet à la classe dominante d’adopter son attitude de prudence. Seule une tactique réaliste et lucide, qui emploie alternativement tous les moyens légaux et illégaux, en se laissant guider uniquement par la considération du but, pourra engager sur des voies saines cette entreprise d’éducation du prolétariat.





III
La lutte pour le pouvoir ne pourra cependant que commencer cette éducation ; elle ne pourra pas l’achever. Reconnu il y a déjà beaucoup d’années par Rosa Luxembourg le caractère nécessairement « prématuré » de la prise du pouvoir se manifeste surtout dans le domaine idéologique. Bien des traits de toute dictature du prolétariat à ses débuts sont justement explicables par le fait que le prolétariat est contraint de s’emparer du pouvoir à une époque et dans un état d’esprit tels qu’il éprouve encore l’ordre social bourgeois comme ordre vraiment légal. Comme tout ordre juridique, celui du gouvernement des conseils est fondé sur sa reconnaissance comme ordre légal par des couches de la population assez larges pour qu’il ne soit contraint de recourir à la violence que dans des cas particuliers. Or, de prime abord, il est clair qu’il ne peut en aucun cas compter dès le début sur cette reconnaissance de la part de la bourgeoisie. Une classe habituée traditionnellement depuis de nombreuses générations à commander et à jouir de privilèges ne pourra jamais s’accommoder aisément du fait brut d’une défaite et supporter patiemment et sans plus le nouvel ordre de choses. Elle doit d’abord être brisée idéologiquement avant d’entrer volontairement au service de la nouvelle société et de voir dans ses lois un ordre juridique et légal, et non plus simplement la réalité brutale d’un rapport provisoire de forces, qui, demain, peut être renversé. L’illusion est naïve de croire que cette résistance, qu’elle se manifeste sous forme de contre-révolution ouverte ou sous forme de sabotage latent, pourrait être réduite par des concessions de quelque nature que ce soit. L’exemple de la République des conseils hongrois montre que toutes ces concessions, qui, en l’occurrence, étaient aussi, sans exception, des concessions à la social-démocratie, renforcent la conscience qu’ont les anciennes classes régnantes de leur puissance, différent et même rendent impossible l’acceptation intérieure par elles du règne du prolétariat. Mais ce recul du pouvoir des Soviets a des conséquences encore plus catastrophiques sur le comportement des larges couches petites-bourgeoises, car l’État apparaît effectivement à leurs yeux comme l’État en général, l’État tout court, comme entité revêtue d’une majesté abstraite. Dans ces conditions, abstraction faite d’une politique économique habile qui soit en mesure de neutraliser certains groupes particuliers de la petite bourgeoisie, il dépend du prolétariat de réussir ou non à revêtir son État d’une autorité qui aille au devant de la foi en l’autorité, du penchant à la soumission volontaire à « l’ » État répandus dans ces milieux. Les hésitations du prolétariat, son manque de foi dans sa propre vocation à commander, peuvent donc repousser ces couches petites-bourgeoises dans les bras de la bourgeoisie et de la contre-révolution ouverte.
Sous la dictature du prolétariat, le rapport entre légalité et illégalité change de fonction, du fait que l’ancienne légalité devient illégalité et inversement, mais ce changement ne peut au maximum qu’accélérer un peu le processus d’émancipation idéologique commencé sous le capitalisme ; il ne peut nullement l’achever d’un seul coup. De même qu’une défaite ne peut fait perdre à la bourgeoisie le sentiment de sa propre légalité, de même le seul fait d’une victoire ne peut élever le prolétariat à la conscience de sa propre légalité. Cette conscience qui n’a pu mûrir que lentement à l’époque du capitalisme n’achèvera que peu à peu son processus de maturation pendant la dictature du prolétariat. Les premiers temps apporteront même de multiples entraves à ce processus. Ce n’est qu’après la prise du pouvoir que le prolétariat se familiarise avec l’œuvre intellectuelle que le capitalisme a édifiée et sauvegardée ; non seulement il n’acquiert qu’alors une compréhension beaucoup plus grande de la culture de la société bourgeoise, mais encore de larges milieux prolétariens prennent conscience du travail intellectuel qu’exige la conduite de l’économie et de l’État. À cela s’ajoute que le prolétariat, manquant à bien des égards d’expérience pratique et de traditions dans l’exercice d’une activité indépendante et responsable, éprouve souvent la nécessité d’une telle activité moins comme une libération que comme un fardeau. Enfin, les habitudes de vie petites-bourgeoises, souvent même déjà bourgeoises, des milieux prolétariens qui occupent une grande partie des postes dirigeants, leur font apparaître l’aspect précisément nouveau de la nouvelle société comme étranger et quasiment hostile.
Tous ces obstacles seraient anodins et pourraient être surmontés facilement si la bourgeoisie ne se montrait pas, aussi longtemps au moins qu’elle doit lutter contre l’État prolétarien naissant, beaucoup plus mûre et beaucoup plus évoluée que le prolétariat ; pour elle le problème idéologique de la légalité et de l’illégalité a subi un changement de fonction équivalent. La bourgeoisie tient en effet l’ordre juridique du prolétariat pour illégal, avec la même naïveté et la même assurance qu’elle mettait dans l’affirmation de son propre ordre juridique comme légal. Nous exigions du prolétariat luttant pour le pouvoir, qu’il ne voie dans l’État de la bourgeoisie qu’une simple réalité, un simple facteur de puissance ; c’est ce que maintenant la bourgeoisie fait instinctivement. Malgré la conquête du pouvoir d’État, la lutte reste donc inégale pour le prolétariat, aussi longtemps qu’il n’a pas acquis précisément la même assurance naïve que seul son ordre juridique est légal. Cette évolution est cependant gravement entravée par l’état d’esprit donné au prolétariat par l’éducation des opportunistes au cours de son processus de libération. Comme le prolétariat s’est habitué à voir les institutions du capitalisme auréolées de légalité, il lui est difficile de n’en pas faire autant pour les vestiges qui en demeurent fort longtemps. Après la prise du pouvoir, le prolétariat reste encore intellectuellement prisonnier des limites tracées par l’évolution capitaliste. Cela se manifeste, d’une part, en ce qu’il laisse intactes des choses qu’il devrait absolument abattre et, d’autre part, en ce qu’il ne détruit ni ne construit avec l’assurance du souverain légitime, mais, alternativement, avec l’hésitation et la hâte de l’usurpateur, qui, dans ses pensées, ses sentiments et ses déterminations, anticipe déjà intérieurement sur une inévitable restauration du capitalisme.
Je ne pense pas seulement ici au sabotage, plus ou moins ouvertement contre-révolutionnaire, de la socialisation, par la bureaucratie syndicale pendant toute la dictature des conseils hongrois — sabotage dont le but était le rétablissement du capitalisme avec le moins possible de frictions. Si souvent évoquée, la corruption des Soviets a également ici une de ses sources principales. Elle a son origine, en partie, dans la mentalité de nombreux fonctionnaires des Soviets qui, eux aussi, s’attendaient intérieurement au retour du capitalisme « légitime » et par suite pensaient constamment à la façon dont ils pourraient éventuellement justifier leurs actions ; en partie, dans le fait que beaucoup de ceux qui participaient à des activités nécessairement « illégales » (contrebande de marchandises, propagande à l’étranger) n’arrivaient pas à saisir intellectuellement et surtout moralement que, du point de vue décisif, à savoir de celui de l’État prolétarien, leur activité était aussi « légale » que toute autre. Chez des hommes moralement peu sûrs, ce manque de clarté se traduisait par la corruption ouverte ; chez plus d’un révolutionnaire honnête, cela se manifestait par une exagération romantique de l’« illégalité », une recherche inutile des possibilités « illégales », l’absence du sentiment que la révolution était légitime et qu’elle avait le droit de créer son propre ordre juridique.
À l’époque de la dictature du prolétariat, le sentiment et la conscience de la légitimité doivent faire la relève de l’indépendance d’esprit à l’égard du droit bourgeois, exigence de l’étape précédente de la révolution. Mais, malgré cette métamorphose, l’évolution garde, en tant qu’évolution de la conscience de classe prolétarienne, son unité et sa direction en ligne droite. Cela apparaît de la façon la plus claire dans la politique extérieure des États prolétariens, qui, face aux puissances capitalistes, doivent — avec des moyens en partie, mais seulement en partie, différents — mener la même lutte qu’au temps où ils préparaient la prise du pouvoir dans leur propre État. Les négociations de paix de Brest-Litovsk ont déjà témoigné brillamment du haut niveau et de la maturité de la conscience de classe dans le prolétariat russe. Bien qu’ils aient négocié avec l’impérialisme allemand, les représentants du prolétariat russe ont cependant reconnu leurs frères opprimés du monde entier comme leurs véritables partenaires légitimes autour de la table de négociations. Bien que Lénine ait apprécié le rapport effectif des forces avec l’intelligence la plus élevée et la lucidité la plus réaliste, il laissa constamment ses négociateurs parler au prolétariat mondial et, au premier rang, au prolétariat des puissances centrales. Sa politique extérieure était moins une négociation entre la Russie et l’Allemagne qu’un encouragement à la révolution prolétarienne, à la prise de conscience révolutionnaire dans les pays de l’Europe centrale. Si grands qu’aient été les changements de la politique intérieure et extérieure du gouvernement des conseils, si étroite qu’ait été constamment l’adaptation de cette politique aux rapports réels de forces, le principe de la légitimité de son propre pouvoir est demeuré un point fixe dans cette évolution ; de cette façon, ce fut aussi le principe de l’éveil de la conscience révolutionnaire de classe du prolétariat mondial. C’est pourquoi le problème de la reconnaissance de la Russie soviétique par les États bourgeois ne doit pas être lié seulement à la considération des avantages que la Russie peut en tirer, mais aussi au principe de la reconnaissance par la bourgeoisie de la légitimité de la révolution prolétarienne accomplie. Selon les circonstances dans lesquelles elle s’effectue, cette reconnaissance change de signification. Son effet sur les éléments hésitants des classes petites-bourgeoises en Russie, comme sur ceux du prolétariat mondial reste le même pour l’essentiel, à savoir que la légitimité de la révolution prolétarienne est consacrée ; ces éléments ont besoin de cette sanction pour avoir le sentiment de la légalité des institutions étatiques de la République des conseils. Les divers moyens de la politique russe — à savoir l’anéantissement impitoyable de la contre-révolution intérieure, l’attitude courageuse en face des puissances victorieuses (envers lesquelles la Russie n’a jamais adopté, comme l’a fait l’Allemagne bourgeoise, le ton d’un vaincu), le soutien ouvertement apporté aux mouvements révolutionnaires, etc., servent le même but. Ils provoquent l’émiettement de certains secteurs du front contre-révolutionnaire intérieur et le font s’incliner devant la légitimité de la révolution. Ils donnent à la révolution une conscience de soi, qui renforce la connaissance qu’elle a de sa propre force et de sa propre dignité.
La maturité idéologique du prolétariat russe apparaît précisément dans les aspects de la révolution, qui passent aux yeux des opportunistes occidentaux et de leurs adorateurs d’Europe centrale pour des signes de son caractère arriéré, à savoir l’écrasement clair et sans équivoque de la contre-révolution intérieure et la lutte intrépide, aussi bien illégale que « diplomatique », pour la révolution mondiale. Le prolétariat russe a conduit sa révolution à la victoire, non parce que les circonstances lui ont remis le pouvoir entre les mains (ce fut aussi le cas du prolétariat allemand en novembre 1918 et celui du prolétariat hongrois au même moment et en mars 1919), mais parce que, trempé par une longue lutte illégale, il a reconnu clairement l’essence de l’État capitaliste et ajusté son action, non à des phantasmes idéologiques, mais à la réalité véritable. Le prolétariat de l’Europe centrale et occidentale a encore un dur chemin devant lui. Pour parvenir en luttant à la conscience de sa vocation historique et de la légitimité de sa domination, il doit d’abord apprendre à saisir le caractère purement tactique de la légalité et de l’illégalité, bref, se débarrasser aussi bien du crétinisme de la légalité que du romantisme de l’illégalité.
GEORG LUKÁCS  Juillet 1920
Georg Lukács, Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste. Traduit de l’allemand par Kostas Axelos et Jacqueline Bois. Nouvelle édition augmentée Éditions de Minuit 1960.   
1. Lettre de Marx à Ruge ; cf. Œuvres philosophiques, éd. Costes, T. V. p. 210 (c’est G.L. qui souligne).
2. Cf. l’essai La conscience de classe.
3. Lukács se réfère sans doute aux Souvenirs de la maison des morts (N. des Tr.).
1. 1.

Chanson du Conseil pour le maintien des occupations

Chanson du Conseil pour le maintien des occupations

(Sur l’air de Nos soldats à La Rochelle, chanté par Jacques Douai)
[Composée par Alice Becker-Ho en mai 1968]



[René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. Éditions Gallimard, Paris, octobre 1968]
 

RUE GAY-LUSSAC, les rebelles
N’ont qu’les voitur’s à brûler.
Que vouliez-vous donc, la belle,
Qu’est-ce donc que vous vouliez ?

Refrain
Des canons par centaines,
Des fusils par milliers,
Des canons, des fusils,
Par centaines et par milliers.
Dites-moi comment s’appelle
Ce jeu-là que vous jouiez ?
La règle en paraît nouvelle :
Quel jeu, quel jeu singulier !

Au refrain
La révolution, la belle,
Est le jeu que vous disiez.
Elle se joue dans les ruelles,
Elle se joue grâce aux pavés.

Au refrain
Le vieux monde et ses séquelles,
Nous voulons les balayer.
Il s’agit d’être cruels,
Mort aux flics et aux curés.

Au refrain
Ils nous lancent comme grêle
Grenades et gaz chlorés,
Nous ne trouvons que des pelles
Et couteaux pour nous armer.

Au refrain
Mes pauvres enfants, dit-elle,
Mes jolis barricadiers,
Mon cœur, mon cœur en chancelle,
Je n’ai rien à vous donner.

Au refrain
Si j’ai foi en ma querelle
Je n’crains pas les policiers.
Il faut qu’elle devienne celle
Des camarades ouvriers.

Au refrain
Le gaullisme est un bordel,
Personne n’en peut plus douter.
Les bureaucrates, aux poubelles !
Sans eux, on aurait gagné.

Au refrain
Rue Gay-Lussac, les rebelles
N’ont qu’les voitures à brûler.
Que vouliez-vous donc, la belle,
Qu’est-ce donc que vous vouliez ?

La Commune n’est pas morte
(Sur l’air de la chanson d’Eugène Pottier)
Conseil pour le maintien des occupations, juin 1968

[René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. Éditions Gallimard, Paris, octobre 1968]
 

AUX BARRICAD’S de Gay-Lussac,
Les Enragés en tête,
Nous avons déclenché l’attaque :
Ah, foutre-dieu, quelle fête !
On jouissait dans les pavés
En voyant le vieux monde flamber.

Refrain
Tout ça a prouvé, Carmela,
Qu’la Commune n’est pas morte
(bis).
Pour s’éclairer, les combattants
Foutaient l’feu aux bagnoles :
Une allumette, et en avant,
Poésie du pétrole.
Et fallait voir les C.R.S.
Se faire griller les fesses !

Au refrain
Les blousons noirs politisés
Ont saisi la Sorbonne.
Pour contester et pour briser,
Ils ne craignaient personne.
La théorie s’réalisant,
On a pillé les commerçants.

Au refrain
Ce que tu produis t’appartient,
Y a qu’les patrons qui volent.
Te faire payer au magasin,
C’est se foutr’de ta fiole.
En attendant d’s’autogérer
On f’ra la critiqu’du pavé.

Au refrain
Tous les partis, les syndicats,
Et leur bureaucratie,
Oppriment le prolétariat,
Autant qu’la bourgeoisie.
Contre l’État et ses alliés,
Formons des conseils ouvriers.

Au refrain
Le Conseil pour l’Occupation
Crachait sur les trotskistes,
Les maoïst’s et autres cons,
Exploiteurs de grévistes.
À la prochain’ ça va saigner
Pour les enn’mis d’la liberté.

Au refrain
Maintenant que les insurgés
Retourn’nt à la survie,
À l’ennui, au travail forcé,
Aux idéologies,
Nous sèmerons pour le plaisir
D’autres fleurs de mai à cueillir.

Final
Tout ça pour prouver, Carmela,
Qu’la Commune n’est pas morte
(bis).

Textes de télégrammes
envoyés par le Comité d’occupation de la Sorbonne, le 17 mai 1968

[René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. Éditions Gallimard, Paris, octobre 1968]
 
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NOUS AVONS CONSCIENCE DE COMMENCER À PRODUIRE NOTRE PROPRE HISTOIRE STOP NOUS TENONS À LE FAIRE SAVOIR À LA POSTÉRITÉ À TRAVERS LES ARCHIVES DE VOTRE INSTITUT STOP L’HUMANITÉ NE SERA HEUREUSE QUE LE JOUR OÙ LE DERNIER CAPITALISTE AURA ÉTÉ PENDU AVEC LES TRIPES DU DERNIER BUREAUCRATE STOP VIVENT LES OCCUPATIONS D’USINES STOP VIVE LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS STOP = COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE =
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LE COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE AUTONOME & POPULAIRE TRANSMET AU CAMARADE SVITAK ET AUX RÉVOLUTIONNAIRES TCHÉCOSLOVAQUES SES SALUTATIONS FRATERNELLES STOP VIVE LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS STOP L’HUMANITÉ NE SERA HEUREUSE QUE LE JOUR OÙ LE DERNIER CAPITALISTE AURA ÉTÉ PENDU AVEC LES TRIPES DU DERNIER BUREAUCRATE STOP VIVE LE MARXISME RÉVOLUTIONNAIRE =
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